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Full text of "Revue encyclopédique : liberté, égalité, association"

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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/revueencyclopd40jull 


REVUE 
ENCYCLOPÉDIQUE. 


PARIS. —  IMPRIMERIE  DE  RIGNOUX, 

RUE    DES    FSANCS-BOURGEOIS-l.-MrCHEI.,    ï"    8. 


REVUE 

ENCYCLOPÉDIQUE, 

ou 

ANALYSE  RAISONNÉE 

DES  PRODUCTIONS  LES  PLUS  REMARQUABLES 

DANS  LES  SCIENCES,  LES  ARTS  INDUSTRIELS,  LA  LITTÉRATURE 

ET  LES  beaux-arts; 
PAR    UNE    RÉUNION 

DE  MEMBRES   DE  L'INSTITUT, 

ET  D'AUTRES  HOMMES  DE  LETTRES. 


TOME  XL. 


PARIS. 


AU  BUREAU  CENTRAL  DE  LA  REVUE  ENCYCLOPEDIQl  I  , 
rue  d'lnff.r-sunt-michki, ,  N°  18. 


OCTOBRE  l8>-8. 


^KAfîy        ta 


«  Toutes  les  sciences  sont  les  rameaux  d'une  même  tige.  » 

Bacon. 

«  L'art  n'est  antre  chose  que  le  contrôle  et  le  registre  des  meilleures  produe* 
tions. ..  À  contrôler  les  productions  (et  les  actions)  d'un  chacun,  il  s' engendre 
envie  des  bonnes  et  mépris  des  mauvaises.  » 

Montaigne. 


«  Les  belles-lettres  et  les  sciences,  bien  étudiées  et  bien  comprises,  sont  des 
instrumens  universels  de  raison,  de  vertu,  de  bonheur.  » 


REVUE 

ENCYCLOPÉDIQUE, 

ou 

ANALYSES  ET  ANNONCES  RAISONNÉES 

DES   PRODUCTIONS   LES   PLUS  REMARQUABLES 
DANS  LA  LITTÉRATURE,  LES  SCIENCES  ET  LES  ARTS. 

I.  MÉMOIRES ,  NOTICES, 

LETTRES  ET  MÉLANGES. 


DE  L'INFLUENCE  DES  REVUES 

SUR   LA    PROPAGATION    DE   L'ESPRIT    PHILOSOPHIQUE. 

Comme  il  convient  de  généraliser  les  idées,  les  ob- 
servations et  les  connaissances,  on  est  conduit  à  faire  la 
même  opération  sur  les  signes  des  idées,  à  étendre,  au- 
tant qu'il  est  possible,  la  signification  des  mots.  On  com- 
prendra donc,  dans  la  dénomination  de  revues,  non 
seulement  les  ouvrages  périodiques  auxquels  on  a  donné 
ce  titre,  mais  tous  ceux  qui  ont  le  même  but  et  le  même 
mode  de  publication;  qui  analysent  les  plus  importantes 
productions  de  la  presse,  observent  les  progrès  de  la  ci- 
vilisation, enregistrent  les  fails  qui  doivent  trouver  place 
dans  l'histoire  de  l'esprit  humain  ,  etc.  La  république 


6  INFLUENCE  DES  REVUES 

des  lettres  ne  manque  plus  de  ces  sortes  d'écrits;  il 
semble  même  qu'ils  y  sont  en  surabondance,  et  ne  peu- 
vent obtenir  tous  des  lecteurs  en  assez  grand  nombre 
ou  assez  attentifs.  Cette  opinion,  qu'un  premier  coup 
d'œil  fait  naître,  mérite  qu'on  l'examine  soigneusement, 
quel  que  puisse  être  le  résultat  de  cette  investigation.  Si 
l'on  parvenait  à  connaître  le  degré  d'influence  qu'attei- 
gnent les  Revues  actuelles,  on  saurait  un  peu  mieux  ce 
qu'elles  sont  en  état  d'opérer,  à  l'aide  du  tems,  de  l'ac- 
croissement des  lumières,  du  perfectionnement  des  mé- 
thodes, de  toutes  les  causes  d'améliorations  sociales.  On 
ne  sera  pourtant  pas  encore  en  état  de  décider  si  ces 
moyens  de  propager  l'instruction  suffisent,  si  les  res- 
sources cfu'ils  offrent  sont  en  raison  de  nos  besoins,  s'ils 
les  dépassent,  ou  s'ils  restent  en  arrière  :  cette  question 
est  tellement  complexe,  qu'avant  d'essayer  de  la  ré- 
soudre, on  sent  la  nécessité  de  faire  de  profondes  re- 
cherches sur  les  moyens  de  solution. 

Si  les  travaux  de  l'écrivain  périodique  sont  dignes  de 
quelque  estime,  s'ils  peuvent  hâter  ou  assurer  les  heureux 
effets  de  l'instruction  dont  on  pouvait  être  privé,  ou  dont 
on  n'aurait  joui  que  plus  tard,  il  faut  avouer  que  nul  ser- 
vice n'obtient  moins  de  reconnaissance,  que  nul  travail 
n'est  moins  encouragé.  C'est  au  milieu  des  orages  que 
l'écrivain  poursuit  sa  pénible  carrière,  sur  des  routes  mal 
tracées,  sans  aucune  station  de  repos  où  il  puisse  se 
délasser  et  prendre  de  nouvelles  forces.  Sa  pensée,  ra- 
menée sans  cesse  sur  les  pensées  d'autrui,  dans  des  voies 
qu'elle  n'eût  point  choisies,  ne  connaît  plus  les  charmes 
de  la  liberté;  elle  ne  prend  plus  l'essor,  transportée  par 
des  inspirations  dont  sa  propre  activité  soit  la  source; 
elle  néglige  les  exercices  salutaires  qui  entretiennent  et 
accroissent  la  vigueur  intellectuelle.  Moins  indépendant 


SUR  L'ESPRIT  PHILOSOPHIQUE.  7 

qu'un  lecteur  ordinaire,  l'écrivain  périodique  doit  rendre 
compte  de  ses  lectures,  et  revêtir  ses  jugemens  de  formes 
variées,  quoique,  le  plus  souvent,  la  même  formule  les 
eût  exprimées  avec  plus  de  justesse  et  de  brièveté.  On 
lui  impose  le  joug  d'une  foule  de  convenances  dont  ses 
lecteurs  n'auront  aucune  idée,  qu'on  n'observera  point 
à  son  égard,  en  sorte  qu'il  sera  jugé  lui-même  avec  une 
sévérité  qu'il  s'est  efforcé  d'adoucir  pour  les  productions 
de  quelques  auteurs  fort  peu  reconnaissans.  Des  occu- 
pations aussi  pénibles,  aussi  rebutantes,  sei'aient  com- 
plètement abandonnées,  si  elles  n'offraient  point  des 
compensations  morales  qui  puissent  faire  supporter  les 
fatigues  et  les  dégoûts  d'une  interminable  polémique  : 
et  quelles  peuvent  être  ces  compensations,  sinon  la  cer- 
titude d'avoir  accéléré  la  propagation  des  connaissances 
utiles  par  des  moyens  dont  le  concours  était  indispen- 
sable? Si  les  services  rendus  par  les  Revues  sont  con- 
statés par  des  résultats  qui  leur  appartiennent,  elles  ne 
manqueront  point  de  rédacteurs,  même  parmi  les  no- 
tabilités littéraires  les  plus  imposantes.  Voyons  donc  s'il 
est  possible  de  reconnaître  quelques  traces  durables  de 
leur  circulation  dans  la  république  des  lettres,  quelques 
effets  de  leur  influence  sur  les  progrès  de  l'instruction 
et  de  la  raison  publique. 

L'instruction  a  deux  parties  distinctes,  mais  inséparables, 
savoir:  les  habitudes  que  l'esprit  contracte  par  l'étude,  et 
l'.'s  connaissances  positives  dont  il  fait  l'acquisition. 

L'étude  est  la  meilleure  gymnastique  de  l'intelligence; 
elle  la  développe  et  la  fortifie  beaucoup  plus  que  la  con- 
troverse :  celle-ci  n'exerce  que  la  logique,  et  l'autre  cul- 
tive, non  l'art  de  l'argumentation,  mais  l'éminente  fa- 
cilite de  raisonner.  Elle  va  droit  aux  vérités  qui  sont 
l'objet  de  ses  recherches,  elle  les  reconnaît  par  des  nié- 


8  INFLUENCE  DE     REVUES 

l  ho  des  sûres,  par  des  caractères  déduits  du  fond  des 
choses,  et  non  des  formes  de  l'a  pensée  et  de  son  expres- 
sion. La  logique  peut  former  des  avocats ,  des  orateurs , 
et  non  des  philosophes. 

L'habitude  de  diriger  continuellement  sa  pensée  vers 
des  objets  accessibles  à  nos  recherches,  et  dont  la  con- 
naissance soit  profitable;  de  séparer,  par  une  opération 
rapide  et  sure,  le  vrai  du  faux,  le  bon  de  l'inutile  et 
du  nuisible;  d'apprécier  le  savoir  en  raison  des  bien- 
laits  qu'il  peut  répandre  sur  l'humanité;  voilà  ce  qui 
est  digne  du  noble  titre  de  philosophie  :  l'esprit  qui  a 
contracté  cette  habitude  est,  sans  contredit,  un  esprit 
philosophique. 

L'enseignement  est  la  voie  ordinaire  par  laquelle  l'in- 
telligence arrive  aux  connaissances  positives,  et  peut  se 
les  approprier.  Si  l'instituteur  n'a  pas  l'esprit  philoso- 
phique, ce  qui  n'est  que  trop  commun,  les  connais- 
sances qu'il  transmettra  seront  plus  ou  moins  altérées; 
ses  élèves  apprendront  plus  difficilement,  et  sauront 
moins  bien,  il  est  même  à  craindre  que  les  esprits  ordi- 
naires ne  puissent  résister  à  la  dangereuse  influence 
de  cette  instruction  mal  dirigée.  Mais  il  est  des  intel- 
ligences plus  robustes  dont  la  vigueur  native  ne  se  res- 
sent point  de  ces  atteintes,  qui  trouvent  en  elles-mêmes 
les  moyens  de  corriger  les  vices  de  l'enseignement 
qu'elles  ont  reçu.  Quelques  études  leur  suffisent  pour 
que  leur  raison  soit  exercée;  l'esprit  philosophique  s'y 
développe  en  dépit  de  tous  les  obstacles. 

Lorsque  l'enseignement  est  dirigé  par  l'esprit  philo- 
sophique, ses  méthodes  sont  meilleures,  et  les  études 
plaisent  au  lieu  de  fatiguer.  Les  disciples  ne  sont  plus 
dans  la  nécessité  de  recommencer  leur  instruction  au 
sortir  des  écoles.  Les  opérations  de  l'intelligence  sont 


SUR  L'ESPRIT  PHILOSOPHIQUE.  g 

faciles,  lumineuses;  ses  développemens  paraissent  na- 
turels, spontanés.  Les  habitudes  qu'elle  contracte  aug- 
mentent à  la  fois  son  activité  et  ses  forces  :  des  esprits 
ordinaires  prennent  un  degré  remarquable  de  justesse, 
et  ne  le  perdent  point.  Ces  heureux  effets  d'une  instruc- 
tion philosophique  peuvent  être  obtenus,  quand  même 
elle  n'embrasserait  qu'une  seule  des  divisions  des  con- 
naissances humaines;  mais  ils  sont  plus  assurés  et  plus 
étendus  lorsque  l'intelligence  est  exercée  sur  des  objets 
variés,  pourvu  qu'ils  ne  soient  point  au-dessus  de  sa 
portée. 

Ainsi,  l'enseignement  philosophique  est  le  meilleur 
moyen  de  former  et  de  propager  Y  esprit  philosophique; 
car  la  disposition  habituelle  de  l'intelligence  à  laquelle 
on  donne  ce  nom  est  un  fruit  de  la  méditation ,  de 
l'étude,  de  l'instruction.  Il  serait  absurde  de  supposer 
que  des  esprits  non  exercés  pussent  être  pourvus  d'a- 
vance de  règles  sûres  pour  analyser,  de  termes  de  com- 
paraison, de  moyens  d'apprécier  et  de  juger.  Un  ensei- 
gnement philosophique  est  peut-être  le  don  le  plus  pré- 
cieux qu'un  gouvernement  puisse  faire  à  la  nation  dont 
il  rè"le  les  destinées,  la  plus  sûre  garantie  des  institutions. 
bienfaisantes,  de  la  conservation  des  Etats.  C'est  par  son 
inlluence,  par  l'action  continue  de  l'esprit  philosophique 
dont  il  est  la  source  la  plus  abondante,  que  les  abus 
disparaissent  peu  à  peu,  que  les  lois  se  perfectionnent, 
que  tous  les  mouvemens  du  corps  social  sont  mieux 
réglés.  Que  chaque  nation  se  dégage  un  moment  des 
illusions  de  l'amour- propre,  et  qu'elle  se  demande  si 
une  véritable  philosophie  dirige  ses  écoles  :  si  la  ques- 
tion est  faite  avec  sincérité,  et  si  la  réponse  est  exacte, 
les  nations  auront  reçu  de  salutaires  avertissemens ; 
elles  connaîtront  mieux  leur  situation  présente,  cl  m 


io  INFLUENCE  DES  REVUES 

tromperont  moins  sur  l'avenir  qui  leur  est  préparé. 
Hors  des  écoles,  les  études  finissent  pour  la  plupart 
des  hommes  avant  que  l'instruction  soit  suffisante,  et 
lintelligence  assez  exercée.  Des  connaissances  trop  im- 
parfaites, appliquées  avec  une  présomptueuse  confiance, 
sont  les  causes  ordinaires  de  mécomptes  ruineux,  de 
pertes  irréparables,-  l'esprit  philosophique  est  à  l'abri 
de  ces  désastres.  L'homme  guidé  par  cet  esprit  conserve 
dans  tous  les  tems  le  désir  d'apprendre,  et  il  en  cherche 
les  moyens.  Si  des  occupations  journalières,  des  fonc- 
tions publiques,  des  devoirs  à  remplir  ne  lui  permettent 
plus  de  se  livrer  à  des  études  régulières,  il  y  supplée 
par  des  lectures  instructives;  c'est  ici  que  commence 
l'office  des  ouvrages  périodiques,  des  Revues.  Mais  qu'on 
ne  se  méprenne  point  sur  leur  véritable  destination,  et 
que  l'on  n'y  cherche  point  des  connaissances  assez  com- 
plètes, assez  mûries  pour  être  appliquées  immédiate- 
ment avec  succès;  leur  titre  même  annonce  qu'elles 
n'aspirent  point  à  cet  emploi  :  ce  sont,  comme  dit 
Montaigne,  des  /ivres  sur  les  livres,  plutôt  que  sur  les 
choses  dont  les  livres  parlent.  C'est  dans  cette  dernière 
sorte  de  livres  qu'il  faut  chercher  une  instruction  suf- 
fisante, réelle.  Quelques  recueils  périodiques  possèdent, 
à  tous  égards,  les  précieuses  qualités  de  ces  livres;  tels 
sont,  dans  notre  langue,  le  Bulletin  de  la  Société  d'en- 
couragement, les  Annales  de  physique  et  de  chimie,  les 
Annales  de  la  Société  centrale  d' agriculture ,  et  en  gé- 
néral, les  collections  de  Mémoires  qui,  en  raison  de 
leur  étendue  et  de  leur  importance,  doivent  être  assimi- 
lées aux  publications  académiques. 

Mais,  quel  sera  donc  l'emploi  des  Revues?  Quels 
tiaes  peuvent-elles  conserver  à  l'estime  et  aux  faveurs 
<iu  monde  savant  et  littéraire,  puisqu'elles  ne  sont  point 


SUR  L'ESPRIT  PHILOSOPHIQUE.  u 

immédiatement  un  moyen  d'instruction?  Se  borneront- 
elles  au  mérite  obscur  d'indiquer  les  sources  où  l'homme 
peut  aller  puiser  les  connaissances  qui  lui  manquent? 
Quoiqu'un  pareil  service  soit  sans  éclat,  et  qu'une  haute 
ambition  puisse  dédaigner  ce  qui  n'illustre  point,  il  faut 
pourtant  que  cette  ttàche  soit  remplie.  Jamais  on  ne  vit 
une  aussi  prodigieuse  quantité  de  livres,  et  dans  la  mul- 
titude toujours  croissante  des  nouvelles  productions  de 
la  presse,  il  est  indispensable  de  faire  un  choix,  im- 
possible au  plus  grand  nombre  des  lecteurs  de  choisir 
autrement  que  sur  la  foi  des  titres  des  ouvrages.  Les 
Revues  arrivent  ici  très  à  propos,  et  mettent  lin  aux  per- 
plexités des  lecteurs;  les  bibliothèques  se  remplissent  de 
bons  livres,  et  les  œuvres  qui  ne  méritent  point  d'être 
conservées  sont  abandonnées  à  leur  destinée.  On  sup- 
pose que  les  rédacteurs  de  Revues  sont  fidèles  à  leur 
mandat,  juges  intègres,  éclairés,  et  qu'ils  ne  prodiguent 
point  les  éloges. 

Il  serait  donc  imprudent  de  ne  pas  encourager  les  ou- 
vrages périodiques  dont  l'intervention  est  devenue  aussi 
nécessaire.  Il  en  faut,  et  il  en  faut  plusieurs,  dans  les  pays 
où  la  fermentation  des  esprits  est  plus  active,  et  la  presse 
plus  occupée.  L'expérience  et  une  libre  concurrence  doi- 
vent seules  en  limiter  le  nombre,  et  la  concurrence  ne 
commence  réellement  que  lorsque  toutes  les  nouvelles 
productions  de  la  presse  peuvent  être  soumises  aux  ré- 
viseurs. Jusqu'à  ce  moment,  tous  les  écrivains  qui  exer- 
cent avec  constance  et  dignité  les  pénibles  fonctions  de 
critiques  littéraires  sont  collaborateurs,  associés  au  même 
travail,  et  ne  doivent  être  rivaux  que  dans  le  sens  le  plus 
honorable  pour  leur  caractère;  qu'ils  disputent  entre  eux 
le  prix  du  zèle,  de  l'amour  de  la  vérité,  de  la  sagacité 
pour  la  découvrir,  du  courage  pour  la  défendre. 


ia  INFLUENCE  DES  REVUES 

Mais  il  est  un  titre  de  véritable  gloire  auquel  ces  écri- 
vains ont  le  droit  de  prétendre,  et  bien  capable  d'exciter 
l'ambition  des  grands  talens.  Lorsque  les  Revues  sont 
bien  faites,  elles  agissent  fortement  sur  l'opinion  ;  elles  en- 
tretiennent et  propagent  l'esprit  philosophique.  En  effet, 
une  analyse  d'ouvrages  importans  ne  mérite  ce  titre  qu'au- 
tant qu'elle  est  une  œuvre  éminemment  philosophique, 
mise  à  la  portée  des  intelligences  ordinaires.  Ces  écrits 
accoutument  les  lecteurs  à  l'ordre  des  idées ,  à  la  jus- 
tesse des  expressions;  ils  en  font  sentir  les  avantages 
et  contracter  le  besoin  ;  ils  exercent  sur  les  hommes 
faits  l'influence  qu'un  bon  enseignement  obtient  sur 
la  jeunesse;  ils  raniment  la  pensée,  font  renaître  le  goût 
de  la  méditation,  quelquefois  même  celui  de  l'étude; 
l'homme  est  rendu  à  l'instruction,  avec  les  ressources 
d'une  raison  plus  exercée  et  d'une  volonté  plus  éner- 
gique. Une  dissertation  lumineuse,  méthodique,  et 
que  l'on  peut  suivre  sans  fatigue,  sans  une  attention 
long-tems  soutenue,  contribue  si  efficacement  à  la  con- 
servation des  forces  intellectuelles,  qu'on  ne  la  placera 
point  au  dessous  des  bonnes  analyses  d'ouvrages.  Quoi- 
que ces  écrits  ne  puissent  être  aussi  instructifs  qu'un  en- 
seignement bien  dirigé,  qu'on  ne  se  permette  même 
point  de  les  mettre  sur  la  même  ligne  que  des  traités 
ex  professo  sur  des  sujets  graves,  on  ne  leur  contestera 
point  le  mérite  d'être  accessibles  à  tous,  et  dans  tous 
les  tems.  lis  n'exigent  point,  comme  les  traités,  des  études 
réglées  et  le  recueillement  du  cabinet;  ils  sont  prêts  à 
nous  suivre  partout;  c'est  des  ouvrages  de  cette  sorte 
que  l'on  peut  dire  :  Nobiscum  peregvùiantur,  rusticantur. 
Cependant,  ils  font  arriver  jusqu'à  nous  d'utiles  aver- 
tissement; ils  excitent  la  pensée,  quelquefois  dans  les 
momens  les  plus  favorables  pour  la  méditation,  lorsque 


SUR  L'ESPRIT  PHILOSOPHIQUE.  i3 

les  passions  se  taisent,  et  que  les  préjugés  ne  se  tien- 
nent pas  sur  leurs  gardes ,  lorsque  la  vérité  nous  trouve 
le  mieux  disposés  pour  l'accueillir. 

C'est  en  Angleterre  que  les  Revues  ont  pris  naissance; 
aujourd'hui  même  elles  y  sont  en  plus  grand  nombre 
que  dans  aucun  autre  pays.  La  Revue  mensuelle  (Monthly 
Reuiew)  ouvrit  la  carrière  à  ses  sœurs  puînées;  mais  bien- 
tôt l'orgueilleuse  Revue  trimestrielle  (  Quarterly  Review) 
prononça  des  arrêts  dictés  le  plus  souvent  par  l'esprit  de 
parti,  par  des  haines  nationales,  et  quelquefois,  sans 
doute,  par  des  motifs  encore  moins  excusables.  Les  ac- 
cès de  sa  fièvre  politique  étaient  si  rapprochés,  et  d'une 
telle  violence,  que  ses  momens  lucides  ne  pouvaient  être 
que  rares  et  courts  ;  mais  ces  retours  à  la  raison  étaient 
marqués  par  d'excellentes  analyses  et  par  des  disserta- 
tions approfondies  qui  attirèrent  l'attention  du  monde  sa- 
vant, dans  les  deux  hémisphères.  Le  parti  qu'elle  attaquait 
sans  ménagemens  ne  voulut  point  rester  sur  la  défensive, 
il  s'arma  de  Revues,  et  la  guerre  fut  allumée  dans  la  ré- 
publique des  lettres.  Au  milieu  de  ces  discordes  et  de 
ces  combats,  l'art  d'écrire  se  répandait  de  plus  en  plus; 
les  auteurs  étaient  retenus  par  une  crainte  salutaire,  ils 
n'osaient  plus  livrer  au  public  des  œuvres  négligées, 
dont  une  censure  inexorable  n'eût  point  manqué  de  dé- 
voiler toutes  les  imperfections.  Comme  cet  état  des  choses 
s'est  maintenu,  malgré  quelques  variations  peu  impor- 
tantes, le  perfectionnement  littéraire  a  continué,  et  se 
fait  sentir  aujourd'hui  jusque  dans  des  imprimés  qui 
n'ont  rien  de  littéraire,  et  dont  quelques  négligences 
de  style  ne  diminueraient  pas  le  mérite. 

On  peut  déjà  faire  la  même  observation  en  France, 
depuis  qu'une  critique  décente,  mais  rigoureuse,  iu<  \i- 
table,  y  poursuit  sans  relâche  lea  mauvais  écrivains,  et 


i4  INFLUENCE  DES  REVUES 

ne  leur  laisse  ni  repos  ni  refuge;  on  les  contraint  à  mieux 
dire,  et  des  choses  plus  dignes  d'être  dites.  Le  teins  ap- 
proche, peut-être,  où  Thëmis  même  sera  forcée  de  re- 
noncer à  son  langage  barbare  et  de  parler  français.  Voilà 
des  améliorations  réelles,  et  dont  la  cause  ne  peut  être 
méconnue.  Aussi  long-tems  que  nous  aurons  des  Re- 
vues soigneusement  élaborées,  organes  de  la  vérité  et 
du  bon  goût,  le  caractère  de  notre  littérature  s'élèvera 
de  plus  en  plus;  les  œuvres  de  nos  écrivains  attesteront 
la  noble  indépendance,  la  dignité  du  caractère  national, 
et  répondront  victorieusement  à  nos  détracteurs.  L'es- 
prit philosophique  fera  sentir  partout  sa  bienfaisante  in- 
fluence, dirigera  nos  études,  nos  institutions,  inspirera 
nos  législateurs.  Mais,  si  le  flambeau  de  la  critique  ve- 
nait à  s'éteindre,  des  lueurs  perfides  se  mêleraient  bien- 
tôt aux  lumières  pures  qui  nous  éclairent,  la  forme  des 
objets  paraîtrait  changée,  l'erreur  se  propagerait  sans 
obstacle;  nous  n'ignorons  point  tout  ce  qu'elle  traîne  à 
sa  suite. 

Il  est  donc  permis  de  le  dire,  même  dans  une  Revue, 
ces  ouvrages  périodiques  sont  un  puissant  moyen  de  per- 
fectionnement social,  lorsqu'ils  sont  guidés  par  l'esprit 
philosophique.  Cependant,  que  les  rédacteurs  de  ces 
ouvrages  n'aillent  pas  concevoir  un  orgueil  démesuré; 
qu'ils  ne  se  considèrent  point  comme  des  instituteurs 
universels,  sans  lesquels  il  n'y  aurait  ni  pensée,  ni  rai- 
son, ni  vrai  savoir;  ces  vertiges  de  l'amour-propre  fe- 
raient dévier  l'intelligence  la  plus  exercée  et  la  plus  sûre 
dans  ses  opérations.  Heureusementcette  démence  est  rare, 
mais  elle  atteint  quelquefois  des  écrivains  périodiques 
très  dignes  d'estime  ,  et  se  manifeste  par  de  singulières 
prétentions;  elle  leur  persuade,  par  exemple,  que  seuls 
ils  ont  compris  Voltaire ,  et  l'ont  fait  comprendre  à  leur 


SUR  L'ESPRIT  PHILOSOPHIQUE.  i5 

siècle,  qui,  sans  eux,  se  serait  complètement  trompe 
sur  les  pensées  du  philosophe  de  Ferney,  et  n'aurait  pu 
faire  un  bon  usage  d'aucune  de  ses  œuvres.  Il  suffit  de 
signaler  de  pareilles  extravagances  pour  faire  sentir  aux 
rédacteurs  de  Revues  à  quels  dangers  un  amour-propre 
excessif  peut  les  exposer.  On  ne  peut  trop  le  redire, 
ces  écrivains,  et  les  ouvrages  périodiques  où  leurs  disser- 
tations sont  déposées  préparent  l'instruction  et  ne  la 
donnent  point;  ils  peuvent  entretenir  et  propager  l'es- 
prit philosophique,  le  goût  de  la  méditation;  c'est  assez 
pour  qu'ils  aient  bien  mérité  de  la  république  des  lettres. 
Sur  quelques  sujets  qu'ils  écrivent  ils  devraient  adopter 
l'épigraphe  que  Gondorcet  plaçait  en  tête  de  ses  mémoires 
de  mathématiques  pures  : 

Fungar  vice  cotis,  accututn 
Reddere  quœferrum  valet,  exsers  ipsa  secandi.   (Horace.) 


L'ÉDUCATION     DOIT-ELLE    ETRE    LIBRE  ? 

Cette  dissertation,  à  laquell  d'Académie  française  a  décerné 
une  mention  honorable  dans  sa  séance  publique  du  25  août 
1828,  était  écrite  lorsqu'ont  paru  les  fameuses  ordonnances 
qu'une  partie  du  clergé  a  voulu  parodier  en  édits  de  persécu- 
tion. Alors  on  a  entendu  invoquer  à  grands  cris  la  liberté  d'en- 
seignement ,  la  liberté  d'éducation  ,  par  des  voix  dont  on  s'est 
effrayé;  et  beaucoup  se  sont  dit  que  ces  libertés  devaient  être 
mauvaises,  puisque  les  ennemis  habituels  de  tant  d'autres  libertés 
lesappelaient  à  leur  aide.  La  question  toutefois  n'était  pas  changée. 

D'autres  personnes ,  sans  se  prononcer  contre  la  liberté  ,  se 
rabattent  à  la  trouver  inopportune ,  et  craindraient,  en  con- 
venant qu'elle  est  bonne ,  d'ôter  au  gouvernement  quelque 
chose  de  la  force  dont  il  a  besoin  pour  faire  plier  les  jésuites 
sous  le  joug  des  lois  universitaires.  Qu'il  soit  permis  à  l'auteur 


iG  L'ÉDUCATION 

de  cette  dissertation  de  se  citer  lui-même,  et  de  rapporter  la 
réponse  qu'il  faisait  à  cette  objection,  au  mois  d'août  1826, 
en  motivant  son  adhésion  à  la  consultation  délibérée  en  faveur 
de  la  dénonciation  de  M.  de  MoDtlosier.  Il  s'agissait,  alors 
comme  aujourd'hui ,  d'appliquer  contre  les  jésuites  une  lé- 
gislation hostile  à  la  liberté.  L'auteur  s'exprimait  ainsi  : 

«  Voici  maintenant  une  difficulté  sérieuse  ,  une  objection  de 
conscience.  Il  n'appartient,  dira-t-on  ,  qu'à  ceux  qui  consentent 
à  approuver  cette  législation  de  la  déclarer  applicable.  Mais 
comment  admettre  que  ceux  qui  la  blâment  puissent,  avec 
quelque  convenance  ,  pousser  à  son  application  ? 

a  A  cette  objection  il  est  facile  de  faire  une  réponse  franche 
et  claire. 

«  Il  y  a  quelque  chose  de  plus  fâcheux  encore  que  l'exis- 
tence d'une  mauvaise  loi  :  c'est  qu'à  la  faveur  d'un  silence  qui 
en  tolère  l'inexécution,  et  qui  échappe  à  toute  responsabilité, 
elle  puisse  peser  sur  les  uns  et  épargner  les  autres.  Il  ne  faut 
pas  qu'une  partie  considérable  des  citoyens  soit  dupe  tout  à 
la  fois  de  l'existence  d'une  loi  et  de  son  inapplication.  Con- 
server une  mauvaise  loi  dans  nos  codes ,  sauf  à  ne  pas  l'ap- 
pliquer, c'est  un  grand  mal;  conserver  cette  loi  pour  l'appli- 
quer arbitrairement,  c'est  la  plus  intolérable  des  calamités 
judiciaires. 

«  Il  faut  que  les  jésuites  subissent  notre  législation ,  ou  qu'ils 
la  combattent  ouvertement. 

«  On  s'expose  à  un  grand  danger  en  fournissant  aux  congré- 
ganistes  et  aux  jésuites  des  prétextes  spécieux  pour  se  sous- 
traire aux  poursuites  de  notre  loi,  à  l'aide  d'interprétations 
forcées.  Qu'arrivera-t-il  de  là  ?  Après  s'être  dégagés ,  pour 
leur  compte,  des  liens  de  la  loi,  ils  feraient  leurs  efforts  pour 
la  maintenir  afin  d'y  enlacer  le  reste  des  citoyens.  On  leur 
dirait  vainement  ensuite  qu'ils  l'ont  interprétée  en  leur  faveur 
dans  le  sens  de  la  liberté  ;  la  loi  n'en  subsisterait  pas  moins 
avec  son  texte  et  son  vice  d'origine. 

«  Au  lieu  de  favoriser  ainsi  la  marche  naturelle  des  jésuites 
et  de  les  laisser  échapper  en  entr'ouvrant  la  porte  des  inter- 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  i; 

prétations ,  il  est  bon  qu'emprisonnés  avec  nous  dans  la  légis- 
lation ,  ils  ne  puissent  devenir  libres  qu'en  la  brisant  pour  leur 
avantage  et  pour  le  nôtre. 

«  Quiconque  a  examiné  attentivement  la  marche  des  affaires 
publiques  depuis  quelques  années  conviendra  que  nous  de- 
vons au  côté  droit  l'acquisition  de  beaucoup  de  liberté  poli- 
tique. L'exemple  est  encourageant.  Il  permet  d'espérer  que  la 
position  actuelle  des  jésuites  nous  vaudra  quelque  chose  pour 
la  liberté  religieuse,  pour  la  liberté  d'association,  pour  la  li- 
berté d'enseignement.  » 

La  question  grave  que  l'auteur  de  cette  dissertation  n'a  fait 
qu'effleurer  mérite  de  bien  autres  développemens.  D'excellens 
articles  ont  paru  à  ce  sujet  dans  le  Glube.  Trois  Sociétés  de 
Paris  ,  les  Sociétés  d'Instruction  élémentaire  ,  de  la  Morale  chré- 
tienne et  des  Méthodes  d'cnseignenient,  se  sont  réunies  pour  ouvrir 
un  concours  sur  la  liberté  d'éducation.  Il  est  donc  permis  d'es- 
pérer que  cette  importante  matière  ne  tardera  pas  à  être  con- 
venablement traitée.  On  annonce  aussi  que  le  gouvernement 
s'occupe  de  préparer  un  projet  de  loi  sur  l'instruction  publique. 
Puisse  la  présentation  en  être  retardée  jusqu'à  l'époque  où  l'on 
sera  enfin  généralement  détrompé  sur  le  monopole! 


Nos  droits  nous  out  été  donnés  comme 
moyens  d'accomplir  nos  devoirs. 


11  existe  des  opinions  fort  diverses  sur  la  nature  des  rela- 
tions qui  doivent  s'établir  entre  l'éducation  et  l'État.  Ces  opi- 
nions se  rangent  sous  trois  systèmes  principaux. 

L'un  est  celui  de  la  liberté;  il  part  du  principe  que  l'éduca- 
tion  esl  le  droit  et  le  devoir  de  la  famille,  et  \\  ne  fait  inter- 
venir l'autorité  publique  que  pour  exercer  un  rôle  de  surveil- 
lance et  de  répression.  Un  second  attribue  l'éducation  à  l'État. 
Enfin,  dans  un  troisième  ordre  d'idées,  on  se  place  entre  les 
deux  antres  systèmes  ,  <t  l'on  emprunte  quelque  chose  a  chacun 
i .  m  .  -  -  Octobre  \  828.  a 


ï8  L'ÉDUCATION 

d'eux  :  c'est  ainsi  que  notre  régime  actuel  combine  le  mono- 
pole universitaire  avec  la  liberté  absolue  de  l'éducation  do- 
mestique. 

Cherchons  à  apprécier  successivement  ces  trois  systèmes. 

Si  le  choix  à  faire  entre  eux  n'était  qu'un  calcul  de  conve- 
nance et  d'utilité  ,  variable  suivant  les  circonstances;  si  le  droit 
et  le  devoir  ne  s'y  trouvaient  point  engagés;  si  l'on  pouvait 
indifféremment,  sans  blesser  aucune  conscience,  décréter  que 
l'éducation  sera  libre,  ou  qu'elle  ne  le  sera  pas,  la  question 
n'offrirait  qu'un  assez  médiocre  intérêt  et  se  réduirait  à  une 
simple  affaire  de  prudence  administrative. 

Mais  si  la  liberté  d'éducation  est  un  droit  ou  détruit  un 
droit;  si  elle  est  nécessaire  à  l'accomplissement  des  devoirs  de 
famille  ,  de  patrie  ,  d'humanité  ,  ou  incompatible  avec  ces  de- 
voirs ;  si  enfin  elle  est  ou  juste  ou  injuste,  et  importe  aux  con- 
sciences autant  qu'à  la  police  des  cités ,  il  faut  bien  qu'on  y 
voie  une  des  plus  sérieuses  applications  de  la  morale  à  la  poli- 
tique; et  c'est  à  la  philosophie  qu'il  appartient  de  déclarer  si 
le  respect  dû  à  la  liberté  veut  que  ses  principes  généraux  re- 
çoivent cette  application  spéciale. 

PREMIÈRE    PARTIE. 

Tant  qu'il  ne  s'agit  que  de  l'éducation  physique,  les  droits 
et  les  devoirs  sont  facilement  aperçus  et  fort  peu  contestés. 

La  conformation  même  de  l'enfant  démontre  la  nécessité  des 
soins  qui  lui  sont  dus,  et  sans  lesquels  sa  vie  serait  impossible. 

C'est  aussi  l'évidence  des  faits  naturels  qui  désigne  les  insti- 
tuteurs physiques  de  l'enfant.  La  mère  qui  l'a  porté  dans  son 
sein ,  qui  l'a  enfanté  au  milieu  des  douleurs ,  qui  ,a  reçu  du 
lait  pour  le  nourrir,  est  sa  première  protectrice.  Le  père  sent 
le  besoin  d'obéir  à  un  instinct  de  devoir  et  de  tendresse  qui 
lui  commande  de  subvenir  à  l'existence  de  l'enfant  et  de  la 
mère  placés  sous  sa  sauvegarde. 

La  mère  est  maîtresse  de  déléguer  a  une  nourrice  ses  soins 
de  maternité.  L'État  ne  s'interpose  pas  au  milieu  de  cette  délé- 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  i9 

gation  ;  il  ne  s'occupe  pas  de  choisir  et  de  diriger  les  nourrices. 

Ce  serait  tuer  les  en  fans  que  de  les  délaisser  sans  secours.  A 
défaut  des  pères  et  mères,  le  reste  de  la  famille  leur  doit  un 
appui.  Autour  des  familles  au  centre  desquelles  les  enfanssont 
placés  s'étend  le  cercle  plus  vaste  de  la  patrie  ,  qui  lui-même 
est  enfermé  dans  la  circonférence  de  l'humanité  tout  entière. 
Si  la  mère  meurt  ou  languit,  si  le  père  manque  à  son  enfant, 
si  l'indigence  ou  le  crime  ont  brisé  la  famille,  tous  les  devoirs 
n'ont  pas  cessé  envers  l'être  faible  qui  vient  d'arriver  au  monde, 
et  dont  le  sort  ne  doit  pas  être  de  périr  par  l'isolement.  C'est 
alors  à  la  patrie,  à  l'humanité  à  le  recueillir. 

Le  sentiment  de  ce  devoir  a  fondé  les  pieux  asyles  qui 
s'ouvrent  aux  enfans  abandonnés.  Il  serait  hors  de  propos 
d'entrer  ici  dans  l'appréciation  des  reproches  que  l'économie 
politique  adresse  à  ces  institutions.  Quelle  que  soit  la  diver- 
gence des  avis  sur  le  choix  des  moyens,  l'idée  fondamentale 
reste  la  même  ;  c'est  toujours  le  respect  pour  la  vie  des  hommes. 
Quelques  précautions  que  l'on  recommande  contre  cette  bien- 
faisance meurtrière  ,  qui ,  en  prodiguant  avec  indiscrétion  les 
remèdes  incomplets,  multiplie  les  maux  qu'elle  croit  guérir, 
on  s'accorde  pour  convenir  que  la  société  entière  serait  cou- 
pable si ,  après  qu'un  enfant  est  né  ,  elle  aimait  mieux  le  con- 
damner à  la  mort  que  de  lui  donner  des  secours. 

L'existence  des  enfans  est  sacrée;  et  cependant  la  loi  s'abs- 
tient de  déterminer  et  de  prescrire  les  soins  qui  doivent  être 
pris  d'eux  ,  bien  convaincue  que  ces  soins  regardent  les  païens 
et  non  pas  elle.  C'est  ainsi  que ,  par  exemple ,  elle  s'est  tou- 
jours considérée  comme  incompétente  pour  commander  le 
bienfait  de  la  vaccine.  Elle  ne  ée  reconnaît  un  droit  d'interven- 
tion dans  l'éducation  physique  des  enfans  que  pour  les  cas  , 
heureusement  très  rares,  où  leur  existence  est  mise  en  péril 
par  des  délits. 

Sortons  de  l'éducation  physique,  et  examinons  si  les  droits 
qui  la  gouvernent  ne  se  retrouvent  pas  entièrement  les  mêmes 
dans  le  reste  de  l'éducation. 

On  n'est  pas  quitte  de  tous  devoirs  envers  un  enfant  quand 

?.. 


%o  L'ÉDUCATION 

on  a  rempli  l'obligation  de  l'allaiter,  de  le  nourrir,  de  lepro 
téger  contre  l'intempérie  des  saisons,  contre  les  chocs  exté- 
rieurs, contre  l'invasion  des  maladies.  Lui  conserver  la  vie  et 
le  laisser  manquer  d'une  nourriture  intellectuelle  et  morale  ,  ce 
serait  bien  souvent  ne  lui  avoir  rendu  qu'un  triste  service. 

Les  hommes  les  moins  clairvoyans,  les  moins  généreux,  re- 
connaissent la  nécessité  de  l'éducation  physique.  Pourquoi 
si  souvent,  et  même  sans  que  la  conscience  en  fasse  reproche, 
se  dispense-t-on  de  donner  des  soins  au  développement  de 
l'intelligence  et  de  la  moralité  de  ses  enfans?  C'est  une  incon- 
séquence qui  peut  s'expliquer  sans  peine. 

A  côté  de  l'éducation  proprement  dite,  qui  résulte  de  l'ac- 
tion volontaire  des  hommes  sur  les  hommes,  vient  se  placer 
cette  éducation  de  la  nature  qui  agit  par  les  événemeus  et  les 
choses  ,  et  par  ces  mille  frottemens  inaperçus  qu'amènent 
toutes  les  relations  de  la  vie.  L'entendement  et  la  volonté  gran- 
dissent sous  cette  double  influence.  La  raison  de  l'enfant  très  - 
imparfaite,  mais  très-active,  impatiente  de  se  suffire  à  elle- 
même  ,  mais  cependant  souple  et  confiante  ,  fera  dès  son 
premier  éveil  un  choix  à  sa  mode  parmi  les  enseignemens 
volontaires  qu'on  lui  donnera,  et  parmi  les  enseignemens  acci- 
dentels de  la  nature  et  de  la  société.  Si  les  directions  d'une 
éducation  attentive  lui  manquent ,  elle  ne  cessera  pas  pour 
cela  de  se  développer  ;  mais  elle  ne  le  fera  qu'au  hasard ,  et 
en  s'abandonnant  aux  caprices  de  l'instinct  et  aux  inspirations 
fortuites  que  lui  apporteront  les  événemens. 

Cette  considération  explique ,  sans  l'excuser,  le  trop  fréquent 
abandon  de  l'intelligence  et  de  la  moralité  des  enfans.  On  se 
repose  sur  le  hasard  du  soin  de  les  élever.  On  se  révolterait 
contre  l'idée  de  délaisser  un  pauvre  enfant  tout  nu ,  sans  ali- 
mens,  sans  défense;  et  l'on  ne  voit  pas  que  livrer  sa  jeune 
âme  à  toutes  les  impressions  qui  d'aventure  la  viendront  frap- 
per, que  laisser  sa  faible  raison  flotter  sans  guide,  et  sans 
qu'une  raison  plus  forte  prenne  le  gouvernail  de  sa  liberté, 
(•'est  lui  faire  plus  de  mal  encore. 

L'État  qui,  en  l'absence  des  soins  de  la   famille,  soutient  la 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  ai 

vie  physique  de  l'enfant ,  lui  doit,  de  même,  à  défaut  aussi  de  la 
famille,  l'éducation  intellectuelle  et  morale. 

L'Etat  est  tenu  de  cette  dette,  dans  l'intérêt  des  enfans,  qui 
sont  au  nombre  de  ses  membres,  et  dans  le  sien  propre. 

L'expérience  la  plus  constante  enseigne  assez  maintenant  de 
quels  dangers  l'ignorance  menace  la  société,  combien  de  dés- 
ordres et  de  crimes  elle  enfante.  C'est  là  une  vérité  fondamen- 
tale, sur  la  démonstration  de  laquelle  la  morale  et  la  statistique 
sont  d'accord.  Lors  donc  que  TÉtat  cherche  à  assainir  le  pays 
en  y  propageant  les  lumières  ,  et  à  détruire  le  foyer  d'infection 
que  crée  l'ignorance,  c'est  à  sa  propre  sûreté  qu'il  pourvoit. 
Songeons  bien  d'ailleurs  que  ceux  qui  naissent  pauvres  et  sans 
appui  naissent  cependant  avec  le  droit  de  vivre  :  une  organisa- 
tion sociale  qui  ne  leur  permettrait  pas  de  subsister  par  leur 
travail,  ou  qui  ne  veillerait  pas  à  ce  qu'ils  apprissent  à  travail- 
ler, aurait  mauvaise  grâce  à  exiger  d'eux  qu'ils  se  sacrifiassent 
pour  son  maintien.  C'est  risquer  beaucoup  que  de  tenter  la 
patience  de  masses  redoutables,  et  que  de  les  vouloir  con- 
traindre à  s'arrêter  long-tems  avec  respect  devant  un  ordre  de 
choses  qui,  trop  étroit  pour  leur  laisser  place,  les  rejetterait 
hors  de  son  sein  avec  mépris  comme  sans  pitié. 

Toutefois  l'on  n'estimerait  pas  à  sa  valeur  le  devoir  de  sub- 
venir à  l'éducation  de  ses  semblables,  si  on  le  réduisait  à 
n'être  qu'un  calcul  de  prudence  politique.  Il  a  droit  à  une  plus 
haute  place  dans  l'échelle  des  devoirs.  S'il  est  vrai  que  les 
hommes  sont  frères,  si  chacun  doit  travailler  au  perfectionne- 
ment de  son  âme,  si  tous  ont  pour  loi  de  s'entr'aider  dans  cette 
œuvre  de  salut,  il  faut,  pour  apercevoir  la  cause;  de  l'obliga- 
tion sainte  qui  nous  lie  envers  nos  semblables,  et  nous  défend 
de  les  abandonner  sans  nul  souci  de  leur  avenir,  remon- 
ter jusqu'à  la  source  pure  d'où  ces  sublimes  préceptes  dé- 
coulent. 

L'humanité,  la  religion,  savent  comprendre  ce  devoir.  Ce 
sont. elles   qui,   dans  l'abandon  des   familles  <t    dans   l'insufB 
sance  des  secours  de  l'État,  suscitent  des  associations  chari 
tables  d«'  la  nature  de  celles  qui,  dans  la  plupart  des  paj 


22  L'ÉDUCATION 

chrétiens,  offrent  une  instruction  gratuite  aux  enfans  dont  les 
païens  sont  trop  pauvres  pour  les  élever. 

Mais,  que  l'on  y  fasse  une  sérieuse  attention ,  car  là  se  trouve 
le  principe  fondamental,  ni  l'État  ni  la  charité  publique  n'ont 
à  s'immiscer  dans  l'éducation  de  l'enfant,  si  la  famille  consent 
à  y  suffire. 

L'existence  des  familles  n'est  pas  de  création  humaine.  Le 
droit  civil  qui  peut  les  régler  ne  les  fonde  pas.  Ce  ne  sont  pas  les 
injonctions  de  la  loi,  ni  des  délibérations  prises  en  conseil  pu- 
blic ,  qui  nourrissent  l'enfant  du  sang  et  du  lait  de  sa  mère, 
qui  lient  l'époux  à  l'épouse  ,  les  frètes  aux  frères  ,  qui  donnent 
au  sentiment  maternel  son  admirable  dévoùmeut,  qui  échauffent 
cette  tendresse  de  père ,  où  l'entraînement  de  l'instinct  s'iden- 
tifie avec  la  conviction  du  devoir.  Quel  que  puisse  être  le  lan- 
gage des  codes,  je  ne  consentirai  jamais,  tant  que  je  jouirai  de 
ma  raison ,  à  reconnaître  que  personne  sur  la  terre  ait  droit  de 
m'ôter  mes  enfans,  ni  de  faire,  malgré  moi,  leur  éducation  à 
ma  place.  C'est  à  moi  que  la  nature  a  donné  la  garde  de  leur 
corps  et  de  leur  âme;  je  n'en  dois  compte  qu'à  eux,  et  à  cette 
autorité  suprême  de  laquelle  seule  je  les  tiens,  dont  relève  ma 
conscience,  et  en  présence  de  qui  la  loi  civile  n'est  plus  rien. 
Responsable  de  l'éducation  de  mes  enfans,  j'ai  le  droit  de  n'être 
gêné  par  personne  dans  l'accomplissement  de  ce  devoir. 

Tous  les  hommes  ne  pouvant  pas  instruire  tous  les  hommes, 
pourquoi  ne  pas  laisser  à  chacun  le  soin  d'élever  ceux  dont  la 
garde  lui  est  spécialement  confiée?  Ne  sait-on  pas  que  plus  les 
obligations  touchent  de  près  les  individus,  plus  il  existe  de 
probabilités  qu'elles  seront  remplies? 

Tantôt  les  parens  s'occupent  eux-mêmes  de  l'éducation  des 
enfans,  tantôt  ils  la  délèguent  à  d'autres. 

On  sait  quelle  multitude  de  causes  peuvent  engager  les  pères 
à  confier  leurs  enfans  à  des  maîtres.  Le  tems ,  les  connaissances 
peuvent  manquer.  Réunirait-on  ,  ce  qui  est  rare ,  assez  d'ap- 
titude et  assez  de  loisir,  on  se  dit  encore  que  l'instruction  vaut 
mieux  lorsqu'elle  est  donnée  par  ceux  qui  en  font  l'occupation 
de  toute  leur  vie;  qu'il  y  faut  une  certaine  fermeté  de  discipline 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  a3 

plus  facile  à  un  étranger  qu'à  un  père;  qu'on  doit  se  garder  de 
priver  ses  enfans  des  bienfaits  et  des  leçons  de  la  vie  commune. 

Déléguer  ainsi  à  d'autres  le  soin  de  ses  enfans,  c'est  encore 
agir  en  vertu  du  droit  qu'on  avait  de  les  élever  soi-même. 
Le  père  n'abdique  point  par  là  l'autorité  paternelle.  C'est  lui 
qui  préside  à  l'éducation ,  lorsque  c'est  lui  qui  choisit  ses  délé- 
gués ,  qui  les  surveille,  qui  les  paye;  lorsque  c'est  avec  lui  qu'ils 
traitent,  envers  lui  qu'ils  répondent. 

Si  l'on  gêne  la  famille  dans  le  choix  des  maîtres ,  on  nuit  à 
bien  des  droits  comme  à  bien  des  intérêts  :  à  la  famille ,  que 
l'on  empêche  de  s'acquitter,  comme  elle  l'entend  ,  d'un  devoir 
dont  elle  est  juge  et  responsable  ;  aux  enfans,  dont  le  sort  est 
mieux  garanti  par  la  surveillance  d'une  responsabilité  plus  im- 
médiate; à  la  bonne  éducation  qui,  comme  tout  le  reste,  pro- 
spérerait par  la  concurrence;  enfin  au  droit  d'enseigner. 

Envisagée  sous  ce  dernier  poiut  de  vue,  la  question  de  li- 
berté d'enseignement  prend  une  étendue  nouvelle. 

Qu'est-ce  en  effet  qu'enseigner,  si  ce  n'est  produire  sa  pen- 
sée au  dehors,  et  en  vertu  du  même  droit  que  celui  qui  rend 
libre  de  parler,  d'écrire,  d'imprimer?  C'est  une  des  formes 
de  la  liberté  qu'il  faut  admettre  si  l'on  accepte  les  autres. 

Mais,  comme  toute  liberté  suppose,  avec  la  faculté  de  choisir 
le  bien,  la  possibilité  d'opter  pour  le  mal,  reconnaître  la  li- 
berté c'est  prendre  l'engagement  d'établir  des  peines  sévères 
pour  punir  les  délits  et  pour  réprimer  les  abus  qui  peuvent 
être  commis  dans  son  exercice. 

Dansles  cas  de  répression,  l'Etat  doit  intervenir,  non  parce 
qu'il  s'agit  d'éducation,  mais  parce  qu'il  s'agit  de  pénalité. 

Il  est  un  autre  cas  dans  lequel  l'État  intervient,  et  cette  fois 
à  titre  d'instituteur:  c'est  quand  la  famille,  se  reconnaissant 
impuissante  pour  donner  l'éducation,  consent  à  laisser  élever 
ses  enfans  au  nom  de  la  société  entière. 

Hors  ces  cas  de  surveillance  et  de  secours,  l'Etat  n'a  rien  à 
faire  dans  l'éducation.  Il  n'a  pas  le  droit  d'obliger  le  père  à 
donner  à  ses  fils  tel  ou  tel  enseignement,  pas  plus  que  le  droit 
Ar  prescrire  tel  ou  tel  mode  d'éducation  physique. 


24  L'ÉDUCATION 

Le  rôle  de  l'autorité  publique  ainsi  borné  n'en  acquiert  que 
plus  d'importance.  On  ne  la  condamne  pas  à  rester  oisive,  ou 
à  demeurer  spectatrice  impassible  des  maux  dont  elle  serait 
témoin.  N'est-ce  donc  rien  que  d'examiner  si  l'enseignement 
ne  blesse  pas  l'ordre  et  les  lois?  N'est-ce  rien  que  de  prêter 
son  aide  à  tous  ceux  qui  sans  elle  manqueraient  de  moyens 
pour  acquérir  l'instruction?* 

Prodiguer  les  deniers  des  contribuables  pour  parvenir  à 
imposer  de  force  tel  ou  tel  enseignement  aux  en  fans  que  leurs 
familles  pourraient  et  voudraient  instruire  ,  soit  par  elles- 
mêmes,  soit  par  des  maîtres  délégués,  c'est  toujours,  quelque 
pure  intention  qu'on  ait,  se  permettre  une  exaction  pour  faire 
de  la  tyrannie.  Ah!  sachez  plutôt  réserver  vos  secours  pour  les 
cas  où  ils  seront  tout  à  la  fois  indispensables  et  sollicités!  Quel- 
que abondans  que  vous  les  recueilliez,  ils  ne  seront  toujours  que 
trop  rares.  Craignez-vous  donc  que  les  occasions  vous  man- 
quent? N'existera-t-il  pas  dans  tous  les  tems  assez  de  misères 
et  d'inégalités  sociales  ,  pour  que  la  condition  intellectuelle  du 
pauvre  éprouve  plus  de  besoins  que  les  contributions  publiques 
n'en  pourront  jamais  satisfaire?  N'y  a-t-il  pas  aussi  certains 
enseignemens  que  l'Etat  seul  pourra  faire  subsister?  L'utilité 
générale  veut  que  nulle  branche  de  science  ne  demeure  sans 
culture;  car  toutes  les  connaissances  se  tiennent,  et  aucune  des 
faces  de  la  vérité  n'est  inutile  à  connaître,  alors  même  qu'on 
ne  s'est  pas  d'abord  rendu  compte  du  parti  qu'on  en  tirera. 
Tous  ont  donc  intérêt  à  ce  que  quelques  personnes  reçoivent 
des  encouragemens  pour  se  livrer  aux  études  qui  exigent  des 
capacités  spéciales,  qui  absorbent  tout  entiers  les  hommes 
assez  zélés  pour  les  entreprendre,  qui  imposent  de  longs  tra- 
vaux préliminaires,  des  dépenses  considérables,  mille  charges 
enfin  presque  toujours  trop  lourdes  pour  des  efforts  individuels. 
*  l'est  alors  que  l'Etat  doit  s'empresser  d'apporter  son  aide;  qu'il 
favorise,  qu'il  soutienne  les  enseignemens  longs,  ingrats,  coû- 
teux, sans  résultats  immédiats,  cpii  sans  lui  resteraient  aban- 
donnés ou  languiraient  :  mais  qu'il  livre  sans  inquiétude  à  la 
concurrence  individuelle  les  éludes  qui  conviennent  au  grand1 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  25 

nombre,  dont  le  besoin  est  général ,  dont  les  maîtres  abondent, 
«■t  que  soutient  suffisamment  l'émulation  des  citoyens.  J'avoue 
que  je  m'explique  beaucoup  mieux  la  nécessité  d'une  cbaire 
de  Chinois  que  l'utilité  d'une  chaire  de  poésie  française. 

Il  est  d'autres  études  pour  lesquelles  l'Etat  a  droit  et  devoir 
d  intervenir,  je  veux  parler  de  celles  qui  ont  pour  objet  des 
services  publics.  L'administration  a  des  fonctionnaires  à  choisir; 
rien  n'est  plus  licite  que  de  la  laisser  exiger  d'eux  telle  ou  telle 
connaissance  spéciale  ou  la  garantie  d'un  enseignement  déter- 
miné. 

Jusqu'où  n'irait-on  pas  avec  ce  large  système  ?  La  liberté 
d'éducation  ,  liberté  sage  et  sujette  des  lois  qui  la  surveillent, 
prendrait  pour  ses  premiers  points  d'appui  l'autorité  paternelle 
dans  toute  sa  plénitude,  et  le  droit  de  tous  à  enseigner  :  elle 
s'aiderait  ensuite  des  secours  de  l'État  pour  tous  les  cas  où  les 
efforts  privés  ne  sauraient  être  assez  efficaces:  après  l'Etat, 
dont  les  ressources  sont  limitées  et  les  besoins  immenses,  elle 
appellerait  ces  associations  volontaires  que  rassemblent  des 
sentimens  de  religion,  d'humanité,  de  patriotisme.  J'ignore 
si  toujours  l'universalité  d'éducation  ne  restera  qu'une  chimère; 
mais  s'il  est  quelque  jour  donné  aux  hommes  d'entrevoir  un 
but  si  désirable,  ce  sera  quand  on  aura  pu  voir  adopter  un 
pareil  ensemble  d'institutions,  qui  laisse  à  la  liberté  ses  droits, 
son  activité,  l'efficacité  de  la  concurrence;  qui,  après  avoir 
tiré  d'elle  tous  les  résultats  qu'elle  est  capable  de  produire,  et 
après  s'être  gardé  de  dissiper  les  ressources  publiques,  ne 
sollicite  des  encouragemens  que  pour  accomplir  ce  qui  est  resté 
impossible  à  la  liberté;  et  complète  ensuite,  par  le  concours 
des  associations  privées,  la  plus  grande  généralité  possible  d'é- 
ducation. 

Ce  ne  serait  pas  un  des  moindres  résultais  de  l'éducation 
ainsi  étendue  que  d'élever  à  une  meilleure  et  plus  haute  con- 
dition la  classe  inférieure  tout  entière.  Il  s'en  faudrait  bien 
que  ce  lût  là  bouleverser  les  positions  sociales.  La  même  hié- 
rarchie peut  subsister  entre  elles,  et  le  degré  inférieur  cire 
relevé  tout  entier.  La  prospérité  de  1  industrie  dans  les  pars 


26  L'ÉDUCATION 

civilisés  offre  un  exemple  remarquable  de  ce  progrès  universel. 
Il  ne  cesse  pas  d'y  avoir  des  pauvres  et  des  riches;  et  cepen- 
dant les  progrès  de  chaque  jour  permettent  au  pauvre  d'être 
moins  misérable.  On  peut  supposer  un  état  de  choses  où,  par 
un  heureux  effet  des  conquêtes  de  l'intelligence  humaine  sur  la 
nature  matérielle,  les  objets  les  plus  nécessaires  à  la  vie  se- 
raient descendus  à  un  prix  assez  bas  pour  que  tous  pussent  y 
atteindre  par  le  travail.  On  peut  de  même  supposer  une  société 
dont  l'organisation  serait  assez  perfectionnée  pour  que  tous , 
même  les  plus  indigens,  apprissent  à  lire  et  à  écrire.  Dans  une 
société  pareille,  l'ordre  social,  loin  d'être  ébranlé,  serait 
affermi  :  il  subsisterait  avec  ses  inégalités ,  mais  le  dernier  rang 
serait  moins  malheureux. 

L'espérance  d'une  éducation  universelle  n'est  pas  un  de  ces 
rêves  de  la  pensée  que  le  bon  sens  puisse  sans  danger  rejeter 
avec  dédain.  Le  beau  idéal ,  le  bien  absolu  ,  sont  en  dehors 
aussi  de  l'humanité.  Quelqu'un  interdira- t-il  à  l'artiste,  au 
poëte ,  au  philosophe,  au  chrétien,  d'y  tendre  sans  cesse  comme 
au  but  suprême  de  leurs  efforts?  Ce  but  est  placé  bien  haut, 
bien  loin,  par  delà  les  limites  de  la  vie;  et  cependant  la  plus 
belle  route  à  suivre  est  celle  qui  nous  en  approchera  de  quel- 
ques pas.  Heureux  mille  fois  le  pays  où  l'universalité  d'éduca- 
tion ne  laisserait  la  dignité  humaine  s'effacer  dans  aucun  homme , 
et  ne  permettrait  pas  que  tant  d'êtres  intelligens  pussent  végéter 
et  mourir  sans  avoir  eu  le  tems  de  vivre  et  de  penser!  mais 
heureux  aussi  le  pays  où  chaque  jour  dissipe  quelques  ténèbres 
devant  quelque  lumière,  où  le  culte  religieux  se  spiritualise, 
où  l'industrie  se  perfectionne,  où  la  civilisation  s'étend,  où 
l'éducation  se  propage! 

Aucun  système  ne  nous  paraît  plus  favorable  à  de  tels  pro- 
grès que  celui  de  la  liberté.  Nous  ne  l'avons  pas  été  chercher 
dans  des  théories  imaginaires.  Nous  nous  sommes  contentés 
d'appliquer  à  l'éducation  intellectuelle  et  morale  ce  que  le  con- 
sentement universel  admet  lorsqu'il  s'agit  d'éducation  physique. 
Si  nous  étions  chargés  de  donner  la  vie  à  ces  idées  par  une 
application  immédiate,  nous  nous  bornerions  à  demander  use 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  27 

loi  fortement  répressive  contre  les  abus  de  la  liberté,  puis  à 
proposer  d'ouvrir  chaque  année  une  place  au  budget  pour  les 
institutions  que  l'Etat  jugerait  utile  d'entretenir  ou  d'encou- 
rager. 

Ces  vues,  toutes  simples  qu'elles  sont,  rencontrent,  de  toutes 
parts,  des  objections  à  combattre.  Nous  parcourrons  les  prin- 
cipales en  jetant  les  yeux  sur  les  deux  autres  systèmes  dont 
l'examen  affermira  notre  confiance  dans  la  liberté. 

SECONDE   PARTIE. 

L'opinion  qui  confère  à  l'État  le  droit  et  le  devoir  de  donner 
l'éducation  compte  en  sa  faveur  beaucoup  de  suffrages  impo- 
sans.  Son  principe ,  embrassé  avec  ardeur  par  des  esprits  aussi 
élevés  que  généreux,  est  que  l'enfant  appartient  à  sa  patrie 
plus  qu'à  sa  famille  :  ce  qui  est  une  conséquence  de  cette  autre 
proposition  plus  générale  qui  considère  chaque  citoven  comme 
appartenant  moins  à  lui-même  qu'à  la  patrie. 

C'est  parce  que  cette  croyance  a  domine  l'antiquité  que  les 
Cretois,  les  Spartiates,  les  Perses,  enlevaient  l'enfant  à  sa  fa- 
mille pour  l'élever  aux  frais,  sous  la  responsabilité  et  au  profit 
de  l'État.  La  même  idée,  descendue  fort  avant  dans  les  tems 
modernes,  y  a  trouvé  de  sincères  et  éloquens  apologistes,  à  la 
tète  desquels  vient  se  placer  Rousseau. 

Rousseau  distinguait  soigneusement  l'homme  de  la  nature  et 
l'homme  citoyen.  A  chacun  d'eux  il  donnait  un  maître  diffé- 
rent, laissant  le  premier  se  régir  lui-même,  et  soumettant 
l'autre  à  l'état  social.  Cet  état ,  R.ousseau  le  détestait  :  son 
ardente  sensibilité  s'était  prise  de  colère  contre  les  obstacles 
factices  et  conventionnels  dont  l'homme  et  ses  caprices  ont 
obstrué  nos  sociétés;  cette  simplification  sociale  vers  laquelle 
nous  aspirons,  il  l'appelait  de  tous  ses  vœux,  bien  que  ne  sai- 
sissant pas  les  vrais  moyens  d'y  parvenir.  Mais  en  même  tems 
qu'il  protestait  contre  les  sociétés  ,  Rousseau,  avec  ce  désinté- 
ressement admirable  qui  anime  si  éloquemment  ses  paroles, 
ne  comprenait  pas  que  l'on  osât  se  dire  citoyen  sans  se  sacri- 
fier pour  elles;  il  voulait  que  quand  ou  avait  fait  choix  de  l'état 


9.8  L'ÉDUCATION 

de  société,  l'on  no  prétendit  pas  à  profiter  de  cet(e  indépen- 
dance ,  de  cette  jouissance  de  soi-même ,  dont  il  ne  comprenait 
l'existence  que  dans  l'état  de  nature,  et  dont  la  contemplation 
séduisait  sa  pensée.  Son  erreur  était  de  ne  pas  voir  que  l'homme 
selon  le  vœu  de  la  nature,  c'est  l'homme  civilisé  par  la  société, 
et  que  le  commerce  avec  nos  semblables  est  notre  seul  moyen 
de  travailler  à  l'œuvre  de  perfectionnement  progressif  qui  est 
la  loi  de  notre  espèce.  Nous  manquons  à  notre  nature,  non 
parce  que  nous  ne  sommes  plus  assez  sauvages;  mais,  hélas! 
parce  que,  de  tous  les  côtés  encore,  nous  sommes  enveloppés 
dans  la  barbarie.  On  conçoit  comment,  préoccupé  de  son 
antithèse,  Rousseau  écrivait  dans  Emile  ces  paroles  qu'il  y  a 
développées  avec  complaisance  :  «  Les  bonnes  institutions  so- 
ciales sont  celles  qui  savent  le  mieux  dénaturer  l'homme;»  et 
celles-ci  :  «Celui  qui  dans  l'ordre  social  veut  conserver  la  pri- 
mauté des  sentimens  de  la  nature  ne  sait  ce  qu'il  veut.» 

Les  conséquences  des  opinions  de  Rousseau  ont  été  appli- 
quées par  lui  fort  explicitement  à  l'éducation  publique,  dans 
son  article  sur  le  mot  Économie  politique,  pour  YEricYcloj>êdic. 
Le  passage  suivant  représente  très-bien  ses  doctrines  sur  ce 
sujet  : 

«  S'il  y  a  des  lois  pour  l'âge  mûr,  il  doit  y  en  avoir  pour 
l'enfance,  qui  enseignent  à  obéir  aux  autres;  et  comme  on 
ne  laisse  pas  la  raison  de  chaque  homme  unique  arbitre  de 
ses  devoirs,  on  doit  d'autant  moins  abandonner  aux  lumières 
et  aux  préjugés  des  pères  l'éducation  de  leurs  en  fans,  qu'elle 
importe  à  l'Etat  encore  plus  qu'aux  pères  :  car,  selon  le  cours 
de  la  nature,  la  mort  du  père  lui  dérobe  souvent  les  derniers 
fruits  de  cette  éducation  ,  mais  la  patrie  en  sent  tôt  ou  tard  les 
effets;  l'État  demeure  et  la  famille  se  dissout.  Que  si  l'autorité 
publique,  en  prenant  la  place  du  père  et  se  chargeant  de  cette 
importante  fonction,  acquiert  leurs  droits  en  remplissant  leurs 
devoirs,  ils  ont  d'autant  moins  sujet  de  s'en  plaindre,  qu'à 
cet  égard  ils  ne  font  proprement  que  changer  de  nom  ,  et  qu'ils 
auront  en  commun,  sous  le  nom  de  citoyens,  la  même  autorité 
sur  leurs  en  fans  qu'ils  exerçaient  séparément  sous  le  nom  de 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  29 

pères,  et  n'en  seront  pas  moins  obéis  en  parlant  an  nom  de 
la  loi  qu'ils  l'étaient  en  parlant  an  nom  de  la  nature.  L'édu- 
cation publique,  sous  des  règles  prescrites  par  le  gouverne- 
ment et  sous  des  magistrats  établis  par  le  souverain,  est  donc 
«ne  des  maximes  fondamentales  du  gouvernement  populaire  ou 
légitime.  Si  les  en  fans  sont  élevés  en  commun  dans  le  sein  de 
l'égalité,  s'ils  sont  imbus  des  lois  de  l'État  et  des  maximes  de 
la  volonté  générale  ,  s'ils  sont  instruits  à  les  respecter  par  des- 
sus toutes  choses,  s'ils  sont  environnés  d'exemples  et  d'objets 
qui  leur  parlent  sans  cesse  de  la  tendre  mère  qui  les  nourrit,  de 
l'amour  qu'elle  a  pour  eux,  des  biens  inestimables  qu'ils  re- 
çoivent d'elle  et  du  retour  qu'ils  lui  doivent,  ne  doutons  pas 
qu'ils  n'apprennent  ainsi  à  se  chérir  mutuellement  comme  des 
frères,  à  ne  vouloir  jamais  que  ce  que  veut  la  société,  à  sub- 
stituer des  actions  d'homme  et  de  citoyen  au  stérile  et  vain 
babil  des  sophistes,  et  à  devenir  un  jour  les  défenseurs  et  les 
pères  de  la  patrie  dont  ils  auront  été  si  long-tems  les  enfans.» 

Il  y  a  de  la  grandeur  dans  cette  abnégation  de  soi-même 
avec  laquelle  l'individu  s'efface  et  s'immole  devant  la  patrie,  et 
fait  taire ,  en  présence  de  l'intérêt  général ,  ses  affections  les 
plus  vives.  Ce  sentiment  généreux  brille  d'un  éclat  que  l'en- 
thousiasme des  souvenirs  historiques  relève  encore,  et  tant  de 
merveilles  d'héroïsme  auxquelles  il  a  servi  de  mobile  l'em- 
bellissent de  leur  beauté. 

Mais  sous  une  générosité  si  séduisante  l'examen  de  la  raison 
ne  tarde  pas  à  découvrir  une  théorie  incomplète  qui  se  guindé 
sur  une  fausse  grandeur,  et  qui  déplace  l'ordre  vrai  des 
devoirs. 

Le  but  de  la  mission  de  l'homme  sur  la  terre  n'est  pas 
d'arriver  à  je  ne  sais  quel  bien  collectif  et  vague  dont  on 
n'assignerait  le  siège  nulle  part.  Dieu  qui  n'a  erré  que  des 
devoirs  individuels,  puisqu'il  n'a  lait  responsables  que  des 
individus,  a  d'abord  donné  à  chaque  homme  la  garde  de  lui- 
même  ,  puis  celle  des  êtres  qui  lui  sont  indiqués  comme  nain 
rellemenl  confiés  à  ses  soins.  Le  premier  devoir  pour  l'homme  . 
celui  qui   renferme   tons   les  autres,  esl  •!«■   taire   son    bien   et 


3o  L'ÉDUCATION 

celui  des  siens,  mais  à  la  charge  de  ne  pas  se  méprendre  sur 
ce  qui  constitue  le  bien  véritable. 

Trois  élémens  le  composent,  quoiqu'ils  y  concourent  à 
degrés  fort  inégaux  :  le  bien-être  physique,  le  bien-être  intel- 
lectuel, le  bien-être  moral.  Négliger  d'acquérir  ou  de  con- 
server, quand  on  le  peut,  le  bien-être  physique,  quelque 
inférieur  qu'il  soit  aux  deux  autres,  ce  serait  prétendre  se 
montrer  plus  sage  que  l'auteur  de  notre  être  qui  nous  a  donné 
l'instinct  du  plaisir,  l'aversion  de  la  douleur  ,  l'amour  de  notre 
conservation.  Toutefois  nous  sentons  au  dedans  de  nous  que 
le  bien-être  intellectuel  vaut  mieux;  qu'il  y  a  un  plaisir  plus 
noble,  plus  vrai,  une  dignité  mieux  satisfaite,  à  servir  notre 
pensée,  à  agrandir  notre  être,  à  le  faire  entrer  en  rapport 
avec  la  contemplation  de  l'univers  et  avec  les  lois  de  la  créa- 
tion, qu'à  procurer  à  notre  corps  des  jouissances  fugitives, 
incertaines,  incomplètes.  Le  bien-être  moral  est  placé  plus 
haut:  les  autres  biens  servent  à  la  vie,  lui  seul  est  la  vie 
véritable,  et  s'étend  par  delà  les  limites  de  notre  existence 
terrestre.  Dans  la  garde  d'autrui,  nous  avons  à  obéir  aux 
mêmes  lois  que  dans  la  nôtre.  Il  est  bon  de  procurer  aux 
autres  le  bien  physique;  il  est  mieux  de  les  faire  arriver  au 
bien  intellectuel,  qui  compte  à  peine  pour  quelque  chose  en 
présence  du  bien  moral. 

Demander  si  les  hommes,  parce  qu'ils  restent  en  société, 
renoncent  à  la  recherche  de  leur  bien-être,  ou  peuvent  cesser 
de  prendre  sous  leur  surveillance  personnelle  et  sous  leur 
responsabilité  immédiate  le  bien-être  des  leurs,  c'est  demander 
si  l'homme,  quand  il  obéit  à  la  loi  de  sa  vocation  en  devenant 
citoyen,  cesse  d'être  homme;  s'il  peut  dépouiller  comme  un 
vêtement  importun  et  jeter  loin  de  lui  sa  nature  et  ses  facultés. 
Telle  n'est  point,  telle  ne  peut  pas  être  la  volonté  de  celui 
qui  nous  a  créés  :  en  nous  faisant  hommes  et  sociables,  il  n'a 
pas  entendu  prendre  pour  jouets  les  perpétuels  combats  de 
nos  devoirs  d'hommes  et  de  nos  devoirs  de  citoyens.  A  juger 
des  augustes  desseins  de  sa  providence  par  le  peu  qu'il  nous 
est  donné  d'en  entrevoir,  l'harmonie  est  dans  sa  loi,  la  paix 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  3i 

entre  ses  commandemens;  et  quand  sa  voix  se  révèle  à  uotre 
conscience,  ce  n'est  pas  pour  nous  désoler  par  des  ordres 
qui  s'entrechoqueraient,  et  par  le  tumulte  de  volontés  con- 
tradictoires. 

Lorsqu'on  place  en  première  ligne  la  recherche  du  bien 
individuel,  il  n'y  a  rien  là  au  profit  de  l'égoïsme  ;  lorsqu'on 
présente  les  devoirs  comme  plus  strictement  imposés  à  mesure 
que  les  êtres  qu'ils  concernent  se  rapprochent  davantage  de 
la  personne  de  l'agent  libre,  on  ne  sacrifie  en  rien  les  intérêts 
généraux.  En  effet,  il  est  de  l'essence  du  bien  moral,  régula- 
teur souverain  et  suprême  de  tout  bien-être  individuel,  de 
ne  savoir  se  prêter  jamais  au  plus  léger  envahissement  des 
droits  d'autrui,  et  de  se  complaire  à  procurer  aux  autres  tout 
plaisir  dont  on  aimerait  à  jouir  soi-même.  Compatible  avec 
toute  espèce  de  dévoiunent,  avec  tout  sacrifice  du  bien-être 
physique  et  du  bien-être  intellectuel ,  le  bien  moral  trouve 
souvent  dans  ces  sacrifices  son  aliment  et  sa  joie;  c'est  lui 
seul  qui  est  inviolable  et  jaloux,  et  qui  ne  permet  jamais  qu'on 
agisse  à  son  détriment. 

Le  choix  esta  faire  entre  deux  systèmes,  dont  l'un  exige  que 
l'homme  s'immole  au  citoyen  ou  le  citoyen  à  l'homme,  et  dont 
l'autre  accorde,  conserve  et  l'homme  et  le  citoyen.  Nous  n'hési- 
tons pas  à  préférer  celui  qui  accepte  toute  complète  notre 
nature,  telle  qu'elle  nous  a  été  donnée  ;  celui  aux  yeux  duquel 
les  droits  de  l'individu,  la  recherche  de  son  bien,  loin  de 
périr  ou  de  diminuer  sous  la  loi  des  sociétés,  y  trouvent  au 
contraire  leur  consécration  et  leur  maintien  ,  puisque  chacun  , 
pour  les  défendre,  y  est  investi  de  la  force  de  tous.  Quant  à 
envahir  ou  à  diminuer  mes  droits ,  lorsqu'ils  ne  portent  pas 
atteinte  à  ceux  d'autrui,  je  comprendrais  que  ce  fût  la  pré- 
tention de  la  force  ,  je  ne  comprends  pas  que  ce  puisse  jamais 
être  la  volonté  de  la  loi.  Autant  vaudrait  dire  qu'il  lui  est 
loisible  d'agir  pour  moi ,  de  faire  ou  de  défaire  ma  mo- 
ralité. 

L'organisation  de  l'Etat  et  la  conscience  de  chaque  individu 
reconnaissent    des   lois   parfaitement  distinctes   et  également 


3  a  L'ÉDUCATION 

souveraines.  Les  faire  concorder  n'est  point  une  chimère.  On 
a  pu  le  croire  difficile,  tant  qu'on  a  vu  dans  l'État  un  être  réel 
doué  d'une  individualité  propre,  ayant  ses  intérêts,  ses  besoins. 
Il  fallait  bien,  alors,  devant  la  supériorité  de  sa  masse, 
devant  l'immensité  de  sa  puissance,  faire  prévaloir  ses  besoins, 
ses  intérêts  sur  ceux  des  individus  isolés  ;  et  les  citoyens  met- 
taient leur  gloire  à  s'anéantir  devant  lui.  Quand  chacun  n'hésitait 
pas  à  se  reconnaître  ainsi  comme  propriété  de  la  patrie,  il 
n'était  pas  possible  de  s'en  tenir  là;  au  risque  de  se  déchirer 
le  cœur,  la  vertu  commandait  d'en  arracher  les  plus  doux 
sentimens  de  la  nature,  et  de  reconnaître  l'État  pour  pro- 
priétaire de  ses  enfans ,  sauf  à  rabaisser  par  le  nom  de  fai- 
blesses les  saintes  et  tutélaires  affections  de  la  tendresse 
paternelle. 

Mais  il  n'est  pas  vrai  que  l'État  soit  un  maître  à  part  ayant 
ses  devoirs  et  ses  droits.  L'État  n'est  qu'une  collection,  et  une 
collection  n'a  ni  mérite  ni  démérite;  l'État  n'est  ni  bon  ni 
mauvais  ;  il  n'y  a  de  bon ,  il  n'y  a  de  mauvais  que  les  citoyens 
dont  il  se  compose,  pris  chacun  à  part.  L'État  c'est  nous. 

Renonçons  donc  à  ces  froides  et  cruelles  théories  qui  se  font 
gloire  de  mutiler  notre  nature  et  d'étouffer  ses  plus  généreuses 
inspirations.  N'échangeons  pas  les  saints  devoirs,  les  plaisirs 
purs  de  notre  paternité,  contre  cette  quote  part  d'autorité 
commune  dont  parle  Rousseau,  et  qui  s'étendrait  sur  la 
masse  entière  des  enfans  du  pays.  Un  sentiment  profond  de 
cette  honte  douloureuse  qui  vient  contrister  l'àme  à  la  vue  des 
chûtes  du  génie,  ne  se  mèle-t-i!  pas  à  la  réfutation  de  ce 
système ,  lorsque  la  pensée  se  reporte  sur  celle  des  fautes  de 
Rousseau  dont  il  s'est  fait  toute  sa  vie  les  reproches  les  plus 
amers?  Tant  il  est  vrai  que  les  sophismes  de  l'esprit  peuvent 
égarer  les  plus  nobles  coeurs! 

Citons  un  remarquable  exemple,  où  les  idées  de  Rousseau 
ont  reçu  la  plus  exacte  application  :  on  y  verra  la  même 
révolte  contre  cette  sagesse  qui  place  en  première  ligne  les 
droits  et  les  devoirs  de  l'individu;  le  même  dédain  pour 
l'obéissance  aux  sentimens  naturels;  la  même  exaltation  ea 


t)OIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  33 

l'honneur  de  l'être  abstrait  et  idéal  d'une  patrie,  qui,  supé- 
rieur à  tous  ses  citoyens,  aurait  son  existence,  ses  intérêts, 
sa  gloire  à  part  d'eux  et  dans  une  plus  haute  sphère. 

Michel  Lepelletier  venait  d'être  assassiné.  Parmi  ses  papiers 
on  trouve  un  écrit  que  Robespierre  vient  lire  le  i3  juillet  i7g3 
à  la  tribune  de  la  Convention  comme  le  plus  bel  hommage  à 
rendre  à  la  mémoire  du  républicain  qui  n'était  plus.  C'était 
un  plan  d'éducation  nationale;  en  voici  quelques  passages  : 

«  Je  demande  que  vous  décrétiez  que  depuis  l'âge  de  cinq 
ans  jusqu'à  douze  ans  pour  les  garçons,  et  jusqu'à  onze  pour 
les  fdles,  tous  les  enfans,  sans  distinction  et  sans  exception, 
seront  élevés  en  commun  aux  dépens  de  la  république,  et  que 
tous ,  sous  la  sainte  loi  de  l'égalité ,  recevront  mêmes  vétemens , 
même  nourriture,  même  instruction  ,  mêmes  soins...  A  cinq  ans 
la  patrie  recevra  donc  l'enfant  des  mains  de  la  nature;  à 
douze,  elle  le  rendra  à  la  société... 

«  L'institution  publique  des  enfans  sera-t-elle  d'obligation 
pour  les  païens,  ou  les  parens  auront-ils  seulement  la  faculté 
de'profiter  de  ce  bienfait  national  ? 

«  D'après  les  principes,  tous  doivent  y  être  obligés. 

a  Pour  l'intérêt  public,  tous  doivent  y  être  obligés. 

«  Dans  peu  d'années,  tous  doivent  y  être  obligés. 

«  Mais  dans  le  moment  actuel,  il  vous  semblera  peut-être 
convenable  d'accoutumer  insensiblement  les  esprits  à  la  pureté 
des  maximes  de  notre  nouvelle  constitution.  Je  ne  vous  le 
propose  qu'à  regret;  je  soumets  à  votre  sagesse  une  modifica- 
tion que  mon  désir  intime  est  que  vous  ne  jugiez  pas  néces- 
saire. Elle  consiste  à  décréter  que  d'ici  à  quatre  ans  l'institution 
publique  ne  sera  que  facultative  pour  les  païens;  mais  ce 
délai  expiré,  lorsque  nous  aurons  acquis,  si  je  puis  m'exprimer 
ainsi,  la  force  et  la  maturité  républicaines,  je  demande  que 
quiconque  refusera  ses  enfans  à  l'institution  commune  soit 
privé  <lc  l'exercice  des  droits  de  citoyen  pendant  tout  le 
teins  qu'il  se  sera  soustrait  à  remplir  ce  devoir  civique,  et  qu'il 
pave  en  outre  double  contribution  dans  la  taxe  des  enfans.  » 
Tout  le  monde  n'a  pas  droit  de  s'indigner  de  ce  plan  ou 
T.  xi,.  —  Octobre  i8aH  3 


34  L'ÉDUCATION 

de  le  prendre  en  pitié.  Nous  le  pouvons,  nous,  partisans  de 
la  liberté,  qui  voulons  que  l'enfant  appartienne  non  à  l'État, 
mais  à  lui-même;  nous  qui  demandons  que,  pendant  tout  le 
tems  où  sa  liberté  mineure  aura  besoin  d'être  prise  en  tu- 
telle, sa  famille  seule  soit  appelée  à  le  gouverner;  nous  qui 
ne  consentons  pas  à  nous  décharger  sur  la  patrie  du  soin 
d'élever  nos  enfans;  nous  qui  gardons  pour  notre  conscience 
la  responsabilité  des  leçons  qu'ils  devront  recevoir;  nous  qui 
nous  croirions  aussi  coupables  de  négliger  le  salut  de  leur 
âme  que  d'abandonner  la  culture  et  le  perfectionnement  de 
la  nôtre.  Nous  pouvons  frémir  avec  toutes  les  mères  de  cette 
menace  d'une  éducation  forcée,  qui  dissout  la  famille,  qui 
jette  au  souffle  des  inspirations  étrangères  cette  fleur  confiée  à 
la  culture  paternelle.  Nous  pouvons  traiter  avec  quelque 
moquerie  ces  souvenirs  de  collège  qui  s'efforçaient  de  tailler 
nos  modernes  sociétés  sur  le  patron  des  anciennes  républiques. 
Mais  quant  à  ceux  qui  donnent  à  l'État  un  droit  sur  l'enfant, 
quant  à  ceux  qui  croient  à  la  légitimité  d'une  intervention 
publique  dans  l'éducation ,  qu'ils  y  prennent  garde  :  la  logique 
leur  commande,  sous  peine  de  la  plus  évidente  inconséquence, 
d'admirer  Lepelletier  et  Robespierre,  et  de  se  prosterner 
devant  leur  projet. 

Je  me  trompe.  Il  y  avait  encore  dans  Lepelletier  un  tribut 
payé  à  la  faiblesse  de  l'humaine  nature.  Ce  n'est  pas  du  délai 
de  quatre  ans  que  je  parle;  car  il  n'y  faut  voir  que  ce  qui  y 
est,  c'est-à-dire  une  concession  transitoire ,  sans  sacrifice  du 
principe  :  je  parle  de  cette  douceur  de  peines  contre  les  pères 
dont  la  tendresse  se  serait  obstinément  révoltée  et  aurait, 
malgré  la  loi,  retenu  leurs  enfans  auprès  d'eux.  La  logique 
voulait  que,  sans  se  contenter  de  punir  ces  réfractaires,  on 
leur  enlevât  de  force  leurs  enfans,  auxquels  ils  faisaient,  sans 
droit,  le  tort  de  les  priver  du  bienfait  de  l'éducation  distribuée 
officiellement  par  la  république. 

L'inconséquence  n'est  pas  toujours  mauvaise  dans  la  vie 
réelle;  c'est  le  remède  pratique  des  systèmes  erronés.  Mais, 
dans  une  discussion  philosophique,  elle  ne  doit  trouver  aucune 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE  ?  —  FORCES ,  etc.  35 
grâce;  car  elle  sert  de  pierre  de  touche  pour  dénoncer  les 
faux  systèmes. 

Allez  donc  jusqu'au  bout,  vous  qui  regardez  l'éducation 
comme  une  affaire  ofBcielle.  Enlevez-la  nettement  et  de  vive 
force  à  la  famille,  qui  usurpe,  quand  elle  donne  l'éducation 
au  lieu  et  place  de  l'État.  Si  vous  reculez  devant  cette  consé- 
quence ,  vous  jugez  votre  système,  et  vous  le  confessez 
vaincu.  (  La  suite  au  cahier  prochain.") 


Forces  productives  et  commerciales  du   midi 
de  la  France. 

Suite  du  département  de  l'Hérault. 

(Voy.   Rev.  Enc,    t.  xxxvn. — Janvier  1828;  pag.  34-42.) 

La  statistique  de  l'Hérault  fait  connaître  d'abord  la  topogra- 
phie de  ce  département ,  qui  semble  réunir  tous  les  genres  de 
territoires  :  littoral  maritime,  étangs  et  marais,  vastes  plaines, 
partie  montueuse  et  sites  volcaniques.  Parmi  ces  derniers ,  on 
cite  le  volcan  d'Agde ,  celui  de  Saint-Thibéry,  la  montagne 
basaltique  de  Montferrier,  etc. 

M.  Hippolyte  de  Lesser  examine  la  nature  des  diverses  sub- 
stances minérales  que  présente  le  sol  du  département. 

Le  département  est  sillonné  par  un  'grand  nombre  de  ri- 
vières,  parmi  lesquelles  la  plus  importante  est  l' Hérault ,  dont 
il  a  pris  le  nom.  L'Hérault  se  jette  dans  la  mer,  après  avoir 
reçu  les  eaux  de  vingt-deux  affluens;  le  port  d'Agde  est  situé 
sur  la  rive  gauche  ,  et  près  de  son  embouchure. 

Le  port  de  Cette,  beaucoup  plus  important  et  plus  fréquenté 
par  les  navigateurs,  est  à  la  pointe  d'une  presqu'île  qui  sert 
de  digue  au  lac  appelé  Y  Etang  de  Thau ,  du  côté  de  la  mer. 

Le  célèbre  canal  connu  sous  le  nom  de  Canal  des  deux 
Mers ,  ou  du  Languedoc  ,  ou  du  Midi ,  entre  dans  le  départe- 
ment à  peu  de  distance  de  Capcstan ,  passe  auprès  de  cette 
ville  et  de  Iiéziers ,   et  débouche  dans  l'Hérault  un  peu  au- 

3. 


36  FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 
dessus  du  port  d'Agde ,  croise  ce  fleuve  et  débouche  ensuite 
dans  l'étang  de  Thau.  La  ligne  de  navigation  continue  dans 
toute  la  longueur  de  cet  étang ,  et  passe  successivement  dans 
les  autres  étangs,  qu'on  pourrait  appeler  les  lagunes  du  dépar- 
tement de  l'Hérault ,  et  vient  aboutir  à  Lunel ,  un  peu  au-des- 
sus de  l'étang  de  Manguio  ;  tandis  qu'un  autre  embranchement 
parti  de  cet  étang  se  bifurque  pour  aller  d'un  côté  à  Aigues- 
Mortes  ,  puis  à  la  mer,  et  de  l'autre  à  Beaucaire,  pour  dé- 
boucher dans  le  Rhône. 

Ainsi,  le  département  de  l'Hérault  jouit  dans  toute  sa  lon- 
gueur du  bienfait  de  la  communication  établie  par  le  canal  des 
deux  Mers. 

Le  sol  du  département  de  l'Hérault  s'élève  rapidement  à 
mesure  qu'on  s'éloigne  de  la  mer  pour  avancer  vers  le  nord; 
ce  qui  conduit  au  pied  des  Cévennes.  Cette  pente  générale 
rend  torrentueux  la  plupart  des  cours  d'eau  du  département. 
Très -peu  sont  flottables  dans  une  certaine  partie  de  leurs  cours  ; 
et  l'Hérault  même  n'est  navigable  qu'à  peu  de  distance  au- 
dessus  de  son  embouchure  jusqu'à  Besson. 

Un  bon  système  de  routes ,  quelques  canaux  de  petite  na- 
vigation semblent  les  seules  communications  avantageuses 
qu'on  puisse  établir  dans  l'intérieur  du  département. 

Quelques  routes  en  fer  habilement  tracées  pourraient  éta- 
blir de  grandes  communications  pour  amener  du  combustible 
et  des  matériaux  d'un  grand  poids  des  confins  del'Aveyron, 
du  Tarn  et  du  Gard,  jusqu'au  centre  de  l'Hérault,  et  pour 
faire  remonter  vers  les  régions  supérieures  de  ces  trois  dépar- 
temens  les  produits  apportés  par  le  commerce  maritime  ou  par 
la  navigation  intérieure  du  canal  des  deux  Mers.  Voilà  l'un 
i\e-,  grands  objets  d'étude  qui  doivent  attirer  toute  l'attention 
des  ingénieurs  et  des  administrateurs,  des  propriétaires  et  des 
industriels,  dans  les  quatre  départemens  contigus  que  nous 
venons  de  citer. 

On  peut  entreprendre  avec  fruit  de  très-grands  travaux 
pour  assainir  le  voisinage  des  étangs  ,  pour  en  faciliter  les  dé- 
bouchés  dans    la  mer,    pour  en  régulariser,  en  améliorer   la 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  37 

navigation  intérieure  par  un  emploi  judicieux  de  la  machine  à 
draguer  mue  par  la  force  de  la  vapeur.  On  peut  opérer  des 
dessé.phemens  qui  diminuent  convenablement  la  superficie  des 
étangs  et  fassent  disparaître  d'insalubres  marécages  ,  pour 
donner  à  l'agriculture  un  sol  susceptible  d'être  rendu  extrê- 
mement fertile. 

Les  innombrables  cours  d'eau  qui  sillonnent  le  département 
en  différehs  sens  peuvent  servir  à  établir  un  système  général 
d'irrigation  infiniment  précieux  sous  un  ciel  aussi  chaud  que 
celui  du  Bas-Languedoc. 

Je  crois  qu'on  devrait  chercher  en  même  tems  à  replanter 
beaucoup  de  sommités  déboisées  dans  les  parties  supérieures 
du  département  de  l'Hérault  et  des  départemens  limitrophes. 
Ces  plantations  fourniraient  avec  plus  d'abondance  et  de  per- 
manence aux  cours  d'eau  de  ce  département. 

Ce  département  est  riche  en  eaux  minérales  ,  et  la  célébrité 
des  médecins  de  Montpellier  a  dû  favoriser  beaucoup  la  fré- 
quentation de  ces  eaux.  On  a  formé  des  élablisscinens  ther- 
maux à  Balaruc,  dans  l'arrondissement  de  Montpellier;  à 
Avesnes  ,  dans  l'arrondissement  de  Lodève  ;  à  La  Malou  ,  dans 
l'arrondissement  de  Béziers. 

L'établissement  de  Balaruc  aurait  besoin  d'un  plus  grand 
nombre  de  baignoires,  d'appareils  pour  donner  les  douches, 
et  de  logemens  appropriés  aux  besoins  des  malades.  Il  fau- 
drait aussi  que  les  propriétaires  du  voisinage  cultivassent  de 
beaux  jardins,  plantassent  des  vergers,  des  bosquets  ,  des 
allées,  fissent  des  prairies  artificielles,  en  un  mot,  rendissent 
leur  territoire  plus  agréable  à  visiter,  et  plus  favorable  au 
bien-être  des  malades  qui  le  visitent.  Alors  s'augmenterait 
beaucoup  le  nombre  des  visiteurs,  ou  malades,  ou  simplement 
oisifs  :  le  nombre  en  est  maintenant  de  3  à  /joo  par  année.  A 
Balaruc  se  trouve  un  hospice  entretenu  par  le  gouvernement. 
On  s'est  plaint  jusqu'à  ces  derniers  tems  de  ce  que  tout  est 
fort  incomplet  et  fort  imparfait  dans  cet  établissement.  Les 
eaux  de  Balaruc  sont  Irès-actives  comme  bain  et  comme  bois- 
son. Elles  ont  cela  de  particulier,  que  les  saisons  tempérées 


38      FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 
conviennent  le  mieux  pour  leur  usage.  C'est  le  milieu  du  prin- 
tems  et  le  commencement  de  l'automne  qui  sont  les  époques 
préférables. 

Les  bains  d'Avesnes  ont  moins  d'importance  et  ne  sont  guère 
fréquentés  annuellement  que  par  100  malades.  On  recom- 
mande beaucoup  ces  eaux  pour  les  maladies  cutanées  an- 
ciennes ou  répercutées  ,  pour  des  débilités  nerveuses ,  etc.  Les 
malades  se  baignent  dans  deux  bassins  où  l'on  reçoit  l'eau  en 
volume  suffisant.  Il  n'y  a  point  d'hôpital  dans  le  voisinage ,  et 
l'art  n'a  rien  fait  pour  procurer  aux  malades  ces  commodités 
qu'on  admire  et  qui  se  prêtent  à  toutes  les  variétés  de  traite- 
mens  dans  les  bains  thermaux  que  possède  l'Angleterre.  Il 
faut  en  dire  autant  de  l'établissement  thermal  de  La  Malou , 
où  l'on  trouve  simplement  un  grand  réservoir  dans  lequel  on 
se  baigne  en  commun;  près  de  La  Malou  se  trouvent  les  sources 
d'eaux  minérales  de  Capus  et  de  la  Vergnière  :  ces  deux  sources 
et  La  Malou  sont  annuellement  fréquentées  par  environ  400 
malades. 

Si  les  Anglais  possédaient  une  richesse  minérale  comparable 
à  celle  des  eaux  que  nous  venons  d'indiquer ,  ils  la  rendraient 
bientôt  de  la  plus  haute  valeur,  par  tous  les  secours  de  leur 
industrie.  Ils  embelliraient  la  nature  aux  environs  de  ces  bains 
par  des  plantations  intelligentes  et  variées ,  par  de  beaux  om- 
brages et  de  grands  tapis  de  verdure  ;  ils  construiraient  des 
édifices  simples,  mais  élégans,  et  surtout  commodes  pour  l'ha- 
bitation des  malades  ;  ils  s'occuperaient  surtout  de  l'établisse- 
ment des  bains  et  des  douches;  ils  attireraient -promptement 
une  foule  de  malades,  de  convalescens  et  de  valétudinaires 
d'oisifs  et  de  curieux.  Pourquoi  les  habitans  de  l'Hérault  n'ex- 
ploiteraient-ils pas  cette  bienfaisante  industrie?  Ils  sont  loin 
du  terme  où  le  voyageur  n'aura  plus  à  leur  indiquer  de  per- 
fectionnemeus  et  d'améliorations  pour  leurs  établissemens 
d'eaux  minérales. 

La  statistique  de  M.  de  Lcsser  présente  une  longue  énumé- 
ration  des  espèces  végétales  qu'on  trouve  dans  le  département 
de  l'Hérault  :  il  aurait  mieux  valu  ,  selon  nous,  faire  une  telle 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  39 

énumération  dans  un  ouvrage  d'histoire  naturelle  que  dans 
une  statistique. 

On  trouve  dans  cet  ouvrage  des  notions  intéressantes  sur 
l'histoire  et  l'administration  du  pays.  Des  détails  étendus  sur 
les  antiquités  nous  semblent  sortir  du  cadre  d'une  statistique 
proprement  dite,  excepté  pour  les  monumens  qui  appar- 
tiennent en  quelque  chose  à  la  statistique  ,  et  qui  peuvent 
se  rattacher  à  quelques  dénombremens  d'hommes  ou  de 
choses. 

Parmi  tant  de  monumens  antiques  ou  non  qui  méritent 
à  peine  un  regard  passager,  arrêtons-nous  à  Montpellier  devant 
la  fontaine  que  Jacques  Cœur  y  fit  construire  dans  le  xve  siècle. 
Elle  porte  à  la  fois  les  armes  de  la  ville  et  celle  du  grand 
commerçant  qui  possédait  un  comptoir  à  Montpellier.  Lorsque 
Jacques  Cœur,  devenu  ministre,  fut  tombé  dans  la  disgrâce, 
son  souverain  eut  la  bassesse  d'ordonner  aux  magistrats  d'ef- 
facer les  armes  de  son  fidèle  serviteur  du  monument  utile 
qu'avait  érigé  cet  homme  supérieur  à  son  siècle.  Les  magistrats 
de  Montpellier  se  contentèrent  de  faire  graver  à  coté  des  armes 
du  ministre  persécuté,  celles  de  la  ville  dont  il  s'était  montré  le 
bienfaiteur  aux  jours  de  sa  prospérité. 

Le  département  de  l'Hérault  se  glorifie  d'avoir  donné  le  jour 
à  beaucoup  d'hommes  célèbres ,  parmi  lesquels  nous  citerons 
seulement  les  médecins  Barthez  et  Eroussonnct  :  et  le  chirur- 
gien La  Pcyronie ,  qui  légua  cent  mille  francs  à  Montpellier 
pour  construire  un  amphithéâtre  propre  aux  démonstrations 
anatomiques;  Bondon,  peintre  d'histoire  et  paysagiste,  et  Vien, 
le  maître  de  David  ;  Pcllisson,  secrétaire  de  l'Académie  fran- 
çaise ,  écrivain  célèbre  pour  la  générosité  et  l'éloquence  des 
Mémoires  qu'il  publia  pour  défendre  Fouquet  tombé  dans  la 
disgrâce  ;  Brucjs ,  auteur  comique  ,  dont  le  nom  ne  se  prononce 
guère  qu'avec  celui  de  son  ami  Palaprat.  Une  singularité  re- 
marquable, c'est  que  le  département  de  l'Hérault,  et  le  Lan- 
guedoc en  général,  qui ,  durant  le  moyen  âge,  ont  compté  des 
poètes  si  gracieux  dans  ses  gais  troubadours  ,  ne  présentent 
pas  un  poêle  du   premier  ordre  dans  les  trois  grands  siècles 


/,o  FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 
littéraires  de  la  France.  On  cite  cependant,  parmi  les  poètes 
du  second  ordre ,  Vanière  ,  qui  célébra  dans  un  latin  gracieux 
cl  pur  les  charmes  de  la  vie  champêtre;  dans  le  siècle  dernier, 
Rouchcr,  auteur  du  poème  des  mois.  Aujourd'hui,  le  départe- 
ment compte  un  poète  plein  de  verve  et  de  patriotisme,  auquel 
on  ne  peut  reprocher  qu'une  fécondité  parfois  trop  empressée 
de  produire  :  c'est  M.  Viennet,  que  la  ville  de  Réziers,  qui 
doit  se  glorifier  de  lui  avoir  donné  le  jour,  vient  d'appeler  à 
la  chambre  des  députés. 

En  parlant  des  hommes  célèbres  natifs  de  Béziers,  n'ou- 
blions pas  l'illustre  Riqnet ,  auteur  du  Canal  du  Languedoc, 
l'un  des  plus  beaux  et  des  plus  utiles  monumens  du  siècle  de 
Louis  XIV. 

Le  canal  du  Midi  présente  dans  ce  département  une  longueur 
totale  de  66,006  -f  mètres.  Au  débouché  du  canal  dans  l'étang 
de  Thau ,  on  parcourt  près  de  20  kilomètres  dans  cet  étang , 
après  quoi  l'on  trouve  la  ligne  de  navigation  qu'on  appelle 
Canal  des  étangs ,  qu'on  prolonge  par  le  canal  latéral  de  l'étang 
de  Thau  actuellement  en  construction.  Ces  canaux  sont  tous 
de  première  classe  :  ils  ont  2  mètres  de  tirant  d'eau  ,  ainsi  que 
le  court  canal  du  Grau  du  Lez.  Le  petit  canal  de  Cette ,  qui 
va  de  ce  port  à  l'étang  de  Thau,  a  3  mètres  d'eau. 

Le  canal  de  Lunel  et  de  Grave  n'a  que  2  mètres  d'eau  ;  ce 
dernier  canal  fait  communiquer  le  canal  des  Etangs  avec  le 
port  de  Juvénal ,  qui  n'est  pas  éloigné  d'un  kilomètre  de  Mont- 
pellier. Enfin  ,  on  n'a  donné  qu'un  mètre  d'eau  au  petit  canal 
ou  robine  de  Vie,  alimenté  par  une  source  d'eau  minérale  et 
par  les  eaux  des  étangs  et  de  la  mer  ;  il  va  de  la  commune  de 
Vie  dans  l'étang  de  Vie  et  de  Palavas  ;  il  sert  à  transporter  les 
pierres  tirées  des  carrières  de  Vie  pour  réparer  les  digues  du 
canal  des  Étangs. 

Le  département  de  l'Hérault  n'a  que  di  ux  rivières  navi- 
gables: l'Orbe,  qu'on  remonte  avec  de  petites  barques  jusqu'à 
Sérignan  ;  et  l'Hérault,  qu'on  remonte  avec  de  plus  forts  ba- 
teaux jusqu'à  Bessan  ,  dans  une  étendue  de  quatre  lieues.  Un 
canal  latéral  pourrait  permettre  de  remonter  avec  des  bateaux 


PU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  41 

jusqu'à  Saint-Guilhem  ,  au-dessus  duquel  ce  fleuve  cesse  d'être 
flottable. 

Le  port  de  Cette,  établi  par  Colbert  dès  1666,  est  abrite 
par  un  môle  de  600  mètres  ;  le  fort  Saint-Louis  s'élève  à  la 
tète  de  ce  môle  pour  protéger  l'entrée  du  port.  Un  premier 
canal ,  large  et  bordé  de  très-beaux  quais ,  traverse  la  ville 
dans  toute  sa  longueur,  et  fait  communiquer  du  port  à  l'étang 
de  Thau  ;  un  second  canal ,  d'équerre  avec  le  premier  ,  aboutit 
au  canal  creusé  dans  le  milieu  des  étangs  vers  l'est.  Ainsi  du  port 
de  Cette  on  peut  naviguer  sans  interruption,  d'un  côté  jusqu'à 
Bordeaux  par  le  canal  du  Languedoc  et  laGaronne;  de  l'autre 
jusqu'au  Rhône  par  les  canaux  des  Étangs,  d'Aigues-Mortes  et 
deBeaucaire.  Le  port  a  12  hectares  de  superficie,  et  pour  tirant 
d'eau  6'  mètres  à  l'entrée ,  5  mètres  5  dans  l'intérieur  ,  et 
4  mètres  dans  le  canal  dirigé  vers  l'étang  de  Thau  ,  jusqu'au 
pont  qui  réunit  les  deux  parties  de  la  ville  :  ce  pont  est  mobile. 

Durant  la  révolution  l'on  avait  négligé  le  curage  du  port  ; 
il  a  fallu  de  très-grands  travaux  pour  remédier  à  cette  né- 
gligence. 

On  doit  construire  un  second  môle  qui  portera  le  nom  de 
Louis  XFlll ,  une  jetée  ou  brise-lame  en  avant  de  l'entrée 
du  port  de  Cette ,  pour  la  protéger  contre  la  violence  des  vents 
du  large,  et  pour  empêcher  que  les  alluvions  ne  soient  pous- 
sées avec  trop  de  force  et  d'abondance  dans  le  port  de  Cette. 

L'établissement  du  port  d'Agde  est  une  création  de  Riche- 
lieu. Mais  remplacement  choisi  parce  ministre  n'est  pas  celui 
du  port  actuel,  qui  se  trouve  à  L'embouchure  de  l'Hérault.  Ce 
fleuve  a  100  mètres  de  largeur  moyenne  jusqu'à  la  ville  d'Agde, 
dans  une  longueur  de  4,800  mètres  ;  ce  qui  présente  une  supei 
ficie  de  48  hectares.  La  profondeur  moyenne  des  eaux  de  ce 
chenal  est  de  5  mètres  :  voilà  le  port  d'Agde  qui,  dans  toute 
sa  longueur,  est  bordé  par  de  beaux  quais  en  pierre  de  taille. 
Une  barre  s'est  formée  à  L'embouchure  de  L'Hérault,  en  avant 
des  jetées  du  port  d'Agde  ,  qu'il  est  urgent  de  prolonger  si 
l'on  tient  a  1  Usage  de  ce  port  :  sur  la  barre  le  tirant  d'eau  a'est 
plus  que  de  3  mètres,  6. 


4a       FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 

Chaque  année  des  sables  d'alluvion  s'accumulent  avec  rapi- 
dité sur  le  littoral  en  avant  de  l'embouchure  de  l'Hérault,  et 
forment  des  attérissemens  toujours  croissans. 

Il  existait  autrefois  des  deux  côtés  de  l'Hérault ,  des  forêts 
de  pins  qui  s'étendaient  jusqu'à  la  montagne  de  Cette  ;  il  fau- 
drait les  replanter  pour  protéger  la  plage  dans  cette  partie  du 
littoral ,  et  pour  empêcher  que  les  sables  emportés  par  les  vents 
ne  viennent  s'amonceler  à  l'embouchure  de  l'Hérault. 

Le  départemeut  possède  encore  le  port  de  Mèze ,  vers  le 
milieu  de  l'étang  de  Thau.  C'est  un  rectangle  long  de 
200  mètres  et  large  de  5o ,  entouré  de  quais  ;  il  reçoit  de 
petits  navires  et  des  bateaux  de  4o  tonneaux ,  qui  viennent  y 
mouiller  en  grand  nombre  à  l'époque  de  la  foire  de  Beaucaire. 
Ce  port  aurait  besoin  de  grandes  réparations. 

Le  port  de  Marceillan  ,  pareillement  situé  dans  l'étang  de 
Thau,  a  200  mètres  de  long  sur  33  de  large.  Les  môles  de  ce 
port  sont  très-dégradés. 

Nous  devons  particulièrement  arrêter  notre  attention  sur  les 
établissemens  de  bienfaisance  de  Montpellier;  ils  méritent 
d'être  cités ,  pour  la  grandeur  des  édifices  et  pour  le  régime 
intérieur ,  ainsi  que  pour  les  soins  administratifs. 

L'hôpital  Saint  -  Éloi  contient  23  salles,  dont  9  pour  les 
fiévreux,  3  pour  les  blessés,  9  pour  les  galeux  et  les  vénériens, 
2  pour  les  femmes.  On  a  calculé  le  volume  d'air  pour  chaque 
espèce  de  maladies  d'après  le  rapprochement  des  lits.  On  l'a 
fixé ,  pour  les  fiévreux  et  les  blessés  logés  :  au  premier  étage , 
à  68  -j  met.  cub.  au  maximum,  et  37  ~  au  minimum;  au  second 
étage,  à  44  met.  cub.  au  maximum,  et  24  -  au  minimum; 
pour  les  galeux  et  les  vénériens ,  le  volume  de  l'air  varie  de 
35  à  27  ~  met.  cub.  Ce  document  peut  être  utile  dans  réta- 
blissement de  nouveaux  hôpitaux.  Les  cours  sont  entourées  de 
galeries  spacieuses  où,  dans  tous  les  tems  ,  les  malades  peuvent 
se  promener;  des  eaux  abondantes  et  pures  sont  fournies  par 
les  fontaines  de  la  ville.  L'édifice  présente  une  salle  où  l'on 
peut  prendre  au  moins  cent  bains  chaque  jour.  Cet  hôpital 
envoie  ses  malades  qui  en  ont  besoin  aux  eaux  minérales  de 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  43 

Balaruc,où  il  défraie  leurs  dépenses.  Le  prix  moyen  auquel 
revient,  une  journée  de  chaque  malade  dans  cet  hôpital ,  est 
de  82  c.  ~,  pour  les  dix  dernières  années,  valeur  moyenne. 
C'est  à  coup  sûr  une  faible  dépense ,  si  l'on  considère  l'en- 
semble des  soins  et  des  remèdes  administrés  aux  malades. 

L'hôpital  général,  où  sont  reçus  les  pauvres,  les  incurables 
et  les  vieillards,  présente  21  salles:  g  pour  les  hommes  et  3 
pour  les  enfans  mâles;  8  pour  les  femmes  ,  une  pour  les  jeunes 
filles.  Il  faut  remarquer  dans  cet  établissement  les  dispositions 
d'après  lesquelles  les  salles  de  service  placées  dans  le  centre 
de  la  maison  permettent  aux  personnes  de  chaque  sexe  de  s'y  - 
rendre  sans  sortir  du  quartier  qui  leur  est  réservé  ;  des  tri- 
bunes séparées  reçoivent  à  l'église  les  personnes  de  sexes  dif- 
férens;  et  l'on  s'y  rend  de  chaque  quartier  sans  communiquer 
avec  d'autres  parties  de  l'établissement.  Cet  hôpital  a  des  eaux 
abondantes  et  une  vaste  salle  de  bains  ;  enfin,  l'hôpital  général 
entretient  à  Balaruc  un  établissement  pour  faire  prendre  les 
eaux  minérales  à  ses  malades  qui  en  ont  besoin.  Il  envoie  des 
malades  à  Cette  pour  prendre  des  bains  de  mer.  Près  de  l'hô- 
pital se  trouve  un  dépôt  de  police  pour  les  vénériens,  les 
galeux  et  les  teigneux,  les  femmes  de  mauvaise  vie ,  les  vaga- 
bonds et  les  indigens.De  1809  à  181 8,  la  dépense  moyenne  des 
personnes  entretenues  dans  cet  hôpital  s'est  trouvée  un  peu 
moindre  de  l\!\  centimes. La  modicité  de  cette  somme  s'explique 
par  le  grand  nombre  d'enfans  qu'on  admet  dans  l'établissement. 

Il  faut  citer  aussi  l'hospice  de  la  Maternité,  établissement 
analogue  à  la  maison  d'Accouchement  de  Paris;  et  l'hospice  où 
l'on  traite  les  insensés. 

Montpellier  possède  un  bureau  de  bienfaisance  analogue 
aux  bureaux  de  charité  des  arrondissemens  de  Paris.  Tous  les 
jours  cet  établissement,  connu  sous  le  nom  d'OEuvrc  de  la 
Miséricorde,  donne  des  secours  à  3  ou  /|00  pauvres,  nombre 
moyen.  Douze  sœurs  de  Saint-Vincent  de  Paul  sont  attachées 
à  rOEuvre  de  la  Miséricorde  ;  i\vux  d'entre  elles  tiennent  une 
école  gratuite  de  jeunes  filles  :  elles  en  ont  en\  iron  3oo;  quati  < 
sœurs  sont  occupées  à  la  pharmacie;  deux  visitent  à  domicih 


44     FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 

les  malades  pauvres.  Une  sœur  de  charité  est  chargée  de  la 
nourriture  et  de  la  lingerie  des  prisonniers.  Les  autres  sœurs 
suffisent  à  tous  les  soins  de  charité  qu'exigent  les  malades  et 
ies  pauvres  secourus  par  la  maison  de  Miséricorde  ;  6  méde- 
cins, 6  chirurgiens  ou  accoucheurs  sont  attachés  à  cet  éta- 
blissement et  visitent  gratis  tous  les  indigens.  La  pharmacie  de 
la  Miséricorde  fournit  les  médicamens  qu'ils  prescrivent.  N'ou- 
blions pas  de  remarquer  que  cette  manière  de  secourir  les 
malheureux  est  devenue  le  modèle  des  dispensaires  de  Londres, 
imités  ensuite  à  Paris  ,  à  Marseille  ,  à  Lyon. 

Une  autre  institution  digne  d'être  citée,  est  l'Œuvre  du  prêt 
gratuit  et  charitable  qui  remonte  à  l'année  1684.  Cet  établis- 
sement souffrit  beaucoup  durant  la  révolution.  En  1796,  l'ar- 
gent ainsi  qu'une  grande  partie  des  gages  déposés  dans  les 
magasins  de  l'OEuvre  furent  dérobés  par  des  voleurs.  La  cha- 
rité des  habitans,  par  une  contribution  volontaire,  remplaça 
cette  perte.  En  1797,  les  prêts  gratuits  recommencèrent.  C'est 
un  Mont  de  piété  gratuit,  pareil  à  celui  que  j'ai  formé  le  vœu 
de  voir  établi  dans  la  capitale,  et  qu'il  faudrait  ensuite  imiter 
dans  toutes  les  villes  de  France.  Les  administrateurs  de  l'OEuvre 
du  prêt  gratuit  de  Montpellier  ont  poussé  si  loin  leurs  soins 
généreux  pour  secourir  quelques  personnes  nécessiteuses  des 
classes  élevées,  qu'ils  opèrent  ces  prêts  sans  inscrire  sur  aucun 
registre  les  noms  des  emprunteurs,  et  se  contentent  de  mettre 
ces  noms  et  les  reconnaissances  des  prêts  dans  un  billet  ca- 
cheté qu'on  attache  aux  effets  engagés  et  qu'on  restitue  sans 
l'ouvrir.  Des  dons  et  des  legs  constituent  le  capital  qui  permet 
de  semblables  bienfaits  à  l'OEuvre  du  prêt  gratuit  de  Mont- 
pellier. 

Dès  l'année  i8o5,  cette  ville  possédait  une  administration 
charitable  des  prisons,  association  de  bienfaisance  qui  s'est, 
depuis  cette  époque,  occupée  avec  un  zèle  extrême  de  l'amé- 
lioration du  sort  des  détenus  dans  les  prisons  civiles  et  mili- 
taires. Elle  donne  des  vétemcns  aux  prisonniers  qui  en  man- 
quent, et  dans  les  grands  froids,  leur  procure  du  chauffage. 
Chaque  semaine  elle  distribue  une  petite  somme  aux  prison- 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  45 

niers,  et  délivre  de  tems  à  autre  des  prisonniers  pour  dettes. 

Il  y  a  dans  Montpellier  une  maison  centrale  de  détention, 
où  sont  établis  des  ateliers  pour  le  tissage  du  calicot  et  des 
toiles  à  voiles,  des  toiles  fines  et  des  services  damassés,  pour 
le  filage  et  le  dévidage  du  coton  et  du  chanvre,  pour  la  fabri- 
cation des  bretelles  et  des  couvertures  de  laine  :  il  existe  aussi 
des  ateliers  de  tailleurs,  de  cordonniers,  de  menuisiers,  de 
serruriers,  de  couturières,  etc.  Les  détenus  employés  dans  ces 
divers  ateliers  reçoivent  une  rétribution  qui  varie  depuis 
20  cent,  jusqu'à  un  franc,  suivant  la  nature  et  la  quantité  des 
travaux.  Cette  maison  reçoit  les  condamnés  des  départemens 
de  l'Ardèche,  de  l'Aude,  de  l'Aveyron,  de  l'Hérault,  de  la 
Lozère,  des  Pyrénées-Orientales  et  du  Tarn. 

La  prospérité  de  l'agriculture  du  Languedoc  peut  être  rap- 
portée à  trois  grandes  époques.  La  première  est  l'ouverture 
du  canal  du  Midi,  qui  permit  un  débouché  facile  aux  produits 
de  la  contrée;  la  deuxième  à  l'édit  de  171 1,  d'après  lequel  les 
terres  défrichées  étaient  pour  quinze  années  exemptes  de  toutes 
espèces  d'impôts,  dédîmes  et  de  droits  féodaux;  enfin  aux  lois  de 
l'Assemblée  constituante,  qui  firent  disparaître  beaucoup  d'en- 
traves oppressives  pour  les  cultivateurs,  et  rendirent  partout 
les  terres  de  France  complètement  libres. 

Quelques  personnes  se  plaignent  de  l'extrême  division  des 
propriétés  dans  le  département  de  l'Hérault;  mais  elles  recon- 
naissent aussi  les  efforts  extrêmes  que  cette  division  fait  faire 
aux  cultivateurs.  On  cite  l'exemple  de  Lodève,  autour  de  la- 
quelle on  voit  la  vigne  cultivée  sur  des  rochers  où  la  terre 
est  presque  entièrement  apportée  par  les  hommes  et  contenue 
par  des  murs  à  pierres  sèches  en  forme  de  gradins.  De  sem- 
blables travaux  ne  peuvent  être  [fructueusement  exécutés  que 
par  de  petits  propriétaires  ouvriers. 

Les  vignobles  de  l'Hérault  sont  renommés;  on  cite  avec- 
éloge  les  vins  muscats  de  Frontignan,  de  Lunel,  de  Béziers,  de 
Montbasin,  etc.  On  évalue  à  2,077,582  hectolitres  la  récolte 
moyenne  des  vignes  du  département. 

On  pourrait  planter  dans  le  département  de  L'Hérault  des 


46      FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 

haies  de  mûriers  qui  viennent  promptement  et  qui  sont  très- 
avantageux  pour  l'éducation  des  vers  à  soie. 

L'olivier  est  cultivé  non-seulement  en  superficies  appelées 
olivètes,  mais  sur  une  foule  de  points  isolés,  dans  les  vignes  et 
dans  les  terres  labourables,  soit  placés  en  bordures,  soit  dis- 
séminés dans  toute  l'étendue  des  champs.  La  diminution  des 
plantations  et  des  produits  de  l'olivier ,  par  suite  des  hivers 
rigoureux,  est  déplorable,  et  démontrée  par  le  tableau  sui- 
vant : 

En  effet,  la  récolte  moyenne  de  l'huile  avant  l'hiver  de  1789 
était  seulement  de  4 7,000  hectolitres.  Il  y  a  cinquante  ans  on 
ne  l'évaluait  plus  qu'à  1 4,^32  hectolitres. 

Le  vin  du  département,  bridé  pour  être  exporté,  est  de 
1,280,000  hectolitres.  On  exporte  400,000  hectolitres  de  vins 
muscats  et  de  vins  ordinaires. 

Le  département  compte  264  distillateurs  sans  parler  des  pro- 
priétaires qui  brûlent  eux-mêmes  leur  récolte.  Cette  industrie 
occupe  5 10  ouvriers.  On  emploie  pour  cette  opération  des 
appareils  perfectionnés  d'Adam  et  de  Raglioni. 

La  valeur  totale  des  vins  employés  à  la  distillation,  àla  con- 
sommation intérieure  et  au  commerce,  produit  par  le  dépar- 
tement de  l'Hérault,  s'élève  à  1 5,840,000  fr. 

On  trouve  au  voisinage  du  port  de  Cette  des  salines  qui 
fournissent  les  sels  les  plus  blancs,  les  mieux  cristallisés  et  les 
plus  compactes  qu'on  obtienne  sur  tout  le  littoral  de  la  Médi- 
terranée. 

Le  tonnage  total  des  navires  étrangers  ou  français  de  long 
cours  ou  de  cabotage  que  reçoit  le  port  de  Cette  est  d'en- 
viron 5o,ooo  tonneaux  par  année. 

Le  port  d'Agde  est  d'une  très-grande  importance  pour  l'ap- 
provisionnement de  nos  armées  dirigées  vers  l'Italie  ou  vers 
l'Espagne. 

On  trouve  aussi  dans  le  voisinage  des  salines  très-abon- 
dantes. Le  tonnage  total  du  port  d'Agde  ne  s'élève  guère  qu'à 
2.5,ooo  tonneaux  par  année  pour  les  bàtimens  étrangers  et 
français.  Dans  une  année  moyenne,  telle  que  182$,  on  a  trouvé 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  47 

pour  navigation  de  l'est  à  l'ouest,  sur  le  canal  du  Languedoc, 
i,636  embarcations  de  toute  espèce,  transportant  33,690  ton- 
neaux de  marchandises ,  de  produits  agricoles ,  de  charbon 
fossile,  etc. ,  non  compris  80,000  pieds  cubes  de  gros  bois  de 
sapin  ou  de  chêne.  Pour  la  navigation  de  l'ouest  à  l'est,  il  y  a 
2,o43  embarcations  venant  du  canal  des  deux  mers,  et  se  di- 
rigeant sur  Montpellier,  Lunel  et  Beaucaire;  transport  total 
des  marchandises,  des  produits  agricoles,  denrées  coloniales, 
tabacs,  fers,  soudes,  draps,  laines,  marbres,  etc.,  35,54o 
tonneaux. 

Il  est  fâcheux  que  l'état  actuel  du  canal  des  Étangs  ne  pré- 
sente qu'une  profondeur  de  im  à  im  3o,  et  force  de  trans- 
porter sur  des  alèges  une  grande  partie  des  chargemens  ;  ce 
qui  explique  le  plus  grand  nombre  de  bateaux  employés  à  la 
navigation  de  l'est  à  l'ouest. 

Le  canal  des  Etangs  apporte  aussi  beaucoup  de  produits 
d'agriculture  et  d'industrie,  au  port  de  Cette,  pour  l'exportation. 

Le  département  de  l'Hérault  est  riche  en  charbon  fossile; 
on  trouve  des  mines  de  bouille  près  des  bords  de  l'Orb,  dans 
un  territoire  qui  s'étend  jusque  vers  les  sources  de  la  Mare, 
affluent  de  cette  rivière,  et  non  loin  des  limites  du  départe- 
ment de  l'Aveyron.  Ces  mines  offrent  l'exploitation  la  plus 
considérable  et  pourtant  elle  n'est  que  de  6,000  tonneaux  par 
année  dont  la  valeur  est  portée  à  78,000  fr.  La  redoutable 
concurrence  des  charbons  de  Saint-Etienne,  qui  descendent 
par  le  Rhône,  réduit  beaucoup  les  demandes  de  ce  charbon 
fossile. 

Les  mines  de  l'Hérault  que  nous  venons  de  citer  sont  situées 
dans  des  gorges  profondes  et  d'un  difficile  accès.  Il  faut  fran- 
chir des  chaînes  de  montagnes  afin  de  parvenir  à  la  plaine  et 
aux  voies  principales  de  communication.  Nous  croyons  ce- 
pendant qu'un  bon  système  de  routes  en  fer  pourrait  être  très- 
avantageusement  introduit  pour  faire  descendre  la  houille  des 
lieux  d'exploitation  jusqu'à  Réziers.  Ce  projet  est  digne  de 
toute  la  sollicitude  des  administrateurs  et  des  citoyens  du  dé- 
partement de  l'Hérault.  Il  existe  d'autres  mines  de  houille  aux 


48     FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 

environs  de  Roujan  et  de  Nefiès;  elles  donnent  1,000  tonneaux 
de  charbon,  évalués  à  16,000  f.  Vers  les  limites  du  département 
de  l'Aude,  le  département  de  l'Hérault  possède  aussi  des  mines 
de  houille  àlaConette  et  Azillanette;  ces  dernières  mines  four- 
nissent environ  1,600  tonneaux  de  houille  évalués  à  28,000  fr.  On 
trouve  que  les  houillères  de  l'Hérault  ne  sont  pas  exploitées  par 
uneaussibonne  méthode  qu'on  pourrait  le  désirer.  Les  dernières 
mines  que  nous  venons  de  citer,  celles  qui  s'étendent  de  Bize  à 
Sesserasse  sur  la  droile  de  la  Sesse  présentent  une  masse  de 
combustible  pour  ainsi  dire  inépuisable,  et  qu'on  n'a  pas  encore 
commencé  d'exploiter.  On  n'a  pas  non  plus  apprécié  l'étendue 
et  la  puissance  des  mines  de  houille  situées  sur  la  rive  gauche 
de  cette  rivière.  Espérons  que  les  développemens  naturels  de 
l'industrie  feront  entreprendre  des  exploitations  dignes  de  ces 
richesses  minérales. 

Le  département  de  l'Hérault  est  riche  en  substances  miné- 
rales de  diverses  espèces;  mais  dans  un  grand  nombre  de  loca- 
lités, le  mauvais  état  des  chemins  rendrait  le  transport  trop 
dispendieux  pour  que  l'exportation  de  ces  matières  puisse 
être  faite  avec  avantage. 

Le  département  de  l'Hérault  possède  plusieurs  carrières  de 
marbre  exploitées  à  diverses  époques,  et  maintenant  aban- 
données parla  difficulté  des  transports,  difficulté  dont  nous 
venons  de  parler. 

Depuis  1822,  Lodève  possède  une  fabrique  de  poteries  en 
terre  de  pipe  ,  qui  donne  déjà  pour  40,000  fr.  de  produits. 

L'arrondissement  de  Béziers  présente  un  grand  nombre  de 
clouteries.  Environ  25o  ouvriers  sont  employés  à  ce  travail,  et 
fabriquent  pour  i5o,ooo  fr.  de  clous.  Leur  industrie  est  très- 
favorisée  par  le  voisinage  des  mines  de  charbon  fossile. 

Montpellier  tient  un  rang  distingué  pour  la  fabrication  des 
produits  chimiques.  Elle  posséda  long-tems  la  fabrication  ex- 
clusive du  vertlet  ou  acétate  de  cuivre.  Cent  trente-six  éta- 
blissemens  consacrés  à  cette  fabrication  rendent  annuellement 
56o,ooo  fr.  ,  en  y  comprenant  la  fabrication  de  Montpellier  et 
celle  de  Gignac,  ville  située  sur  les  bords  de  l'Hérault.  Chacun 


DU  MIDI   DE  LA.  FRANCE.  49 

de  ces  établissemens  ne  consiste  guère  que  dans  le  maître  d'une 
cave,  qui  suffit  à  ce  travail  avec  l'aide  de  sa  famille.  On  évalue 
à  plus  de  1,000,000  fr.  la  valeur  totale  des  produits  chimiques 
fabriqués  dans  le  département.  Il  faut  compter  au  premier 
rang,  parmi  les  fabriques  de  produits  chimiques,  celle  de 
M.  Etienne  Bérard ,  fondée  par  le  comte  Chaptal. 

La  grande  fabrique  établie  aux  Thermes,  près  de  Paris,  par 
MM.  Etienne  Bérard  et  Chaptal,  a  reçu  tous  les  procédés  mis 
en  pratique  depuis  quarante  ans,  dans  la  manufacture  de 
Montpellier. 

On  remarque  sur  les  bords  de  la  Lez,  auprès  de  Montpel- 
lier, une  scierie  hydraulique  qui  débite  une  grande  quantité  de 
tables  de  marbre  et  de  dalles  de  pierre. 

Le  département  fabrique  annuellement  pour  environ  114 
mille  fr.  de  bouteilles,  dedames-jeannes,  d'huiliers  et  de  ca- 
rafes ,  dans  trois  verreries. 

La  filature  du  coton  a  plutôt  diminué  qu'augmenté  depuis  le 
commencement  de  ce  siècle  ;  cependant  les  travaux  de  tissage 
de  coton  ont  conservé  de  l'importance  surtout  dans  les  ateliers 
de  M.  Verdier,  inventeur  du  tissu  côte-pali,  étoffe  dont  la 
chaîne  est  en  coton  avec  trame  de  soie  teinte  en  écru.  La 
valeur  du  travail  des  cotons  surpasse  annuellement  400,000  fr. 
En  1789,  les  fabrications  du  même  genre  pour  le  département 
de  l'Hérault  s'élevaient  à  la  somme  de  3, 737,500  fr.  Cette  im- 
mense diminution  tient  d'une  part  aux  progrès  de  l'industrie 
dans  la  France  du  nord  ,  et  de  l'autre  aux  prohibitions  de  nos 
produits  dans  la  Lombardie  devenue  autrichienne,  et  dans 
l'Espagne. 

Une  industrie  pareillement  diminuée  depuis  1789  est  la 
fabrication  des  liqueurs,  des  parfums  et  des  essences.  A  la 
première  époque,  Montpellier  comptait  vingt  et  une  grandes 
fabriques,  et  n'en  compte  plus  que  quatre  aujourd'hui.  La  tota- 
lité des  fabriques  établies  dans  le  département  donne  1 38,760  fr. 
de  produits  annuels. 

Le  département  de  l'Hérault  contient  douze  imprimeries, 
T.  lx. —  Octobre  1828.  /, 


5o     FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 
dont  sept  à   Montpellier  et   trois   à   Béziers.  Le  département 
compte  huit  écrits  périodiques  utiles    à  l'administration  ,  au 
commerce  ou  aux  sciences.  Le  département  possède  six  pape- 
teries, dont  le  produit  surpasse  60,000  fr. 

La  pèche  dans  les  étangs  est  une  industrie  importante  pour 
le  département  de  l'Hérault  et  produit  une  somme  de  56o,ooo  fr. 

La  fabrication  des  draps  pour  la  troupe  est  une  des  princi- 
pales ressources  du  département  de  l'Hérault.  La  ville  de  Lodève 
est  le  lieu  principal  de  cette  fabrication.  D'autres  villes,  Cler- 
mont,  Saint-Chinian  et  Yilleneuvette  fabriquaient  autrefois  des 
draps  pourle Levant,  et  furent  érigées  en  manufactures  royales 
sous  le  ministère  de  Colbcrt.  Les  anciens  États  de  Languedoe 
donnaient  aux  draps  sortis  de  ces  fabriques  une  gratification  ou 
prime  d'encouragement,  ce  qui  montre  toute  l'attention  que 
le  gouvernement  provincial  donnait  à  cette  fabrication.  Enfin, 
il  existe  à  Eédarieux  et  à  Saint-Pons  des  fabriques  de  draps 
dont  l'origine  remonte  à  la  fin  du  xvue  siècle. 

En  1789,  la  valeur  des  draps  fabriqués  pour  le  Levant  par 
les  villes  que  nous  venons  de  citer  surpassait  8,000,000.  En 
1822  ,  le  département  de  l'Hérault  n'a  fabriqué  pour  le  Levant 
qu'une  quantité  de  draps  dont  la  valeur  est  seulement  de 
1,402,765  fr. 

La  consommation  de  draps  pour  l'intérieur  de  la  France 
supplée  en  partie  au  débouché  du  Levant.  Disons  aussi  que 
les  divei'ses  villes  qui  se  bornaient  à  l'approvisionnement  du 
Levant  concourent  maintenant  à  l'habillement  des  troupes,  et 
commencent  à  fabriquer  des  draps  supeifins. 

Au  total,  le  département  de  l'Hérault  comptait  en  1789 
98  fabriques  de  draps  dont  49  à  Lodève,  26  à  Clermont,  i5 
à  Rédarieux,  etc.  Il  en  compte  maintenant  53  à  Lodève,  33  à 
Bédarieux,  32  à  Clermont,  i5  à  Saint-Chinian,  14  a  Saint- 
Pons,  4  a  Riols,  une  à  Villeneuvette. 

En  1822  ,  le  total  des  fabrications  était  de  35,75o  pièces. 
Cette  fabrication  emploie  8,53i  ouvriers,  et  la  valeur  des 
produits  est  de  10,428,032  fr.  Ainsi,  la  fabrication  des  draps 
est  encore  de  beaucoup  la  branche  d'industrie  la  plus  riche 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  5 i 

du  département  de  l'Hérault.  La  fiibrication  des  couvertures 
de  laine,  qui  compte  plus  d'un  siècle,  occupe  environ  i,5oo 
ouvriers,  et  produit  1,800,000  fr. 

Le  département  a  perdu  la  fabrication  des  étoffes  de  soie; 
il  est  réduit  maintenant  à  la  bonneterie.  Montpellier  était  le 
centre  d'une  grande  industrie  qui  faisait  fabriquer  en  1789, 
100,000  douzaines  de  mouchoirs,  5o,ooo  aunes  de  mouchoirs  de 
coton  rayés  et  quadrillés, pour  l'intérieur  de  la  France,  le  Pié- 
mont et  nos  colonies  d'Amérique.  On  teignait  à  Montpellier 
200,000  quintaux  de  coton  pour  les  manufactures  des  autres 
provinces. 

Près  des  limites  du  département  du  Gard  et  des  rives  de 
l'Hérault,  la  ville  de  Gange,  au  pied  des  Cévennes,  et  dans  un 
pays  où  la  récolte  des  soies  ostextrèmement  abondante,  s'adonne 
avec  avantage  à  la  fabrique  des  bas  de  soie.  Elle  excelle  dans 
la  confection  des  bas  à  dentelle  pour  femmes.  Les  produits  de 
Gange  sont  presque  entièrement  envoyés  à  Paris.  La  petite 
ville  de  Saint-Martin  de  Londres  s'adonne  à  la  même  industrie. 
La  valeur  totale  de  la  soie  filée  pour  tout  le  département  est, 
année  moyenne,  d'environ  900,000  fr.  La  valeur  totale  des 
bas  de  soie  fabriqués  dans  le  département  est  de  /(  68,000  fr. 

Les  tanneries  sont,  pour  le  département  de  l'Hérault,  une 
branche  importante  d'industrie  ,  principalement  exercée  à 
Montpellier,  à  Gange,  à  Nianne,  à  Pésénas  et  à  Clermont. 
Les  cuirs  sont  tannés  avec  l'écorce  du  rjitcrcus  ylex  coxi/'era, 
qui  procure  tin  tan  très  actif  et  donne  une  grande  force  aux 
cuirs.  La  valeur  totale  dn  produit  des  tanneries  dans  le  dépar- 
tement est  de  2,GG?>,ooo  fr. 

La  fabrication  des  bougies  donne  5o,ooo  fr. ,  et  la  fabrique 
des  chandelles  3og,ooo  fr.  La  chapellerie  produit  97,500  fr. 

Le  total  des  principales  branches  d'industrie  que  nous  ve- 
nons d'énumérer  donne  une  valeur  de  aô,à55,5()3  fr. ;  et  nous 
sommes  loin  d'avoir  compris  toutes  les  fabrications. 

Si  nous  résumons  les  améliorations  possibles  dans  le  dépar- 
tement de  l'Hérault,  nous  trouverons,  pour  efforts  à  tenter, 
pour  bienfaits  à  produire: 

4. 


5a       FORCES  PRODUCTIVES  ET  COMMERCIALES 

Donner  un  enseignement  primaire  à  654  communes,  les- 
quelles en  sont  privées. 

Rendre  à  l'enseignement  des  collèges  la  vogue  qu'il  avait 
en  1789,  époque  où  n'existait  pas  la  rétribution  universitaire. 
Rétablir  à  Montpellier  l'École  de  droit  qui  florissait  autrefois 
dans  cette  ville.  Donner  la  splendeur  avec  l'indépendance  à 
l'Ecole  de  médecine  de  Montpellier  ;  y  rendre  gratuits  les 
examens.  Instituer,  compléter  l'enseignement  des  sciences  ap- 
pliquées à  l'industrie,  dans  douze  villes  du  département.  Ache- 
ver 86,000  mètres  de  routes  royales  ;  compléter  les  routes 
départementales  et  créer  un  bon  système  de  chemins  vicinaux. 
Étudier  et  mettre  en  exécution  des  routes-ornières  en  fer,  pour 
aller  des  hautes  parties  du  département  jusqu'à  la  mer.  Ratta- 
cher à  ces  routes  des  exploitations  nouvelles  ou  plus  complètes 
et  mieux  entendues,  pour  la  houille,  les  métaux,  les  marbres, 
les  pierres,  etc.,  dont  le  département  abonde.  Perfectionner 
le  canal  des  Etangs,  en  le  creusant  dans  toute  son  étendue  à  la 
même  profondeur  d'eau  que  le  canal  du  Midi.  Assainir  tout  le 
littoral  do  l'Hérault;  planter  les  dunes  et  dessécher  les  abords 
marécageux  des  étangs.  Achever  les  môles  et  les  jetées  des 
ports  de  Cette  et  d'Agde. 

Reconquérir,  autant  que  possible,  le  commerce  des  draps 
du  Levant,  par  une  étude  nouvelle  des  moyens  de  soutenir 
avec  avantage  la  concurrence  contre  les  fabrications  anglaises. 

Réclamer  fortement  pour  que  le  gouvernement  français,  au 
lieu  d'irriter  les  étrangers  par  des  prohibitions,  que  les  étran- 
gers châtient  par  des  représailles,  adopte  des  vues  commer- 
ciales plus  larges  et  plus  généreuses,  et  révoque  par  degré  ses 
prohibitions  pour  prix  de  révocations  analogues  obtenues  des 
Espagnols,  des  Sardes,  des  Piémontais,  et  de  tous  les  États 
d'Italie. 

Accroître  la  culture  des  mûriers,  l'éducation  des  vers  à  soie 
et  les  travaux  des  soieries  économiques  ou  pures  ou  mêlées  de 
coton. 

Remplacer  800,000  moutons  indigènes  à  laine  grossière  par 


DU  MIDI  DE  LA  FRANCE.  55 

un  million  de  métis  ou  de  mérinos,  dont  les  toisons  vaudront 
une  somme  double. 

Envoyer  des  observateurs  intelligens  pour  étudier  les  nou- 
veaux besoins  et  les  nouveaux  désirs  des  peuples  étrangers 
dont  la  Méditerranée  baigne  les  côtes  ,  en  Europe,  en  Afrique 
et  jusqu'en  Asie.  Tenter  ensuite  toutes  les  fabrications  nou- 
velles propres  à  satisfaire  ces  désirs  et  ces  besoins. 

Si  les  habitans  de  l'Hérault  veulent  entrer  avec  courage  et 
suivre  avec  persévérance  la  carrière  de  perfectionnement  dont 
on  leur  offre  ici  l'esquisse  imparfaite,  il  est  naturel  d'espérer 
qu'en  peu  d'années  les  habitans  de  ce  beau  département  joui- 
ront d'un  nouveau  bien-être  et  verront  tripler  leurs  ressources. 

Charles  Dtjpin, 
Membre  de  l'Institut. 


II.  ANALYSES  D'OUVRAGES. 


SCIENCES  PHYSIQUES. 

Astronomie  ancienne,  discutée  et  rétablie  dans  ses 
principaux  points  pour  assurer  les  déterminations 

MODERNES,     ASTRONOMIE     SOLAIRE      d'HiPPAUQUE   , 

soumise  a  une  critique  rigoureuse,  et  ensuite  rendue  à 
sa  vérité  primordiale  ;  par  /.  D.  P.  Marcoz  (i). 

Les  travaux  de  Dclamlrc  sur  l'histoire  de  l'astronomie  sont 
dominés  par  une  opinion  arrêtée ,  qu'avant  Hipparque  il  n'exis- 
tait pas  de  véritable  astronomie,  et  que  cet  illustre  géomètre 
est  le  fondateur  de  cette  belle  science.  Tous  les  efforts  de  notre 
historien  sont  dirigés  vers  la  démonstration  de  cette  proposi- 
tion ;  et ,  si  l'on  ne  peut  mettre  en  doute  sa  bonne  foi  et  son 
grand  savoir,  on  ne  doit  admettre  qu'avec  réserve  des  consé- 
quences perpétuellement  influencées  par  cettepensée  dominante, 
et  qui ,  pour  être  reconnues  vraies,  devaient  être  établies  sur 
des  fondemeus  solides.  Mettre  en  évidence  les  vastes  connais- 
sances des  astronomes  antérieurs  à  Hipparque  ,  rendre  la 
gloire  de  ce  savant  plus  sûre  en  lui  faisant  la  part  qui  lui  ap- 
partient certainement,  et  restituer  à  ses  devanciers  celle  qui 
leur  est  propre  ;  expliquer  la  cause  des  erreurs  et  des  centra- 
dictions  qu'on  trouve  dans  les  écrits  qui  nous  restent  sur  les 
travaux  des  observateurs  de  ces  âges  reculés  :  tels  sont  les  ob- 
jets qu'a  en  vue  M.  Marcoz,  dans  le  livre  que  nous  annonçons. 

Qu'on  ne  croie  pas  qu'il  s'agisse  ici  de  discuter  des  ques- 
tions sans  importance,  et  qu'il  soit  indifférent  que  certaines 

(i)  Pnris,  1828;  Delune,  rue  Serpente,  n°  7.  1  vol.  in-S°  de 
4oo  pag.  ;  prix  ,  7  fr. 


SCIENCES  PHYSIQUES.  55 

découvertes  soient  plutôt  l'œuvre  d'un  homme  que  de  tout 
autre  :  les  déterminations  exactes  qui  servent  de  base  à  l'as- 
tronomie moderne  ne  remontent  pas  plus  loin  qu'aux  travaux 
de  La  Caille ,  en  1750  ,  année  que  La  Place  a  dû  choisir  comme 
le  point  de  départ  de  toutes  les  observations  certaines,  parce 
qu'avant  cette  époque  aucuns  travaux  ne  lui  offraient  le 
degré  de  précision  nécessaire  pour  servir  de  base  à  l'astrono- 
mie. Mais  si  des  discussions  approfondies  peuvent  permettre 
de  trouver  des  résultats  astronomiques  presque  aussi  exacts 
que  ceux  de  La  Caille ,  et  antérieurs  de  2000  ans ,  les  fonde- 
mens  de  la  science  en  recevront  des  secours  puissans  qui  seront 
pour  nous  d'un  immense  intérêt.  Ces  périodes  de  restitution  , 
que  des  observations  continuées  pendant  un  grand  nombre 
de  siècles,  avaient  rendues  certaines  ,  deviendront  autant  d'é- 
lémens  qu'on  devra  regarder  comme  précis,  parce  que  les 
erreurs  propres  à  chacune  sont  compensées  par  la  durée  du 
tems  qui  les  sépare.  Nous  devons  encore  indiquer,  comme  une 
raison  d'attacher  de  l'importance  à  ce  genre  d'étude ,  l'intérêt 
de  curiosité  qui  se  rattache  à  ces  sortes  de  considérations,  in- 
térêt si  puissaut,  cjue  l'Europe  entière  s'est  émue  au  simple 
exposé  descriptif  d'un  monument  enlevé  à  l'Egypte,  et  dont 
l'existence  ne  remonte  guère  qu'à  huit  ou  neuf  siècles  avant 
notre  ère.  C'est  donc  un  sujet  bien  utile  de  méditations  que 
celui  qui  a  exercé  M.  Marcoz,  et  la  reconnaissance  des  savans 
pour  des  travaux  de  cet  ordre  doit  être  proportionnée  aux 
difficultés  qu'ils  présentent  et  aux  utiles  résultats  qu'on  en  retire 
L'auteur  établit  d'abord  par  des  argumensqui  nous  semblent 
sans  réplique,  qu'Hzpparque  n'était  que  je  dépositaire  des  secrets 
astronomiques  de  ses  prédécesseurs.  Habitant  l'île  de  Rhodes 
environ  i5o  ans  après  la  fondation  i\u  Musée  d'Alexandrie,  il 
communiquait  avec  les  Chaldécns,  lcsludicnst-t  l'Egypte  par  les 
moyens  que  lui  fournissait  le  commerce  de  ses  compatriotes, 
qui  étaient  alors  les  peuples  les  pi  lis  habiles  en  ce  genre.  Il 
paraît  même  qu'Hipparqne  y  avait  acquis  des  richesses  ou  des 
secours  qui  l'ont  mis  à  même  de  faire  le>  frais  nécessaires poui 
faire  fabriquer  les  instrumens  qu'il  avait   un  «nies  OU  perfec- 


66"  SCIENCES  PHYSIQUES. 

lionnes.  Les  Egyptiens  n'avaient  plus  que  des  traditions,  puis- 
que Manélhon,  un  siècle  avant,  est  le  dernier  des  prêtres  qui 
se  soit  livré  à  l'étude  et  à  la  contemplation  des  astres.  C'était 
dans  le  but  de  prédire  le  sort  futur  des  hommes  et  des  empires 
qu'on  étudiait  le  ciel;  et  les  erreurs  de  l'astrologie  sont  une 
preuve  irrécusable  de  l'existence  des  tables  astronomiques  à 
cette  époque  reculée,  puisqu'il  n'était  pas  possible  de  noter 
l'état  actuel,  passé  ou  futur  du  ciel,  sans  être  capable  de  mar- 
quer la  place  des  planètes,  du  soleil  et  de  la  lune,  pour  une 
époque  désignée.  M.  Marcoz  cite  divers  passages  d'auteurs  an- 
ciens qui  prouvent  l'existence  des  tables,  ou  de  méthodes  de 
calcul  équivalentes.  D'ailleurs,  il  est  certain  que  des  prédictions 
d'éclipsés  de  soleil  et  de  lune  ont  été  vérifiées  par  l'événement 
sans  erreur  sensible,  et  on  sait  qu'on  ne  peut  annoncer  des 
éclipses  de  soleil  pour  un  lieu  donné,  par  le  secours  des  pé- 
riodes. 

Hipparque  profita  de  tout  ce  que  la  tradition  put  lui  four- 
nir de  documens;  mais  il  est  certain  qu'il  n'alla  pas  jusqu'à 
inventer  la  plupart  des  notions  qu'on  lui  attribue;  et  particu- 
lièrement la  connaissance  des  périodes  de  longue  durée  ne 
peut  être  le  résultat  de  ses  propres  travaux,  puisqu'elle  exige 
des  siècles  d'observations  :  il  ne  la  dut  par  conséquent  qu'à  la 
communication  qu'il  en  eut  des  Assyriens,  des  Egyptiens  et 
des  Indiens.  Les  Grecs  voulaient  passer  pour  inventeurs  de 
tout  ,  et  il  est  constaté  qu'ils  n'étaient  qu'imitateurs;  leurs 
dieux  mêmes,  leurs  initiations,  n'étaient  pas  imaginés  par  eux. 
Ils  n'avaient  pas  une  assez  longue  durée  d'observations  pour 
avoir  trouvé  certaines  périodes;  ils  connaissaient  très-bien  les 
résultats  des  travaux  de  ceux  qu'ils  appelaient  des  barbares, 
et  on  ne  trouve  nulle  part  le  moindre  indice  qui  puisse  mon- 
trer d'où  leur  venait  cette  instruction,  ni  ce  qu'ils  y  avaient 
ajouté.  Il  est  donc  très-probable  qu'ils  n'avaient  presque  rien 
en  propre;  et  ce  qui  le  prouve  mieux  que  toute  raison  con- 
jecturale, du  moins  pour  ce  qui  concerne  la  science  du  ciel, 
c'est  que  les  Grecs  ne  savaient  même  pas  régler  leur  calendrier 
luni -solaire  qui  était  toujours  en  désordre.   Leur  langue,  en- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  57 

richie  par  la  poésie  la  plus  brillante  et  les  plus  éloquens  dis- 
cours, a  seule  survécu  aux  langues  contemporaines;  celles-ci 
d'ailleurs  n'exprimaient  jamais  les  idées  positives  qu'en  termes 
allégoriques  et  par  des  symboles  peu  intelligibles.  Nous  con- 
naissons donc  seulement  ce  qu'ont  écrit  les  Grecs;  et  puisqu'ils 
nous  ont  souvent  trompés  en  s'attribuant  certaines  inventions, 
il  est  permis  de  penser  que  l'amour  de  leur  propre  nation  les 
a  égarés  jusqu'à  chercher  à  s'en  attribuer  bien  d'autres.  C'est, 
au  reste,  un  fait  dont  M.  Marcoz  fournit  beaucoup  de  preuves. 
«La  création  est  l'ouvrage  du  génie,  dit  ce  savant;  ce  feu 
émané  de  l'esprit  divin  a  sans  doute  brillé  avec  le  plus  grand 
éclat  chez  les  Grecs  :  poètes,  orateurs,  historiens,  mathémati- 
ciens, architectes,  peintres,  sculpteurs,  tous  ont  manifesté  l'é- 
tendue du  génie  départi  à  cette  nation.  Hipparque  a  donné  de 
très-grandes  preuves  de  celui  dont  il  était  doué.  Mais  dans 
l'astronomie,  le  génie  le  plus  sublime  ne  peut  rien  créer  sans 
les  observations,  et  sans  une  longue  suite  de  bonnes  observa- 
tions. Aucun  établissement  dans  la  Grèce  n'a  remplacé  ces 
corps  permanens  d'astronomes  dont  l'Egypte  et  la  Chaldée  se 
glorifiaient.  Les  astronomes  grecs,  qui  étaient  de  simples  par- 
ticuliers, ont  observé  sans  suite,  et  le  solstice  de  Méthon  dépré- 
cie singulièrement  toutes  ces  observations.  Les  Grecs  n'avaient 
donc  pas  les  matériaux  nécessaires' pour  créer  l'édifice  de  la 
science.  Obligés  de  les  demander  aux  étrangers,  ils  n'ont  pas 
eu,  au  moins  la  plupart,  à  se  féliciter  de  leurs  communications, 
faites  avec  une  réserve  mystérieuse.  Hipparque,  convaincu  de 
cette  disette  d'observations  chez  les  Grecs,  a  multiplié  les 
siennes;  mais  il  lui  manquait  des  termes  exacts  de  comparaison. 
Dans  cet  état  de  choses,  on  a  droit  de  demander  quelle  est  la 
création  ou  l'invention  que  l'on  peut  attribuer  à  Hipparque... 
Dans  le  petit  nombre  de  déterminations  antérieures  à  cet  astro- 
nome qui  nous  sont  parvenues ,  nous  en  remarquons  de  bien 
plus  exactes  que  les  siennes.  C'est  ainsi  que,  chez  les  plus  anciens 
Égyptiens  et  Cbaldéens,  nous  trouvons  une  année  sidérale  de 
365  jours  6  heures  11  minutes  beaucoup  plus  exacte  que  celle 
d'Hipparquc...  Les  Chaldéens  nous  offrent  encore  le  mouvc- 


58  SCIENCES  PHYSIQUES. 

ment  moyen  diurne  de  la  lune  de  i3°  10'  35"  bien  plus  exact 

que  celui  de  cet  astronome...» 

«  Établir  des  périodes  astronomiques  qui  n'ont  quelque  pré- 
cision que  lorsqu'elles  sont  composées  de  nombres  considé- 
rables, qui  par  là  même  deviennent  d'un  usage  très-borné 
et  d'une  exactitude  très-difficile  à  constater,  et  qui  d'ailleurs 
suppriment  toujours  des  élémens  qui  devraient  entier  dans  leur 
formation,  est  une  méthode  absolument  abandonnée  par  les 
modernes,  à  cause  de  son  imperfection.  La  période  chaldéenne 
de  18  ans  n  jours  8  heures,  pour  prévoir  les  éclipses  de  lune, 
lorsqu'on  renouvelle  son  époque,  est  pour  l'usage  préférable  à 
celle  d'IIipparque,  quoiqu'il  l'ait  critiquée.» 

C'est  avec  cette  force  de  raisonnement,  cette  puissance  de 
logique  et  de  discussion  que  cette  première  partie  de  l'ouvrage 
de  M.  Marcoz  est  écrite.  Et  qu'on  ne  croie  pas  que  cet  amour 
national  qui  a  porté  les  Grecs  à  dépouiller  les  étrangers  du 
mérite  de  leurs  découvertes  pour  se  les  attribuer  soit  une  chose 
sans  exemple  :  l'histoire  prouve  même  que  le  sentiment  d'équité 
de  la  part  des  peuples  est  au  contraire  tellement  rare,  qu'on 
n'en  peut  citer  que  des  traits  échappés,  pour  ainsi  dire,  à 
des  auteurs  plus  naïfs  qu'éloquens.  Si  les  langues  de  l'Europe 
venaient  un  jour  à  se  perdre  pour  ne  laisser  subsister  que  celle 
de  l'Angleterre,  que  l'imprimerie  fût  détruite  avec  les  ouvrages 
qu'elle  a  multipliés,  ne  croirait-on  pas,  en  lisant  la  plupart  des 
manuscrits  anglais,  que  ces  peuples  ont  seuls  fait  des  progrès 
dans  les  sciences  et  les  arts;  que  les  Français,  les  Italiens,  les 
Suédois,  les  Allemands,  étaient  des  barbares  :  on  y  parlerait  à 
peine  des  Vaucanson,  des  Mont gol fier,  des  Papin ,  pour  faire 
résonner  les  noms  de  fFatt ,  Bramait,  IFolf,  hommes  d'un  génie 
si  recommandable  d'ailleurs.  Lenom  de  Newton  serait  cité,  sans 
parler  de  Leibnitz,  de  Descartes,  de  Fermât,  que  pour  en  faire 
un  parallèle  injuste  ;la  littérature  françaiseet  italienne  seraient 
à  peine  citées,  etc.  Voilà  précisément  ce  que  les  Grecs  ont  réussi 
à  faire,  à  une  époque  où  toutes  les  circonstances  politiques 
sont  venues  se  réunit  pour  consolider  leur  usurpation.  Ren- 
dons grâces  au  critique,  qui,  aimé  des  écrits  mêmes  des  Grecs, 


SCIENCES  PHYSIQUES.  Ô9 

restitue  à  chacun  ce  qui  lui  appartient  :  la  part  de  la  Grèce  est 
encore  assez  ample  pour  suffire  à  l'iiluslrer  et  a  mériter  notre 
reconnaissance. 

Quant  à  l'existence  des  tables  astronomiques  des  Chaldéens, 
ou  du  moins  de  méthodes  équivalentes,  elle  est  établie  par 
des  preuves  formelles  et  positives,  par  des  passages  extraits  de 
Cicéron,  de  Plutarque  et  de  l'empereur  Julien;  eu  sorte  que 
maintenant  on  doit  la  regarder  comme  un  fait  historique  in- 
contestable. C'cjt,  au  reste,  une  opinion  qui  a  été  mise  hors 
de  doute  par  plusieurs  savans.  11  eu  faut  dire  autant  des 
Egyptiens,  qui,  au  rapport  de  Diodore  de  Sicile,  annonçaient 
les  éclipses  de  soleil  et  de  lune,  dont  toutes  les  circonstances 
arrivaient  exactement  sans  erreur,  comme  il  les  avait  pré- 
dites. Ce  mot,  sans  erreur,  est  confirmé  par  des  passages  de 
Plutarque,  de  Poiybe  et  de  Pausanias.  Or  une  précision  d'an- 
nonce d'éclipsé  solaire,  sans  erreur,  suppose  certainement 
l'existence  de  bonnes  tables  des  mouvemens  du  soleil  et  de 
la  lune. 

«  Les  tables  astronomiques  sont  le  précis  et  l'abrégé  théo- 
rique et  pratique  de  l'astronomie  du  tems  où  elles  ont  été 
faites.  11  est  évident  par  là  qu'Hipparque,  dans  ses  tables  du 
soleil  et  de  la  lune  ,  a  donné  le  résultat  des  travaux  de  ses  pré- 
décesseurs, perfectionnés  par  les  siens  propres.  Celte  marche 
et  celte  succession  d'essais  toujours  meilleurs  parait  si  natu- 
relle, qu'il  semble  suffisant  de  l'énoncer  pour  l'établir.  Hip- 
parque,  en  perfectionnant  les  tables  astronomiques  trouvées 
ci  dressées  par  les  Egyptiens,  n'est  donc  pas  l'inventeur  de  ces 
tables  ni  de  l'astronomie  exacte...  Ainsi  lorsque  les  moderues 
disent  que  Mason  et  Biirg  ont  perfectionné  les  tables  lunaires 
de  Player,  c'est  convenir  que  ces  tables  de  Mayer  ont  déjà  été 
portées  au  point  d'une  grande  précision;  ainsi  les  Grecs,  en 
se  mettant  toujours  en  première  ligne,  ne  font  cependant  pas 
éclipser  la  gloire  de  ceux  dout  ils  disent  avoir  pei  feelionué  les. 
tables.  » 

Au  rapport  d'Achille  Tatius,  il  y  avait  des  tables  d'Aratn-i 
pour  les  planètes  :  ces  tables  sont    perdues.    Delambre    croit 


60  SCIENCES  PHYSIQUES. 

affaiblir  leur  importance  en  disant  que  c'était  peu  de  chose: 
mais  d'où  le  sait-il?  Ne  voit-on  pas  dans  cette  assertion  la 
prédominance  d'une  idée  fixe  qui  veut  que  tout  s'y  rattache? 
L'éclipsé  de  soleil  de  Sulpitius  Gallus  est  authentique;  cette 
annonce  suppose  l'existence  des  tables.  Le  même  savant,  tou- 
jours préoccupé  de  la  vérité  de  son  système,  juge  et  analyse 
un  passage  d'Hipparque,  cité  par  Aristote,  où  il  est  fait  men- 
tion de  tables  antérieures  à  lui,  de  prédictions  d'éclipsés  qui  ne 
sont  que  rarement  fautives  d'un  6e  du  diamètre;  et  il  prétend 
néanmoins  qu'Hipparque  est  l'inventeur  de  la  prédiction  des 
éclipses.  Un  fragment  d'astronomie  solaire  des  Égyptiens  se 
trouve  à  la  fin  de  Geminus  :  c'est  un  calendrier  pour  l'année  de 
365  jours,  dont  ces  peuples  faisaient  usage.  Les  Grecs  recevaient 
d'eux  les  calendriers  ou  parapegmes  en  usage.  «  Delambre  a 
gardé  le  plus  profond  silence  sur  ce  parapegme  :  il  paraît  que 
c'est  parce  qu'il  contrariait  ses  idées.  » 

Et  cependant  Delambre  est  couduit  à  reconnaître  que  les 
observations  d'Hipparque  ont  été  en  erreur  de  i,  2,  3  et  jus- 
qu'à 4  degrés  :  c'est-à-dire,  en  d'autres  termes,  que  les  travaux 
de  l'astronome  grec  sont  nuls,  car  ce  sont  2,  4>  6  ou  8  lunes 
qu'il  faut  placer  en  ligne  droite  à  la  suite  les  unes  des  autres, 
et  l'erreur  consiste  à  avoir  substitué  l'un  de  ces  astres  fictifs  à 
l'autre.  Peut -on  attribuer  un  écart  aussi  énorme  dans  des 
observations,  même  à  l'astronome  le  plus  mal  habile.  Mais 
M.  Marcoz  prétend  justifier  Hipparque,  et  montrer  que  les 
erreurs  qu'on  lui  reproche  sont  dans  les  calculs  de  Delambre, 
ou  des  fautes  de  copie.  Après  s'être  fait  le  détracteur  d'Hip- 
parque, il  devient  son  apologiste  :  on  voit  qu'il  ne  veut  le 
dépouiller  que  de  la  fausse  gloire  dont  on  l'a  environné,  et 
lui  rendre  au  contraire  le  juste  tribut  d'estime  qui  lui  est  dû. 

Jusque  là  tout  est  bien  dans  l'ouvrage  de  M.  Marcoz;  mais 
la  suite  présente  une  multitude  de  conjectures ,  et  une  com- 
binaison d'hypothèses  si  singulières,  pour  ne  rien  dire  de 
plus,  qu'il  n'est  pas  possible  de  demeurer  de  son  avis.  Après 
avoir  fait  l'exposition  d'un  grand  nombre  de  résultats  astro- 
nomiques obtenus  par  Hipparque,  et  montré  que  les  uns  sont 


SCIENCES  PHYSIQUES.  Oi 

exacts  et  les  autres  très-défectueux,  quoique  ceux-ci  soient 
liés  aux  premiers,  il  se  demande  :«  Comment  concilier  ces  dé- 
terminations inexactes  avec  celles  qui  sont  d'une  exactitude 
presque  égale  à  celle  des  modernes?  La  perfection  des  unes 
nous  induit  à  croire  que  les  autres  auraient  dû  participer  au 
même  degré  d'exactitude.  Rien  ne  prouve  que  l'instrument  qui 
a  donné  un  ou  plusieurs  résultats  également  bons  ait  cessé 
d'être  le  même  pour  d'autres  observations  ;  rien  n'indique  que 
l'observateur  qui  a  très-bien  su  faire  une  observation  n'ait 
plus  su  en  faire  une  autre  avec  la  même  exactitude.  » 

A  cela  il  est  facile  de  répondre  que  c'est  précisément  ce  qui 
arrive  tous  les  jours;  les  hommes  les  plus  exercés,  armés  des 
meilleurs  instrumens,  sont  encore  exposés  à  l'erreur;  il  n'y  a 
que  ceux  qui  n'ont  fait  de  l'astronomie  que  dans  leur  cabinet 
qui  ignorent  cette  vérité.  D'ailleurs  les  fautes  des  copistes  sont 
très-nombreuses,  surtout  lorsque  l'on  remarque  que  différens 
manuscrits  grecs  ne  sont  pas  d'accord  entre  eux,  et  que  les 
chiffres  en  usage  chez  cette  nation  étant  les  lettres  mêmes  de 
l'alphabet,  sont  très-sujets  à  se  trouver  déformés.  Mais  M.  Mar- 
coz  répond  à  sa  propre  interpellation,  en  affirmant  que  les 
erreurs  d'Hipparque  et  de  Ptolomée  étaient  volontaires.  Il  croit 
que,  subjugué  par  l'influence  des  pratiques  égyptiennes,  qui 
enveloppaient  tout  d'un  voile  mystérieux,  ces  astronomes  ont 
cherché  des  détours  pour  soustraire  leurs  travaux  aux  re- 
cherches des  investigateurs  de  la  vérité  pure,  et  qu'ils  se  sont 
plu  à  altérer  leurs  propres  découvertes,  en  les  colorant  d'un 
fard  imposteur,  pour  nous  les  laisser  à  deviner,  si  nous  vou- 
lions parvenir  à  savoir  ce  qu'ils  savaient  eux-mêmes.  Cette  pré- 
méditation de  faussetés  calculées  et  à  peu  près  sans  objet,  de 
la  part  d'hommes  livrés  à  l'étude  des  sciences  exactes,  est  si 
extraordinaire  et  si  éloignée  de  ce  que  nous  connaissons  des 
habitudes  et  des  penchans  du  cœur  humain,  qu'il  faudrait 
des  preuves  plus  claires  que  le  jour  pour  s'y  soumettre,  et  en 
avoir  la  conviction. 

Je  ne  suivrai  pas  M.  Marcoz  dans  les  calculs  qu'il  présente 
pour  montrer  les  erreurs  des  tables  solaires  d'Hipparque,  de 


6a  SCIENCES  PHYSIQUES, 

son  année  tropique,  de  l'apogée  solaire,  etc.  :  je  ne  parlerai 
pas  de  la  singulière  méthode  dont  se  sert  l'auteur  pour  établir 
que  cet  astronome  connaissait  la  précession  des  équinoxes 
avec  une  exactitude  étonnante,  en  la  tirant  de  valeurs  des 
années  sidérale  et  tropique  tout- à -fait  fausses,  et  où  il  se 
trouve  que  le  résultat  de  la  comparaison  est  juste,  par  une 
compensation  fortuite  d'erreurs  très -graves;  ce  qui  établit 
seulement  qu'on  ne  peut  logiquement  en  tirer  aucune  consé- 
quence utile.  Enfin  je  tairai  tous  les  détails  techniques  que 
donne  M.  Marcoz  pour  prouver  la  fausseté  de  l'astronomie 
d'Hipparque,  parce  que  ce  fait  est  bien  constaté,  du  moins 
sur  les  points  dont  il  s'agit,  et  que  Delambre  et  tous  les  savans 
s'accordent  à  ce  sujet.  J'en  viens  à  la  preuve  que  M.  Marcoz 
donne  pour  établir  que  tout  cela  est  néanmoins  exact,  et  qu'il 
ne  faut  que  savoir  lire  la  vérité  à  travers  les  déguisemens  qui 
la  cachent.  Il  y  a  à  peine  cent  ans  que  les  instrumens  sont 
assez  parfaits  pour  qu'on  en  puisse  tirer  de  bonnes  observa- 
tions, et  cependant  notre  auteur  croit  que  celles  des  anciens 
méritent  une  grande  confiance,  et  que  leurs  erreurs  sont  com- 
mises à  dessein.  Il  entreprend  de  lire  les  vrais  résultats  cachés 
par  des  fautes  qu'il  dit  être  volontaires. 

«  Nous  devons  juger,  dit  M.  Marcoz,  qu'au  tems  d'Hip- 
parque il  y  avait  deux  manières  d'exposer  l'astronomie;  l'une 
sincère  et  véridique,  telle  qu'elle  résultait  des  observations  lé- 
gitimes; l'autre  déguisée,  ou  allégorique,  ou  mystérieuse, 
fondée  sur  des  observations  fausses  ou  altérées  dans  leurs 
dates.»  H  pense  que  ce  savaut  astronome  était  épris  des  mé- 
thodes chaldéennes,  auxquelles  il  devait  son  instruction  et  ses 
plus  belles  découvertes,  et  qu'au  contraire  il  avait  juré  haine 
à  l'astronomie  égyptienne ,  rivale  de  celle  de  l'Inde.  Le  nombre 
6  et  ses  multiples  60,  36,  3 60,  etc.,  étaient  cabalistiques 
chez  les  Chaldécns ,  qui  les  avaient  en  honneur  et  leur  don- 
naient la  préférence  dans  tous  les  cas  où  cela  leur  était  permis: 
c'étaient  le  nombre  5  et  ses  multiples  qui  jouissaient  de  cette 
faveur  en  Egypte.  M.  Marcoz,  après  d'amples  citations  pour 
établir  ces  deux  faits,  part  de  la  pour  dire  que  les  altérations 


SCIENCES  PHYSIQUES.  63 

d'Hipparque  sont  faites  en  haine  de  5,  et  pour  en  enrichir  6. 
Une  éclipse  est-elle  datée  de  l'an  55,  par  erreur  pour  l'an  54, 
c'est  pour  inculper  un  multiple  de  5  ;  une  position  du  soleil 
donnée  pour  l'an  5i  est  en  erreur  de  i5',  et  devient  plus  juste 
PB  if  appliquant  à  l'an  5o  ;  il  faut  accorder  qu'Hipparque  a  fait 
ici  la  petite  guerre  au  nombre  5  en  accusant  faux,  mais  qu'il 
savait  très-bien  ce  qu'il  faisait.  En  sorte  que  le  même  motif  qui 
introduit  un  multiple  de  5  à  tort  est  ce-foi  aussi  qui  l'eu  fait 
disparaître.  Le  5e  des  équinoxes  observés  par  Hipparque  est 
aussi  atteint  d'une  faute  volontaire,  en  ce  qu'il  porte  la  date 
delà  3',e  année,  au  lieu  de  la  33e,  de  la  période  calippique: 
et  M.  Marcoz  part  de  là  pour  établir  une  discussion  sur  les 
équinoxes,  les  uns  vrais,  les  autres  erronés,  faits  par  l'astro- 
nome grec,  etc. 

Il  est  inutile  de  nous  étendre  plus  longuement  sur  un  .sujet 
qui,  traité  avec  cette  liberté  de  conjectures  et  d'hypothèses,  ne 
laisse  rien  de  certain  cîa ris  l'esprit,  et  autorise  à  trouver  tout 
ce  qu'on  veut  dans  les  écrits  anciens.  Je  terminerai  cette  ana- 
lyse en  disant  que  M.  3Iarcoz  croit  que  les  révolutions  lunaires 
et  les  années  tropiques  et  sidérales  sont  constantes  avec  la  du- 
rée des  siècles:  Cassini,  Mayer,  La  Caille,  Lalande  ,  Delambre  , 
étaient  de  cet  avis;  mais  la  théorie  de  l'attraction  le  repousse; 
aussi  Euler,  La  Place,  La  Grange,  Baiilv,  Schubert,  et  tous 
ceux  qui  pensent  que  la  théorie  est  plus  exacte  que  l'observa- 
tion, et  même  la  redresse  dans  ses  erreurs,  ont  donné  des 
formules  pour  mesurer  l'étendue  des  changemens  que  ces  du- 
rées éprouvent  (voy.  V Uranographie,  4e  édit.,  p.  435).  Pour 
établir  la  constance  de  ces  quantités,  M.  Marcoz  a  le  talent  de 
les  trouver  dans  Hipparque,  à  peu  près  telles  qu'elles  sont  de 
nos  jours,  bien  entendu  en  s'aidant  de  sa  flexible  méthode 
d'interpréter  Ptolomée;  et  il  part  de  là  pour  en  conclure  que 
puisque  2000  ans  n'ont  apporté  aucun  changement,  c'est  que 
le  changement  est  impossible.  .Mais  à  s'en  rapporter  à  des  pages 
très-sagement  écrites  par  notre  auteur  lui-même,  il  semble 
que  cette  argumentation  aurait  dû  être  repoussee.  II  démontre 
en  effet  en  plusieurs  lieux  qu'on  ne  peut  avoir  aucune  foi  aux 


64  SCIENCES  PHYSIQUES, 

observations  des  anciens ,  si  ce  n'est  lorsque,  par  une  durée 
presque  infinie,  elles  se  sont  corrigées  mutuellement  et  ont 
fourni  des  périodes  de  restitution.  Voilà  le  seul  monument  re- 
marquable que  l'antiquité  nous  ait  laissé,  et  l'on  voit  bien  que 
ces  périodes  n'étant  que  des  résultats  approchés  donnent  peu 
de  prise  pour  en  conclure  la  durée  exacte  de  l'année  sidérale, 
des  révolutions  lunaires,  etc. 

Cependant  Delambre,  en  parlant  de  Lagrange,  disait  que 
«  souvent  il  laissait  voir  quelque  inquiétude  sur  l'imperfection 
des  méthodes  d'approximation  employées  dans  l'astronomie 
physique ,  et  paraissait  craindre  qu'elles  ne  devinssent  une 
espèce  de  mine  d'où  l'on  tirerait  à  peu  près  tout  ce  qu'on 
voudrait;  mais  il  ne  manifestait  ses  doutes  qu'à  voix  basse, 
pour  ainsi  dire,  en  les  accompagnant  de  plusieurs  je  ne  sais 
pas.-»  Et  M.  Marcoz  se  croit  fondé ,  par  le  prudent  et  sage  scep- 
ticisme du  plus  grand  géomètre  de  notre  âge  ,  à  rejeter  tout  ce 
qu'on  en  a  tiré,  tout  ce  que  l'observation  la  mieux  dirigée  en 
a  déduit,  et  à  donner  la  préférence  à  d'autres  observations 
fausses  en  effet,  mais  réparées  par  des  bypothèses ,  et  qui  n'ont 
d'autre  garantie  que  des  assertions  conjecturales.  Nous  devons 
croire  que  de  pareilles  doctrines  n'obtiendront  pas  l'assenti- 
ment des  savans. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  l'ouvrage  de  M.  Marcoz  est  celui  d'un 
homme  de  mérite;  il  invite  à  penser;  il  est  rempli  d'une  foule 
de  recherches  intéressantes;  et  s'il  n'a  pas  prouvé  qu'Hip- 
parque  ne  s'est  trompé  que  parce  qu'il  voulait  nous  embar- 
rasser, et  nous  obliger  à  découvrir  dans  ses  oeuvres  la  vérité 
qu'il  déguisait  volontairement,  du  moins  notre  auteur  a  mon- 
tré beaucoup  de  sagacité  et  d'esprit  dans  son  livre.  Il  nous 
promet  d'autres  écrits  sur  l'astronomie  ancienne;  mais  nous 
l'invitons  à  modérer  son  penchant  aux  hypothèses,  s'il  veut 
laisser  aux  sciences  un  monument  utile  et  durable. 

Francoeub. 


SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES. 


Histoire  des  institutions  de  Moïse  et  du  peuple 
hébreu;  par  J.  Salvador  (i). 

Dans  l'antiquité,  le  plan  des  législateurs  embrassait  les 
convenances  morales,  religieuses,  civiles ,  et  même  diététiques' 
dont  la  réunion  sous  des  formes  particulières  devait  carac- 
tériser les  divers  peuples ,  sans  les  écarter  de  l'ordre  naturel. 
Les  principes  de  cette  haute  politique  n'ont  plus  guère  d'ap- 
plication directe;  l'art  moderne  des  hommes  d'État,  bien  que 
plus  savant  peut-être,  demande  moins  de  génie.  Cependant, 
ni  le  moraliste,  ni  le  vrai  publiciste,  ne  renonceront  jamais  à 
l'étude  des  fortes  institutions  que  permirent  l'isolement  et  l'en- 
thousiasme naïf  de  plusieurs  peuples  du  vieux  tems. 

Des  tribus  encore  subsistantes  parmi  nous  ont  gardé  assez 
fidèlement  cette  ancienne  empreinte ,  et  elle  nous  paraît  d'au- 
tant plus  originale  qu'à  la  différence  des  âges  se  joint  une  op- 
position non  moins  marquée  entre  nos  manières  et  les  cou- 
tumes orientales.  Le  véritable  esprit  de  la  législation  de  ces 
tribus  a-t-il  été  méconnu  jusqu'à  ce  jour  dans  l'Europe  qui 
toutefois  s'en  occupait  sans  cesse,  ne  fût-ce  que  pour  les  pros- 
crire en  les  appelant  en  témoignage,  et  pour  rejeter  leur  doc- 
trine autrefois  seule  vénérable?  Peut-être  serait-il  difficile  de 
prononcer  irrévocablement  sur  cette  question  importante; 
mais  du  moins,  en  réunissant  la  hardiesse  des  aperçus,  la  jus- 
tesse des  inductions,  et  cette  circonspection  qui,  pour  se  faire 
toujours  comprendre,  n'a  pas  besoin  de  tout  exprimer, 
M.  Salvador  parait  approcher  de  la  solution  avec  un  rare 
bonheur. 

(i)  Paris,  i8a8;  Ponthieu,  quai  Mala  quais,  n°  i.  3  vol.  in-S° 
de  xx-4i5,  457  et  4^8  pag.  ;  j>ri.\  ,  21  fr. 

t.  xl.  —  Octobre  1828.  5 


6G  SCIENCES  MORALES. 

Quand  il  s'agit  d'apprécier  un  livre  remarquable,  on  aime 
d'abord  à  se  faire  une  idée  des  vraies  dispositions  de  l'auteur, 
et  de  sa  conviction  intime.  On  le  lira,  on  le  consultera  avec  un 
double  intérêt,  s'il  a  pris  pour  devise ,  sincérité,  modération, 
indépendance  d'esprit.  Si  un  écrivain  israélite  conserve  la  foi 
sans  juger  que  la  crédulité  en  soit  inséparable,  il  célébrera 
Moïse  avec  prédilection ,  mais  il  s'expliquera  peu  sur  de  cer- 
tains événemens;  lorsqu'il  ne  pourra  les  interpréter  d'une 
manière  naturelle,  il  prendra  le  parti  de  laisser  un  peu  obscur 
ce  qui  est  en  effet  reculé  dans  la  nuit  des  tems.  Ainsi  doit  faire 
quiconque  respecte  beaucoup  le  zèle  des  pieux  rabbins ,  et 
respecte  davantage  la  vérité  qui  sera  encore  divine. lors  même 
que  par  malheur  les  rabbins  n'existeront  plus. 

D'autres  inspirations  généreuses  sont  inséparables  de  cet 
amour  du  vrai.  Persuadé  que  l'heure  approche  où  le  genre 
humain  sera  moins  divisé,  moins  trompé,  moins  affligé,  l'au- 
teur semble  écrire  pour  avancer  l'accomplissement  des  tems. 
Si,  en  traçant  l'histoire  du  mosaïsme  ,  il  cherche  à  éclairer, 
comme  il  le  dit  lui-même  ,  les  lois  par  les  faits,  et  les  faits  par 
les  lois ,  c'est  afin  de  montrer  dans  Moïse  le  génie  devançant 
les  siècles,  et  posant  solennellement  les  bases  sur  lesquelles 
nos  neveux  ne  tarderont  pas  à  relever  enfin  l'édifice  social  con- 
struit jadis,  dans  la  plupart  des  lieux,  avec  des  matériaux  trop 
mélangés. 

Tous  les  grands  principes  de  la  politique  ont  germé,  selon 
l'historien  de  Moïse,  dans  la  tète  de  ce  législateur  ;  et,  quant 
aux  meilleurs  maximes  de  morale,  il  ne  s'en  trouve  dans  les 
livres  du  christianisme  aucune  qui  ne  fît  partie  de  ceux  de 
David,  deSalomon,  d'Isaïe,  ou  bien  du  Penlateuque.  Soutenu 
par  la  sagesse  accordjée  aux  premiers  justes,  ou  par  l'énergie 
de  sa  propre  pensée,  Moïse  s'éleva  et  contre  la  superstition  des 
peuples,  et  contre  le  despotisme  des  castes,  en  évitant  même 
d'établir  celui  du  sacerdoce.  Conformément  au  plan  de  l'uni- 
vers, Moïse  a  fait  de  l'unité  l'objet  du  culte,  et  le  principe  de 
la  législation.  N'admettant  d'autre  souveraineté  que  celle  de 
Jchova/i,  et  toutefois  soumettant  le  sacrificateur  à  la  loi,  Moïse 


SCIENCES  MORALES.  67 

n'a  reconnu  pour  règle  suprême  que  l'avautage  public;  il  a 
donné,  par  cette  sorte  de  nomocralie  ,  une  impulsion  neuve  et 
une  physionomie  indélébile  aux  tribus  qu'il  avait  délivrées. 
Ce  qui  le  caractérise  lui-même,  selon  la  remarque  de  l'auteur, 
ce  qui  prouve  que  son  ame  était  grande,  c'est  qu'il  a  fait  du 
bonheur  de  tous  le  premier  objet  de  la  législation. 

Telle  est  la  pensée  fondamentale  développée  dans  cette 
histoire  des  institutions  hébraïques.  Mais,  quelque  juste  que 
puisse  être  l'idée  dont  on  est  occupé  long-tems,  si  elle  absorbe 
trop  l'attention,  le  désir  même  d'être  impartial  ne  garantira 
plus  de  toute  grave  inexactitude.  Mais  préoccupé,  le  lecteur 
trouvera  trop  hasardée  cette  double  assertion  que  le  livre  des 
Hébreux  est  en  honneur  chez  tous  les  peuples,  et  qu'il  ren- 
ferme les  notions  les  plus  anciennes  sur  la  civilisation  orien- 
tale. Une  note  justificative  à  cet  égard  n'eût  pas  été  superflue  : 
l'auteur  en  fait  de  si  instructives  et  de  si  judicieuses!  Prives 
de  ces  éclaircissemens  nouveaux ,  nous  accorderons  l'antériorité 
à  d'autres  livres,  et  particulièrement  à  ceux  que  des  mission- 
naires ont  cru  aussi  anciens  que  les  sanctuaires  de  Thèbes,  qui 
l'étaient  déjà  quand  on  bâtit  ceux  de  Memphis,  avant  l'époque 
du  Pentateuqnc. 

Quant  à  Moïse,  l'auteur  lui-même  partage  nos  scrupules. 
S'il  le  regarde  comme  ayant  réuni  mieux  que  nul  autre  la  pra- 
tique et  la  théorie,  et  comme  ayant  eu  «  l'esprit  le  plus  droit , 
le  plus  ferme,  le  plus  positif  qu'il  soit  permis  de  concevoir,  » 
il  ne  rapporte  que  pour  ne  pas  paraître  l'oublier  uu  mot  du 
livre  des  Nombres  sur  l'indulgence  de  Moïse.  C'est  un  des  pas- 
sages que  de  nos  jours  on  n'est  plus  certain  de  bien  com- 
prendre,  selon  la  prudente  observation  de  M.  Salvador.  Effec- 
tivement,  plusieurs  coups  d'Etat  des  plus  sévères,  et  dont  les 
gentils  ont  tiré  un  grand  parti,  rendent  extrêmement  embar- 
rassantes ces  expressions  :  Moyses  vir  mitissimus  super  omnes 
qui  morabantur  in  terra.  L'auteur  allègue  la  difficulté  des  teins  , 
ce  qui  explique  tout,  mais  seulement  jusqu'à  un  certain  point; 
<\\\  reste,  il  avoue  que  Moïse  pourrait  bien  avoir  payé  un  tribut 
aux  mœurs  de  son  siècle.  Mais,  qu'est-ce  que  l'influence  des 

5. 


£8  SCIENCES  MORALES, 

mœurs  populaires  sur  celui  qui  est  inspiré  d'en  liant?  Quoi  qu'il 
en  soit,  M.  Salvador  excuse  assez  bien  le  peuple  régénéré  qui 
de  ses  hôtes  d'Egypte  emporte  la  vaisselle;  mais  il  a  négligé 
de  dire  comment  il  faudra  s'v  prendre  pour  concilier  les 
vertus  et  les  éminens  services  d'Aaron  avec  l'aventure  du  veau 
d'or.  La  vertu  d'Aaron  aurait-elle  consisté  à  n'en  faire  qu'un, 
tandis  que  du  vivant  d'Élie  on  en  eut  douze,  chaque  tribu 
étant  bien  aise  d'adorer  sa  bête,  comme  dans  les  nomes  de 
l'Egypte? 

Dans  une  occasion  importante,  Moïse  renonce  à  son  pre- 
mier dessein  ;  le  voyant  impraticable,  il  prend  un  parti  très- 
différent.  On  peut  rester  un  homme  prodigieux ,  en  reconnais- 
sant assez  tôt  ses  erreurs;  mais  alors,  n'ayant  reçu  mission 
que  de  sa  propre  pensée,  on  n'accomplit  qu'une  œuvre  pro 
fane.  Peut-être  le  moderne  historien  des  Hébreux  n'est  il  pas 
éloigné  de  voir  seulement  dans  leur  législateur  un  grand 
homme  obéissant  à  la  voix  qui  impose  à  ses  pareils  de  mémo- 
rables travaux.  Mais  cela  même  suppose  des  occurrences  heu- 
reuses. Venu  quelques  siècles  plus  tard,  Moïse  n'eût  été  qu'un 
des  innombrables  prophètes  du  peuple  choisi.  Sans  doute, 
Numa,  Dracon,  Solon ,  durent  avoir  moins  de  peine  en  un 
sens,  comme  le  dit  l'auteur.  Mais  aussi  ils  ne  pouvaient  réaliser 
que  des  projets  assez  ordinaires.  Moïse  fut  mieux  secondé  par 
le  sort.  Qu'importe  la  difficulté,  pourvu  qu'elle  ne  soit  pas 
insurmontable?  Ce  que  la  fortune  peut  faire  de  plus  pour  nous, 
c'est  de  nous  placer  dans  des  lieux  où  il  y  ait  à  entreprendre 
quelque  chose  de  grand,  c'est-à-dire  d'utile  aux  nations.  Des 
tribus  à  qui  l'on  propose  de  sortir  de  la  servitude,  pour  aller 
occuper  une  terre  couverte  demiel  et  de  lait,  ne  doivent  pas 
être  très-difficiles  à  persuader.  Mais,  où  trouver  le  sol  de 
promission  ?  A  cet  égard,  Moïse  n'a  réussi  que  très  imparfai- 
tement :  ni  ce  peuple,  ni  ce  chef  peut-être,  n'étaient  faits  pour 
les  conquêtes.  Si  Moïse  eût  pu  se  rendre  maître,  par  exemple, 
de  l'Arabie  méridionale,  l'indépendance  d'Israël  eût  été  assurée 
pour  long-tems;  l'arche  et  le  temple  n'auraient  pas  successi- 
vement disparu.  Quel  que  soit  le  génie  d'un  homme,  ce  qu'il 


SCIENCES  MORALES.  69 

exécute  n'est  pas  ce  qu'il  désirerait,  niais  ce  que  les  circon- 
stances permettent  :  Moïse  a  subi  la  loi  commune,  et  n'en 
est  pas  moins  un  grand  personnage  historique. 

M.  Salvador  a  préféré  à  l'ordre  chronologique  celui  des 
matières,  parce  que  s'occupant  surtout  des  institutions  de 
Moïse,  il  avait  à  combattre  expressément,  et  en  s'appuyant  sur 
le  texte  même  de  ces  lois,  plusieurs  préventions  invétérées.  La 
première  partie,  intitulée  politique,  offre  d'abord  l'examen 
général  de  cette  législation  si  complète,  et  que  l'évêque  de 
Meaux  appelait  la  plus  belle  constitution  d'État  qu'on  eût 
jamais  vue.  Les  chapitres  suivans  sont  consacrés  aux  fondions 
législatives  dans  la  république  des  Hébreux,  aux  règles  pour 
le  maintien  de  la  division  des  propriétés  ,  aux  lois  pénales,  aux 
rapports  extérieurs,  à  ceux  de  la  vie  domestique,  aux  droits 
des  femmes,  et  aux  maximes  morales  sur  lesquelles  le  législa- 
teur a  le  plus  insisté.  Les  précautions  relatives  à  la  santé  pu- 
blique sous  le  ciel  de  la  Syrie,  et  les  cérémonies  du  culte  dans 
un  lieu  central,  afin  d'entretenir  long-tems  l'union  des  tribus-, 
terminent  celte  partie  beaucoup  plus  étendue  que  la  seconde. 
Néanmoins,  cette  dernière  est  aussi  d'un  grand  intérêt,  et  n'a 
pas  exigé  des  recherches  moins  assidues.  Sous  le  titre  de  phi- 
losophie, ou  réunion  de  la  sagesse  et  de  la  science  f horma  eu 
hébreu),  elle  embrasse  la  théologie  de  la  Bible  (ou  de  /niera , 
la  lecture),  celle  des  prophètes  et  des  sectes  principales,  les 
traditions  des  premiers  (ems,  et  enfin  l'idée  qu'on  s'était  formée 
des  messies  dans  Jérusalem, 

On  sait  que  le  bien  être  temporel^  h»  prospérité  terrestre 
des  descendons  d'Abraham  ,  a  été  l'unique  objet  delà  loi  écrite 
sur  le  Sinaï.  Selon  l'abbé  Fletrry-,  elle  prescrivait  seulement  la 
manière  la  plus  raisonnable  de  vivre  sur  la  terre.  M.  Salvador 
en  convient,  et  remarque  avec  raison  que  nul  législateur 
n'aurait  omis  par  une  simple  inadvertance  le  dogme  de  la 
vie  future.  Si  Moïse  n'en  parla  pas,  ou  ce  fui  à  dessein, 
supposition  peu  vraisemblable,  ou  cette  croyance  asiatique, 
ce  qui  surprendrait  aussi,  n'était  pas  encore  parvenue  dans  les 
sanctuaires  de  l'Egypte,  ou  enfin  Moïse  n'avait  connu  qu'une 


70  SCIENCES  MORALES. 

partie  de  la  doctrine  descendue  de  Thèbes  à  Memphis,  quoi- 
qu'il paraisse  avoir  été  lui-même  sacrificateur  dans  Héliopolis. 

Non-seulement  Israël  devait  être  heureux  sur  la  terre,  mais 
il  devait  y  rester  libre.  La  loi  même  dictée  par  Jehovah  n'est 
qu'une  sorte  de  pacte  avec  son  peuple,  qui  n'est  tenu  d'obéir 
qu'après  y  avoir  consenti ,  et  parce  qu'il  y  a  consenti  librement. 
Quelque  singulier  que  ce  fait  puisse  paraître  aux  yeux  de  ceux 
qui  n'annoncent  que  des  devoirs,  et  veulent  supprimer  tous  les 
droits,  c'est  un  point  établi  avec  force  dans  le  chapitre  où  il 
est  traité  de  la  loi  :  sans  méconnaître  le  génie  de  Bossuet,  l'au- 
teur lui  reproche  à  cette  occasion  de  n'avoir  pas  compris 
Moïse,  de  n'avoir  pas  voulu  admettre  ce  qui  ébranlait  le  sys- 
tème du  pouvoir  absolu,  et  d'être  tombé  dans  plus  de  contra- 
dictions que  les  partisans  de  ce  système ,  qu'ils  érigent  en 
doctrine  ,  n'en  ont  reproché  aux  philosophes. 

Les  prophètes ,  ou  les  voyons,  les  songeurs ,  qui  prirent  tant 
de  part  aux  vicissitudes  d'Israël,  n'y  étaient  pas,  comme  en 
Egypte,  une  division  de  la  caste  sacerdotale.  C'étaient  des 
hommes  indépendans  qui,  avec  plus  ou  moins  de  lumières  ou 
de  sincérité,  et  sans  autre  titre  qu'une  inspiration,  qu'on  était 
libre  de  leur  contester  en  les  appelant  de  faux  prophètes, 
censuraient  les  lévites  comme  les  autres  citoyens,  et  les  chefs 
du  peuple  comme  le  peuple  même.  Ils  faisaient  profession  de 
voir  juste,  non  moins  que  d'apercevoir  l'avenir.  Ils  avaient 
ordinairement  une  faculté  qui  a  vieilli  depuis,  selon  l'expres- 
sion de  l'auteur;  ils  faisaient  des  miracles,  mais  sans  que  ce, 
fût  un  privilège.  Chacun,  dans  son  faubourg,  pouvait  en  faire, 
ou  en  essayer  pour  son  plaisir,  sauf  à  être  puni  si  le  but  était 
jugé  contraire  à  la  loi.  Il  paraît  d'ailleurs  que,  même  alors,  il 
aurait  fallu  un  grand  talent  pour  soulever  le  peuple  au  moyen 
de  ces  prestiges  dont  le  gouvernement  voulait  bien  qu'on 
s'amusât.  Les  plus  fameux  d'entre  les  voyans  formaient  des 
disciples.  L'illustre  rabbin  Maimonide,  qui  a  nié  même  qu'on 
dût  voir  un  miracle  dans  le  succès  de  Josué,  exigeait  des  pro- 
phètes du  génie  et  de  la  grandeur  d'âme:  il  aura  sûrement 
mcouru  la  disgrâce  de  toute  cette  congrégation. 


SCIENCES  MORALES.  7  1 

Invités  à  respecter  autant  qu'il  était  possible  l'indépendance 
de  leurs  compatriotes,  les  Hébreux  préféraient  pour  un  travail 
servile  un  homme  de  race  étrangère;  mais  l'auteur  pense  qu'ils 
n'avaient  point  de  véritables  esclaves.  Quant  aux  serviteurs 
israéiites,  leurs  engagemens,  de  la  durée  de  six  années,  étaient 
pourtant  de  la  nature  de  ceux  que  les  domestiques  contractent 
en  Europe.  L'auteur  a  le  double  tort  de  ne  pas  s'apercevoir 
qu'ensuite  le  christianisme  ait  formellement  aboli  l'esclavage  , 
et  de  prétendre  que,  depuis  l'ère  philosophique,  on  a  plus 
avancé  sur  ce  point  en  quarante  ans,  qu'on  ne  l'avait  fait 
durant  dix-huit  siècles.  Chez  les  Hébreux,  Tannée  jubilaire 
affranchissait  de  toute  espèce  de  joug.  Si ,  beaucoup  plus  tard  , 
il  ne  fut  pas  d'années  jubilaires  pour  des  millions  de  nègres 
dans  nos  colonies,  c'était  sans  doute  un  des  bienfaits  de  la 
nouvelle  loi  :  elle  ne  pouvait  pas  affranchir  les  esclaves,  attendu 
que  sous  la  loi  chrétienne  assurément  il  n'y  avait  pas  d'esclaves. 
Eu  cessant  de  servir,  l'Israélite  recevait  quelques  brebis,  ou 
d'autres  dons;  mais  souvent  on  lui  avait  percé  l'oreille,  et  la 
domesticité  laissait  sa  marque,  comme  la  vanité,  en  d'autres 
pays,  attachait  ses  anneaux  auprès  du  cou  des  femmes. 

Dernièrement,  lorsqu'on  s'est  efforcé  de  remettre  dans  l'en- 
tière dépendance  du  clergé  l'acte  qui  constitue  la  famille,  on  a 
trop  affirmé  que  la  célébration  du  mariage  avait  été  dans  les 
attributions  des  prêtres  chez  tous  les  peuples.  Il  serait  malheu- 
reux que  Moïse  lui-même  eût  méconnu  ce  grand  principe...  Mais 
enfin  M.  Salvador  n'a  pas  trouvé  que,  dans  la  prétendue 
théocratie  des  Hébreux,  le  sacerdoce  intervînt  en  aucune 
manière,  soit  au  moment  du  mariage,  soit  à  celui  de  la  nais- 
sance ou  de  la  mort,  ou  même  de  la  circoncision,  sans  laquelle 
toutefois  on  ne  pouvait  être  membre  de  la  grande  famille 
d'Isaac. 

Toute  cette  organisation  civile  ou  politique  des  États  doit 
varier  selon  les  teins  ou  les  climats,  et  elle  dépend  aussi  des 
opinions  systématiques,  ou  inéinc  des  passions  du  législateur. 
Au  contraire,  la  morale  est  à  peu  près  la  même  en  tons  lieux; 
c'est  la  loi  imposée  sans  exception   à  l'espèce  humaine.  La 


72  SCIENCES  MORALES, 

morale  est  tellement  sûre,  tellement  égale,  dès  que  les  erreurs 
accidentelles  cessent  de  nous  troubler,  que  nos  institutions  les 
plus  opposées  à  d'autres  égards  se  bornent  à  la  modifier  fai- 
blement. Aussi,  la  théocratie  s'attache-t-elle  ,  dans  les  différens 
cultes,  à  présenter  comme  surtout  adorable  le  dogme  qui  a 
quelquefois  besoin  de  cette  recommandation.  Quant  à  la  mo- 
rale, on  la  néglige  pour  se  livrer  à  des  disputes  théologiques  ; 
apparemment,  on  sent  qu'elle  est  assez  belle  par  elle-même. 
Elle  fut  dans  les  livres  des  Juifs  ce  qu'elle  avait  été  précédem- 
ment, et  ce  qu'elle  fut  depuis  dans  d'autres  livres  sacrés.  Il 
avait  été  dit  dans  le  Cliu-king ,  et  il  a  été  dit  dans  le  Deuté- 
ronomc  :  Chacun  sera  responsable  de  ses  propres  fautes,  et  les 
enfans  ne  seront  pas  punis  pour  leurs  pères.  Jérémie  a  dit  et  il  a 
été  redit  depuis  :  Au  lieu  de  te  livrer  à  la  vengeance,  présente 
l'autre  joue  à  celui  qui  t'a  donné  un  souftlet.  Le  respect  pour 
les  vieillards  était  en  vigueur  sur  les  bords  du  Hoang ,  avant 
de  l'être  sur  ceux  du  Jourdain,  et  de  tout  tems  on  a  enseigné, 
vers  le  Gange,  l'humilité  qu'on  présente  ici  comme  un  pré- 
cepte autrefois  inconnu.  Celui  de  secourir  les  indigens  n'avait 
pas  été  oublié  de  Moïse.  Quand  ton  frère,  dit-il,  sera  tombé 
dans  la  pauvreté,  tu  le  soutiendras,  et  tu  feras  de  même  pour 
l'étranger.  Ne  diffère  point  de  donner  à  l'ouvrier  son  salaire  : 
qu'il  n'y  ait  jamais  auprès  de  toi  des  pauvres  abandonnés. 

La  vertu  n'était  pas  désintéressée  chez  Israël  ;  on  lui  en  a 
fait  un  sujet  de  reproche.  En  effet ,  l'abondance  et  le  conten- 
tement sur  la  terre  devaient  seuls  récompenser  l'accomplisse- 
ment de  la  loi  mosaïque.  Mais,  sous  quelle  discipline  est-on 
généralement  désintéressé?  Peut-on  l'être,  quand  on  aspire  aux 
joies  inexprimables  de  la  vie  future?  Pratiquer  le  bien  sans  une 
attente  heureuse,  ou  du  moins  sans  une  vague  espérance,  serait 
peut-être  au-dessus  de  l'homme,  et  ne  peut  jamais  être  exigé 
de  tout  un  peuple. 

Quelque  chose'  d'élevé  ou  d'infini,  comme  les  plus  pures 
doctrines  théosophiques,  manquait  à  la  législation  de  Moïse, 
et  pourtant  elle  ne  fut  pas  sans  grandeur.  Le  bien  de  toute  la 
nation  en  était  le  but  universel,  de  sorte  que  l'exercice  des 


SCIENCES  MORALES*  7  3 

fonctions  publiques  était  regardé  bien  moins  comme  une  pré- 
rogative que  comme  une  charge  imposée  par  le  devoir.  La 
simplicité  ou  la  franchise  caractérisait,  dit  l'auteur,  l'organi- 
sation sociale  des  adorateurs  de  Jehovah.  Aussi  l'hypocrisie 
fut-elle  rarement  au  nombre  des  vices  reprochés  à  Israël  par 
les  étrangers,  qui  du  reste,  il  faut  l'avouer,  paraissaient  peu 
prévenus  en  sa  faveur. 

Quel  inconvénient  secret  aura  empêché  que  cette  législation  , 
dont  les  effets  ont  été  si  durables,  en  eût  de  plus  heureux?  Le 
sol  de  la  Judée  était  ma!  choisi  :  manquant  de  limites  naturelles, 
il  exposait  à  de  fréquentes  invasions  les  tribus  peu  puissantes 
qui  l'occupaient.  Aussi  furent  elles  divisées  environ  six  siècles 
avant  l'ère  moderne,  et  tout-à-fait  dispersées  immédiatement 
après  la  mort  de  Barcokobas  ,  le  plus  courageux  de  leurs  faux 
messies.  Cependant,  celte  considération  ne  paraît  pas  suffisante 
pour  expliquer  une  sorte  d'opposition  entre  les  mœurs  qui  ont 
prévalu  chez  les  disciples  de  Moïse,  et  le  génie  de  sa  loi.  Il  est 
à  regretter  que  M.  Salvador  ne  se  soit  pas  proposé  cette  ques- 
fion  ;  mais  il  s'est  plus  attaché  à  combattre  les  erreurs  vulgaires 
sur  la  tendance  générale  du  mosaïsmc,  qu'à  examiner  si  pour 
la  plupart  des  générations  le  résultat  fut  aussi  bon  que  sem- 
blaient le  promettre  des  moyens  dont  l'ensemble  avait  tant  de 
force,  et  paraît  encore  si  louable.  On  peut  les  récapituler 
ainsi  :  l'adoration  de  l'Eternel,  présenté  toutefois  trop  exclusi- 
vement comme  le  dieu  d'Abraham  et  de  Moïse;  l'amour  du  pays 
(mais  surtout  de  la  race,  comme  peuple  choisi);  l'entière  sou- 
mission à  la  loi  ;  l'horreur  de  la  servitude,  et  celle  des  supersti- 
tions étrangères  ;  une  tolérance  formellement  recommandée, 
dit  l'auteur;  l'obligation  constante  de  rendre  le  bien  pour  Ii 
mal;  la  foi  du  serment;  le  respect  pour  les  femmes,  ainsi  que 
la  vénération  pour  les  pères,  les  vieillards,  les  magistats  (  et 
les  prophètes);  l'hospitalité  et  la  disposition  à  l'amitié;  une 
bienveillance  active ,  même  envers  les  étrangers;  enfin,  cette 
persuasion  si  encourageante,  qu'après  de  longs  revers  luira 
avec  éclat  le  jour  de  la  délivrance. 

Ces  infortunes,  cette  captivité  sur  les  bords  de  l'Euphratc  , 


74  SCIENCES  MORALES. 

la  perte  de  l'arche  ,  qui  disparut  dans  une  caverne,  et  enfin  la 
ruine  de  Sion  ,  suscitèrent  ou  entretinrent  chez  Israël ,  selon 
son  historien,  l'attente  de  quelques  libérateurs  qui,  semblables 
à  Cyrus,  rebâtiraient  le  tabernacle,  et  rendraient  à  Judas  un 
pays  riche  en  miel ,  en  lait  et  en  raisins.  Le  messie  est  encore 
attendu;  il  possédera  l'art  delà  guerre,  et,  après  ses  triom- 
phes, les  tribus  seront  en  paix  avec  toutes  les  nations.  Alors 
il  y  aura  de  bonnes  mœurs,  et  beaucoup  de  raison  ou  de 
droiture;  les  hommes  justes  s'assembleront,  et  le  peuple  se 
fera  une  idée  sage  de  la  Divinité.  Qu'on  juge  par  ce  peu  de 
mots  des  docteurs  d'Israël,  combien  est  encore  éloigné  le 
tems  du  messie  en  qui  ils  espèrent. 

L'auteur  aimerait  néanmoins  à  voir  dans  l'amélioration  de 
l'ordre  politique  en  Occident  un  signe  du  prochain  accomplis- 
sement de  ces  hautes  promesses.  Ce  n'est  pas  tout  ;  cette  légis- 
lation hébraïque  que  M.  Salvador  a  su  considérer  sous  un  point 
de  vue  imposant,  et  cette  persévérance  de  trente-trois  siècles, 
vont  être  couronnées  par  un  événement  plus  merveilleux  que 
tout  le  passé.  L'hypothèse  est  très-hardie  ;  il  ne  s'agit  de  rien 
moins  que  de  l'entière  réconciliation,  de  la  réunion  du  chris- 
tianisme et  de  l'israélisme.  Les  voyans  eux-mêmes  souriraient 
à  cette  sorte  de  conclusion  :  leurs  prédictions  se  trouveraient 
justifiées  tant  bien  que  mal,  et  on  n'en  demande  pas  plus. 
D'ailleurs,  ce  vœu  de  l'auteur  n'est  pas  moins  philosophique 
que  religieux.  Mais  pourquoi  l'islamisme  ne  signerait-il  pas 
aussi  le  traité?  Ne  reconnaît-il  pas  également  Abraham  et 
Moïse?  Si  Mohammed  n'a  pas  fait  de  miracles,  il  a  prié  l'ange 
Gabriel  de  parler  beaucoup,  dans  le  Coran,  de  ceux  de 
l'ancienne  loi.  De  plus,  les  Israélites  ayant  été  moins  souvent 
brûlés  vifs  par  les  vrais  croyans  que  par  les  soldats  de  Pierre 
l'ermite,  et  Jérusalem  étant  plus  près  de  la  Mecque  que  de 
Home,  l'accord  sera  plus  facile:  voilà  le  triple  pacte  auquel 
il  faudra  bien  que  les  Osmanlis  se  résignent.  L'islam  compte 
beaucoup  de  fidèles,  leurs  acclamations  ne  seront  pas  à  dé- 
daigner pour  les  en  fans  de  Jacob  plus  épars  que  nombreux. 
Alors    seulement    on    pourra    parler   du    repos   général   des 


SCIENCES  MORALES.  7  5 

esprits,  et  du  bonheur  de  C  humanité  entière.  A  la  vérité,  il 
restera  encore  la  moitié  des  peuples  du  globe ,  mais  ces  gens-là 
sont  si  loin  qu'il  n'y  a  pas  moyen  de  penser  à  eux  :  on  aura 
plutôt  fait  de  ne  reconnaître ,  selon  l'usage ,  d'autre  Orient  que 
l'Orient  occidental.  S. 

Vie  politique  et  militaire  de  Napoléon  ,  racontée 
par  lui-même  au  tribunal  de  César,  Alexandre  et 
Frédéric  (ij, 

Il  y  a  une  si  grande  opposition  entre  le  début  et  la  fin  de 
la  carrière  politique  de  Napoléon,  que  les  plus  profonds 
esprits  cherchent  à  expliquer  ce  contraste.  Se  déclara-t-il  pour 
la  révolution  par  penchant  ou  par  calcul  ?  Ses  premiers  pas 
furent-ils  dirigés  par  l'ambition  ou  guidés  par  le  patriotisme? 
Le  projet  qu'il  forma  de  s'emparer  du  pouvoir  fut-il  exécuté 
avec  une  dissimulation  profonde,  ou  bien  ne  fut-il  que  le  ré- 
sultat fortuit  et  graduel  des  circonstances?  Faut-il  regarder  les 
fautes  qu'il  commit  comme  des  erreurs  de  politique ,  ou  bien 
comme  des  égaremens  de  l'orgueil?  Peut-on  enfin  absoudre 
l'empereur  de  sa  tyrannie,  en  faveur  du  but  qu'il^se  proposait 
d'atteindre?  Voilà  le  grand  problème  sur  lequel,  depuis  qua- 
torze ans,  se  partagent  les  contemporains.  Sans  doute  nous 
sommes  encore  trop  près  des  événemens  mémorables  qui  ont 
marqué  le  règne  brillant  et  passager  de  Napoléon,  pour  être  à 
portée  de  les  bien  apprécier.  Ce  n'est  point  le  voyageur  frappé 
par  le  tonnerre  qui  raisonne  de  sang  froid  sur  les  causes  de  ce 
météore.  Mais,  quelque  imparfaits ,  quelque  passionnés  que 
soient  lesjugemens  portés  sur  cet  homme  extraordinaire-,  ils 
n'en  sont  pas  moins  attaehans.  Sa  vie  sera  toujours  un  sujet 
d'étude  où  les  moralistes,  les  hommes  d'Etat  et  les  militaires 
puiseront  des  exemples  à  l'appui  de  leurs  théories. 


(i)  Paris,  1827;  Ansdin.  j  \ol.in-S";  prix,  >>>  h.  ;Voy.  Rev.  Eue, 

I      KXXVI ,  p.    448.) 


76  SCIENCES  MORALES. 

Tous  les  ouvrages  publics  jusqu'ici  sur  Napoléon  n'ont  pohrt 
encore  entièrement  satisfait  la  curiosité  publique.  On  a  remarqué 
dans  ces  écrits  un  certain  nombre  de  révélations  propres  à  jeter 
un  grand  jour  sur  l'histoire  contemporaine;  mais,  rédigés  avec 
précipitation,  ils  offrent  trop  de  lacunes.  Il  était  réservé  à  l'au- 
teur de  Y  Histoire  critique  des  guerres  de  la  révolution  de  tracer  un 
tableau  plus  complet  de  la  vie  de  ce  grand  homme.  Déjà,  dans  cet 
important  ouvrage,  il  avait  posé  la  base  de  ce  monument;  il  lui 
était  moins  difficile  qu'à  tout  autre  de  l'achever.  Le  général  Jo- 
mini a  pensé,  en  homme  d'esprit,  devoir  s'écarter  de  la  route 
frayée  par  ses  devanciers  :  officier  général  au  service  de  Russie, 
il  lui  était  défendu,  sous  peine  de  voir  son  livre  à  l'index,  de  . 
s'exprimer  sur  plusieurs  questions  épineuses  avec  la  liberté  et 
l'énergie  qui  caractérisent  l'historien  impartial  et  philosophe. 
Son  héros  a  passé  des  transactions  trop  importantes  avec  les 
maîtres  qu'il  sert  maintenant  ;  il  a  eu  de  trop  grands  intérêts  à 
débatlre,  des  guerres  trop  sanglantes  à  soutenir  contre  eux, 
pour  que  l'auteur  osât  s'expliquer  sans  réserve.  Il  a  préféré 
laisser  parler  Napoléon.  Pour  cela,  il  n'a  eu  qu'à  recourir  à 
une  fiction.  Montesquieu  a  supposé  que  Sylla  rendait  compte 
de  sa  vie  à  Eucrate  ;  le  général  Jomini  suppose  que  Napoléon,  à 
son  arrivée  aux  Champs-Elysées,  raconte  la  sienne  à  Alexandre , 
à  César  et  à  Frédéric  ;  mais ,  sans  en  excepter  même  l'entrée 
en  scène  ,  il  n'y  a  aucune  comparaison  à  établir  entre  la  ma- 
nière des  deux  écrivains.  Montesquieu  peint  à  grands  traits 
le  caractère  du  dictateur  romain  ;  il  dévoile  avec  une  effrayante 
vérité  son  atroce  politique  ;  c'est  un  tableau  qui  attriste  et  at- 
tache à  la  fois ,  et  dont  il  reste  des  impressions  morales  qui 
rendent  le  despotisme  plus  odieux.  Tel  n'est  point  l'objet  que 
s'est  proposé  le  général  Jomini.  Séduit  par  les  qualités  bril- 
lantes de  Napoléon,  il  fait  l'apologie  de  la  plupart  de  ses  ac- 
tions, et  loin  de  blâmer  son  ambition,  il  s'efforce  de  la  pallier 
en  la  montrant  comme  une  condition  nécessaire  et  inséparable 
de  la  véritable  grandeur.  Du  reste,  si  l'on  regrette  au  premier 
coup  d'oeil  que  l'auteur  ait  condamné  ses  trois  auditeurs  au 
rôle  de  muets,  et  ôté  à  son  ouvrage  l'intérêt  d'une  composition 


SCIENCES  MORALES.  77 

dramatique  ,  à  mesure  qu'on  avance  dans  la  lecture  ,  on  recon- 
naît que  pour  développer  un  si  vaste  ensemble  de  conceptions 
politiques  et  militaires  ,  la  forme  qu'il  a  choisie  était  la  plus  con- 
venable. Si  son  livre  est  dépourvu  de  ces  agrémens  dont  abon- 
dent les  dialogues  de  Lucien  ,  de  Fontenelle  et  de  Voltaire  ,  on 
en  est  dédommagé  par  le  vif  intérêt  qui  se  rattache  aux  évé- 
nemens  dont  Napoléon  fut  pendant  quinze  ans  le  promoteur. 

Quoique  l'auteur  n'émette  en  politique  aucune  idée  neuve, 
qu'il  regarde  l'agrandissement  du  territoire  comme  le  but 
unique  vers  lequel  doivent  tendre  tous  les  cabinets ,  qu'une 
nation  ne  puisse,  suivant  lui,  prospérer  qu'aux  dépens  de  ses 
voisins,  préjugé  déplorable  et  contraire  à  toutes  les  notions  de 
l'économie  politique,  Napoléon  a  suivi  avec  tant  d'obstination 
ces  principes  erronés  ,  qu'on  est  bien  aise  de  l'entendre  sinon 
justifier,  du  moins  expliquer  cette  longue  série  de  traités  qui 
n'a  été  interrompue  que  par  des  batailles.  Le  général  Jomini 
n'a  parlé  du  gouvernement  intérieur  que  pour  faire  voir  que 
rien  n'échappait  à  son  héros.  Par  là  il  glisse  sur  les  actes  les 
plus  condamnables  de  Napoléon  ,  et  n'appelle  le  jugement 
d'Alexandre,  de  César  et  de  Frédéric  que  sur  deux  points ,  l'am- 
bition et  le  goût  des  expéditions  hasardeuses,  sur  lesquels  ils 
doivent  être  fort  iudulgens. 

La  division  de  l'ouvrage  est  conforme  à  son  objet  spécial. 
Un  ou  deux  chapitres  retracent  avec  précision  les  motifs  de 
chaque  guerre  et  les  principales  opérations  de  chaque  cam- 
pagne. L'auteur  s'arrête  peu  sur  les  premières  années  de  Na- 
poléon. Il  rend  compte,  en  un  seul  chapitre,  de  tous  les  évé- 
nemens  qui  ont  marqué  sa  vie  publique  jusqu'à  l'époque  où  il 
obtint  le  commandement  de  l'armée  d'Italie.  Pressé  de  rapporter 
des  événemens  plus  dignes  d'attention,  il  n'y  consacre  que  les 
premières  pages  :  et  c'est  à  tort  qu'il  en  emprunte  la  plus  grande 
partie  au  manuscrit  de  Sainte-Hélène,  car  le  général  Jomini 
était  assez  riche  de  son  propre  fonds  pour  s'en  dispenser. 

Les  campagnes  de  1796  et  de  1797,  l'expédition  d'Egypte  el 
la  campagne  de  1800,  sont  très-bien  présentées.  Mais,  pour  qui 
connaît  Y  Histoire  critique  des  guerres  de  la  révolution ,  ce  n'est 


-8  SCIENCES  MORALES, 

qu'un  abrégé  souvent  littéral  de  cet  ouvrage  ,  où  les  opérations 
de  Bonaparte  ont  déjà  été  rapportées  avec  une  rare  exactitude 
et  une  grande  profondeur  de  vues. 

Ce  n'est  qu'au  chapitre  vu,  qui  traite  des  événemens  écoulés 
depuis  la  paix  d'Amiens  ,  que  l'auteur  commence  réellement  à 
présenter  des  aperçus  nouveaux.  Arrêtons  nous-y  un  instant. 
La  France  de  i8o3  ne  ressemblait  plus  à  celle  de  1788'. 
Retrempées  par  la  révolution,  sa  force  et  son  industrie,  libres 
des  entraves  qui  les  avaienl  si  long-tems  comprimées,  prenaient 
déjà  leur  essor;  la  navigation  marchande  lui  promettait  de 
nombreux  matelots,  et  son  influence  sur  l'Espagne  et  l'Italie 
allait  être,  pour  le  commerce,  la  source  des  plus  précieux 
avantages.  Comment  douter  qu'elle  n'employât  cette  influence 
à  faire  exclure  des  marchés  de  ces  contrées  les  produits  de  l'in- 
dustrie anglaise ,  pour  y  substituer  les  siens ,  puisque  déjà  ils 
étaient  en  France  l'objet  de  règlemens  prohibitifs?  Telles 
étaient  les  préoccupations  du  cabinet  de  Londres  :  avec  un  gou- 
vernement si  habile,  une  population  industrieuse  et  une  base 
plus  large  en  Europe,  la  France,  se  disait- il,  remettra  bientôt 
en  doute  la  grande  question  de  la  prépondérance  maritime,  à 
laquelle  les  destinées  de  la  Grande-Bretagne  sont  intimement 
liées.  Il  est  urgent  de  s'opposer  au  mal  avant  cpi'il  ait  fait  plus 
de  progrès.  Ces  faits  étaient  trop  évidens  pour  ne  pas  amener 
une  rupture. 

Il  avait  été  stipulé  que  l'île  de  Malte  serait  remise  aux  che- 
valiers de  Saint-Jean-de- Jérusalem  ;  mais,  comme  elle  com- 
mande la  Méditerranée  ,  l'Anglelerre  n'eut  garde  de  s'en 
dessaisir.  Aux  réclamations  du  Premier  Consul ,  le  cabinet  de 
Londres  répondit  que  les  empiètemens  des  Français  en  Italie 
et  l'occupation  militaire  de  la  Hollande  légitimaient  sa  conduite. 
La  querelle  prit  un  caractère  d'aigreur  très  prononcé,  et  bien- 
tôt un  message  du  roi  Georges  au  parlement  annonça  la  reprise 
des  hostilités. 

En  brusquant  la  déclaration  de  guerre,  l'Angleterre  causa 
des  pertes  énormes  au  commerce  français;  mais  le  Premier 
Cousul  s'en  vengea,  en  faisant  arrêter  les  Anglais  qui  étaient 


SCIENCES  MORALES.  79, 

alors  en  Fiance.  Leurs  personnes  devaient  répondre  des  biens 
et  des  prisonniers  faits  sur  des  navires  qui  parcouraient  les 
mers  sur  la  foi  des  traités.  Bientôt,  en  représailles,  des  es- 
cadres bloquèrent  les  principaux  ports  de  France,  et  toute 
la  côte  depuis  Os  tende  jusqu'à  l'embouchure  de  la  Seine  fut 
déclarée  en  état  de  blocus.  Dès  lors,  ce  ne  fut  plus  une  guerre 
ordinaire  pour  l'Angleterre":  il  s'agissait  pour  elle  de  l'empire 
du  monde.  L'état  de  ses  finances  et  de  son  industrie  exigeait, 
sous  peine  de  mort,  qu'elle  conservât ,  avec  le  monopole  et 
l'empire  des  mers,  la  possession  de  l'Inde  et  des  colonies 
d'Amérique.  La  perspective  de  la  France  était  moins  effrayante. 
A  la  vérité,  dès  le  commencement  des  hostilités ,  ses  rela- 
tions maritimes  furent,  pour  ainsi  dire,  anéanties;  mais  la 
révolution  ayant  déplacé  toutes  les  fortunes  ,  tous  les  inté- 
rêts ,  les  capitaux  n'avaient  pas  encore  pris  de  direction 
prononcée.  La  grande  division  introduite  dau»s  les  propriétés 
par  la  vente  des  biens  nationaux  avait  donné  aux  campagnes 
un  degré  d'activité  inconnu  jusqu'alors,  et  l'agriculture  em- 
ployait utilement  les  capitaux  surabondans  ailleurs.  La  dette 
publique  était  presque  nulle;  enfin,  les  relations  de  la  Répu- 
blique avec  la  Hollande,  l'Espagne  et  l'Italie,  lui  ouvraient  de 
précieux  déboucliés  dans  ces  contrées,  et  les  avantages  qu'elle 
en  retirait  étaient  assez  considérables  pour  lui  permettre  d'at- 
tendre patiemment  la  création  de  la  marine  qui  lui  ouvrirait 
le  chemin  de  ses  anciennes  colonies. 

Napoléon  songea  à  frapper  l'Angleterre  au  cœur,  en  opérai) I 
une  descente.  Plus  de  2,000  chaloupes  canonnières  ou  bateaux 
plats  furent  construits  à  grands  frais  dans  tous  les  ports  de  Hol- 
lande et  de  France.  Cent  vingt  mille  fantassins,  douze  mille  cava- 
liers, huit  mille  dragons,  quatre  mille  canotmiers,  furent  réunis 
sur  les  côtes  de  l'Océan,  entre  Zeist  et  Montreuil.  Ces  arméniens 
formidables  donnaient  à  croire  que  le  Premier  Consul  allait 
mettre  ui\  terme  à  la  lutte  par  un  coup  d'éclat.  Voulait-il  réel- 
lement exécuter  une  descente  en  Angleterre?  i.<  général  Jo- 
mioi  résout  la  question  affirmativement,  ei  il  attribue  l'ajour- 
nement indéfini  de  l'expédition    aux  fausses  manœuvres   d 


8o  SCIENCES  MORALES. 

l'amiral  Villeneuve.  Mais,  en  supposant  que  la  traversée  eût 
pu  se  faire  heureusement,  au  milieu  des  flottes  anglaises  qui 
couvraient  la  Manche,  la  prudence  autorisait-elle  à  laisser 
derrière  soi  la  France  en  butte  à  toutes  les  haines  du  conti- 
nent ?  et  quel  espoir  raisonnable  de  succès  serait-il  resté  à  une 
armée  qui,  dès  le  jour  de  son  débarquement,  lancée  au  milieu 
d'une  population  exaltée  par  le  patriotisme  ,  se  fût  trouvée  en 
même  tems  séparée  de  sa  base ,  et  sans  espoir  d'en  recevoir  à 
tems  des  renforts  et  des  munitions?  Quoi  qu'il  en  soit,  l'avan- 
tage d'isoler  l'armée  de  la  nation  ,  de  lui  inculquer  des  maximes 
impériales  ,  de  la  rompre  à  la  discipline  et  à  la  vie  des  camps, 
était  trop  évident  pour  douter  qu'il  ait  échappé  à  Napoléon. 
Il  ne  nous  a  point  fait  cette  confidence;  mais  on  peut  lui  déro- 
ber ce  secret.  Le  camp  de  Boulogne  a  formé  l'armée  qui  mit 
en  deux  campagnes  l'Europe  à  ses  pieds. 

A  ces  formidables  préparatifs,  l'Angleterre  opposa  ses 
vaisseaux,  la  force  de  son  gouvernement  constitutionnel  et 
l'esprit  public  qui  animait  toutes  les  classes  de  la  nation.  Tout 
faire  pour  empêcher  la  France  de  se  créer  une  marine ,  la 
retenir  prisonnière  sur  ses  rivages  en  bloquant  ses  ports  avec 
des  escadres  supérieures  au  nombre  des  vaisseaux  qu'ils  con- 
tenaient, et  concentrer  définitivement  entre  les  mains  de  la  na- 
tion tous  les  bénéfices  du  commerce  colonial,  afin  d'en  tirer 
l'argent  indispensable  aux  frais  de  la  guerre  :  tel  fut  le  plan  que 
Pitt  adopta.  Il  y  joignit  bientôt  le  système  des  coalitions  conti- 
nentales. En  suscitant  à  la  France  des  guerres  acharnées,  ce 
ministre  se  flattait  de  faire  tomber  sur  les  vaincus  le  poids  de 
l'irritation,  de  la  haine  et  de  l'ambition  des  souverains.  Dans 
ses  calculs  machiavéliques,  il  comptait  que  la  force  déciderait 
de  tout  comme  dans  les  tems  de  barbarie  II  avait  résolu  de 
rayer  la  France  de  la  carte  de  l'Europe,  et  il  se  flattait  de  réunir 
contre  elle  toutes  les  animosités,  tous  les  intérêts,  si  elle  sortait 
victorieuse  d'une  première  épreuve,  et  d'éloigner  à  jamais  la 
lutte  corps  à  corps.  C'était  tailler  la  besogne  en  grand,  et  tirer 
de  la  situation  des  puissances  continentales  et  des  faiblesses  de 
leurs  souverains  des  résultats  d'une  incroyable  portée. 


SCIENCES  MORALES.  Si 

Pendant  que  l'empereur  des  Français  faisait  manœuvrer  ses 
troupes  dans  les  camps  de  Boulogne  et  de  Montechiaro,  une 
formidable  tempête  grondait  dans  le  nord.  La  Russie,  l'Au- 
triche et  la  Suède  s'unirent  à  l'Angleterre  pour  accomplir  les 
desseins  du  ministère  britannique.  La  guerre  éclata  :  l'Autriche 
fut  envahie,  et  la  victoire  d'Austerlitz ,  en  terminant  la  cam 
pagne  de  i8o5  ,  rompit  le  noeud  de  la  triple  alliance.  La  Cour 
de  Vienne  humiliée  acheta  la  paix  par  le  sacrifice  d'une  partie 
de  ses  États.  Peu  de  mois  après  la  Prusse  arma  à  son  tour  contre 
la  France;  et  si  elle  ne  fut  pas  plus  heureuse  que  l'Autriche, 
au  moins  avait-elle  plus  de  motifs  qu'elle  de  tenter  la  chance 
des  combats. 

Toutefois,  Napoléon  s'aperçut  que  ses  victoires  n'avaient 
porté  à  l'Angleterre  que  de  faibles  atteintes;  il  dirigea  ses  coups 
vers  le  seul  endroit  qui  fût  à  sa  portée,  le  commerce  européen. 
Alors  fut  promulgué  le  fameux  décret  de  Berlin ,  par  lequel 
toute  relation  entre  la  Grande-Bretagne  et  les  contrées  sou- 
mises à  l'influence  française  était  défendue.  Ce  décret  forma  , 
avec  les  corollaires  qu'on  en  tira  par  la  suite,  l'ensemble  de 
l'opération  politique  connue  sous  le  nom  de  système  contbïen  - 
tal.  L'empereur  de  Russie  ayant  accédé  à  Erfurt  à  ses  princi- 
pales dispositions,  l'Europe,  comme  l'Angleterre,  ne  tarda  pas 
à  en  ressentir  les  cruels  effets. 

Sous  le  rapport  du  droit  et  de  la  convenance  politique,  l'état 
de  blocus  rigoureux  auquel  l'Angleterre  avait  soumis  la  France, 
la  juridiction  arbitraire  qu'elle  exerçait  envers  les  neutres,  jus- 
tifiaient peut-être  la  dureté  des  décrets  impériaux  ;  et  le 
commerce  français,  auquel  la  mer  restait  interdite,  allait  pro- 
bablement s'enrichir  des  commandes  qu'il  serait  désormais 
impossible  d'adresser  à  Manchester  ou  à  Birmingham.  Mais,  si 
ces  motifs  se  réunissaient  pour  atténuer  en  France  le  mal  causé 
par  l'interruption  des  échanges,  l'empereur  affecta  de  croire 
qu'il  n'en  était  pas  de  même  dans  le  reste  de  l'Europe,  et  ce 
fut  là  son  erreur  :  une  confiance  sans  bornes  dans  une  cause 
toute  continentale  ne  put  faire  résigner  1rs  peuples  à  souffrir 
des  privations  que  la  domination  française  aggravait  encore 
t.  xi-. —  Octobre  1828. 


82  SCIENCES  MORALES. 

par  toutes  sortes  d'avanies.  D'ailleurs,  Napoléon  se  garde  bien 
d'avouer  que,  dans  son  impatience,  il  sacrifia  au  but  du  mo- 
ment un  avenir  qu'il  reculait  de  jour  en  jour.  La  nécessité  de 
se  procurer  l'argent  nécessaire  pour  alimenter  la  guerre  l'en- 
gagea à  violer  le  système  continental  et  à  rompre  de  ses  propres 
mains  les  mailles  les  plus  fortes  du  filet  sous  lequel  il  voulait 
retenir  l'Angleterre.  Faisant  un  honteux  trafic  des  licences, 
seul  acheteur,  seul  vendeur,  le  gouvernement  impérial  vit  par- 
cette  spéculation  entrer  plus  de  numéraire  dans  ses  coffres 
qu'aucune  des  victoires  remportées  précédemment  n'en  avait 
versé  à  titre  de  tribut.  L'industrie  européenne  ne  reçut  pas 
d'encouragement  de  cet  état  de  choses  ,  et  l'Angleterre  échappa 
à  la  ruine  dont  elle  était  menacée. 

Jusqu'à  l'époque  de  l'expédition  de  Russie,  Napoléon  eut  à 
sa  disposition  assez  de  moyens  pour  triompher  de  l'Angleterre  : 
mais  il  ne  sut  pas  toujours  les  bien  employer,  ni  contenir  son 
ardeur.  Au  lieu  d'encourager  la  coui'se  et  de  donner  tous  ses 
soins  à  la  création  d'une  marine,  il  accumula  guerre  sur  guerre. 
C'était  peu  pour  lui  d'avoir  envahi  l'Espagne  avant  d'avoir  mis 
l'Autriche  hors  d'état  de  lui  nuire;  il  déclara  la  guerre  à  la 
Russie  avant  que  la  Péninsule  fût  pacifiée. 

La  chute  de  l'empire  des  tzars  était  certainement  nécessaire 
pour  compléter  le  système  de  domination  de  Napoléon  ;  mais 
je  suis  loin  de  convenir  avec  lui  de  l'utilité  de  ce  résultat.  Sans 
doute  le  colosse  russe  pèse  sur  le  continent;  mais  le  meilleur 
moven  de  le  retenir  dans  de  justes  limites  était  de  laisser  libres 
et  fortes  les  puissances  qui  l'avoisinent.  Napoléon,  en  attaquant 
la  Russie,  fut  ébloui  par  sa  haute  fortune  :  il  était  parvenu 
par  la  prospérité  à  ce  degré  de  confiance  où  l'on  voit  la  vérité 
beaucoup  plus  dans  la  concordance  de  ses  propres  idées  entre 
elles  que  dans  leur  rapport  exact  avec  les  choses;  et,  d'après 
ses  aveux,  il  échoua  plus  peut-être  par  la  manière  dont  il 
combina  ses  opérations ,  que  par  la  résistance  que  lui  oppo- 
sèrent les  hommes  et  les  élémens. 

La  campagne  de  i8i3,  dans  laquelle  les  Français  furent  chas- 
sés de  l'Allemagne,  préluda  au  triomphe  de  l'Angleterre.  La 


.  SCIENCES  MORALES.  83 

campagne  d'hiver  de  1814  en  France  semble  n'avoir  inspire 
à  Napoléon  les  plus  savantes  conceptions ,  que  pour  donner 
à  sa  chute  l'éclat  de  ses  premières  campagnes;  et  Paris,  cette 
superbe  capitale  dans  laquelle  depuis  tant  d'années  s'allumaient 
les  foudres  qui  allaient  embraser  le  monde ,  vit  à  son  tour 
flotter  des  drapeaux  étrangers  dans  son  enceinte. 

Le  triomphe  de  l'Angleterre  replaça  les  Bourbons  sur  le 
trône  de  leurs  ancêtres  ;  mais  les  fautes  d'un  esprit  de  parti 
étroit  et  aveugle  ramenèrent  Napoléon  aux  Tuileries.  La  haine 
récente  et  générale  que  son  despotisme  avait  allumée  arma 
bientôt  contre  lui  tous  les  souverains  auxquels  son  retour  de 
l'exil  ne  laissait  plus  d'espoir  de  paix.  Il  succomba  enfin  à 
Waterloo,  laissant  cette  France  qui  lui  avait  fait  de  si  grands 
sacrifices  en  butte  au  ressentiment  et  à  la  vengeance  de  ses 
ennemis.  Là  se  termine  la  tâche  du  général  Jomini;  il  épargne 
à  ses  lecteurs  le  spectacle  de  ce  grand  homme  subissant  le  sup- 
plice de  Prométhée  sur  un  rocher  de  l'Atlantique. 

Deux  points  de  vue  dominent  dans  cet  important  ouvrage  : 
l'amour  du  pouvoir  absolu  et  la  haine  de  l'Angleterre.  C'étaient 
les  seuls  que  la  position  personnelle  de  l'auteur  lui  permissent 
d'adopter,  sans  porter  ombrage  à  la  censure  russe.  Il  établit 
que  la  prospérité  des  empires  dépend  moins  de  la  libéralité  des 
institutions  intérieures  que  de  leur  politique  à  l'égard  des 
puissances  voisines.  On  ne  saurait  proclamer  plus  franchement 
le  principe  d'intervention  toujours  si  funeste  au  faible.  Le 
général  Jomini  ne  manque  jamais  de  raisons  pour  justifier  les 
entreprises  de  Napoléon.  S'il  désobéit  au  Directoire,  c'est  pour 
la  pins  grande  gloire  de  la  République.  S'il  saisit  les  rênes  du 
gouvernement ,  c'est  pour  délivrer  la  nation  de  l'anarchie. 
Casse-t-ilîe  tribunat ,  c'est  pour  simplifier  les  ressorts  de  son 
gouvernement.  C'est  ainsi  qu'il  colore  toutes  ses  entreprises 
contre  les  libertés  publiques.  D'un  autre  côté,  tous  les  actes  de 
sa  politique  extérieure  sont  la  conséquence  du  système  opposé  à 
l'Angleterre  :  c'est  ainsi  que  s'expliquent  la  guerre  d'Espagne  , 
celle  de  Russie,  la  réunion  des  divers  Etats  d'Italie,  l'incorpora- 
tionde  la  Eïollandcel  de  Hambourg  à  l'empire  ;  en  un  mot,  tous 

G. 


84  SCIENCES  MORALES, 

les  envahissemens  successifs  qui  entraient  dans  son  plan  de  do- 
mination universelle.  Les  raisonnemens  de  l'auteur  à  cet  égard, 
plus  spécieux  que  solides,  méritent  cependant  d'être  entendus. 
Ils  jettent  un  grand  jour  sur  la  politique  impériale,  et  je  ne 
serais  pas  étonné  qu'il  en  ait  puisé  les  bases  dans  les  com- 
munications confidentielles  d'un  ministre  de  Napoléon. 

Certes,  peu  de  monarques  ont  fait  la  guerre  pour  le  seul 
plaisir  de  la  faire.  Quand  Louis  XIV  portait  le  fer  et  la  flamme 
en  Hollande  pour  se  venger  des  insultes  d'un  gazetier,  il  croyait 
sans  doute  qu'il  importait  à  l'honneur  de  la  France  qu'on  n'in- 
sultât pas  impunément  le  chef  de  l'État.  Ce  motif  a-t-il  suffi 
pour  l'absoudre?  De  même,  dans  ces  luttes  sanglantes  où  le 
vide  des  résultats  atteste  la  fausseté  des  vues,  Napoléon  allègue 
des  idées  de  grandeur  et  de  gloire ,  comme  si  la  véritable  gloire 
des  armes  ne  consistait  pas  à  les  rendre  utiles  à  la  patrie  ! 

Mais  la  partie  del'ouvrage  qu'on  ne  lira  pas  sans  éprouver  une 
véritable  illusion,  c'est  le  récit  des  opérations  militaires.  C'est 
bien  Napoléon  lui-même  qui  raconte  ses  exploits.  La  relation 
qu'il  en  fait  aux  Champs-Elysées  est  supérieure  même  à  celle 
que  les  généraux  Montholon  et  Gourgaud  ont  recueillie  de  sa 
bouche  à  Sainte-Hélène.  En  effet ,  ici  c'est  un  prisonnier  qui 
dicte  de  mémoire  et  avec  humeur  ses  commentaires  ;  mais 
devant  Alexandre  ,  César  et  Frédéric  ,  toutes  les  petites  consi- 
dérations disparaissent.  C'est  le  premier  capitaine  de  l'Europe 
moderne  qui  explique  ses  campagnes,  et  il  n'omet  rien  de  ce 
qui  peut  metire  d'aussi  bons  juges  en  état  d'apprécier  la  vigueur 
de  son  génie.  Jamais  relation  de  guerre  ne  sera  plus  attachante , 
plus  instructive,  plus  féconde  en  leçons.  Aussi  sommes-nous 
fondé  à  croire  que,  sous  ce  rapport,  l'ouvrage  du  général 
Jomini  sera  recherché  par  tous  les  militaires. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  le  langage  prêté  à  Napoléon 
était  conforme  à  l'esprit  qui  avait  probablement  présidé  à  ses 
relations  diplomatiques.  Pour  mettre  nos  lecteurs  à  même  d'en 
juger,  nous  leur  indiquerons  spécialement  le  chapitre  vu,  où 
l'auteur  expose  les  maximes  de  Napoléon  en  matière  de  gou- 
vernement; le  chap.  ix,  où  il  développe  ses  idées  sur  une  puis- 


SCIENCES  MORALES.  85 

sauce  fédérative;  le  xi,  où  il  pose  les  bases  du  système  con- 
tinental. Nous  leur  conseillons  aussi  de  lire  les  premières  pages 
du  chapitre  xix ,  cpii  commence  à  la  première  période  de  la 
campagne  de  181 3,  ainsi  que  celles  du  chap.  xxi  où  il  expose  les 
raisons  qui  firent  refuser  à  l'empereur  l'ultimatum  de  Châtillon. 

Si  l'espace  ne  nous  manquait,  nous  aurions  prouvé,  par  des 
citations,  avec  quelle  sagacité  la  partie  diplomatique  est  trai- 
tée, quoique  défectueuse  dans  son  ensemble,  par  suite  du  plan 
bien  visible  de  l'auteur  de  rehausser  son  héros  sans  blesser 
les  opinions  et  les  passions  des  Russes. 

Cependant,  malgré  le  soin  qu'a  mis  le  général  Jomini  à 
caresser  la  vanité  de  cette  nation ,  en  exagérant  même  ses 
qualités  belliqueuses ,  comme  il  a  élevé  quelques  doutes  sur  la 
bonne  foi  des  souverains  qui  ont  violé  les  capitulations  de 
Dresde  et  de  Dantzig,  c'en  a  été  assez  pour  l'obligera  faire 
une  amende  honorable.  D'abord  ,  en  lisant  l'article  qui  a  été 
inséré  dans  les  journaux  de  Berlin  et  de  Francfort ,  nous  avons 
cru  qu'effectivement  l'auteur  avait  été  victime  d'un  abus  de 
confiance;  mais,  en  comparant  ce  désaveu  avec  la  lettre  in- 
sérée dans  le  Journal  des  Sciences  militaires  du  mois  de  mars 
dernier,  et  avec  les  sept  ou  huit  cartons  qu'elle  annonce  , 
nous  avons  été  convaincu  que  l'ouvrage  portait  son  cachet, 
et  que  le  général  Jomini  est  seul  responsable  du  bien  et  du  mal 
qu'il  renferme. 

Mémoires  historiques  et  militaires  sur  les  événe- 
mens  de  la  Grèce,  depuis  1822  jusqu'au  combat 
de  Navarin  ;  par  Jourdain  ,  capitaine  de  frégate  de 
la  marine  royale  ,  colonel  au  service  du  gouvernement 

grec(i). 

Ce  n'est  ici  l'ouvrage  ni  d'un  historien  ni  d'un  publiciste; 
on  y  chercherait  vainement  le  plan  d'une  composition  litté- 

(1)  Paris,  i8s8;  Bi  issot-Tliivars  ,  rue  de  l'Abbaye.  n°  14.  2  vol. 
in-8°do  ij-3i3e1  /»fi  .'1  pages,  avec  quelques  lithographies"}  prix,  1 5  fr. 


86  SCIENCES  MORALES, 

raire,  cette  savante  ordonnance  qui  dispose  les  niasses ,  dis- 
tribue les  détails,  classe  les  faits  de  manière  à  produire  une 
certaine  impression,  cette  pensée  profonde  qui  domine  un 
vaste  sujet  et  conduit  le  lecteur  à  un  but  annoncé  dès  l'abord  : 
c'est  tout  simplement  le  journal  d'un  homme  qui  a  vu  et  qui 
a  noté  les  événemens  qui  se  sont  passés  sous  ses  yeux.  Il  met 
peu  d'ordre  dans  ses  récits;  et  comme  la  plupart  des  témoins 
oculaires  qui  se  persuadent  qu'on  doit  les  comprendre  facile- 
ment, il  raconte  avec  quelque  confusion  des  choses  qui  sont 
fort  claires  pour  lui-même.  Mais  si  le  livre  de  M.  Jourdain  n'est 
pas  une  histoire,  c'est  un  recueil  de  matériaux  historiques  qui 
doit  inspirer  un  vif  intérêt,  dans  un  moment  où  la  Grèce 
est  l'entretien  de  toute  l'Europe,  et  qui  sera  consulté  par  les 
hommes  qui  écriront  un  jour  les  annales  de  cette  illustre  con- 
trée, de  sa  lutte  mémorable,  et  de  la  régénération  qui  doit  en 
être  le  glorieux  résultat.  «Tels  sont  les  événemens  qui  se  pas- 
sèrent sous  mes  yeux  pendant  mon  séjour  sur  la  terre  classique 
de  la  gloire  et  de  la  liberté,  dit  M.  Jourdain  ,  à  la  fin  de  son 
livre.  J'ai  cru  devoir  me  borner  au  récit  de  ceux  auxquels  je 
pris  part ,  et  dont  je  fus  témoin  oculaire.  »  C'est  par-là  surtout 
que  ce  livre  mérite  d'être  distingué;  c'est  par- là  qu'il  doit 
piquer  la  curiosité  du  lecteur  trop  souvent  trompé  par  les 
auteurs  qui  écrivent  sur  la  foi  des  autres,  et  qui,  au  lieu  de 
souvenirs  originaux,  ne  donnent  que  des  copies  de  souvenirs. 
M.  Jourdain  aurait  pu  faire  comme  eux  ;  il  a  eu  le  bon  esprit 
de  ne  pas  les  imiter.  «  Je  donne  dans  le  cours  de  mon  voyage, 
dit-il,  quelques  détails  sur  Athènes  et  sur  sa  citadelle.  Que 
pourrais-je  ajouter  à  tout  ce  que  les  voyageurs  ont  dit  de  cette 
ancienne  capitale  de  la  civilisation?  Objets  d'un  intérêt  tou- 
jours nouveau,  et  de  nombreuses  investigations,  ses  débris, 
ses  temples,  son  Partbénon,  son  beau  ciel,  sa  situation  actuelle, 
et  les  faibles  rapports  que  les  mœurs  de  ses  habitans  présentent 
encore  avec  les  moeurs  des  Athéniens  contemporains  d'Alci- 
biade  et  de  Socrate,  ont  été  décrits  trop  souvent  pour  que  je 
puisse  me  permettre  de  revenir  sur  ce  sujet.  »  M.  Jourdain  a 
Youlu  être  à  la  fois  plus  neuf  et  plus  utile;  il   décrit  les  lieux 


SCIENCES  MOllALES.  S 7 

en  homme  de  guerre  plutôt  qu'en  simple  voyageur;  ii  les  con- 
sidère sous  le  point  de  vue  de  l'attaque  et  de  la  défense;  il 
cherche  quel  parti  on  en  peut  tirer  dans  la  lutte  qui  est  aujoui- 
d'hui  engagée,  et  cette  particularité  doit  recommander,  surtout 
en  ce  moment  et  aux  yeux  des  militaires  ,  un  ouvrage  qui  se 
recommande  d'ailleurs  à  toutes  les  classes  de  lecteurs  par  le 
récit  de  faits  intéressans  dont  quelques-uns  sont  pour  la  pre- 
mière fois  publiés. 

La  position  militaire  de  PCauplie  (Napoli  de  Romanie),  l'état 
de  ses  fortifications,  la  configuration  des  terrains  qui  l'envi 
ronnent,  attirent  d'abord  l'attention  du  philhellène;  il  décrit 
ensuite  les  diverses  circonstances  qui  se  réunissent  pour  faire 
deCorinthe,  au  moyen  de  quelques  constructions  militaire; 
peu  dispendieuses,  l'un  des  emplacemens  les  plus  convenables 
qu'on  puisse  désirer  pour  établir  une  ville  maritime.  II  s'oc- 
cupe avec  détail  des  fortifications  d'Hydra  et  d'Ipsara.  Lepoit 
Thivery,  qui  fut  jadis  l'arsenal  desVénitiens,  est,  selon  M.  Joui- 
dain,  un  des  plus  beaux  qu'on  puisse  voir,  et  recevrait  aubesoin 
les  plus  gros  vaisseaux  de  ligne:  notre  auteur  indique  les  travaux 
qu'on  pourrait  entreprendre  pour  v  creuser  des  bassins  et  y 
établir  des  chantiers  de  construction.  Il  donne  les  mêmes  dé- 
tails sur  le  poi  t  Kelly  ou  Bizati,  situé  en  face  de  l'île  de  Spezzia, 
et  qui,  par  sa  position,  commande  l'entrée  et  la  sortie  du  golfe 
i!e  tfapoli  de  Romanie.  M.  Jourdain  explique  comment  0,1 
pourrait  fortifier  le  port  de  Syra,  de  manière  à  le  rendre  im- 
prenable par  terre  comme  par  mer,  et  quels  travaux  mettraient 
Navarin  en  état  de  soutenir  un  long  siège.  Athènes,  dont  ou 
pourrait  faire  une  ville  magnifique  et  bien  fortifiée,  le  Pirée, 
qui  pourrait  devenir  un  très-bon  port,  la  montagne  du  Pliaièn  , 
poste  militaire  excellent  ,  auquel  il  ne  manque  qu'une  forteresse 
pour  battre  la  plaine  et  la  mer  et  défendre  l'approche  du  Ti- 
rée, figurent  au  premier  rang  dans  les  plans  stratégiques  de 
notre  philhellène,  qui,  du  reste,  apporte  un  soin  particulier  à 
considérer  tous  les  autres  lieux  qu'il  visite  sous  le  point  de 
vue  militaire,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  remarqué. 

Comme  l'auteur  m;  décrit  (pie  les  lieux  qu'il  .1  vus,  de  même 


88  SCIENCES  MORALES, 

il  ne  juge  que  les  hommes  qu'il  a  connus  personnellement.  Il 
faut  avouer  que  ce  n'est  pas  toujours  une  raison  pour  les  bien 
juger  :  les  relations  personnelles  ont  cet  inconvénient,  qu'elles 
nous  portent  quelquefois  à  apprécier  avec  prévention  les 
hommes  selon  les  rapports  agréables  ou  fâcheux  que  nous  pou- 
vons avoir  eus  avec  eux  :  il  est  peu  de  caractères  qui  sachent 
se  soustraire  entièrement  à  cette  impression.  Aussi,  quand  il 
s'agit  de  personnages  historiques,  les  témoignages  divers  doi- 
vent être  comparés  entre  eux  et  rapprochés  des  faits  authen- 
tiques, qui  sont  en  définitive  les  meilleurs  arbitres  de  la  re- 
nommée des  hommes  appelés  devant  le  tribunal  de  la  postérité. 
Un  assez  grand  nombre  de  personnages  dont  le  nom  est  pour 
jamais  lié  à  la  révolution  de  l'Hellade  figurent  dans  les  mé- 
moires de  M.  Jourdain;  les  héros  et  les  traîtres,  le  génie  et 
l'incapacité  y  sont  appréciés  tour  à  tour.  Si  l'on  n'adopte  pas 
aveuglément  les  opinions  de  M.  Jourdain  sur  cette  foule  de 
généraux,  de  marins,  d'hommes  d'État,  de  magistrats  dont  les 
actions  sont  jugées  par  lui ,  son  témoignage  du  moins  sera 
écouté,  et  servira  aux  jugemens  de  l'histoire. 

Il  n'est  point  de  livre  sur  cette  époque  de  l'histoire  de  la 
Grèce  qui  ne  réveille  dans  l'âme  du  lecteur  de  douloureuses 
sensations.  C'est  un  spectacle  bien  triste  que  celui  de  toutes 
ces  dissentions  intestines,  de  ces  jalousies,  de  cet  égoïsme , 
qui  ont  retardé  et  plus  d'une  fois  compromis  l'affranchissement 
de  la  Grèce.  A  ce  manque  d'union,  dont  les  Grecs  avaient  ce- 
pendant un  besoin  si  manifeste  pour  résister  à  des  forces  in- 
comparablement supérieures,  viennent  se  joindre  encore  et  la 
témérité  de  l'inexpérience  qui  s'obstine  à  ne  pas  voir  des  dan- 
gers que  la  prudence  aurait  prévenus,  et  l'insubordination  mili- 
taire qui  fait  manquer  les  entreprises  les  mieux  concertées;  et 
le  défaut  de  soumission  parmi  les  autorités  civiles,  qui  jette  le 
désordre  dans  l'administration.  Ou  trouve  parmi  les  Grecs  de 
la  bravoure  personnelle,  de  l'audace  et  de  la  constance  dans 
certaine-,  expéditions  ;  mais  nulle  prévoyance  dans  l'ensemble, 
point  de  pensée  commune  qui  dirige  la  défense  générale;  beau- 


SCIENCES  MORALES.  89 

coup  de  héros  ,  et  pas  un  chef;  des  insurgés  intrépides,  et  point 
de  nation. 

Lorsque  l'invasion  de  la  Morée  occupait  tous  les  esprits  et 
donnait  les  plus  graves  inquiétudes;  lorsque  le  gouvernement 
grec  ,  comptant  sur  la  fidélité  d'Odysseus  qui  gardait  les  défilés 
des  Thermopyles,  que  l'ennemi  devait  forcer  pour  entrer  dans 
le  Péloponèse,  avait  divisé  ses  troupes  pour  faire  le  blocus  de 
Patras,  de  Modon  et  de  Coron  ;  lorsque  Argos,  Nauplie  et  Co- 
rinthe  n'avaient  plus  pour  défenseurs  qu'une  poignée  de  sol- 
dats, le  général  Colocotroni  reçoit  d'Odysseus  cet  étrange  billet  : 
«  Je  vous  envoie  trente  mille  Turcs  ;  vous  en  ferez  ce  que  vous 
«  voudrez,  mais  je  n'en  laisserai  pas  passer  davantage.  «  «  Il  les 
laissa  en  effet  franchir  les  Thermopyles,  ajoute  M.  Jourdain, 
dans  le  désir  de  se  venger  du  triumvirat  qui  l'avait  persécuté, 
et  avait  voulu  lui  enlever  son  commandement  pour  le  donner 
au  mari  d'une  des  maîtresses  du  ministre  de  la  guerre.»  On  ne 
sait  ce  qui  doit  le  plus  étonner,  ou  de  cette  fatale  trahison,  ou 
de  ce  ton  de  persiflage  avec  lequel  un  Grec  se  déclare  l'auteur 
d'une  des  plus  affreuses  calamités  qui  aient  désolé  la  Grèce 
pendant  la  guerre  de  l'indépendance.  On  sait  qu'Odysseus 
signifie  Ulysse;  faut-il  que  la  perfidie  soit  toujours  attachée  à 
ce  nom?  Odysseus  n'a  pas  joui  long  tems  de  sa  vengeance;  il 
n'a  pas  tardé  à  périr  d'une  mort  tragique,  et  la  patrie  a  été 
vengée  à  son  tour. 

«  Outre  le  désavantage  immense  de  la  force  numérique  des 
deux  armées,  dit  à  cette  occasion  M.  Jourdain,  celle  des  Grecs 
était  dans  la  misère  la  plus  profonde,  et  n'offrait  que  des  symp- 
tômes de  désorganisation.  Il  n'existait  pas  d'hôpitaux;  les  ma- 
lades et  les  blessés  mouraient  privés  de  médicamens et  de  toute 
espèce  de  secours.  Les  magasins,  les  caisses  militaires  étaient 
vides;  les  premiers,  par  suite  de  la  négligence  et  de  l'impéritie 
de  quelques  personnages;  les  autres  par  le  résultat  de  leur 
avarice  et  de  leur  rapacité.  Les  efforts  et  la  bonne  volonté  de 
plusieurs  chefs  de  l'année  n'avaient  abouti  à  rien,  parce  qu'on 
ne  cessait  d'entraver  leurs  mesures  et  de  leur  faire  éprouver 
des  contrariétés  de  tous  genres;  enfin  les  ressources  publiques 


9o  SCIENCES  MORALES. 

et   particulières    étaient  épuisées  par  une  administration  \i- 

cieuse.  » 

Si  à  ce  tableau  général  nous  joignons  quelques  faits  isolés, 
nous  voyons  tantôt  Colocotroni  et  Grivas  se  Lattre  à  coups 
de  canon  ,  pendant  près  d'un  mois,  dans  Napoli  de  Romanie  ; 
tantôt  une  polacre  grecque  qui  portait  des  commissaires  char- 
gés de  lever  des  contributions  dans  les  îles  de  l'Archipel, 
tirer  à  boulet  sur  la  ville  de  Tine  qui  demandait  qu'on  drmi- 
nuàt  sur  ses  impositions  une  somme  qu'elle  avait  déjà  payée; 
tantôt  un  commissaire  du  gouvernement,  venu  à  Siphanle 
avec  un  détachement  de  troupes  régulières  pour  y  lever  des 
hommes  en  vertu  de  la  loi  de  conscription,  en  exiger  un 
nombre  plus  considérable  que  le  contingent ,  et  donner  ordre 
à  ses  soldats  de  se  répandre  dans  les  villages,  de  se  loger  chez 
les  plus  riches  propriétaires,  d'y  vivre  à  leurs  dépens,  et  de 
brûler  les  maisons  des  habitans  qui  se  cacheraient  dans  les 
montagnes  pour  se  soustraire  à  cet  appel.  Dans  le  Péloponèse, 
plusieurs  chefs,  jaloux  l'un  de  l'autre,  restent  dans  une  com- 
plète inaction  quand  on  n'a  pas  un  moment  à  perdre,  ou  bien 
ils  se  livrent  entre  eux  des  combats  où  plus  de  1,200  Grecs, 
de  part  et  d'antre,  restent  sur  le  champ  de  bataille;  ailleurs, 
se  laissant  corrompre  à  l'appât  d'un  gain  infâme,  des  Grecs 
ravitaillent  eux-mêmes  des  places  où  les  Turcs  sont  assiégés 
par  la  famine;  à  Syra,  l'éparque  refuse  de  reconnaître  ia  com- 
mission envoyée  par  le  gouvernement  pour  administrer  les 
îles;  à  Sipliante,  un  sergent  chargé  du  recrutement  vend  à  son 
profit  un  caïrjue  appartenant  au  gouvernement;  un  autre  ser- 
gent est  envoyé  pour  en  réclamer  le  prix;  mais  ils  s'entendent 
pour  se  le  partager,  et  l'autorité  n'ose  les  faire  arrête*  :  la  dés- 
organisation se  montre  ainsi  jusque  dans  les  moindres  choses. 

Une  certaine  légèreté,  l'un  des  traits  caractéristiques  des 
Grecs,  les  rend  quelquefois  inhabiles  à  prévoir  les  dangers 
comme  à  profiter  de  leurs  avantages.  Ainsi,  lorsque  M.  Jour- 
dain parle  aux  Grecs  de  la  nécessité  de  fortifier  Argos  et  Co- 
rinthe,  il  reçoit,  dans  l'une  et  l'autre  de  ces  villes,  la  même 
réponse  :     Les  Turcs  ue  viendront  jamais  ici.i  Lorsqu'on  dé- 


SCIENCES  MORALES.  91 

montre  aux  Hydriotes  qu'ils  rendraient  Hydra  imprenable  au 
moyen  de  quelques  travaux,  ils  affirment  «  qu'ils  n'ont  pas  à 
craindre  de  débarquement.  »  On  les  voit  aussi  en  mainte  occa- 
sion abandonner  la  poursuite  d'une  victoire  qu'un  peu  plus 
d'efforts  rendrait  complète.  «  C'est  un  reproche  que  je  ne  ces- 
serai de  faire  aux  Hellènes,  dit  notre  auteur;  ils  ne  savent  pas 
profiter  de  la  fortune.  » 

Mais  un  reproche  bien  plus  grave  et  que  la  postérité  ne 
manquera  pas  d'adresser  aux  Grecs,  c'est  la  jalousie  qu'ils  ont 
manifestée  en  plus  d'une  circonstance,  et  à  leur  propre  dé- 
triment, contre  les  philhellènes  qui  se  battaient  pour  leur 
cause,  et  l'ingratitude  dont  quelques-uns  d'entre  eux  ont  paye- 
les  bienfaits  les  plus  signalés;  telle  fut  l'une  des  causes  de  la 
perte  d'Athènes,  et  du  désastre  de  l'intrépide  Fabvier  dans 
son  entreprise  sur  Négrepont.  L'auteur  lui-même  ne  fut-il  pas 
un  instant  banni  de  cette  Grèce  qu'il  avait  servie  avec  désinté- 
ressement? 

Cette  disposition  peu  généreuse  ne  doit  pas,  au  reste,  être 
imputée  à  tous  les  Grecs;  elle  est  propre  à  quelques  individus, 
et  à  diverses  factions  qui  s'occupent  des  intérêts  de  leurs  pe- 
tites passions  plus  que  des  grands  intérêts  de  la  patrie;  elle 
fut  excitée  surtout  par  les  démêlés  du  parti  anglais  et  du  parti 
français,  qui  se  sont ,  à  une  certaine  époque,  disputé  l'influence, 
et,  pour  ainsi  dire,  le  droit  de  disposer  de  la  Grèce.  Nous  ne 
saurions  entrer  ici  dans  le  détail  de  ces  querelles,  dont  on  trou- 
vera un  récitasse/,  circonstancié  dans  les  Mémoires  de  M.  Jour- 
dain. D'autres  détails  non  moins  curieux  pour  l'histoire  de 
l'indépendance  de  l'IIellade,  sont  ceux  que  donne  l'auteur 
au  sujet  de  sa  mission  au  congrès  de  Vérone,  près  duquel  les 
députés  de  la  Grèce  ne  purent  obtenir  aucun  accès. 

La  longue  insensibilité  des  cabinets  de  l'Europe  afflige  pro- 
fondément et  semble  inexplicable,  lorsqu'on  a  sous  les  yeux  le 
tableau  des  effroyables  barbaries  commises  par  les  tyrans  an 
joug  desquels  les  Grecs  s'efforçaient  de  se  soustraire.  Nbtn 
auteur  n'en  raconte  que  !a  moindre  partie ,  puisqu'il  se  bOFOi 
au  récit  des  choses  qu'il  a  vues;  et  ce  qu'il  raconte  fait  souvent 


91  SCIENCES  MORALES. 

frissonner  le  lecteur.  En  rappellerons-nous  quelques  traits  ? 
«A  l'instant  où  le  capitau-pacha  Cara-Ali,  dit-il,  prenait  terre 
avec  ses  troupes  dans  l'île  de  Chio,  leur  sinistre  approche  fut 
signalée  par  une  barbarie  ,  prélude  de  celles  qui  devaient  bien- 
tôt faire  d'une  île  florissante  un  monceau  de  ruines  et  de  ca- 
davres. Cent  vingt  otages  grecs  furent,  par  ordre  du  comman- 
dant du  château,  empalés  sur  les  remparts,  et  exposés  aux 
regards  des  habitans  terrifiés.  »  Notre  auteur  trace  ensuite  la 
peinture  de  l'épouvantable  catastrophe  dont  cette  îie  fut  vic- 
time, et  il  la  termine  par  ces  mots  :  «  Il  est  un  trait  à  ajouter 
au  hideux  tableau  que  j'ai  esquissé.  Les  barbares  auxquels  les 
Grecs  avaient  accordé  la  vie  à  Malvoisie  furent  les  premiers 
qui,  dans  l'île  de  Chio,  se  signalèrent  par  le  massacre  des 
habitans.  »  La  fureur  des  Turcs  éclata  d'une  autre  manière  à 
Candie,  qui,  du  reste,  éprouva  presque  les  mêmes  désastres. 
«Dans  un  débarquement  qu'ils  y  firent,  dit  M.  Jourdain,  ils 
se  répandirent  comme  des  bêtes  féroces  dans  les  campagnes, 
et  massacrèrent  tous  les  Grecs  qu'ils  rencontrèrent,  à  l'excep- 
tion des  femmes  et  des  en  fans,  qu'ils  ramassèrent  au  nombre 
d'environ  quatre  mille,  et  qu'ils  transportèrent  comme  esclaves 
à  la  côte  d'Asie.  C'est  une  suite  du  système  que  la  Porte  otto- 
mane a  adopté  pour  faire  mourir  tous  les  Grecs  mâles  au- 
dessus  de  dix  à  douze  ans  ,  afin  de  renouveler  la  nation  entière. 
Ce  système  s'est  fait  aussi  sentir  à  Pergame  et  à  Agasma,  où  les 
barbares  ont  égorgé  tous  les  Grecs  mâles,  et  réduit  en  escla- 
vage toutes  les  femmes  et  tous  les  enfans.  »  Mais  la  soif  du 
sang  et  l'ivresse  du  carnage  leur  faisait  quelquefois  oublier 
celte  politique;  et  dans  la  ville  d'Arcadia,  dont  les  habitans 
avaient  pris  la  fuite,  «  a5o  personnes,  vieillards,  femmes,  en- 
fans,  qui  n'avaient  pas  eu  la  force  de  se  sauver,  furent  massa- 
crés sans  pitié  par  ordre  d'Ibrahim.  » 

Des  hommes  prévenus  et  passionnés  vantent  la  bonne  foi  des 
Turcs,  et  lui  opposent  la  perfidie  des  Grecs.  Mais  écoutons 
notre  auteur  :  «  Tandis  que  les  Turcs  massacraient  indistincte- 
ment tous  leurs  prisonniers,  et  ne  faisaient  grâce  ni  aux  femmes 
ni  aux  enfans,  leurs  adversaires  respectaient  rigoureusement 


SCIENCES  MORALES.  93 

les  capitulations  et  laissaient  même  jouir  d'une  entière  liberté 
ceux  qu'ils  auraient  pu  en  priver.» 

Ce  témoignage  en  faveur  des  Grecs  ne  doit  pas  être  suspect; 
M.  Jourdain  ne  montre  point  de  partialité  à  leur  égard  :  poussés 
au  ressentiment  par  les  plus  cruelles  barbaries,  ils  se  sont 
quelquefois  montrés  barbares  à  leur  tour;  M.  Jourdain  ne  le 
dissimule  pas,  et  parmi  les  faits  qu'il  raconte  à  leur  charge, 
nous  voyons  qu'à  Tripolilza  «  plus  de  cent  Turcs  des  deux 
sexes  furent  massacrés;  »  qu'ailleurs  une  garnison  tout  entière 
fut  assassinée  après  avoir  mis  bas  les  armes;  et  que  dans  l'île 
de  Syra  l'équipage  d'une  corvette  turque  qui  avait  capitulé 
après  avoir  fait  naufrage  fut  dépouillé  et  massacré  par  la  garde 
même  chargée  de  la  sûreté  de  l'île. 

«  Ces  horribles  représailles,  dit  quelque  part  M.  Jourdain, 
seraient  bien  propres,  sans  doute,  à  amortir  l'intérêt  si  géné- 
ralement senti  pour  les  Grecs.  Mais  ce  n'est  point  la  nation 
qu'on  (luit  en  accuser;  je  suis  garant  qu'elle  les  désapprouve, 
et  aucun  des  Européens  qui  a  pris  part  aux  événemens  que  je 
raconte,  ou  qui  simplement  en  a  été  témoin, ne  me  démentira. 
Je  dirai  plus;  on  ne  peut  voir  sans  étonnement  qu'un  peuple 
auquel  les  fers  dont  il  a  été  accablé  si  long- teins  auraient  dû 
communiquer  quelque  chose  du  caractère  atroce  de  ses  oppres- 
seurs, et  les  mœurs  lâches  et  cruelles  compagnes  de  l'esclavage, 
ait  déployé  dans  cette  guerre  autant  de  générosité.» 

Il  est  bien  difficile,  même  à  un  peuple  civilisé,  de  faire  la 
guerre  contre  des  barbares  sans  être  quelquefois  entraîné  à 
imiter  leur  barbarie.  N'est-ce  pas  l'explication  ,  si  ce  n'est 
l'excuse,  de  quelques-uns  des  excès  que  l'on  peut  reprocher  à 
ces  Grecs  dont  la  civilisation  'est  encore  si  imparfaite  ?  Qui 
ne  se  laisserait  d'ailleurs  gagner  à  l'indulgence  à  la  vue  de 
tant  de  malheur  et  d'héroïsme?  Faut-il  rappeler  quelques- 
uns  des  traits  nombreux  cités  par  notre  auteur  ?  Dirons-nous 
l'affaire  des  moulins,  près  rie  Nauplie,  poste  défendu  avec 
succès  par  227  hommes  sous  les  ordres  du  prince;  Ypsilanti 
contre  7,200  Turcs?  Raconterons-nous  le  dévouaient  du  papas 
Fletchia  et  de  ses  3oo  Arcadiens,  qui,  abandonnés  de  leurs 


o4  SCIENCES  MORALES. 

compagnons  dans  un  village  entouré  d'ennemis,  s'y  défendirent 
jusqu'à  ce  que  ces  nouveaux  trois  cents  fussent  tombés  pour 
la  patrie.  Deux  Grecs  seulement  survécurent;  couchés  parmi 
les  morts,  ils  s'échappèrent  pendant  la  nuit.  Écoutons  ce  que 
M.  Jourdain  raconte  de  la  prise  de  l'île  de  Sphactérie  :  «  Le 
capitaine  Tsamados  ,  abandonné  par  ses  embarcations,  qui 
avaient  pris  précipitamment  la  fuite,  encouragea  ses  compa- 
gnons d'infortune  à  vendre  chèrement  leur  vie  ;  et,  à  l'exemple 
de  ce  brave  commandant  qui  mourut  criblé  de  blessures,  les 
marins  ne  voulurent  jamais  se  rendre  ,  et  combattirent  en  dés- 
espérés. Le  chef  de  bataillon  Stavro  Sahiwi,  Hydriote,  à  la 
tète  des  marins  d'Hydra,  prit  l'étendard  de  la  croix,  chargea 
l'ennemi  et  le  repoussa  deux  fois.  Accablés  par  le  nombre  et 
rédaits  à  très-peu  de  monde,  les  Grecs  se  réfugièrent  dans  une 
petite  chapelle  où  étaient  leurs  munitions  de  guerre.  Là,  ils 
fuient  cernés  et  se  battirent  avec  un  courage  dont  il  y  a  peu 
d'exemples,  jusqu'au  moment  où  le  commandant  Stavro  Sa- 
hini,  ne  se  trouvant  plus  qu'avec  six  bommes,  seul  reste  de 
toute  la  garnison  grecque,  mit  le  feu  aux  poudres,  et  mourut 
en  héros  avec  ses  compagnons.  Mais  la  prise  de  l'île  de  Sphac- 
térie coûta  cher  à  l'ennemi,  auquel  il  n'eût  pas  fallu  beaucoup 
de  semblables  victoires  pour  qu'Ibrahim  se  trouvât  seul  en 
Morée.  »  Nous  voyons  ensuite  la  garnison  du  vieux  Navarin  se 
battre  pendant  trois  jours,  saus  avoir  un  morceau  de  pain  ni 
un  verre  d'eau  ;  et  celle  du  nouveau  Navarin  déclarer,  sur  une 
sommation  d'Ibrahim,  qu'elle  se  fera  sauter  plutôt  que  de  se 
rendre;  réponse  familière  aux  garnisons  grecques,  et  trop  de 
fois  scellée  dans  le  sang  pour  qu'on  puisse  douter  de  leur 
héroïque  sincérité.  Nous  ne  dirons  rien  de  l'admirable  sacri- 
fice de  Missolonghi,  auquel  M.  Aug.  Fabre  a  élevé  un  monu- 
ment historique  que  tons  nos  lecteurs  connaissent;  mais  nous 
emprunterons  à  l'auteur  des  Mémoires  quelques  passages  rehi- 
tifs  à  la  clmte  glorieuse  d'Ipsara,  désastre  moins  célébré  mais 
non  moins  mémorable. 

Une  flotte  ottomane  de  deux  cents  voiles  était  venue  pour 
s'emparer  d'Ipsara.  «Enfin,  le  /(juillet  1824, les  Ipsariotcs  voyant 


SCIENCES  MORALES.  g5 

leurs  nombreux  ennemis  s'augmenter  par  de  nouvelles  troupes 
qui  leurarrivaient  à  chaque  instant,  n'ayant  d'ailleurs  pas  de  vi- 
vres pour  pouvoir  attendre  l'arrivée  desflottes  hydriote  et  spez- 
ziote,  coin  prirent  qu'une  défense  plus  longue  était  inutile,  et  qu'il 
fallait  périr  en  héros  :  la  population  entière  préféra  la  mort  à 
l'esclavage.  Vers  les  deux  heures  de  l'après-midi,  un  Ipsariote 
s'avance  en  dehors  du  fort,  muni  d'une  torche  allumée,  pour 
mettre  le  feu  à  une  vaste  poudrière  souterraine  qu'on  avait 
construite;  il  tombe  criblé  de  balles.  Un  second  se  présente  et 
subit  un  sort  pai'eil.  Il  en  paraît  successivement  jusqu'à  six, 
qui  périssent  de  même.  Alors  les  Grecs  cessent  le  feu  pendant 
quelques  minutes;  les  Turcs  pensent  qu'ils  vont  se  rendre,  se 
précipitent  en  foule  vers  la  forteresse,  et  sont  au  moment  d'y 
entrer,  lorsqu'elle  tire  un  coup  de  canon,  amène  le  pavillon 
ipsariote,  et  arbore  subitement  un  drapeau  blanc,  où  étaient 
écrits  ces  mots  :  Liberté  ou  la  mort.  A  peine  cet  étendard  a-t-il 
flotté  dans  les  airs,  qu'une  terrible  détonation  se  fait  entendre; 
Saint-Nicolas  s'écroule;  leslpsariotes  et  lesTurcs disparaissent, 
engloutis  par  l'explosion  dont  l'île  même  est  ébranlée ,  et  qui 
fait  éprouver  une  secousse  violente  aux  bâtimens  qui  étaient 
en  mer  non  loin  d'Ipsara.  Près  de  six  mille  Turcs  et  deux  mille 
Ipsariotes,  non  compris  les  enfans  et  les  vieillards,  périrent  par 
suite  de  cette  intrépide  détermination.» 

Certes,  de  tels  hommes  méritent  d'être  libres;  et  lorsqu'on 
songe  qu'à  cette  intrépidité  ils  joignent  un  esprit  vif  et  ingé- 
nieux, on  reste  convaincu  qu'une  fois  affranchis  ils  ne  tarde- 
ront pas  à  se  replacer  au  rang  des  nations  les  plus  civilisées. 

Nous  ne  discuterons  point  l'opinion  de  l'auteur,  qui  pense 
qu'une  organisation  fédérale,  semblable  à  celle  de  la  Suisse, 
ou  plutôt  à  celle  des  Etats-Unis,  est  aujourd'hui  la  plus  conve- 
nable à  la  Grèce.  La  solution  d'une  question  de  cette  impor- 
tance exigerait  L'examen  de  beaucoup  de  faits  et  de  circon- 
stances dont  nous  ne  pouvons  nous  occuper  ici!  Nous  ne 
réfuterons  pas  cette  autre  opinion,  qui  se  réfute  suffisamment 
d'elle-même,  que  l'établissement  de  l'ordre  de  Malte  dans 
une  des  îles  de  l'Archipel,  et  l'alliance  de  la  Grèce  avec  cet 


9G  SCIENCES  MORALES, 

ordre,  aurait  pour  ce  pays  (['immenses  avantages.  M.  Jour- 
dain qui  avait  entamé  uue  négociation  à  cet  égard,  et  qui 
nous  donne  le  projet  de  traité  qui  avait  été  arrêté,  ainsi  que 
toutes  les  pièces  qui  y  sont  relatives,  se  fait  sur  ce  point  une 
illusion  singulière,  et  caresse  avec  beaucoup  de  complaisance 
une  véritable  chimère.  L'ordre  de  Malte  a  fait  de  grandes 
choses  à  une  époque  où  il  trouvait  sa  placé  dans  l'ordre  social: 
aujourd'hui  qu'il  n'est  plus  en  harmonie  avec  notre  civilisation, 
il  ne  pourrait  plus  être  bon  à  rien;  et  il  est  sans  doute  pour 
jamais  aboli.  En  le  rétablissant,  on  arrangerait  peut-être  les 
affaires  de  quelques  individus;  mais  bien  certainement  on  n'en 
ferait  qu'une  institution  sans  utilité  comme  sans  avenir. 

Parmi  les  particularités  remarquables  mentionnées  par 
M.  Jourdain,  et  qui  peuvent  servir  à  faire  connaître  le  pays, 
nous  citerons  ce  fait  :  Dans  l'île  de  Siphante,  où  l'auteur  compte 
douze  cents  maisons,  et  une  population  de  six  à  sept  mille 
âmes,  on  trouve,  outre  quarante  églises,  trois  couvens  d'hommes 
et  deux  de  femmes,  et  environ  cinq  cents  chapelles  stationnales. 
Les  hommes  ont  toujours  eu  besoin  de  merveilleux;  ils  ont  uue 
foi  qui  est  trop  souvent  au  service  de  tous  les  miracles  qu'on 
veut  leur  faire  croire.  Voici  ce  que  l'auteur  raconte  en  pas- 
sant à  l'île  de  Tine,  nommée  d'abord  Hydrossa  à  cause  de  ses 
nombreuses  sources  d'eau.  On  prétend  que  Neptune  se  servit 
des  cigognes  pour  exterminer  les  serpens  qui  désolaient  cette 
île,  et  qu'eu  reconnaissance  de  ce  service  les  habitanslui  firent 
élever  un  fort  beau  temple  dans  un  bois,  tout  près  de  la  ville. 
Aujourd'hui  il  n'y  a  plus  ni  temple,  ni  bois;  mais  les  Grecs 
orthodoxes  y  ont  fait  bâtir  une  très-belle  église  qui  doit  aussi  sa 
construction  à  un  prétendu  miracle;  on  a  publié  qu'une  image 
de  la  Vierge  avait  été  trouvée  dans  les  fouilles,  et  cette  marque 
d'une  protection  surnaturelle  attire  à  Tine  les  offrandes  des 
Grecs  des  autres  îles.  A  Ipsara  ,  un  ancien  temple  de  Bacchus 
est  devenu  un  monastère  consacré  depuis  à  la  sainte  Vierge; 
ainsi,  dans  ce  pieux  asile,  des  nonnes  remplacent  des  bac- 
chantes! Il  v  a  plus  de  philosophie  dans  le  rapprochement  de 
pareils  faits  que  dans  de  bien  gros  livres. 


SCIENCES  MORALES.  97 

Nous  voudrions  transcrire  ici  quelques  fragmens  d'une 
adresse  des  dames  grecqnes  aux  dames  philhellènes,  placée 
à  juste  titre  parmi  les  pièces  intéressantes  que  l'auteur  a  jointes 
à  son  livre;  nous  aimerions  à  lui  emprunter  aussi  le  portrait 
plein  de  charmes  qu'il  trace  des  femmes  de  Si  pliante.  Nous  nous 
bornerons  à  rappeler  quelques  traits  de  la  peinture  des  Hv- 
driotes,  et,  avec  ceux  que  nous  avons  déjà  cités,  ce  passade  suf- 
fira pour  donner  une  idée  du  stvle  de  l'auteur:  «Les  Hydriotes 
joignent  à  l'activité  qui  forme  le  fond  de  leur  caractère,  beau  - 
coup  de  bravoure  et  des  passions  extrêmes;  ils  poussent  l'ami- 
tié jusqu'à  l'adoration,  la  joie  jusqu'à  la  démence,  la  colère 
jusqu'à  la  fureur.  Malheureusement,  ces  (i)  qualités  sont  mê- 
lées à  quelque  chose  de  la  barbarie  des  Turcs.  Ils  sont,  en 
général,  grands,  bien  faits  et  robustes.  Leurs  yeux  noirs,  vifs 
et  pleins  de  feu  ,  ont  une  telle  expression  qu'on  devine  la  pensée 
d'un  Hydriote  dans  ses  regards.  » 

Quelque  fondés  que  puissent  être  les  reproches  que  la  civi- 
lisation est  en  droit  de  faire  aux  Grecs  d'aujourd'hui,  on  ne 
saurait  disconvenir  qu'il  n'y  ait  encore  dans  cette  malheureuse  et 
noble  contrée  tous  les  élémens  d'une  grande  nation  :  son  génie 
naturel,  long-tems  engourdi  du  sommeil  de  la  servitude,  se 
réveille  après  des  siècles.  La  Grèce  efface  dans  cette  guerre 
d'indépendance  les  traces  de  sou  long  esclavage,  elle  se  forme 
par  les  désastres  comme  par  la  victoire,  elle  se  retrempe  enfin 
au  sang  des  Turcs,  et  elle  apprend  la  civilisation  dans  cette  lutte 
à  mort  qu'elle  soutient  contre  la  barbarie. 

M.  A. 

De  i/empire  Gkec  et  du  jeune  Napoléon  (2). 

Le  titre  seul  de  cet  écrit  réveille  deux  grands  souvenirs  : 
le  sujet  doit   exciter  vivement   la  curiosité  et  fixer  l'attention. 


(r)  Sans  doute  il  faut  lire   leurs ,  car  l'auteur  ne  peut  mettre  la  co- 
lore a»  nombre  des  qualités  des  Hydriotes. 

(a)  Paris,  iSa8;  Mesoier,  place  de  la  Bourse.  In -8°  de  3i  piges; 
prix ,  1  franc. 

t.  xr..  —  Octobre  1828.  n 


98  SCIENCES  MORALES. 

Les  hommes  d'État ,  lors  môme  qu'ils  n'approuveraient  point 
toutes  les  vues  de  l'auteur,  y  trouveront  à  méditer  utilement 
sur  les  moyens  de  terminer  ,  à  la  satisfaction  commune  des 
gouvernemens  et  des  peuples  ,  des  partisans  de  la  légitimité 
et  de  ceux  de  la  liberté,  une  crise  qui,  si  elle  devait  enfanter 
une  guerre  générale  ,  entraînerait  des  déchiremens  et  des 
commotions  dont  les  suites  seraient  incalculables.  Il  faut  lire, 
avec  un  esprit  libre  de  préjugés,  les  développemens  que  l'au- 
teur anonyme  donne  à  son  opinion  sur  l'état  actuel  des  af- 
faires de  l'Orient,  sur  les  chances  diverses  que  présentent  les 
succès  ou  les  revers  des  Russes  ,  et  sur  les  prétentions  réci- 
proques des  grandes  puissances  qui  doivent  intervenir  dans 
la  solution  du  problème  auquel  donnent  lieu  la  régénération  de 
la  Grèce  et  la  ruine  désormais  imminente  de  l'empire  ottoman. 

«  Le  teins  est  venu,  dit  l'auteur,  de  mettre  l'Orient  en  des 
mains  capables  de  le  garder  et  de  le  civiliser.  La  marche 
qu'il  propose  aurait ,  selon  lui ,  l'avantage  d'être  rapide  et 
assurée  :  on  saurait  vers  quel  but  on  doit  tendre  ,  quelle  route 
on  doit  tenir  :  c'est  le  moyen  d'arriver  à  tems. 

Le  traité  du  6  juillet  18-27,  par  lequel  les  puissances  contrac- 
tantes ont  déclaré  «  qu'elles  ne  chercheront  aucune  augmentation 
de  territoire,  aucun  avantage  commercial  pour  leurs  sujets,  au 
détriment  des  sujets  d'aucune  autre  nation  ;  »  ce  traité  ,  qui 
avait  pour  objet  de  prolonger  et  de  garantir  l'état  de  paix 
dont  jouit  l'Europe  depuis  quatorze  années ,  va  se  trouver 
ébranlé  dans  ses  bases  par  les  conséquences  nécessaires  de  la 
lutte  engagée  entre  les  Russes  et  les  Turcs. 

Les  formes  républicaines  sous  lesquelles  s'est  constituée 
provisoirement  la  Grèce  ne  sauraient  guère  convenir  ,  selon 
1  auteur ,  à  la  stabilité  qu'on  doit  lui  désirer.  Sans  moyens 
suffisans  pour  assurer  sa  tranquillité  intérieure  et  pour  se 
défendre  contre  des  voisins  puissans  et  ambitieux,  sans  fron- 
tières assez  étendues  et  assez  fortes  pour  la  mettre  à  l'abri 
d'une  invasion,  elle  serait  condamnée  à  implorer  tour  à  tour 
la  protection  et  l'appui,  soit  de  la  R.ussie  ,  soit  de  l'Autri- 
che ,   soit  de  l'Angleterre  ;   et  n'ayant  aucune  garantie  pour 


SCIENCES  MORALES.  99 

son  indépendance,  elle  n'en  offrirait  aucune  pour  la  paix  de 
l'Europe. 

«  La  politique  de  Napoléon,  à  l'égard  de  la  Pologne  et  de 
l'Italie,  fut  sans  doute  une  des  principales  causes  de  sa  chute. 
Si,  au  lieu  de  morceler  ces  deux  pays,  il  en  eût  fait  deux  puis- 
sances indépendantes  et  compactes  ,  la  Pologne  eût  été  une 
barrière  pour  la  Russie ,  et  l'Italie  pour  l'Autriche.  Les  mo- 
tifs et  les  moyens  eussent  manqué  aux  agressions  contre  ces 
deux  empires.  Assez  fortes  pour  maintenir  leur  indépendance, 
l'Italie  et  la  Pologne  auraient  assuré  la  paix  de  l'Europe.  »  Ce 
grand  exemple',  cette  faute  grave,  doivent  éclairer  aujourd'hui 
les  cabinets. 

L'auteur  trace  avec  énergie  et  fidélité  la  division  de  l'Eu- 
rope, quelles  que  soient  les  circonscriptions  politiques,  en  deux 
grandes  nations  :  les  amis  et  les  ennemis  de  la  liberté.  Ces 
deux  grands  partis  sont  en  présence  ;  les  hommes  d'État,  qui 
sont  doués  de  quelque  prévoyance,  doivent  éviter  qu'une  lutte 
sérieuse  se  déclare;  ils  doivent  seutir  la  nécessité  de  consti- 
tuer un  empire  chrétien  sur  les  débris  de  l'empire  turc. 
Là  est  un  gage  de  sécurité  et  de  paix  durable  :  les  intérêts  de 
toutes  les  puissances  sont  identiques  sur  ce  point.  Il  faut  voir, 
dans  l'ouvrage  même,  comment  la  politique,  le  commerce,  la 
tranquillité  intérieure  de  plusieurs  États  où  fermentent  des 
causes  de  troubles ,  sont  intéressés  à  voir  s'établir  ,  dans 
l'Orient  ,  une  puissance  nouvelle  fortement  constituée  :  elle 
attirerait  sur  le  sol  où  elle  voudrait  naturaliser  la  civilisation 
européenne  un  grand  nombre  de  ces  hommes  ardens,  méeon- 
tens  et  inquiets,  dont  la  présence  paraît  dangereuse  aux  gou- 
vernemens  qui  craignent  des  innovations  :  elle  ouvrirait  d'u- 
tiles débouchés  au  commerce  de  tous  les  peuples.  «  Ce  n'est 
que  par  l'indépendance  que  Constantinople  peu!  devenir  un 
véritable  loyer  de  commerce  et  de  lumières.  » 

L'auteur  apprécie  avec  sagacité,  analyse  avec  précision  les 
positions  respectives  de  l'Angleterre,  de  la  Russie,  de  l'Au- 
triche, de  la  Frftneè,  et  il  se  montre  conseiller  sincère  et  éclairé 
dans  cette  grande  question  à  laquelle  m'  rattache  l'avenir  Je 


ioo  SCIENCES  MORALES. 

plusieurs  Etals.  Il  fait  ressortir  habilement  la  réciprocité  de 
besoins  et  de  ressources  qui  existe  entre  la  Turquie  d'Europe, 
l'Asie  mineure  et  les  bassins  du  Volga ,  du  Dnieper  et  du  Don. 
Il  montre  que  l'établissement  d'un  empire  chrétien  dans  l'Orient 
est  le  seul  moyen  de  concilier  les  vues  annoncées  par  la  E.uss:e 
avec  la  paix  de  l'Europe,  avec  la  justice,  avec  les  rivalités  om- 
brageuses des  autres  puissances.  La  libre  navigation  du  Bos- 
phore, de  l'Archipel  et  du  Pont-Euxin  serait  assurée  par  un 
trône  fondé  sous  la  médiation  de  ces  puissances  ,  et  deviendrait 
le  droit  commun,  la  propriété  de  tous  les  peuples  commerçans. 
«  La  Russie  a  besoin  de  s'élever,  et  non  pas  de  s'étendre...  Il  lui 
importe  bien  moins  de  fortifier  des  frontières  plus  reculées  et 
plus  exposées  aux  dépens  de  ses  provinces  actuelles,  que  de  vivifier 
celles-ci  par  de  nouvelles  ressources  et  de  nouveaux  capitaux.» 

Maintenant,  quel  sera  le  prince  appelé  à  gouverner  ce 
nouvel  État  qui  doit  remplir  le  vide  que  la  puissance  otto- 
mane va  laisser  au  sud-est  de  l'Europe?  Où  trouver  celui  qui, 
sans  être  ni  Russe,  ni  Autrichien,  ni  Français,  ni  Anglais, 
ne  serait  repoussé  par  aucune  de  ces  puissances,  qui  attirerait 
à  lui  les  émigrations  nécessaires  pour  renouveler  promptement 
la  face  de  ce  beau  pays,  sans  qu'aucune  nation  y  usurpât  une 
influence  exclusive,  et  dont  le  nom  inspirerait  à  la  nation 
vaincue  respect  et  sécurité?  —  «Ce  prince,  répond  l'auteur  à 
la  question  qu'il  a  posée,  c'est  le  fils  de  Napoléon;  et  l'avan- 
tage immédiat  de  rendre  parfaitement  simple  et  rassurante 
une  position  aussi  inquiétante  que  compliquée,  ne  serait  pas 
le  seul  qu'offrît  ce  choix  à  l'Orient  et  à  l'Europe.  » 

Des  considérations  d'un  ordre  supérieur,  fondées  sur  une 
connaissance  exacte  de  l'état  des  esprits  en  France  et  en  Eu- 
rope, suivent  l'importante  discussion  que  nous  venons  d'indi- 
quer ;  et  les  objections  graves  ou  les  répugnances  naturelles 
que  peut  faire  naître  la  proposition  inattendue  de  placer  le 
jeune  Napoléon  sur  le  nouveau  trône  d'Orient  nous  paraissent 
combattues  avec  une  logique  entraînante  devant  laquelle 
échoueraient  beaucoup  de  subtilités  diplomatiques. 

L'auteur  aborde  franchement  les  questions  les  plus  délicate^  , 


SCIENCES  MORALES.  101 

parce  qu'il  écrit  sous  l'inspiration  d'une  conviction  intime  et 
profonde. 

L'éloigr.ement  volontaire  d'un  grand  nombre  d'hommes 
capables  et  énergiques  de  l'Italie,  de  la  Pologne,  de  l'Espagne, 
de  l'Irlande,  même  de  la  France,  qui  tous  afflueraient  sur  une 
terre  vierge  de  passions  politiques,  et  où  ils  pourraient  déve- 
lopper librement  les  élémens  de  prospérité  qui  lui  sont  pro- 
pres, délivreraient  les  cabinets  devienne,  de  Pétersbourg, 
de  Londres,  de  Paris,  même  de  Rome,  de  Naples ,  de  Ma- 
drid, de  beaucoup  de  sujets  d'inquiétude  bien  ou  mal  fondés: 
les  traces  des  révolutions  de  l'Europe  occidentale  iraient  se 
perdre  dans  l'Orient.  L'entreprise,  dont  le  fils  de  Napoléon 
deviendrait  le  chef  reconnu  et  avoué  par  les  grandes  puis- 
sances, serait  très-populaire  en  Angleterre,  en  France,  en 
Italie,  en  Allemagne,  en  Pologne:  il  réunirait  autour  de  lui 
la  plupart  des  hommes  «  dont  l'activité  politique  n'a  pas;  pu 
s'encadrer  sous  les  anciennes  dynasties,  et  l'on  ne  pourrait 
plus  menacer  celles-ci  de  cette  masse  de  partisans  d'un  nouvel 
ordre  de  choses  qu'un  homme  d'État  ordinairement  clairvoyant 
(Canrti/ig)  croyait  naguère  apercevoir  prête  à  se  lever  à  la 
voix  de  l'Angleterre.  »  Le  nom  de  Napoléon,  environné  d'une 
gloire  militaire  qui  a  retenti  dans  tout  l'Orient,  serait  propre 
à  frapper  l'imagination  des  Turcs,  à  inspirer  du  calme  et  du 
respect  à  cette  nation  à  laquelle  un  autre  prince  serait  peut- 
être  tenu  de  livrer  une  guerre  à  mort.  «  Cette  transfusion  pai- 
sible d'une  population  civilisée,  rassurante  pour  les  vieux 
États  qu'elle  quitterait,  serait  le  plus  sûr  moyeu  d'élabiir  l'ordre 
dans  l'Orient.  » 

Le  recensement  des  habitansde  la  Turquie  d'Europe,  d'après 
M.  Hasselt,  en  porte  le  nombre  à  près  de  neuf  millions  et  demi, 
et  les  Osmanlis  ne  forment  pas  plus  du  quart  de  cette  popula- 
tion. Il  serait  facile  de  les  convaincre  de  leur  infériorité  numé- 
rique el  de  les  contenir  par  l'attitude  ferme  du  nouveau  gou- 
vernement ,  par  la  justice,  par  la  tolérance.  Les  souvenirs  de 
l'occupation  de  l'Egypte  par  les  Français  fournissent  des  preuves 
.1  l'appui  de  celte  assci  tion. 


ioa  SCIENCES  MORALES. 

L'auteur  discute  ensuite  la  question  de  la  délimitation  des 
frontières  du  nouvel  empire  grec  ,  et  il  n'a  garde  d'abandonner 
la  Moldavie  et  la  Valachie  à  la  Russie  et  à  l'Autriche;  ce  qui 
réveillerait  toutes  les  prétentions  et  tous  les  projets  de  partage 
de  territoire  ,  qui  seraient  des  semences  de  guerres.  «  La  Sy- 
rie ,  bornée  au  nord  par  le  mont  Taurus,  à  l'est  et  au  sud  par 
le  désert,  étendue  le  long  de  la  Méditerranée,  ...  semblerait 
appelée,  dans  une  division  fondée  sur  les  véritables  intérêts 
des  peuples,  à  former,  avec  Chypre  et  la  Palestine,  un  État 
indépendant...  La  puissance  ottomane  serait  exclue  de  la  Mé- 
diterranée, et  la  côte  d'Afrique  se  ressentirait  bientôt  des 
grands  événemens  survenus  dans  son  voisinage...  Les  bassins 
du  Tigre  et  de  l'Euphrate  pourraient  servir  de  retraite  à  la  race 
d'Othman  ;  ainsi  se  concilieraient  les  garanties  de  deux  choses 
indivisibles ,  le  repos  de  l'Europe  et  la  prospérité  de  l'empire 
grec.  Tous  les  peuples  du  monde,  y  trouvant  une  terre  amie', 
seraient  coalisés  pour  la  policer.  » 

Nous  avons  multiplié  les  citations  ,  seul  moyen  de  bien  faire 
connaître  la  pensée  de  l'auteur,  et  de  rendre  compte  d'un  écrit 
où  tout  est  substance,  et  qui  renferme  en  quelques  pages  beau- 
coup de  vues  fécondes  sur  le  présent  et  l'avenir  de  l'Europe. 
«  La  grandeur  et  la  simplicité  du  plan  proposé  sont,  dit  l'au- 
teur, ce  qui  en  rend  l'exécution  facile.  » 

Nous  le  répétons  ,  les  hommes  d'État  doivent  méditer  ces 
vérités.  La  paix  et  la  stabilité  sont  encore  aujourd'hui  dans 
leurs  mains  :  si  une  fois  elles  leur  échappent ,  qui  oserait  fixer 
les  limites  où  s'arrêterait  l'incendie  prêt  ;t  éclater  ? 

M.  A.  T. 


LITTERATURE. 


ATAKTA,  HEOÏN  ÙA-NTGAAIISN  EI2  THN  APXAÏAH  KaI  THM 
NEAN  EAAH>"IKHIS  rAÎXSSAIÏ  âTTOXXEAlfiN  2HMEK  2iE<>N  ,  KAI 
TINfiNAAAiïNTnOMMHMATÛN,  ATT02XEAI02  SYNAEfiEH.  K.  T.  A. 
—  Recueil  de  notes  de  tous  genres  sur  le  irrec  ancien 
et  moderne,  et  de  quelques  autres  remarques.  Premier 
volume,  contenant  deux  poèmes  de  Prodromos,  avec 
des  Notes  étendues,  et  cinq  Tables  (i). 

Certains  hommes  s'obstinent  encore  à  ne  point  reconnaître 
dans  les  Grecs  modernes  les  descendans  et  les  héritiers  des  an- 
ciens Grecs.  A  leurs  veux,  les  habita ns  de  la  Morée  et  de  la 
Homélie  ne  sont  qu'une  réunion  de  peuplades  barbares  qu'ils 
affublent  des  noms  les  plus  sauvages  et  qu'ils  font  venir  des 
lieux  les  plus  divers.  Mais  cette  opinion  trouve  peu  de  parti- 
sans. Les  Grecs  nous  ont  montré  pour  certificat  d'origine  sept 
années  de  constance  et  d'exploits,  et  l'Europe  a  reconnu  ce 
titre;  à  l'aspect  du  sang  de  Botzaris  versé  dans  les  plaines  de 
Karpcnitzi,  l'Europe  a  reconnu  le  sang  de  Léonidas.  Sur  les 
remparts  de  Missolonghi,  sur  les  rivages  d'Ipsara,  sur  les  mers 
de  Ténédos.  les  Grecs  ont  déployé  la  valeur  et  l'enthousiasme 
de  leurs  ancêtres,  avec  un  degré  d'énergie  et  de  dévoùment 
auquel  les  anciens  Hellènes,  sauvés  bientôt  par  la  victoire, 
n'eurent  pas  besoin  de  recourir  dans  la  grande  guerre  mé- 
diquc.  Les  divisions  même,  la  jalousie,  l'imprévoyance  qui, 
de  nos  jours,  ont  nui  si  souvent  à  la  cause  grecque,  ont  servi 
à  démontrer  la  noble  filiation  de  ceux  que  les  Turcs  appellent 


(i)  Paris ,  1S2S  ;  Pîrmiii  Didol ,  rue  Jacob  ,  n°  »4-  '  '"'  t  vol. il 

}>i ix  ,  1  .j  IV. 


1 04  LITTERATURE. 

leurs  ruïoi,  11  est  avéré  maintenant  que  le  peuple  grec  existe 

encore. 

Une  autre  erreur  bien  plus  généralement  répandue  ne  tar 
tlera  pas  à  disparaître  aussi.  On  s'exagère  beaucoup  les  diffé- 
rences qui  se  trouvent  entre  la  langue  grecque  moderne  et  le 
grec  littéral.  Il  semblerait  que  ce  sont  deux  idiomes  distincts 
et  qui  n'ont  entre  eux  qu'un  petit  nombre  de  rapports  éloi- 
gnés, comme  on  aurait  voulu  le  faire  croire  des  deux  popula- 
tions. Tout  au  plus  pense-t-on  dans  le  monde  que  le  grec 
parlé  de  nos  jours  ressemble  au  grec  ancien  ,  à  peu  près  autant 
que  l'italien  ressemble  au  latin.  On  persiste  à  regarder  la  langue 
d'Homère  et  de  Démosthènes  comme  une  langue  morte.  Non; 
cette  langue  vit  encore,  de  même  que  le  peuple  qui  la  forma- 
Elle  vit  avec  sa  riche  nomenclature,  avec  son  harmonie  en- 
chanteresse. Une  longue  suite  de  siècles  a  dû  produire  en 
elle  quelques  changemens;  mais  elle  n'est  pas  changée  au 
point  d'être  méconnaissable.  Cela  est  si  vrai  que  tout  homme 
réellement  versé  dans  le  grec  ancien  peut  lire  sans  dictionnaire 
presque  tous  les  ouvrages  des  derniers  écrivains  grecs.  Le  petit 
nombre  de  mots  empruntés  à  l'italien  ou  au  turc  se  devinent 
d'ordinaire  par  le  sens  du  reste  de  la  phrase.  Après  l'usage 
des  verbes  auxiliaires  employés  pour  les  conjugaisons  comme 
dans  les  idiomes  du  nord,  la  plus  importante  modification  que 
le  grec  ait  subie  est  la  suite  de  la  révolution  arrivée  pendant  le 
moyen  âge  dans  l'esprit  des  peuples  qui  les  fit  renoncer  aux 
inversions  pour  suivre  l'ordre  logique,  et  remplacer  dans  cer- 
taines tournures  l'infinitif  par  une  conjonction  et  un  autre  mode 
du  verbe.  Encore  doit-on  remarquer  que  les  Grecs  anciens  se 
servaient  également  de  l'infinitif  ou  du  (/uc  on.  Ainsi  leurs  des- 
cendans  n'ont  fait,  en  général,  qu'abandonner  une  de  leurs 
manières  de  s'exprimer;  et  plusieurs  voyageurs  assurent  même 
que  la  tournure  par  l'infinitif  est  encore  en  usage  dans  quel- 
ques contrées  de  la  Hellade,  notamment  dans  la  Laconie. 

Une  chose  digne  d'attention ,  c'esl  que  l'altération  du  grec 
est  bien  antérieure  à  la  conquête  de  la  Grèce  par  les  Turcs. 
Depuis    la    chute    de    Constanlinople,   la    langue   n'a   l'ait  que 


LITTÉRATURE.  i<*5 

s'épurer,  long-tems,  il  est  vrai,  d'une  manière  insensible, 
niais  depuis  près  d'un  demi-siècle,  assez  rapidement.  Cela  sert 
encore  à  prouver  que  la  conquête  n'a  jamais  été  complète,  n'a 
j.unais  été  reconnue  et  sanctionnée  par  la  nation.  La  constance 
i  la  langue  nationale  était,  de  la  part  des  vaincus,  une  protes- 
tation de  tous  les  instans  contre  la  domination  des  Barbares. 

Jusqu'à  présent,  l'étude  de  cette  langue  avait  été  complète- 
ment négligée  parmi  nous  et  chez  tous  les  autres  peuples  de 
l'Europe.  Les  hommes  mêmes  qui  avaient  fait  assez  de  progrès 
tlans  le  grec  ancien  puur  pouvoir,  en  peu  de  jours,  se  familia- 
riser avec  le  grec  moderne,  n'y  songeaient  nullement.  Relégué 
parmi  les  langues  orientales,  cet  idiome  n'était  cultivé  que 
par  ceux  que  le  projet  de  fonder  en  Turquie  des  élabiissemens 
de  commerce,  ou  tout  autre  but  particulier,  engageait  à  des 
études  regardées  par  tout  le  monde  comme  sortant  du  cercic 
de  l'éducation  même  la  plus  vaste.  11  n'en  sera  plus  ainsi  à 
l'avenir.  La  nation  grecque  est  admise  dans  la  grande  famille 
européenne,  son  idiome  ne  peut  plus  être  confondu  avec  les 
jargons  des  peuplades  asiatiques,  Déjà  plusieurs  étrangers  ont 
voulu  l'apprendre  pour  lire  les  récits  originaux  des  triomphes 
ou  des  malheurs  qui  occupaient  tous  les  esprits.  Maintenant 
une  foule  de  Français  ,  transportés  dans  la  Hellade,  ne  peuvent 
se  dispenser  d'étudier  la  langue  du  pays  qu'ils  doivent  défendre. 
Bientôt,  des  relations  de  tous  genres  vont  la  répandre  chez 
toutes  les  nations  civilisées. 

Les  circonstances  donnent  donc  un  nouveau  prix  à  l'ou- 
vrage auquel  cet  article  est  consacré.  Il  n'est  signé  que  de  deux 
initiales,  A.  C.  Mais  ou  y  reconnaît  facilement  le  premier 
helléniste  de  l'Europe,  le  savant  illustre  qui,  par  ses  écrits 
aussi  utiles  à  la  liberté  que  les  exploits  des  héros,  a  mérité 
de  voir  donner  son  nom  à  une  tour  de  Missolonghi ,  près  du 
bastion  de  Botzaris  et  de  la  tour  de  Guillaume  Tell.  Depuis 
plus  de  trente  ans,  M.  Coraï  n'a  Cessé  de  nourrir  parmi  les 
Grecs  le  désir  des  lumières  et  de  l'indépendance.  Tout  le 
monde  sait  qu'où  lui  doit  d'excellentes  éditions  de  la  plupart 
des  grands  écrivains  de  l'ancienne  Grèce.  Personne  n'ignore 


io6  LITTÉRATURE. 

la  haute  estime  accordée  par  les  érudits  aux  notes  dont  il  a  su 
les  enrichir.  Mais  ce  qu'on  ne  sait  pas  assez  en  France  ,  c'est 
que  sous  le  titre  de  prolégomènes,  il  a  joint  à  chaque  ouvrage 
ancien,  des  morceaux  très-remarquables ,  remplis  des  senti- 
mens  les  plus  élevés,  des  idées  les  plus  saines, et  dans  lesquels, 
en  même  tems  qu'il  épurait  et  fixait  la  langue  moderne,  il 
répandait  les  germes  féconds  de  tout  ce  que  la  révolution 
grecque  a  déployé  d'admirable  et  d'étonnant.  Espérons  que  ce 
digne  vieillard ,  avant  la  fin  de  sa  noble  carrière,  verra  les 
fruits  de  ses  leçons,  grandis  dans  la  tempête  et  sous  une  pluie 
de  sang,  achever  de  mûrir  dans  le  calme  de  la  victoire  et 
d'une  véritable  liberté. 

Dans  le  long  cours  de  ses  savantes  recherches,  il  avait  jeté 
sur  des  feuilles  volantes  une  foule  de  notes  relatives  aux  ob- 
jets les  plus  divers.  En  les  écrivant,  il  n'avait  travaillé  que 
pour  lui.  Mais  des  amis  éclairés  l'ont  pressé  de  faire  jouir  le 
public  de  ce  travail  précieux.  D'après  leurs  instances,  il  s'est 
décidé  à  former  un  recueil  de  ces  morceaux  détachés.  Tel  est 
l'ouvrage  -dont  le  premier  volume  vient  de  paraître.  On  y 
trouvera  des  explications  de  différentes  locutions  du  grec  an- 
cien et  du  grec  moderne,  des  matériaux  pour  un  lexique  com- 
mun aux  deux  idiomes,  des  notes  grammaticales,  des  notes 
archéologiques,  des  discussions  sur  des  points  de  politique  ou 
d'histoire,  etc. 

Dans  le  premier  volume,  M.  Corax  a  choisi  pour  texte  deux 
poèmes  composés  vers  le  milieu  du  xne  siècle  par  un  moine , 
nommé  Prodromos,  qui  les  adressait  à  l'empereur  Manuel  Com- 
nène.  Il  a  confronté  les  deux  manuscrits  qui  en  existent  à  la 
Bibliothèque  royale  de  Paris,  et  a  porté  sa  sagacité  ordinaire 
dans  la  correction  des  nombreuses  fautes  échappées  au  copiste. 
Loin  de  se  faire  illusion  sur  le  mérite  de  ces  deux  chétives 
compositions  poétiques  ,  il  est  le  premier  à  en  faire  observer 
toute  la  faiblesse.  Mais  en  rattachant  à  ces  mauvais  vers  une 
foule  de  notes  composées  avant  qu'il  ne  connût  les  écrits  de 
Prodromos ,  il  a  voulu  surtout  examiner  la  différence  qui  existe 
entre  la  langue  grecque,  telle  qu'elle  était  il  y  a  près  de  sept 


LITTÉRATURE.  107 

cents  ans,  et  la  langue  que  parlent  les  Grecs  d'aujourd'hui; 
se  rendre  compte  de  ce  que  la  première  a  gagné,  de  ce  qu  elle 
a  perdu  dans  ce  long  espace  de  teins,  et  chercher  quels  peu- 
vent être  les  moyens  d'accroître  ses  gains  et  de  diminuer  ses 
pertes. 

On  sent  combien  cet  examen  ,  fait  par  un  homme  comme 
M.Coraï ,  doit  présenter  d'instruction  à  ceux  qui  aiment  l'étude 
du  grec.  Sans  cesse,  dans  ses  notes,  la  langue  ancienne  et 
l'idiome  moderne  se  trouvent  habilement  comparés;  il  suit  le 
progrès  de  l'altération  des  locutions  antiques;  il  montre,  par- 
tout où  cela  était  possible,  les  lois  générales  qui  ont  préside 
aux  changemens  survenus,  soit  dans  les  tournures,  soit  dans 
les  mots.  Il  indique  comment  des  termes  latins  ou  français  se 
sont  introduits  dans  le  langage  des  Hellènes;  il  cite  des 
exemples  d'expressions  hybrides ,  formées  du  grec  et  d'une 
autre  langue;  il  discute,  il  iixe  avec  précision  le  sens  d'une 
foule  de  mots.  Son  travail  où  se  montre  l'érudition  la  plus 
solide  est  indispensable  à  tout  homme,  grec  ou  étranger,  qui 
veut  connaître  à  fond  le  grec  moderne  ou  le  grec  littéral. 

Ses  recherches  offrent  d'autant  plus  d'intérêt  qu'un  grand 
nombre  de  ses  observations  porte  sur  les  termes  les  moins 
usités  ,  sur  ceux  dont  la  signification  est  le  plus  difficile  à  dé- 
terminer, comme,  par  exemple,  les  noms  des  divers  ajuste- 
mens,  des  mets,  des  ustensiles,  etc.  Le  savant  auteur  explique 
souvent  ainsi  des  détails  de  mœurs,  des  usages  curieux  pour 
l'histoire;  et  n'oubliant  jamais  le  but  moral  qu'il  s'est  propose 
dans  tous  ses  écrits,  il  s'empresse  d'y  joindre  des  réflexions 
capables  de  faire  sentir  à  ses  concitoyens  le  ridicule  de  quel- 
ques travers  dont  ils  ne  paraissent  pas  encore  guéris.  C'est  dans 
cette  intention  qu'après  avoir,  dans  une  note  sur  le  mot  x.vpa 
pour  Kvptct  (dame,  femme  du  seigneur),  fait  obsen  er  que  les  an- 
ciens Hellènes  employaient  en  parlant  à  Leurs  païens  des  ex- 
pressions semblables,  fort  convenables  dans  ce  cas  ,  il  ajoute  : 
On  commença  de  s'en  servii  à  l'égard  de  rs,lorsqueles 

Romains  el  les  (.nés   qui  leui  étaient  irent  perdu  la 

liberté  et  1;;  vertu. N  ayanl  plus  la  véritable  parure  de  l'homme 


io3  LITTERATURE. 

ils  commencèrent  à  se  parer  d'ornemens  empruntés.  N'étant 
plus  libres,  ils  s'appelèrent  seigneurs;  privés  de  noblesse,  de  gloire 
et  d'honneur,  ils  se  qualifièrent  de  très-nobles,  de  très-illustres, 
de  très-honorés;  privés  de  science,  ils  prirent  !e  titre  de  très- 
savans,  et  ainsi  de  suite.»  Partout,  une  érudition  aussi  bien 
dirigée  cpie  profonde,  féconde  et  agrandit  le  champ  de  ses 
recherches.  Les  hommes  instruits  qui  liront  ce  volume  seront 
étonnés  de  tout  ce  qu'il  a  su  rattacher  à  de  si  pitoyables  vers. 

Cependant,  il  ne  s'est  pas  borné  à  un  commentaire  si  riche 
et  si  instructif.  Comme  dans  ses  éditions  des  grands  écrivains 
de  la  Grèce,  il  a  mis  à  ce  nouveau  travail  des  prolégomènes 
assez  étendus.  Prodromos,  quoique  moine  et  mauvais  poète, 
était  fort  savant.  Il  a  écrit ,  tant  en  vers  qu'en  prose,  de  nom- 
breux ouvrages  d'histoire,  de  philosophie,  d'astronomie,  de 
grammaire  et  de  théologie.  Mais  sa  science  n'était  qu'une 
masse  confuse  de  faits  ou  .d'opinions  rassemblés  sans  ordre 
dans  sa  mémoire.  Comme  la  science  de  presque  tous  ses  con- 
temporains était  à  peu  près  du  même  genre,  n'était-il  pas  na- 
turel que  son  habile  commentateur,  pour  le  faire  juger  avec 
équité,  retraçât  l'esprit  de  son  siècle?  Ses  deux  poèmes  sont 
adressés  à  l'empereur,  et  le  second  est  dirigé  contre  les  chefs 
des  couvens;  n'était-ce  point  le  cas  de  peindre  la  Cour  de 
Constantinople  et  le  haut  clergé?  Il  pouvait  du  moins  sortir  de 
ces  peintures  des  vérités  utiles  à  la  Grèce  qui  va  constituer 
son  administration  et  son  église.  M.  Coraï,  qui  n'a  jamais  man- 
qué une  occasion  d'éclairer  ses  concitoyens,  s'est  empressé  de 
saisir  celle-ci.  11  leur  explique  surtout  combien  la  corruption 
des  grands  et  du  clergé,  augmentée  encore  par  le  mélange 
avec  les  nations  de  l'Europe  occidentale  pendant  les  croisades, 
accéléra  la  chute  de  l'empire.  Il  leur  rappelle  que  la  Grèce  ne 
périt  point  parles  talens  militaires  des  Turcs  ,  mais  par  la  folie 
qui  avait  dépensé  dans  les  caprices  d'un  luxe  révoltant  les 
revenus  qui  auraient  dû  être  employés  à  former  des  armées,  à 
élever  des  remparts,  à  équiper  des  flottes.  Il  leur  montre  dans 
Constantinople  assiégée  trois  cents  monastères  et  à  peine  cinq 
mille  soldats.  S'appuyant  des  leçons  de  l'histoire,  il  donne  à  la 


LITTÉRATURE.  109 

Grèce  renaissante  les  [tins  sages  conseils  sur  ce  qu'elle  doit  éviter 
sur  ce  qu'elle  doit  faire,  pour  élever  sur  des  fondemens  solides 
sa  nouvelle  civilisation. 

Si  ces  conseils  sont  suivis,  si  les  Giecs  savent  porter  dans  la 
politique  inférieure  la  même  constance  et  la  même  énergie  que 
dans  la  guerre,  l'Europe  éclairée  aura  peut-être  bientôt 
d'autres  motifs  d'étudier  leur  langue  que  ceux  dont  je  parlais 
tout  à  l'heure.  La  vivacité  de  leur  esprit  et  la  profondeur  de 
leurs  sentimens  semblent  leur  promettre  d'éclatans  succès  dans 
les  lettres.  Sans  doute,  la  lutte  de  l'indépendance  s'est  pro- 
longée d'une  manière  funeste.  Dans  cette  suite  de  revers  dé- 
sastreux et  de  triomphes  meurtriers,  l'élite  delà  population  a 
péri.  Le  vrai  talent  réside  dans  les  âmes  généreuses.  Ceux  qui 
seraient  devenus  les  premiers  entre  les  poètes  et  les  orateurs 
de  la  Hellade  affranchie  se  seront  trouvés  les  premiers  devant 
les  boulets  ottomans.  Mais  quelques  uns  auront  survécu  à  tant 
de  périls.  Leur  génie,  comme  leur  courage,  v  aura  pris  une 
trempe  plus  forte,  et  ils  trouveront  dans  leurs  souvenirs  une 
source  inépuisable  des  plus  mâles  beautés.  On  voudra  partout 
lire  leurs  chants  ,  qui  achèveront  de  prouver  la  résurrection 
de  la  patrie  d'Homère. 

Ces  dispositions  tourneront  au  profit  de  la  culture  du  grec 
littéral.  La  prononciation  barbare  de  nos  écoles  fera  place  à  la 
véritable  prononciation  des  anciens,  conservée,  avec  des 
modifications  légères,  chez  leurs  généreux  descendans.  La  di- 
vine harmonie  de  Platon  et  de  Sophocle  pourra  se  faire  sentir 
aux  littérateurs  étrangers.  Plus  encouragés  à  étudier  une  langue 
encore  parlée  par  une  nation  amie,  ils  désireront  d'approfon- 
dir les  secrets  du  style  des  grands  écrivains  d'Athènes  et  de 
l'Ionie.  Tls  seront  jaloux  de  posséder  l'idiome  de  Thémistocle 
il  relui  de  !Yliaonlis,  ou  plutôt  de  suivre  le  Grec  dans  toutes 
ses  modifications,  depuis  les  premières  lueurs  de  la  liberté 
antique  jusqu'aux  jours  de  la  régénération.  Ce  sera  surtout 
alors  qu'on  sentira  le  prix  des  travaux  de.  M.  Coraï.  Toutes  les 
bibliothèques  seront  ornées  de  ses  commentaires  sur  les  écri- 
vains des  diverses  époques.  OÙ  pourrait- OU  trouver  un  guide 
plus  aimable  à  la  fois  et  plus  sûr?  J.  R. 


no  LITTERATURE. 

Fables  sénégalaises,  recueillies  de  UOuolof,  et  mises  en 
vers  français ,  par  M.  le  baron  Roger,  ex-comman- 
dant et  administrateur  du  Sénégal  et  dépendances  (i). 

M.  le  baron  Roger  est  déjà  connu  de  nos  lecteurs  par  l'a- 
ualyse  que  M.  Joinard  a  donnée  dans  ce  recueil  (2)  de  Kelédor, 
histoire  africaine,  qui  a  servi  de  cadre  à  l'auteur  pour  nois 
communiquer  ses  recherches  statistiques  sur  le  Sénégal,  et  pour 
nous  tracer  la  peinture  animée  des  mœurs  et  des  usages  des 
peuplades  qui  l'habitent.  Cet  ouvrage,  fortifiant  par  de  nom- 
breuses preuves  les  observations  que  Mungo-Park  et  d'autres 
voyageurs  avaient  déjà  été  à  même  de  faire  sur  les  Noirs  de  la 
Sénégambie,  contribuera  puissamment  sans  doute  à  détruire 
les  préjugés  des  Européens  envers  des  hommes  qu'ils  regar- 
daient comme  d'une  nature  beaucoup  inférieure  à  la  nôtre,  et 
qu'ils  jugeaient  incapables  de  la  moindre  civilisation.  La  lec- 
ture du  recueil  de  Fables  sénégalaises  qu'il  publie  aujourd'hui 
ne  peut  manquer  d'ajouter  encore  à  la  conviction  qu'il  veut 
faire  naître  dans  notre  esprit  ;  il  serait  difticile  en  effet  d'allier 
avec  l'idée  d'un  peuple  placé  aussi  bas  dans  l'échelle  des  êtres 
qu'on  l'avait  cru  jusqu'ici,  les  témoignages  de  sagesse,  de  bon 
sens  et  de  finesse  qui  percent  à  chaque  page  de  ce  recueil,  et 
dont  la  plupart  portent  avec  eux  le  cachet  d'une  nature  toute 
particulière. 

Ce  caractère  d'originalité,  nous  dirons  même  d'étrangeté , 
que  nous  avons  remarqué  dans  les  fables  sénégalaises ,  et  qui 
leur  donne  un  haut  degré  d'authenticité  à  nos  yeux,  nous  a 

(1)  Avec  des  Notes  destinées  à  faire  connaître  la  Sénégambie  ,  son 
climat ,  ses  principales  productions,  la  civilisation  et  les  mœurs  des 
habitans.  Paris  ,  1828  ;  F.  Dklot.  1  vol.  in- 18  de  288  pag.;  prix  ,  4  h*. 

(2)  Tom.  xxxvn,  pag.  67.3  687.  J'ai  donné  un  extrait  de  cette  ana- 
lyse, que  l'on  peut  lire  aussi  dans  le  Bulletin  de  la  Société  de  géogra- 
phie (fév.  1828  ,  p.  61) ,  dans  le  Bulletin  universel  des  sciences ,  fie  sec- 
tion :  Sciences  géographiques  et  statistiques ,  Ier  vol.  suplémentaire 
de  1828,  p.  270-277. 


LITTÉRATURE.  m 

engagés  à  en  faire  l'objet  d'un  examen  spécial  pour  nos  lec- 
teurs. 

«  Il  paraît,  dit  M.  Roger,  que  les  fables  sont  connues  de 
toute  ancienneté  chez  les  Nègres,  quoique,  pour  la  plupart,  ils 
n'aient  pas  de  littérature,  ni  même  de  langue  écrite.  Celles  que 
je  publie  ont  été  recueillies  pendant  un  long  séjour  que  j'ai  fait 
au  milieu  des  Ghiolofs  ;  mais  on  en  trouve  également  chez 
toutes  les  peuplades  nègres  de  cette  partie  de  l'Afrique.  Les 
Ghiolofs  mettent  en  scène  les  hommes,  les  animaux,  et  quel- 
quefois les  choses  inanimées;  je  n'ai  pas  remarqué  qu'ils  fassent 
figurer  les  plantes  dans  ces  sortes  de  compositions,  qui  sont  en 
général  très-ingénieuses.  On  ne  pouvait  pas  traduire  et  répéter 
à  chaque  fable  les  espèces  de  formules  par  lesquelles  beaucoup 
de  Sénégalais  ont  l'habitude  de  commencer  et  de  finir  ces  ré- 
cits ;  mais  je  crois  intéressant  de  les  faire  connaître  en  passant , 
comme  une  chose  ton t-à-fait  bizarre.  Celui  qui  raconte  dit  d'a- 
bord :  Lèb-on-na  ,  c'est  -  à  -  dire  ,  j'ai  fait  une  fable ,  ou  peut- 
être:  il  y  a  une  fable.  La  politesse  exige  que  chacun  des  assis- 
tans  réponde  :  Lou-po-on-ne,  c'est-à-dire,  cela  a  été  fait  pour 
l'amusement;  cela  est  récréatif.  Le  conteur  reprend  :  Aji-  on- 
ne-fi,  cela  a  eu  lieu  ici.  On  lui  répond  encore  :  D.\  -  na-am  , 
c'est  vrai ,  cela  a  été.  Il  entre  alors  en  matière  ordinairement  par 
une  locution  équivalente  à  notre  :  En  ce  tems-lh ,  ou  II  y  avait 
une  fois,  etc.  Quelques  Sénégalais  ne  manquent  guère,  après 
avoir  achevé  leur  récit,  d'ajouter  cette  phrase,  assurément 
bien  singulière  :  Ici  la  fable  est  allée  tomber  dans  la  mer ,  ou 
dans  l'eau  :  Filé  leb  dorkhe  tabi  ghéie.  »  A  ces  renseigne- 
mens  curieux  M.  Roger  ajoute  que,  dans  leurs  fables,  racon- 
tées presque  toujours  devant  un  nombreux  auditoire,  les  Nè- 
gres se  laissent  aller  volontiers  à  la  prolixité.  «  Le  conteur  , 
dit-il ,  ne  néglige  rien  pour  occuper  l'attention  ,  pour  amuser  ; 
tant  qu'il  voit  qu'on  l'écoute  avec  plaisir  ,  il  s'évertue  à  prolon- 
ger le  récit,  ce  qui  lui  est  facile,  parce  qu'il  improvise  en 
prose.  »  A  cette  occasion,  M.  Roger  fait  observer  que  les  vers 
ne  sont  pas  connus  en  Ouolof,  mais  (pic  cependant  ce  langage 
prend  souvent   quelque  chose  de  soigné,  décadence  qui  sent 


1 12  LITTERATURE. 

la  poésie.  Du  reste,  il  paraît  que,  chez  les  fabulistes  sénéga- 
lais, le  récit  est  toujours  accompagné  de  mouvemens  et  de 
gestes  imitatifs,  et  qu'ils  y  mêlent  quelquefois  des  chants  adroi- 
tement introduits  et  qui  font  corps  avec  le  sujet  principal. 

Jusqu'ici,  nous  n'avons  eu  qu'à  suivre  l'auteur  pour  faire 
connaître  les  habitudes  littéraires  des  Nègres  de  la  Sénégambie, 
et  constater  l'identité  qui  rèi;ne  entre  les  productions  de  ce  peu- 
ple et  l'espèce  de  poétique  particulière  que  nous  venons  de 
tracer  d'après  leur  interprète;  mais,  nous  voici  arrivés  à  un 
passage  de  sa  préface  où  il  émet  sur  la  fable  et  les  fabulistes 
une  opinion  trop  opposée  à  celle  qui  est  admise  généralement, 
pour  que  nous  n'essayions  pas  au  moins  de  la  discuter. 

«  Les  fables  des  Nègres,  dit-il ,  diffèrent  encore  des  nôtres  , 
en  ce  que  les  premières  n'ont  pas  de  moralités  exprimées  posi- 
tivement, ni  même  souvent  d'intentions  morales  adroitement 
sous-entendues,  comme  notre  La  Fontaine  en  a  fourni  de  si 
heureux  modèles.  »  Puis,  il  part  de  cette  observation  pour 
avancer  que  la  prétention  de  corriger  les  vices  et  d'adoucir  les 
mœurs  par  le  moyen  de  la  comédie  ou  de  la  fable  lui  paraît 
une  de  ces  exagérations  philosophiques  et  d'amour  propre  lit- 
téraire que  vient  contredire  l'expérience  journalière.  «  J'avoue, 
dit-il ,  que  je  ne  suis  pas  encore  parvenu  à  me  persuader  tout- 
à-fait  que  le  théâtre  soit  une  école  de  mœurs  et  que  les  fables 
soient  des  leçons  de  sagesse.  »  Il  va  plus  loin  ;  il  prétend  même 
que,  «  chez  tous  les  peuples,  les  premiers  fabulistes,  comme 
les  premiers  conteurs  et  comédiens  ,  n'ont  été  que  des  farceurs, 
des  jongleurs  ;  »  qu'Esope,  en  particulier,  «eut  bien  plutôt  pour 
but  d'amuser,  et  surtout  de  critiquer,  (pie  d'instruire  ;»  enfin 
que  «  La  Fontaine,  dans  sa  modeste  simplicité,  croyait  travail- 
ler pour  X instruction  de  l'enfance,  v 

Nous  regardons  comme  inutile  de  nous  arrêter  à  cette  der- 
nière assertion,  victorieusement  réfutée  par  M.  Walckenaer  (i) , 
et  que  peuvent  seuls  reproduire  aujourd'hui  ceux  qui  ne  sa- 
ri) Dans  son  Histoire  de  la  vie  et  des  ouvrages  de  La  Fontaine.  Paris  . 
1820;  Nepveu.  7  vol.  in  8°  (voy.  Rev.  Enc,  tom.  ix  ,  pag.  5t3-5tj.) 


LITTÉRATURE.  n3 

vent  point  distinguer  la  vraie  modestie  et  la  simplicité  de 
mœurs  d'avec  l'ignorance  complète  de  soi-même  et  des  autres, 
et,  pour  trancher  le  mot,  d'avec  la  bêtise.  Ce  mot  de  bêtise , 
employé  par  Fontenelle  à  l'égard  de  La  Fontaine,  ne  signifiait 
autre  chose  dans  sa  bouche  qu'une  disposition  d'esprit  diffé- 
rente de  celle  qui  obtint  de  si  brilîans  succès  dans  la  société  à 
l'auteur  ingénieux  de  la  Pluralité  des  mondes.  Au  reste,  la  posté- 
rité a  bien  vengé  notre  immortel  fabuliste  des  sarcasmes  des 
beaux  esprits  de  son  siècle  ;  et,  de  tous  les  auteurs  de  ce  siècle 
célèbre ,  celui  dont  la  gloire  est  arrivée  plus  entière  et  plus  pure 
jusqu'à  nous  est  ce  Molière  qui,  plus  juste  et  meilleur  apprécia- 
teur que  ses  amis ,  disait  de  La  Fontaine  :  «  Le  bonhomme  ira 
plus  loin  que  nous.  » 

Mais  nous  ne  pouvons  laisser  admettre  en  principe  que  les 
lettres  doivent  être  regardées  comme  un  simple  amusement  , 
et  qu'elles  ne  doivent  pas  prétendre  à  améliorer  les  mœurs;  ce 
serait  leur  enlever  leur  plus  beau  privilège  et  les  réduire  à  un 
rôle  bien  secondaire.  Sans  doute,  la  représentation  d'une  seule 
comédie,  ou  la  lecture  d'une  seule  fable  ne  suffiront  pas  pour 
changer  totalement  un  homme  vicieux  ou  ridicule  (i);  mais 
la  fréquence  d'une  leçon ,  présentée  avec  art  et  sous  des  formes 
aimables,  ne  peut  manquer  d'exercer  à  la  longue  une  heureuse 
influence,  surtout  sur  les  hommes  chez  lesquels,  pour  nous 
servir  des  expressions  mêmes  de  La  Fontaine,  l'étoffe  n'a  pas 
encore  pris  son  pli.  Cette  prétention,  aucun  écrivain  ne  doit 
l'afficher  ouvertement,  parce  qu'il  manquerait  son  but  en  bles- 
sant notre  orgueil;  mais  elle  doit  le  guider  et  l'animer  conti- 
nuellement dans  une  carrière  où  elle  suffirait  pour  l'élever  au 
dessus  des  autres  hommes,  en  l'ennoblissant  à  ses  propres 
yeux. 

Quanta  cette  proposition,  que  les  premiers  fabulistes  n'ont 
voulu  que  plaire,  ou  se  faire  admirer,  sans  songer  à  notre 


(r)  Il  faut  excepter  toutefois  les  Précieuses  ridicules  de  Molière, 
ijni  opérèrent  une  révolution  si  complète  dans  les  salons  et  dans  l'es- 
prit de  L'époque. 

T.  XL. —  Octobre  18-28.  8 


n4  LITTÉRATURE. 

instruction,  elle  est  démentie  par  les  faits.  Les  fables  chez  tous 
les  peuples  ont  bien  réellement  été  des  leçons  de  sagesse  et  de 
morale,  et  c'est  ce  que  constatent  suffisamment  celles  qui  sont 
parvenues  jusqu'à  nous,  sous  les  noms  de  Bidpaï  ou  Pilpai, 
de  Lokman  et  $  Esope,  qui  ,  selon  les  recherches  récentes 
des  orientalistes,  ne  cacheraient  qu'un  seul  et  même  auteur, 
Viclinou-Sarma.  Ces  fables  ,  comme  toutes  celles  des  modernes, 
auxquelles  elles  ont  servi  de  type,  avaient  un  sens  moral.  Mais 
il  faut  s'entendre  sur  la  valeur  de  ce  mot.  Il  v  a  une  morale 
universelle  et  une  morale  relative.  Cette  dernière  dépend  des 
lois,  des  usages  et  des  coutumes  d'un  pays.  L'état  de  notre  ci- 
vilisation moderne,  où  tous  les  devoirs,  tous  les  droits  sont 
balancés,  a  dû  introduire  une  morale  relative  plus  sévère  que 
celte  des  siècles  antérieurs  et  des  peuples  qui  nous  ont  précé- 
dés. Il  serait  injuste  de  les  juger  d'après  nous.  Ainsi,  pour  n'en 
citer  qu'un  exemple ,  le  vol  qui  a  pu  être  toléré ,  et  même  re- 
gardé comme  une  vertu  à  Sparte,  doit  être  flétri  dans  nos  so- 
ciétés. La  plupart  des  fables  de  Bidpaï  enseignent  la  ruse ,  parce 
qu'elle  était  nécessaire  sous  le  règne  de  la  force;  elle  devient 
un  juste  motif  de  réprobation  sous  le  règne  des  lois. 

En  partant  de  cette  distinction  importante,  qui  paraît  avoir 
échappé  à  M.  Roger,  nous  arriverons  à  reconnaître  que  non- 
seulement  les  fables  sénégalaises  ont  un  sens,  une  intention 
morale  ;  mais  que,  malheureusement,  leur  traducteur  ne  l'a  pas 
toujours  bien  saisi ,  puisqu'il  s'est  attaché  à  leur  en  donner  un 
autre,  approprié  plus  souvent  à  nos  habitudes  moi'ales  qu'à 
celles  du  peuple  qu'il  avait  à  nous  faire  apprécier.  En  voici  un 
exemple  dans  la  fable  suivante,  qui  fera  juger  en  même  tems 
du  style  et  de  la  manière  du  traducteur. 

Le  Lapin  qui  se  revêt  de  la  peau  d'une  Gazelle. 

Au  Bœuf,  maître  d'un  pâturage, 
Certain  Lapin  devait  un  an  de  pension  ; 

A  tous  les  gens  du  voisiuage 

Il  devait,  sans  exception; 
Ici  peu,  là  beaucoup.  Toujours  sur  son  passage  : 

«  Payez  l'herbe  »  ou  «  payez  le  son»» 


LITTÉRATURE.  „5 

■  Payez-moi ,  payez-moi.  »  Toujours  même  chanson. 
Ayant  tout  épuisé,  promesses  et  grimaces, 

Il  cherchait  quelque  méchant  tour, 

Car  on  en  était  aux  menaces. 
Il  y  rêvait  tout  seul ,  quand  il  découvre  un  jour 
Une  Gazelle  morte  et  gisant  sur  la  terre. 
Messieurs  mes  créanciers,  voilà  hien  notre  affaire, 

Dit-il;  vous  verrez  du  nouveau. 
La  Gazelle  écorchée,  il  en  revêt  la  peau, 
L'ajuste  de  son  mieux ,  et  va  dans  la  prairie. 
«  Pauvre  Gazelle,  hélas  !  que  t'est-il  arrivé? 

Et  qui  donc  ainsi  t'a  maigrie?  » 

Disait  chaque  hête  attendrie. 

—  C'est  le  Lapin  que  j'ai  trouvé 
Faisant  quelque  sorcellerie. 

Voyez,  il  m'a  maudite;  il  m'en  coûte  bien  cher! 
Dieu  vous  garde  de  le  fâcher. 

—  Eh!  l'entendez-vous,  ma  commère? 
Cet  avis  vous  vient  à  propos. 

Je  crains  quelque  mauvaise  affaire  ; 
Laissons  le  lapin  en  repos. 

«  Je  demandais  un  jour  à  l'un  d'eux  (à  un  naturel  du  pays) 
dit  M.  Roger,  p.  i3  de  sa  Préface,  après  leur  avoir  expliqué 
ce  que  nous  entendons  par  morale  des  fables,  quel  étaitsuivant 
lui  le  sens  de  celle-ci.  C'est,  répondit -il,  après  y  avoir 
réfléchi  quelque  tems,  que,  lorsqu'on  est  adroit,  on  peut  se  dispenser 
de  payer  ses  dettes.  »  C'est  cette  réponse  sans  deute  que  le  tra- 
ducteur a  voulu  rendre  par  le  vers  suivant,  qui  vient  immédia- 
tement après  le  récit  de  la  fable  : 

Le  drôle  ainsi  paya  sa  dette. 

Le  mot,  comme  le  remarque  M.  Roger  lui-même,  n'est  pas 
dépourvu  de  sens,  el  pour  un  homme  peu  délicat,  il  est  exac- 
tement la  conséquence  de  la  fable.  Pourquoi  donc,  puisque 
son  projet  était  de  peindre  fidèlement  les  mœurs  sénégalaises, 
a-t-il  cru  devoir  ajouter  la  moralité  suivante? 

Tirons  de  cette  fable  une  moralité  : 
Spéculer  sur  la  crainte  et  la  crédulité  . 


1 1 6  LITTÉRATURE. 

C'est  jouer  à  coup  sûr.  Ah  ,  pauvre  humanité  ! 
Chez  uous,  par  ce  moyen  ,  que  de  fortunes  laites! 

Cette  réflexion  philosophique  est  fort  sage  et  fort  juste,  prise 
en  général  ;  mais  elle  est  toute  française ,  et  nous  semble  former 
un  contre-sens  avec  l'esprit  reconnu  des  Sénégalais. 

Ce  n'est  pas  la  seule  fois  que  nous  aurons  occasion  de 
faire  cette  remarque.  La  fable  2e  du  recueil ,  qui  précède  im- 
médiatement celle  que  nous  venons  de  citer ,  lui  ressemble 
entièrement  par  le  fond:  c'est  également  une  leçon  d'adresse; 
le  traducteur  en  a  tiré  une  conclusion  moins  directe  et  dont  le 
motif  n'est  évidemment  que  secondaire.  M.  R.oger  revient 
plusieurs  fois  sur  cette  observation  de  la  préface  (p.  ig),  que 
toute  la  partie  morale  de  son  recueil  a  été  ajoutée  par  lui. 
Toutefois,  il  ne  s'est  pas  astreint  à  donner  une  explication  à 
chacune  des  fables  qu'il  renferme;  les  fables  4e5  5e,  ioe,  14e,  17e, 
19e  et  20e  n'ont  pas  de  moralité  exprimée  positivement.  Il  ne 
faudrait  pas  en  conclure  qu'il  était  impossible  d'en  déduire  au- 
cune leçon;  au  contraire,  le  sens  en  était  tellement  clair  qu'il 
pouvait  parfaitement  se  passer  d'explication.  Nous  y  aurons 
gagné  sans  doute  une  version  plus  fidèle.  Il  faut  bien  avoir  sur 
ce  point  une  foi  aveugle  dans  le  traducteur,  puisque  nous  ne 
pouvons  comparer  son  travail  à  l'original,  qui,  comme  nous 
l'avons  déjà  fait  observer  plus  haut,  n'existe  point  en  corps 
d'ouvrage  et  n'est  même  point  écrit.  Biais  nous  avons  lieu  de 
regretter  que  M.  Roger  ait  jugé  qu'il  suffirait  de  s'en  rap- 
porter au  jugement  du  lecteur  pour  distinguer,  dans  ses  imita- 
tions, ce  qui  vient  de  l'étranger  d'avec  les  traits  qui  ont  le 
caractère  français  (note  de  la  p.  i63).  Lui  seul  était  en  état 
de  bien  nous  guider  dans  ce  travail;  car  tous  ses  traits  ne  sont 
pas  aussi  aisés  à  reconnaître  que  celui-ci,  que  nous  trouvons 
à  la  fin  de  la  fable  i3e,  où  le  traducteur  suppose  qu'un  loup, 
ayant  perdu  sa  compagne, 

S'en  désola  pendant...  un  jour. 
Ceci  sent  tout-à-fait  l'épigramme  française;  et  la  chose,  ainsi 
que  l'expression,  ne  sont  point,  nous  aimons  à  le  croire,  dans 
les  mœurs  sénégalaises. 


LITTÉRATURE.  117 

La  fable  2.0e  est  la  seule  où  M.  Roger  ait  placé  la  moralité 
au  commencement,  et  il  a  très-bien  fait  de  ne  pas  suivre  cette 
marche  pour  les  autres.  Il  est  bien  préférable  de  la  placer  à 
la  fin,  pour  laisser  au  lecteur  le  plaisir  de  la  déduire  lui-même 
du  récit;  lorsque  l'esprit  est  prévenu,  il  n'a  plus  qu'une  seule 
opération  à  faire,  c'est  de  voir  si  l'auteur  a  bien  tiré  parti  de 
l'idée  morale  choisie  par  lui,  et  il  perd  un  grand  plaisir,  celui 
que  procure  la  surprise,  ou  mieux  encore,  la  certitude  d'avoir 
rencontré  juste.  Quoique  les  moralités  des  fables  7e,  9e,  11e,  12e, 
i3e,  21e,  23e,  24e  et  28e  nous  paraissent  assez  naturellement 
déduites  du  sujet,  nous  aurions  mieux  aimé  que  l'auteur  pût 
rester  fidèle  à  la  terminaison  originale,  comme  il  paraît  l'avoir 
été  dans  les  fables  6e,  8e  et  26e,  dont  nous  rapporterons  le  sens 
et  en  même  téms  les  derniers  vers  pour  mieux  faire  connaître 
la  manière  des  fabulistes  nègres. 

Dans  la  6e,  dont  le  sujet  rappelle  le  Milan  et  le  Rossignol 
de  La  Fontaine,  une  gazelle  cherche  à  attendrir  par  une  chan- 
sonnette un  loup  qui  s'apprête  à  la  manger  (1).  Moins  rusé 
que  le  milan  du  fabuliste  français,  le  loup  se  laisse  prendre 
au  piège,  et  la  gazelle  lui  échappe.  La  fable  se  termine  par 
ces  deux  vers  ,  qui  témoignent  que  le  loup  a  profité  de  la  le- 
çon que  la  gazelle  lui  a  donnée,  et  que  l'auteur  transmet  à  son 
tour  par  le  simple  récit  du  fait  : 

Le  Loup,  depuis  cette  querelle, 
Guette,  surprend  et  croque  la  gazelle. 

Le  sujet  de  la  fable  8e  est  le  Loup  voulant  faire  le  Tabaski , 
l'une  des  fêtes  des  Nègres  mahométans  ,  qu'ils  célèbrent  le 
dixième  jour  de  la  douzième  lune.  Il  s'est  invité  dans  quatre 
endroits  à  la  fois  ;  mais  au  moment  de  se  rendre  au  festin,  il 


(1)  Il  y  a  moins  de  convenance  et  de  vraisemblance  dans  le  choix 
delà  ga7.elle  que  dans  celui  du  rossignol  ;  on  peut  croire  à  celui-ci 
Vinttntion  d'attendrir  le  milan  par  ses  chants  ,  tandis  ijuc  la  possibilité 
n'en  est  point  supposable  chez  la  premit  1 


n8  LITTÉRATURE. 

hésite  sur  le  choix,  va  tantôt  vers  l'un ,  tantôt  vers  l'autre,  et 
laisse  ainsi  échapper  l'heure  : 

Depuis  un  tel  échec  fait  à  sa  vanité, 
De  fêter  Tabaski  le  Loup  n'est  plus  tenté. 

Puisque  M.  Roger  a  cru  pouvoir  mettre  du  sien  dans  les  fables 
qu'il  nous  présente  ,  il  aurait  dû  substituer  une  moralité  à  ces 
deux  vers  ,  qui  nous  paraissent  aussi  insignifians  qu'à  lui.  Mais 
nous  le  répétons,  nous  aurions  mieux  aimé  encore  une  rigou- 
reuse fidélité. 

Dans  la  fable  26e,  un  poisson,  Yobo  (1),  près  d'entreprendre 
un  long  voyage ,  demande  eu  souvenir  une  arrête  à  chacun 
de  ses  amis,  habitans,  comme  lui,  du  liquide  élément;  mais^ 
au  retour,  il  refuse  de  la  rendre  : 

C'est,  dit-on,  depuis  ce  tems-îà 

Qu'enrichi  de  cette  manière, 
D'arêtes  bien  pourvu ,  l'obo  lui  seul  en  a 
Bien  plus  qu'aucun  poisson  de  mer  ou  de  rivière. 

Certes ,  ce  n'est  pas  là  une  moralité  ;  c'est  à  peine  une  fable 
même  ;  mais  c'est  une  manière  assez  ingénieuse  pour  des  Nè- 
gres d'expliquer  un  fait  d'histoire  naturelle  qui  les  a  frappés  ; 
et  c'est  encore  un  trait  caractéristique  de  plus. 

Quant  aux  fables  en  elles-mêmes  ,  elles  nous  ont  paru  en 
général  offrir  le  mérite  de  la  vraisemblance  dans  l'invention. 
Nous  en  excepterons  toutefois  la  4%  dans  laquelle  un  loup 
est  censé  avoir  prêté  des  moutons  à  un  fusil.  Cette  fable,  comme 
l'observe  fort  bien  M.  Roger  ,  paraît  n'avoir  été  composée 
que  pour  cette  seule  idée  ,  cette  seule  recommandation  du 
loup  à  son  débiteur  : 

Mais  ne  me  dites  rien,  ou  du  moins  parlez  bas, 
Car  je  crains  voire  voix  à  l'égal  du  tonnerre. 

Le  sujet  de  la  fable  19e  est  encore  plus  invraisemblable, 

(1)  Les  Sénégalais  appellent  obo  un  poisson  qui  appartient  au  genre 
chipé,  qui  comprend  les  poissons  abdominaux  et  à  nombreuses  ar-* 
rêtcs  ,  tels  que  harengs,  sardines,  anchois  ,  aloses  ,  etc. 


LITTÉRATURE.  119 

s'il  se  peut,  puisqu'on  y  voit  un  chasseur  proposer  à  un  rat 
palmiste,  avare  (1),  de  lui  prêter  sa  peau,  qu'il  doit  lui  rendre 
ensuite  toute  pleine  d'or  et  d'argent. 

Mais,  si  la  plupart  de  ces  fables  nous  ont  paru  originales, 
quelques-unes  aussi  nous  ont  rappelé  des  sujets  déjà  connus 
et  traités  même  par  notre  immortel  fabuliste. 

La  fable  5e,  le  Poulain,  nous  offre  le  sujet  du  Dépositaire 
infidèle  (  La  Font. ,  liv.  ix,  fab.  ire).  Un  propriétaire  veut  s'em- 
parer du  veau  d'un  de  ses  voisins  ,  en  prétendant  qu'il  est 
bien  à  lui,  et  qu'il  a  été  mis  bas  par  sa  vache  ;  le  juge  devant 
lequel  l'affaire  est  portée  feint  tout-à-coup  d'être  saisi  des 
douleurs  de  l'enfantement,  et  par  cette  feinte  fait  ressortir  la 
ruse  grossière  du  coupable  (a).  La  fable  12°,  le  Caïman  et  le 
Requin  ,  est  la  fable  des  Grenouilles  qui  demandent  un  roi  , 
imitée  de  Phèdre  par  La  Fontaine  (liv.  m,  fab.  4e)  : 

De  celui-ci  contentez-vous, 

De  peur  d'en  rencontrer  un  pire  , 

avait  dit  le  fabuliste  français;  M.  Roger  termine  par  la  même 
idée  : 

Puisqu'il  vous  en  faut  un,  ne  changez  pas  de  maître; 
Celui  qui  surviendrait  serait  pire  peut-être  ; 
Supportez  votre  mal,  de  peur  de  plus  grands  maux. 

Le  sujet  de  la  fable  i5%  le  Loup,  le  Bœuf  et  l'Éléphant ,  est,  à 
peu  de  chose  près,  le  même  sujet  que  celui  du  Bouc  et  du 
Renard  (liv.  m,  fabl.  5e),  mais  avec  une  terminaison  différente 

(1)  Au  Sénégal,  on  appelle  ainsi,  improprement,  dit  M.  Roger, 
une  jolie  espèce  d'écureuilqui  grimpe  sur  les  palmiers.  C'estle  palmiste 
de  Buffou  et  le  sciurus  palmormn  de  Linnée. 

(2)  Ici,  le  traducteur  a  cru  devoir  faire  à  la  délicatesse  de  notre 
langue  le  sacrifice  du  texte  original,  qui  suppose  (pie  le  juge  se  plaint 
d'une  incommodité  périodique  particulière  aux  femmes;  la  substi- 
tution qu'il  a  faite  est  à  la  fois  de  meilleur  goût  et  plus  comique. 
Nous  ne  saurions  donc  que  l'approuver,  d'autant  plus  qu'il  prévient 
ses  lecteurs,  dans  une  note,  de  la  liberté  qu'il  a  prise  en  cette  occa- 
sion avec  l'original,  et  qu'ainsi  il  ne  nous  le  fait  pas  moins  connaître 
dans  toute  son  intégrité. 


iao  LITTÉRATURE. 

de  celfe  du  fabuliste  français.  On  se  rappelle  que,  dans  La  Fon- 
taine ,  le  renard  ,  après  s'être  servi  des  cornes  du  bouc  pour 
sortir  du  puits  où  ils  étaient  tombés  tous  deux  ,  s'enfuit  et 
laisse  son  camarade  dans  l'embarras.  Dans  la  fable  sénéga- 
laise ,  un  bœuf  rend  le  même  service  à  un  loup  ;  mais,  à  peine 
ce  dernier  est-il  sorti  d'embarras,  qu'il  veut ,  obéissant  à  son 
instinct  carnassier  ,  se  jeter  sur  son  libérateur  pour  le  déchi- 
rer. Un  éléphant,  établi  juge  entre  eux,  décide  qu'il  faut  que 
le  loup  se  remette  dans  son  trou  et  que  le  bœuf  agisse  comme 
il  l'entendra.  On  pense  bien  que  ce  dernier  ne  se  laisse  plus 
prendre  à  obliger  un  ingrat  (i).  La  fable  16e,  le  Lion  et  la 
Caille,  rappelle  le  Moucheron  et  le  Lion  du  bonhomme  (liv.  n  , 
fab.  3e).  Enfin,  la  fable  20e,  le  Lion,  le  Chacal  et  le  Loup ,  n'est 
autre  que  le  Lion,  le  Loup  et  le  Renard  du  même  fabuliste 
(  liv.  vin,  fab.  3e  ). 

Maintenant,  comment  ces  sujets  de  fables,  empruntés  par 
La  Fontaine  à  Bidpaï,  Ésope  et  Phèdre,  sont-ils  parvenus  chez 
les  Nègres  du  Sénégal?  quand  cette  transmission  a-t-elle  eu 
lieu  ,  et  d'où  s'est-elle  opérée?  Sans  chercher  à  résoudre  ici 
ces  questions,  qu'il  nous  suffise  de  faire  observer  que  toutes 
les  fables  nous  viennent  de  l'Inde.  Cette  opinion  ,  générale- 
ment admise  aujourd'hui,  et  dont  Voltaire  a  eu  l'un  des  pre- 
miers la  révélation  ou  le  pressentiment  (2),  se  trouve  appuyée 

(1)  Mais  esî-il  bien  vraisemblable  que  le  loup  se  remette  dans  le 
trou,  d'où  il  doit  s'estimer  fort  heureux  d'être  délivré  ?  Il  faut  dire, 
à  la  justification  de  l'auteur  ,  qu'il  n'existe  point  de  loup  proprement 
dit  au  Sénégal.  Le  boula,  que  M-  Roger  a  rendu  par  loup  en  fran- 
çais, est  l'hiène,  animal  qui  figure  très  souvent  dans  les  fables  des 
Nègres,  et  auquel  ils  font  jouer  le  rôle  d'un  lonrdaud  ,  toujours  dupe 
de  lui-même  et  des  autres. 

(2)  «  Quel  est  donc,  avait-il  dit,  le  pouvoir  des  vers  naturels  , 
puisque  par  ce  seul  charme  La  Fontaine  ,  avec  de  grandes  négli- 
gences, a  une  réputation  si  universelle  et  si  méritée,  sans  avoir  ja- 
mais rien  inventé!  Mais  aussi,  quel  mérite  dans  les  anciens  Asia- 
tiques ,  inventeurs  de  ces  fables  connues  clans  la  terre  habitée!  » 
(  Siùcle  de  Louis  XI r.  ) 


LITTÉRATURE.  121 

de  preuves  nombreuses  dans  la  préface  de  l'édition  des  Mille 
et  une  Nuits,  qu'un  jeune  orientaliste  ,  l'un  de  nos  collabo- 
rateurs, M.  Edouard  Gauttier,  a  donnée  en  1822  (1).  Il  pense, 
et  c'est  ici  une  communication  orale  que  nous  lui  devons , 
que  la  fable  a  pris  naissance  dans  la  ebaîne  de  l' Hymmalaya , 
d'où  elle  est  descendue  comme  un  fleuve  bienfaisant  pour 
féconder  la  littérature  de  tous  les  peuples;  et,  si  l'on  pouvait 
lui  accorder  que  c'est  sur  le  mont  Hymmalaya ,  et  non  sur  le 
mont  Ararat ,  que  l'arche  de  Noé  s'est  arrêtée ,  il  prouverait 
ainsi  que  la  fable  est  aussi  ancienne  que  le  monde. 

Les  Nègres  du  Sénégal  ont  pu,  comme  les  autres  nations, 
prendre  leur  part  de  cet  héritage  précieux;  mais  la  tradition  s'al- 
tère bientôt  chez  un  peuple  qui  n'a  point  de  littérature  écrite. 
De  là  vient  que  les  traces  des  anciens  apologues  indiens  se 
sont  peu  à  peu  effacées  pour  faire  place  aux  idées  et  aux  su- 
perstitions locales ,  avec  lesquelles  elles  s'étaient  d'abord  mé- 
langées. De  là  ces  ressemblances  en  petit  nombre  avec  les 
fables  des  autres  peuples;  de  là  ce  caractère  d'originalité  qui 
existe  dans  les  fables  sénégalaises,  et  que  M.  Roger  n'a  peut- 
être  pas  conservé  assez  religieusement.  Il  est  vrai  qu'il  en 
donne  quelque  part  une  assez  bonne  raison  ,  et  que  la  pru- 
derie de  noire  langue  s'y  est  quelquefois  refusée. 

Parmi  celles  de  ces  fables  qui  nous  ont  le  plus  frappés  par 
ce  caractère  d'originalité  dont  nous  parlons,  est  la  22e,  qui  a 
pour  titre  :  Les  Gris-Gris.  Les  gris-gris  jouent  un  rôle  très 
actif  dans  les  apologues  que  nous  transmet  M.  Roger.  «  Ce 
sont,  dit-il  ,  des  morceaux  de  papier  sur  lesquels  les  Mara- 
bouts écrivent  tant  bien  que  mal ,  ou  feignent  d'écrire  des 
passages  du  Koran.  On  les  renferme  dans  des  sachets  de  cuir, 
d'étoffe  ou  de  métal  ,  que  les  Nègres  portent  sur  eux  de  di- 
verses manières  et  comme  des  ornemens.  Ils  paient  plus  ou 

(1)  Voy.  Rev.  Eric. ,  t.  xx .  p.  207  et  t.  xxm,  p.  720 ,  l'annonce  de 
cette  édition,  publiée  sous  les  auspices  et  par  les  soins  de  la  Société 
de  /induction,  dont  nous  regrettons  d'avoir  vu  les  travaux  si  tôt  in- 
terrompus. 


122  LITTÉRATURE. 

moins  cher  ces  sortes  d'amulettes  ,  selon  la  réputation  de 
science  et  de  sainteté  de  celui  qui  les  vend.  »  Dans  la  fable 
citée,  c'est  un  bœuf  qui  joue  le  rôle  de  Marabout  vis-à-vis 
des  autres  animaux  ,  et  qui  leur  vend  des  gris-gris.  Un  pauvre 
diable  de  lièvre,  criblé  de  dettes,  vient  lui  demander  un  secret 
pour  éviter  de  les  payer  : 

Le  Bœuf  lui  dit  :  «  Prenez  mes  amulettes, 
Vous  ne  craindrez  nul  créancier. 
—  Grand  merci ,  Marabout,  de  vos  bonnes  recettes  ! 

—  Merci!  non,  non,  répondit  le  premier; 

Je  ne  vis  pas  de  semblables  sornettes; 
Payez-moi  mes  gris-gris. — Je  les  veux  essayer, 
Dit  le  lièvre;  voyons  l'effet  de  ce  papier  : 

S'il  a  vraiment  quelques  vertus  secrètes  , 
Il  doit  me  dispenser  de  vous  paver  mes  dettes. 

S'il  est  mauvais,  quel  prix  vaut-il?  Combien? 
Je  n'en  voudrais  pas  pour  rien. 

Puis  le  traducteur  ajoute  : 

Trompeur  parfois  s'adresse  à  qui  le  lui  rend  bien, 

La  Fontaine  avait  dit  avant  lui  : 

A  trompeur  trompeur  et  demi. 

Cuiquc  suum  ,  comme  l'observe  lui-même  M.  Roger  à  cette 
occasion. 

Nous  voudrions  bien  pouvoir  rapporter  ici,  dans  toute  son 
intégrité  ,  la  fable  11e,  qui  a  pour  titre  :  Le  Lion,  le  Loup  et 
les  Moutons  ;  mais  ,  comme  l'observe  le  traducteur ,  le  sujet 
de  cette  fable  convient  si  peu  à  la  délicatesse  un  peu  bégueule 
de  notre  littérature  ,  que  nous  aimons  mieux  prévenir  avec 
lui  les  lecteurs  trop  chatouilleux  de  sauter  les  deux  pages  94 
et  95  ,  où  elle  se  trouve  ,  avertissement  qu'il  aurait  dû  au 
moins  donner  avant  la  fable ,  et  non  pas  après  ,  comme  il  l'a 
fait.  Pour  ceux  de  nos  lecteurs  qui  n'auraient  pas  son  recueil 
entre  les  mains,  et  qui  seraient  curieux  de  connaître  cette 
fable  ,  nous  allons  essayer  de  leur  en  donner  une  idée.  Un. 
troupeau  nombreux  de  moutons   et  de  brebis  vivait  dans  un 


LITTÉRATURE.  ia3 

riche  pâturage  ,  sou»  la  protection  puissante  d'un  lion  ;  un 
loup  ,  habitant  des  mêmes  lieux  ,  convoitait  depuis  long- 
tems  ce  troupeau,  et  ne  cherchait  qu'un  préteste  pour  l'atta- 
quer et  faire  curée  au  moins  de  quelque  pauvre  petit  agneau.  Un 
jour  qu'il  s'était  mis  à  la  piste  d'une  brebis  ,  en  grognant  entre 
ses  dents  plus  fort  que  de  coutume,  celle-ci  en  fut  tellement 
effrayée  que,  pour  me  servir  de  l'expression  d'un  écrivain  in- 
génieux, mais  moins  positif  que  M.  Roger  (i),  le  vent  ap- 
porta bientôt  à  l'odorat  du  loup 

Son  fumet  de  poltronnerie. 

Au  moment  où  celui-ci ,  outré  qu'on  ait  osé  lui  manquer  de 
respect  à  ce  point,  s'apprête  à  s'en  venger  sur  la  brebis,  ar- 
rive sire  lion,  que  l'on  instruit  de  toute  l'affaire.  Le  loup  en 
reçoit  une  injure  encore  plus  grave,  sans  oser  toutefois  souf- 
fler mot ,  et  le  traducteur  ajoute  : 

Pour  tourmenter  les  pauvres  gens, 
D'un  mot,  d'un  rien  l'on  s\.utorise  , 
Tandis  qu'à  genoux  la  Sottise 
Encense  les  fautes  des  grands. 

Mais  nous  arrivons  au  terme  de  notre  excursion  littéraire,  et 
nous  n'avons  encore  parlé  que  de  la  première  partie  du  recueil 
de  M.  Roger.  Nous  nous  arrêterons  cependant,  après  avoir 
rempli  la  tâche  que  nous  nous  étions  prescrite,  en  faisant  con- 
naître à  nos  lecteurs  le  génie  littéraire  de  la  nation  ghiolofe. 
C'étaitlà  notre  but  principal;  c'était  aussi, nouslecroyons, l'inten- 
tion primitive  du  traducteur.  Il  nous  pardonnera  donc  d'avoir 
consacré  à  l'examen  de  la  première  partie  de  ce  recueil,  où, 
d'après  son  assertion  formelle,  il  n'est  pas  une  fable  qu'il  n'ait 
entendu  raconter  par  des  Sénégalais,  et  dont  il  n'ait  conservé 
le  caractère  propre,  une  place  que  nous  aurions  pu  employer 
au  profit  de  son  amour-propre  et  peut-être  des  plaisirs  de  nos 

(i)  M.  f'ictoriii  Fabrc  ,  clans  sa  fable  du  Cerf,  voy.  VAhnanach 
des  Muscs  pour  iHa'î  ,  p.  <)5. 


124  LITTÉRATURE. 

lecteurs ,  en  citant  quelques-unes  des  pièces  des  deuxième  et 
troisième  parties  ,  qui  ne  renferment  du  reste  ,  de  son  aveu  , 
que  des  fables  dont  les  sujets ,  les  acteurs  et  les  descriptions 
appartiennent  au  Sénégal ,  ou  des  fables  qui  n'ont  de  droit  au 
titre  de  sénégalaises,  que  parce  qu'elles  ont  été  composées  par 
l'auteur  pendant  son  administration  dans  ce  pays  (i). 

Edme  Héreau. 


(i)  Le  recueil  ne  renferme,  en  tout,  que  43  fables;  elles  sont 
ainsi  partagées  :  28  dans  la  ire  partie,  8  ,  dans  la  seconde,  et  7  dans 
la  dernière.  11  est  terminé  par  un  Épilogue ,  que  nous  allons  rappor- 
ter pour  paver  un  dernier  tribut  à  l'auteur. 

Au  Sénégal,  successeur  de  Boufflers, 
Que  n'ai-je  pu  l'être  au  Parnasse  ! 

J'ai  vainement  cherché  la  trace 
Du  dieu  lutin  qui  lui  dictait  des  vers , 

De  son  talent  et  de  sa  grâce  ; 

Déjà  les  échos  africains 

Ont  oublié  ses  doux  refrains. 

Dans  ces  climats,  oh  !  si  quelque  autre  Aline 

M'eût  apparu,  m'eût  inspiré  ! 
Fables,  tristes  enfans  de  mon  humeur  chagrine. 
D'amours,  de  ris  ,  de  jeux  votre  berceau  paré 

Vous  eût  donné  cette  grâce  enfautine  , 

Ce  naturel  heureux  ,  ces  airs  naïfs  et  vrais 

Dont  La  Fontaine  emporta  les  secrets. 

Bien  autre  fut  votre  origine  ! 
Vous  deviez,  en  naissant,  charmer  tous  mes  euuuii. 
Erfi  Afrique ,  par  vous, j'eus  de  douces  journées , 

Par  vous  j'eus  d'agréables  nuits. 
Puissent,  près  des  lecteurs,  pareille  destinée 
Vous  suivre  dans  l'Europe  où  je  vous  introduis. 

Mes  Fables,  craignez  les  orages. 
Vous  avez  navigué  sur  des  paisibles  mers; 
Mais  celle  où  vous  entrez  est  féconde  en  naufrages. 

Que  n'avez-vous,  dans  vos  brûlaus  parages, 

Trouvé  du  moins  la  nacelle  où  Bouflcrs, 
Faisant  si  bien  voguer  et  sa  prose  et  ses  vers , 
Conduisit  à  bon  port  ses  élégans  bagage»! 


m.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

LIVRES  ÉTRANGERS  (i). 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE. 
ÉTATS-UNIS. 


i.  —  *  Report  qf  the  commitlee  ,  etc.  —  Rapport  du  comité 
chargé  par  le  bureau  des  gardiens  des  pauvres  de  la  ville  et 
des  districts  de  Philadelphie  de  visiter  les  villes  de  Baltimore  , 
New- York,  Providence,  Boston  et  Salem.  Philadelphie,  189.7. 

Ce  Rapport  est  le  fruit  des  observations  recueillies  par  les 
membres  du  comité  chargé  d'inspecter  les  dépôts  de  mendi- 
cité de  ces  villes,  pour  rechercher  le  meilleur  système  à  intro- 
duire dans  l'institution  de  ce  genre  qui  existe  à  Philadelphie. 
Le  premier  qu'ils  aient  visité  est  le  dépôt  de  mendicité  établi  à 
Baltimore.  C'est  un  vaste  édiQce,  composé  d'un  corps  de  logis 
et  de  deux  ailes,  capable  de  recevoir  800  à  yoo  personnes, 
situé  à  environ  une  lieue  de  la  ville,  et  qui  s'élève  sur  une  fei  me 
de  3oo  acres.  Il  renferme:  i°  une  infirmerie;  20  un  hôpital 
pour  les  femmes  en  couches;  3°  un  atelier  pour  les  vagabonds 
et  les  mendians  en  état  de  travailler;  4°  un  asile  et  une  école 
pour  les  enfans;  5°  une  maison  d'aliénés;  6°  une  école  de  mé- 
decine et  de  chirurgie. L'administration  est  confiée  à  un  bureau 
de  sept  membres  nommés  chaque  année,  savoir,  quatre,  qui 
doivent  être  citoyens  de  Baltimore,  par  le  maire  et  le  conseil 
municipal,  et  trois,  domiciliés  dans  le  comté,  par  le  gouver- 
neur et  son  conseil.  Il  y  a  un  maître  ou  inspecteur,  aux  appoin- 
temens  de  600  dollars,  une  garde  en  chef,  qui  en  reçoit  9.00, 
un  médecin  /100,  et  un  intendant  de  la  ferme  /Joo.  Ce  sont  là  les 
seuls  traitemens  à  payer;  car  les  fonctions  du  secrétaire,  de 


(1)  Nous  indiquons  par  un  astérisque  (*)  ,  placé  à  côté  du  titrede  chaque 
ouvrage,  ceux  des  livres  étrangers  ou  français  qui  paraissent  dignes  d'une  atten- 
tion particulière,  et  nous  en  rendrons  quelquefois  compte  dans  la  sectioudis 
Analyses. 


Î26  LIVRES  ÉTRANGERS. 

l'inspecteur,  du  maître  d'école,  des  gardes  malades  et  de  leurs 
aides,  des  cuisiniers,  etc.,  sont  remplies  par  des  indigens.  On 
donne  néanmoins  à  ceux-ci  une  rétribution  pour  leur  travail 
et  leurs  services.  Chaque  homme,  âgé  de  i5  ans,  et  chaque 
femme,  âgé*  de  12  ans,  ont  un  compte  particulier.  On  con- 
vient avec  eux  d'un  prix  pour  leur  entretien  ;  ce  prix  ne  doit  en 
aucun  cas  excéder  3o  cents  ou  sous  par  jour  ;  et  lorsque  le  pro- 
duit de  leur  industrie  dépasse  la  somme  convenue,  on  ne  leur 
en  paie  pas  l'excédant;  mais  alors  ils  ont  le  droit  d'exiger  leur 
élargissement.  Tout  pauvre  qui  sort  de  l'établissement  sans  au- 
torisation, ou  sans  l'avoir  défrayé  par  son  travail  des  dépenses 
qu'il  lui  aura  occasionées,  se  rend  coupable  d'un  délit  que  la 
loi  punit  d'une  année  d'emprisonnement.  On  retire  à  ceux  qui 
se  présentent  les  vètemens  et  les  autres  objets  qu'ils  ont  sur 
eux,  et  on  leur  donne  en  échange  un  habit  d'uniforme,  jusqu'à 
leur  sortie.  On  met  les  enfans  en  apprentissage  à  tout  âge;  une 
fois  admis  dans  l'établissement,  leurs  pères  et  mères  perdent 
leurs  droits  sur  eux  et  ne  peuvent  s'opposer  à  ce  qu'ils  soient 
placés,  si  on  peut  le  faire  avantageusement.  La  maison  renferme 
ordinairement  400  pauvres,  dont  les  3/4  sont  réduits  à  cet  état 
par  l'intempérance.  Il  y  a  généralement,  dans  ce  nombre,  un 
quart  de  malades  ,  autant  d'enfans,  et  près  d'un  quart ,  âgés, 
infirmes  ou  estropiés,  incapables  de  travailler.  Les  individus 
valides  trouvent  toujours  assez  à  faire  sur  la  ferme,  ou  s'occu- 
pent à  tisser  ,  à  tricoter,  à  filer,  à  fabriquer  des  souliers  ,  etc. 
Le  produit  de  la  ferme  a  été,  en  1826,  de  3,971  dollars,  et  celui 
du  travail  des  ouvriers,  de  3, 10,4.  L'établissement  accorde  des 
secours  h  environ  140  pensionnaires  du  dehors  ,  sur  la  recom- 
mandation de  citoyens  respectables.  La  somme  allouée  à  chacun 
ne  peut  dépasser  40  dollars.  On  n'y  pourvoit  pas  à  l'entretien 
d'enfans  illégitimes,  qui  sont  entièrement  à  la  charge  de  la 
mère,  parce  que,  disent  les  rapporteurs,  on  n'y  est  pas  encore 
arrivé  à  reconnaître  les  bâtards  comme  propriété  publique.  La 
femme  ,  qui  vient  y  faire  ses  couches  ,  prend  avec  l'administra- 
tion l'engagement  d'acquitter  toutes  ses  dépenses,  soit  par  son 
travail,  soit  autrement.  Quand  elle  a  satisfait  à  celte  obligation, 
on  la  laisse  sortir,  et  elle  est  obligée  d'emporter  son  enfant  pour 
fournir  elle-même  à  ses  besoins  En  général ,  elles  trouvent  à  se 
placer  comme  nourrices,  et  les  personnes  qui  les  engagent 
paient  alors  tous  les  frais  de  l'accouchement.  Il  est  rare  que 
l'institution  perde  rien  par  ces  femmes. 

Vient  ensuite  la  maison  de  charité  de  New  -  York ,  qui  est 
située  à  Belle-Vue,  sur  la  rivière  de  l'Est,  à  environ  une  lieue' 
de  la  ville.  C'est  un  bâtiment  à  quatre  étages  qui  présente  une 


ÉTATS-UNIS.  127 

façade  de  3a5  pieds  de  longueur  du  côté  de  la  rivière,  et  s'é- 
lève au  milieu  d'un  emplacement  de  26  acres ,  clos  d'un  mur 
en  pierre,  où  l'on  a  réuni  des  salles  pénitentiaires,  un  hôpital 
pourles  malades  et  les  aliénés,  dévastes  ateliers,  une  école,  etc. 
Les  indigens  y  occupent  42  salles ,  de  /|5  pieds  de  long  sur 
22  de  large  :  il  y  en  a  de  20  à  2/j  par  chambre.  On  les  classe 
suivant  leur  caractère  et  leurs  habitudes ,  en  ayant  soin  de 
séparer  autant  que  possible  les  bons  sujets  d'avec  les  mauvais. 
Les  Américains  ont  un  corps  de  logis  à  part;  les  Irlandais  en 
ont  un  autre;  et  les  Noirs  sont  placés  dans  un  troisième.  Les 
femmes  prennent  leurs  repas  à  la  même  table,  dans  les  salles 
qui  leur  sont  réservées  ;  il  en  est  de  même  des  hommes.  Les 
deux  sexes  sont  surveillés  par  des  inspecteurs  pris  parmi  les 
pauvres,  qui  se  distinguent  par  leur  bonne  conduite,  et  qui 
ne  reçoivent  pour  cela  aucune  rétribution.  Les  appartenons 
sont  chauffés  en  hiver,  à  l'aide  de  poêles  établis  sous  le  rez-de- 
chaussée,  et  d'où  la  chaleur  est  distribuée  par  des  tuyaux  dans 
les  diverses  parties  du  bâtiment.  On  y  compte  ordinairement 
19(10  indigens,  dont  4^5  enfans.  Le  nombre  des  ouvriers  in- 
dustriels est  d'environ  i5o;  les  autres  travaillent  sur  une  ferme 
voisine  qui  a  une  étendue  d'environ  cent  acres. 

Les  malades  et  les  aliénés  occupent  un  bâtiment  particulier, 
à  trois  étages,  et  de  180  pieds  de  longueur,  qui  renferme 
3a  salies  de  différentes  grandeurs  ,  où  sont  ordinairement 
260  individus.  Un  autre  bâtiment  de  la  même  dimension  con- 
tient les  ateliers  où  se  fabriquent  les  vêtemens,  et  une  école 
lancastérienne,  fréquentée  par  plus  de  25o  enfans.  Ces  der- 
niers habitent  un  corps  de  logis  séparé,  et  n'ont  aucune  com- 
munication avec  les  indigens.  On  les  met  en  apprentissage  à 
tout  Cu+e  ,  et  le  maître  qui  les  loue  s'engage  à  les  envoyer  à  l'é- 
cole durant  trois  mois  de  l'année,  etc.  Un  quatrième  bâtiment 
est  réservé  aux  malades  attaqués  de  la  petite  vérole,  et  l'on  y 
place  aussi  les  vagabonds,  trop  dégoûtans  de  malpropreté  pour 
être  admis  tout  de  suite  dans  l'institution. 

Les  dépenses  intérieures  ont  été,  en  J1826,  de  58,5oo  dol- 
lars, lesquels,  avec  1 3,690  accordés  en  secours  à  environ  i5oo 
familles  indigentes  du  dehors,  font  un  total  de  72,190  dol- 
lars. Les  secours  donnés  au  dehors  consistaient,  en  argent,  en 
8,000  dollars,  et  le  reste  en  bots  et  en  vivres.  L'établissement 
ne  reconnaît  pas  de  pensionnaires  admis  à  titre  spécial,  comme 
celui  de  Baltimore;  mais  il  soulage  indistinctement  tous  ceux 
qui  sont  dans  le  besoin.  Il  n'y  a  pas  à  ?u\v  -  York  de  taxe  fixe 
pour  les  pauvres.  Lorsque  les  autorités  municipales  imposent 
les  subsides  nécessaires  pour  les  dépenses  courantes  de  l'an- 


i28  LIVRES  ÉTRANGERS. 

née,  elles  calculent  ce  qu'il  faudra  pour  leur  entrelien  et  le 
portent  en  compte  clans  l'estimation  générale  qu'elles  en  adres- 
sent au  trésor  public.  Cette  somme  toutefois  y  est  en  partie 
remplacée  par  une  autre  de  10,000  dollars  (  5o,ooo  fr.  )  que  la 
législature  applique  tous  les  ans  au  soulagement  des  indigens 
étrangers.  Quand  un  père  abandonne  sa  famille,  et  qu'il  a  le 
moyen  de  fournir  à  ses  besoins  ,  l'administration  se  charge  de 
le  poursuivre.  Dans  le  cas  contraire,  elle  reçoit  sa  femme  et 
ses  enfans.  Si  Je  père  d'un  enfant  naturel  n'est  pas  en  état  de 
le  nourrir,  on  admet  la  mère  dans  le  dépôt,  et  on  l'y  garde 
jusqu'à  ce  qu'elle  soit  capable  de  travailler  pour  sa  subsistance 
et  pour  celle  de  son  enfant  ;  mais  on  ne  lui  donne  point  d'ar- 
gent, à  moins  qu'on  en  ait  obtenu  du  père. 

L'inspection  du  dépôt  de  mendicité  de  Providence  n'a  offert 
aucun  résultat  nouveau.  Il  est  confié  à  un  gardien  à  qui  on  al- 
loue ua  dollar  2  5  cents  par  tète,  par  semaine  ,  et  la  moitié  seu- 
lement pour  les  enfans.  Toutes  les  dépenses  ne  sont  que  de 
7,5oo  dollars.  Jusqu'ici  les  indigens  n'y  ont  été  employés  qu'à 
nettoyer  de  l'étoupe ,  et  on  attend  qu'une  maison  que  l'on  y 
construit  sur  une  plus  grande  échelle  soit  terminée,  pour  lui 
donner  une  meilleure  organisation. 

Le  dépôt  de  mendicité  de  Boston,  qui  est  à  deux  milles  sud 
de  la  ville,  sur  une  ferme  de  60  acres  ,  ressemble  assez  à  celui 
de  New-York,  excepté  que  les  proportions  en  sont  beaucoup 
moindres.  Cette  ferme  est  occupée  par  400  ou  45o  pauvres  qui 
sont  employés  à  des  travaux  mécaniques  et  à  la  culture  des 
terres.  Le  conseil  de  ville  en  nomme  tous  les  ans  les  direc- 
teurs, qui  sont  au  nombre  de  neuf;  le  traitement  des  employés 
est  de  3,575  dollars..  Les  dépenses,  toutes  déductions  faites, 
laissent  un  déficit  de  10,786  dollars  à  la  charge  de  l'établisse- 
ment. On  doit  également  ajouter  à  cette  somme  une  allocation 
de  90  cents  par  semaine,  affectée  par  la  législature  à  l'entre- 
tien des  pauvres  étrangers,  et  qui  a  produit,  en  1826,  7,490 
dollars  :  ce  qui  porterait  les  dépenses  intérieures  à  18,276  dol- 
lars. On  y  accorde  aussi  des  secours  à  des  personnes  du  dehors  ; 
ces  secours,  délivrés  tous  les  trois  mois,  varient  de  5  à  1 3  doll. 
On  les  donne  en  bois,  en  vivres  et  en  argent.  Ils  se  sont  élevés, 
pour  1826  ,  à  12,256  dollars  :  ce  qui  porte  le  total  des  débour- 
sés à  3o,532  dollars,  dont  20,000  seulement  à  la  charge  de  la 
ville,  attendu  que  la  ferme  en  avait  produit  2,44^-  Le  nombre 
des  enfans  illégitimes  nés  dans  l'établissement  ne  dépasse  pas 
dix  par  an. 

Le  dépôt  de  mendicité  de  Salem  est  situé  près  de  la  ville ,  sur 
unelangnede  terre  presque  entourée  d'eau.  Il  se  compose  d'un 


ÉTATS-UNIS.  ia9 

bâtiment  à  cinq  étages,  distribués  chacun  en  20  salles  de  20  p. 
carrés.  Le  régime  intérieur  en  est  le  même  que  celui  de  Boston. 
Les  travaux  toutefois  y  sont  dirigés  avec  plus  d'activité  et  avec 
un  ordre  qui  fait  honneur  aux  personnes  chargées  de  l'admi- 
nistration. Le  nombre  des  indigens  y  est  de  212  ,  et  leurs  oc- 
cupations consistent  à  filer,  à  tisser,  à  fabriquer  de  petits  objets 
d'ébénisterie,  des  manclies  en  bois  d'instrumens  aratoires  ,  des 
balais,  des  souliers,  des  étoffes,  etc.;  on  y  confectionne  tous 
les  vètemens  nécessaires  pour  ceux  qui  habitent  dans  l'établis- 
sement. La  ferme  a  une  étendue  de  85  acres;  mais  jusqu'ici  on 
n'en  a  pas  tiré  un  grand  parti.  Il  n'en  a  pas  été  de  même  d'une 
carrière  d'excellent  granit  qu'on  y  a  trouvée,  et  qui  a  pro- 
duit, en  1825  ,  un  revenu  de  5,710  dollars,  et  27,000  depuis 
le  commencement  de  son  exploitation.  La  législature  lui  ac- 
corde 2,675  dollars  pour  l'entretien  des  indigens  étrangers.  On 
y  distribue  aussi  des  secours  à  des  familles  du  dehors,  en  bois, 
farine,  mélasse,  riz  et  chocolat,  mais  jamais  en  argent.  Quant 
aux  enfans  naturels ,  ils  y  sont  sur  le  même  pied  qu'à  Boston  : 
leur  nombre  ne  va  pas  au-delà  de  deux  ou  trois  par  an. 

Hartford  a  aussi  son  dépôt  de  mendicité.  Il  est  situé  à  un  mille 
de  la  ville  et.  possède  une  ferme  de  45  acres.  On  n'v  compte 
que  4o  à  5o  individus,  dont  l'entretienne  revient  pas  à  plus  de 
4g  cents  par  semaine  pour  chacun.  L'État  se  charge  de  celui 
des  indigens  étrangers,  et  a  traité  à  cet  effet  avec  un  particu- 
lier ,  qui  s'engage  à  les  nourrir  moyennant  2, 5oo  dollars  par 
an,  que!  qu'en  soit  le  nombre.  Le  montant  des  dépenses  est 
d'un  peu  plus  de  1,400  dollars.  Les  enfans  naturels  y  sont  trai- 
tés, comme  à  Boston  et  à  Salem  ,  avec  cette  différence  que  ,  si 
la  mère  est  en  apprentissage,  elle  est  à  la  charge  de  son  maître 
ou  de  sa  maîtresse,  et  l'enfant  à  celle  de  l'État.  Ces  cas  toute- 
fois arrivent  fort  rarement. 

Les  commissaires  terminent  leur  rapport  par  des  considéra- 
tions sur  les  vices  du  système  administratif  du  dépôt  de  mendi- 
cité de  Philadelphie ,  qui,  suivant  eux,  est  inférieur  à  celui  de 
tous  les  établissemens  du  même  genre  qu'ils  ont  parcourus.  Ils 
signalent  surtout  les  abus  qui  résultent  de  la  répartition  des 
fonds  de  bienfaisance  autres  que  ceux  de  l'institution.  L'expé- 
rience de  tous  les  établissemens  qui  donnent  des  secours  à  des 
personnes  du  dehors  leur  a  démontré  que  ce  moyen  de  pour- 
voir aux  besoins  des  pauvres  est  le  plus  ruineux  et  le  plus 
contraire  aux  mœurs  et  à  l'industrie.  Ils  proposent ,  dans  le  cas 
où  l'on  persisterait  à  suivre  cette  pratique  vicieuse,  d'adopter 
du  moins  le  mode  qui  est  en  usage  à  Salem,  et  qui  consiste  à 
distribuer  les  secours  en  nature  et  jamais  en  argent.  Ils  pivsen- 
t.  xi..  —  Octobre  1828.  (j 


i3o  LIVRES  ÉTRANGERS, 

tent  de  très-fortes  raisons  à  l'appui  de  cette  opinion.  Le  vice, 
à  Philadelphie  comme  ailleurs,  engendre  la  pauvreté.  S'ils  n'en 
avaient  été  déjà  convaincus,  ils  en  auraient  acquis  la  preuve 
dans  tous  les  établissemens  qu'ils  ont  visités.  Ils  prétendent 
que  vIes  3/4  et  peut-être  les  9/10  des  indigens  peuvent  at- 
tribuer leur  dégradation  à  l'intempérance;  et  ils  demandent 
s'il  ne  serait  pas  opportun  de  provoquer  une  loi  semblable  à 
celle  de  Baltimore,  qui  oblige  les  individus  reçus  dans  le  dépôt 
à  y  travailler  jusqu'à  ce  qu'ils  aient  acquitté  les  frais  qu'on  y  a 
faits  pour  eux.  Les  directeurs  de  l'établissement  de  cette  ville 
sont  unanimes  dans  le  témoignage  qu'ils  rendent  de  l'efficacité 
de  cette  mesure;  et  en  effet,  tous  les  modes  de  secourir  l'indi- 
gence sont  contraires  aux  mœurs  publiques  ,  si  l'établissement 
n'exige  de  l'individu  soulagé  une  sorte  de  remboursement  en 
travail,  proportionné  à  son  degré  de  force  et  d'habileté. 

Le  dépôt  de  Philadelphie  n'a  ni  les  moyens  ni  l'espace  con- 
venables pour  employer  les  bras  qui  y  sont  disponibles;  aussi 
leur  travail  rapporte-t-il  peu  de  chose  ou  rien  ;  et  il  coûte  aux 
citoyens  la  somme  de  91,700  dollars.  Il  devient  donc  urgent 
d'y  annexer  un  terrain  spacieux,  où  les  directeurs  pourront 
mettre  à  proQt  le  travail  des  indigens  valides  ;  et  alors  seule- 
ment leur  maison  ne  sera  pics  un  refuge  où  les  fainéans  vien- 
dront chercher  l'oisiveté,  les  vicieux  leurs  aises,  et  les  malades 
la  guérison ,  sans  qu'il  leur  en  coûte  rien. 

Le  comité  pense  qu'il  n'est  ni  raisonnable,  ni  juste,  ni  poli- 
tique que  la  ville  soit  grevée  de  l'entretien  d'une  foule  d'é- 
trangers arrivant  tous  les  jours  d'Europe,  qui  n'ont  jamais 
contribué  et  ne  contribueront  jamais  eu  rien  au  bien  de  la  com- 
munauté. Encore  si  la  législature  imitait  l'exemple  de  celles 
de  New- York,  de  Massachussetts  et  de  Connecticut,et  votait 
une  somme  annuelle  pour  le  soulagement  de  ces  malheureux, 
les  citoyens  seraient  déchargés  d'une  partie  du  fardeau  ;  mais 
il  paraît  peu  compter  sur  cette  libéralité. 

La  pratique  suivie  par  l'administration  à  l'égard  des  bâtards 
est,  suivant  les  rapporteurs,  un  des  traits  les  plus  odieux  de 
son  système,  en  ce  qu'il  encourage  le  vice,  et  offre  en  quelque 
sorte  une  prime  à  la  prostitution.  «  S'il  en  est  ainsi ,  disent-ils, 
il  sied  mal  à  une  assemblée  d'hommes  mariés  et  de  pères  de 
famille  de  s'obstiner  à  en  faire  l'apologie,  ou  à  proclamer  son 
efficacité.  Nous  ne  prétendons  cependant  pas  dire  qu'il  est  du 
devoir  du  bureau  des  gardiens,  dans  ses  fonctions  collectives, 
de  retirer  le  malheureux  de  ses  égaremens  ;  mais  nous  ne  crai- 
gnons pas  d'affirmer  qu'il  ne  lui  convient  pas  de  les  encou- 
rager à  quitter  le  sentier  de  la  vertu.  Et  si  accorder  des  secours 


ÉTATS-UNIS.  1 3 1 

indistinctement  à  tous  les  individus  de  cette  espèce,  et  avoir 
recours  aux  deniers  publics  lorsque  la  mère  ne  peut  trouver 
de  père  assez  riche  pour  nourrir  son  enfant,  ce  n'est  pas  sanc- 
tionner et  favoriser  le  vice,  alors  nous  déclarons  ne  pas  com- 
prendre le  sens  des  mots,  et  être  incapables  d'apprécier  les 
conséquences  morales  des  choses.  Pour  s'en  convaincre  ,  il 
suffit  de  comparer  le  nombre  de  ces  infortunées  dans  nos  di- 
vers établissemens  de  bienfaisance.  A  Baltimore,  où  on  les  as- 
sujettit au  travail,  l'administration  assure  qu'aucune  d'elles  ne 
lui  est  à  charge;  à  New  -  York  ,  il  s'en  présente  de  80  à  90 
par  an;  à  Boston,  g  ou  10;  à  Salem,  2  ou  3  ;  et  à  Philadel- 
phie, 269!  » 

Les  rapporteurs  recommandent,  en  terminant,  «la  fondation 
d'un  établissement  destiné  à  punir  l'intempérance.  Une  institu- 
tion de  ce  genre,  dirigée  convenablement,  tendrait  à  arrêter  le 
développement  de  ce  fléau  destructeur.  Si  les  directeurs  étaient 
investis  du  pouvoir  d'arrêter  et  de  détenir  ces  êtres  abrutis 
dont  la  honte  et  le  reproche  seuls  font  justice,  ce  serait  porter 
le  coup  de  mort  au  paupérisme  ;  car  l'ivrognerie  est  la  mère  de 
tous  les  crimes,  et  les  maladies  et  la  misère  en  sont  les  suites 
nécessaires.  » 

Les  personnes  qui  composaient  le  comité  étaient  MM.  Tho- 
wrt^RooERS,  James  West,  Robert  Earp,  et  IF.-V.  Anderson. 

w. 

Ouvrages  périodiques. 

2.  — *  The  american  journal  of  science ,  etc.  —  Journal 
américain  des  sciences  et  des  arts,  dirigé  par  Benjamin  Sn,- 
liman,  professeur  de  chimie  et  de  minéralogie  au  collège 
d'Yale,  etc.  (juillet  1828).  New-Haven,  1828.  In-8°  de  192 
pages,  avec  6  planches. 

Depuis  que  nous  sommes  rassurés  sur  la  durée  de  cette  in- 
téressante publication,  nous  ne  sommes  pas  moins  empressés 
de  voir  arriver  en  Europe  chacune  de  ses  livraisons,  bien  cer- 
tains que  nous  y  puiserons  de  nouvelles  connaissances.  Ce 
cahier  n'a  point  trompé  notre  attente  :  les  géomètres,  les  phy- 
siciens, les  chimistes  et  les  naturalistes  y  trouveront  des  idées 
et  des  faits.  La  théorie  des  fhi\ions  et  les  principes  fonda- 
mentaux de  la  mécanique  sont  les  «ijets  de  deux  Mémoires; 
il  était  peut-être  superflu  de  présenter  sous  une  nouvelle 
forme  ce  que  l'on  sait  déjà  bien.  La  géologie  de  la  Caroline  du 
nord  et  d'une  partie  de  la  Nouvelle- Ecosse,  les  coquilles  que 
l'on  trouve  dans  quelques  aflluens  de  l'Ohio,  des  observations 
sur  la  vision,  d'autres  sur  les  instrumens  géodésiques,  et  par- 

9- 


i3a  LIVRES  ÉTRANGERS. 

ticulièrement  sur  la  boussole,  des  descriptions  de  graminées 
américaines  et  de  la  minéralogie  de  quelques  lieux  ;  voilà  ce 
qui  peut  surtout  nous  intéresser,  nous  autres  Européens.  En 
échange,  M.  Silliman  importe  dans  sa  patrie  quelques  pro- 
duits des  travaux  scientifiques  de  l'Europe,  et  le  choix  est 
toujours  en  faveur  des  connaissances  les  plus  utiles.  Nous  re- 
grettons de  ne  pouvoir  donner  à  nos  lecteurs  une  analyse  de 
quelques-uns  des  Mémoires  contenus  dans  ce  cahier;  il  fau- 
drait être  court,  même  aux  dépens  de  la  liaison  des  faits  et 
des  idées,  et  par  conséquent  une  telle  analyse  ne  pourrait 
être  qu'infidèle.  C'est  à  l'ouvrage  même  que  les  lecteurs  avides 
d'instruction  demanderont  les  données  nécessaires  pour  con- 
tinuer la  comparaison  entre  l'ancien  et  le  nouveau  monde, 
dans  l'intérieur  de  la  terre  et  à  sa  surface  :  M.  Silliman  prend 
soin  de  préparer  tout  ce  qui  peut  rendre  cette  comparaison  plus 
facile  et  plus  instructive. 

F. 
ASIE. 

3.  —  *  Verhandclingen  van  het  Bataviaasch  Genootschap  van 
Kunsten,  en  Wetenschappen,  etc. —  Mémoires  de  la  Société  bata- 
vienne  des  Arts  et  des  Sciences.  Batavia,  1825-1826.  Imprimerie 
nationale.  3  vol.  in-8°.  Ier  et  2e  vol.,  3e  édition.  3e  vol.,  2e  édi- 
tion :  se  trouvent  à  Amsterdam  chez  Jean  Allard,  libraire. 
Cette  collection  forme  en  tout  onze  volumes  publiés  jusqu'à 
l'année  1826,  et  que  la  Société  de  Batavia  vient  d'envoyer  à 
la  Revue  Encyclopédique  ,  dans  laquelle  on  rendra  compte  suc- 
cessivement de  ce  que  les  mémoires  de  cette  Société  renferment 
de  plus  important. 

Ces  Mémoires  sont  le  fruit  des  travaux  littéraires  de  la  So- 
ciété des  sciences  et  des  arts  établie  à  Batavia,  le  24  avril  1778  , 
sous  les  auspices  de  M.  Reynier  de  Klark,  alors  gouverneur 
général  des  colonies  hollandaises  des  Indes  orientales,  et  qui 
en  fut  le  premier  président.  Le  but  de  cette  Société  est  de  fa- 
voriser la  propagation  des  arts  et  des  sciences,  et  de  contribuer 
au  développement  des  facultés  intellectuelles  et  industrielles 
des  habitans  indigènes  et  étrangers  de  Batavia  et  de  tous  les 
pays  de  sa  dépendance.  Le  nombre  des  membres  de  la  Société 
batavienne  n'est  point  limité.  En  1826,  elle  était  composée  de 
la  manière  suivante  :  1  président,  1  vice-président ,  8  direc- 
teurs, 1  secrétaire,  1  bibliothécaire,  8  membres  chargés  de 
l'administration,  95  membres  ordinaires  résidans  à  Batavia, 
86  membres  extraordinaires  résidans  dans  plusieurs  provinces 
de  l'Inde  orientale:  total  201. 


ASIE.  i33 

Les  statuts  de  la  Société  sont  divisés  en  17  articles,  dont 
le  sixième  est  subdivisé  en  l\6  paragraphes.  Les  premières 
séances  furent  tenues  dans  le  château  de  Batavia;  puis  dans 
une  habitation  donnée  par  31.  Radermacher,  dans  laquelle,  au 
moyen  des  dons  des  membres  ordinaires  et  extraordinaires,  on 
a  formé  une  bibliothèque  riche  en  livres  classiques  anciens  et 
modernes,  écrits  dans  les  langues  européennes,  et  en  livres 
et  manuscrits  orientaux. 

Cette  bibliothèque  est  ouverte  au  public,  tous  les  mercredis, 
de  8  à  10  heures  du  matin.  Les  membres  de  la  Société  peuvent 
emprunter  et  emporter  chez  eux  les  livres  qu'ils  ont  besoin  de 
consulter  pour  leurs  travaux.  On  a  formé  dans  le  même  local 
un  cabinet  d'histoire  naturelle,  un  musée  d'antiquités,  et  un 
jardin  botanique.  Une  correspondance  régulière  est  établie 
entre  la  Société  Batacicnne,  et  celles  de  Rotterdam ,  de  Harlem, 
d' Ulissingen  (en  Hanovre),  de  Groningue  ,  d' Amsterdam,  dU- 
trecht,  de  Calcutta,  de  Londres ,  et  avec  les  missionnaires  de 
Pékin  et  de  Tranqucbar.  Il  en  résulte  que  les  Mémoires  de  ses 
membres  sont  très-intéressans  ,  puisqu'ils  font  connaître  des 
pays,  des  peuples,  des  mœurs,  et  des  branches  d'industrie 
de  plusieurs  provinces  des  Indes  orientales  sur  lesquelles  on 
manque  absolument  de  renseignemens  en  Europe. 

Nous  donnerons  ici  l'indication  des  Mémoires  contenus  dans 
les  trois  premiers  volumes,  et  nous  tâcherons  ensuite  d'en  ex- 
traire pour  nos  lecteurs  les  choses  qui  méritent  le  plus  l'at- 
tention des  géographes,  des  philologues,  et  des  amateurs  de 
l'histoire  naturelle  et  des  antiquités. 

Mémoires  du  premier  volume.  —  i°  Courte  esquisse  des  pos- 
sessions delà  Compagnie  hollandaise  des  Indes  orientales, 
contenant  la  description  du  royaume  de  Jaccatra  et  de  l'État 
de  Batavia,  par  31.  J.-C.-M.  Radermacher ,  et  31.  W.  Van  Ho- 
gendorp;  20  Rapport  sur  la  nature  des  maladies  des  enfans  de 
Batavia,  par  31.  J.  Van  der  Stcege  ;  3°  Sur  la  préparation  d'une 
espèce  de  toile  de  coton  par  le  moyen  de  l'écorce  de  l'arbre 
Bisang ,  par  31.  .T. -II.  Paringauw ;  \°  Catalogue  des  familles  des 
trois  règnes  de  la  nature,  en  malais,  hollandais  et  latin;  par 
31.  J.-C.-M.  Radermacher  ;  5°  Différence  de  la  chronologie  des 
peuples  asiatiques,  par  le  même;  (>°  Interprétation  d'une  his- 
toire de  Java,  intitulée  Sadjara  Rddj'a  Dj'atva,  par  31.  J.  Van 
Iparen  ;  70  Considérations  sur  l'état  de  l'agriculture  des  envi- 
rons de  Batavia,  par  J.  Honyman;  8°  Réflexions  sur  les  cartes 
hydrographiques  de  la  Hollande,  par  Josua  Van  Tparen$  90  Des- 
cription de  1  île  Timor,  par  M.  W.  Van  Hogendorpf  io°Des 
cription  d'un  mulâtre,  d'une  grandeur  extraordinaire,  de  l'île 


i34  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Bali ,  par  M.  Josua  Fan  Iparen;  n°  Notice  sur  la  corrosion 
des  entrailles  dans  les  maladies  des  enfans  de  Batavia,  par 
M.  J.  Van  der  Steege;  1 2°  Classification  des  palmiers  des  Indes 
orientales,  par  M.  F.  Baron  Fan  JVurmb. 

Mémoires  du  deuxième  volume.  —  i°  Considérations  sur  les 
connaissances  historiques,  par  M.  Josua  Fan  Iparen;  i9  Des- 
cription de  l'île  Bornéo ,  par  J.-C.-M.  Radermacher  ;  3°  Liste 
des  empereurs  spirituels  et  temporels  du  Japon,  par  M.  E.  Kaem- 
phcr  ;  4°  Nouvelles  observations  sur  l'état  de  l'agriculture  des 
environs  de  Batavia,  par  M.  J.  Hoojman;  5°  Essai  sur  la  forme 
et  la  couleur  des  habitans  des  Indes  orientales,  par  M.  J.-C.-M. 
Radermacher;  6y  Description  du  grand  orang-outang  de  Pongo, 
par  M.  F.  Baron  Fan  JVurmb;  70  Suite  de  l'interprétation  de 
l'histoire  de  Java,  intitulée  Sadjara  Radja  Djawa,  par  M.  Josua 
Van  Iparen;  8°  Notice  sur  l'origine,  le  progrès,  et  l'état  pré- 
sent des  missionnaires  danois  sur  la  côte  de  Coromandel,  par 
M.  J.  Hoojman;  90  Sur  le  meurtre,  et  sur  les  peines  prononcées 
contre  les  meurtriers,  par  M.  J.-C.-M.  Radermacher  ;  ioQ  Nou- 
velles observations  sur  les  défauts  des  cartes  hydrographiques 
de  la  Hollande,  par  le  même  ;  n°  Observations  sur  les  mala- 
dies corrosives  des  habitans  de  Batavia,  par  M.  "W.  Fan  Ho- 
gendorp;  120  Description  d'une  plante  appelée  la  gaude ,  par 
M.  Josua  Fan  Iparen  et  par  M.  F.  Schouman ;  i3°  Histoire  natu- 
relle des  Etats  hollandais  des  Indes  orientales,  par  M.  F.  Baron 
Fan  JVurmb  ;  140  Détails  sur  les  filatures  et  les  manufactures 
de  coton  des  Japonnais  et  des  Chinois,  par  M.  J.  Hoojman; 
i5°  Observations  sur  l'histoire  naturelle,  par  M.  F.  Baron  Fan 
Wurmb  ;  i£°  Observations  sur  une  maladie  générale  vulgaire- 
ment appelée  fièvre  des  jointures ,  par  M.  D.  Bjlon,  chirurgien 
de  Batavia;  170  Observations  sur  le  flux  du  ventre,  par  M.  B. 
JVolJ,  m.  d.  ;  1 8°  Observations  sur  l'île  Timor,  avec  un  vocabu- 
laire de  la  langue  des  naturels,  par  M.  W.  Fan  Hogendorp. 

Mémoires  du  troisième  volume.  —  i°  Description  de  l'île  de 
Sumatra ,  et  des  mœurs  des  habitans,  par  M.  J.-C.-M.  Rader- 
macher; 20  Description  des  petits  oiseaux  des  États  hollandais 
des  Indes  orientales,  par  M.  J.  Hoojman  ;  3°  Notice  sur  les 
mines  d'or  de  la  côte  des  Céîèbes,par  M.  Gcoige-F.  Duhr; 
4°  Continuation  de  l'interprétation  de  l'histoire  de  Java,  inti- 
tulée Sadjara  Radja  Dj awa ,fpar  M.  Josua  Fan  Iparen;  5°  Des- 
cription du  Japon  avec  des  remarques  sur  les  mœurs,  et  les 
religions  des  habitans,  par  M.  J.-C.-M.  Radermacher  ;  6°  Dis- 
sertation sur  la  préparation  du  sacki,  herbe  médicinale  du 
Japon,  par  M.  Jsaac  Titsing;  7"  Observations  sur"  la  langue, 
Jes  sciences  et  les  arts  des  peuples  du  Malabar,  par  M.  J.-A* 


ASIE.  —  EUROPE.  i35 

Ccllarius;  8°  Observations  sur  l'agriculture  des  environs  de  Ba- 
taviaj,  par  M.  J.  Hoojman  ;  90  Supplément  à  la  description  des 
îles  Java,  Bornéo  et  Sumatra;  jo°  Continuation  de  l'histoire 
naturelle  des  États  hollandais  des  Indes  orientales,  par  M.  F.  Ba- 
ron Van  fVurmb. 

F  .-M.  Moscati. 

EUROPE. 

GRANDE-BRETAGNE. 

4.  —  *  Journal  of  an  embassy  from  the  governor  général  of 
India ,  etc.  —  Journal  d'une  ambassade  envoyée  par  le  gou- 
verneur général  del  'Inde  aux  Cours  de  Siam  et  de  la  Coehin- 
chine,  où  l'on  présente  le  tableau  de  l'état  actuel  de  ces  deux 
royaumes  ;  par  John  Crawford  ,  écuyer.  Londres,  i8:*8.In-40. 

Cette  relation  est  un  peu  tardive:  sept  années  se  sont  écoulées 
avant  que  M.  Crawford  rendît  compte  lui-même  de  tout  ce  qui 
peut  être  communiqué  au  public  dans  la  mission  dont  il  avait 
été  chargé.  Afin  de  satisfaire  l'impatience  des  curieux,  des  sa- 
vans  et  de  tous  ceux  qui  prennent  intérêt  aux  affaires  de  l'Inde , 
quelques  écrivains  ont  publié  divers  écrits  sur  cet  objet,  et 
M.  Finlayson,  naturaliste  attaché  à  l'ambassade,  a  fait  paraître 
son  journal  particulier.  Cependant  la  narration  de  M.  Crawford 
ne  peut  manquer  d'être  recherchée  par  toutes  les  classes  de 
lecteurs;  ils  y  trouveront  beaucoup  de  faits  nouveaux ,  et  le 
caractère  de  l'auteur  est  garant  de  la  fidélité  de  ses  récits.  Les 
observateurs  de  l'homme  et  des  mœurs  des  nations  auront  à 
méditer  sur  la  singulière  analogie  de  plusieurs  préjugés  natio- 
naux aux  Indes  et  en  Europe,  malgré  la  différence  des  institu- 
tions ,  des  formes  de  gouvernement,  des  religions,  de  tout  ce 
qui  indue  le  plus  puissamment  sur  la  pensée  de  l'homme.  Ainsi, 
par  exemple,  le  Siamois  soumis  à  un  pouvoir  despotique,  sou- 
\ciil  capricieux  et  cruel,  avec  ses  faibles  arts  et  sa  misère  se 
croit  beaucoup  au-dessus  du  Cochinchinois,  plus  industrieux, 
plus  instruit  et  jouissant  d'une  aisance  assez  généralement  ré- 
pandue. On  peut  citer  en  Europe  plus  d'un  amour-propre 
national  aussi  mal  fondé.  Sous  le  mauvais  gouvernement  de 
Siam,  la  population  décroît;  et  malgré  les  libéralités  de  la  na- 
ture,  elle  n'est  pas  le  dixième  de  celle  de  la  Cochinohine,  en 
comparant  l'un  à  l'autre  des  territoires  d'égale  étendue,  éga- 
lement fertile  1 ,  et  plans,  autant  qu'il  est  possible ,  au  milieu  de 
ressources  équivalentes.  Dans  l'un  et  l'autre  pays  l'homme  ne 
se  borne  point  à  dégrader  la  Divinité  jusqu'aux  passions  et 
même  aux  vices  de  son  espèce  :  il  la  fail   descendre  plus  bas 


i3«  LIVRES  ÉTRANGERS. 

encore,  et  déforme  les  traits  de  l'homme  dans  les  images  de 
ses  dieux.  C'est  dans  ces  images  que  les  deux  peuples  déploient 
la  plus  grande  magnificence,  surtout  les  Siamois.  M.  Crawford 
vit  à  Bungkok,  dans  un  temple  de  Boudg ,  une  prodigieuse 
multitude  de  statues  de  divinités  tatares  :  celle  qui  attira  le  plus 
son  attention  est  en  cuivre  doré,  et  n'a  pas  moins  de  trente- 
cinq  pieds  et  demi  de  hauteur. 

M.  Crawford  a  joint  à  son  ouvrage  une  carte  des  pays  qu'il 
a  parcourus  ;  elle  est  sur  une  grande  échelle  dressée  d'après 
les  meilleurs  documens,  auxquels  on  a  réuni  plusieurs  obser- 
vations faites  dans  le  cours  de  l'ambassade.  Les  côtes  de  l'em- 
pire des  Birmans  ,  de  la  presqu'île  de  Malaca,  du  royaume  de 
Siam  et  de  la  Cochinchine  y  sont  représentées  avec  plus  d'exac- 
titude que  dans  aucune  des  anciennes  cartes.  F. 

5. — *  The  Revoit  of  the  becs.  — La  Révolte  des  abeilles, 
avec  cette  épigraphe  : 

Eo  voyant  l'instinct  de  ces  petits  animaux  surpasser 
l'intelligence  de  l'homme,  je  me  suis  dit  :  Heu- 
reuses les  Sociétés  humaines,  si  elles  possédaient 
la  sagesse  de  ces  abeilles  !  Et  j'ai  formé  des  vœux 
en  faveur  de  mon  pays.  Saint-Pierre. 

Londres,  1828;  Longman.  In-8°  de  272  p. 

Nous  avons  rapporté  l'épigraphe  de  cet  ouvrage,  parce 
qu'elle  en  fait  connaître  l'objet.  L'auteur,  que  nous  connaissons, 
sans  vouloir  déchirer  le  voile  dont  il  se  couvre,  est  un  de  ces 
philantropes  qui  croient  à  la  possibilité  départager  les  nations 
en  plusieurs  Sociétés  coopératives  où  les  biens  seraient  mis  en 
commun,  et  dont  chaque  membre  contribuerait,  selon  ses 
talens,  à  l'entretien  de  la  société.  On  conçoit  que  la  répu- 
blique, ou,  si  l'on  veut,  la  monarchie  des  abeilles  est  un  type 
qui  convient  fort  aux  sociétés  coopératives.  En  effet,  dans  une 
ruche  chaque  classe  d'abeille  a  son  emploi;  chaque  individu 
exécute  une  petite  portion  d'un  travail  commun,  dont  l'en- 
semble paraît  excéder  la  portée  d'un  être  aussi  petit  et  aussi 
faible.  On  conçoit  aussi  que  si  la  ruche  se  met  en  révolte,  si 
chacun  ne  se  tient  pas  aux  fonctions  qui  lui  sont  assignées,  la 
société  tout  entière  sera  privée  d'abri,  de  nourriture,  et  des 
moyens  de  se  perpétuer.  Tel  est  le  cadre  ingénieux  de  ce  petit 
roman  qui  est  parfaitement  combiné  pour  faire  sentir  la  supé- 
riorité du  système  coopératif,  où  les  efforts  individuels  sont 
dirigés  vers  un  but  commun,  sur  le  système  de  la  concurrence, 
où  chacun  cherche  à  s'élever  aux  dépens  des  autres. 

Restera  toujours  la  grande  difficulté  de  trouver,  sans  la 
propriété  exclusive,   uu  motif  assez   puissant  sur  l'esprit  de 


GRANDE-BRETAGNE.  i37 

l'homme,  pour  l'engager  à  surmonter  sa  paresse  naturelle.  Les 
abeilles  sont  tourmentées  par  leur  instinct  du  besoin  de  re- 
cueillir de  la  cire  et  du  miel  et  d'en  faire  des  alvéoles  rem- 
plies de  provisions  pour  l'hiver.  Quelle  est  la  force  coercitive 
capable  de  vaincre  l'incurie  de  l'homme,  si  vous  lui  ôtez  le 
stimulant  de  la  propriété?  Dans  nos  grandes  ruches  que  nous 
appelons  des  nations,  on  bâtit  aussi,  on  recueille  aussi  des 
provisions;  les  citoyens  se  partagent  les  emplois  de  la  société; 
tous  concourent  au  but  commun  qui  est  ia  conservation  de  la 
ruche;  mais  il  faut  que  l'instinct,  la  force  aveugle  qui  pousse 
l'abeille,  soit  remplacée  par  un  moteur  propre  à  agir  sur 
l'homme,  et  ce  moteur  c'est  l'amour  de  la  propriété.  Nul  autre 
n'a  été  trouvé  pour  le  remplacer. 

Au  reste,  deux  sentimens  dominent  dans  l'ouvrage  dont 
nous  rendons  compte,  et  se  rencontrent  dans  tous  les  ouvrages 
du  même  genre:  c'est,  d'une  part,  un  profond  amour  de 
l'humanité,  et  de  l'autre  une  aversion  prononcée  contre  toutes 
ces  superstitions  qu'on  a  crues  capables  d'unir  les  hommes,  et 
qui  ne  paraissent  propres  qu'à  les  diviser.  La  superstition  de 
l'église  romaine  la  porte  à  brûler  dans  l'autre  monde,  à  défaut 
de  celui-ci,  ceux  qui  ne  pensent  pas  comme  elle;  la  supersti- 
tion de  l'église  anglicane  la  porte  à  les  pendre;  le  tout  pour  la 
plus  grande  gloire  du  Très-Haut  et  pour  le  plus  grand  bien  de 
ses  ministres:  il  faut  convenir  que  les  rêves  de  la  philantropie 
ne  sont  pas  si  dangereux.  J.-B.  S. 

6.  —  Slcnogrrt/j/iy,  or  an  easy  systcm  of  short-hand,  etc.  — 
Sténographie,  ou  Méthode  facile  d'écriture  abrégée  fondée  sur 
des  principes  mécaniques  et  mathématiques  (d'après  les  sys- 
tèmes de  Lewis  et  de  Richardsori),  et  exposition  d'une  méthode 
régulière  pour  étudier  l'ouvrage  sans  assistance;  par  E.  Hin- 
ton.  Deuxième  édition.  Londres,  1828;  Longman,  Rees,  Orme, 
Brown  et  Green.  In-8°  de  78  pages. 

La  sténographie  a  été  connue  dès  les  tems  les  plus  reculés. 
Les  Hébreux,  et,  chez  les  Grecs,  et  les  Romains,  Xénophon  et 
Cicéron ,  avaient  inventé  des  signes  à  l'aide  desquels  ils  pre- 
naient avec  rapidité  les  notes  qui  leur  étaient  nécessaires. 
Parmi  les  peuples  modernes ,  ce  sont  les  Anglais  qui  ont  in- 
venté le  plus  grand  nombre  de  systèmes  sténographiques. 
Gurney,  Byron,  Richardson,  sont  les  auteurs  dont  les  mé- 
thodes sont  le  plus  généralement  suivies.  L'ouvrage  que  nous 
annonçons  participe  de  ces  divers  systèmes;  mais  l'auteur  a 
cherché  à  simplifier  l'étude  de  son  art,  et  nous  pensons  avec 
lui  qu'un  mois  est  suffisant  pour  le  comprendre  et  en  com- 
mencer l'application.  Son  Alphabet  se  compose  de  21  signes 


i38  LIVRES  ÉTRANGERS, 

très-simples  ,  tous  dérivés  du  cercle  et  de  la  ligne  droite,  et  qui 
n'exigent  que  21  mouvemens,  tandis  que  les  lettres  de  l'al- 
phabet qu'ils  représentent  en  exigent  119;  une  douzaine  de 
points  et  de  virgules  indiquent  par  leur  position  les  terminai- 
sons principales. — Le  papier  réglé  dont  il  se  sert  offre  le 
moyen  de  faire  de  nouvelles  abréviations.  En  effet,  la  case  fixe 
où  l'on  commence  le  mot  en  désigne  la  première  lettre ,  sou- 
vent même  la  première  syllabe  :  de  sorte  qu'une  partie  du  dis- 
cours se  trouve  écrite  avant  que  l'orateur  ait  ouvert  la  bouche. 
Ces  lignes  aident  aussi  à  vaincre  l'une  des  plus  grandes  diffi- 
cultés de  l'art  sténographicme,  celle  qui  consiste  à  relire  les 
notes  après  qu'elles  ont  été  prises.  Une  traduction  française 
de  ce  petit  ouvrage  ne  pourrait  manquer  d'être  accueillie,  dans 
un  tems  où  la  sténographie  s'est  chargée  de  nous  faire  con- 
naître non-seulement  les  discours  prononcés  à  la  tribune  publi- 
que, mais  encore  les  leçons  de  nos  plus  célèbres  professeurs. 

H.  D. 
Outrages  périodiques. 

7.  —  *  The  Gardeners  Magasine,  etc. — Le  Magasin  des 
Jardiniers,  et  registre  des  nouvelles  acquisitions  de  l'agricul- 
ture et  de  l'économie  domestique;  dirigé  par  J.-C.  LocnoN. 
Londres,  1828;  Longtnan,  Rees,  Orme,  Brown  etGreen,  pater 
nosler  Row.  —  Ce  journal,  qui  parut  d'abord  tous  les  deux 
mois,  est  aujourd'hui  mensuel;  chaque  cahier  contient  deux 
feuilles  in-8°,  avec  plusieurs  figures;  prix,  2  sh.  6  p. 

Cet  ouvrage  périodique  ayant  déjà  subi  l'épreuve  de  deux 
années,  son  avenir  se  présente  sous  une  apparence  rassurante, 
car  le  goût  du  jardinage  ne  peut  que  s'étendre  :  il  n'est  point 
un  caprice  de  la  mode.  M.  Loudou  divise  chacune  de  ses  pu- 
blications en  trois  parties.  Dans  la  première,  il  insère  des 
notices  ou  mémoires  sur  les  divers  sujets  qui  sont  compris 
dans  son  plan;  la  seconde  partie,  intitulée  Revues,  est,  pour 
le  jardinage  et  les  arts  qui  y  sont  relatifs,  ce  que  le  Bulletin 
bibliographique  de  la  Revue  encyclopédique  est  pour  l'ensemble 
des  connaissances  humaines  :  les  écrits  y  sont  analysés  en  peu 
de  mots;  le  lecteur  peut  en  prendre  une  idée,  et  juger  s'il  y 
trouvera  l'instruction  qu'il  veut  acquérir.  La  troisième  partie, 
intitulée  Mélanges,  ou  Informations  diverses,  est  subdivisée 
en  deux  articles  ou  sections,  les  informations  qui  viennent 
du  dehors,  et  celles  que  l'Angleterre  même  fournit  par  ses 
publications  si  multipliées,  et  que  M.  Loudou  obtient  par  sa 
correspondance.  Ainsi,  les  indications  y  sont  très-nombreuses 
et  très-variées;   ce  recueil  est,  au   moins  pour  les  pays  du 


GRANDE-BRETAGNE.— RUSSIE.  i39 

nord,  le  répertoire  le  plus  complet  où  les  jardiniei's  puissent 
chercher  les  acquisitions  successives  de  leur  art.  Les  gravures 
en  bois  sont  faites  avec  soin,  et  très-nombreuses;  dans  le 
n°  i3  (avril  1828,1,  que  nous  avons  sous  les  yeux,  on  en 
compte  près  d'un  cent,  et  l'on  y  voit  des  figures  de  plantes, 
des  dessins  d'appareils,  d'instrumens  de  jardinage,  de  con- 
structions rurales,  etc.  Il  est  facile,  sans  cloute,  d'être  varié, 
lorsqu'on  parle  d'un  art  où  tant  d'objets  et  de  formes  peuvent 
être  combinés  et  groupés  de  tant  de  manières,  et  toujours 
avec  succès;  mais  on  doit  reconnaître  que  la  rédaction  de 
ce  recueil  tire  un  très-bon  parli  de  cette  variété,  et  que  les 
lecteurs  y  trouvent  abondamment  ce  qui  peut  exciter  et  satis- 
faire la  curiosité. 

Dans  le  i3e  cahier,  on  lit  un  article  sur  un  appareil  pour 
échauffer  les  serres  au  moyen  de  la  vapeur.  Ce  mode  de  com- 
munication de  la  chaleur  peut  être  employé  de  tant  de  ma- 
nières différentes,  qu'il  n'est  guère  utile  de  donner  des  conseils 
aux  jardiniers  sur  un  sujet  où  ils  sont  assez  bien  guidés  par 
le  simple  coup  d'œil,  et  par  l'expérience  la  plus  commune. 
Dans  ces  cas  où  l'intelligence  ordinaire  suffit,  les  conseils  peu- 
vent être  nuisibles  ,  en  substituant  l'habitude  d'imiter  à  celle 
de  réfléchir,  et  de  ne  pas  tenir  compte  des  circonstances  locales 
qui  peuvent  faire  varier  les  applications.  F. 

RUSSIE. 

8.  — *  Slovar  istoritcheskii ,  etc.  —  Dictiounaire  historique 
des  écrivains  appartenant  à  l'Eglise  gréco- russe.  Deuxième 
édition,  corrigée  et  augmentée.  Saint-Pétersbourg,  1827;  im- 
primerie et  librairie  de  Glazounof.  1  vol.  in  -  8°  de  343  et 
333 — lxxvi  pages;  prix,  12  roubles. 

Cet  ouvrage,  que  l'on  doit  au  métropolite  de  Kieff, Eugène , 
contient  l\(\i  noms  d'auteurs  appartenant  à  l'Église  russe  ,  et 
qui  ont  écrit  sur  différens  sujets  depuis  le  IXe  siècle  jusques 
et  compris  le  xixc.  La  vie  de  quelques-uns  de  ces  auteurs  offre 
des  détails  curieux  pour  l'histoire.  C'est  ainsi  qu'à  l'article 
Jean  Fédorof ,  diacre  de  l'église  de  Saint-Nicolas  Gostounsky, 
au  Kremlin,  on  trouve  la  relation  de  l'origine  (i553)  et  des 
progrès  de  l'imprimerie  en  Russie.  Dix  années  seulement  après 
l'introduction  de  cet  art  dans  cette  vaste  contrée,  c'est-à-dire 
au  mois  de  mars  de  i5G/J,  parut  la  première  édition  russe  du 
Livre  des  j4 patres ,  commencée  le  19  avril  de  l'année  précé- 
dente. Les  copistes  de  manuscrits  se  voyant  privés  de  leur 
état  par  cette  nouvelle  invention  ,  accusèrent  les  imprimeurs 


Uo  LIVRES  ÉTRANGERS, 

d'hérésie  et  de  sorcellerie,  et  les  obligèrent  de  se  réfugier  en 
Pologne,  où  ils  furent  bien  accueillis  par  le  roi  Sigismond.  Le 
Bulletin  du  Nord  (  cah.  de  mai  1828,  pag.  3o — 5o)  donne  la 
traduction  française  de  ce  morceau  ,  où  l'on  suit  toutes  les 
vicissitudes  de  l'imprimerie  en  Russie,  et  où  se  trouvent  cités 
les  premiers  établissemens  de  ce  genre  et  ceux  qui  les  ont 
suivis  dans  les  tems  modernes  ,  soit  qu'ils  appartiennent  au 
gouvernement,  soit  qu'ils  aient  été  créés  par  des  particuliers. 
Les  détails  renfermés  dans  ce  morceau  sont  d'une  nature  trop 
spéciale  pour  être  rapportés  ici.  Nous  dirons  seulement  qu'il 
paraît  que  la  gravure  fut  introduite  en  Russie  en  même  tems 
que  l'imprimerie  ,  sous  le  règne  du  tsar  Ivan  Vassiliévitch , 
puisque  le  Livre  des  Apôtres,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut, 
offre  des  ornemens  figurés ,  et  que  les  éditions  subséquentes 
ont  même  des  figures.  Il  est  vrai  que  ce  n'étaient  que  des  gra- 
vures en  bois,  qui  se  tiraient  avec  une  presse  ordinaire;  ce  ne 
fut  qu'un  peu  plus  tard  qu'on  connut  les  planches  en  étain 
fondu  ,  et  rien  n'indique  que  les  planches  en  cuivre  aient  été 
employées  en  Russie  avant  le  règne  du  tsar  Alexis  Mikhaï- 
lovitch  ,  père  de  Pierre-le-Grand.  La  taille-douce  paraît  y 
avoir  été  introduite  au  commencement  du  xvine  siècle,  et  la 
lithographie  y  est  en  usage  depuis  1816. 

Le  Télégraphe  de  JIoscou ,  qui  a  consacré  une  analyse  au 
Dictionnaire  historique  ,  loue  beaucoup  cet  ouvrage  ;  mais  il 
regrette  que  l'auteur  de  cette  utile  publication  ne  se  soit  pas 
montré  assez  difficile  dans  le  choix  de  ses  matériaux,  et  que, 
dans  la  deuxième  édition  ,  il  n'ait  pas  écarté  quelques  articles 
dont  l'authenticité  ne  paraît  pas  bien  prouvée. 

9.  —  Igor>  poëme  héroïque  traduit  du  russe,  suivi  de 
ballades  et  poésies  diverses;  par  N.  Blaxchard.  Moscou, 
i823;  Loguinof.  Grand  in-8°  de  m  et  xiv  pages;  prix,  (t  r. 

Ce  poëme  ,  que  le  traducteur  a  puisé  dans  le  Recueil  des 
antiquités  russes  de  feu  Moussine-Pouschkine  (i),  est  un  pré- 
cieux reste  de  l'ancienne  poésie  russe.  Composé  vers  la  fin  du 
xiie  siècle  ,  il  a  pour  sujet  un  épisode  du  règne  d'Igor  ,  qui 
occupa  le  trône  de  Russie  de  912  à  9/fO  (2).  Ce  priuce,  pour 

(i)Le  comte  Moussine-Pouschkine  ,  mort  en  1817,  a  employé 
une  grande  partie  de  sa  vie  à  recueillir  les  antiquités  de  son  pays. 
On  lui  doit,  entre  autres,  la  découverte  du  Chant  ou  Récit  de  la  cam- 
pagne du  prince  Igor  contre  les  Polovtsis  ,  publié  par  ses  soins  en  1800, 
et  deuxéditionsducoderusse,  Roitskaïa  Pravda,  données  l'une  à  Saint- 
Pétersbourg,  en  1792  ,  et  l'autre  à  Moscou,  en  1799. 

(a)  M.  Blanchard  se  trompe  par  conséquent,  en  disant  que  l'auteur 
de  ce  poëme  était  sans  doute  contemporain  d'Igor. 


RUSSIE.  !4, 

punir  les  Polovtsis ,  qui  avaient  fait  une  invasion  sur  son  ter- 
ritoire,  avait  assemblé  une  armée  et  était  allé  à  leur  ren- 
contre, suivi  de  ses  frères  Vsévolod  et  Vladimir.  Arrivé  sur  les 
bords  du  Donetz,  d'épaisses  ténèbres,  produites  par  une  éclipse 
de  soleil  ,  effrayèrent  les  plus  braves,  qui  furent  sur  le  point 
de  l'abandonner.  Son  courage  et  sa  présence  d'esprit  ayant 
triomphé  de  leurs  craintes,  il  attaqua  l'ennemi,  qu'il  défit  com- 
plètement le  premier  jour;  mais,  le  lendemain,  un  renfort 
étant  arrivé  aux  Polovtsis,  la  chance  du  combat  tourna  entiè- 
rement contre  les  Russes,  dont  le  plus  grand  nombre  périrent 
ou  furent  faits  prisonniers.  Igor  s'étant  trouvé  au  milieu  de 
ces  derniers  parvint  à  tromper  la  vigilance  de  ses  gardes  ,  et 
revint  dans  ses  États.  Une  invocation  à  Botane,  surnommé  le 
Rossignol  des  tems  anciens  ;  la  description  de  l'éclipsé  ;  les 
plaintes  d' laroslavna ,  femme  d'Igor,  au  soleil  et  aux  flots  du 
Dnieper;  les  félicitations  que  le  fleuve  Donetz,  personnifié 
par  l'auteur,  adresse  à  ce  prince  sur  son  retour  parmi  ses  su- 
jets ,  sont  les  ornetnens  de  ce  poëme  ,  conçu  ,  comme  on  le 
voit ,  à  la  manière  des  anciens. 

M.  Blanchard  avait  d'abord  fait  une  traduction  ^n  prose  de 
ce  poëme;  mais,  en  ayant  mis,  dit-il,  une  partie  en  vers  avec 
assez  de  facilité,  il  voulut  achever  l'entreprise.  Malheureu- 
sement, sa  poésie  est  beaucoup  trop  facile,  et  fera  regretter 
aux  lecteurs  français  qu'il  ne  se  soit  pas  borné  à  publier  sa 
première  version,  qui  se  rapprochait  sans  doute  davantage  du 
texte. 

Deux  autres  imitations  en  vers  de  Joukovsky,  la  Harpe  d'Éole 
et  Achille  ,  suivent  ce  poëme  ,  et  le  volume  est  terminé  par 
quelques  poésies  originales,  parmi  lesquelles  nous  avons  dis- 
tingué la  pièce  suivante  : 

A  une  Fontaine. 

Fontaine,  ô  toi  dont  l'onde  inaltérable  et  pure 
Des  Nymphéa  de  ces  lieux  rafraîchit  la  beauté, 

Et  dont  les  flots  ,  caressant  la  verdure, 
Emportent  le  parfum  du  jasmin  humecté; 

Soit  que  Philis  sur  ton  aimable  rive 

Vienne  ou  rêver  ou  cueillir  une  fleur; 

Soit  que  ,  du  jour  défiant  la  chaleur, 
Elle  entoure  son  sein  de  ton  eau  fugitive, 
Fontaine,  écoute-moi  :  conserve  pour  toujours 
L'image  de  Philis  peinte  en  ton  heureux  cours. 
Tu  cesseras  alors  d'envier  à  la  terre 
Le  vif  émail  des  fleurs  ,  aux  cieux  l'éclat  d'Iris  , 


i4a  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Au  soleil  ses  rayons,  à  Phébé  sa  lumière, 
Tu  posséderas  tout  dans  les  traits  de  Philis. 

Ces  vers  ont  de  la  grâce,  et  ne  seraient  pas  répudiés  par  nos 
poètes  erotiques ,  quoiqu'ils  aient  été  inspirés  sous  un  ciel  dont 
la  rigueur  habituelle  contraste  avec  leur  sujet.     E.  Héreau. 

DANEMARK. 

10.  —  *  Rrgistr  yfir  Islands  Stiftishohasafn  —  Catalog  over 
Islands  Stiftsbiblisthck.  —  Catalogue  de  la  bibliothèque  fondée 
en  Islande  ,  publié  aux  frais  de  la  Société  littéraire  d'Islande. 
Copenhague,  1828;  Jaeobsen.  In-8°  de  180  pages. 

C'est  un  événement  de  voir  fonder  une  bibliothèque  pu- 
blique dans  une  île  que  les  glaces  assiègent  une  grande  partie 
de  l'année  ,  et  où  l'on  reste  presque  étranger  aux  mouvemens 
qui  agitent  les  esprits  dans  le  monde  littéraire.  Cependant  on 
aime  l'instruction  en  Islande ,  et  les  sagas  du  moyen  âge 
prouvent  assez  qu'on  sait  aussi  y  composer,  qu'on  y  a  de 
l'imagination  ,  des  idées  poétiques  et  le  goût  de  l'histoire.  Déjà 
la  Société  littéraire  qui  a  été  fondée  pour  cette  île  ,  et  dont 
une  section  siège  à  Copenhague  ,  a  fait  publier  divers  ou- 
vrages pour  l'instruction  des  insulaires.  Elle  fait  paraître,  en- 
tre autres  tous  les  ans  un  résumé  des  événemens  politiques  du 
globe  ,  pour  tenir  lieu  de  gazette  à  un  pays  qui  ne  peut  pas 
avoir  de  communication  régulière  avec  les  autres  pays,  à  cause 
des  tempêtes  et  des  glaces  qui  cernent  l'Islande  pendant  une 
partie  de  l'aunée.  Une  bibliothèque  publique  devait  être  dans 
la  même  île  de  la  plus  grande  utilité  :  c'est  ce  qui  inspira  à 
quelques  amis  des  Islandais  en  Danemark,  surtout  à  M.  Rafn, 
secrétaire  de  la  Société  archéologique  de  Copenhague ,  l'idée 
de  faire  des  démarches  pour  procurer  à  l'Islande  le  bienfait 
d'une  bibliothèque.  Le  roi  voulut  bien  accorder ,  à  cet  effet , 
une  somme  de  840  rixdales,  et  ordonner  que  les  doubles  de 
la  bibliothèque  royale  seraient  envoyés  en  Islande.  Un  grand 
nombre  de  bienfaiteurs  ont  contribué,  soit  par  des  livres,  soit 
par  de  l'argent,  à  augmenter  le  premier  fonds,  qui  a  été  placé 
dans  une  salle  dépendant  de  la  cathédrale  de  Reikevig.  Lors- 
qu'on a  dressé  le  catalogue,  la  bibliothèque  renfermait  3777  vo- 
lumes et  brochures,  qui  ont  été  classés,  suivant  les  matières, 
d'après  les  systèmes  bibliographiques.  Une  partie  de  cette  bi- 
bliothèque se  compose,  à  la  vérité  ,  de  livres  qu'on  trouve  en 
foule  chez  les  bouquinistes  dans  les  grandes  villes,  mais  ce  qui 
est  dédaigné  par  les  habitans  des  grandes  cités  est  encore 
précieux  pour  les  pays  où  toute  nourriture  de  l'esprit  est  rare: 


DANEMARK.— ALLEMAGNE.  i/t3 

dans  la  suite  la  bibliothèque  pourra  s'enrichir  d'ailleurs  de 
livres  plus  utiles  et  mieux  conditionnés.  Les  fondateurs  ont  fait 
un  appel  à  tous  les  amis  de  l'instruction  pour  les  engager  à 
contribuer  par  des  dons  de  livres  à  l'augmentation  de  la  bi- 
bliothèque de  Reikevig ,  qui  a  été  mise  à  la  disposition  de  tous 
les  Islandais  :  moyennant  une  petite  somme  ils  pourront  tou- 
jours recevoir  des  livres  chez  eux.  Cette  mesure  était  néces- 
saire pour  une  île  où  la  population  est  très  disséminée,  et  où 
il  n'y  a  point  de  grandes  villes.  Pour  la  commodité  des  habitans 
de  Test  et  du  nord  de  l'île,  trop  éloignés  de  Reikevig,  on  a  même 
établi  une  bibliothèque  succursale  dans  cette  contrée.  Ainsi, 
dans  leurs  longs  hivers,  les  Islandais,  grâce  aux  bienfaits  des 
amis  des  lettres,  auront  un  moyen  facile  de  s'instruire  et  de 
former  l'esprit  de  leur  jeunesse.  D — g. 

ALLEMAGNE. 

ir.  —  Das  PJlanzenreich  nncJi  naturlichen  Familien.  —  Le 
règne  végétal  exposé  d'après  les  familles  naturelles  ,  pour 
servir  de  guide  dans  l'enseignement  de  la  botanique  dans  les 
écoles,  par  S.  Muhl,  instituteur  à  l'École  normale  de  Trêves. 
Trêves,  1828;  Gall.  In-8°  de  i83  p. 

A  Trêves  on  enseigne  la  botanique  au  séminaire  des  maîtres 
d'école,  ou  à  l'institution  normale,  où  doivent  se  former  les 
maîtres  des  écoles  inférieures  :  nous  sommes  loin  en  France  de 
ce  luxe  d'instruction.  L'histoire  naturelle  n'est  même  pas  en- 
seignée chez  nous  dans  les  collèges;  il  faut  faire  des  études 
spéciales  pour  acquérir  quelques  connaissances  dans  une  science 
qui  pourtant  devrait  entrer  dans  tout  enseignement  élémen- 
taire. Car,  qu'est-ce  qui  touche  notre  esprit  de  plus  près  que 
l'aspect  de  la  nature?  Mais  comme  on  n'enseignait  pas  l'his- 
toire naturelle  autrefois,  on  ne  l'enseigne  pas  non  plus  à  pré- 
sent; dans  les  écoles  primaires  on  n'en  donne  même  pas  une 
idée  aux  enfans,  et  on  préfère  leur  parler  de  choses  qu'ils  ne 
comprennent  pas  ou  qui  ne  pourront  leur  servir  à  rien  dans 
la  carrière  qu'ils  embrasseront  un  jour.  —  M.  Muhl  expose  les 
principes  de  la  botanique  d'une  manière  simple  et  claire  :  il 
traduit  en  allemand  tous  les  termes  scientifiques  des  familles, 
genres  et  espèces  ;  la  langue  allemande  est  peut-être  la  seule  en 
Europe  qui  admette  un  pareil  tour  de  force.  Dans  toutes  les 
autres  langues  on  pourra  bien  donner  des  terminaisons  vul- 
gaires aux  mots  grecs  et  latins,  mais  ces  mots  n'en  resteront 
pas  moins  étrangers.  M.  Muhl  inclique  brièvement  l'usage  qu'on 
tire  d'un  grand  nombre  de  plantes;  il  eût  été  bon  aussi  d'indi- 


i44  LIVRES  ÉTRANGERS, 

quer  leur  patrie,  et  d'ajouter  un  court  aperçu  de  la  géographie 
botanique,  ainsi  que  quelques  planches  avec  les  contours  des 
fleurs,  feuilles,  tiges  et  racines,  afin  de  mieux  faire  connaître 
les  caractères  qui  constituent  les  divers  genres. 

12.  —  *Literatur  dcr  Mathematih ,  Natur  und  Gewerbskunde , 
mit  Inbegriff  der  Kriegsfmnst.  —  Bibliographie  des  mathéma- 
tiques, des  sciences  naturelles  ,  de  la  technologie  et  de  l'art 
militaire  ,  arrangée  systématiquement  par  G.  S.  Ersch  ;  con- 
tinuée, par  Fr.  W.  Schweigger-Seidel.  Leipzig,  1828;  Broek- 
haus.  In-8°  de  17^9  pages. 

Ersch  était  un  des  meilleurs  bibliographes  de  notre  tems. 
Ce  savant  laborieux  avait  fait  un  Manuel  de  bibliographie  alle- 
mande où  l'on  trouve  indiqués  pour  chaque  science ,  et  pour 
chaque  branche  des  sciences,  les  livres  qui  ont  paru  depuis  le 
milieu  du  18e  siècle.  Ce  manuel,  très-utile  et  commode  pour 
tous  ceux  qui  veulent  s'instruire  ou  instruire  les  autres  sur 
une  science  quelconque  ,  reçut  avant  la  mort  d'Ersch  les  hon- 
neurs d'une  seconde  édition;  cependant  l'auteur  ne  put  achever 
le  nouveau  travail  qu'il  s'était  imposé.  La  partie  qui  traite  des 
sciences  naturelles,  de  la  technologie,  etc.,  a  été  continuée  par 
yn  autre  savant.  Ersch  avait  tracé  pour  son  catalogue  (  car 
l'ouvrage  n'est  au  fond  qu'un  catalogue  )  un  plan  très-vaste  et 
compliqué.  Il  divise  et  subdivise  à  l'infini.  La  bibliographie 
zoologique,  par  exemple,  est  divisée  d'abord  en  ouvrages  sur 
la  zoologie  générale  et  sur  la  zoologie  particulière.  Chacune 
de  ces  divisions  a  une  vingtaine  de  subdivisions  :  c'est  ainsi 
que  dans  la  zoologie  générale  l'auteur  distingue  les  ouvrages 
systématiques ,  les  descriptions  de  cabinets,  les  mélanges,  les 
ouvrages  sur  la  géographie  zoologique,  les  livres  qui  traitent 
de  la  zoologie  comme  science ,  et  ceux  qui  traitent  des  usages 
pratiques  auxquels  on  peut  appliquer  la  connaissance  des  ani- 
maux,  etc.  Plusieurs  de  ces  subdivisions  auraient  sans  incon- 
vénient pu  être  supprimées  ,  d'autant  plus  que  quelquefois 
l'auteur  ,  à  force  de  subdiviser,  ne  trouve  qu'une  ou  deux  bro- 
chures à  placer  dans  son  cadre.  La  bibliographie  de  M.  Ersch 
ne  s'étend  malheureusement  que  sur  les  ouvrages  allemands; 
cependant  c'est  presque  une  bibliographie  de  tous  les  pays, 
puisque  les  Allemands  traduisent  beaucoup;  aussi  il  y  a-t-il  peu 
d'ouvrages  marquans  publiés  dans  les  autres  pays  qui  ne 
soient  mentionnés  aussi  dans  ce  catalogue  parmi  les  livres  pu- 
bliés en  Allemagne.  Des  tables  d'auteurs  et  de  matières  ren- 
dent l'usage  de  ce  gros  volume  encore  plus  commode.  Les 
autres  parties  de  la  nouvelle  édition  de  la  Bibliographie  d'Ersch 
ne  nous  sont  pas  encore  parvenues.  D — g. 


ALLEMAGNE.  ,/,5 

i  3.  —  *  Denksclirift.  fur  die  Aufhebung  des  de  a  katholïscken 
Geisllichen  vorgeschriebenen  Célibats.  —  Mémoire  sur  l'aboli- 
tion du  célibat  prescrit  aux  prêtres  catholiques,  avec  trois 
documens.  Fribourg  en  Brisgau,  1828;  Wagner.  In-8°  de 
i52  pages. 

En  France  et  en  Allemagne  à  la  fois  on  écrit  contre  le  cé- 
libat du  clergé  catholique  :  il  est  vrai  que  les  fâcheux  effets  de 
cette  institution,  ou  plutôt  de  ce  point  de  discipline  romaine 
sont  maintenant  clairement  aperçus  par  tous  les  hommes  de 
bon  sens.  Je  ne  parle  pas  de  quelques  exemples  de  mœurs 
scandaleuses  jugés  récemment  par  les  tribunaux;  il  n'est  point 
étonnant  que  dans  une  classe  nombreuse,  il  y  ail  quelques 
hommes  vicieux;  et,  quoique,  le  célibat  puisse  conduire  aux 
mœurs  licencieuses,  il  se  peut  néanmoins,  que  le  nombre  de 
cas  de  ce  genre  ne  soit  pas  plus  considérable  dans  le  clergé 
que  dans  les  autres  classes  de  la  société.  Le  vice  essentiel  du 
célibat  du  clergé,  c'est  d'empêcher  les  prêtres  d'être  citoyens, 
de  s'identifier  avec  la  nation ,  d'avoir  une  patrie.  Le  haut  clergé 
français  vient  de  prouver  par  sa  résistance  aux  vues  et  aux  or- 
donnances royales,  qu'il  tient  plus  à  Rome  qu'à  la  France,  et 
que  pour  lui  la  constitution  est  une  lettre  morte,  un  document 
auquel  il  ne  comprend  rien,  qu'il  repousse  même,  parce  qu'il 
le  croit  contraire  aux  intérêts  ultramontains.  En  Allemagne, 
le  haut  clergé  est  ennemi  des  constitutions  autant  que  celui  de 
F'Vance;  et  il  est  probable  que  partout  ailleurs  où  les  catho- 
liques dominent,  le  clergé  est  en  opposition  à  l'égard  des 
chartes  constitutionnelles  comme  il  l'était  jadis  par  rapport 
aux  communes  qui  s'établissaient  au  milieu  de  la  féodalité.  Si 
le  clergé  avait  les  mêmes  intérêts  que  les  autres  citoyens,  si 
les  prêtres  étaient  pères  de  famille,  et  s'ils  exerçaient  tous  les 
droits  des  autres  habitans  du  pays,  ils  auraient  aussi  proba- 
blement les  mêmes  vœux  et  les  mêmes  sentimens  que  leurs 
concitoyens.  Dans  ce  cas,  la  France  n'aurait  pas  vu  probable- 
ment en  1828,  le  spectacle  honteux  d'évêques  écrivant  et  dé- 
clamant, avec  un  emportement  indigne  de  leur  rang,  contre 
des  mesures  utiles  à  leur  patrie,  et  défendant  des  intérêt 
étrangers.  Le  célibat  des  préires  n'est  point  une  institution 
nécessaire  dans  le  christianisme,  ni  dans  le  culte  catholique» 
où  il  n'existait  point  pendant  les  premiers  siècles.  Grégoire^  Il 
en  lit  une  loi  an  clergé;  niais  eel  ordre  produisit  tant  d'abus 
qu'un  des  motifs  de  la  réforme  religieuse  de  I  uther  fut  pré- 
cisément le  scandale  donné  par  les  prêtres  célibataires.  Aussi, 
dans  les  pavs  réformés ,  les  autorités  publiques  se  hâtèrenl 
d'abolir  l'institution  de  Grégoire  VII.  Le  célibat  n'est  point 
x.  m..  —  Octal,  rc  18  iS.  1 0 


146  LIVRES  ÉTRANGERS, 

un  dogme,  c'est  une  affaire  de  discipline  cléricale,  que  l'auto- 
rité civile  n'est  point  tenue  de  reconnaître,  ce  qu'elle  ne  doit 
même  pas  faire  dans  les  pays  où  le  temporel  est  sagement 
séparé  du  spirituel.  Ceux  qui  ont  le  goût  de  la  vie  ascétique 
peuvent  rester  célibataires  tant  qu'il  leur  plait;  mais  les  règles 
de  l'ascétisme  sont  nulles  ou  doivent  l'être  aux  veux  des  ma- 
gistrats, chargés  d'exécuter  les  dispositions  du  Code  civil. 
Voilà  le  précis  du  mémoire  qui  vient  de  paraître  à  Fribourg  et 
auquel  sont  jointes  trois  pétitions  tendant  à  l'abolition  du  cé- 
libat dans  le  pays  de  Bade;  l'une  d'elles  est  adressée  au  grand 
duc,  l'autre  à  la  chambre  des  députés,  et  la  troisième  à  l'auto- 
rité épiscopale  de  Fribourg.  Les  pétitionnaires,  qui  s'annoncent 
comme  des  catholiques,  mais  dont  les  noms  ne  sont  pas  spé- 
cifiés, espèrent  que  l'archevêque  voudra  bien  demander  à 
Rome  la  révocation  de  l'ordre  ou  de  la  bulle  de  Grégoire  VII. 
Il  est  probable  que  le  prélat  n'en  fera  rien.  Quant  à  la  chambre 
des  députés  badois ,  les  gazettes  nous  ont  appris  qu'elle  s'est 
déclarée  incompétente  à  l'égard  de  la  demande  en  question.  Le 
grand-duc  ne  se  montrera  probablement  pas  beaucoup  plus 
favorable  aux  pétitionnaires.  Le  célibat  est  euraciné  dans  le 
catholicisme  :  un  préjugé,  devenu  presque  général,  le  regarde 
comme  inhérent  aux  institutions  fondamentales  de  l'église  ro- 
maine; mais  peu  à  peu  la  voix  des  hommes  sages,  qui  repré- 
sente cette  institution  comme  incompatible  avec  l'esprit  du 
siècle  et  avec  les  mœurs  constitutionnelles,  se  fera  écouter:  on 
sentira  que  la  réforme  de  l'église  devra  commencer  par  rendre 
les  prêtres  à  la  société,  et  que  cette  classe  ne  sera  citoyenne 
qu'autant  qu'elle  cessera  entièrement  d'être  une  milice  aux 
ordres  d'une  autorité  étrangère,  et  détachée  des  intérêts  de  sa 
patrie.  D — g. 

i  4.  —  Kurzgefasste  Preussich-Brandenburgische  GcschuJitc. 
—  Abrégé  de  l'histoire  de  la  Prusse  brandebourgeoise,  pour 
servir  dans  les  écoles  militaires,  par  Piottl.oder,  lieutenant 
du  3oe  régiment  d'infanterie.  Trêves,  1828;  Gall.  In-8Q  de 
3o3  pages. 

On  voit  par  le  titre  que  cet  abrégé  a  un  but  spécial  :  aussi 
les  régimens  prussiens  se  sont-ils  empressés  de  souscrire;  quel- 
ques-uns ont  pris  vingt  à  trente  exemplaires ,  pour  les  distri- 
buer probablement  parmi  les  soldats.  L'auteur  passe  rapidement 
sur  les  tems  anciens,  et  s'arrête  davantage  aux  guerres  des 
teins  modernes.  On  pense  bien  que  les  événemens  militaires 
racontés  par  l'auteur  tournent  à  la  gloire  de  la  Prusse:  dans 
chaque  pays  on  en  fait  autant;  il  suffit  de  lire  le  grand  nombre 
de  résumés  historiques  qui  ont  été  composés  en  France  dans 


ALLEMAGNE.  ify 

les  dernières  années  par  les  militaires.  On  passe  légèrement  sur 
les  revers,  ou  on  les  présente  comme  des  accidens;  on  exagère 
les  succès,  on  cache  les  fautes  des  chefs,  etc.  C'est  ainsi  que, 
dans  l'abrégé  de  M.  Rottlander,  la  victoire  à  Preussisch-Eilau 
est  donnée  aux  Prussiens:  si  les  Français  s'attribuent  aussi 
cette  victoire,  c'est  uniquement,  selon  l'auteur,  parce  que  le 
général  russe  Benningsen  ne  sut  pas  profiter  des  succès  des 
Prussiens.  Dans  les  abrégés  français  c'est  en  effet  aux  Français 
que  la  victoire  est  attribuée,  et  il  est  probable  que  les  abrégés 
russes  donnent  encore  une  autre  version.  C'est  aux  militaires 
et  à  d'autres  acteurs  de  tirer,  s'ils  peuvent,  la  vérité  de  ces  rap- 
ports contradictoires.  L'abrégé  de  M.  Rottlander  doit  atteindre 
au  reste  le  but  pour  lequel  il  a  été  rédigé,  en  inspirant  l'amour 
de  la  patrie  et  des  institutions  nationales  aux  militait  es  prus- 
siens. D — c. 

1 5.  — *  Phantasien  im  Bremcr  Rathsheller. —  Fantaisies  dans 
les  caves  du  sénat  de  Brème;  par  IVilheltn  Hauff.  Stuttgart, 
1827;  Franckh.  In-12  de  i3a  pages. 

Hauff,  mort  récemment  à  l'âge  de  26  ans,  promettait  à  l'Al- 
lemagne un  nouvel  écrivain  dans  le  genreque  les  Allemands  et  les 
Anglais  appellent  humoriste,  et  qui  consiste  dans  l'union  du 
sentiment,  de  l'esprit  et  de  la  gaîté.  Les  Fantaisies  de  ce  jeune 
auteur  sont  une  espèce  de  voyage  sentimental;  seulement  la 
fantasmagorie  qu'il  y  a  mêlée  caractérise  le  goût  de  son 
siècle ,  et  le  distingue  rie  celui  de  Sterne.  Les  caves  du  sénat 
de  Brème  sont  fameuses  par  le  lion  et  vieux  vin  que  l'on  y 
conserve,  et  dont  on  ne  peut  se  procurer  quelques  bouteilles 
que  moyennant  wne  permission  du  sénat  de  la  ville  libre;  il  est 
d'usage  d'en  offrir,  au  nom  de  cette  petite  république,  aux 
grands  personnages  qui  passent  à  Brème.  Il  paraît  que,  durant 
l'occupation  française  on  s'est  passé  de  la  permission  du  sénat 
qui  d'ailleurs  n'existait  plus. On  y  trouve  des  vins  du  Rhin,  vieux 
de  deux  siècles;  mais,  à  mesure  que  les  tonneaux  sont  \idés, 
on  a  la  précaution  de  les  remplir  de  nouveau,  en  sorte  «pie  si 
le  fond  est  vieux,  le  mélange  est  pourtant  moderne;  ce  qui 
n'empêche  pas  de  faire  passer  les  vins  pour  avoir  deux  siècles. 
L'auteur  suppose  que  dans  la  nuit  du  Ier septembre ,  avant  de 
quitter  Brème,  il  descend  dans  les  Fameuses  caves  avec  l'huis 
sier  du  sénat  <|iii  lui  fait  voir  l'immense  tonneau  connu 
le  nom  de  Rose,  \e$ douze  /tpôtres,  le  Bacchus,  et  qui  lui  pré- 
sente des  échantillons  de  tous  ces  tonneaux,  conformément  à 
l'usage.  Au  lieu  de  se  retirer,  l'auteur  veut  pisser  la  nui;  dans 
la  salle  on  jadis  le  soir  les  sénateurs  brémois  noyaient  dans  le 
vin  les  soucis  de  la  journée;  l'huissier  enfei  me  le  poëte  rêveur 

1  o. 


148  LIVRES  ÉTRANGERS, 

et  s'en  va,  très-satisfait  de  ne  point  partager  avec  l'étranger 
les  aventures  d'une  nuit  où,  selon  la  tradition,  les  esprits  en- 
fermés dans  les  tonneaux  font  leur  sabbat.  Le  poëte  se  livre  à 
ses  rêveries;  à  minuit  la  porte  s'ouvre  d'elle-même;  il  voit  en- 
trer douze  hommes  en  vieux  costume,  qui  se  nomment  réci- 
proquement Pierre,  Paul,  Jacques,  Jean,  etc.  11  reconnaît  dans 
ces  vieux  bourgeois  les  douze  apôtres,  ou  les  esprits  des  vi- 
gnobles du  Rhin.  Dame  Rose  les  accompagne,  ainsi  que  le 
grotesque  Bacchus  que  les  Brémois  ont  représenté  dans  un  des 
caveaux.  Ils  appellent  pour  les  servir  un  vieux  sommelier  du 
sénat  qui,  depuis  deux  siècles,  est  enterré  au  cimetière  de  la 
ville,  et  qui,  selon  la  tradition,  se  donna  au  diable  pour  être 
toute  sa  vie  dans  les  caves  du  sénat.  A  la  fin,  on  voit  arriver 
aussi  la  statue  animée  du  paladin  Roland  qui  orne  une  des 
places  publiques  de  Brème.  L'auteur  fait  beaucoup  parler  et 
boire  cette  bizarre  assemblée  qui ,  s'apercevant  enfin  qu'il  y 
a  dans  la  salle  un  inconnu,  lui  demande  des  nouvelles  du 
monde  actuel.  Le  jeune  docteur  en  droit  veut  leur  parler  litté- 
rature et  spectacle;  mais  les  vieux  barbons  refusent  d'écouter 
ces  futilités,  et  lui  demandent  s'il  n'y  a  pas  quelques  grands 
événemens,  des  guerres,  etc.  L'auteur  répond  qu'il  y  a  un  peu 
de  guerre  en  Grèce  contre  les  Turcs.  Ces  mots  excitent  l'en- 
thousiasme du  vieux  paladin  Roland.  «A  la  bonne  heure, 
s'écrie-t-il ,  en  frappant  sur  la  table  avec  son  poing  de  pierre. 
Aussi  ai-je  été  fâché  il  y  a  long-tems  que  la  chrétienté  permît 
au  musulman  de  tenir  cette  belle  nation  dans  les  fers.  A  la 
bonne  heure!  je  vois  que  vous  vivez  dans  un  siècle  remar- 
quable, et  votre  génération  vaut  mieux  que  je  ne  le  pensais. 
Ainsi  les  chevaliers  d'Allemagne,  de  France,  d'Italie,  d'Es- 
pagne, sont  partis,  comme  autrefois  Richard  Cœur-de-Lion, 
pour  combattre  les  infidèles?  La  flotte  génoise  croise  dans  l'Ar- 
chipel pour  transporter  des  milliers  de  combattans?  L'ori- 
flamme approche  des  côtes  de  Stamboul,  et  la  bannière  de 
l'Autriche  flotte  dans  les  premiers  rangs.  Ali  !  je  voudrais  être 
de  cette  expédition,  monter  mon  coursier,  tirer  mon  épée  Du- 
rande,  sonner  de  ma  corne  à  bouquin  pour  éveiller  les  héros 
qui  dorment  dans  la  tombe,  et  partir  avec  eux  contre  les 
Turcs!» — «Noble  chevalier,  lui  répond  l'auteur  en  rougissant 
de  son  siècle,  ces  tems  sont  changés.  Si  Ton  vous  entendait 
vous  risqueriez  d'être  arrêté  pour  menées  démagogiques  :  ce 
ne  sont  point  les  bannières  de  l'Autriche  ,  ni  l'oriflamme  ,  ni  la 
harpe  d'Angleterre,  ni  le  lion  de  l'Espagne  qu'on  voit  dans 
cette  guerre,  etc.  »  Si  l'auteur  avait  composé  ses  Fantaisies  un 
an  plus  tard,  il  aurait  sans  doute  modifié  ce  passage;  mais,  en 


ALLEMAGNE.  i4g 

1827,  on  ne  pouvait  pas  prévoir  que  l'oriflamme  devait  flotter 
en  Grèce  une  année  plus  tard.  Cependant  Roland  quitte  avec 
indignation  la  salle.  Bientôt  les  esprits  entrent  en  goguette  et 
s'amusent  à  berner  l'auteur,  qui,  lancé  plus  haut  que  le  clo- 
cher de  Notre-Dame,  retombe  dans  le  caveau,  et  s'éveille  au 
bruit  des  clefs  de  l'huissier  du  sénat  qui  vient  ouvrir  la  porte 
attendu  qu'il  fait  jour. 

Il  y  a  dans  cette  composition  beaucoup  de  bizarrerie,  mais 
on  y  remarque  aussi  un  vrai  talent;  l'aventure  du  vieux  somme- 
lier est  racontée  avec  beaucoup  d'intérêt,  et  l'ironie  est  semée 
avec  finesse  dans  cette  petite  débauche  d'esprit.         D — g. 

j6.  —  Erzdldungen ,  etc.  —  Nouvelles,  par  Alexandre 
Bronikowski.  Leipzig,  1828;  Brockhaus.  In- 12  de  3o8  pages. 

M.  Bronikowski  est  un  Polonais  qu'une  disgrâce  honorable 
a  contraint,  jeune  encore,  à  chercher  un  asile  sur  une  terre 
étrangère.  Il  occupait  avec  distinction  te  rang  d'officier  dans 
l 'état-major  des  troupes  polonaises:  doué  d'une  imagination  ar- 
dente, il  professa  ouvertement  des  opinions  patriotiques  peu 
en  harmonie  avec  les  exigences,  d'un  gouvernement  ombra- 
geux ,  et  qui  ne  pouvaient  plaire  au  grand-duc  Constantin ,  re- 
présentant du  pouvoir  russe.  M.  Bronikowski  fut  obligé  de 
quitter  la  Pologne  ;  mais  il  trouva  une  hospitalité  généreuse 
à  la  Cour  de  Dresde,  près  du  roi  Frédéric-Auguste,  naguère 
duc  de  Varsovie,  et  ne  tarda  pas  même  à  être  revêtu  du 
litre  de  chambellan.  Le  souvenir  de  sa  patrie  l'avait  suivi  : 
mettant  à  profit  ses  connaissances  étendues  de  l'histoire  natio- 
nale ,  et  compulsant  avec  soin  des  archives  peu  connues ,  il 
entreprit  d'être  le  Walter  Scott  de  la  Pologne.  La  publication 
de  ses  ouvrages  fut  entravée  par  ceux  dont  il  avait  fui  les 
atteintes,  et  sous  peine  de  faire  des  travaux  inutiles,  il  dut 
renoncer  à  écrire  en  langue  polonaise;  mais  heureusement  il 
s'était  approprié  avec  tant  de  perfection  l'idiome  de  sa  patrie 
adoptive,  qu'il  put  devenir  un  des  romanciers  favoris  de  l'Al- 
lemagne ;  et  ses  compositions,  grâce  au  langage  étranger  dont 
elles  étaient  revêtues  ,  eurent  enfin  le  privilège  de  pénétrer 
dans  le  pays  nalal  de  leur  auteur.  Depuis  l'année  1825,  M.  Bro- 
nikowski a  fait  paraître,  avec  le  plus  grand  succès,  à  Leipzig, 
une  série  de  productions  intéressantes.  Nous  nous  bornerons 
à  citer  ici  les  suivantes  :  La  Tour  des  Rats  (ix- siècle),  1  vol. 
—  Casimir -le- Grand  (  xivc  siècle),  3  vol.  —  Boratynski 
(  xvi"  siècle),  /j  vol.  — ■  Le  Château  sur  la  rivière  de  Wieprz 
(  Eberfluss),  2  vol.  (  Les  sujets  de  ces  romans  sont  en  mande 
partie  puisés  dans  l'histoire  de  Pologne.  )  Enfin  ,  la  Prison 
française,  aventure  du  xvn"  siècle.  Il  est  à  désirer  que  ce  der- 


i5o  LIVRES  ÉTRANGERS, 

nier  ouvrage  surtout  reçoive  parmi  nous  les  honneurs  de  la 
traduction  :  le  public  français  ratifiera  sans  doute  alors  le 
titre  de  Waltcr-Scott  germano-polonais ,  accpiis  et  mérité  par 
son  auteur. 

Les  romans  de  M.  Bronikowski  témoignent  d'une  étude  ap- 
profondie des  mœurs  ,  des  institutions  et  des  destinées  de  son 
pays  ;  ils  offrent  le  tableau  animé  de  ses  discordes  civiles  et 
de  ses  guerres  étrangères.  Partout  on  reconnaît  la  fierté  pa- 
triotique du  Polonais,  lorsqu'il  parle  de  l'éclat  et  de  la  puis- 
sance de  l'ancienne  Sarmatie ,  lorsqu'il  déplore  éloquemment 
ses  malheurs ,  ou  lorsque,  portant  ses  regards  dans  l'avenir, 
il  entrevoit  sa  régénération. 

Le  volume  que  nous  annonçons  en  ce  moment  contient  deux 
nouvelles  :  les  trois  Cousins  et  la  Soirée  aux  Prophéties.  Ni  l'une 
ni  l'autre  n'ont  exigé  de  grands  frais  d'invention  ;  mais  elles 
se  distinguent  par  un  style  aisé  et  l'imitation  heureuse  du  lan- 
gage de  la  conversation.  On  pourrait  y  blâmer  des  descrip- 
tions fréquentes  qui  seraient  mieux  placées  dans  un  roman 
de  longue  haleine  que  dans  une  simple  nouvelle.  Les  héros 
de  la  Soirée  sont  français  ;  la  scène  se  passe  chez  le  poète 
Ncarron  ,  où  se  trouvent  réunis  sa  femme,  la  future  Mme  de 
Main  tenon ,  Benserade  ,  Bussy-Rabutiu  et  quelques  autres 
personnages  du  siècle  de  Louis  XIV.  L'auteur  paraît  avoir 
consulté  avec  attention  les  mémoires  du  tems ,  particuliè- 
rement ceux  du  duc  de  Saint-Simon  et  de  Mme  de  Motteville. 

Nous  ne  pouvons  nous  empêcher,  en  terminant,  de  signaler 
une  étrange  bévue  qui  a  échappé  à  M.  Bronikowski.  En  par- 
lant de  la  rue  de  la  Harpe,  à  Paris,  il  dit  :  «  Cette  rue  donna 
son  nom  à  un  enfant  abandonné  que  l'on  y  trouva,  et  qui ,  par 
un  singulier  caprice  du  destin,  devint,  plus  tard,  avocat  et 
général ,  héros  jacobin  et  instituteur  du  champion  de  la  légiti- 
mité ,  et  qui  termina  enfin  sa  carrière  au  sein  de  la  liberté 
légitime  des  montagnes  helvétiques.  »  Comment  un  écrivain 
instruit  peut-il  ain^i  confondre  trois  personnages  différens  : 
l'athée,  le  dévot,  l'académicien  La  Harpe,  mort  à  Paris  en 
i8o3  ,  avec  le  général  républicain  La  Harpe,  tué  près  de 
Pombio  en  1796,  Suisse  de  nation  ,  et  son  parent  M.  de 
La  Harpe,  membre  du  directoire  helvétique,  ancien  gouver- 
neur des  princes  russes  Alexandre  et  Constantin,  et  retiré  au- 
jnurd'hui  à  Lausanne  dans  sa  famille?  H.  C 

SUISSE. 

17. —  Description  topographique  de  la   Chutellew'e  du    Imu 


SUISSE.  i5i 

deron ,  par  M.  Louis  de  Meuron,  commandant  et  châtelain  du 
Landcron.  Neuchâtel,  1828.  In-8"  de  96'  pages. 

Cette  monographie  statistique  d'une  partie  du  canton  de 
Neuchâtel  est,  dans  ce  genre,  un  modèle  de  soin  dans  les  re- 
cherches ,  d'ordre  et  de  clarté  dans  la  rédaction.  La  contrée 
objet  de  la  Description  topographique  comprend  la  partie  ca- 
tholique d'un  pays  dont  le  reste  est  protestant.  De  la  différence 
de  religion  en  naissent  d'autres  dans  les  habitudes,  les  mœurs 
et  la  situation  économique.  Combinées  avec  l'aspect  du  pays, 
avec  les  souvenirs  de  l'histoire  et  le  caractère  des  habitans, 
elles  donnent  à  tout  l'ensemble  de  la  contrée  et  de  la  peuplade 
quil'habite  une  physionomie  assezearactéristique,  dont  les  traits 
sont  reproduits  avec  bonheur  par  M.  de  Meuron.  Ne  négligeant 
aucune  partie  de  son  sujet,  il  nous  fait  passer  successivement 
des  vestiges  de  la  domination  romaine  à  des  détails  locaux  qui 
enrichissent  l'histoire;  de  données  intéressantes  sur  la  popula- 
tion à  des  vues  sages,  sur  l'économie  publique;  de  l'ancienne 
organisation  politique  à  l'administration  moderne; de  l'industrie 
agricole  au  caractère  moral  des  habitans.  Rempli  de  faits  cu- 
rieux et  de  sages  conseils,  ce  petit  écrit  ne  peut  qu'être  utile, 
répandu  chez  la  population  qu'il  concerne  en  particulier.  Mais 
il  sera  de  plus  recherché  par  les  hommes  de  jour  en  jour  plus 
nombreux  qui  s'occupent  de  notre  histoire  nationale  et  de  nos 
intérêts  publics.  En  Suisse,  plus  peut-être  qu'en  tout  autre 
pays,  l'histoire  du  moyen  âge  et  des  vieilles  institutions  est  le 
commentaire  indispensable  de  l'état  moderne.  Or  cette  histoire 
se  compose  surtout  de  détails,  et  ces  institutions  d'autrefois  va- 
riaient dans  toutes  les  iocalités.  De  là  l'importance  de  mono- 
graphies historiques  et  statistiques  bien  faites.  Elles  ne  peuvent 
guère  manquer  d'éclairer  quelque  partie  encore  obscure  du 
terrain  vaste  et  inégal  de  l'histoire.  Formons  des  vœux  pour 
que  l'exemple  donné  par  M.  de  Meuron  engage  d'autres  magis- 
trats à  exploiter  au  profit  de  la  science  les  ressources  que  leur 
situation  sociale  met  à  leur  disposition  ! 

•  Quelques  parties  de  l'opuscule  qui  nous  occupe  auraient 
peut-être  gagné  eu  utilité  pratique  et  populaire  à  recevoir  nu 
plus  grand  développement.  Tout  en  approuvant  les  mesures 
prises  pour  la  conservation  des  forêts,  l'auteur  déplore  qu'elles 
aient  fa  il  diminuer  le  nombre  des  chèvres  :  lachèvre,  dit-il  avec 
raison  ,  est  la  vache  du  pauvre.  Nous  regrettons  de  ne  pus  trou 
ver  dans  Cet  endroit  de  l'ouvrage  une  sorte  de  ratification  du 
traité  de  paix  et  de  concessions  essentielles  entre  les  chèvres  et 
les  forêts,  prpposé  par  M.  Kasthofer,  haut  forestier  du  canton 
de  Berne.  L'importation  d'idées  utiles  enrichit  lu  pays  qui  les 


)5a  LIVRES  ETRANGERS. 

reçoit.  Nous  demanderons  aussi  à  l'auteur  de  rassembler  pour 
une  seconde  édition  de  son  ouvrage  des  détails  sur  l'ancienne 
administration  des  pauvres  et  sur  la  nature  et  la  quotité  de:> 
secours  qu'ils  reçoivent  actuellement.  Du  reste,  le  mémoire  de 
M.  de  Meuron  mérite  incontestablement  à  tous  égards  la  cou- 
ronne que  la  Société  patriotique  de  Nruchâtel  lui  a  décernée. 

18. — *  Cours  abrogé  de  l 'histoire  universelle ,  par  F.-L.  Mon- 
net, ministre  du  saint  Évangile.  Lausanne,  1825-1828.  3  vol. 
in-12. 

L'histoire  ancienne,  l'histoire  du  moyen  âge  et  celle  des 
tems  modernes  remplissent  chacune  un  des  volumes  du  Cotas 
abrégé.  Les  faits  bien  choisis  sont  racontés  avec  exactitude  et 
dans  un  style  concis  et  clair,  approprié  à  la  nature  et  an  but 
de  l'ouvi'age.  L'auteur  a  composé  son  livre  à  l'usage  de  la 
jeunesse:  il  expose  simultanément  l'histoire  des  divers  peuples 
à  chaque  époque;  mais  la  brièveté  obligée  du  récit  rapproche 
souvent  dans  deux  ou  trois  pages  des  peuples  si  divers,  des 
pays  si  distans  et  des  faits  si  étrangers  les  uns  aux  autres,  que 
peu  déjeunes  gens  ont  peut-être  la  tète  assez  forte  poursuivre  le 
savant  écrivain  dans  sa  marche  rapide.  L'introduction  renferme 
des  idées  générales  sur  l'histoire;  je  ne  saurais  les  partager 
toutes;  mais  le  peu  d'espace  dont  je  puis  disposer  ne  me  permet 
pas  de  les  discuter.  J'en  citerai  cependant  un  exemple.  L'auteur 
établit  comme  première  condition  de  la  crédibilité  d'un  historien 
qu'il  ait  été  témoin  des  événemens  qu'il  rapporte.  Or  il  est 
incontestable  que  ies  investigateurs  postérieurs  aux  événemens 
ont  souvent  des  moyens  d'arriver  à  la  connaissance  de  la  vérité 
qui  manquent  aux  contemporains.  Ceux-ci  bien  fréquemment 
ne  voient  qu'une  face  des  choses,  ou  ne  remplissent  pas  la 
seconde  condition  exigée  par  M.  Monnev,  l'impartialité.  Ceux- 
là,  à  l'abri  de  passions  depuis  long-tems  éteintes,  ont  à  leur 
disposition  toutes  les  relations  contemporaines,  toute  la  masse 
dos  lumières  répandues  sur  les  sciences  historiques  en  général, 
depuis  l'époque  dont  ils  écrivent  l'histoire  jusqu'à  celle  où  ils 
l'écrivent.  On  sait  d'ailleurs  combien  il  peut  être  nécessaire, 
pour  bien  apprécier  les  faits  mêmes,  de  connaître  les  résultats 
qu'ils  ont  amenés.  Nous  possédons  par  exemple  aujourd'hui 
sur  l'invasion  des  barbares  les  lumières  que  possédaient  en- 
semble tous  les  écrivains  qui  ont  vu  chacun  une  fraction  de  ce 
vaste  mouvement  prolongé  pendant  plusieurs  siècles,  et  qu'on 
ne  peut  comprendre  qu  eu  l'embrassant  dans  sa  totalité.  N'est- 
ce  pas  dire  que  nous  possédons  sur  celte  révolution  des  lu- 
mières qu'aucun  écrivain  contemporain  n'a  pu  avoir? 

L'auteur  a    mêlé   à   son    récit   les   fragmens    des  meilleurs 


SUISSE.  i53 

poètes  qui  s'y  rapportent.  Il  a  placé  en  tète  du  second  volume 
une  carte  ethnographique  de  l'Europe  au  commencement  du 
vic  siècle  expliquée  dans  4o  pages,  et  à  la  tin  de  chaque  volume 
des  tablettes  chronologiques  fort  détaillées.  L'une  et  l'autre 
de  ces  adjonctions  donnent  un  grand  prix  à  l'ouvrage. 

M.  Monney  a  jugé  convenable  d'adopter  la  forme  des 
dialogues,  comme  porte  le  titre,  c'est-à-dire  l'exposition  par 
demandes  et  par  réponses.  Cette  méthode  m'a  toujours  paru 
contraire  à  la  marche  naturelle  des  choses.  Que  l'on  mette 
dans  la  bouche  de  l'élève  les  demandes  ou  les  réponses,  il  est 
censé  déjà  savoir  l'histoire  lorsqu'on  se  propose  de  la  lui  en- 
seigner :  en  effet,  les  questions  sont  toujours  posées  de  telle 
façon  que  pour  les  faire  il  faut  être  en  état  d'y  répondre. 

En  réfléchissant  sur  la  méthode  suivie  par  l'auteur  et  sur  le 
mouvement  rapide  de  sa  narration  ,  nous  nous  persuadons  que 
le  Cours  abrégé  convient  plutôt  aux  personnes  qui  savent  déjà 
l'histoire  qu'aux  jeunes  gens  encore  novices  dans  cette  science. 

C.  Monnard. 

19.  — *  Die  Sc/nveizer  in  ihren  Ritterburgen  und  Bergschlôs- 
sern  historisch  dargestellt  von  vaterlàndisclien  Schriftstcllern.  — 
Les  anciens  châteaux  forts  des  montagnes  de  la  Suisse,  repré- 
sentés sous  le  point  de  vue  historique  par  des  écrivains  du 
pays,  avec  une  introduction  historique  du  professeur  Hottingef. 
h  Zurich,  et  publiés  par  le  professeur  G  us  t.  Schwab  à  Stutt- 
gart. Vol.  Ier  avec  planches.  Coire,  1828;  Dalp  ;  se  vend  à 
Paris  chez  Levrault;  prix,  8  fr. 

Le  voyageur  qui  traverse  la  Suisse  observe  sur  les  monta- 
gnes les  restes  des  vieux  châteaux  forts,  où  siégeait,  dans  les 
tems  de  la  féodalité,  la  noblesse  du  pays.  Ce  ne  sont  que  de 
faibles  débris  des  centaines  de  repaires  où  cette  caste  turbu 
lente  bravait  la  haine  ou  la  vengeance  de  ses  voisins,  et  met- 
tait en  sûreté  le  butin  enlevé  au  paisible  marchand,  au  voyageur 
étranger  ou  à  l'habitant  des  vallées.  Jadis  tous  les  défilés,  toutes 
les  grandes  routes,  les  rivières,  les  avenues  des  villes  et  des 
bourgs  étaient  menacés  par  les  tours  de  ces  camps  retran- 
chés; les  eaux  des  lacs  réfléchissaient  l'image  de  leurs  cimes  ; 
on  en  trouvait  sur  les  pics  dans  les  déserts.  C'était  le  régime 
de  la  force  et  de  la  violence  :  le  noble  ne  pouvait  habiter  un 
lieu  assez  sûr  pour  être  à  l'abri  des  attaques  :  il  avait  à  la  fois 
pour  ennemis  des  nobles  plus  puissans  avec  lesquels  il  avait 
«les  contestations,  et  les  bourgeois  à  la  liberté  desquels  il  poi 
tait  atteinte.  Avec  un  château  fort  bien  solide  et  situé  bien 
haut,  et  avec  une  troupe  de  vassaux  ou  de  gens  de  guerre 
bien  dévoues,  il  pouvait  hardiment  surprendre  ses  voisins, 


i54  LIVRES  ÉTRANGERS, 

attaquer  les  bourgs  et  les  châteaux,  enlever  les  hommes  et 
les  bestiaux,  et  tourmenter  toule  la  contrée.  La  plupart  de  ces 
forts  sont  construits  avec  une  solidité  étonnante,  et  leurs  ruines 
bravent  depuis  des  siècles  les  effets  destructeurs  du  tems.  Il 
en  est  peu  qui  n'aient  été  le  théâtre  de  guerres,  de  violences, 
d'injustices,  d'événemens  tragiques;  quelques-unes  des  actions 
les  plus  remarquables  du  moven  âge  se  sont  passées  dans  l'en- 
ceinte ou  aux  environs  de  ces  édifices  gothiques.  Cependant  à 
la  longue  les  circonstances  devinrent  moins  favorables  à  la 
puissance  de  la  noblesse.  Après  l'assassinat  de  l'empereur  Albert, 
en  i3o8,  la  fureur  de  sa  famille  mit  à  feu  et  à  sang  tout  ce 
qui  appartenait  aux  nobles,  complices  de  ce  crime,  ou  alliés 
aux  coupables.  Un  grand  nombre  de  châteaux  forts  furent  pris 
de  vive  force,  et  ravagés.  Quand  la  Suisse,  excitée  par  l'hé- 
roïsme de  Tell,  secoua  le  joug  de  l'Autriche,  les  nobles,  pour 
la  plupart  partisans  de  cette  puissance  étrangère,  se  rangèrent 
sous  les  drapeaux  des  Autrichiens,  furent  battus  comme  eux  et 
un  grand  nombre  de  leurs  châteaux  forts  furent  démolis  ou 
confisqués.  Lors  de  l'introduction  de  la  réforme  religieuse  ,  la 
noblesse  perdit  encore  de  son  ascendant  sur  le  peuple;  elle  fut 
surpassée  en  lumières  et  en  esprit  de  conduite  par  la  bourgeoisie 
qui  la  dépouilla  de  la  plupart  de  ses  privilèges.  D'ailleurs  l'in- 
vention de  la  poudre  et  des  canons  ne  laissait  plus  assez  de  sûreté 
aux  habitans  de  ces  châteaux,  et  fortifiait  celle  des  villes;  ies 
nobles  suisses  se  firent  recevoir  parmi  les  bourgeois,  et  laissèrent 
tomber  leurs  vieux  châteaux  en  ruines.  Un  ouvrage  deGotlschalk 
sur  les  vieux  châteaux  d'Allemagne  a  suggéré  à  M.Dalp  l'idée  de 
publier  un  ouvrage  semblable  sur  les  vieux  châteaux  forts  de 
la  Suisse.  L'éditeur  a  fait  lithographier  ou  graver  les  vues  des 
principales  ruines,  et  il  a  engagé  plusieurs  savans  de  Suisse  à 
écrire  l'histoire  des  anciens  châteaux  forts;  enfin  un  poète  al- 
lemand, M.  Gustave  Schwab,  s'est  chargé  de  la  partie  poéti- 
que, en  mettant  en  romances  les  faits  les  plus  intéressais  qui 
se  rattachent  à  ces  vieux  monumens,  et  dont  quelques-uns  vi- 
vent depuis  des  siècles  dans  la  tradition  populaire.  Le  premier 
volume  contient  une  introduction  historique,  un  aperçu  sur  les 
châteaux  forts  delà  Suisse  en  général,  par  le  pasteur  Let;  vient 
ensuite  la  description  d'un  grand  nombre  de  châteaux  des  di- 
vers cantons,  à  la  tète  desquels  l'éditeur  a  placé  celui  du  Habs- 
bourg, berceau  de  la  dynastie  des  empereurs  d'Autriche.  La 
notice  historique  sur  ce  château  est  du  professeur  Mittch.  Il 
y  a  un  autre  château  de  la  même  famille,  dans  le  canton  de 
Lucerue;  c'est  le  nouveau  Habsbourg,  dont  les  ruines  présen- 
tent pourtant  nu  aspect  plus  délabré  que  celles  du  grand  châ- 


SUISSE.  —  ITALIE.  r55 

teau  clans  l'Argovic.  Le  site  du  dernier  château,  assis  sur  un 
monticule  au  bord  du  lac  des  Quatre-Cantons,  est  aussi  plus 
pittoresque.  Parmi  les  autres  châteaux  décrits  dans  ce  volume, 
on  distingue  Alterbourg  auprès  de  l'emplacement  de  la  ville 
romaine  de  Vindohisse;  Weisseubourg  sur  un  rocher  qui  do- 
mine un  ravin  profond;  Gruyère,  château  bien  conservé  en- 
core, dans  une  charmante  vallée  des  Alpes,  et  habité  par  un 
bailli  de  Fribourg  qui  se  fait  donner  le  titre  de  très  -  honoré 
seigneur.  Les  descriptions  sont  accompagnées  de  notes  qui  prou- 
vent que  les  auteurs  n'avancent  rien  sans  de  bonnes  autorités. 
Nous  apprenons  que  l'éditeur  se  propose  de  publier  aussi  une 
édition  française  de  cet  ouvrage  qui  aura  probablement  plu- 
sieurs volumes,  et  sera  un  excellent  complément  des  descrip- 
tions de  la  Suisse.  D — g. 
ITALIE. 

20. —  * Elementi  di  JUosofia. —  Elémensde  philosophie,  par 
Pascal  Gaiuppi.  Messine  et  Syracuse,  i8a5;  J.  Pappelardo  ; 
5  vol.  in-8°. 

Nous  avons  donné  une  idée  du  point  de  vue  sous  lequel 
l'auteur  envisage  la  logique  pure  (  Voy.  ci-dessus.  T.  XXXVIII , 
pag.  /4a5.  )  Il  traite  dans  le  4e-  vol.  de  ce  qu'il  appelle  la  lo- 
gique mixte.  Quoique  celle-ci  soit  bornée  à  des  faits  empiriques 
ou  à  des  vérités  contingentes ,  elle  ne  peut  se  dispenser  de  se 
rapprocher  souvent  des  faits  ou  des  vérités  nécessaires.  Car 
l'une  et  l'autre  logique  ,  se  proposant  le  même  but  ,  c'est-à- 
dire  de  construire  l'édifice  des  sciences ,  et  chacune  suivant  la 
marche  qui  lui  est  propre  ,  il  est  indispensable  de  faire  con- 
naître comment  elles  se  prêtent  un  mutuel  appui  ,  en  ne  s'é- 
loignant  jaunis  des  vérités  premières.  Il  doit  évidemment  ré- 
sulter de  cet  enchaînement  que,  quand  la  logique  pure  devient 
imparfaite  ou  insuffisante,  la  logique  mixte  le  devient  égale- 
ment. A  cela  près,  on  ne  peut  contestera  l'auteur  le  mérite 
d'avoir  exposé,  dans  cette  partie  de  son  travail  ,  un  grand 
nombre  de  maximes  et  des  remarques  d'une  utilité  réelle  et 
générale. 

En  s'efforcant  d'établir  les  bases  des  connaissances  hu- 
maines ,  M.  Galuppi  recherche  quelle  est  l'origine  <!;•  nos  er- 
reurs. Ce  chapitre  très-étendu ,  a  beaucoup  d'importance  par 
l'application  que  l'auteur  fait  de  son  système  aux  diverse-, 
branches  des  sciences.  Peut-être  a-t-il  pris  plaisir  à  créer, sur 
ce  sujet,  trop  d'hypothèses  embarrassantes.  Par  exemple,  il 
pose  ces  deux  problèmes  qu'il  tâche  de  résoudre:  Comment 
!  homme  a-l   il  pu  ,  au  moyeu  de  ses  facultés  naturelles,  par 


i56  LIVRES  ÉTRANGERS, 

venir  à  se  former  le  langage  de  la  parole  ?  —  Sentant  le  besoin 
d'un  langage  de  signes  permanens ,  combien  de  tentatives  pro- 
bables a-t-il  dû  faire  avant  d'arriver  de  la  tradition  à  l'écriture 
alphabétique  ?  On  rencontre  souvent,  dans  la  logique  mixte 
de  M.  Galuppi ,  des  digressions  de  cette  nature  que  l'intérêt 
qu'elles  inspirent  justifie  cependant  jusqu'à  certain  point.  Ces 
deux  questions  ,  convenablement  développées,  pourraient  for- 
mer un  traité  à  part,  que  liraient  avec  plaisir  les  partisans  du 
système  de  J.  B.  Vico.  Le  2e.  volume  contient  les  élémens  de 
psychologie.  Cette  partie  nous  paraît  la  meilleure  de  l'ouvrage 
de  M.  Galuppi,  soit  par  l'unité  du  sujet,  soit  par  l'exécution.  On 
pourrait ,  il  est  vrai ,  désirer  quelquefois  plus  d'exactitude.  Ainsi , 
l'auteur  traite  des  facultés  de  l'esprit ,  sans  définir  auparavant  ce 
qu'il  appelle  faculté.  On  sent  combien  l'omission  d'une  défini- 
lion,  objet  de  tant  de  disputes  ,  doit  laisser  d'obscurité  dans 
toutes  les  applications  qu'il  fait  de  ce  mot.  —  Les  définitions 
qu'il  donne  ailleurs  du  désir,  de  la  volonté,  et  des  deux  états  de 
l'esprit  qu'il  appelle  actif et  passif ',  nous  paraissent  trop  ob- 
scures et  trop  vagues.  Si  l'auteur  n'a  épargné  aucun  soin  pour 
nous  faire  connaître  la  formation  de  la  pensée ,  il  ne  dit  pas 
tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  rendre  raison  des  plus  grands 
phénomènes  de  la  nature  humaine.  —  Il  prétend  ,  par  exem- 
ple ,  que  la  statue  de  Condillac  ,  bornée  à  la  douleur  de  la 
faim ,  peut  se  former  une  image  agréable  du  manger ,  sans 
avoir  jamais  éprouvé  l'effet  physique  de  la  nourriture.  Mais 
comment  concilier  cette  assertion  avec  la  maxime  précédem- 
ment établie,  que  les  idées  des  objets  sensibles  proviennent 
toutes  des  sens?  D'où  l'imagination  aurait-elle  tiré  ce  qu'elle 
n'aurait  pas  emprunté  des  sensations?  —  Nous  ne  croyons  pas 
que  l'auteur  ait  présenté  une  explication  complète  de  l'erreur 
de  l'esprit  sur  la  présence  des  objets  qu'il  rêve  ?  Ce  n'est 
pas  tout  que  d'attaquer  l'idéalisme  ,  il  faut  l'attaquer  de  telle 
sorte  qu'il  ne  puisse  retourner  nos  propres  armes  contre  nous- 
mêmes.  Nous  devons  dire  pourtant  qu'on  trouve  rarement 
des  inexactitudes  de  ce  genre  dans  l'ouvrage  de  M.  Galuppi; 
mais  elles  devraient  disparaître  entièrement  d'un  livre  où  la 
justesse  de  l'expression  et  du  raisonnement  est  d'une  nécessité 
absolue.  —  Le  3e  volume  comprend  {'Idéologie  qui  n'est,  pour 
l'auteur,  qu'une  série  de  corollaires  déduits  rigoureusement 
de  quelques  idées  essentielles  à  l'entendement  humain.  Il  suit 
une  méthode  particulière,  en  tirant  successivement,  comme 
les  algébiistes,  d'une  proposition  qu'il  qualifie  de  fait  primitif , 
toutes  les  idées  dont  il  veut  s'occuper.  Je  sens  ,  j'appercois  le 
moi  qui  sent  et  qui  distingue  ce  qui  est  hors  de  moi;  telle  est 


ITALIE.  ,57 

cette  proposition.  Quoique  cette  méthode  soit  ingénieuse, 
peut-elle  s'appliquer  toujours  ,  avec  le  même  succès ,  à  des 
matières  qui  n'appartiennent  pas  aux  mathématiques  ?  Au 
reste ,  le  sujet  traité  par  M.  Galuppi  nous  parait  exiger  des 
dévcloppemens  qu'il  est  fort  capable  de  lui  donner. 

Nous  parlerons  ailleurs  du  5e  et  dernier  volume  qui  ren- 
ferme les  élémens  de  la  philosophie  morale.  F.  Sai.fi. 

21. — *  La  Scienza  del  Dritto  ,  etc.  —  La  Science  du  droit  et 
les  arts  qui  en  dérivent;  par  Domenico  Capitelli,  avocat: 
première  partie  :  tome  premier.  Naples,  1827.  In-8°  de  5i6 
pages. 

L'amour  de  la  propriété  est  l'un  des  sentimens  les  pluspuis- 
sans,  les  plus  durables  que  l'homme  puisse  ressentir.  Il  est  la 
source  des  lois;  ai-je  le  droit  d'acquérir  tel  ou  tel  objet? 
puis-je  faire  sur  le  fonds  qui  m'appartient  les  opérations  qui 
me  plaisent  ?  exclure  qui  je  voudrai  de  sa  jouissance  ?  l'aliéner  ? 
Telles  furent  les  questions  que  l'homme  se  fit  naturellement  à 
lui-même,  dès  qu'il  fut  capable  de  réfléchir,  et  les  lois  ne  sont 
à  proprement  parler  qu'autant  de  solutions  de  ces  questions. 
Ce  sont  les  moyens  justes,  pacifiques,  en  harmonie  avec  l'état 
social,  à  l'aide  desquels  l'homme  peut  acquérir,  aliéner,  jouir, 
conserver,  amasser.  Tout  membre  de  la  société  a  par  consé- 
quent le  droit  et  le  besoin  de  connaître  ces  moyens,  leur  na- 
ture, leur  valeur,  les  formalités  qui  les  accompagnent,  efc 

Mais  les  classifications,  sous  lesquelles  on  les  a  rangés  comme 
autant  d'objets  distincts,  ont  détruit  la  liaison  qui  existait  vé- 
ritablement entre  eux,  et  ont  fait  de  leur  étude  un  travail 
obscur  et  difficile.  Celui  qui,  laissant  de  côté  toutes  ces  classi- 
fications, administrative,  civile,  commerciale,  pénale,  poli- 
tique, les  réunirait  en  une  masse  homogène,  sous  le  titre  de: 
Moyens  et  formalités  renais  pour  aliéner,  acquérir,  assurer  et  ré- 
gler la  jouissance  des  droits  civils,  contracter  et  annuler  les  enga- 
ge mens  ,  celui-là,  disons-nous,  rendrait  donc  un  véritable 
service  à  la  société.  On  verrait  alors  ,  comment  les  codes,  civil, 
pénal,  politique,  le  code  administratif  et  le  code  de  commerce 
sont  liés  entre  eux  par  un  rapport  intime;  on  verrait  comment 
les  moyens  d'acquérir,  de  conserver,  etc.,  ne  se  trouvent  que 
dans  ces  codes  qui  ne  sont  en  effet  que  les  diverses  parties  d'un 
même  tout,  quoiqu'on  les  regarde  souvent  comme  entièrement 
indépendans  les  uns  des  autres.  Le  service  serait  encore  plus 
grand  ,  si  les  moyens  et  1rs  formalités  étaient  classés  d'après  les 
saines  notions  de  la  logique;  si,  par  exemple,  à  ceux  qui  sont 
communs  à  l'acquisition  et  à  la  vente,  on  faisait  succéder  ceux 
qui  caractérisent  et  distinguent  entre  elles  ces  deux  opérations; 


158  LIVRES  ÉTRANGERS, 

il  faudrait  aussi  ne  point  borner  son  travail  à  la  législation  de 
tel  ou  tel  peuple  ;  mais  l'étendre  à  celles  de  toutes  les  nations 
civilisées ,  alors  on  embrasserait  d'un  coup  d'oeil,  dans  un  code 
universel  ,  les  lois,  les  moyens  établis  chez  divers  peuples  et  à 
des  époques  différentes,  pour  aliéner,  acquérir,  conserver,  etc. 
Telles  sont  les  idées  que  M.  Capitelli  développe  dans  sa  pré- 
face ,  et  sur  lesquelles  il  a  fondé  son  ouvrage;  on  voit  qu'elles 
ne  manquent  ni  de  hardiesse  ,  ni  de  nouveauté;  le  premier  vo- 
lume que  nous  avons  sous  les  yeux  est  divisé  en  deux  parties, 
dont  la  première  contient  :  Les  moyens  d'acquérir  et  de  transférer; 
leurs  formalités  essentielles ,  génériques  et  spéciales  ;  leurs  effets. 
Et  la  seconde  :  les  moyens  d'annuler  les  obligations;  la  jouissance 
des  biens  stables  ;  les  moyens  d'assurer  l'efficacité  des  droits. 
Dans  ces  deux  parties  le  style  nous  a  paru  concis,  les  défini- 
tions claires;  quand  au  mérite  de  l'idée-mère  de  cet  ouvrage, 
ce  n'est  que  dans  une  analyse  détaillée  qu'on  peut  l'apprécier. 

L.  L.  O. 

22.  - —  Sulla  Melodia  ,  sull'  Armonia  e  sul  Métro  ,  etc.  — 
De  la  mélodie,  de  l'harmonie  et  du  mètre,  dissertations  de 
Marco  Santucci,  chanoine  de  l'église  métropolitaine  de  Luc- 
que.  Lucque  ,  1 828  ;  imprimerie  de  Bertini.  ln-8°  de  125  pag. , 
avec  une  planche  lithographie©  ;  prix ,  2  paoli  1/2. 

M.  le  chanoine  Santucci  s'est  déjà  fait  connaître  par  la  pu- 
blication de  douze  sonates,  en  style  fugué  ,  pour  le  piano, 
disposées  de  manière  à  faciliter  l'étude  de  l'orgue.  Il  a  aussi 
fait  graver,  à  Milan,  un  recueil  de  cent  versets  dans  tous  les 
tons  du  plain-chant ,  pour  l'usage  des  jeunes  organistes;  re- 
cueil cpie  devraient  se  procurer  plusieurs  de  ces  prétendus 
improvisateurs  qui  croient  avoir  fait  merveille  lorsqu'ils  ont 
cousu  ensemble  deux  ou  trois  idées  rebattues.  Je  parle  à 
dessein  de  ces  ouvrages  de  pratique  ,  parce  qu'ils  sont  pres- 
que toujours  une  bonne  recommandation  pour  un  théoricien  ; 
l'on  peut,  jusqu'à  un  certain  point,  voir  tout  d'abord  le  pro- 
duit de  ses  principes  et  le  résultat  de  son  enseignement.  Les 
dissertations  de  M.  Santucci  sont,  ainsi  que  l'indique  le  litre 
de  son  opuscule,  au  nombre  de  trois,  et  concernent  la  mélo- 
die, l'harmonie  et  le  mètre,  qui  sont,  selon  notre  auteur,  les 
trois  parties  constitutives  de  la  musique.  On  pourrait  le  chi- 
■canner  sur  cette  disposition  qui  ne  présente  le  mètre  ou 
rhythme  qu'au  troisième  rang  ,  car  une  musique  sans  mesure 
serait  encore  plus  imparfaite  qu'une  musique  privée  d'harmonie. 
Du  reste  ,  il  pense  que  la  mélodie  doit  surtout  être  expres- 
sive, que  les  compositeurs  ne  sauraient  être  trop  économes 
démodulations,  et  particulièrement  île  celles  qui  s'éloignent 


ITALIE.  i5g 

beaucoup  du  ton  primitif:  il  veut  que  la  mélodie  ait  de  l'unité, 
niais  non  cette  unité  métaphysique  qui  ressemblerait  à  la  mo- 
notonie ;  il  croit  qu'il  est  certaine  unité  qui  n'exclut  pas  la 
variété.  Dans  sa  seconde  dissertation,  M.  Sautucci,  après  avoir 
défini  l'harmonie  et  en  avoir  exposé  quelques  règles  principales , 
se  plaint  de  la  manière  dont  elle  est  traitée  aujourd'hui  par 
un  grand  nombre  de  jeunes  compositeurs  ;  il  blâme  ce  luxe 
d'accompagnemens  sous  lesquels  est  écrasé  le  chant  principal 
qui  ne  marche  plus  en  maître  ,  et  semble  peu  à  peu  devenir 
l'esclave  de  l'orchestre;  il  voit  avec  peine  cet  emploi  continuel 
des  instrumens  bruyans  qui  assourdit  les  auditeurs;  en  un  mot, 
il  voudrait ,  comme  M.  le  comte  Tadini  (Considerazioni  sulla 
musica  e  sulla  poesia) ,  que  l'on  tirât  parti  le  plus  possible  du 
moins  possible;  ce  mot  résume  sa  doctrine  harmonique.  M.  Sau- 
tucci ne  s'étend  pas  longuement  sur  le  mètre  qu'il  regarde 
comme  la  syntaxe  musicale;  il  désirerait  qu'un  traité  particu- 
lier sur  ce  sujet  fût  entrepris  par  un  homme  également  verse 
dans  la  musique  et  dans  la  philosophie.  Nous  lui  indiquerons 
un  ouvrage  qui  ne  laisse  presque  rien  à  désirer  sous  ce  rap- 
port, la  Musique  expliquée  de  Morel{ Paris,  1818,  in-8û\  On 
y  lit  d'excellentes  considérations  sur  le  rhythme  et  ses  effets. 
La  portion  du  livre  de  M.  Santucci,  qui  excitera  sans  doute 
le  plus  d'intérêt  ,  est  précisément  celle  qui  n'est  pas  an- 
noncée dans  le  titre  :  je  veux  parler  des  réflexions  sur  la  mu- 
sique actuellement  en  vogue  et  qui  sont  comme  les  corollaires 
des  principes  qu'il  a  posés.  M.  le  chanoine  Santucci  est  élève 
du  célèbre  Fenaroli,  qui  fui,  comme  l'on  sait  ,  directeur  de 
l'un  de  ces  conservatoires  de  Naples,  jadis  si  florîssans  :  c'est 
dire  suffisamment  qu'il  ne  saurait  être  chaud  partisan  du  svs- 
tème  musica]  d'aujourd'hui.  Nous  ne  pouvons  analyser  les 
motifs  sur  lesquels  il  fonde  son  opinion  ,  et  qui  sont  fort  nom- 
breux et  fort  judicieusement  exprimés  :  il  en  est  quelques- 
uns  sur  lesquels  il  y  aurait  peut-être  à  contester;  d'autres 
nous  semblent  sans  réplique.  Par  exemple,  nous  ne  saurions 
trop  appuyer  sur  ce! te  confusion  des  genres  qui  a  fait  dispa- 
raître l'ancienne  division  de  la  musique  eu  style  d'église,  de 
théâtre,  de  chambré  :  c'est  surtout  dans  la  musique  d'église 
rpie  ce  déplorable  bouleversement  se  fait  sentir,  et  M.  San- 
tucci s'en  plaint  avec  force;  il  ne  saurait  souffrir  ces  airs  pro- 
fanes et  efféminés  introduits  dans  la  maison  du  Seigneur,  ei 
qui  excitent  l'affliction  des -hommes  religieux,  le  rire  des  gen? 
instruits  et  les  applaudissemens  de  l'ignorance.  M.  Santucci 
craint  fort  que  le  Style  actuel  n'aille  de  mal  en  pis  ,  mais  il 
espère  qu'il  apparaîtra  sur  l'horizon  musical  quelque  nouvel 


160  LIVRES  ÉTRANGERS, 

astre  dont  l'éclat  ramènera  dans  la  bonne  voie  le  public  égaré. 
Nous  nous  livrons  d'autant  plus  à  cet  espoir  qu'il  est  nourri 
par  un  fait  célèbre  dans  les  annales  musicales  :  sous  les  suc- 
cesseurs de  Josquin  ,  la  musique  avait  fini  par  n'être  qu'un 
amas  de  bouffonneries  scientifiques;  les  choses  en  vinrent  à 
tel  point,  que  le  pape  Marcel  II  résolut  de  la  bannir  abso- 
lument des  églises  et  de  n'y  admettre  plus  que  le  plain-chant 
grégorien.  Mais  précisément  à  cette  époque  (i555  ),  Pierre- 
Louis  ,  si  célèbre  depuis  sous  le  nom  de  Palestrina,  alors  âgé 
de  26  ans,  fit  entendre  une  messe  à  six  voix  d'un  genre  tout 
nouveau  ;  le  pape  ne  rendit  point  son  décret ,  et  tous  les  com- 
positeurs se  mirent  à  écrire  alla  Palestrina. 

J.  Adrien-Lafasge. 

Ouvrages  périodiques. 

23.  —  *  Annali  universali  di  medicina.  —  Annales  univer- 
selles de  médecine,  rédigées  par  le  YyAnnibal Omodei.  Milan, 
juillet  1828.  Chez  les  éditeurs  des  Annales  universelles  des 
sciences  et  de  l'industrie.  Un  cahier  de  12  feuilles  chaque  mois; 
prix,  3o  fr.  par  an. 

En  Italie  comme  en  France,  la  médecine  ne  présente  point 
encore  dans  son  ensemble  cette  unité  de  théorie  que  l'on  trouve 
dans  les  sciences  physiques,  chimiques,  etc.  ;  les  systèmes  des 
brownistes,  des  analytiques,  des  contrastimulistes  y  sont  en 
vigueur,  et  déjà  la  doctrine  dite  physiologique  y  compte  de 
nombreux  partisans.  Malgré  les  efforts  de  M.  le  professeur 
Chiappa ,  pour  ramener  toutes  ces  doctrines  à  une  espèce  d'u- 
nité, on  peut  douter  qu'il  y  réussisse;  peut-être  est-il  lui-même 
trop  browniste  pour  rallier  à  ses  opinions  tant  d'opinions  dif- 
férentes. On  trouve  au  reste  dans  son  article  des  considéra- 
tions thérapeutiques  de  la  plus  haute  importance.  Après  ce 
Mémoire  viennent  d'autres  articles  également  intéressans;  ainsi 
que  des  observations  sur  l'injection  de  l'eau  froide  dans  la  veine 
du  cordon  ombélical  pour  obtenir  le  détachement  du  placenta; 
une  analyse  raisonnée  par  M.  Bellinghéri,  des  expériences  sur 
le  système  nerveux  du  D1"  Shœpf;  l'analyse  des  ouvrages  de 
MM.  Tiedemann  et  Gmelin  sur  la  digestion  ;  de  Bayle  sur  les 
maladies  du  cerveau;  de  Gallsnr  les  fonctions  du  cerveau, etc. 
etc. 

24.  —  *  Giornalc  di  farmacia-chimica  et  scienze  accesso- 
rie ,  etc. — Journal  de  pharmacie  chimique  et  des  sciences 
accessoires,  ou  Annales  universelles  des  découvertes  des  faits 
et  des  améliorations  qui  enrichissent  la  pharmacie  et  la  chi- 
mie; rédigée  par  Antonio  Cottaneo,  chimiste  pharmacien,  etc. 


ITALIE.  —  PAYS-BAS.  16 1 

Milan,  juillet  1828;  chez  les  éditeurs  des  Annales  universelles 
des  sciences  et  de  l'industrie.  Il  paraît  un  cahier  de  quatre  feuilles 
chaque  mois;  prix,  14  fr.  pour  l'année. 

Ce  numéro  contient  d'irnportans  travaux  empruntés  aux 
meilleurs  ouvrages  étrangers  et  nationaux;  les  plus  remar- 
quantes sont  un  article  sur  Yapothecary's  hall  (pharmacie  géné- 
rale) de  Londres;  une  lettre  de  M.  Léonard  sur  l'extrait  amer 
d'absinthe  considéré  comme  succédané  du  sulfate  de  quinine; 
plusieurs  autres  travaux  d'une  utilité  secondaire;  surtout  un 
bon  article  sur  l'emploi  des  bains  de  vapeur  comme  moyen 
hygiénique,  avec  la  description  d'un  appareil  pour  les  bains  à 
vapeur  portatifs,  dans  lequel  nous  aurions  désiré  trouver  au 
moins  le  nom  du  docteur  Rapon  de  Lyon,  qui  en  est  l'inventeur. 

Ce  n'est  que  par  un  eboix  judicieux  de  ses  articles  qu'un 
journal  se  rend  recommandable  ;  c'est  d'ailleurs  l'un  des  moyens 
les  plus  puissans  d'exciter  un  peuple  à  vaincre  les  obstacles 
qui  peuvent  s'opposer  à  ses  progrès  intellectuels,  et  à  se  mettre 
de  niveau  avec  ceux  qui  seraient  plus  avancés. 

Genest,  d.  m.  p. 

PAYS-BAS. 

a5.  —  *  Rapport  sur  les  institutions  de  bienfaisance  du  royaume 
des  Pays  Bas,  en  1826.  La  Haye  ,  1828;  imprimerie  de  l'État. 
In-8°,  avec  16  tableaux. 

Le  ministère  de  l'intérieur,  conformément  à  un  article  de 
la  loi  fondamentale,  présente  annuellement  aux  états  géné- 
raux un  rapport  sur  l'état  de  l'instruction,  et  un  autre  sur 
l'état  des  institutions  de  bienfaisance.  Le  rapport  qui  vient 
d'être  publié  renferme  beaucoup  plus  de  développemens  que 
ceux  des  années  précédentes,  et  pourrait  être  considéré  comme 
un  travail  complet  sur  nos  établissemens  de  bienfaisance. 
Nous  lâcherons  de  faire  connaître  ici  lesdocumens  qui  peuvent 
le  plus  intéresser  les  personnes  qui  s'occupent  de  la  statistique, 
et  particulièrement  de  celle  du  royaume  des  Bavs-Bas. 

Nos  institutions  de  bienfaisance  sont  de  trois  espèces  :  les 
premières  ont  pour  but  de  distribuer  des  secours,  les  secondes 
de  diminuer  le  nombre  des  pauvres  ,  les  troisièmes  de  prévenir 
l'indigence.  Nous  commencerons  par  présenter  les  documens 
numériques  concernant  les  deux  premières  espèces  ,  parmi  les- 
quelles on  n'a  pu  comprendre  tes  Sociétés  qui  fournissent  des 
recours  aux  pauvres  hauteur,  parce  que  le  mystère  avec  lequel 
ces  Sociétés  exercent  leurs  bienfaits  s'est  opposé  jusqu'ici  à  l 
t.  xi,. —  Octobre  1828.  11 


iGa 


livres  étrangers. 


que  !e  gouvernement  obtînt  des  renseignemens.  Les  principaux 
établissement  de  cette  espèce  sont  ceux  d'Amsterdam,  connus 
sous  le  nom  de  Nederig  en  Standvastig  et  de  Beoefcrting  van 
dengd  en  Blinde,  et  celui  de  Rotterdam  counu  sous  la  déno- 
mination de  Nederig  en  Mcnschlicvend. 


ESPECES 
D'INSTITUTIONS. 


SOMBRE 

INDIVIDUS 

DErENSES 

DES 

EN 

INSTITUTS. 

SECOURUS. 

SECOURS. 

5,t29 

745,652 

Florins. 
5,448,739 

36 

4 
724 

22,056 

',448 
41,172 

82,49.4 
4,091,757 

1 
1 

285 

34 

8 

2,277 

i56 

147,296 

6,169 

2,098 

110,94-2 
23,290 
247,176 
4o6, 704 
229,587 

2 
4 

8,553 
23g 

353,529 
4i,994 

6,228 

0:7,616 

1 1.049,035 

Administrations  ponr  les  secours  à 
domicile 

Commissions  pour  distribuer  des 
aliiriens ,  etc 

Sociétés  île  charité  maternelle.    .   . 

Hospices 

Fonds  pour  le  serviee  militaire.   . 

Hospice   royal  de  Messine.  •"..., 

Ecoles  des  pauvres 

Ateliers  de  charité 

Dépôts  de  mendicité 

Sociétés  de  bien/iiisanll  pour  les 
colonies 

Établissent,  ponr  les  sonrds-mnets. 

Totaux 


Les  administrations  pour  les  secours  à  domicile  ont  pourvu 
aux  dépenses,  en  partie  par  les  revenus  des  propriétés  et  de> 
droits  reconnus,  en  partie  par  des  collectes  et  ries  subsides  des 
communes,  des  provinces  ou  de  l'État.  Quelques  administra- 
tions ne  figurent  point  au  tableau,  faute  de  renseignemens.  — 
Les  commissions  qui  distribuent  des  alimens  et  du  chauffage 
comptent  5,58i  souscripteurs;  les  frais  d'administration  sont  à 
peu  près  nuls.  —  On  ne  compte  que  quatre  Sociétés  de  charité 
maternelle,  qui  sont  établies  à  Verviers,  Harlem,  Rotterdam 
et  Leyde.  —  La  population  des  hospices  se  composait  de 
6,973  malades,  l4,97*  vieillards  et  infirmes,  19,29.7  enfans  Le 
nombre  des  insensés  dans  les  hospices  est  d'environ  6  000 
dont  à  peu  près  3,ooo  sont  à  la  charge  des  communes  on  des 
institutions  de  bienfaisance  :  le;  établisseniens  dans  lesquels  ils 
son!  placéfl  sont  au  nombre  de  9I  —  Ultospice  royal  de  Mes- 


PAYS-BAS.  i63 

sine  est  ouvert  aux  filles  de  militaires  devenus  invalides,  ou 
morts  au  service  de  l'État.  — -  Sur  les  ?.85  écoles  pour  les  pau- 
vres,  237  sont  dans  les  villes,  et  les  48  autres  dans  les  com- 
munes rurales;  56,617  enfans  ont  joui  des  bienfaits  de  l'ins- 
truction dans  ces  écoles,  et  plus  de  90,000  autres  ont  été  reçus 
gratuitement  dans  les  écoles  ordinaires.  —  Parmi  les  6,1 6g 
individus  auxquels  les  ateliers  ont  procuré  de  l'ouvrage  en 
1 826,  o,5o  ont  été  logés  et  nourris.  —  La  Société  de  bienfaisance 
des  provinces  septentrionales  compte  i3,g49  membres.  Ses  co- 
lonies sont  au  nombre  de  8,  dont  3,  dites  libres,  contiennent 
416  habitations;  les  5  autres  sont  composées  de  6  établisse- 
mens  pour  des  enfans  ou  des  mendians,  et  de  !\\  grandes 
fermes  avec  leurs  dépendances.  —  La  Société  des  provinces 
méridionales  compte  11,000  membres  et  3  colonies,  dont  2 
libres,  et  qui  contiennent  i33  habitations;  la  3e  est  formée 
d'un  établissement  pour  les  mendians  et  de  4  fermes.  Au  3i 
décembre  1826,  la  population  totale  des  colonies  s'élevait  à 
8,553  individus,  savoir,  3, 800  vivant  en  famille,  2,247  orphe- 
lins, enfans  trouvés  ou  abandonnés,  et  2,5o6  mendians.  A  cette 
époque,  360,271  bonniers  de  terre  environ  ont  été  défrichés. 
Yox.Ret'.Enc,  t.  xxxvi,  p.  264,  et  t.  xxxix,  p.  548,  des  renseigne- 
n  eus  détail  lés  sur  l'organisation  de  ces  di verses  colonies.) — Dans 
les  dépôts  de  mendicité,  on  a  calculé  que  le  rapport  de  la  mortalité 
avec  la  population  moyenne  de  tous  les  établissemens  a  été 
comme  14  rh^  100,  ou  bien  encore  comme  100  est  à  678;  or, 
en  rapprochant  les  résultats  des  observations  des  12  années  qui 
ont  précédé  1822,  j'ai  trouvé  que  la  valeur  moyenne  de  ce 
rapport  avait  été  de  100  à  891  (1).  La  mortalité  est  donc  loin 
d'avoir  diminué  dans  les  dépôts  de  mendicité,  quoiqu'on  fût  eu 
droit  d'espérer  des  améliorations,  d'après  les  documens  de 
1821  et  1822  ,  qui  avaient  donné  pour  valeur  du  rapport  100 
;i  1487  et  1  /t 5 1 .  Il  serait  utile  de  chercher  la  cause  de  ce  chan- 
gement défavorable.  —  Les  établissemens  pour  les  sourds-muets 
se  trouvent  à  Gand,  à  Liège  et  à  Groninguc.  La  première  de 
ces  villes  renferme  deux  établissemens  pour  les  sourds-muets  , 
dont  l'un,  particulier,  est  administré  par  le  chanoine  Tricsl , 
qui  pourvoit  aux  dépenses.  —  On  ne  compte  qu'un  établisse- 
ment pour  l'éducation  des  jeunes  aveugles  ;  il  se  trouve  à  Amster- 
dam ,  et  l'on  en  est  redevable  à  une  Société  philantropique. 


(1)  Recherches  sut  la  population,  les  naissances  ,  en.  Bruxelles,  1S27; 
Tuilier.  I11-80. 


164  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Les  souscriptions  annuelles  couvrent  à  peu  près  les  dépenses; 
on  n'y  compte  ordinairement  que  3o  à  l\o  élèves.  —  On  trouve 
aussi  à  Amsterdam  une  Société  pour  l'amélioration  morale  des 
détenus  ;  elle  a  des  sous -directions  dans  presque  toutes  les 
villes  des  provinces  septentrionales  où  il  se  trouvent  des  prisons. 
Cette  Société  comptait,  au3i  décembre  1826,  4,880  membres, 
qui  font  face  aux  dépenses  par  des  souscriptions. 

Parmi  les  institutions  qui  tendent  à  prévenir  l'indigence,  il 
faut  ranger  les  monts-de-piété,  les  caisses  d'épargnes  et  les 
caisses  de  secours  mutuels.  —  Il  y  avait,  à  la  fin  de  1826,  124 
monts-de-piété;  les  capitaux  employés  en  prêts  étaient  de 
4,208,068  florins;  les  bénéfices,  déduction  faite  de  tous  frais, 
ont  produit  238,683  flor.  L'intérêt  annuel  du  prêt  est  très-iné- 
gal, et  varie  entre  les  limites  de  2  à  34  pour  cent;  cependant 
sa  valeur  moyenne  est  de  i5  environ.  —  Les  caisses  d'épargnes 
sont  au  nombre  de  5o  :  il  s'en  est  formé  deux  nouvelles,  une  à 
Gand  et  une  à  Tournay;  elles  comptaient,  à  la  fin  de  1826, 
i8,o35  participans,  et  les  capitaux  montaient  à  2,771,608  fl. 
Le  nombre  des  déposans  s'est  accru  dans  l'espace  d'un  an  de 
2,585  individus,  et  les  capitaux  de  345,i3i  fl.  —  Il  se  trouve 
dans  quelques  provinces  un  grand  nombre  de  caisses  de  se- 
cours mutuels  principalement  instituées  pour  la  classe  ou- 
vrière. Il  paraît  que  !e  nombre  des  membres  s'élève  dans  plu- 
sieurs villes  à  plus  de  10,000.  Ces  institutions  ont  pour  but  de 
procurer,  moyennant  une  très-légère  rétribution  hebdoma- 
daire, les  secours  de  l'art  en  cas  de  maladie,  et  de  pourvoir 
aux  frais  des  funérailles. 

Après  avoir  considéré  la  nature  des  différens  étublissemens 
de  bienfaisance  que  présente  le  royaume  des  Pays-Bas,  il  ne 
sera  peut-être  pas  sans  intérêt  d'examiner  le  nombre  des  indi- 
vidus auxquels  ces  établissemens  donnent  des  secours  dans  les 
différentes  provinces.  Nous  avons  déjà  fait  connaître  dans  un 
des  précédens  cahiers  de  la  Revue  Encyclopédique  (voy.  I.  xxxvi, 
p.  5y6),  tous  les  élémens  de  population  qui  concernent  les  pro- 
vinces, tels  que  la  fécondité,  la  mortalité,  etc  ;  on  pourra  leur 
comparer  les  résultats  que  nous  allons  donner  ici. 


PAYS-BAS. 


i65 


PROVINCES. 


Bra  Liant  septentrîoual.  . 

méridional.   .  . 

Limbourg 

Gneldre 

Liège 

Flandre  orientale.    .   .   . 

occidentale.  .   . 

Hainant 

Hollande  septentrionale 

méridionale.  .   . 

Zélaude 

Namur 

Anvers. 

Utrecht 

Frise 

Over-Yssel 

Groningue 

Drenthe 

Luxembourg 

Le  royaume 


TOrULATION 
EN 

182C. 


328,026 
488,927 
324,368 
285,573 
337,019 
693,312 
568,a58 
553,485 
3g4, 55o 
441,453 

l32,22I 
190,482 

33o,i25 

1  i9,35i 
2o5,oi6 
162,791 
157,973 
54,835 

29I>759 
6,o5g,524 


INDIVIDUS  SECOURUS 


DOMICILE. 


22,374 
112,387 

4o,g58 
19,180 
59,446 
66,725 
83,5oo 
104,220 
83, 100 
41,092 

8,2  52 

25,980 

22,636 

14,191 

23,179 

6,58o 

7^77 

*,976 

2,299 

745,652 


DANS   LES 
HOSriCES. 


606 
4,776 

1,871 

1,386 
r,258 
3,o36 
2,328 
3,524 

7,78i 
4,466 

7o3 
1,349 
4,028 

94G 
1,139 

877 
707 
140 
27  1 
41,172 


On  remarquera  que  les  provinces  les  plus  populeuses  et  les 
plus  riches  sont  aussi  généralement  celles  où  le  rapport  des  in- 
digens  à  la  population  est  le  plus  fort,  celles  où  la  mortalité 
est  la  plus  grande ,  et  où  les  générations  se  succèdent  avec  le 
plus  de  rapidité. 

On  pourra  considérer  encore  à  côté  des  nombres  précé- 
dons ceux  qui  donnent  les  valeurs  des  secours  qui  out  été  dis- 
tribués. 


(  Vov.  le  tableau  ci-contre,  p.  166. 


i66 


LIVRES  ÉTRANGERS. 


PROVINCES. 


Brabant  septentrional.. 

méridional.  .   . 

Limbonrg 

Gueldre 

Liège 

Flandre  orientale.  .  .  . 

occidentale..  . 

Hainaut 

Hollande  septentrionale 

méridionale.    . 

Zélande 

Namnr 

Anvers 

Utrecht 

Frise 

Over-Tssel 

Groningoe 

Drenthe 

Luxembourg 

Le  royaume,  ..... 


SECOURS 

DÉPENSES 

A 

■ES 

DOMICILE. 

HOSriCES. 

a38,2o5 

72,880 

274,193 

538,565 

i53,447 

103,934 

241,925 

186,961 

i45,258 

i56,363 

367,160 

288,998 

392,205 

2  56,5oo 

339,739 

275,164 

671,822 

744,743 

945,5oo 

591,816 

228,65g 

89,427 

48,352 

83, 201 

285,294 
135,677 

232,800 

464,914 

1 15,467 

1  i2,o56 

89,414 

10,1,200 

5S,2i3 

30,428 

8,748 

i8,352 
5,448,739 

!9':92 
4,091,156 

En  comparant  le  nombre  des  individus  secourus  à  la  popula- 
tion entière  du  royaume,  on  trouve  que  plus  du  septième  de  cette 
population  a  besoin  d'être  aidée,  et  les  sommes  dont  on  dispose 
en  sa  faveur  forment  environ  le  septième  des  revenus  annuels 
de  l'État.  En  classant  les  provinces  d'après  la  grandeur  du  rap- 
port des  individus  secourus  à  domicile  aux  populations  res- 
pectives, on  trouve  :  Le  Brabant  méridional ,  la  Hollande  sep- 
tentrionale ,  le  Hainaut,  Liège ,  lu  Flandre  occidentale,  Namur, 
Limbourg ,  Utrecht,  Frise,  Hollande  méridionale,  Flandre  orien- 
tale,  Brabant  septentrional ,  Gueldre ,  Anvers,  Zélande,  Gronin- 
gue ,  Ovcr-Yssel,  Drenthe ,  Luxembourg.  On  observe  à  peu  près 
la  même  classification  à  l'égard  des  hospices.  Le  Brabant 
méridional  et  le  Luxembourg  se  trouvent  aux  extrêmes  op- 
posés; on  compte  dans  la  première  province  jusqu'à  1Z0  in- 
dividus sur  1,000  qui  ont  besoin  de  secours,  et  dans  la  seconde 
8  seulement. 

Nous  avons  vu  que  plus  de  1/17,000  enfans  appartenant  à 
des  familles  indigentes  ont   reçu  gratuitement  l'instruction. j  ce 


PAYS-BAS.  —  LIVRES  FRANÇAIS.  1 67 

nombre  est  à  celui  de  la  population  moyenne  du  royaume  comme 
nl\  esta  1,000;  et  à  celui  des  pauvres  secourus  à  domicile  à  peu 
près  comme  1  est  à  5.  Si  ces  en  fans  envoyés  aux  écoles  apparte- 
naient effectivement  tous  aux  familles  indigentes  qui  vivent 
des  secours  qu'on  leur  accorde,  il  faudrait  en  conclure  que  la 
classe  indigente  participe  chez  nous  au  bienfait  de  l'instruction 
plus  qu'aucune  autre  classe,  puisqu'elle  enverrait  générale- 
ment tous  ses  enfans  aux  écoles.  Les  tables  de  population  nous 
montrent  en  effet  que,  dans  une  population  donnée,  sur  5 
individus  il  faut  en  compter  1  en  âge  d'être  envoyé  aux 
écoles.  En  prenant  les  nombres  moyens  pour  notre  royaume, 
on  compte  seulement  100  enfans  envoyés  aux  écoles  par  947 
habitans;  on  serait  «loue  induit  à  croire  que  la  classe  indigente 
est  celle  qui  participe  le  plus  à  l'instruction  primaire,  ce  qui 
n'est  certes  pas  le  moindre  avantage  que  l'on  doive  aux  institu- 
tions de  bienfaisance.  A.  Quetelet. 

LIVRES  FRANÇAIS. 

Sciences  physiques  et  naturelles. 

26.  — *  Histoire  des  végétaux  fossiles ,  ou  Recherches  bota- 
niques et  géologiques  sur  les  végétaux  renfermés  dans  les  di- 
verses conebes  du  globe;  par  M.  Adolphe  F-kongis'iart,  docteur 
en  médecine  de  Paris,  j  r"  et  ac  livraisons.  Paris,  1828;  Dufour 
etd'Ocagne,  quai  Voltaire,  n°  i3.  2  cahiers  in-4°de  1  36  pages, 
avec  un  grand  nombre  de  planches;  prix   i3  fr.  la  livraison. 

Les  belles  recherches  de  M.  Cûvier  sur  les  animaux  fossiles 
ont  démontré  l'utilité  de  ce  génie  de  travaux,  et  appelé  l'atten- 
1  de  tous  les  observateurs  sur  les  débris  organiques  que  les 
couches  de  notre  globe  renferment  en  si  grand  nombre  :  de 
tous  côtés  des  dissertations  savantes  font  connaître  le^  animaux 
fossiles  des  divers  pays,  et  la  botanique  fossile  tend  à  compléter 
ce  genre  d'instruction.  Déjà  M.  Adolphe  Iîrougniart  avait 
prouve  l'intérêt  qu'il  prenait  à  lce  genre  d'études  par  plusieurs 
i  mémoires  publiés  dans  la  collection  du  Muséum  d'histoire 
naturelle  et  par  plusieurs  noies  insérées  dans  le  grand  ouvrage 
A  M.  Cuvierel  Alexandre  Brongniart sur  les  environs  de  Pa- 
ris. Il  cherche  maintenant  à  compléter  ces  travaux  et  à  présen- 
ter d'une  manière  méthodique  l'étal  des  connaissances  actuelles 
.n  cette  branche  de  la  science.  Son  ouvrage  dont  il  vient  de 

naître  deux  livraisons  offrira  l'énumération  systématique  de 
tons  les  fo  ■'.■■■  végétaux  connus,  rapportés, autaut  que  la  na- 
ture des  choses  le  comporte,  aux  classifications  admises  pour 


168  LIVRES  FRANÇAIS, 

les  végétaux  vivans,  et  accompagnées  de  planches  simples,  mais 
exactes,  destinées  à  faire  connaître  toutes  les  espèces.  Dans  une 
seconde  partie,  l'auteur  se  propose  de  reprendre  l'histoire  de 
ces  mêmes  végétaux  considérés  sous  le  rapport  des  gisemens 
qu'ils  affectionnent.  Les  développeinens  de  la  première  partie, 
le  nombre  des  espèces  nouvelles  qui  y  sont  décrites  et  figurées 
et  la  comparaison  des  fossiles  avec  les  végétaux  vivans  donne 
occasion  à  l'auteur  d'exposer  un  grand  nombre  de  faits  propres 
à  intéresser  les  botanistes,  tandis  que  ceux  de  la  seconde  partie 
seront  d'un  intérêt  réel  pour  les  géologues.  Nous  nous  propo- 
sons de  donner  un  extrait  détaillé  de  cette  publication  dès  que 
l'une  au  moins  des  parties  que  nous  venons  d'indiquer  sera 
complétée,  et  nous  nous  bornons  pour  le  moment  à  faire  des 
vœux  pour  que  cette  publication  soit  promptement  achevée,  et 
à  engager  tous  les  observateurs  qui  auraient  pu  recueillir  des 
objets  isolés  à  les  communiquer  a  IV I.  Adolphe  Brongniart  afin 
qu'ils  servent  à  compléter  cet  ensemble  méthodique,  digne  de 
toute  l'approbation  des  naturalistes.  D — c — ■ 

27.  —  *  Nouveau  Manuel  complet  du  propriétaire  d'abeilles, 
ou  Traité  théorique  et  pratique  de  l'éducation  de  ces  insectes, 
par  A.  Martin.  Paris,  1828;  Compère  jeune,  ln-18  de  432  p., 
9  pi.  ;  prix,  fig.  noires,  l\  fr.  5o  c.  ;  coloriées,  5  fr.  5o  c. 

M.  A.  Martin  traite  successivement  de  l'histoire  naturelle 
des  abeilles,  de  leurs  maladies,  des  différentes  formes  de  leur 
gouvernement,  de  l'exploitation  des  ruches;  il  rapproche  les 
unes  des  autres  les  observations  les  plus  saillantes  faites  sur 
ces  laborieuses  républiques  par  les  auteurs  qui  l'ont  précédé, 
et  termine  par  un  résumé  des  principes  d'éducation  qu'il  a 
posés,  et  par  une  bibliographie  des  abeilles  :  il  a  enfin  inter- 
callé  dans  son  Manuel  un  traité  abrégé  de  la  culture  du  sain- 
foin et  du  sarrasin,  qu'il  considère  comme  les  deux  plantes  les 
plus  favorables  à  la  production  du  miel. 

Quoique  le  sucre  ait  beaucoup  diminué  l'importance  du 
miel,  et  que  les  progrès  de  la  chimie  animale  menacent  de 
compromettre  celle  de  la  cire,  les  abeilles  n'en  resteront  pas 
moins  une  branche  intéressante  de  notre  économie  rurale  : 
c'est  surtout  en  naturalistes  et  en  amateurs  que  les  écrivains 
les  ont  considérées;  mais  les  études  et  les  soins  dont  elles  sont 
l'objet  ne  perdraient  rien  de  leur  charme  si  l'ou  s'occupait  un 
peu  plus  des  résultats  économiques  qui  s'y  rattachent.  Ce  Ma- 
nuel, recommandable  à  beaucoup  d'égards,  serait  encore  plus 
complet  si  M.  Martiu  avait  établi,  par  la  comparaison  des 
frais  et  des  produits,  les  mérites  respectifs  des  procédés  qu'il 
expose  avec  clarté.  Celte  manière  d'étudier  l'agriculture  est 


SCIENCES    PHYSIQUES.  i69 

lente,  quelquefois  pénible;  ruais  c'est  ?a  seule  qui  lui  fasse 
faire  des  progrès,  d'autant  mieux  que  des  expériences  écono- 
miques bien  faites  enseignent  toujours  au-delà  de  ce  qu'on  y 
cherchait.  J.  J.  B. 

28. —  Nouvel  aperçu  sur  la  météorologie,  par  G.-A.  Clos, 
docteur  en  médecine.  Paris,  1828;  Bachelier.  In-8°  de  n5  p., 
avec  8  planches;  prix,  4  fr. 

Le  travail  de  M.  Clos  est  le  résultat  d'une  suite  d'observa- 
tions locales  :  l'auteur  n'avait  d'abord  en  vue  que  de  rédiger 
une  topographie  médicale  du  heu  qu'il  habite  :  mais  «je  ne  fus 
pas  long-tems  à  ro'apercevoir ,  dit-il,  que  dans  ce  pays  la  po- 
sition et  la  coupe  des  montagnes  qui  bornent  une  partie  de 
l'horizon  transformaient  certains  vents,  et  leur  donnaient  des 
directions  et  des  qualités  qui  ne  leur  sont  pas  habituelles;  et 
je  ne  voyais  de  meilleur  moyen  pour  résoudre  ces  difficultés, 
que  d'étudier  le  cours  des  nuages,  leur  forme  et  leur  disposi- 
tion. D'un  autre  côté,  un  médecin  de  campagne,  comme  moi, 
fréquemment  exposé  à  toutes  les  intempéries  de  l'air,  devait 
naturellement  chercher  ce  qu'il  avait  à  attendre  de  tel  nuage 
qui  le  menaçait,  comment  il  se  trouvait  atteint  ou  préservé  de 
l'orage ,  quelle  route  avait  suivie  le  météore....  » 

M.  Clos  a  eu  besoin  d'une  nomenclature  nouvelle  dont  il 
donne  l'explication.  Il  faut  avouer  que  certains  mots  ont  été 
détournés  de  leur  signification  ordinaire,  ce  qui  n'est  jamais 
sans  inconvénient,  et  que  les  définitions  de  quelques  autres 
manquent  de  justesse.  Ainsi,  par  exemple,  la  voûte  ou  coupole 
céleste  est,  dans  cet  ouvrage,  l'espace  que  l'œil  du  spectateur 
peut  apercevoir,  la  limite  des  météores  visibles  pour  un  point 
donné  sur  la  terri".  Ce  mot  ayant  un  autre  sens  dans  le  discours 
et  dans  les  sciences,  il  eût  fallu  faire  un  autre  choix.  «  Si  la 
voûte  céleste  est  coupée  par  un  plan  incliné  ,  on  aura  un  segment 
météorologique.  On  doit  distinguer  dans  ce  segment  ['arc  qui  est 
la  courbe  formée  par  la  section  i\v.  plan  avec  la  voûte,  la  corde 
formée  par  l'horizon,  les  extrémités,  etc.  »  Ces  définitions  s'é- 
cartent de  la  rigueur  géométrique.  lue  plan  incliné  peut  couper 
la  voûte  céleste y  telle  que  l'auteur  la  conçoit,  non  suivant  un 
arc,  mais  suivant  un  cercle  tout  entier;  dans  ce  cas,  le  plan  ne 
coupe  point  X horizon  ,  suivant  la  définition  de  cet  ouvrage,  il 
n'y  a  point  de  corde,  et  cependant  il  y  a  dans  la  voûte  céleste 
une  calotte  ,  dans  le  sens  que  l'auteur  donne  à  ce  mot.  Dans  la 
disposition  des  nuages  que  M.  Clos  a  nommée  rayonnance  mé- 
téorologique, on  ne  voit  pas  qu'il  ail  sépare  ce  qui  n'est  qu'une 
illusion  de  perspective  de  ce  qui  peut  être  une  réalité;  et  plus 
loin,   dans  l'article  intitulé  théorie  de  la   rayonnance ^  on   ne 


170  LIVRES  FRANÇAIS. 

trouve  pas  non  plus  les  moyens  de  dissiper  le  prestige  des  ap- 
parences, et  de  découvrir  la  véritable  forme  de  l'objet  observé, 
;iinsi  que  sa  position.  A  la  pape  n3,  on  lit  :  «  On  peut  dire,  en 
thèse  générale,  de  deux  pays  voisins,  qu'ils  ne  peuvent  avoir 
de  communication  météorologique  que  par  le  seul  point  que 
l'un  et  l'autre  horizon  ont  de  commun.  »  Ces  horizons  Voisins 
sont  deux  surfaces,  et  ont  nécessairement  toute  une  ligne  com- 
mune, et  non  pas  un  seul  point.  D'ailleurs,  les  communications 
météorologiques  entre  les  pays  voisins  sont  établies  par  l'atmo- 
sphère, et  n'ont  rien  de  commun  avec  la  position  des  observa- 
teurs sur  la  terre  ,  ni  par  conséquent  avec  les  notions  d'horizon, 
quelque  sens  que  l'on  donne  à  ce  mot. 

En  général,  l'auteur  de  cet  ouvrage  fait  preuve  de  connais- 
sances très-exactes  en  physique,  et  il  les  applique  avec  habileté 
et  succès,  pourvu  que  les  notions  géométriepics  ne  soient  pas 
nécessaires  pour  ces  applications.  Mais  en  météorologie,  lors- 
qu'il s'agit  d'observer  le  mouvement  des  corps  dans  l'espace,  rien 
ne  peut  suppléer  aux  connaissances  mathématiques.  Il  y  a  ,  sans 
doute,  des  faits  précieux  ,  des  observations  bien  faites,  d'excel- 
•lens  matériaux  à  tirer  de  cet  ouvrage;  mais  il  y  a  des  erreurs 
géométriques  dont  il  faudia  nécessairement  le  débarrasser.  F. 

29  —  *  Traité  des  connaissances  médicales  nécessaires  aux 
gens  du  monde,  ou  Étude  de  l'homme  considéré  à  l'état  de 
santé,  à  celui  de  maladie  et  d;ins  ses  rapports  avec  les  différons 
êtres  de  la  nature;  par  P.  Oi.lion,  médecin  à  Enghien-Mont- 
morency.  Paris,  1828;  Yiilertt  et  compagnie.  In-8°  de  4 84  p.; 
prix ,  7  fr.  5o  c. 

Le  titre  de  ce  volume  ne  donne  pas  une  idée  juste  de  ce  qu'il 
renferme;  il  semblerait  qu'il  y  soit  question  de  pathologie  et 
d'hygiène;  cependant,  suivant  M.  Ollion ,  les  connaissances 
médicales  nécessaires  aux  gens  du  monde  se  bornent  à  celles 
de  la  structure  de  nos  organes  et  des  fonctions  dont  se  corn- 
pose  la  vie;  en  un  mot,  la  physiologie  ou  la  science  de  l'homme, 
considéré  comme  être  vivant  et  à  l'état  de  santé,  est  la  seule 
dont  l'étude  convienne  aux  personnes  qui  ne  se  destinent  pas 
à  exercer  l'art  de  guérir.  Nous  croyons  qu'il  leur  serait  égale- 
ment avantageux  d'acquérir  une  notion  suffisante  des  règles  de 
l'hygiène;  mais  du  reste  nous  pensons,  comme  l'auteur  de  ce 
livre,  que  la  connaissance  nécessairement  incomplète  des  au- 
tres branches  de  l'art  médical  est  non  seulement  inutile,  mais 
<!(  vient  le  plus  souvent  une  chose  nuisible,  par  la  raison  qu'elle 
porte  presque  toujours  celui  qui  croit  la  posséder  à  sortir  de 
la  théorie  pour  en  venir  soit  sur  lui-même,  soit  sur  les  autres, 
à  une  application  dont  les  cons'équrnees  sont  rarement  exemptes 


SCIENCES  PHYSIQUES.  171 

de  danger.  Rien  n'entrave  d'ailleurs  l'exercice  de  la  médecine 
et  ne  porte  obstacle  à  la  guérison  comme  l'idée  fausse  que  se 
font  et  de  leurs  maux  et  des  remèdes  les  personnes  qui ,  pour 
avoir  lu  quelques  traités  de  pathologie,  pensent  connaître  leur 
maladie  et  veulent  soumettre  à  leur  révision  le  traitement  qui 
leur  est  ordonné. 

Ce  n'est  donc  pas  un  ouvrage  de  médecine  populaire  que 
celui  que  nous  annonçons,  c'est  un  abrégé  de  physiologie,  à 
notre  avis,  très-bien  fait,  aussi  clair  que  la  matière  le  com- 
porte, puisé  aux  meilleures  sources,  et  où  l'auteur,  sans  aucune 
prétention  à  innover,  a  présenté  ce  qu'il  y  a  de  plus  positif 
dans  cette  science  et  ce  qu'il  importe  le  plus  à  tout  le  monde 
d'en  connaître.  Rigollot  fils. 

3o.  —  Observations  et  réflexions  sur  la  réunion  de  la  méde- 
cine à  la  chirurgie ,  par  Noël  ,  de  Reims ,  Dr  en  chirurgie,  an- 
cien chirurgien  en  chef,  etc.  Paris,  1828;  Gabon.  In-8°  de 
•25o  pages;  prix,  3  fr. 

Un  ouvrage  dont  le  discours  préliminaire  commence  par  ces 
mots  :  «L'intérêt  que  je  prends  en  ce  moment  et  que  je  n'ai 
cessé  de  prendre  depuis  au  moins  une  soixantaine  d'années  au 
plus  utile  de  tous  les  arts,  c'est-à-dire  à  la  chirurgie,  véritable 
et  seul  art  de  guérir,  etc.»,  et  dont  le  postseriptum  se  termine 
par  ceu\-ci;  «depuis  plus  de  soixante  ans  que  je  m'occupe  de 
l'art  de  guérir,  etc.»,  réclame  en  faveur  de  son  auteur  les 
égards  dus  à  un  grand  âge.  Aussi  n'est-ce  pas  sans  hésitation 
que  nous  parlerons  de  ce  travail,  auquel  il  nous  serait  agréable 
de  n'avoir  que  des  louanges  à  donner. 

L'auteur  se  rappelle  trop  une  époque  déjà  éloignée  de  nous, 
où  la  médecine  et  la  chirurgie  étaient  dans  un  continuel  état 
«le  guerre  et  se  déchiraient  réciproquement  par  de  ridicules 
prétentions  à  la  prééminence.  Ynimé  par  ces  souvenirs  et  pre- 
nant parti  pour  l'art  chirurgical,  il  élève  contre  la  médecine 
j>lus  d'une  injuste  accusation,  et  c'est  armé  de  toutes  pièces 
qu'il  se  présente  sur  un  champ  de  bataille  abandonné  depuis 
long-tems  par  les  combattans.  Nous  ne  pensons  pas  qu'il  existe 
encore  de  ces  médecins  sottement  infatués  des  vertus  du 
bonnet  doctoral,  qui  soient  disposés  à  rendre  la  chirurgie 
moderne  responsable  de  la  déconsidération  qui  pesait  sur  les 
barbiers  et  les  fraters  d'autrefois;  s'il  s'en  rencontrait  encore, 
tes  observations  de  M.  Noël  leur  seraient  applicables.  Mais, 
ilaus  l'état  actuel  des  choses,  ii  n'y  a  plus  aucune  cause  qui 
établisse  des  différences  de  mérite  entre  les  chirurgiens  elles 
tnédecius  :  car  les  uns  et  les  autres  ont  nécessairement  reçu  une 
éducation  soignée;  leurs  études  médicales  et  scientifiques  soin 


173  LIVRES  FRANÇAIS. 

les  mêmes,  d'où  résultent  îles  titres  égaux  à  la  considération 
et  à  l'estime  publiques.  M.  Noël  à  donc  eu  tort  d'attendre  si 
tard  pour  publier  ses  réflexions.  De  plus,  on  peut  lui  repro- 
cher d'avoir  été  au  delà  du  but  qu'il  dit  s'être  proposé;  à 
force  d'élever  la  chirurgie  ,  de  dénigrer  la  médecine,  il  ferait 
plutôt  naître  l'aigreur  et  la  jalousie  que  l'amour  de  la  paix; 
en  prétendant  à  des  droits  d'aînesse  et  de  prédilection  pour 
l'art  qu'il  affectionne,  il  autoriserait  des  prétentions  semblables 
chez  ses  adversaires. 

Pour  donner  une  idée  de  cet  ouvrage,  nous  nous  bornerons 
à  dire  qu'il  est  un  résumé  de  toutes  les  épigrammes  et  de 
toutes  les  critiques  qui  ont  été  dirigées  contre  la  médecine,  et 
que  l'auteur,  afin  d'établir  bien  clairement  la  prééminence  de 
la  chirurgie,  a  rejeté  surle  compte  desmédecins  toutes  les  dia- 
tribes qui  ont  été  lancées  à  tort  ou  à  raison  contre  les  deux 
branches  de  l'art  de  guérir,  et  qu'il  a  fait  valoir  en  faveur 
des  chirurgiens  tous  les  éloges  les  plus  fastueux  qui  aient  été 
adressés  à  la  médecine  en  général.  Il  est  superflu  d'ajouter 
que  les  opinions  médicales  de  M.  Broussais  sont  particulière- 
ment l'objet  des  répréhensions  amènes  de  M.  Noël.  On  con- 
cevra sans  peine  que  nous  exprimions  ici  nos  regrets  de  voir 
s'inscrire  parmi  les  détracteurs  de  la  médecine,  un  homme 
respectable  par  son  grand  âge  et  qui  plus  d'une  fois  sans  doute 
a  entendu  les  expressions  d'une  vive  reconnaissance  pour  une 
science  consacrée  au  soulagement  de  l'humanité.  Si  M.  Noël 
avait  dirigé  les  lumières  de  sa  longue  expérience  sur  les  amé- 
liorations possibles  et  nécessaires  des  institutions  médicales; 
si,  au  lieu  de  porter  sa  mordante  causticité  contre  des  divi- 
sions imaginaires,  il  eût  réuni  sa  voix  à  toutes  celles  qui  de- 
mandent l'abolition  des  distinctions  légales  qui  existent  entre 
les  docteurs  et  les  officiers  de  santé;  s'il  eût  demandé  l'érection 
de  nouvelles  écoles  de  médecine;  s'il  eût  démontré  l'utilité 
d'ouvrir  les  cours  des  hôpitaux  d'instruction  aux  étudians  qui 
se  destinent  à  la  médecine  civile  ,  et  de  rendre  ainsi  plus  gé- 
néralement profitables  les  lumières  des  savans  professeurs  de 
ces  écoles,  il  n'eût  pas  alors  fait  une  œuvre  stérile,  et  il  eût 
atteint  directement  le  but  que  le  titre  de  sou  livre  semble 
annoncer.  Simon,  de  Metz. 

3 1 .  —  *  Précis  de  nosologie  et  de  thérapeutique ,  par  J.-B.-G. 
Barbier,  médecin  en  chef  de  l'Hôtel-Dieu  d'Amiens,  profes- 
seur à  l'Ecole  secondaire  de  médecine  de  la  même  ville,  etc. 
T.  II".  Paris,  octobre  1828;  Méqnignon-Marvis.  In  8°  de.6'47  p. 
(  Le  Ier  volume  a  paru  eu  octobre  1827.  ) 

C'est  une  entreprise  difficile  et  qui  a  droit  à  des  encoura- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  i73 

gemens  que  la  composition  d'une  nosologie,  dans  laquelle  il 
faut  non-seulement  décrire  toutes  les  maladies,  mais  encore 
les  distribuer  en  classes,  en  ordres,  en  genres,  en  choisissant 
pour  les  rapprocher  l'affinité  qui  paraît  la  plus  propre  soit  à 
en  donner  une  idée  juste,  soit  à  diriger  dans  le  traitement  qui 
leur  convient.  Suivant  les  variations  que  les  théories  médicales 
ont  subies ,  cette  base  de  la  classification  a  dû  changer  ou 
acquérir  plus  ou  moins  d'importance;  et  maintenant  que  la 
nouvelle  doctrine  dite  physiologique  a  surtout  dirigé  l'attention 
sur  les  lésions  des  organes  considérés  comme  produisant 
l'ensemble  de  phénomènes  désignés  sous  le  nom  de  maladies, 
il  faut  on  bien  énumérer  ces  organes,  en  employant  soit  l'ordre 
anatomique  des  tissus,  soit  celui  des  régions  du  corps,  soit 
celui  des  appareils  destinés  à  l'accomplissement  des  princi- 
pales fonctions,  et  faire  connaître  à  l'occasion  de  chacun  d'eux 
les  lésions  dont  ils  peuvent  être  atteints;  ou  bien  rechercher 
d'abord  d'une  manière  générale  combien  il  peut  v  avoir  de 
lésions  distinctes,  dont  les  caractères  soient  suffisamment 
établis,  en  faire  le  titre  d'au  ta  et  de  classes,  et  subdiviser 
ces  classes  en  autant  de  seetions  qu'il  y  a  d'appareils  organi- 
ques et  de  parties  susceptibles  d  éprouver  ces  altérations  mor- 
bides. M.  Barbier  a  prisée  dernier  parti ,  il  a  formé  vingt-cinq 
classes  de  lésions  dites  pathogenèses,  car  elles  engendrent  les 
maladies.  Cette  distribution  présente  des  avantages  qu'il  fait 
valoir  avec  talent  et  donne  lieu  à  des  rapprochemens  dont 
l'utilité  est  incontestable.  Cependant  toute  classification  métho- 
dique des  maladies  ,  par  cela  même  qu'elle  ne  peut  se  fonder 
que  sur  une  espèce  particulière  de  rapports,  offrira,  à  côté 
des  avantages  dus  à  ce  choix,  les  inconvéniens  qu'entraîne 
l'obligation  où  l'on  s'est  trouve  de  négliger  les  autres  points  de 
vue,  et  ces  inconvéniens,  M.  Barbier  ne  pouvait  les  éviter; 
il  serait  injuste  de  les  lui  reprocher,  car  c'est  une  condition 
inséparable  d'un  pareil  travail.  Des  dénominations  nouvelles, 
destinées  à  représenter,  par  un  seul  mot,  les  classes  qu'il  a 
établies,  dont  il  est  aisé  d'ailleurs  de  comprendre  le  sens, 
puisqu'elles  sont  tirées  de  la  langue  grecque,  seront  peut-être 
regardées  comme  un  néologisme  inutile;  mais  le  lecteur  qui  s'y 
sera  habitué,  trouvera  bientôt  qu'elles  abrègent  le  discours 
sans  nuire  à  sa  clarté.  Ii  nous  serait  difficile  de  donner  en  peu 
de  nuits  une  notion  suffisante  de  cet  ouvrage,  encore  incomplet, 
puisque  le  second  volume  que  nous  annonçons  ne  contient  que 
la  (in  delà  huitième  classe  de  lésions,  celle  des  irritations,  et 
une  grande  partie  delà  neuvième,  celle  des  phlogoses,  à  la 
vérité  les  plus  importantes  de  toutes  et  qui  demandaient  les 


i74  LIVRES  FRANÇAIS. 

plus  longs  développemens.  Nous  ajouterons  seulement  qu'il  n'a 
point  été  composé  avec  d'autres  livres,  ni  avec  les  idées  systé- 
matiques que  l'on  puise  dans  le  silence  du  cabinet;  que  c'est  au 
milieu  d'un  hôpital,  en  observant  attentivement  les  malades , 
que  le  plan  en  a  été  conçu,  et  qu'on  y  trouvera  de  nombreuses 
observations  particulières,  des  faits  de  pratique  pleins  d'in- 
térêt, qui,  indépendamment  du  cadre  où  ils  sont  placés,  doivent 
le  recommander  à  toutes  les  personnes  qni  recherchent  une 
solide  instruction.  Pugollot  fils. 

32.  —  Questions  de  jurisprudence  médico-légale ,  par  Col- 
lard  de  Martigxy.  Paris,  1828;  Augé-Méquignon  ,  rue  de 
l'École-de-Médecine,  n°  i3.  In-8°  de  1 1 1  pages;  prix,  3  fr. 

Trois  sujets  très-importans  sont  traités  dans  cette  brochure. 
Dans  la  première  discussion  il  s'agit  de  la  viabilité  civile  et  de 
la  viabilité  naturelle;  dans  la  seconde,  de  l'infanticide  d'un 
enfant  vivant  mais  non  viable;  dans  la  troisième  ,  l'auteur  exa- 
mine et  discute  l'opinion  émise  par  divers  médecins  sur  la  mo- 
nomanie homicide.  On  trouve  dans  ces  discussions  beaucoup 
de  connaissances  et  de  raisonnement.  Les  personnes  même  qui 
n'adopteraient  pas  les  conclusions  de  l'auteur  ne  pourront  qu'ap- 
prouver ses  intentions. 

33.  —  Mémoire  sur  le  traitement  de  la  cataracte  ;  par  Louis- 
Francois  Goxdret.  Troisième  édition.  Paris,  1828;  Gabon  et 
compagnie,  rue  de  l'Écode-de-Médtcine.  In-8°  de  63  pages; 
prix, 2   r. 

Si  la  médecine  qui  guérit  les  maladies  est  un  art  précieux , 
celle  qui  les  prévient  doit  l'être  bien  plus  encore;  et  sous  ce 
point  de  vue,  le  Mémoire  de  M.  le  Dr  Gondret  doit  spéciale- 
ment fixer  l'attention;  car  le  même  moyen  que  ce  praticien 
emploie  avec  succès  contre  les  cataractes  déjà  formées,  paraît 
avoir  réussi  également  entre  ses  mains  contre  les  catar.ietes 
qu'il  a  traitées  dès  l'origine.  Plusieurs  des  observations  citées 
dans  son  mémoire  en  fournissent  la  preuve. 

Genest,  D.  M.  P. 

34.  —  Arithmétique  commerciale  et  administrative  réduite 
à  l'addition  ,  ou  Méthode  entièrement  neuve,  démontrée  en 
six  leçons;  par  F.  Midy.  Paris,  1828;  Garnier.  In-8°  de 
278  pages;  prix,  5  fr.,  et  6  fr.  5o  c.  par  la  poste. 

Il  est  aujourd'hui  bien  reconnu  que  les  sciences  offrent  à 
l'industrie  ses  plus  puissans  moyens  de  perfectionnement.  Aussi 
combien  de  principes  théoriques  ,  naguère  enfouis  dans  les 
livres  ou  dans  la  mémoire  des  savans,  ont- ils  de  nos  jours 
fourni  d'applications  utiles  aux  arts  industriels  !  L'admirable 
invention  des  logarithmes  et  ses  applications  si  fécondes  dans 


SCIENCES  PHYSIQUES.  i7.> 

les  règles  les  plus  compliquées  de  l'arithmétique,  comme  dans 
les  formules  les  plus  transcendantes  de  l'algèbre,  sont  égale- 
ment appréciées  ;  et  néanmoins  la  connaissance  de  ces  pro- 
cédés ingénieux  reste  étrangère  au  plus  grand  nombre.  Les 
traités  spécialement  consacrés  aux  négocians  n'en  font  même 
pas  mention.  Destiné  à  rendre  ces  méthodes  familières  à  tout 
le  monde,  le  livre  de  M.  Midy  ramène  avec  leur  secours  toutes 
les  opérations  de  l'arithmétique  à  une  simple  addition.  Il  con- 
tient en  outre  une  foule  d  applications  qu'il  serait  trop  long 
d'énumérer  ici ,  et  dont  les  principales  concernent  les  calculs 
d'intérêts,  d'escomptes,  de  changes,  d'arbitrages,  de  factures;  les 
opérations  de  bourse;  les  calculs  relatifs  au  toisé  des  surfaces 
et  des  bois,  à  l'industrie  manufacturière,  au  tissage  et  à  la  fi- 
lature des  cotons,  aux  tables  de  statistique,  etc.;  avec  des  ta- 
bleaux très  étendus,  parmi  lesquels  on  distingue  ceux  qui  ser- 
vent à  convertir  les  poids,  mesures  et  monnaies  de  toutes  l<  s 
nations,  en  poids,  mesures  et  monnaie  de  France,  et  réci- 
proquement. Cet  ouvrage,  rédigé  avec  beaucoup  de  clarté  et 
de  simplicité,  nous  parait  éminemment  utile  et  parfaitement 
en  harmonie  avec  l'état  actuel  de  la  science.  Son  auteur,  eu 
quittant  les  ornières  de  la  routine,  contribuera  sans  doute  à 
rendre  populaires  en  France  les  premières  notions  de  la  théo- 
rie des  logarithmes  dont  les  géomètres  font  des  emplois  si 
nombreux   et   si  expéditifs.  Ad.  Gondihet. 

35.  —  *  Traite  sur  Fart  de  faire  de  bons  mortiers  et  d'en  bien 
diriger  f emploi,  ou  Méthode  générale  pratique  pour  fabriquer 
en  tous  pays  la  chaux,  les  cinaens,  et  les  mortiers  les  meilleurs 
et  les  plus  économiques  ;  par  h- colonel  Raucourt  de  Charle- 
vii.i.e.  Deuxième  édition.  Paris,  1828;  Malher  et  C'e.  In-8°  de 
377  pages  avec  des  planches  ;  prix,  7  fr.  5o  c. 

36.  —  *  Manuel  théorique  et  pratique  du  chaufournier,  conte- 
nant l'art  de  calciner  la  pierre  a  chaux  et  à  plâtre,  décomposer 
toutes  sortes  de  mortiers  ordinaires  et  hydrauliques,  cimens, 
pouzzolanes  artificielles ,  mastics,  briques  crues,  stucs,  pierres 
et  marbres  factices;  par  M.  Valentin  Biston.  Paris,  1828; 
Roret.  In- 18  de  3i6  pages;  prix  ,  3  U-. 

Le  prix  de  la  maçonnerie  en  moellon  varie,  en  France,  entre 
le  quart  et  le  dixième  de  celui  de  la  maçonnerie  en  pierre  de 
taille,  et  quand  les  mortiers  sont  fabriqués  avec  soin  suivant 
les  nouvelles  méthodes,  la  solidité  esl  à  peu  près  égale  dans  h  s 
deux  cas.  On  peut  ajouter  que  le  moellon  ,  bien  employé,  ne 
dépare  point  les  constructions  les  plus  élégantes  :  c'est  ainsi 
qu'en  jugeaient  les  Romains;  et  leurs  monumens,  debout  après 
di\  btiii  siècles,  prouvent  a  quel  point  ils  avaient  raisou.  Grâce 


176  LIVRES  FRANÇAIS, 

aux  recherches  faites,  depuis  une  quinzaine  d'années,  sur  la 
fabrication  des  mortiers  ,  on  obtient  aujourd'hui,  pour  un  prix 
cinq  ou  six  fois  moindre,  la  solidité  de  la  pierre  de  taille;  des 
fondations  de  ponts,  jadis  réputées  impossibles,  s'exécutent 
avec  autant  d'économie  que  de  facilité;  les  lieux  les  plus  hu- 
mides reçoivent  des  constructions  imperméables  dans  toute  la 
rigueur  du  mot.  La  première  gloire  de  ce  grand  progrès  dans 
l'art  des  constructions  appartient  à  M.  Vicat,  ingénieur  des 
ponts  et  chaussées  :  d'immenses  économies,  une  notable  aug- 
mentation de  la  durée  des  monumens,  la  salubrité  des  con- 
structions privées  en  sont  les  conséquences  :  depuis  bien  des 
années,  on  n'avait  fait  aucune  application  aussi  étendue  et 
aussi  utile  des  sciences  physiques.  M.  Vicat  a  été  récompensé  , 
dans  le  tems,  par  les  mêmes  distinctions  honorifiques  avec  les- 
quelles on  encourageait  le  zèle  des  littérateurs  de  la  police, 
ou  les  fonctionnaires  publics  qui  manipulaient  convenablement 
les  listes  électorales;  il  a  de  plus  obtenu,  quinze  ou  dix  -huit 
mois  avant  son  rang  d'ancienneté,  un  grade  qui  a  ajouté  envi- 
ron 2,000  fr.  à  son  traitement.  D'autres,  par  compensation, 
ont  obtenu  de  grands  cordons,  la  dignité  de  pairs  de  France 
et  de  fortes  pensions. 

Parmi  les  camarades  de  M.  Vicat  qui  ont  appliqué  ses  mé- 
thodes avec  le  plus  d'intelligence  et  de  succès,  s'est  distingué 
M.  Raucourt  de  Charleville;  il  a  prouvé  par  l'expérience  que  , 
partout  où  il  existait  du  carbonate  de  chaux  ,  de  la  terre  et  du 
sable,  on  pouvait  fabriquer  des  mortiers  d'une  solidité  par- 
faite. L'augmentation  de  dépense  est  peu  sensible  ;  une  appré- 
ciation exacte  des  élémens  dont  on  dispose,  un  peu  d'intelligence 
pour  les  combiner,  et  un  soin  extrême  dans  les  manipula- 
tions, voilà  ce  qui  conduit  au  succès.  L'auteur  ne  doute  pas 
qu'on  ne  puisse  ainsi  doubler  la  durée  des  maçonneries  de  moel- 
lons et  décupler  celle  des  enduits  :  dans  les  cas  les  plus  fré- 
quens,  sa  première  évaluation  est  certainement  au-dessous  de 
la  vérité. 

C'est  un  livre  de  chantier  que  M.  Raucourt  a  prétendu  faire; 
il  en  a  exclu  tout  ce  qui  ne  tendait  pas  directement  à  l'applica- 
tion des  procédés  de  fabrication;  le  dire,  c'est  faire  l'éloge  le 
plus  complet  de  l'esprit  dans  lequel  est  écrit  son  traité,  et  ex- 
pliquer comment  l'analyse  que  nous  en  donnerions  serait  né- 
cessairement incomplète;  il  suffit  d'apprécier  combien  le  but 
est  judicieusement  choisi  ,  pour  donner  au  lecteur  une  idée  de 
l'utilité  de  l'ouvrage.  C'est  précisément  paiceque  nous  sentons 
tout  le  prix  des  travaux  de  M.  Raucourt,  que  nous  nous  per- 
mettrons de  lui  adresser  un   reproche,  sur  un  point  grave 


SCIENCES  PHYSIQUES.  i77 

même  pour  un  constructeur  qui  veut  propager  ses  idées  : 
nous  voulons  parler  de  l'extrême  négligence  de  son  style.  La 
recherche,  l'élégance  même,  seraient  chez  lui  des  défauts;  mais 
la  clarté  est  toujours  indispensable,  et  elle  manque  trop  sou- 
vent, à  force  d'incorrection.  Il  est  pénible  de  relire  des  pages 
entières  pour  les  comprendre,  et  d'hésiter  sur  la  pensée  de 
l'auteur.  Nous  insistons  sur  ce  défaut,  parce  qu'on  voit,  en 
comparant  les  différentes  parties  de  l'ouvrage,  que,  pour  se 
corriger ,  l'auteur  n'avait  qu'à  ressembler  à  lui-même.  Un  livre 
mal  écrit  sur  un  objet  aussi  intéressant  ressemble  à  une  route 
raboteuse  qui  conduit  à  un  marché  fréquenté.  Un  style  clair 
est  aux  idées  dont  il  est  le  véhicule,  ce  que  la  bonté  de  la 
route  est  aux  marchandises  qu'on  y  transporte. 

M.  Biston,  dans  son  Manuel  du  chaufournier,  a,  comme 
M.  Raucourt ,  traité  des  mortiers  ordinaires  et  hydrauliques. 
Ce  n'est  pas  son  expérience  personnelle  dont  il  donne  les  résul- 
tats; mais  il  a  puisé  aux  meilleures  sources  :  elles  ne  sont  pas 
encore  très-nombreuses;  il  a  recherché  et  donne  les  résultats 
de  beaucoup  d'expériences  très-utiles  à  consulter.  Les  combi- 
naisons des  mortiers  sont  aussi  variables  que  la  nature  de  leurs 
elémens  ;  il  faut  maintenant  que,  dans  chaque  localité  où  l'u- 
sage en  est  un  peu  considérable,  on  fasse  une  étude  approfon- 
die de  la  composition  des  matériaux,  et  qu'on  en  réduise  la 
combinaison  en  formules.  La  théorie  est  faite,  elle  est  éclairée 
par  l'expérience;  il  ne  reste  plus  qu'à  en  multiplier  les  appli- 
cations. 

Ce  que  M.  Biston  a  cru  devoir  dire  de  la  fabrication  des 
briques  est  trop  incomplet  pour  ajouter  beaucoup  au  mérite 
de  son  Manuel  du  chaufournier.  Cette  fabrication  mérite  un 
travail  à  part  :  M.  Raucourt  paraît  l'avoir  en  vue,  et  il  ne  doit 
pas  douter  de  l'intérêt  avec  lequel  ce  traité  serait  accueilli. 

J.-J.  B. 

37. —  *  Encyclopédie  populaire,  ou  les  Sciences  et  les  Arts 
mis  à  la  portée  de  tontes  les  classes.  Cette  collection  de  Traité-» 
vient  de  s'accroître  des  i5  livraisons  suivantes  :  Traité  de  mé- 
canique pratique ,  traduit  de  l'anglais,  par  M.  Boquillox. 
7  livraisons  in-18. 

38. —  Le  Toisé  des  bdtimens,  ou  V Art  de  se  rendre  compte,  et 
de  mettre  it  prix  toute  espèce  de  travaux  :  ouvrage  utile  aux  archi- 
tectes, constructeurs  et  propriétaires;  par  M.  Pkrnot,  archi- 
tecte expert  près  les  tribunaux.  4  livraisons  in-18. 

3q. —  Chimie  du  teinturier,  par  E.  Martin,  ancien  professeur 
de  sciences  physiques  et  mathématiques,  directeur  de  teinture  à 
Louyiers  et  à  Elbeuf.  lue  livraison  iu-18. 

T.  XL,  —  Octobre  1828.  12. 


178  LIVRES  FRANÇAIS. 

40. — Art  de  la  teinture  des  laines,  par  le  même.  Une  livraison 
in-18. 

4 1 .  -?-  Art  de  la  teinture  de  la  soie,  du  coton,  du  lin,  etc.;  par  le 
même.  Une  livraison  in-18. 

42.  —  Art  de  dégraisser  et  de  remettre  à  neuj  les  tissus  ;  même 
auteur.  Une  livraison  in-18.  Paris,  1828;  Aiulot ,  éditeur  de 
V Encyclopédie  populaire.  Prix  de  chaque  livraison,  1  fr.  (voyez 
Rev.  Enc,  t.  xxxvm,  juin  1828,  p.  729.) 

Reprenons  la  suite  des  petits  volumes  publiés  par  M.  Audot, 
et  voyons  s'ils  répondent  à  l'idée  que  nous  avons  conçue  des 
ouvrages  populaires,  s'ils  sont  en  état  de  remplir  leur  louable 
destination. 

Un  traité  de  mécanique  pratique ,  quand  il  sera  perfectionné 
par  l'expérience  d'un  enseignement  prolongé,  sera  l'un  des 
livres  les  plus  usuels  que  l'on  ait  jamais  composés,  l'une  des 
acquisitions  les  plus  précieuses,  non-seulement  pour  les  arts, 
mais  pour  l'esprit  humain.  Si  l'on  faisait  rénumération  com- 
plète des  notions  exactes  et  applicables  que  ce  livre  mettrait 
dans  les  têtes,  et  celle  des  idées  fausses  dont  il  nous  débarras- 
serait, ce  serait  alors  que  l'on  connaîtrait  l'étendue  du  service 
qu'il  aurait  rendu.  Mais  pour  qu'il  atteigne  ce  degré  de  perfec- 
tion, il  faut  beaucoup  d'observations,  d'essais,  d'éditions  suc- 
cessives, un  tems  dont  nous  n'avons  point  la  mesure,  mais  dont 
il  dépend  de  nous  d'assurer  la  venue.  Dès  qu'un  ouvrage  de 
cette  nature  se  présente  avec  quelque  mérite,  qu'il  reçoive  un 
accueil  favorable.  Mais  que  ses  imperfections  ne  soient  point 
dissimulées;  qu'on  ne  croie  point  toucher  le  but,  lorsqu'on  en  est 
encore  fort  éloigné.  C'est  dans  cette  disposition  d'esprit  que  nous 
avons  procédé  à  l'examen  du  Traité  de  mécanique  pratique.  La 
distribution  des  matières,  les  définitions  et  les  méthodes  d'ex- 
position y  sont  tellement  analogues  à  celle  de  l'enseignement 
industriel  dont  la  France  offre  aujourd'hui  le  modèle  à  toutes 
les  nations  civilisées,  qu'on  serait  tenté  de  croire  que  l'auteur 
anglais  a  mis  à  contribution  les  ouvrages  publiés  en  France  sur 
ce  même  sujet,  si  l'on  ne  savait  point  que  les  idées  justes  peu- 
vent être  conçues  en  même  tems  par  des  esprits  également 
droits,  quelle  que  soit  la  distance  qui  les  sépare.  Si  les  profes- 
seurs anglais  connaissent  nos  méthodes  et  les  estiment  assez 
pour  les  adopter,  c'est  un  hommage  auquel  nous  ne  serons  point 
insensibles  :  s'ils  les  ont  trouvées  d'eux-mêmes,  et  sans  notre 
assistance,  nous  serons  d'autant  plus  convaincus  de  leur  bonté, 
et  nous  les  suivrons  avec  encore  plus  de  conliance.  Mais  cette 
analogie  remarquable  entre  la  traduction  de  l'ouvrage  anglais  et 
les  traités  publiés  en  France  sur  le  même  sujet  est  un  fait  dont 
nous  devions  faire  mention.  Cet  ouvrage  anglais  est  un  résuma 


SCIENCES  PHYSIQUES.  i7£> 

clair,  méthodique  et  très-court,  car  il  n'y  a  pas  plus  de  cinq 
livraisons  de  texte,  et  deux  livraisons  de  planches.  Pour  faire 
la  part  de  la  critique,  exprimons  le  regret  que  l'on  y  trouve  des 
formules  empiriques,  artifices  de  calcul  qui  ont  l'inconvénient 
d'éloigner  la  recherche  des  lois  d'action  des  causes  diverses 
qui  concourent  à  la  production  des  effets.  Sans  la  connaissance 
de  ces  lois ,  il  n'y  a  point  de  théorie;  or  une  formule  analy- 
tique devrait  être  l'expression  exacte  des  données  de  la  ques- 
tion et  des  lois  de  leur  combinaison  entre  elles,  et  par  consé- 
quent de  leur  théorie.  Ce  reproche,  que  nous  faisons  au  nouveau 
Traité  de  mécanique  pratique ,  peut  être  adressé  à  plusieurs  des 
traités  publiés  jusqu'à  présent,  même  en  France  :  nous  nous 
dédommagerons  de  cette  pénible  nécessité  de  critiquer  un  peu 
par  la  satisfaction  d'avoir  beaucoup  à  louer.  Nous  le  disons 
avec  confiance  :  ce  traité  sera  utile  aux  industriels  et  aux  hommes 
du  monde,  quoiqu'il  soit  encore  susceptible  de  perfectionnement. 

Dans  le  second  ouvrage  (  Toisé  des  bâtimens,  etc.) ,  le  titre  ne 
sera  pas  à  l'abri  de  la  critique.  Y  a-t-il  un  art  de  se  rendre 
compte,  et  de  mettre  à  prix  toute  espèce  de  travaux?  L'auteur  ne 
parle  que  de  maçonnerie,  de  charpente,  de  serrurerie,  de  cou- 
verture et  de  carrelage  :  mais  l'art  des  constructions  ne  peut 
se  passer  d'autres  travaux  dont  M.  Pernot  n'a  point  encore 
parlé.  Son  ouvrage  est  rédigé  pour  Paris,  avec  les  opinions  et 
quelques-uns  des  préjugés  des  ouvriers  de  Paris:  il  sera  donc 
moins  utile  hors  de  la  capitale;  et  dans  plusieurs  parties  de  la 
France,  il  ne  serait  pas  compris.  Mais  la  capitale  et  ses  envi- 
rons à  une  distance  assez  considérable  prendront  ce  livre  pour 
guide  ,  et  par  conséquent  il  sera  utile;  il  est  du  nombre  de  ceux 
que  l'on  consulte  au  besoin,  mais  qui  ne  servent  point  à  l'étude. 

On  saura  gré  à  M.  Martin  d'avoir  fait  précéder  son  Traité  de 
l'art  de  la  teinture  parla  Chimie  du  teinturier.  La  science  n'est 
pas  tout  entière  dans  ce  petit  volume,  elle  ne  peut  v  être  con- 
tenue; mais  les  connaissances  nécessaires  au  teinturier  v  sont 
exposées  avec  clarté  et  précision.  Chaque  chose  y  est  à  sa  place, 
et  l'auteur  a  soin  de  renvover  aux  traités  suivans  ce  qui  ne 
peut  être  bien  compris  qu'avec  la  connaissance  des  manipula- 
tions. Dans  la  conclusion  de  ce  traité,  on  lit  :  «Nous  nous  pro- 
posons de  publier  incessamment,  comme  complément  indis 
pensable,  l' Art  de  la  teinture  ,  divisé  en  deux  parties  principales; 
la  première  destinée  à  la  teinture  des  laines,  et  la  seconde  à 
celle  de  la  soie,  du  coton  et  du  lin  ;  et  nous  nous  efforcerons 
de  mettre  un  tel  ordre  dans  les  matières,  et  de  décrire  les 
procédés  avec  tant  de  soin  ,  (pie  tout  lecteur,  pourvu  qu'il  suit 
attentif,  puisse  lui-  même  en  répéter  la  plupart  sans  difficulté 

12. 


i8o  LIVRES   FRANÇAIS. 

et  avec  succès.  Quant  aux  opérations  qui,  comme  la  conduite 
des  cuves  de  bleu,  requièrent  une  longue  habitude  pour  leur 
directiou,  et  à  l'égard  desquelles  rien  ne  peut  entièrement 
suppléer  à  l'expérience,  nous  les  décrirons  néanmoins  avec 
réflexion  ,  et  nous  espérons  que  ce  que  nous  dirons  à  leur  occa- 
sion ne  sera  pas  jugé  inutile.  «L'auteur promettait  beaucoup;  les 
deux  livraisons  annoncées  ont  paru,  et  l'on  a  vu  qu'elles  n'é- 
taient point  au-dessous  de  ce  que  l'on  avait  le  droit  d'exiger  : 
c'est  ainsi  qu'il  faut  écrire  sur  les  arts.  Voici  un  ouvrage  que  les 
gens  du  monde  peuvent  lire,  et  qui  met  à  leur  portée  des  con- 
naissances qui  agrandissent  la  sphère  dans  laquelle  la  pensée 
peut  s'exercer  et  donnent  de  nouveaux  movens  d'observer  et 
déjuger.  Ces  lectures  ne  sont  point  des  études;  et  cependant 
elles  procurent  une  instruction  aussi  profitable  et  aussi  per- 
manente que  si  elle  avait  été  acquise  plus  difficilement. 

Ceux  qui  ont  lu  le  Traité  de  l'art  du  degraisseur,  par  M.  Chap- 
tal,  liront  encore  avec  plaisir  celui  de  M.  Martin  :  celui-ci  est 
plus  complet,  comme  on  devait  s'y  attendre,  puisqu'il  vient  le 
dernier,  et  que  l'art  du  dégraisseur  a  fait  quelques  progrès, 
comme  tous  les  autres.  Ces  quatre  petits  volumes  sont  du 
nombre  de  ceux  qui  circuleront  long-tems  dans  les  ateliers,  et 
qu'on  voudra  lire  ailleurs  que  dans  ces  lieux  de  travail  :  espé- 
rons que  nous  verrons  se  multiplier  ces  ouvrages  véritablement 
populaires. 

N.  B.  M.  Audot  a  publié  aussi  plusieurs  livraisons  de  Y  Art 
du  menuisier  en  bâtimens  et  en  meubles.  Lorsque  cet  ouvrage 
sera  complet,  nous  lui  consacrerons  un  article  spécial.       F. 

43. — Manuel duCuisiniercl  de  la  Cuisinière,  à  C usage  de  la  ville 
et  de  la  campagne  ;  contenant  toutes  les  recettes  les  plus  simples 
pour  faire  bonne  chère  avec  économie,  ainsi  que  les  meilleurs 
procédés  pour  la  pâtisserie  et  l'office  ;  précédé  d'un  traité  sur 
la  dissection  des  viandes;  suivi  de  la  manière  de  conserver  les 
substances  alimentaires  ,  et  d'un  traité  sur  les  vins  ;  par  P.  Car- 
delli  ,  ancien  chef  d'oflice.  Sixième  édition  ,  augmentée  des 
méthodes  à  suivre  pour  bien  préparer  et  servir  le  café ,  ouvrir 
les  huîtres  ,  reconnaître  les  bons  melons ,  et  d'un  calendrier 
nutritif,  contenant  l'indication  des  produits  destinés  pour  la 
table  pendant  le  cours  de  l'année.  Orné  de  figures.  Paris,  1828; 
Roret,  rue  Hautefeuillc.  In- 18  de  334  Pag->  prix  y  2  fr.  5o  c. 

44>  —  Voyage  aux  Pyrénées  françaises  et  espagnoles,  dirige 
principalement  vers  les  vallées  du  Bigorre  et  d'Airagon,  suivi 
de  quelques  vérités  sur  les  eaux  minérales  qu'elles  renferment, 
et  les  moyens  de  perfectionner  l'économie  pastorale;  par 
J.  P.  P***.  Deuxième  édition.  Blois,  1828;  Paris,  E.  Babeuf. 
ln-8°  de  vu  et  428  p.;  prix,  6  fr. 


SCIENCES  PHYSIQUES.  i8t 

La  première  édition  de  ce  voyage  a  été  publiée  en  1789;  il 
se  reproduit  après  trente-neuf  ans,  refondu,  augmenté,  et 
l'on  ne  sait  vraiment,  quand  on  a  lu  l'ouvrage,  si  cette  révi- 
sion est  faite  sur  une  nouvelle  inspection  des  lieux  ou  sur  d'an- 
ciens souvenirs  :  il  est  peu  de  pages  où  l'on  ne  trouve  une 
bizarre  alliance  des  idées  de  1828  avec  celles  de  1789:  des 
réflexions  sur  des  événemens  récens  y  sont  assaisonnées  de 
cette  philosophie  sentimentale  qui  était  de  mode  dans  les  opéras 
il  y  a  une  cinquantaine  d'années,  et  il  en  résulte  un  goût  de 
réchauffé  qui  ne  laisse  pas  de  nuire  à  l'effet  générai  de  l'ouvrage, 
Le  bedeau  de  la  cathédrale  de  Toulouse,  qui  guide  noire 
voyageur  dans  la  cité  palladienne,  t'ait  un  beau  discours  sur  le 
massacre  des  Albigeois,  qu'il  qualifie  en  propres  termes  de 
rigueurs  salutaires  ;  nous  convenons  que  ce  bedeau  peut  fort 
bien  avoir  entendu,  depuis  la  révolution,  ces  paroles  à  la 
porte  de  la  sacristie;  mais  notre  chronologie  est  déroutée, 
lorsque  l'auteur  arrive  à  Limoges  par  la  malle-poste  :  assem- 
bles sur  la  grande  place  ,  hurlant  de  joie,  les  Limousins  célé- 
braient la  fête  de  leur  patron,  et  dans  un  cantique  qu'ils  chantent 
même  dans  les  temples,  /l'étant  ni  ambitieux ,  ni  gourmands,  ils 
ne  demandent  pour  tout  bien  à  saint  Marceau  (  c'est  saint  Mar- 
tial ,  qu'il  fallait  dire)  que  des  châtaignes  et  des  raves.  Limoges, 
ajoute-t-il ,  avec  les  restes  d'un  ancien  cirque,  sa  manufacture  de 
porcelaine  et  ses  lourds  chevaux,  ne  peut  cacher  sa  misère.  Cer- 
tainement cette  peinture  n'est  pas  de  nos  jours;  les  chevaux 
limousins  ne  sont  point  lourds,  et  la  population  de  Limoges, 
essentiellement  économe  et  laborieuse,  ne  cache  point  sa  mi- 
sère avec  un  cirque.  C'est  encore  ainsi  qu'après  avoir  entendu 
les  habitans  de  Toulouse  s'expliquer  fort  lestement  sur  le 
compte  de  M.  de  Villèle,  M.  P.  se  trouve,  à  quelques  myria- 
mètres.àe  là,  au  milieu  de  cette  pépinière  de  fiers  hobereaux 
gascons  dont  les  castels  couronnent  d'ordinaire  le  sommet  des 
collines  du  Gers ,  où  leur  burlesque  importance  veut  singer  le  mo- 
narque de  Versailles...  Pour  en  venir  là,  M.  P.  a  traversé  dans 
la  malle-poste  de  Toulouse  les  marais  pestilentiels  du  BeiTV 
et  le  Périgord,  dont  Cahors  est  apparemment  le  centre  à  ses  yeux. 
M.  P.  arrive  eu Gn  au  pied  des  monts;  mais  ses  courses  dé- 
passent peu  les  limites  du  département  des  Hautes-Pyrénées  , 
et  embrassent  à  peine  le  quart  des  Pyrénées  françaises,  en 
sorte  que  le  litre  de  son  ouvrage  n'en  donne  pas  une  idée 
parfaitement  exacte;  il  visite  tous  les  établissement  thermaux 
de  la  contrée,  y  blâme  beaucoup  de  choses,  rectifie  les  idées 
des  chimistes  de  nos  jours,  en  les  ramenant  au  foie  de  foufre 
alcalin  et  à  l'argile  phlogistiqtlée }  et  à  travers  des  causeries  tt 


18a  LIVRES  FRANÇAIS. 

des  descriptions  dont  le  naturel  ne  fait  pas  toujours  le  mérite, 
il  arrive  à  une  notice  historique  sur  le  Bigorre.  L'ouvrage  se  ter- 
mine par  des  vues  sur  l'économie  pastorale  des  Hautes-Pyré- 
nées, ses  vices  et  les  moyens  d'y  porter  remède  :  c'est  la  partie 
la  plus  instructive  du  voyage.  L'auteur  cherche  à  détruire  cette 
idée  fausse  qui  porte  les  montagnards  à  préférer  une  grande 
quantité  de  bétail  mal  nourri  à  un  moindre  nombre  bien  tenu. 
Du  bétail  à  qui  l'on  donne  juste  les  alimens  nécessaires  pour  se 
soutenir  ne  fournit  ni  travail,  ni  laitage,  ni  fumier,  et  exige 
des  soins  qu'il  ne  paye  pas  :  c'est  sur  l'excédant  de  nourriture 
que  s'établissent  les  profits. 

Industrie,  commerce,  histoire,  agriculture,  géologie,  M»  P. 
effleure  tout,  mais  sans  instruire  beaucoup  ses  lecteurs.  Un  tel 
écrit  a  peut-être,  en  1789,  comme  l'assure  l'auteur,  appelé 
l'atteution  générale,  qui  pourtant  était  sollicitée  d'un  autre  côté 
par  d'assez  graves  intérêts;  il  est  aujourd'hui  plus  difficile  de 
la  captiver. 

Le  Voyage  aux  Pyrénées  sort  des  presses  de  M.  Dezairs,  et 
il  est  remarquable  par  la  beauté  de  l'exécution  typographique. 
Au  tems  où  les  Limousins  ne  demandaient  au  ciel  que  des  raves 
et  des  châtaignes,  les  imprimeries  de  Blois  ne  rivalisaient  pro- 
bablement pas  avec  les  plus  recommandables  de  la  capitale. 

J.  J.  B. 

4  5.  — Manuel  complet  du  voyageur  dans  Paris ,  ou  Nouveau 
Guide  de  l'étranger  dans  celte  capitale ,  contenant  la  description 
historique,  géographique  et  statistique  de  Paris;  son  tablean 
politique,  sa  description  intérieure  ;  tout  ce  qui  concerne  à 
Paris  les  besoins,  les  habitudes  de  la  vie  :  i°  le  logement; 
20  la  nourriture  ;  3°  les  établissemens  publics  et  particuliers 
qui  concernent  les  vêtemens;  4°  les  établissemeus  hygiéniques  ; 
5°  les  établissemens  de  médecine ,  de  pharmacie ,  etc.  ;  6°  les 
édifices  et  Sociétés  de  religion  ;  70  les  établissemens  et  les  So- 
ciétés de  bienfaisance  ;  8°  les  édifices  consacrés  aux  sciences  et 
aux  arts;  les  Sociétés  littéraires  et  savantes;  90  le  commerce  et 
les  manufactures;  io°  les  amusemens,  théâtres,  bals,  prome- 
nades ,  curiosités  ;  1 1°  les  moyens  de  transport,  comme  poste  , 
messageries ,  voitures  de  place,  etc.;  120  les  prisons,  cime- 
tières ,  catacombes,  etc.  ,  avec  un  tableau  statistique  de  Paris  ; 
le  tarif  du  change  des  monnaies;  la  liste  des  rues,  places, 
quais ,  leurs  tenans  et  aboutissans ,  et  des  remarques  histo- 
riques ;  Ouvrage  orné  de  divers  plans  de  Paris  et  de  planches 
en  taille  douce  ,  représentant  ses  monumens  ;  par  M.  Lebrun  , 
de  plusieurs  académies.  Paris .  1828;  Rorct,  rue  Hautefeuille. 
In-18  de  586  pag.;  prix,  3  fr.  5o  c. 


SCIENCES  PHYSIQUES.— SCIENCES  MORALES.     i83 

Ce  long  titre  suffit  pour  donner  une  idée  satisfaisante  de 
l'ouvrage;  et  loin  d'être  trop  ambitieux  ,  il  n'expose  même  pas 
encore  tout  ce  que  le  livre  renferme.  OE. 

Sciences  religieuses ,  morales ,  politiques  et  historiques. 

46.  — *  Sainte  Bible  de  Vence  ,  en  latin  et  eu  français  ,  avec 
des  Notes  littéraires  ,  critiques  et  historiques  ,  des  préfaces  et  des 
dissertations  tirées  du  Commentaire  de  dom  Cal/net,  abbé  de 
Sénoncs ,  de  l'abbé  de  Vence,  et  des  autres  auteurs  les  plus 
célèbres,  pour  faciliter  l'intelligence  de  l'Ecriture  sainte;  en- 
richie d'un  Atlas  et  de  Cartes  géographiques.  Cinquième  édi- 
tion,  revue  et  corrigée.  Tom.  VII  et  VIII.  Paris,  1828;  Mé- 
quignon-Havard.  2  vol.  in-8°  de  5/,6-654  pag.  ;  prix  de  chaque 
livraison  de  deux  vol. ,  14  fr. ,  et  io  fr.  satiné. 

M.  Drach  a  entièrement  abandonné  la  méthode  qu'il  suivait 
dans  les  commencemens  de  son  travail.  La  traduction  du  père 
de  Carrière ,  qu'il  s'était  borné  à  revoir  dans  les  premiers  vo- 
lumes, à  retoucher  dans  les  volumes  suivans ,  est  maintenant 
tellement  changée,  qu'il  la  présente  comme  une  traduction 
nouvelle.  Celle  de  Le  Maistre  de  Sacy  est  frappée  de  nouveaux 
analhèmes  :  «  Outre  qu'elle  sort  d'une  école  plus  que  suspecte 
sous  le  rapport  de  l'orthodoxie,  elle  se  borne  le  plus  souvent 
à  rendre  la  substance  de  l'original,  et  s'éloigne  trop  de  l'ex- 
pression du  texte.»  Ainsi,  M.  Drach  porte  le  scrupule,  en 
matière  de  foi,  plus  loin  que  l'église  elle-même  ,  et  condamne 
un  ouvrage  que  les  evéques  ont  épargné  jusqu'ici.  M.  Ge- 
noude  est  traité  avec  plus  de  ménagement  ;  on  n'élève  aucun 
soupçon  sur  son  orthodoxie.  Quant  à  moi ,  étranger  à  Molina  , 
aussi  bien  qu'à  Jansénius ,  je  désire  sincèrement  qu'on  ne  fasse 
aucune  acception  des  personnes,  et  qu'on  ne  réprouve  pas  des 
livres  à  cause  des  liaisons  de  leurs  auteurs,  ou  par  d'autres 
considérations  étrangères  à  ces  livres  eux-mêmes.  Il  serait  fâ- 
cheux que  la  Bible,  ce  livre  de  paix  et  de  concorde,  devint  une 
arme  employée  dans  les  butes  des  partis. 

Nos  anciens  traducteurs,  généralement  peu  habiles  dans  la 
langue  hébraïque,  avaient  laissé  échapper  des  bévues  et  des  mé- 
prises ;  M.  Drach  les  relève  avec  beaucoup  d'exactitude  et  d'é- 
rudilion  ,  mais  peut-être  aussi  avec  trop  de  hauteur.  Pourquoi 
oublier  que  la  modestie  est  la  compagne  inséparable  du  vrai 
mérite  ?  Le  critique  nous  avertit  que,  dans  ses  préfaces  et  dans 
ses  notes  sur  la  Bible,  il  se  propose  spécialement  <C éclairer  les 
yeux  de  ses  frères  selon  la  chair.  On  voit  en  effet  qu'il  met  de 
l'empressement  à  indiquer  toutes  les  prophéties  qui  concernent 


184  LIVRES  FRANÇAIS. 

Je  Messie;  qu'il  les  explique  avec  méthode  et  clarté,  et  qu'il 
ne  manque  jamais  de  renvoyer,  pour  de  plus  amples  dévelop- 
pemens  ,  ses  co-religionnaires  aux.  lettres  qu'il  leur  adressa  à 
l'époque  de  son  baptême. 

Rondet  n'avait  point  dissimulé  les  grandes  difficultés  qui 
naissent  des  nombreuses  contradictions  que  l'on  trouve  entre 
les  Paralipomènes  et  les  livres  parallèles  de  la  Bible,  tels  que 
les  Rois ,  Jérémie ,  Isaïe,  etc.  ;  il  répète  fréquemment  cette  re- 
marque, qu'il  y  a  dans  les  textes  beaucoup  de  ressemblances  et 
beaucoup  de  différences  ;  que  le  texte  des  Paralipomènes  est  fort 
différent  du  texte  des  Rois  ;  que  les  textes  des  Rois  et  des  Pa- 
ralipomènes ont  le  même  objet ,  mais  souvent  deux  récits  en- 
tièrement différens ,  etc.  Suffit-il  de  faire  un  pareil  aveu?  Peut-on 
dire  que  ses  réponses  soient  satisfaisantes?  Ne  reste-t-il  plus 
de  doute  dans  l'esprit  de  ceux  qui  les  ont  mûrement  pesées  ? 
Dans  cette  édition  a-t-ou  suppléé  à  ce  qui  manquait  aux  pré- 
cédentes? 

On  lit  à  la  page  3î  du  tome  VII  :  «  Nous  avons  pensé  qu'il 
serait  avantageux  de  rapprocher  les  textes  parallèles  des  Para- 
lipomènes et  des  Rois,  et  de  présenter  sur  deux  colonnes  col- 
latérales une  version  latine  et  littérale  des  deux  textes  hébreux; 
par  ce  moyen  on  verra  les  ressemblances  et  les  différences  sans 
avoir  besoin  de  remonter  aux  textes  originaux  que  tous  ne 
peuvent  pas  entendre;  et  ces  différences  seront  le  sujet  de 
quelques  remarques  qui  accompagneront  cette  version,  laquelle 
sera  extrêmement  littérale,  afin  de  rendre  plus  sensibles  les 
rapports  des  deux  textes.  Nous  embrassons  dans  ce  parallèle 
des  deux  textes,  non  seulement  ceux  qui  se  ressemblent,  mais 
encore  ceux  qui  ne  se  ressemblent  pas.  »  Le  nouvel  éditeur  a 
revu  avec  soin  cette  dissertation  de  l'ancien  ,  et  il  en  a  re- 
tranché les  corrections  que  celui-ci  s'était  permis  de  faire 
presque  à  chaque  verset  du  texte  hébreu.  Lebrun-Desmaretles 
avait  déjà  fait  un  travail  comme  celui  de  Rondet,  et  l'avait  pu- 
blié à  Paris,  en  i  69 r ,  in-4°,  sous  ce  titre  :  Concordia  librorum 
Regum  et  Paralipomenon  cornplectcns  historiam  regum  Israël  et 
Juda ,  cum  annotationibus  et  variis  indicibus.  Rondet  pouvait 
avoir  ses  raisons  pour  ne  pas  en  parler;  nous  ne  comprenons 
pas  quels  sont  les  motifs  qui  ont  empêché  M.  Drach  d'en  faire 
mention. 

Nous  aimons  à  reconnaître  que  les  Notes  qui  enrichissent  les 
livres  d'Esdras,  de  Néhémias  ,  de  Tobie  ,  de  Judith  et  d'Es- 
ther,  prouvent  que  le  nouvel  éditeur  est  aussi  versé  dans  la 
langue  grecque  et  dans  l'archéologie  que  dans  les  langues  sé- 
mitiques. J.  L. 


SCIENCES  MORALES.  i85 

/J17.  . —  *  Recherches  sur  C origine  et  la  nature  du  culte  et  des 
mystères  de  Mit/ira  ;  Mémoire  envoyé  au  concours  de  Y  Acadé- 
mie royale  des  inscriptions  et  belles-lettres  de  Paris  en  1825,  par 
le  chevalier  Joseph  de  Hammer,  w£7//6/r  de  plusieurs  Acadé- 
mies ,  etc.;  publié  par  J. -Spencer  Smith  et  G.-S.  Trébutien, 
de  la  Société  asiatique  de  Paris.  Paris,  1828  ;  Dondey-Dupré; 
Lance,  rue  Croix-des-Petits-Champs ,  n°  5o. 

L'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres  a  accordé  suc- 
cessivement deux  mentions  honorables  au  Mémoire  de  M.  de 
Hammer,  dans  ses  séances  du  29  juillet  1825  et  du  28  juillet 
182G.  M.  de  Hammer,  encouragé  par  les  témoignages  de  ce 
corps  savant,  et  par  l'impulsion  remarquable  donnée  de  nos 
jours  à  l'étude  des  littératures  orientales  ,  a  pensé  que  son  ou- 
vrage serait  accueilli  favorablement  en  France;  mais,  retenu 
à  Vienne  par  ses  fonctions  de  premier  interprète  de  l'empereur 
d'Autriche,  il  a  chargé  MM.  J.  Spencer  Smith  et  Trébulien  , 
ses  collègues  à  la  Société  asiatique  de  Paris  ,  de  surveiller  l'im- 
pression et  la  publication  de  son  Mémoire.  La  coopération  de 
ces  deux  hommes  distingués  ne  peut  manquer  d'être  utile  à 
cet  ouvrage,  que  nous  ferons  connaître  à  nos  Lecteurs  lorsqu'il 
anra  paru.  A  P. 

48.  —  *  De  l'influence  des  femmes  sur  les  mœurs  et  les  desti- 
nées des  nations ,  sur  leurs  familles  et  ta  société  ,  et  de  l'influence 
des  mœurs  sur  le  bonheur  de  la  vie,  par  Mme  Fanny  Mongellaz. 
Paris,  1828;  Michaud,  libraire-éditeur.  2  vol.  in-8°  dexxxn- 
b36  et  5o4  pag.  ;  prix,  i3  fr. 

Ovide  et  Sénccpie,  chez  les  Romains;  Plutarque ,  chez  les 
Grecs;  chez  nous,  Saint- Évremont,  Thomas ,  Bernard ,  J.  -J. 
Rousseau,  Legouvé,  Ségur,  MM"'fs  Catnpan,  de  Genlis,  Remuzat, 
Guizot ,  ont  écrit  sur  les  femmes  avec  plus  ou  moins  de  vérité, 
de  bienveillance  et  d'impartialité.  Une  histoire  des  femmes  et 
un  ouvrage  écrit  par  une  dame  anglaise  ,  sur  les  droits  des 
femmes  et  sur  l'état  de  subordination  et  d'oppression  auquel  la 
législation  de  plusieurs  peuples  modernes  les  a  condamnées, 
ont  été  publiés  en  Angleterre,  et  reproduits  dans  notre  langue. 
Voici  un  nouvel  ouvrage,  spécialement  consacré  à  présenter 
un  tableau  historique  et  philosophique  de  l'influence  des  fem- 
mes, considérée  elle/  les  divers  peuples  et  dans  tous  les  siècles. 
C'est  une  femme  qui  a  tracé  ce  tableau.  Aura-t  elle  bien  com- 
pris toute  l'importance  de  sa  mission  ?  aura-t-e'le  su  la  remplir 
avec  une  noble  impartialité?  Nous  croyons  (pie,  sans  égaler 
plusieurs  des  écrivains  qui  ont  traité  avant  elle  le  même  sujet, 
Mmc  Mongellaz  a  sur  eux  l'avantage -d'offrir  nu  plus  grand  nom 
bre  de  faits  propres  a  faire  apprécier  le  caractère  et  les  pas 


i86  LIVRES  FRANÇAIS. 

sions  de  celte  moitié  si  intéressante  du  genre  humain,  qui  exerce 
une  puissante  influence  sur  l'autre. 

Son  livre  est  divisé  en  trois  parties  :  la  première  nous  offre, 
dans  une  esquisse  rapide,  la  condition  des  femmes  dans  les  dif- 
férentes contrées  de  la  terre.  Partout  on  voit  leur  influence 
devenir  salutaire  ou  nuisible  ,  selon  leurs  vertus  ou  leurs 
vices,  et  ces  vertus  ou  ces  vices  naître  et  dépendre,  en  grande 
partie,  de  la  religion,  de  l'éducation,  des  lois  et  des  institu- 
tions qui  élèvent  ou  dégradent  les  sentimens  et  le  sort  de  la 
femme.  L'auteur,  dans  cette  partie,  s'attache  trop  exclusivement 
à  montrer  l'influence  qu'ont  exercée  les  femmes  de  plusieurs 
princes  souverains  et  de  quelques  hommes  puissans.  Les  grandes 
révolutions  morales  et  politiques  d'Angleterre  et  de  France 
nous  ont  appris  comment  les  femmes  des  classes  moyennes  et 
inférieures  d'une  nation  peuvent  exciter  les  passions  populaires 
et  prendre  elles-mêmes  une  part  active  aux  événemens  qui  doi- 
vent renouveler  l'ordre  social. 

La  seconde  partie,  qui  traite  des  rapports  des  femmes  avec 
leurs  familles,  nous  paraît  aussi  laisser  beaucoup  à  désirer;  les 
divers  genres  d'influence  de  la  femme,  aux  différentes  époques 
de  sa  vie,  ne  sont  pas  exposés  avec  les  développemens  conve- 
nables. Les  divisions  qu'ont  souvent  fait  naître  dans  l'intérieur 
des  foyers  domestiques  la  piété  mal  éclairée,  l'exaltation  po- 
litique et  religieuse  de  quelques  mères  de  famille,  auraient  pu 
suggérer  des  réflexions  sur  les  dangers  de  cette  exaltation  que 
la  raison  et  la  véritable  religion  devraient  réprimer. 

La  troisième  partie  est  l'application  des  idées  renfermées  dans 
les  deux  autres  à  la  vie  ordinaire  de  la  femme.  Elle  renferme 
un  épisode  intitulé  :  Bc.rthe  et  Jeannette ,  dont  la  morale  est  que 
nous  devons  mépriser  la  fortune  qui  ne  pourrait  être  acquise 
qu'aux  dépens  de  notre  conscience  et  de  notre  repos.  Cet  épi- 
sode, qui  fait  redescendre  l'ouvrage  au  genre  secondaire  d'un 
simple  recueil  de  contes  moraux  ou  d'un  roman,  n'est  pas, 
selon  nous  ,  en  harmonie  avec  la  hauteur  et  la  gravité  du  sujet, 
ni  avec  le  titre,  qui  semble  annoncer  une  histoire  générale  et 
philosophique. 

Nous  reviendrons  néanmoins  sur  cet  ouvrage  ,  qui ,  malgré 
ses  défauts,  présente  un  véritable  intérêt.  Les  questions  si  im- 
portantes que  le  sujet  fait  naître  ,  la  variété  infinie  des  person- 
nages qui  sont  naturellement  amenés  sur  la  scène,  le  rappro- 
chement curieux  de  tous  les  siècles  ,  de  toutes  les  grandes 
époques  historiques,  de  toutes  les  nations,  de  tous  les  degrés 
de  la  civilisation  ,  de  toutes  les  conditions  sociales,  les  hautes 
considérations  morales  et  politiques  qui  se  rattachent  à  l'édu- 


SCIENCES  MORALES.  187 

cation  des  femmes  et  à  la  manière  dont  elles  sont  préparées 
aux  devoirs  que  la  nature  et  sa  société  leur  imposent,  exi- 
geaient peut-être  dans  l'auteur  une  instruction  plus  profonde, 
un  esprit  plus  philosophique,  une  vue  plus  élevée,  en  an  mot, 
cette  puissance  intellectuelle  qui  se  fait  remarquer  dans  l'Es- 
prit des  Lois  et  dans  Y  Examen  des  causes  de  la  grandeur  et  de 
la  décadence  des  Romains.  Tel  qu'il  est,  l'ouvrage  de  MmeMon- 
gellaz,  écrit  avec  élégance  et  pureté,  sera  lu  avec  plaisir,  sur- 
tout par  les  personnes  de  son  sexe.  Nous  croyons  pouvoir 
rappeler  ici  que  la  Revue  Encyclopédique ,  dans  une  Esquisse 
cl  un  précis  historique  sur  l'influence  des  femmes  (s  oy.  Rev.  Enc. , 
t.  x,  avril  1821,  p.  8-42) ,  a,  pour  ainsi  dire  ,  provoqué  et  in- 
spiré l'ouvrage  que  nous  annonçons  aujourd'hui.  Elle  en  a  indi- 
qué l'idée  principale  ,  les  vues  générales,  le  plan  et  le  but.  Elle 
a  exprimé  le  désir  qu'une  femme  écrivît  elle  même  l'histoire  des 
femmes  et  s'attachât  à  montrer  quelle  a  été,  quelle  pouvait 
être  cette  influence,  et  comment  il  convenait  de  la  préparer 
et  de  la  diriger.  Nous  nous  félicitons  que  l'ouvrage  dont  nous 
avions  essayé  de  tracer  une  ébauche  imparfaite  soit  venu 
remplir  une  lacune  que  nous  avions  signalée.  Mais  nous  croyons 
que  l'auteur  doit  reprendre  avec  courage  et  persévérance  tout 
son  travail  pour  le  perfectionner  et  le  compléter.  N. 

49.  — *  Lettres  sur  le  Système  de  la  coopération  mutuelle  ,  et 
de  la  communauté  de  tous  les  biens,  d'après  le  plan  de  M.  Owen; 
par  Joseph  Rey  (de  Grenoble).  Paris,  1828;  Sautelet.  In-12 
de  170  pages;  prix,  3  fr. 

Dans  la  première  de  ces  trois  lettres ,  M.  Rey  donne  un 
aperçu  des  motifs  qui  ont  conduit  M.  Owen  à  l'idée  du  Système 
coopératif.  Sous  cette  bizarre  alliance  de  mots,  le  célèbre  phi- 
lantrope  anglais  conçoit  un  nouvel  ordre  social  fondé  sur 
la  coopération  mutuelle  de  tous  les  travaux,  sur  la  commu- 
nauté des  biens  et  sur  la  participation  égale  de  chacun  à  la 
jouissance  des  produits  de  l'industrie  humaine.  Après  quelques 
critiques  sur  notre  état  social,  plus  spécieuses  que  solides  et 
dirigées  principalement  contre  l'inégalité  des  richesses,  M.  Rey 
cherche  a  faire  sentir  l'urgence  d'une  organisation  sociale 
toute  nouvelle,  et  celle  tpi'il  propose  n'est  à  nos  veux  qu'une 
nouvelle  utopie.  Entre  autres  inconvétiiens  de  l'inégale  ré- 
partition de  la  propriété,  il  signale  ['esprit  d'individualité  ex- 
clusive qui  nous  porte  a  chercher  notre  bonheur  ,  indépen- 
damment de  celui  des  autres.  Cette  disposition  si  naturelle 
chez  l'homme  ,  tel  que  nous  le  voyons,  n'est  ,  selon  les  par- 
tisans «le  cette  doctrine  ,  que  le  résultat  de  nos  institutions 
sociales  :  ils  l'appellent  te  principe  de  la  compétition  ,  c'est- 


i88  LIVRES  FRANÇAIS. 

à-dire  de  la  concurrence  ou  de  la  rivalité;  et  c'est  à  ce  prin- 
cipe ,  source  de  tant  de  maux  ,  qu'ils  opposent  celui  de  la 
coopération  ,  destiné  à  diriger  en  concert,  tous  les  travaux  et 
toutes  les  volontés  vers  un  seul  et  même  but  ,  l'accroisse- 
ment du  bonheur  général,  fondé  sur  la  communauté  des  biens 
la  plus  absolue. 

Voici  les  bases  principales  du  plan  d'organisation  de 
M.  Owcn ,  suivi  dans  quelques-uns  des  établissemens  qu'il  a 
fondés  tant  en  Angleterre  qu'aux  Etats-Unis:  «  La  liberté  la 
plus  illimitée  doit  présider  à  l'établissement  de  toute  commu- 
nication coopérative.  Nul  ne  pourra  jamais  être  forcé  d'en 
faire  partie  ou  d'y  rester....  »  (Ce  principe  fondamental  n'est- 
il  pas  diamétralement  contradictoire  avec  l'idée  d'une  orga- 
nisation universelle?  )  «  On  aura  la  plus  grande  liberté  de  ma- 
nifester sa  pensée  ou  ses  sentimens  sur  toute  espèce  d'objets; 
et,  en  matière  de  culte,  chacun  pourra,  non-seulement  pra- 
tiquer celui  qui  lui  paraîtra  le  plus  convenable,  mais  encore 
s'abstenir  de  tout  culte  extérieur,  si  aucun  d'eux  n'est  dans 
sa  conviction  ;  mais  ,  dans  tous  les  cas,  le  plus  grand  respect 
est  recommandé  pour  toute  pratique  ou  opinion  religieusequelle 
qu'elle  soit.  »  (  N'y  a-  t-il  pas  encore  dans  cet  article  une 
contradiction  manifeste?)  «Tous  les  travaux  seront  volon- 
taires, mais  on  prendra  des  mesures  pour  rendre  aussi  at- 
trayantes que  possible  les  occupations  de  la  société....  »  (  Ne 
pourrait-on  pas  citer  telle  occupation  ,  dans  la  Société  ,  qui 
n'est  susceptible  de  devenir  attrayante  pour  personne  ?  )  «  Il 
y  aura  communauté  de  coopération  dans  la  création  des  pro- 
duits, soit  par  le  travail  des  mains,  soit  par  l'application  des 
facultés  intellectuelles  ,  chacun  selon  sa  vocation  particulière 
combinée  avec  l'intérêt  général ,  mais  le  tout  de  gré  à  gré 
et  par  le  seul  effet  de  la  persuasion.  »  (La  vocation  particulière 
combinée  avec  l'intérêt  général,  cela  n'est  pas  bien  clair;  et 
puis  qu'est-ce  qu'une  vocation  pour  la  plupart  des  hommes? 
n'est-ce  pas  le  résultat  de  l'éducation  et  des  habitudes  con- 
tractées dans  l'enfance  ?  )  «  Il  y  aura  communauté  dans  la 
propriété  de  toutes  les  terres,  maisons,  instrumens  et  autres 
objets  connus  sous  le  nom  de  capital  ,  qui  ne  sont  pas  des- 
tinés à  la  consommation  immédiate.  »  (  Cette  condition  de  con- 
sommation immédiate  n'est  elle  par.  susceptible  de  mille  inter- 
prétations diverses  ?  )  «  Les  droits  et  les  devoirs  de  chaque 
membre  adulte  seront  égaux  ,  et  ceux  des  femmes  sont  abso- 
lument les  mêmes  que  ceux  des  hommes.  »  (La  nature  n'e<t- 
clle  pas  ici  en  opposition  avec  M.  Owen  ?  )  «  Tous  les  diffé- 
rends qui  pourraient  s'élever  entre  les  membres  de  !a  corn- 


SCIENCES  MORALES. 


>g 


munauté  seront  terminés  dans  son  sein  par  voie  d'amiable 
composition  ,  sans  qu'il  puisse  y  avoir  jamais  d'autre  moyeu 
de  rigueur  que  celui  du  renvoi  de  la  Société.  »  (  Et  si  la  So- 
ciété devient  universelle  ,  selon  les  intentions  du  fondateur , 
quel  parti  prendre?)  «  L'éducatiou  des  enfans  sera  commune... 
elle  comprendra  la  théorie  ainsi  que  la  pratique  de  toutes  les 
sciences  et  de  tous  les  arts  utiles  à  l'homme  en  société.  » 
(  C'est  beaucoup  ,  ce  nous  semble.  )  «  Chaque  communauté 
ne  sera  ni  au-dessus  ni  au-dessous  d'un  certain  nombre  de 
membres,  selon  les  circonstances  particulières  de  chaque  as- 
sociation naissante.  »  (  Et  si  ces  communautés  deviennent  la 
base  d'une  nouvelle  organisation  sociale,  comment  s'y  pren- 
dront les  successeurs  de  M.  Owen  pour  régulariser  la  coopé- 
ration?) «  On  rentrera  nécessairement  dans  le  système  général 
de  la  société  politique  à  laquelle  on  appartiendra  ,  soit  par 
le  débouché  de  l'excédant  de  certains  produits,  soit  pour  les 
relations  de  voisinage,  soit  enfin  pour  l'exécution  des  lois  géné- 
rales auxquelles  on  restera  toujours  soumis.  »  (Une  organisation 
fondamentale  soumise  aux  lois  d'une  organisation  transitoire, 
cela  n'est  pas  bien   facile  à  concevoir.  ) 

Dans  la  deuxième  lettre ,  M.  Rey  nous  donne  une  esquisse 
historique  des  principales  tentatives  faites  jusqu'à  ce  jour  pour 
l'établissement  pratique  du  système  dont  il  s'agit;  mais  avant 
de  nous  en  offrir  le  tableau,  il  croit  devoir  parler  des  essé- 
niens ,  secte  juive  dont  tous  les  individus  vivaient  en  com- 
mun dans  les  principes  d'une  entière  égalité;  des  frères  moraves, 
désignés  quelquefois  sous  le  nom  de  .frères  unis  et  sous  celui  de 
hernlicutcs ,  qui  ont  maintenant  des  communautés,  non-seu- 
lement en  Moravie  (  d'où  vient  leur  nom  ) ,  en  Allemagne,  en 
Hollande  et  en  Angleterre  ,  mais  encore  en  Amérique  ,  en 
Afrique  et  jusque  dans  le  Groenland  ;  des  dunkers  ou  <lmn- 
plcrs  ;  des  shakers  ou  sJiaking-quakers ,  et  autres  associations 
moins  connues;  enfin,  des  harmoniens,  originaires  du  royaume 
de  Wurtemberg ,  d'où  ils  se  pendirent,  il  y  a  quatorze  ans, 
dans  l'Amérique  du  Nord  ,  pour  y  vivre  aussi  en  des  com- 
munauté. Il  nous  fait  connaître  ensuite  M.  Owen,  les  prin- 
cipales circonstances  de  sa  vie  ,  ses  essais  successifs  el  ceux 
de  ses  partisans,  pour  appliquer  le  système,  l'établissement 
el  les  fortunes  diversesdes  Sociétés  coopératives  et  des  commu- 
nautés ,  organisées  en  Amérique  au  nombre  de  plus  de  trente, 
et  dans  plusieurs  parties  de  la  Grande-Bretagne;  il  nous  an- 
nonce même  la  formation  récente  à  Paris  d'une  Société  coo- 
pérative ,  à  l'instar  de  celles  de  l'Angleterre  et  dont  les  statuts 
doivent  être  publiés  incessamment. 


i9o  LIVRES  FRANÇAIS. 

La  troisième  et  dernière  lettre  est  consacrée  à  l'examen  des 
principales  objections  qu'on  oppose  au  Système  coopératif. 
M.  Rey  expose  d'abord  dans  une  première  série,  en  les  com- 
battant sans  les  détruire,  toutes  celles  qui  sont  relatives  a 
son  application.  i°  Le  plan  de  M.  Owen  estimpossible  par  cela 
.seul  qu'il  n'a  jamais  été  exécuté,  au  moins  dans  son  ensem- 
ble ,  les  diverses  communautés  instituées  jusqu'à  présent  ne 
pouvant  être  considérées  que  comme  des  exceptions  dont  on 
ne  saurait  rien  conclure  quant  à  l'organisation  générale  de 
la  société;  i°  la  nature  humaine  répugne  à  de  semblables 
associations,  vu  que  celte  bienveillance  générale,  ce  concours 
de  toutes  les  volontés  vers  un  même  but  est  incompatible  avec 
les  conditions  de  notre  nature;  3W  les  hommes  d'une  grande 
supériorité  intellectuelle  ne  voudront  jamais  consentir  à  n'avoir 
qu'une  part  égale  à  celle  des  ignorans  et  des  imbécilles;  4°  le 
système  coopératif  serait  favorable  à  l'esprit  de  paresse,  parce 
que  les  hommes  apathiques  compteraient  sur  le  travail  des 
autres;  5°  en  supposant  même  la  possibilité  d'établir  isolément 
des  communautés  d'après  le  plan  de  M.  Owen,  le  principe  de 
compétition  ne  ferait  que  passer  des  individus  à  ces  mêmes 
communautés;  6°  le  bonheur  et  l'abondance  que  ces  commu- 
nautés produiraient  d'abord  favoriseraient  singulièrement  un 
accroissement  trop  rapide  de  population  qui  ramènerait  bientôt 
la  misère  et  toutes  les  divisions  qu'elle  enfante.  Dans  la  deuxième 
série  sont  comprises  les  objections  relatives  aux  conséquences 
fâcheuses  qui  suivraient  l'établissement  du  système  coopératij. 
M.  Rey  les  combat  aussi,  avec  plus  de  zèle  et  de  talent  que  de 
succès.  i°  Le  système  ne  pourrait  s'établir  généralement  sans 
bouleverser  tout  ce  qui  existe  dans  la  société  ;  i°  il  serait 
contraire  à  toute  religion,  à  cause  des  opinions  attribuées  à 
M.  Owen;  3°  la  doctrine  de  la  nécessité  de  nos  actions,  pro- 
clamée par  son  auteur,  détruit  toute  idée  de  mérite  ou  de 
démérite,  de  récompense  ou  de  punition,  et  par  conséquent 
tout  motif  de  faire  le  bien  et  d'éviter  le  mal;  4°  il  conduirait 
à  l'immoralité  dans  les  relations  entre  les  deux  sexes,  à  cause 
des  principes  de  liberté  absolue  qu'on  y  établit;  5°  l'éducation 
commune  exclurait  tous  les  agrémens  qui  résultent  de  la  variété 
des  talens  et  des  caractères. 

M.  Rey  termine  sa  correspondance  en  professant  une  con- 
viction entière  «  non-seulement  sur  l'excelîeuce  du  pian  de 
M.  Owen,  mais  encore  sur  la  possibilité  de  le  mettre  en  pra- 
tique partout  où  la  vraie  civilisation  aura  fait  quelques  progrès.» 
Puisque  cet  écrivain  se  proposait  de  traiter  à  fond  une  question 
si  intéressante,  il  aurait  pu  citer  le  discours  prononcé  à  New- 


SCIENCES  MORALES.  i9i 

Harmony  (États-Unis)  par  M.  Owen ,  le  4  juillet,  jour  anniver- 
saire de  l'indépendance  américaine  :  on  y  voit  se  manifester 
avec  une  égale  évidence  les  bonnes  intentions  et  les  idées 
chimériques  du  nouveau  législateur,  ennemi  déclaré  de  la 
division  des  propriétés ,  des  divers  systèmes  de  religion  et  du  ma- 
riage basé  sur  la  propriété  particulière.  Voici  comment  le  phi- 
lantrope  anglais  s'exprime  sur  ce  dernier  sujet  :  «.  Les  hommes 
véritablement  sages  ne  respecteront  le  mariage  que  lorsqu'il 
aura  été  formé  par  des  êtres  égaux  en  richesses,  en  instruction 
et  en  condition,  par  des  êtres  qui  avant  de  former  cet  engage- 
ment auront  réciproquement  bien  connu  leurs  habitudes,  leurs 
idées  et  leurs  sentimens,  qui,  préalablement,  auront  été  inti- 
mement convaincus  que  la  continuité  de  leur  affection  ne 
devait  dépendre  que  d'eux-mêmes,  qu'elle  augmenterait  ou 
diminuerait  en  proportion  des  sensations  agréables  ou  dés- 
agréables qu'ils  se  feraient  mutuellement  éprouver.  Pour  être 
un  lien  vertueux  et  heureux,  le  mariage  ne  doit  être  contracté 
que  dans  l'unique  vue  du  bonheur.  »  Ad.  Gondinet. 

5o. — * DesConflits,  ou  empiétement  de  l'autorité  administrative 
sur  le  pouvoir  judiciaire  ;  par  M.  J.-N.  Bavoux.  Paris  ,  1828; 
Aillaud.  2  vol.  in-/,°  dexxxvn-408  et  34i  p.;  pi*ix,  12  fr.  5o  c. 

Nous  sommes  en  retard  pour  parler  de  cet  ouvrage  ,  qui  a 
obtenu  la  plus  éclatante  des  récompenses  auxquelles  un  citoyen 
puisse  aspirer,  puisqu'il  a  ouvert  au  magistrat  qui  en  est  l'au- 
teur les  portes  de  la  Chambre  des  députés.  C'est  un  acte  d'ac- 
cusation dressé  avec  énergie,  plutôt  qu'avec  méthode,  contre 
le  Conseil  d'État,  ses  abus  et  sa  jurisprudence.  La  dernière 
ordonnance  rendue  sur  les  conflits  a  apporté  un  demi-remùde 
à  quelques-uns  des  vices  de  l'ancien  état  de  choses  dont  s'est 
plaint  M.  Bavoux;  mais  un  pareil  palliatif  ne  pouvait  qu'être 
insuffisant;  et  c'est  au  législateur  qu'il  appartient  de  renverser 
par  la  base  l'édifice  mal  joint  de  notre  juridiction  administra- 
tive. Les  matériaux  dont  l'ouvrage  de  M.  Bavoux  abonde  ,  et 
la  présence  de  M.  Bavoux  dans  la  Chambre  élective  ,  contri- 
bueront sans  doute  à  faire  obtenir  ces  résultats  désirables.  V. 

5 1 .  —  *  Du  système  pénitentiaire  en  Europe  et  aux  Etats-  Unis  ; 
par  Charles  Lucas,  avocat,  auteur  de  l'ouvrage  sur  le  système 
répressif  en  général  ,  et  sur  la  peine  de  mort  en  particulier. 
Paris,  1828;  Ad.  Bossange.  In-8°decxvi  et  34o  p.  ,  avec  plu- 
sieurs plans  de  prisons  et  tableaux  statistiques;  prix,  7  fr.  5o  c. 

Cet  ouvrage  mérite  un  sérieux  examen.  Contentons-nous  au- 
jourd'hui de  faire  connaître  ce  qu'il  contient.  1"  Pétition  aux 
Chambres  sur  la  double  nécessité  d'allouer  ,  comme  le  meilleur 
moyen  de  prévenir  les  crimes  ,  une  forte  somme  à  l'instruction 


192  LIVRES  FRANÇAIS. 

primaire,  et  d'exécuter,  comme  le  meilleur  moyen  de  les  ré- 
primer, l'ordonnance  du  9  septembre  1814,  relative  à  l'adop- 
tion du  système  pénitentiaire  en  France  ,  ordonnance  dont 
l'exécution  n'a  été  suspendre  que  par  les  événemens  du  20  mars 
181 5.  Cette  ordonnance  avait  pour  objet  de  former  une  prison 
d'essai  où  auraient  été  réunis  tous  les  prisonniers  condamnés 
pour  crimes  ,  et  âgés  de  moins  de  vingt  ans.  M.  le  duc  de 
Lakochefoucauld  avait  été  nommé  directeur  général  de  la 
prison,  et  M.  Delessert  son  adjoint.  i°  Programme  d'une  pri- 
son-modèle qui  s'élève  a  Paris  pour  servir  de  maison  de  correc- 
tion île  femmes,  et  qui  est  destinée  à  contenir  une  partie  de  la 
population  des  Madeloncttes  et  de  Saint-Lazare.  3°Rappoit 
de  M.  Edouard  Livingston  ,  servant  d'introduction  au  code  de 
réforme  et  de  discipline  des  prisons.  4°  Notes  de  M.  Lucas  sur 
ce  rapport.  5°  Texte  du  code  de  réforme  et  de  discipline  des 
prisons.  Ce  code  contient  337  articles  ,  et  il  est  partagé  en  trois 
titres.  Le  premier  traite  des  divers  lieux  de  réclusion,  de  leur 
construction,  de  leurs  officiers;  le  deuxième  détermine  le  trai- 
tement des  personnes  renfermées  ;  le  troisième  contient  les 
règlemensde  la  maison  de  refuge.  6° Notes  critiques  de  M.  Lucas. 
7°  Rapport  de  M.  Dumont  sur  le  projet  de  loi  pour  le  régime 
intérieur  des  prisons  de  Genève,  prononcé  en  conseil  repré- 
sentatif, le  5  janvier  1825.  8°  Texte  de  la  loi  du  28  janvier 
1825  ,  sur  le  régime  intérieur  des  prisons  de  Genève,  en  62  ar- 
ticles. 90  Tableaux  statistiques  et  plans  de  prisons.  M.  Lucas 
a  entrepris  cette  importante  publication  avec  un  zèle  qui  nous 
promet  de  sa  part  une  suite  constante  de  travaux,  et  qui  s'ex- 
plique par  l'épigraphe  placée  en  tête  de  son  ouvrage  :  «  Quand 
on  s'occupe  de  réformes  qui  touchent  au  bien  public,  on  peut 
aisément  se  résigner  à  des  travaux  sans  récompense  ,  mais  non 
à  des  efforts  sans  résultats.  » 

Nous  aimons  à  terminer  cette  trop  courte  notice  par  la  cita- 
tion suivante  de  la  préface  de  M.  Lucas  :  <  C'est  M.  Taillan- 
dier qui  le  premier  a  fait  dignement  connaître  à  la  France  et  à 
l'Europe  le  projet  du  code  pénal  de  M.  Livingston  :  il  lui  était 
dès  lors  naturellement  réservé  de  publier  son  projet  de  code 
disciplinaire  :  telle  était  aussi  son  intention  ;  mais,  ayant  appris 
que  tout  ce  qui  tient  au  système  pénitentiaire  était  l'objet  de 
mes  plus  actives  recherches,  il  s'est  empressé  de  me  remettre 
tons  les  matériaux  précieux  qu'il  avait  recueillis,  et  s'est  ainsi 
désisté  en  ma  faveur,  de  la  manière  la  plus  délicate  et  la  plus 
généreuse  ,  de  toute  idée  de  publication  des  travaux  de  M.  Li- 
vingston ,  relatifs  aux  prisons.  »  Ch.  Renouard. 

52.  —  *  Coup  d'œil  sur  la  misère  volontaire,  ses  causes,  ses 


SCIENCES  MORALES.  i93 

abus ,  ou  la  mendicité  valide  détruite  par  la  morale  et  le  travail. 
Paris,  1828;  Roy-Terry,  Palais-Royal,  galerie  de  pierre, 
ii°  i85.  In-8°  de  44  p.;  prix,  1  fr. 

«  Sur  une  population  de  trente-deux  millions  d'hommes  eu 
France,  il  y  a  cinq  millions  de  pauvres ,  de  pauvres  dans  toute 
l'éteudue  du  mot,  meiidians  ou  prêts  à  mendier  pendant  cet 
hiver  de  funeste  présage.  Cent  trente  mille  individus,  au  moins 
désolent  le  royaume  par  des  déprédations  de  toute   espèce; 
quinze  ou  vingt  mille  sont  arrêtés  et  punis.  La  sûreté  des  routes 
des  villes,  l'entretien  des  bagnes  et  des  prisons,  coûtent  à  l'État 
plus  de  quatre  millions  par  an.  Les  sommes  volées  ou  les  dom- 
mages occasionés,  chaque  année,  peuvent  être  évalués  à  deux 
millions.  Il  existe  plus  de  cent  cinquante  mille  détenus  dans  les 
prisons  civiles  et  militaires,  ou  maisons  de  force,  ou  cpii  végè- 
tent dans  les  hôpitaux,  les  hospices,  etc.  Il  y  a  plus  de  soixante 
mille  journaliers,  fils  de  mendians,  ou  bâtards  rejetés  par  de, 
parens  pauvres  qui  sont  sans  autre  asile  que  les  cabarets     les 
forêts,  les  cavernes  de  contrebandiers.  Enfin,  il  y  a  en  France 
plus  de  trou  millions  d'individus  dont  la  subsistance  n'est  pas 
assurée  pour  un  mois.  Qu'on  ajoute  à  ce  tableau  effrayant    les 
onze  mille  quatre  cent  soixante-quatre  forçats  libérés  des  galères 
et  les  sept  mille  huit  cent  quatre-vingt-seize  prisonniers  libérés 
de  la  réclusion;  on  conciliera  qu'il  est  instant  de  s'occuper  de 
moyens  prompts  et  convenables  pour  remédier  à  un  tel  état 
de  choses.»  C'est  ainsi  que  s'exprime,  dans  cette  brochure 
adressée  à  S.  Exe.  le  ministre  de  l'intérieur,  M.  Laforest 
ancien  directeur  du  dépôt  de  mendicité  des  Bouches-du-Rhône 
et  qui  s'intitule  lui-même,  avec  raison,  «  ami  de  l'ordre,  et 
ouvrier  philuntrope  exercé  dans  la  partie  curative  des  misères 
humaines.  » 

M.  Laforest,  qui  du  reste  ne  se  pique  pas  d'écrire  en  litté- 
rateur, mais  qui  paraît  connaître  à  fond  la  matière  qu'il  traite, 
après  avoir  retracé  les  causes  qui  firent  créer  les  dépôts  de 
mendicité  en  1808,  et  les  motifs  spéciaux  qui  les  firent  sup- 
primer eu  1819,  expose  les  considérations  qui  militent  aujour- 
d'hui en  faveur  de  leur  rétablissement,  sous  le  nom  de 
maisons  centrales  de  monde  et  de  travaiL 

Les  faits  sont  les  argumens  les  plus  décisifs  pour  ou  confie 
ces  sortes  d'établissement.  M.  Laforest,  à  l'appui  des  propo- 
sitions qu'il  émet,  cite  le  fait  suivant  :  «En  1818,  fortement 
pénétré  des  avantages  que  la  réclusion  temporaire  des  indi- 
vidus sortis  successivement  du  dépôt  des  Bouches-du-Rhône 
avait  <lù  avoir  sur  leur  conduite  ultérieure,  par  suite  de  l'in- 
struction chrétienne  qu'ils  avaient  reçue  et  des  métiers  qu'ils 
t.  \l.  —  Octobre  1828.  i', 


i94  LIVRES  FRANÇAIS. 

avaient  appris,  il  pria  M.  de  L aboulie,  avocat-général  en  la 
Cour  royale  d'Aix,  remplissant  les  fonctions  de  procureur- 
général,  de  faire  dresser,  d'une  part,  le  tableau  des  plaintes 
portées  en  police  correctionnelle  pendant  les  dix  années  qui 
précédèrent  l'ouverture  du  dépôt,  de  mendicité,  et  d'autre 
part,  celui  des  plaintes  qui  y  furent  portées  pendant  les  six 
premières  années  de  la  mise  en  activité  de  cet  établissement. 
D'après  ces  relevés  exacts,  qui  furent  adressés  au  garde  des 
sceaux  (M.  de  Serre  ),  il  fut  notoire  qu'il  y  eut  402  plaintes 
de  plus  ,  en  police  correctionnelle,  clans  le  département  des  Bou- 
ches-du- Rhône ,  pendant  les  six  années  qui  précédèrent  l'ouver- 
ture du  dépôt  de  mendicité ,  que  pendant  les  dix  premières  années 
de  sa  mise,  en  activité.  M.  Laforest  conclut  de  ce  fait  que  les 
65  dépôts  qui  existaient  alors,  n'eussent-ils  empêché  que  200 
crimes  chacun,  an  lieu  de  4°o,  comme  dans  le  cas  précité, 
pendant  six  ans,  n'en  auraient  pas  moins  détourné  i3,200  in- 
dividus de  la  prison  ,  de  la  flétrissure ,  de  la  chaîne  ou  de  Vécha- 
faud.  Entre  autres  faits  importâtes  que  rapporte  encore  l'auteur 
de  cet  écrit,  nous  citerons  le  tableau  des  ^^o  forçats  de  1  7  à  23 
ans,  qui  étaient  dans  le  seul  bagne  de  Toulon,  en  1819,  et  dont 
les  neuf  dixièmes  ne  savaient  ni  lire ,  ni  écrire... 

Si  des  abus,  si  uue  mauvaise  administration,  ont  fait  sup- 
primer les  dépôts  de  mendicité,  ce  n'en  serait  pas  moins  uue 
sage  mesure  que  celle  qui  formerait  de  nouveau  des  établisse- 
mens  analogues;  et  dans  ce  cas,  on  pourrait  consulter  utile- 
ment l'auteur  de  l'écrit  dont  nous  venons  de  rendre  compte, 
et  qui  s'apprête  à  traiter  de  la  nourriture  des  reclus,  du  cou- 
cher, des  séparations  utiles,  de  l'habillement,  des  malades, 
de  l'infirmerie,  des  inhumations,  de  la  salubrité,  de  la  police 
intérieure  et  extérieure,  de  la  discipline,  des  révoltes,  des 
ateliers  de  travail,  de  la  morale,  de  l'administration  et  de  la 
comptabilité.  F — y. 

53.  —  *  Moyens  de  prolonger  l'existence ,  et  autres  avantages 
des  placemens  viagers  collectifs;  par  M.  Coutelle,  chef  de 
bataillon  du  génie  en  retraite.  Paris,  1828;  Delaunay.  In-8°. 

Il  est  bien  constaté  par  l'expérience  que  l'abondance  des  se- 
cours publics  ne  manque  jamais  de  multiplier  les  besoins;  que 
les  hospices,  avec  lesquels  il  ne  faut  pas  confondre  les  hôpi- 
taux, sont  une  prime  offerte  à  la  paresse,  à  la  lâcheté,  et  font 
beaucoup  plus  de  maux  qu'ils  n'en  guérissent.  Les  placemens 
collectifs,  viagers  ou  non,  ne  méritent  aucun  reproche  de  cette 
espèce;  ils  donnent  aux  individus  les  movens  de  reporter  sur 
l'âge  oà  l'on  a  plus  de  besoins  que  de  forces  ,  les  profits  de  l'âge 
où  l'on  a  plus  de  forces  que  de  besoins  :  les  familles  n'éprouvent 


SCIENCES  MORALES.  i95 

pas  moins  de  vicissitudes  que  les  individus,  et  des  caisses  d'é- 
pargne leur  offrent  souvent  les  seuls  moyens  honorables  de  se 
soustraire  à  un  anéantissement  complet.  Les  résultats  écono- 
miques et  moraux  que  chacun  aperçoit  dans  ce  genre  d'institu- 
tions resteraient  dans  la  sphère  des  spéculations  scientifiques, 
si  de  bons  esprits  ne  se  livraient  à  l'observation  des  faits  sur 
lesquels  elles  reposent,  et  ne  calculaient  avec  une  précision  ri- 
goureuse le  mécanisme  qui  peut  en  assurer  le  succès.  C'est  ce 
qu'a  taché  de  faire  M.  Coutelle  ,  et  l'on  doit  lui  savoir  gré  de  la 
netteté  avec  laquelle  il  signale  les  abus  de  la  caisse  Lafarge; 
il  est  bon  de  montrer  qu'une  application  fausse  n'altère  point 
la  bonté  d'un  principe.  L'administration  de  la  tontine  Lafarge 
se  gardera  bien  d'appeler  l'attention,  en  essayant  de  répondre 
aux  remarques  de  notre  auteur. 

Aujourd'hui  que  la  politique  se  montre  partout,  M.  Coutelle 
lui  ouvre,  dans  les  tontines,  une  porte  à  laquelle  personne 
n'avait  encore  pensé.  Il  a  remarqué  que,  depuis  nombre  d'an- 
nées, les  regrets  qui  accompagnent  les  grands  de  la  terre  à  leur 
dernière  demeure,  se  font  à  peine  apercevoir  au  milieu  des  fé- 
licitations qui  entourent  leurs  successeurs.  Pour  changer  une 
circonstance  si  mortifiante  pour  la  vanité,  M.  Coutelle  conseille 
aux  princes  de  placer,  sur  leur  propre  tète,  une  grande  quan- 
tité de  rentes  viagères  ,  et  de  répartir  ces  rentes  entre  les 
personnes  auxquelles  ils  seraient  jaloux  d'inspirer  un  attache- 
ment sincère  :  les  princes  n'auraient  alors  qu'à  consulter  leur 
contrôleur  des  finances^  pour  savoir  s'il  est  permis  de  douter 
de  la  sincérité  des  vœux  formés  pour  la  conservation  de  leurs 
jours  précieux;  et  quand  ils  mourraient,  ce  serait  une  désola- 
tion générale  parmi  les  tbntiniers.  Malheureusement  on  ne 
peut  pas  donner  des  rentes  viagères  à  tout  le  monde,  et  nous 
faisons  des  vœux,  pour  qu'avant  l'examen  de  ce  côté  de  la 
question,  quelque  riche  potentat  fasse  à  l'auteur  L'application 
du  ressort  politique  qu'il  indique.  J.  J.  B. 

54.  —  *  Traité  élémentaire  de  la  Richesse  individuelle  et  de 
la  Richesse  publique,  et  Eclaircisscmcns  sur  les  principales 
questions  d'économie  politique  j  par  Louis  Sat,  de  Nantes, 
membre  de  la  Société  académique  du  département  de  la  Loire- 
Inférieure.  Paris,  1^27;  Mongie.  In-8°  de  3?-7  pages;  prix,  6  fr. 

L'auteur  de  cet  écrit  est  le  frère  de  notre  célèbre  écono- 
miste Jean-Baptiste  Say,  dont  les  ouvrages,  aujourd'hui  connus 
et  appréciés  de  l'Europe  entière,  sont  regardés  comme  une 
gUtorité  par  les  sa  vans  de  tous  les  pays.  On  devait  donc  s'at- 
tendre à  rencontrer,  <lans  le  Traité  élémentaire  de  la  Richesse 
individuelle  et  de  la  Richesse  publique ,   une  certaine  conformité 

i3. 


î93  LIVRES  FRANÇAIS, 

de  doctrine  avec  le  Traité  d Économie  politique  ;  mais  i!  paraît 
que  l'auteur  a  voulu  présenter  la  science  sous  un  point  de  vue 
Je  son  choix,  en  essayant  d'éclaircir  ce  qui  lui  a  semblé  obscur 
dans  les  travaux  de  ses  devanciers.  Son  ouvrage  se  compose 
de  deux  parties  :  la  première  renferme  une  exposition  de  prin- 
cipes généraux;  la  seconde  contient  Y  application  de  ces  prin- 
cipes. Malheureusement  ces  principes  ne  sont  point  d'accord 
avec  l'observation,  et  j'ai  quelque  peine  à  déclarer  que  M.  Louis 
Say,  de  Nantes,  s'est  complètement  trompé  sur  beaucoup  de 
définitions  et  sur  des  questions  de  la  plus  grande  importance. 
Selon  lui,  par  exemple  (page  16) ,  le  fonds  seul  est  de  la  ri- 
chesse ,  et  le  revenu  n'en  est  pas.  Ainsi  donc,  en  consommant 
du  revenu,  on  ne  consomme  pas  de  la  richesse,  et  l'on  n'é- 
pargne pas  de  la  richesse  en  épargnant  du  revenu!  Assurément 
une  telle  doctrine  ne  peut  se  soutenir,  et  les  conséquences  d'un 
principe  aussi  erroné  ne  sauraient  conduire  qu'à  l'erreur. 

L'auteur  ajoute  ailleurs  (p.  37)  que  le  travail  n'a  pas  de  valeur 
par  lui-même,  et  voici  comment  il  essaie  de  le  prouver  :  «  C'é- 
tait un  travail  payé ,  dit-il ,  que  celui  des  soldats  qui  massa- 
craient et  des  bourreaux  qui  torturaient  pour  cause  d'opinions 
religieuses.  Ce  travail  était-il  productif?  etc.  »  Assurément  non; 
mais,  comment  peut-on  honorer  du  nom  de  travailleurs ,  des 
assassins  et  des  bourreaux?  Je  crois  superflu  de  réfuter  la  doc- 
trine de  M.  Louis  Say,  sous  ce  rapport ,  et  je  suis  sûr  qu'avec 
un  peu  de  réflexion  ,  il  en  sentira  lui-même  l'inconvenance.  Si 
le  travail  n'était  pas  productif,  il  ne  faudrait  pas  vendre  une 
livre  de  sucre  raffiné  plus  cher  qu'une  livre  de  sucre  brut;  car 
c'est  le  travail  du  raffineur  qui  établit  une  différence  entre  ces 
deux  valeurs.  Smith  et  M.  J.-B.  Say  avaient  assez  nettement  ex- 
posé la  théorie  du  travail ,  pour  qu'on  pût  juger  inutile  d'y  re- 
venir. 

Plus  loin  (page  io3  ) ,  M.  Louis  Say  a  encore  cherché  à 
réfuter  Adam  Smith,  en  l'accusant  de  n'avoir  vu  aucune  autre 
manière  d'obtenir  les  choses  que  par  l'échange.  Nous  répon- 
drons que  Smith,  s'il  vivait  encore,  s'étonnerait  beaucoup  d'un 
tel  reproche ,  et  surtout  du  mépris  avec  lequel  son  adversaire 
traite  cette  belle  théorie  des  capitaux  que  les  savans  travaux 
de  son  propre  frère  ont  rendue  si  simple  et  si  facile.  Pour  comble 
de  malheur,  M.  Louis  Say  n'a  pas  craint  de  se  déclarer  le  par- 
tisan de  la  balance  du  commerce ,  cette  vieille  chimère  aujour- 
d'hui universellement  déconsidérée,  même  chez  la  plupart  de 
nos  économistes  de  bureau.  Il  ne  doit  cependant  pas  ignorer 
qu'un  état  s'enrichit,  quand  la  valeur  de  ses  importations  sur- 
passe celle  des  exportations;  et  en  vérité,  j'éprouve  à  mon  tour 


SCIENCES  MORALES.  r97 

quelque  répugnance  à  le  renvoyer  aux  écrits  de  son  frère  pour 
y  trouver  la  démonstration  de  ce  fait. 

Ailleurs,  l'auteur  pose  d'autres  principes  non  moins  étranges, 
dont  la  conséquence  (page  224)  serait  que  les  particuliers  d'un 
pays  peuvent  être  riches,  et  le  pays  être  pauvre.  Mais,  ce  qui 
m'a  le  plus  convaincu  du  danger  qu'il  y  a  de  s'écarter  des  vé- 
ritables lois  de  l'observation,  ce  sont  les  principes  de  l'auteur 
en  matière  de  consommation.  Il  assure  (page  i5)  que  la  con- 
sommation n'est  point  une  destruction  de  richesse.  Quoi!  la 
poudre  brûlée  par  le  mineur  n'est  pas  une  valeur  détruite! 
Quoi!  cent  mille  sacs  de  blé  consommés  ne  sont  pas  des  va- 
leurs anéanties,  et  la  valeur  de  mon  dîner  existe  encore,  quand 
je  suis  sorti  de  table  ?  Quelle  que  soit  à  cet  égard  l'argumenta- 
tion de  M.  Louis  Say,  je  ne  saurais  croire  qu'il  attache  sérieu- 
sement de  l'importance  à  de  pareilles  idées.  J'aime  mieux  sa  dis- 
sertation sur  les  effets  du  dogme  chez  les  catholiques  et  chez 
les  protestans,  quoique  des  considérations  de  cette  nature  me 
paraissent  tout-à-fait  étrangères  a  l'exposé  des  lois  de  la  pro- 
duction et  de  la  consommation  des  richesses. 

En  somme,  l'ouvrage  de  M.  Louis  Say  de  Nantes,  remar- 
quable, d'ailleurs,  par  des  opinions  généreuses  et  par  des  vues 
bienveillantes  en  faveur  des  classes  inférieures,  ne  renferme 
aucune  idée  neuve  en  économie  politique;  et,  comme  on  vient 
de  le  voir,  il  n'est  pas  exempt  d'erreurs  déjà  mille  fois  réfutées. 
C'est  un  livre  qu'il  faut  lire  avec  précaution  sous  le  rapport 
des  doctrines  ;  en  un  mot ,  c'est  le  travail ,  un  peu  léger  peut- 
être,  d'un  homme  de  bien  qui  s  est  trompé  de  la  meilleure  foi 
du  monde.  A.  B. 

55.  —  *  Des  projets  de  ta  Russie,  par  le  lieutenant-co- 
lonel de  Lacy  Evans;  traduit  de  l'anglais,  et  augmenté  de 
Notes  par  M.  Prosper  Gattja.  Paris,  1828;  Anselin.  In-8°  de 
182  pages;  prix  ,  3  fr.  5o  c. 

L'auteur  de  cet  ouvrage  a  fait  tout  ce  qu'il  fallait  pour  être 
parfaitement  compris  par  des  lecteurs  attentifs,  et  sans  doute 
il  n'en  veut  pas  d'autres.  Sa  manière  de  procéder  est  métho- 
dique, sûre,  commode;  l'ordre  est  établi  et  connu  d'avance  ; 
chaque  développement  a  l'étendue  qui  lui  convient ,  et  rien  de 
plus.  Dès  les  premières  pages,  on  a  reconnu  l'œuvre  d'un  offi- 
cier très  instruit,  muni  de  toutes  les  connaissances  dont  l'art  de 
la  guerre  peut  profiter,  tel  qu'il  y  en  avait  beaucoup  dans  l'an- 
cienne armée  française,  et  qu'il  est  à  désirer  qu'il  s'en  forme 
dans  la  nouvelle.  Malheureusement ,  il  ne  pouvait  mettre  en 
œuvre  d'autres  matériaux  que  ceux  que  les  livres  fournissent  : 
les  données  de  la  grande  question  qu'il  traite  ne  peuvent  être 


i98  LIVRES  FRANÇAIS. 

assez  exactes,  et  en  leur  appliquant  une  logique  rigoureuse,  ce 
n'est  pas  à  la  vérité  que  l'on  parvient.  Il  arrivera  fréquemment, 
en  lisant  cet  ouvrage,  que  l'on  s'arrêtera  sur  des  assertions  qui 
paraîtront  hasardées  ou  fausses  ,  que  des  conclusions  seront 
contestées,  que  l'avenir  n'offrira  pns  à  beaucoup  près  au  lec- 
teur les  chances  que  l'auteur  croit  avoir  entrevues,  etc.  :  mais, 
à  la  fin  du  livre,  les  avis  seront  moins  divisés;  et,  si  l'on  n'est 
pas  tout  à- fait  d'accord  ,  on  sera  dans  la  disposition  d'esprit 
qni  prépare  le  rapprochement  des  pensées  et  des  volontés. 
C'est  ainsi  que  se  termine  toute  discussion  franche  et  loyale, 
dont  le  seul  but  est  de  s'éclairer  mutuellement. 

Après  un  sommaire  des  êvénemens,  l'auteur  met  sous  les  yeux 
de  ses  lecteurs  un  coup  cl' œil  général  sur  les  principaux  points 
traités  dans  l'ouvrage.  Ces  points  sont  les  suivans: 

i°  S'il  dépend  de  la  Russie  de  renverser  la  puissance  otto- 
mane dans  le  courant  même  de  cette  année; 

2°  Si  la  possibilité  d'un  tel  résultat  ne  doit  pas  réclamer  une 
attention  plus  sérieuse  de  la  part  des  Anglais,  à  cause  ôes 
conditions  sévères  imposées  dernièrement  à  la  Perse,  et  de 
l'importance  des  pertes  territoriales  auxquelles  cette  nation  a 
été  forcée  de  se  soumettre; 

3°  Si  l'établissement  des  Russes  sur  l'Hellespont  n'expose 
point  les  Anglais  à  perdre  successivement  leurs  possessions  de 
l'Inde,  leur  prépondérance  maritime  et  l'Irlande  même; 

4°  Si  la  France  ne  serait  point,  dans  la  même  supposition, 
réduite  à  des  sacrifices,  qui,  pour  être  moins  douloureux  que 
ceux  de  la  Grande-Bretagne,  anéantiraient  pourtant  son 
commerce  extérieur,  son  importance  politique,  sa  gloire,  son 
avenir; 

5°  Si ,  quoique  les  .moyens  futurs  de  la  Russie  soient  de  na- 
ture à  devenir  plus  tard  à  peu  près  irrésistibles,  elle  n'est  pas, 

dans  les  circonstances  actuelles,  moins  invulnérable  en  réalité 

>«  ' 

qu  en  apparence  ; 

6°  Si ,  toutes  proportions  gardées,  elle  n'est  pas  maintenant 
plus  formidable  pour  la  guerre  offensive  que  pour  la  dé- 
fensive; 

7°  Si  les  invasions  de  Charles  XII  et  de  Napoléon  sont  des 
argumens  décisifs  contre  l'affirmative  de  ces  questions; 

8°  S'il  n'est  plus  au  pouvoir,  soit  de  la  France,  soit  de  l'An- 
gleterre ,  séparément,  d'épuiser  les  ressources  de  la  Russie,  de 
paralyser  ses  opérations,  etc.; 

9°  Si  l'on  peut  supposer  que  la  Russie  puisse  enlever  un  jour 
une  partie  considérable  du  commerce  britannique  dans  l'Alle- 
magne, l'Italie,  etc.; 


SCIENCES  MORALES.  i99 

io°S'il  y  a  quelques  raisons  de  prévoir  un  démembrement 
de  la  Russie; 

1 1°  Si  cette  puissance,  dont  rien  n'arrête  le  développement, 
ne  se  créera  pas  bientôt  des  relations  avec  l'Inde,  si  elle  n'y 
répandra  point  la  haine  des  Anglais,  si  elle  n'occupera  point 
des  positions  pour  faire  avancer  un  corps  d'armée  ,  etc.; 

110  Si  la  dette  publique  de  l'Angleterre  s'est  réellement  ac- 
crue dans  les  proportions  généralement  admises;  si  le  tableau 
des  finances,  tel  qu'on  le  présente  tous  les  ans  au  parlement, 
est  d'une  vérité  absolue,  et  s'il  est  un  obstacle  invincible  à 
l'adoption  des  mesures  que  beaucoup  de  personnes  regardent 
comme  indispensables  pour  la  sûreté  des  intérêts  nationaux. 

Voilà,  certes,  les  matières  d'un  très  gros  volume,  qui  ne  se- 
rait pas  plus  instructif  que  ce  petit  ouvrage,  et  ne  provoque- 
rait pas  plus  utilement  la  méditation.  Citons  quelques  pacages, 
afin  de  donner  au  moins  une  idée  de  la  manière  dont  l'auteur 
discute  les  points  dont  nous  venons  de  faire  l'énumération. 

«  Rien  de  plus  naturel,  sans  doute,  de  la  part  de  la  France, 
que  le  désir  de  mettre  sa  situation  politique  en  harmonie  avec 
sa  grandeur  relative ,  avec  son  influence  intellectuelle  et  ses 
influences  de  toute  nature;  mais  ce  désir,  on  peut  le  regarder 
comme  déjà  satisfait.  Il  est  de  toute  vérité  que,  durant  les  six 
ou  sept  années  qui  viennent  de  s'écouler,  la  France  a  été  privée 
de  la  position  qui  lui  appartient  naturellement  dans  les  con- 
seils internationaux  de  l'Europe.  Le  rôle  de  satellite  de  l'o- 
paque planète  du  nord  fut  celui  que  l'humble  patriotisme  de 
la  dernière  administration  avait  jugé  à  propos  d'adopter.  La 
France ,  affublée  honteusement  par  eux  du  capuchon  de 
Loyola,  rétrograda  rapidement  jusqu'à  la  condition  de  puis- 
sance du  second  ordre ,  et  même  du  troisième ,  sous  la  dépen- 
dance de  la  sainte-alliance;  mais  ce  misérable  esclavage  est 
anéanti,  détruit  dans  son  principe:  on  doit  l'espérer.  Oui, 
Python  est  frappé  de  mort,  et  le  soleil  de  la  liberté  luit  désor- 
mais sur  la  France,  comme  sur  l' Angleterre.  Ces  deux  grands 
peuples  forment  incontestablement  les  deux  associations  hu- 
maines les  plus  civilisées,  les  plus  puissantes  et  les  plus  glo- 
rieuses qui  existent  au  monde.  Il  est  donc  utile  au  monde,  il 
est  nécessaire  que  l'influence  combinée  de  ces  deux  peuples 
prédomine  sur  toute  autre;  et ,  si  leurs  chefs  pouvaient  négli- 
ger ou  abandonner  un  si  juste  ascendant,  une  si  noble  préro- 
gative, ils  compromettraient  ,  ils  trahiraient  les  plus  grands 
intérêts  (pic  l'humanité  ait  peut  être  jamais  vus  entre  les  mains 
des  gouverni  mens,  m 

Il  serait  superflu  de  multiplier  les  citations  d'un  ouvrage 


îoo  LIVRES  FRANÇAIS. 

qu'il  faut  lire  en  entier,  et  le  plus  tôt  possible;  car,  comme  dit 

l'auteur  en  terminant  cette  excellente  dissertation  :  «  Les  évé- 

nemens  marchent je  me  hùte  de  conclure,  en  faisant  des 

vœux  pour  que  l'Angleterre  réunisse  et  dirige  les  forces  de 
l'Europe  contre  la  puissance  de  l'autocrate.  »  Y. 

56.  — *  Réfutation  de  l'histoire  de  France  de  l'abbé  de  Mo:vt- 
gaillard,  publiée  par  M.  Ubanelt  de  Leuse  (  M.  Laurent); 
accompagnée  de  pièces  justificatives  qui  contiennent  une  note 
politique  de  Mirabeau  ,  et  plusieurs  lettres  inédites  de  Louis 
XVIII,  avec  un  fac  simile  de  leur  écriture.  Deuxième  édition. 
Paris,  1828;  Delafovest,  rue  des  Filles-St.-Thomas,  n°  7.  In  8° 
de  xx  —  4g4  pages  ;  prix  ,  7  fr.  5o  c  ,  et  9  fr.  par  la  poste. 

Nous  avons  consacré  un  article  d'analyse  à  la  première  édi- 
tion de  cet  ouvrage  remarquable,  et  nous  nous  proposons  d'en 
consacrer  un  nouveau  à  la  seconde.  Nous  nous  bornerons  donc 
ici  a  l'annoncer,  en  recommandant  cette  réfutation  comme  un 
antidote  salutaire  après  la  lecture  du  volumineux  pamphlet  de 
Montgaillard.  L'auteur  ,  dans  son  avant-propos  ,  répond  aux 
diverses  critiques  qui  lui  ont  été  adressées  ,  et  particulièrement 
à  M.  Alexandre  La:ueth  qui  a  fait  précéder  son  Histoire  de 
l'Assemblée  Constituante  d'un  examen  peut-être  trop  dédai- 
gneux de  quelques  productions  relatives  à  la  révolution  fran- 
çaise. H.  C. 

57.  — *  Histoire  militaire  des  Français  par  campagnes ,  depuis 
le  commencement  de  la  Révolution  jusqu'à  la  fin  du  règne  de 
Napoléon ,  ornée  de  portraits ,  plans  et  cartes.  Guerres  d  Italie  : 
deuxième  partie;  par  X.-B.  Saintike.  Paris,  1828;  Ambroise 
Dupont.  In-12  de  338  pages;  prix,  3  fr.  75  cent. 

Sous  la  forme  d'une  esquisse  élégante,  M-  Saintine  continue 
(voy.  Rev.  Enc.,  t.  xxxu,  page  477)>  dans  ce  second  volume, 
la  description  animée  des  combats  mémorables,  des  faits 
d'armes  glorieux  et  de  toutes  les  scènes  politiques  qui  se  pas- 
sèrent en  Italie  après  que  l'armée  française,  commandée  par 
le  jeune  Bonaparte,  eut  quitté  le  Piémont  pour  descendre  dans 
la  Lombardie.  Rien  ne  peint  mieux  les  résultats  des  marches 
lapides  de  nos  soldats  et  des  manœuvres  audacieuses  de  leur 
chef  que  la  lettre  suivante,  adressée  par  Beaulieu  aigri  et. 
découragé,  au  conseil  aulique  de  Vienne  :  «  Je  vous  avais  de- 
mandé un  général  et,  vous  m'avez  envoyé  Argenteau.  Je  sais 
qu'il  est  grand  seigneur,  et  qu'en  récompense  des  arrêts  que 
je  lui  ai  ordonnés,  on  va  le  faire  feld-maréchal  de  l'Empire. 
.Mais  je  vous  préviens  que  je  n'ai  plus  que  vingt  mille  hommes 
et  que  les  Français  en  ont  soixante  mille,  que  je  fuirai  demain, 
après-demain  ,  tous  les  jours,  jusqu'en  Sibérie,  s'il  prend  en- 


SCIENCES  MORALES.  201 

vie  à  ces  diables  de  m'y  poursuivre.  Mon  âge  me  donne  le  droit 
de  tout  vous  dire:  en  un  mot  dépêchez-vous  de  faire  la  paix 
à  quelque  condition  que  ce  soit.  »  Après  Beaulieu,  Mêlas  n'ap- 
paraît qu'un  instant  sur  la  scène  pour  céder  le  commandement 
de  l'armée  autrichienne  à  Wurmser,  ancien  officier  français, 
né  en  Alsace,  et  digne  d'un  meilleur  sort.  Sa  lutte  avec  Bona- 
parte occupe  une  grande  place  dans  ce  volume,  qui  finit  au 
moment  où  le  vieux  et  brave  général,  malgré  sa  vigueur  et  sa 
persévérance,  est  enfermé  dans  Mantoue  et  réduit  à  faire  saler 
ses  chevaux  pour  nourrir  ses  soldats  affamés.  Une  carte  placée 
à  la  fin  de  ce  livre  facilite  l'intelligence  de  la  narration  et  per- 
met de  suivre  la  marche  respective  des  deux  armées  belligé- 
rantes. Entre  autres  détails  intéressans  et  choisis  avec  discer- 
nement par  l'auteur,  nous  citerons  l'extrait  suivant  d'une  lettre 
de  Bonaparte  au  directoire,  qui,  jaloux  de  ses  succès  et  de  son 
pouvoir  naissant,  voulait  diviser  le  commandement  de  l'armée 
et  l'envoyer  contre  Livourne  et  les  Anglais,  réservant  au  gé- 
néral Kellermann  l'honneur  de  combattre  la  grande  armée  au- 
trichienne :  «  Chacun  a  sa  manière  de  faire  la  guerre  :  le  géné- 
ral Kellermann  a  plus  d'expérience  et  la  fera  mieux  que  moi , 
mais  tous  les  deux  ensemble  nous  la  ferons  fort  mal;  je  ne  puis 
rendre  à  la  patrie  des  services  essentiels  qu'investi  entièrement 
et  absolument  de  votre  confiance.  Je  sens  qu'il  faut,  beaucoup 
de  courage  pour  vous  écrire  cette  lettre;  il  serait  si  facile  de 
m 'accuser  d'ambition  et  d'orgueil....  »  Ad.  G. 

58.  —  Lettre  a  M.  le  rédacteur  du  Globe,  nu  sujet  de  la  pré- 
tendue ambassade  en  Jxussie  de  Charles  de  Talleyrand.  —  «Si?— 
coude  édition ,  augmentée  d'un  post-scriptum  contenant  une  lettre 
inédite  de  Louis  XI II.  Paris,  1828  ;  Fi r min  Didot  père  et  fils  , 
rue  Jacob  ;  et  Kilian  ,  rue  de  Choiseul.  In-8°. 

Le  sujet  de  cette  lettre  est  un  fait  diplomatique  qui  remonte 
au  17e  siècle.  Le  Globe ,  en  rendant  compte,  le  29  mars  der- 
nier, «le  l'ouvrage  allemand  de  M.  YAnNUACEN  von  Ewse,  avait 
fait  mention  de  1  exil  en  Sibérie  d'un  ambassadeur  de  France 
en  Russie  nommé  Charles  de  Talleyrand.  M.  le  prince  A.  La- 
ranoff  ,  jaloux  de  justifier  le  gouvernement  de  son  pays  d'un 
acte  qui  serait  une  violation  du  droit  de*  gens  ,  a  pris  la  plume 
pour  démontrer  que  Charles  de  Talleyrand,  qui  fut  effective- 
ment exilé  en  Sibérie  par  le  tzar  Michel  f'éodorow  itcll  ,  n'était 
chargé  d'aucune  mission  diplomatique  de  la  paît  de  Louis  \  1 1 J , 
et  qu'ainsi  son  exil  n'était  qu'un  acte  judiciaire  1  xercé  par  le 
tzar  sur  un  sujet  du  roi  de  France.  Un  passage  d'Oléarius,  ma! 
interprété  par  Voltaire,  avait  donné  heu  à  cette  erreur,  que 
Lévesque  avait   déjà   relevée.  !\J.   de  Labanoff  accumule  les 


202  LIVRES  FRANÇAIS. 

preuves  à  l'appui  de  son  assertion  :  la  dernière ,  qui  nous 
paraît  concluante,  est  une  lettre  de  Louis  XIII  au  tzar  Michel, 
trouvée  aux  archives  des  affaires  étrangères  à  Moscou,  par 
M.  Juste  de  Noailles,  qui  avait  pris  à  cœur  d'éclaircir  ce  point 
historique. 

5g.  —  Éloge  historique  de  J.  M.  N.  Freteau ,  d.  m.  par  J.  B. 
E.  Priou,  d.  m.  Nantes,  i8a3  ;  Busseuil  jeune.  In- 8°  de  81  pag. 

Ce  discours  ,  prononcé  dans  la  séance  publique  de  la  Société 
Académique  du  département  de  la  Loire-Inférieure ,  le  19  dé- 
cembre 1823,  est  un  hommage  rendu  par  la  reconnaissance  et 
l'amitié  à  un  homme  de  bien  et  de  talent.  J.  M.  N.  Fréteau,  né 
à  Messac  en  1765,  et  mort  à  Nantes  en  1823,  exerça  long- 
tems  l'art  de  guérir  dans  le  département  de  la  Loire-Infé- 
rieure, après  l'avoir  étudié  à  Paris  sous  des  maîtres  habiles  et 
célèbres.  Médecin  distingué,  il  ne  négligea  pourtant  pas  l'étude 
de  la  chirurgie,  dont  la  connaissance  et  la  pratique  peuvent 
être  souvent  utiles  à  tous  les  médecins  ,  mais  qui  sont  indispen- 
sables à  ceux  qui  habitent  dans  les  campagnes  et  loin  des 
grandes  villes.  —  Les  idées  de  M.  Priou  nous  ont  paru  saines 
et  philosophiques ,  son  stvle  clair  et  généralement  correct. 

A.  P. 
Littérature. 

60.  —  Grammaire  de  la  langue  grecque  et  de  ses  différens  dia- 
lectes y  présentée  dans  un  ordre  analytique  et  synoptique;  par 
J.  Gerfaux.  Paris,  1828;  Kilian,  rue  de  Choiseul ,  n°  3. 
In-4°  de  vin  et  96  pages;  prix,  5  fr. 

Voici  un  auteur  de  grammaire  qui  dédaigne  les  sentiers  bat- 
tus de  la  routine;  son  but  priucipal  paraît  avoir  été  de  faciliter 
par  de  nombreux  tableaux  les  moyens  de  saisir  avec  la  vue  et 
de  retenir  par  la  mémoire  des  objets  différens  qui  ont  beau- 
coup de  rapports  mutuels.  On  voit  qu'il  ne  s'agit  pas  ici  de 
l'une  de  ces  grammaires  des  langues  anciennes  où  l'on  ne  trouve 
les  principes  généraux  des  langues  mortes  qu'habillés  à  la  fran- 
çaise, à  l'allemande,  etc.  C'est  daus  la  langue  grecque  elle- 
même  que  l'auteur  a  puisé  les  éclaircissemens,  les  exemples. 
Il  en  résulte  peut  -  être  que  ces  préceptes  ne  peuvent  être  mis 
entre  les  mains  des  enfans  en  bas  âge,  chez  lesquels  la  mémoire 
•st  encore  presque  la  seule  faculté  active  ;  mais  M.  Gerfaux  ne 
paraît  pas  avoir  fait  sa  grammaire  pour  les  très-jeunes  enfans; 
en  revanche  ceux  qui  commencent  L'étude  du  grec  à  l'âge  où  le 
raisonnement  est  déjà  un  peu  formé,  ou  ceux  qui  l'ont  déjà 
étudié  pendant  un  ou  deux  ans,  trouveront  daus  cet  ouvrage  le 
véritable  génie  de  la  langue  grecque  et  la  solution  de  beaucoup 


LITTÉRATURE.  ao3 

de  difficultés  qui  ne  sont  pas  même  abordées  dans  les  autres 
grammaires;  enfin  l'élève  avancé  dans  ses  études  y  rencontrera 
une  érudition  qu'il  chercherait  vainement  ailleurs.  Gt. 

6 1 .  —  *  Cours  d'éloquence  à  l'usage  des  jeunes  gens  qui  se 
destinent  au  barreau  ou  à  la  tribune  nationale  ;  professé  publi- 
quement dans  la  salie  de  la  Société  des  arts  à  Genève,  et  dans 
celle  de  l'Académie  provinciale  à  Lyon;  par  Ch.  Durand,  an- 
cien procureur  du  roi.  Paris,  1828;  Malher  et  Cie.  2  vol.  in-8° 
formant  ensemble  771  pages;  prix,  14  fr. 

Cet  ouvrage  est  un  recueil  de  pensées  sur  l'éloquence  expri- 
mées presque  toujours  éloquemment,  mais  ce  n'est  pas,  ce  ne 
peut  pas  être  un  cours.  L'auteur  nous  dit  lui-même  qu'il  a  re- 
cueilli des  leçons  qu'il  improvisait,  et  dans  lesquelles  il  expo- 
sait aux  auditeurs  des  idées  qui  se  pressaient  dans  son  âme.  Il 
a  écrit  ainsi  de  très-belles  pages,  il  a  même  fait  un  ouvrage  qui 
peut,  qui  doit  être  de  quelque  avantage  pour  la  jeunesse;  mais, 
malgré  le  mépris  qu'il  affecte  pour  les  rhéteurs  et  pour  les  traités 
de  rhétorique,  ces  traités  et  ces  professeurs  ne  sont  pas  moins 
ce  qu'il  y  a  de  plus  utile  pour  celui  qui  veut  apprendre  l'élo- 
quence. De  tous  les  beaux  arts,  l'éloquence  et  la  poésie  sont 
ceux  qui  demandent  les  connaissances  les  plus  variées  et  les  plus 
profondes:  il  est  clair  que,  puisqu'il  n'y  a  pas  un  sujet  que  ne 
puisse  traiter  un  orateur,  il  n'y  a  pas  non  plus  une  science  à  la- 
quelle il  doive  rester  étranger.  Est-ce  une  raison  pour  qu'on 
fasse  entrer  dans  une  rhétorique  ou  dans  une  poétique  toutes 
les  sciences  physiques,  mathématiques,  médicales  ,  religieuses, 
rationnelles,  morales ,  philologiques,  etc.?  Non  saus  doute  : 
un  cours  d'éloquence  deviendrait  une  encyclopédie. 

Qu'a  fait  M.  Durand  ?  l'analyse  de  son  ouvrage  va  nous  le 
montrer.  Le  premier  volume  se  divise  en  quatre  livres  qui 
traitent  :  i°  de  l'éloquence  et  des  orateurs  de  la  Grèce;  20  de 
l'éloquence  romaine;  3°  de  l'éloquence  en  Fiance  avant  Fran- 
çois Ier;  4°  de  l'éloquence  et  de  la  littérature  française  depuis 
ce  prince.  —  Après  cette  histoire  de  l'éloquence,  on  trouve, 
dans  le  second  volume,  quatre  livres  qvii  traitent  successive- 
ment :  i°  de  la  philosophie,  des  passions,  du  matérialisme  et  du 
spiritualisme,  du  christianisme  et  de  la  morale;  i°  du  droit 
naturel,  du  droit  de  vie  et  «le  mort,  et  de  quelques  sortes  de 
gouvememens;  3°  de  la  chronologie,  des  voyages,  du  génie 
du  beau  dans  les  arts  et  les  lettres,  de  l'harmonie,  de  l'inven- 
tion, des  parties  du  discours,  des  styles  el  de  la  poésie;  4°  des 
connaissances  générales  de  l'orateur,  et  en  particulier  des  di- 
verses sortes  d'éloqueuce  ,  de  l'improvisation  et  de  la  diction 
oratoire. 


ao4  LIVRES  FRANÇAIS. 

De  bonne  foi ,  est-ce  là  un  cours  d'éloquence  ?  Toutes  les 
questions  contenues  dans  le  second  volume  sont  incontestable- 
ment fort  intéressantes  ;  mais  avec  quelle  légèreté  ne  sont-elles 
pas  discutées  !  Qu'apprendra  l'orateur  dans  le  petit  nombre 
de  pages  où  l'auteur  répète  quelques  argumens  aussi  vieux  que 
le  monde  contre  le  matérialisme  ? 

M.  Durand  se  prononce  contre  la  peine  de  mort  ;  cl  à  Dieu 
ne  plaise  que  nous  soyons  ici  d'une  opinion  différente  de  la 
sienne  :  mais  lorsque  cette  question  tient  encore  divisés  les 
plus  grands  philosophes  de  ce  siècle,  douze  pages  suffisent- 
elles  pour  la  résoudre  ?  et  l'élève  aura-t-il  fait  beaucoup  lors- 
qu'il aura  lu  les  argumens  d'un  seul  homme  et  les  réponses 
qu'il  fait  aux  argumens  contraires  qu'il  veut  bien  citer  ?  J'en 
dirais  autant  de  la  politique,  de  l'économie  politique,  de  l'his- 
toire et  delà  chronologie,  de  la  physiologie,  des  mathématiques 
et  des  autres  branches  de  nos  connaissances  dont  parle  l'au- 
teur. Chacune  d'elles  demanderait  un  traité  à  part  :  la  réunion 
de  quelques-uns  de  leurs  principes  ne  peut  être  absolument 
d'aucune  utilité.  Si  M.  Durand  voulait  indiquer  les  sciences 
qu'il  est  bon  que  l'orateur  étudie,  leurs  noms  suffisaient,  ou 
il  pouvait  dire  plus  brièvement  encore  qu'il  fallait  les  étudiée 
toutes  (i). 


(i)  L'auteur  de  cet  article  a  long-tems  professé  la  rhétorique. 
Obligé  d'obéir  aux  règlemens  universitaires,  il  donnait  à  faire  à  ses 
élèves  des  discours  qu'il  mettait  le  plus  possible  à  leur  portée;  mais  , 
malgré  l'attention  qu'il  apportait  à  ce  choix,  les  compositions  de  ses 
jeunes  gens  décelaient  toujours,  par  quelques  pétitions  de  principes, 
par  quelque  précepte  de  morale  hasardé,  l'ignorance  où  ils  étaient  de 
toutes  les  sciences  dont  on  aurait  dû  faire  précéder  l'étendue  de  la 
rhétorique.  Il  se  convainquit  alors  par  sa  propre  expérience  de  la  vé- 
rité et  de  la  justesse  de  ces  pensées  de  Marmonlel  {Encyclopédie ,  mot 
Rhétorique):  «Et  c'est  cet  art  inventé,  cultivé,  élevé  clans  la  Grèce  à  un 
si  haut  degré  de  gloire  et  de  puissance,  adopté,  agrandi ,  et,  à  ce  qu'il 
me  semble,  perfectionné  chez  les  Romains;  cet  art  qui  faisait  l'étude 
la  plus  assidue  et  la  plus  sérieuse  des  Périclès,  des  Démosthènes,  les 
plus  sublimes  entretiens  des  Crassus  ,  des  Antoine,  des  Cicéron  et  des 
Brutus  ;  c'est  cet  art  que,  dans  nos  collèges,  nous  croyons  enseigner 
à  des  enfans  de  douze  ans.  Quand  les  rhéteurs  se  pressent  d'initier 
leurs  élèves  dans  les  mystères  de  l'éloquence,  ils  témoignent  qu'eux- 
mêmes  ils  n'en  ont  pas  l'idée  :  la  ibf'toriquc  est,  de  toutes  les  parties 
de  la  littérature,  celle  qui  suppose  le  plus  de  connaissances  et  de 
lumières  dans  celui  qui  l'enseigne,  le  plus  de  discernement  et  d'appli- 
cation dans  celui  qui  l'apprend Non  ,  rhéteurs,   non  , 

ce  n'est  pas  dans  un  âge  où  la  tête  est  vide  ,  où  la  raison  n'est  point 


LITTÉRATURE.  ao5 

Le  seul  moyen  d'étudier  une  science  avec  fruit,  Lien  loin 
d'étendre  son  domaine,  et  de  la  faire  empiéter  sur  les  autres  , 
c'est  au  contraire  de  la  circonscrire  de  manière  à  ce  que  l'es- 
prit en  aperçoive  distinctement  toutes  les  parties  :  sous  ce  rap- 
port, l'auteur  d'un  cours  d'éloquence  n'avait  pas  beaucoup  à 
faire;  le  plan  de  la  science  de  l'orateur  avait  été  depuis  îong- 
tems  tracé  par  ceuxà  qui  l'auteur  donne  trop  volontiers  le  nom 
de  pédans,  et  à  la  tète  desquels  se  placent  cependant  Cicéron 
et  Quintilien. 

Que  si  l'on  veut  étudier  l'éloquence,  non  comme  une  science 
théorique,  mais  comme  un  art,  pour  le  pratiquer,  alors  ce  ne 
sont  plus  des  livres  qu'il  faut,  mais  des  écoles  analogues  à  celles 
où  déclamaient  les  jeunes  gens  d'Athènes  et  de  Rome.  Là  le 
professeur  pourra  également  corriger  les  fautes  de  composi- 
tion ou  de  style,  guider  la  voix  et  la  prononciation,  redres- 
ser les  gestes  vicieux  ,  modérer  les  mouvemeas  excessifs  ,  et 
donner  lui-même  le  précepte  et  l'exemple.  Mais  si,  comme 
semblait  l'indiquer  le  premier  volume,  on  se  borne  à  une 
histoire  de  l'éloquence  ,  alors  qu'une  analyse  plus  soi- 
gneuse, plus  détaillée  nous  fasse  connaître  à  fond  les  orateurs 
de  l'époque  qu'examine  le  professeur  ;  mais  qu'on  ne  lui  donne 
pas  le  nom  de  cours  d'éloquence  qui  n'a  plus  de  sens,  et  ne  peut 
que  nous  induire  en  erreur. 

J'ai  blâmé  jusqu'ici,  car  je  ne  me  suis  encore  occupé  que 
du  plan  qui  m'a  semblé  vicieux,  si  toutefois  l'auteur  s'en  est 
proposé  un  ,  et  de  la  science  qu'il  semble  dédaigner  entière- 
ment. Je  n'aurai  qu'à  louer  en  parlant  du  style  auquel  M.  Du- 
rand a  sacrifié,  sans  se  l'avouer  à  lui-même,  toutes  les  autres 
parties  de  son  livre.  Il  proteste,  dès  les  premières  lignes,  contre 
cet  art  futile  qui  inspire  aux  rhéteurs  des  phrases  cadencées  ; 
mais  le  soin  qu'il  prend  de  disposer  toujours  ses  idées  dans 
l'ordre  le  plus  propre  à  flatter  l'esprit,  de  leur  donner  cons- 
tamment une  forme  agréable  et  pittoresque,  d'arrondir  et  de 


affermie  en  principes  ,  où  les  élémens  de  nos  pensées  ne  sont  pas 
uièiiie  rassemblés ,  où  presque  aucune  de  nos  idées  abstraites  n'est 
distincte  et  complète,  où  les  procédés  de  l'entendement  du  composé 
au  simple,  du  simple  au  composé  ,  ne  sont  encore,  si  j'ose  le  dire, 
nue  le  tâtonnement  de  l'ignorance  et  de  l'incertitude;  <>ù  l'on  n'a 
guère  que  des  notions  vagues  du  juste  ,  de  l'honnête ,  de  l'utile  et  de 

leurs  contraires,  des  droits  de  l'homme  et  de  ses  devoirs ce 

n'est  pas  dans  cet  âge  qu'il  faut  exercer  les  enfans  à  discuter  de  grands 
objets  de  morale  et  de  politique.  » 


ao6  LIVRES  FRANÇAIS. 

cadencer  ses  périodes  ,  indique  assez  chez  lui  le  soin  et  le  dé- 
sir de  plaire  :  il  savait  bien  qu'il  ne  réussirait  pas  saus  cela  ,  et 
son  indignation  factice  contre  les  rhéteurs  n'était  sans  doute  à 
ses  yeux  qu'une  précaution  oratoire  analogue  à  ces  figures  de 
rhétorique  qu'il  propose,  je  pense,  eu  plaisantant,  de  bannir 
du  discours  (  t.  i,  p.  ai 5,  Note). 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  par  le  style  que  M.  Durand  se  dis- 
tingue de  la  foule  des  hommes  qui  ont  écrit  sur  l'art  oratoire. 
L'élévation  des  pensées,  la  tournure  dramatique  des  leçons, 
le  choix  de  quelques-uns  des  exemples  dont  l'auteur  les  embel- 
lit, enfin  la  pureté  et  l'harmonie  de  l'expression ,  voilà  ce  qui 
assure  à  son  ouvrage  l'approbation  de  ses  lecteurs,  comme  il  a 
obtenu  celle  de  ses  auditeurs.  B.  J. 

62.  —  *  Mémoires  ,  Correspondance  et  Opuscules  inédits  de 
Paul-Louis  Courier.  T.  I  et  II.  Paris,  1828;  Sautelet  et  Cie, 
rue  de  Richelieu,  n°  i!\.  2  vol.  in-8°  de  xm-38g  et  /jc-8  p.; 
prix,  14  fr. 

De  tous  les  écrivains  qui  ont  paru  dans  ce  siècle,  Courier 
est  assurément  un  fies  plus  originaux,  des  plus  instruits,  des 
plus  indépendaus.  Il  y  a  peu  d'hommes  qui  aient  eu  un  esprit 
aussi  juste,  et  qui  aient  exposé  leurs  pensées  avec  plus  de 
netteté  et  plus  d'énergie.  Le  succès  que  ses  écrits  ont  obtenu 
a  été  tout-à-fait  étranger  aux  circonstances  au  milieu  desquelles 
il  les  a  publiés.  Rien  ne  le  prouve  mieux  que  le  plaisir  qu'on 
éprouve  encore  à  relire  la  plupart  de  ses  pamphlets.  Ce  qui 
caractérise  surtout  la  plupart  de  ses  écrits,  c'est  un  sentiment 
profond  des  principes  de  la  morale  et  de  la  justice.  Tout  ce  qui 
blessait  en  lui  ce  sentiment  lui  causait  une  irritation  dont  il 
n'était  pas  maître,  et  à  laquelle  il  faut  attribuer  en  grande  partie 
ses  succès  et  ses  malheurs.  Les  écrits  qu'il  publia  sont  trop 
connus  pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en  parler  ici  :  ce  n'est  pas 
d'ailleurs  dans  une  simple  annonce  que  nous  pourrions  en 
donner  une  idée  à  ceux  de  nos  lecteurs  qui  ne  les  auraient  pas 
connus.  Aussi  nous  bornerons-nous  à  parler  des  deux  volumes 
que  viennent  de  publier  pour  la  première  fois  MM.  Sautelet 
et  compagnie.  La  partie  la  plus  considérable  de  ces  deux 
volumes  se  compose  des  lettres  écrites  à  ses  amis  ou  à  Mme  Cou- 
rier depuis  1791  jusqu'en  1824.  On  trouve  dans  ces  lettres  la 
môme  originalité,  la  même  pureté  de  style  et  quelquefois  la 
même  éloquence  que  dans  ses  pamphlets.  Nous  avons  été 
frappé  surtout  des  lettres  écrites  d'Italie,  depuis  1799  jusqu'en 
181  o,  sur  l'invasion  et  l'occupation  de  ce  pays  par  l'armée 
française.  Il  était  difficile  de  décrire  avec  plus  d'énergie  la 
l'apacité  des  conquérans  et  la  bassesse  des  grands  qui  aidaient 


LITTÉRATURE.  207 

à  déchirer  leur  pays  pour  se  jeter  sur  les  lambeaux  que  l'en- 
nemi leur  abandonnait. 

«  Dites  à  ceux  qui  veulent  voir  Rome  qu'ils  se  hâtent,  car 
chaque  jour  le  fer  du  soldat  et  la  serre  des  agens  français 
flétrissent  ses  beautés  naturelles  et  la  dépouillent  de  sa  parure. 
Permis  à  vous,  monsieur,  qui  êtes  accoutumé  au  langage  na- 
turel et  noble  de  l'antiquité,  de  trouver  ces  expressions  trop 
fleuries  ou  même  trop  fardées ,  mais  je  n'en  ai  pas  d'assez  tristes 
pour  vous  peindre  l'état  de  délabrement,  de  misère  et  d'op- 
probre où  est  tombée  cette  pauvre  Rome  que  vous  avez  vue  si 
pompeuse,  et  de  laquelle  à  présent  on  détruit  jusqu'aux  ruines. 
On  s'y  rendait  autrefois,  comme  vous  savez,  de  tous  les  pays 
du  monde.  Combien  d'étrangers,  qui  n'y  étaient  venus  que 
pour  un  hiver,  y  ont  passé  toute  leur  vie!  Maintenant  il  n'y 
reste  que  ceux  qui  n'ont  pu  fuir,  ou  qui,  le  poignard  à  la 
main,  cherchent  encore,  dans  les  haillons  d'un  peuple  mou- 
rant de  faim,  quelque  pièce  échappée  à  tant  d'extorsions  et  de 
rapines...  » 

La  description  que  fait  Courier  de  la  conquête  du  royaume 
deNaples,  en  écrivant  à  Mme***,  est  sur  un  Ion  beaucoup 
moins  grave;  mais  les  vainqueurs  et  les  vaincus  ne  s'y  montrent 
pas  sous  un  point  de  vue  plus  flatteur.  Il  était  difficile  de  faire 
un  tableau  plus  piquant  de  la  lâcheté  des  uns,  et  de  l'impré- 
voyance, de  l'avidité  et  de  la  licence  des  autres.  Si  un  déta- 
chement est  surpris  et  massacré  par  des  paysans  et  des  bandits 
commandés  par  un  sous-diacre,  le  général,  colonel  ou  chef, 
n'importe  de  quel  grade,  qui  a  fait  partir  ce  détachement, 
informé  de  la  déconfiture,  dit  Courier,  s'en  prend  aux  villages 
voisins;  il  y  envoie  un  aide  de  camp  avec  cinq  cents  hommes  : 
on  pille,  on  viole,  on  égorge,  et  ce  qui  échappe  va  grossir  la 
bande  du  sous-diacre.  «Me  demanderez  -  vous  encore,  ma- 
dame, à  quoi  s'occupe  ce  commandant  dans  son  cantonne- 
ment? S'il  est  jeune,  il  cherche  des  filles;  s'il  est  vieux,  il 
amasse  de  l'argent;  souvent  il  prend  de  l'un  et  de  l'autre: 
la  guerre  ne  se  (ait  que  pour  cela.  Mais  jeune  ou  vieux,  bientôt 
la  lièvre  le  saisit:  le  voilà  qui  crève  en  trois  jours  entre  ses 
fdles  et  son  argent.  Quelques-uns  s'en  réjouissenl  ;  personne 
n'est  fâché;  tout  le  monde  en  peu  de  teins  l'oublie,  et  son 
successeur  fait  comme  lui.  » 

Les  tableaux  que  fait  Courier  dans  ses  lettres  de  la  con- 
quête de  l'Italie  ne  ressemblent  guère  à  ceux  qu'en  ont  fait  nos 
poètes,  nos  orateurs  on  même  nos  historiens;  mais  Courier 
était  soldat,  il  était  sur  le  théâtre  de  la  guerre,  il  n'aspirait  à 
faire  sa  cour  à  personne,  et  jugeait  les  événemens  en  philo- 


208  LIVRES  FRANÇAIS. 

sophe  :  à  son  avis,  il  y  avait  plus  de  lâcheté  dans  les  vaincus 
que  d'habileté  ou  de  courage  dans  les  vainqueurs.  «  Ce  royaume 
que  nous  avons  pris,  dit-il,  n'est  pourtant  pas  à  dédaigner  : 
c'est  bien,  je  vous  assure,  la  plus  jolie  conquête  qu'on  puisse 
jamais  faire  en  se  promenant.  J'admire  surtout  la  complai- 
sance de  ceux  qui  nous  le  cèdent  :  s'ils  se  fussent  avisés  de  le 
vouloir  défendre,  nous  l'eussions  bonnement  laissé  là;  nous 
n'étions  pas  venus  pour  faire  violence  à  personne.  Voilà  un 
commandant  de  Gaëte  qui  ne  veut  pas  rendre  sa  place;  eh  bien 
qu'il  la  garde!  Si  Capuue  en  eût  fait  de  même,  nous  serions 
encore  à  la  porte,  sans  pain  ni  canons.  Il  faut  convenir  que 
l'Europe  en  use  maintenant  avec  nous  fort  civilement.  Les 
troupes  en  Allemagne  nous  apportaient  les  armes,  et  les  gou- 
verneurs leurs  clefs,  avec  une  bonté  adorable.  Voilà  ce  qui 
encourage  dans  le  métier  de  conquérant;  sans  cela  on  y  renon- 
cerait. Tant  y  a  que  nous  sommes  au  fin  fond  de  la  botte, 
dans  le  plus  beau  pays  du  monde  et  assez  tranquilles,  n'étaient 
la  fièvre  et  les  insurrections,  car  le  peuple  est  impertinent; 
des  coquins  de  paysans  s'attaquent  aux  vainqueurs  de  l'Europe  ! 
Quand  ils  nous  prennent ,  ils  nous  brûlent-le  plus  doucement 
qu'ils  peuvent.  On  fait  peu  d'attention  à  cela  :  tant  pis  pour 
qui  se  laisse  prendre.  Chacun  espère  s'en  tirer  avec  son  fourgon 
plein  ou  ses  mulets  chargés ,  et  se  moque  de  tout  le  reste.  » 

Cette  collection  de  lettres ,  quoique  peu  volumineuse ,  est 
cependant  très-variée;  on  y  trouve,  au  milieu  d'une  foule  de 
faits  curieux  et  d'anecdotes  piquantes,  des  réflexions  justes  et 
souvent  très-originales  sur  toutes  sortes  de  sujets.  11  est  peu  de 
livres  dont  la  lecture  puisse  inspirer  autant  d'intérêt. 

La  dernière  moitié  du  second  volume  se  compose  d'opus- 
cules dont  nous  nous  bornerons  à  rapporter  les  titres  :  Conver- 
sation chez  la  comtesse  d'Albany,  à  Naples,  le  2  mars  1812  ; 
Conseils  à  un  colonel;  Consolations  à  une  mère;  l'Héritage  en 
Espagne;  Éloge  de  Buffon,  1799;  Périclès,  traduction  libre 
et  abrégée  de  Plutarque;  Ménélas  après  la  fuite  d'Hélène. 

Ch.  Comte. 

63.  —  *  Chansons  inédites  de  M.  P.-J.  dk  Béranger.  Paris, 
1828  ;  Baudouin  frères.  In- 18  de  i32  pages;  prix,  3  fr. 

Sous  le  dernier  ministère ,  un  poète  s'avisa  de  faire  figurer 
dans  ses  vers  un  abbé  Monopolis ,  faible  et  faux,  dur  et  ambi- 
tieux :  un  avocat  général,  qui  certainement  ne  songeait  pas  à 
faire  sa  cour,  prétendit  qu'on  n'était  pas  dupe  de  cette  substi- 
tution desvllabes,  que  le  portrait  était  celui  de  M.  l'évèque 
d'Herrnopolis  et  requit ,  au  nom  de  la  société  alarmée,  le  châ- 
timent de  l'insolent  qui  parlait  ainsi  de  Monseigneur.  L'inler- 


LITTERATURE.  2o9 

prétation  était  toute  du  fait  du  ministère  public;  la  Cour  ne 
pensa  point  que  Sa  Grandeur  fût  en  cause,  quand  on  attaquait 
l'hypocrisie,  et  bien  éloignée  de  la  reconnaître  dans  M.  Mono- 
polis,  elle  renvoya  le  prévenu  absous. 

Des  yeux  d'une  clairvoyance  malencontreuse  ont  cherché 
dans  les  nouvelles  chansons  de  Béranger  des  allusions  à  une 
tuute  autre  maison  que  celle  de  M.  Frayssinous  :  iis  ont  décou- 
vert qu'une  vaste  conspiration  se  traînait  sur  les  airs  de  ma- 
dame Grégoire  et  du  beau  Tristan;  ils  ont  saisi  les  allusions 
qui  constituent  le  corps  du  délit;  on  va  ,  dit-on,  les  déférer  à. 
la  justice.  Comme  amis  des  convenances,  nous  souhaitons  qu'il 
n'en  soit  rien  ;  et  si  nous  étions  moins  rassurés  par  la  sagesse 
des  tribunaux,  nous  le  réclamerions,  comme  citovens.  Com- 
ment en  effet  comprendre  des  juges  qui  ,  malgré  le  tôt  capita , 
tôt  sensus ,  motiveraient  des  condamnations  sur  des  interpré- 
tations d'allégories?  Chassés  de  la  métaphore,  les  auteurs  se 
réfugieraient  dans  la  charade  ,  lelogogrvplie,  le  rébus  :  ii  fau- 
drait, pour  être  conséquente  avec  elle-même,  que  la  magis- 
trature les  y  suivît,  sur  la  plainte  de  tout  esprit  de  travers  qui 
se  croirait  bien  ou  mal  désigné.  Que  deviendrait  la  liberté  d'é- 
crire, si  les  auteurs,  à  la  merci  du  plus  ou  moins  de  pénétra- 
tion, de  justesse  d'esprit  du  magistrat ,  étaient  jugés,  non  sur 
ce  qu'ils  auraient  dit ,  mais  sur  des  intentions  qu'on  leur  prê- 
terait? Béranger,  qui  sert  si  bien  la  liberté  par  ses  chants  ,  est 
sans  doute  tout  prêt  à  la  servir  aussi  par  ses  privations;  mais 
la  cause  à  laquelle  il  s'est  voué  ne  réclame  point  aujourd'hui 
qu'il  imite  le  beau  trait  de  Turlupin  (i)  ;  elle  a  au  contraire  be- 
soin, pour  empêcher  la  jurisprudence  de  s'égarer,  qu'il  continue 
à  chanter  au  grand  air. 

Les  allusions  de  notre  poëte  sont  du  domaine  de  la  critique, 
et  non  pas  de  celui  de  la  justice  ;  tant  qu'elles  seront  menacées 
par  la  seconde,  il  sera  interdit  à  la  première  d'en  dire  son  sen- 
timent. Si  d'une  question  de  convenances  littéraires  on  fait 
une  question  de  politique  et  de  jurisprudence  criminelle,  c'est 

(i) —  Chante  au  peuple  des  dimanches 
Les  vainqueurs  pour  dix  écus. 
—  Moi ,  déshonorer  mes  planches  ! 
Non  ,  dit-il ,  gloire  aux  vaincus  ! 
- — En  prison  suis-nous  donc  vite. 
Je  vous  suis,  monsieur  de  Cris  pin. 
Qu'on  imite,  imite,  imite 
Ce  beau  trait  de  Turlupin. 

[Chansons  inédites,  p.  fit .} 
T.    XI..   —  Octobre   i8?.S.  ?/ç 


2io  LIVRES  FRANÇAIS. 

sur  ce  terrain  qu'il  faut  la  traiter,  et  les  argumens  ne  manque- 
ront pas  pour  tracer  devant  l'autorité  la  limite  de  ses  attribu- 
tions. Désirant  de  nous  renfermer  dans  les  considérations  lit- 
téraires, nous  n'en  aborderons  point  ici  d'une  autre  nature, 
et  nous  nous  bornerons  à  une  réflexion  générale.  Des  allusions 
sont  exactes  ou  ne  le  sont  pas.  Dans  ce  dernier  cas  elles  sont 
insignifiantes:  si  un  poète  donnait,  par  métaphore,  Henri  IV 
pour  un  poltron,  ou  Louis  XV  pour  un  hypocrite,  personne 
ne  le  comprendrait.  Si  au  contraire ,  l'allusion  est  saisie  par 
tout  le  monde,  à  commencer  par  ceux  qui  la  condamnent ,  il  y 
a  apparence  que  le  vice,  le  défaut  qu'elle  attaque  est  réel  :  c'est 
alors  un  mauvais  office  que  de  la  relever;  et  nous  comprenons 
mal  à  quel  titre  de  dangereux  amis  exigeraient  un  respect  ser- 
vile  pour  des  faiblesses  dont  la  plus  part  du  teins  les  princes 
ont  à  souffrir  en  même  tems  que  le  peuple.  Titus,  qu'il  est 
permis  de  citer  aux  princes,  croyait  sa  gloire  intéressée  à  dé- 
daigner la  calommie  ;  et  si ,  disait-il,  ceux  qui  parlent  mal  de 
moi  ont  raison,  ils  me  rendent  service  en  m'obligeant  à  me 
surveiller  moi-même,  en  m'indiquant  ce  que  je  dois  corriger 
en  moi. 

Les  chansons  inédites  sont  au  nombre  de  trente-quatre  ; 
toutes  ne  sont  pas  des  chefs-d'œuvre;  mais  on  ne  peut,  dans 
plusieurs  d'entre  elles,  méconnaître  un  talent  qui  grandit  ;  on 
n'y  trouve  plus  de  ces  obscurités,  de  ces  tournans  brusques, 
si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi ,  qui  déparent  quelquefois  les  cou- 
plets de  notre  chansonnier  national  :  l'expression  est  ici  tou- 
jours étincelante  de  justesse  et  de  poésie  ;  la  vivacité  des  images 
éclaire  l'esprit  en  même  tems  qu'elle  le  frappe  :  Béranger  n'a 
jamais  mieux  justifié  ce  titre  de  poète  du  peuple,  auquel  il  at- 
tache avec  raison  plus  de  prix  qu'à  celui  de  poëte  lauré'i:. 
Quoi  qu'on  en  ait  dit ,  l'expression  métaphorique,  qui  lui  vient 
avec  tant  de  bonheur  ,  n'empêchera  peint  le  peuple  de  le  com- 
prendre ;  ceux  qui  ont  prétendu  le  contraire  n'avaient  jamais 
entendu  une  conversation  de  corps  de  garde  on  de  bivouac. 

En  commençant  cet  article,  notre  intention  était  de  citer 
beaucoup.  On  n'a  rien  lait  qui  surpasse  en  grâce,  en  mollesse, 
le  Grenier  et  Encore  des  Amours  ;  F  Echelle  de  Jacob  pétille  de 
verve  satirique,  et  l'on  se  sent  heureux  d'être  le  compatriote 
de  l'auteur  de  fFaterloo  et  du  Tombeau  de  Manuel...  Manuel, 
dont  la  France  ne  se  souvint  plus  quand  elle  sembla  s'oublier 
elle-même,  qui  fut  plus  grand  par  son  courage  et  son  carac- 
tère  que  par  son  éloquence,  (pie  ceux  qui  le  virent  de  près 
trouveront  toujours  supérieur  à  sa  réputation. 

On  commencera  peut-être  le  volume  par  les  chansons  dont 


LITTÉRATURE.  îii 

nous  venons  d'indiquer  les  titres  ;  on  ne  le  laissera  qu'après 
l'avoir  épuisé.  J.  .1.  B. 

64.  —  * Alinanach  des  Dames,  pour  l'an  182g.  Paris  (1828); 
Treuttel  et  Wùrtz.  In-18  de  240  pages,  orné  d'un  joli  fron- 
tispice et  de  8  gravures ,  avec  Notices;  prix,  !»  fr.  broché. 

Ce  volume  renferme  104  pièces  de  vers,  partagées  entre 
divers  genres  de  poésie,  parmi  lesquels  V élégie  domine,  et  une 
Nouvelle  en  prose,  intitulée  Y  Heure  fatale.  LSoixante-huit  au- 
teurs ont  été  mis  à  contribution.  Il  a  fallu  aller  au-devant  de 
quelques-uns  d'entre  eux  qui  ne  pouvaient  venir  en  personne 
disputer  la  palme  dans  ce  concours  littéraire  :  tels  sont  Go- 
deau,  Fuzelier,  La  Monnoye,  Lamotte,  Panard  et  J.-B. 
Rousseau.  Nous  sommes  bien  éloignés  de  blâmer  les  éditeurs 
de  ces  sortes  de  recueils  poétiques  d'avoir  quelquefois  recours 
à  d'anciens  noms  consacrés  sur  notre  Parnasse;  leurs  œuvres, 
mises  en  regard  des  productions  modernes ,  peuvent  fournir 
un  sujet  d'étude  et  de  comparaison  où  le  bon  goût  ne  peut 
avoir  qu'à  gagner.  Mais  il  faut  user  de  ce  droit  avec  discré- 
tion,  et  choisir,  autant  que  cela  est  possible,  des  pièces  qui 
ne  soient  pas  trop  connues,  et  qu'il  y  ait  quelque  mérite  à  sa- 
voir tirer  de  l'oubli.  Nous  ne  croyons  pas  que  la  Moralité  de 
La  Monnoye,  la  Remarque  de  Panard,  Demain,  par  Fuzelier, 
le  Quatrain  de  Godeau ,  ni  même  la  Fièvre  d'amour,  de  J.-B. 
Rousseau  ,  méritassent  beaucoup  l'honneur  qu'on  leur  a  fait. 
Quant  à  l'énigme  de  ce  dernier  sur  le  mot  portrait,  et  à  la  fable 
de  Lamotte  intitulée  les  Grenouilles  et  les  Enfans,  on  peut 
les  donner  comme  des  modèles  dans  leur  genre;  mais  trop  de 
lecteurs  les  connaissent. 

A  côté  de  ces  deux  dernières  pièces ,  et  comme  dignes  de 
leur  être  comparées,  nous  placerons  V Erreur,  par  M.  Boucher 
dePerthes;  une  ode  imitée  d'Horace,  par  feuBARisEAu;  une 
traduction  libre  du  fameux  Sonnet  de  Filicaïa,  sur  l'Italie, 
par  M.  M.  A.  Jullien,  de  Paris;  uucC/ianson,  par  M.  Levasseur  ; 
une  ode  de  feu  Loyson  ,  intitulée  le  Jeune  Poète  au  lit  de  mort, 
et  une  épigramme  de  M.  Andrieux,  trop  connue  pour  qu'on 
ne  s'étonne  pas  de  la  voir  figurer  sans  nom  d'auteur  à  la  p.  90, 
lorsqu'elle  est  dans  le  recueil  de  ses  œuvres  (1),  et  mieux  en- 
core dans  la  mémoire  de  tous  les  gens  de  goût.  Nous  avons 
remarqué  aussi  des  fragmens  inédits  d'un  poème  sur  la  pein- 
ture, par  feu  Girodet,  dont  on  nous  fait  espérer  la  prochaine 
publication  (2). 


(1)  Tome  vi,  pag.  3<>  de  l'édition  in-18. 

(a)  Les  Œuvres  pou  h  urnes  ,  littéraires   et  didactiques  de  Girodet- 

14. 


21a  LIVRES  FRANÇAIS. 

Ce  dernier  nom  nous  amène  tout  naturellement  à  parler  des 
gravures,  qui  sont  un  des  principaux  titres  de  V Almanach  des 
Dames  à  cette  ancienne  réputation  qu'il  mérite  de  conserver. 
Celles  qui  représentent  la  Corinne  de  Gérard,  une  Scène  de 
l'Inquisition ,  par  le  comte  de  Forbitv,  le  Retour  au  Village  de 
M.  Destouches,  et  deux  paysages  de  Meyer,  le  Printems  et 
Y  Automne ,  ainsi  que  la  vignette  du  titre,  nous  paraissent  très- 
satisfaisantes.  Deux  portraits,  l'un  de  Mn,e  Guizot,  l'autre  de 
Mœe  Périé - Candeille ,  complètent,  avec  la  Dame  blanche,  de 
M.  Roqueplan  ,  le  nombre  des  gravures  annoncées  en  tète 
de  notre  article.  Cette  dernière  gravure,  qui  ne  le  cède  point 
en  mérite  aux  autres  du  même  auteur(M.  Delvaux),  rappelle  un 
tableau  sur  lequel  l'attention  publique  s'est  fixée  au  salon  de 
1827,  et  qui  a,  comme  le  dit  fort  bien  la  Notice,  «  tout  le  va- 
poreux que  réclame  cette  scène  romantique.»  Quant  à  nous, 
s'il  nous  est  permis  de  dire  notre  opinion  sur  l'effet  et  la  coin- 
position  de  ce  tableau,  nous  croyons  que  ce  chevalier  à  l'air 
effaré,  un  pied  chaussé  et  l'autre  nu,  l'épée  à  la  main  devant 
une  femme  dont  il  est  séparé  par  un  large  ruisseau,  est,  en 
peinture,  de  la  même  école  qu'est  en  poésie  le  Sylphe  de 
M.  Victor  Hugo  ,  que  nous  retrouvons  dans  Y  Almanach  des 
Dames  pour  1829,  et  où  nous  remarquons  cette  strophe  au 
moins  singulière  : 

Ce  soir  un  couple  heureux  ,  d'une  voix  solennelle  , 
Parlait  tout  bas  d'amour  et  de  flamme  éternelle. 
J'entendais  fout  ;  près  d'eux  je  m'étais  arrêté. 
Ils  ont  dans  un  baiser  pris  le  bout  de  mon  aile  , 
El  la  nuit  est  venue  avant  ma  liberté. 

Si  l'école  romantique  affecte  souvent  un  naturel  qui  est  voisin 
du  trivial,  elle  tombe  quelquefois  aussi,  comme  on  le  voit, 
dans  le  défaut  contraire,  qu'elle  reproche  avec  raison  aux 
partisans  exagérés  des  Dorât  et  des  Desmoustiers.  E.  Héreau. 

65.  —  La  Cotte  rouge ,  ou  l'insurrection  de  1G2G;  histoire 
dauphinoise  du  xvne  siècle,  précédée  d'une  notice  sur  le  châ- 
teau de  Fizille ;  par  A.  Barginet,  de  Grenoble.  Paris,  1828; 
Marne  et  Dclaunay- Vallée.  4  vol.  in- 12  de  208  ,  229,  237  et 
240  pages;  prix,  12  fr. 

Plus  je  lis  les  imitateurs  de  Walter  Scotî,  plus  je  sens 
croître  mon  admiration  pour  cet  homme  de  génie.  Certes, 
M.  Barginet  peut  prétendre  à  un  rang  distingué  parmi  les  écri- 


Trioson, précédées  d'une  iVo/zcr  sur  ce  peintre  célèbre,  par  M.  P.  A.  Cou- 
pin  ,  formeront  a  vol.  grand  in-8°,  avec  gravures. 


LITTÉRATURE.  21 3 

vains  qui  suivent  ses  traces.  A  une  connaissance  approfondie 
de  nos  anciennes  mœurs,  ii  joint  une  conception  vive,  un 
esprit  éclairé  et  observateur,  un  style  généralement  pur  et 
élégant,  quelquefois  énergique  ou  original;  et  pourtant,  mal- 
gré ces  qualités,  dont  la  réunion  est  déjà  si  rare,  combien, 
dans  son  roman  de  la  Cotte  rouge,  il  est  resté  au-dessous  du 
romancier  écossais!  Habile  à  reproduire,  dans  la  peinture  des 
caractères  et  dans  les  détails  de  mœurs,  la  touche  spirituelle  et 
légère  de  Walter  Scott,  qu'il  imite  même  quelquefois  de  trop 
près,  il  n'a  malheureusement  pas  su  lui  dérober  cet  artifice 
ingénieux  de  la  composition  qui  fait  marcher  les  héros  d'em- 
barras en  embarras,  et  le  lecteur  de  surprise  en  surprise.  Dans 
les  trois  premiers  volumes  de  la  Cotte  rouge ,  nous  voyons  les 
protestans  se  préparer  à  faire  le  siège  du  château  de  Lcsdi- 
guières.  Pendant  tout  ce  tems,  les  personnages  pour  lesquels 
l'auteur  veut  nous  faire  prendre  parti  ne  se  trouvent  dans 
aucune  de  ces  situations  périlleuses  et  critiques  qui  excitent 
vivement  la  curiosité  et  déterminent  l'intérêt.  Les  catholiques 
sont  placés,  pour  ainsi  dire,  derrière  le  rideau;  et  les  persécu- 
tions qui  motivent  la  révolte  des  protestans  n'étant  pas  mises 
en  action,  ceux-ci  ont  le  désavantage  de  paraître  agresseurs. 
Enfin ,  dès  que  le  lecteur  a  fait  connaissance  avec  le  personnage 
du  connétable,  tracé  du  crayon  le  plus  vigoureux,  les  autres 
caractères  sont  effacés,  et  la  défaite  des  assaillans  est  prévue. 
S'il  nous  était  possible  d'entrer  ici  dans  quelques  détails,  nous 
trouverions  a  nous  dédommager  de  ces  critiques  par  de  nom- 
breux éloges.  Le  roman  historique  est  d'ailleurs  un  genre  dont 
l'apparente  facilité  cache  d'innombrables  écueils.  Combiner  le 
tableau  des  mœurs  et  des  événemens  d'une  époque  avec  le  dé- 
veloppement de  cet  intérêt  romanesque  qui  donne  la  vie  aux 
ouvrages  de  cette  nature ,  c'est  un  problème  des  plus  compli- 
qués. Nous  ne  doutons  pas,  d'après  le  talent  dont  M.  Barginet 
a  fait  preuve  dans  la  Cotte  rouge ,  qu'il  ne  soit  appelé  à  le  ré- 
soudre un  jour  avec  un  plein  succès.  Cn. 

66.  —  Le  Maçon,  mœurs  populaires,  par  Micliel  Ravmond; 
avec  cette  épigraphe  :  «  Mais  oit  commence  le  peuple?  N'y  a-t-il 
jj/ts  du  peuple  dans  toutes  les  classes?  »  Boiste.  Paris,  1828; 
Ambroise  Dupont.  4  vol.  in- 12,  formant  ensemble  890  pages; 
prix ,  12  fr. 

Ce  roman  a-t-il  un  but  moral?  L'auteur  a-t-il  voulu  offrir 
quelques  leçons  au  peuple  dont  il  peint  les  mœurs?  Nous 
serions  fort  embarrassés  de  décider  cette  question;  car,  à  torl 
ou  à  raison,  M.  Raymond,  contrairement  a  l'usage  des  auteurs 
en  gênerai,  et  m 'nie  de   la  plupart  des  romanciers,  s'est  dis- 


ai 4  LIVRES  FRANÇAIS. 

pensé  d'écrire  une  préface  qui  aurait  mis  à  l'aise  les  lecteur» 
et  les  critiques  en  leur  expliquant  la  destination  de  son  livre. 
S'il  n'a  eu  d'autre  projet  que  de  tracer  une  peinture  îiclèle  et 
intéressante  des  mœurs  populaires,  nous  ne  craignons  pas  de 
dire  qu'il  a  réussi.  Mais  ses  tableaux  seraient  déplacés  dans 
une  bibliothèque  populaire  :  les  couleurs  en  sont  trop  recher- 
chées; la  morale  n'en  est  pas  assez  simple.  Le  principal  person- 
nage est  un  maçon,  Gauttier,  qui  se  marie  avec  une  femme 
selon  son  cœur,  avant  d'avoir  acquis  par  l'âge  et  le  travail  la 
maturité  d'expérience  et  les  habitudes  d'ordre  nécessaires  pour 
assurer  son  bonheur  et  celui  de  l'être  faible  qu'il  appelle  à 
partager  son  sort.  Entraîné  par  de  détestables  exemples  et  de 
funestes  conseils,  Gauttier  s'abandonne  à  l'oisiveté  et  aux  vices 
qu'elle  engendre;  il  néglige  ses  enfans  et  cette  .Suzanne  qu'il  a 
tant  aimée ,  mais  dont  les  tendres  exhortations  ne  peuvent 
plus  lutter  contre  l'influence  terrible  qu'exerce  sur  lui  son 
mauvais  génie,  le  maçon  Leroux,  coureur  de  cabarets  et  de 
maisons  de  jeu.  De  faiblesse  en  faiblesse,  de  chute  en  chute, 
Gauttier  tombe  dans  un  conciliabule  de  brigands,  quicherchent 
à  le  rendre  complice  d'un  vol  de  nuit.  Le  dénoùment  de  cette 
cruelle  histoire  a  lieu  devant  la  Cour  d'assises  et  sur  la  place 
de  Grève  :  Leroux  meurt  sur  Péchafaud;  Suzanne  est  engloutie, 
avec  ses  deux  enfans,  dans  les  eaux  glacées  de  la  Seine  ;  et 
Gauttier  reste  sur  la  terre  avec  ses  remords  et  son  désespoir, 
triste  victime  de  la  faiblesse  de  son  caractère. 

Est-ce  dans  l'intérêt  de  la  morale  qu'on  s'attache  si  souvent 
aujourd'hui  à  réveiller  des  émotions  aussi  poignantes,  des 
sentimens  aussi  pénibles  que  ceux  dont  cet  ouvrage  pénétrera 
tous  ses  lecteurs?  Nous  pourrions  citer  plus  d'un  auteur  de 
drames  ou  de  romans  qui  a  manqué  de  frapper  juste,  par  cela 
même  qu'il  a  voulu  frapper  trop  fort.  En  chargeant  la  peinture 
du  vice,  en  choisissant  tout  exprès  dans  ses  annales  les  évé- 
nemens  les  plus  extraordinaires,  les  scènes  les  plus  sinistres 
et  les  plus  déchirantes,  ne  doit-on  pas  craindre  de  réveiller  la 
pitié  en  faveur  des  malheureuses  victimes  des  penchans  cou- 
pables, bien  plutôt  que  la  crainte  même  de  leurs  fatales  consé- 
quences? Ceux  à  qui  ces  prétendues  leçons  étaient  desti- 
nées, rassurés  par  1  invraisemblance  des  détails,  poursuivent 
avec  insouciance  la  route  au  terme  de  laquelle  ils  trouveront 
le  précipice.  M.  Raymond  appartient  à  cette  école  moderne 
de  moralistes  qui  nous  semblent  avoir  mal  compris  leur  mis- 
sion. D'un  autre  côté,  si  nous  nous  bornons  à  considérer  la 
partie  littéraire  de  son  ouvrage  ,  nous  aurons  encore  à  lui 
reprocher  de  l'embarras  clans  l'intrigue,  qui  n'est  ni  assez  ra- 


LITTÉRATURE.  i ,  5 

pide  ni  assez  claire,  beaucoup  de  prétention  dans  le  style  et 
surtout  l'abus  du  genre  descriptif.  Mais  on  se  console  facile- 
ment de  ces  défauts;  car  les  caractères  sont  vrais,  quoique 
copiés  souvent  sur  une  nature  assez  triviale;  le  récit  ne  manque 
ni  de  chaleur  ni  d'intérêt,  et  les  descriptions  sont  empreintes 
d'un  coloris  qui  unit  la  fraîcheur  à  la  fidélité.  a. 

67.  —  *  Promenades  d'un  solitaire,  par  Ch.  d'OuTRKFONT. 
Paris,  1828;  Firmin  Didot.  In-S°  de  2U'J  payes;  prix,  3  fr. 

M.  Ch.  d'Outrepont  peut  tenir  le  milieu  entre  les  deux  classes 
de  moralistes  que  nous  avons  distinguées,  en  rendant  compte 
des  Aventures  d'un  promeneur  (  voy.  Rev.  Eric.  ,  t.  xxxix  , 
p.  4^4) ,  c'est-à-dire  entre  ceux  qui  s'attachent  à  l'étude  de  la 
morale  spéculative  et  ceux  qui  se  bornent  à  tracer  des  tableaux 
de  mœurs.  Il  y  a  entre  M.  Saint-Prospcr  et  lui  cette  différence 
qui  devait  naturellement  résulter  du  titre  que  chacun  d'eux  a 
choisi  pour  son  ouvrage  :  les  Aventures  d'un  promeneur  pro- 
mettent des  récits  animés,  des  tableaux,  une  action  enfin;  des 
pensées,  des  réflexions  doivent  seules  être  le  résultat  des  Pro- 
menades d'un  solitaire.  Mais  ces  pensées,  ces  réilexions  peu- 
vent être  variées  à  l'infini,  peuvent  s'exercer  sur  mille  sujets, 
et  offrir  une  lecture  attachante.  Tel  est  le  livre  de  M.  Ch. 
d'Outrepont.  C'est  un  ami  complaisant  et  instruit  qui  nous 
entretient  de  morale,  de  philosophie,  d'histoire,  de  littérature, 
de  beaux- arts,  avec  beaucoup  de  goût  et  d'esprit,  et  qu'on  ne 
se  lasse  pas  d'entendre. 

On  trouve  en  effet  de  tout  dans  les  Promenades  d'un  solitaire; 
chacun  des  chapitres  de  cet  ouvrage,  ou  plutôt  chaque  frag- 
ment dont  il  se  compose,  porte  un  titre  piquant  et  fait  pour 
exciter  la  curiosité;  chacun  peut  être  lu  isolément.  On  peut 
ouvrir  le  livre  où  l'on  veut;  on  est  assuré  d'y  rencontrer  par- 
tout des  preuves  d'instruction,  de  conscience  et  debon  goût.  Plu 
sieurs  de  ces  chapitres  sont  tout  en  aphorismes  ou  en  pensées  - 
tels  sont  les  XIIe  delà  première  partie  et  XXXIVe  de  la  seconde; 
Nous  en  citerons  quelques-unes,  que  nous  avons  trouvée, 
disséminées  dans  les  autres  chapitres,  pour  donner  une  idés 
delà  manière  de  l'auteur,  (p.  -it.)  «Le  bonheur  est  une  fletic 
délicate  qui  se  flétrit  au  grand  jour.  » — (p.  5i)«  hesjlatteurs  nr 
nous  apprennent  rien  de  nouveau;  ils  nous  disent  ce  que  noue 
nous  disons  tOUS  les  jouis  ,  et  voilà  pourquoi  nous  les  aimons,  s 
— (  p.  6a  )  >;  Il  est  singulier;  que  plusieurs  hommes  d  État  croien» 
montrer  de  la  profondeur  en  affectant  beaucoup  de  méprist 
pour  la  moi  aie  des  honnêtes  gens.  Ces  politiques  sublimes  ne 
savent  pas  que  les  voleurs  de  grands  chemins  pensent  comme 

eux.»  —  (p.  lofii  .(Miami  on  connaît  les  hommes,  il  faut  être 


ai6  LIVRES  FRANÇAIS, 

dévoré  d'une  bien  grande  ambition  pour  vouloir  être  leur 
maître.  »  —  (p.  204)  «  Les  meilleures  institutions  ne  sont  rien ,  si 
les  mœurs  publiques  ne  les  soutiennent  pas.  »  —  (p.  26 5)  «  Les 
hommes  qui  ne  veulent  qu'être  libres  ne  sont  jamais  des  ins- 
trumens  de  tyrannie.  » 

Parmi  les  chapitres  que  nous  avons  remarqués  plus  spéciale- 
ment, il  en  est  plusieurs  où  une  fine  ironie  se  mêle  aux  pré- 
ceptes de  la  sagesse;  tels  sont  le  XIe  du  livre  premier,  qui  est 
intitulé  :  Malheur  à  qui  s'éclaire!  et  le  XXIXe  du  livre  deuxième, 
qui  a  pour  titre  :  Tous  ces  gens-là  étaient philosophes y  et  dans 
lequel  l'auteur  fait  une  longue  et  triste  énumération  de  tous  les 
ennemis  de  la  philosophie,  qui  ont  été  les  fléaux  de  leur  tems  et 
de  l'humanité.  Nous  recommandons  aussi  aux  lecteurs  le  cha- 
pitre XVI  du  livre  premier,  dont  le  sujet  est  la  disproportion 
des  peines  avec  les  délits,  et  qui  a  pour  titre  :  Un  peu  d'hu- 
manité  pour  l'amour  de  Dieu  et  des  hommes.  Le  chapitre  XX 
contient  des  réflexions  fort  justes  et  fort  sages  sur  la  doctrine 
des  matérialistes.  Le  XXIVe,  qui  a  pour  titre  :  Mauvais  livre 
qui  a  été  bon,  est  très- piquant.  C'est  l'histoire  d'un  honnête 
paysan  qui,  en  181 5,  avait  mis  entre  les  mains  de  son  fils  le 
Catéchisme  à  l'usage  de  toutes  les  églises  de  V empire  français ,  et 
«jui  ne  pouvait  se  persuader  qu'un  livre  approuvé  par  l'arche- 
vêque de  Paris,  et  même  par  le  pape  de  Rome ,  put  jamais  être 
mauvais.  Le  chapitre  XXXIVe,  sous  le  titre  d  Esquisse ,  ren- 
ferme beaucoup  de  choses  en  peu  de  mots.  Le  chapitre  L 
contient  la  réfutation  de  plusieurs  pensées  de  Pascal  ;  et  malgré 
l'autorité  de  cet  écrivain  si  justement  célèbre ,  l'auteur  moderne 
nous  semble  avoir  raison  contre  lui.  Dans  le  chapitre  LU, 
M.  d'Outrepont  établit  que  l'homme  a  de  tout  tems  été  sociable. 
»  J'aimerais  autant,  dit-il  à  l'occasion  de  ceux  qui  ont  avancé 
une  opinion  contraire,  qu'on  me  demandât  où,  quand  et  pour- 
quoi commença  la  société  des  abeilles.»  Le  chapitre  suivant 
offre  des  réflexions  fort  justes  sur  l'instinct  des  animaux.  Le 
chapitre  VI  du  livre  deuxième  a  pour  titre  le  Ballet  original. 
Voici  ce  que  c'est  que  ce  ballet,  dont  parle  Voltaire  (t.  xlvii, 
p.  28g,  édit.  de  Beaumarchais):  «Le  pouvoir  despotique  et 
l'état  républicain  furent  représentés  à  Londres,  en  1709,  par 
une  danse  tout-à-fait  galante.  On  voyait  d'abord  un  roi  qui, 
après  un  entrechat,  donnait  un  grand  coup  de  pied  dans  le 
derrière  à  son  premier  ministre;  celui-ci  le  rendait  à  un  second, 
le  second  à  un  troisième,  et  enfin  celui  qui  recevait  le  dernier 
coup  figurait  le  gros  de  la  nation,  qui  ne  le  rendait  à  personne  : 
le  tout  se  faisait  en  cadence.  Le  gouvernement  républicain 
était  figuré  par  une  danse  ronde,  où  chacun  donnait  et  rece- 


LITTÉRATURE.  ai  7 

vait  également.  »  M.  Charles  d'Outrepont  ajoute  à  la  descrip- 
tion de  ce  ballet  vraiment  original  :  «  On  sait  que  quelques  élèves 
de  Terpsichore  ont  voulu  nationaliser  parmi  nous  cette  der- 
nière figure;  mais  il  ne  leur  a  pas  été  possible  de  nous  l'ap- 
prendre, quoiqu'elle  soit  très-simple  :  nous  sommes  si  pétulans 
et  nous  avons  tous  une  si  bonne  opinion  de  nous-mêmes  que 
chacun  a  voulu  y  mettre  du  sien  ;  il  en  est  résulté  la  danse  la 
plus  embrouillée  que  l'on  ait  jamais  vue  dans  aucun  bal.  » 

Les  lecteurs  ont  pu  prendre  par  nos  citations  une  idée  suf- 
fisante de  la  manière  et  du  style  de  l'auteur.  Ajoutons  que 
plusieurs  de  ses  chapitres  renferment  des  discussions  littéraires 
du  plus  grand  intérêt,  et  qui  témoignent  d'un  goût  qui  devient 
malheureusement  de  plus  en  plus  rare  de  nos  jours.  Tel  est 
l'éloge  qu'il  fait  de  VHeloïse  et  de  Y  Emile  (p.  9  et  p.  i65  )  ;  tels 
sont  les  chapitres  XLLXLII,  XLIII,  XL1V  et  XLV  du  livre 
premier,  et  le  XLIIe  du  livre  deuxième,  consacré  à  l'examen  du 
génie  de  Shakspeare  et  de  Gœthe.  Vengeant  un  critique  esti- 
mable (M.  Duviquet)  des  attaques  de  la  médiocrité  jalouse, 
il  rappelle  (p.  81)  le  mot  si  juste  de  ce  critique  :  «  Règle  géné- 
rale ,  quiconque  ne  comprend  pas  les  défauts  dJun  auteur,  n'est 
pas  digne  d'en  apprécier  les  beautés.  »  Les  chapitres  XVIII, 
XIX  et  XX  du  livre  deuxième,  dont  l'un  a  pour  titre  :  Rien 
n'est  beau  que  le  vrai,  sont  exclusivement  consacrés  à  la  mu- 
sique et  ne  sont  pas  indignes  de  la  Lettre  de  J.-J.  Rousseau 
écrite  des  Champs-Elysées  à  M.  Castil  -  Rlaze ,  que  M.  Ch. 
d'Outrepont  a  publiée  à  la  suite  de  ses  Dialogues  des  morts  et 
qui  a  fait  du  bruit  lois  de  son  apparition  (1). 

Maintenant,  faut-il  faire  la  part  de  la  critique?  elle  sera 
légère,  et  l'auteur  lui-même,  qui  a  prévu  le  reproche  qu'on 
pourrait  lui  adresser,  nous  semble  y  avoir  bien  répondu  d'a- 
vance. «Vous  direz  peut-être,  reniarque-t-il ,  p.  l\  de  son  Dis- 
cours à  ceux  qui  le  liront,  que  je  saute  de  branche  en  branche, 
qu'il  n'y  a  presque  jamais  de  liaison  entre  nies  chapitres,  et 
vous  n'aurez  pas  tout-à-fait  tort.  Mais,  si  vous  ajoutez  que  je 
manque  de  méthode,  vous  ne  serez  pas  juste,  car  on  n'exige 
jamais  que  des  mélanges   fassent  un   tout  régulier.  » 

E.    HtRF.Al   . 


(1)  Voyez  l'annonce  de  «et  ouvrage  dans  la  /.'■  ■■-.  Enc  .  tom.  xx\  , 
pay.  5a3.Tous  les  autres  ouvrages  de  l'auteur  ont  <•:■■  annoncés  suc- 
cessivement tl.uis   ce  même  recueil  ,  savoir  :   la  S/tint  Uarjk&ltim 

t.  XXXI,  pag.  775;  la  Mort  de  Henri Uf,  tom.  .\\.\ll  ,  |).  ;oo  et  la  .)/.•' 
de  Charles  lerf  U>::i.  33,  nog.  820. 


2i8  LIVRES  FRANÇAIS. 

Beaux- Arts. 

68.  —  *  Galerie  de  Shahspeare ,  dessins  pour  ses  OEuvres 
dramatiques,  gravés  à  l'eau-forte  d'après  Retzsch  ,  avec  des 
explications,  traduites  de  l'allemand  du  professeur  Boettiger  , 
par  Mme  Élise  Voïart ,  et  des  scènes  de  Shakspeare,  traduites 
par  M.  Guizot  et  le  traducteur  de  lord  Byron.  —  Hamlet.  Pa- 
ris, 18285  Audot.  In-16  oblong  contenant  17  dessins;  prix, 
2  francs. 

L'idée  de  reproduire  dans  de  rapides  esquisses  les  princi- 
pales situations  des  poèmes  célèbres  est  tout- à-fait  heureuse, 
et  remonte  en  quelque  sorte  à  la  renaissance  même  des  arts, 
puisque  l'histoire  a  gardé  le  souvenir  de  dessins  faits  par  Léo- 
nard de  Vinci,  pour  l'explication  de  la  Divine  Comédie  du 
Dante;  c'est  ainsi  que  nous  avons  vu  les  Girodet,  les  Gérard 
retracer  les  beautés  sublimes  de  Racine,  et,  dégagés  des  en- 
traves que  la  susceptibilité  française  impose  à  l'audace  des 
acteurs,  nous  montrer  dans  une  suite  de  dessins  remarquables 
le  génie  tout  entier  de  notre  premier  poëte.  Mais  il  est  un  au- 
teur qui  présente  aux  artistes  un  domaine  bien  plus  vaste  en- 
core, c'est  l'Eschyle  anglais;  c'est  dans  les  œuvres  si  riches,  si 
variées  de  cet  immense  génie  qu'ils  peuvent  puiser  toutes 
sortes  d'inspirations  et  d'images  tour  à  tour  gracieuses ,  ter- 
ribles, fantastiques.  Aussi,  depuis  long-tems  la  gravure  an- 
glaise a-t-elle  reproduit  toutes  les  scènes  échappées  à  la  verve 
souvent  désordonnée,  mais  toujours  originale  de  Shakspeare. 
Seulement  une  certaine  mollesse  se  fait  remarquer  dans  pres- 
que toutes  ces  compositions,  dont  un  fini  précieux  forme  le 
principal  mérite;  les  costumes  surtout  y  sont  tracés  avec  une 
négligence  impardonnable;  il  n'y  est  tenu  aucun  compte  ni 
des  pays  ni  des  tems,  et  si  tous  les  anachronismes  qu'on  pour- 
rait y  relever  sont  imités  de  la  représentation,  ils  ne  don- 
neraient pas  une  haute  idée  de  l'exactitude  des  acteurs  anglais. 

L'ouvrage  que  nous  annonçons  nous  paraît  avoir  évité  les 
défauts  que  nous  venons  de  signaler.  Le  nom  de  l'auteur  pro- 
mettait des  dessins  pleins  d'originalité  et  de  correction  tout 
ensemble;  cette  promesse  est  réalisée.  Déjà  connu  chez  nous 
par  le  succès  de  son  Faust  en  gravures  au  trait,  Retzseh  ,  des- 
sinateur allemand  distingué,  a  choisi  dans  les  tragédies  de 
Shakspeare  une  suite  de  sujets  qu'il  a  très  ingénieusement 
rendus.  C'est  par  Hamlet  que  commence  cette  série  ,  et  chaque 
personnage  du  drame  a  reçu  de  l'auteur  une  physionomie,  un 
caractère   particuliers.   Parmi  les  dix-sept  dessins  d  Hamlet, 


BEAUX-ARTS.— MÉMOIRES  ET  RAPPORTS.  219 
nous  citerons  surtout  avec  éloge  :  Claudius  tuant  son  frère 
endormi  ;  Hamlet  frappant  Polonius  derrière  la  tapisserie; 
Ophélia,  devenue  folle  après  la  mort  de  son  père,  s'avançant 
le  front  paré  de  fleurs  (charmante  conception  rendue  avec  in- 
finiment de  goût);  la  scène  de  l'enterrement  d'Ophélia,  celle 
enfin  de  l'assassinat  de  Claudius.  Nous  devons  faire  des  vœux 
pour  que  cette  galerie  pittoresque  dont  nous  pouvons  déjà  ap- 
précier le  péristyle,  se  déroule  bientôt  tout  entière  à  nos  yeux; 
ce  sera  pour  nous  une  occasion  favorable  de  mieux  étudier  et 
de  mieux  comprendre  Shakspeare.  B. 

69.  —  *  Isographie  des  Hommes  célèbres,  ou  Collection  de 
facsimilés  de  Lettres  autographes  et  de  signatures,  dont  les  origi- 
naux se  trouvent  à  la  bibliothèque  du  Roi,  aux  archives  du 
royaume,  à  celles  des  différens  ministères,  du  département  de 
la  Seine,  et  dans  les  collections  particulières  de  MM.  Bérard , 
Berthevin ,  de  Chateaugiron,  Duchesne  aîné ,  Lucas  de  Monti- 
gnj,  Marron ,  Monmerqué,  Trémisot ,  Fillenave,  etc.  17e  et  18* 
livraisons.  Paris,  1828;  Treuttel  et  Wûrtz.  2  cahiers  iu-40; 
prix  de  la  livraison  contenant  24  facsimilés,  en  papier  ordi- 
naire, 6  fr.  ;  en  papier  vélin,  10  fr.  (Voy.  Revue  Eue. ,  tome 
xxxvm,  page  77'i,  et  tome  xxxix,  page  491-) 

Mémoires  et  Rapports  de  Sociétés  savantes. 

70.  —  *  Mémoires  et  rapports  de  la  Société  d'agriculture  et 
arts  du  département  du  Doubs,  1 826  et  1827  (7e  et  8e  années  de 
la  restauration  de  la  Société  ).  Besançon,  1828  ;  veuve  Daclin. 
In- 8°  de  276  pages. 

Il  est  peu  d'ouvrages  qui  provoquent  plus  impérieusement  la 
pensée  que  le  petit  nombre  de  Mémoires  insérés  dans  ce  recueil. 
En  les  lisant,  on  s'arrête  involontairement,  et  fréquemment  ; 
on  inédite,  on  adopte  ou  l'on  rejette  l'opinion  de  l'auteur;  mais 
dans  l'un  et  l'autre  cas  on  s'est  fortement  occupé  du  sujet  traité 
dans  le  Mémoire.  Le  besoin  de  réfléchir  se  fait  sentir  dès  les 
premières  pages,  dans  le  discours  prononcé  le  20  mars  1828, 
dans  une  séance  publique,  par  M.  Gmon  m.  Chantbans,  pré- 
sident de  la  Société  :  on  y  rencontre  avec  surprise  la  proposi- 
tion toute  nouvelle  de  former,  dans  l'intérieur  de  la  France, 
des  colonies  de  forçats  libérés.  On  regrette  que  des  questions 
aussi  complexes  soient  abondées  dans  les  solennités  acadé- 
miques, où  il  semble  que  les  véiiiés  bien  constatées  devraient 

avoir   Seules  le  droit  de  se  produire  avec  celle  expression  noble 

et  simple  qui  est  l'éloquence  delà  raison.  Un  établissement  pour 

les  forçats  libérés  serait  une  institution  que  le  législateur  a  seul 


aao  LIVRES  FRANÇAIS, 

le  pouvoir  de  créer,  et  qui  le  mettrait  dans  la  nécessité  de  re- 
former tout  le  système  de  nos  lois  criminelles.  Ces  colonies  où 
le  forçat  libéré  serait  conduit  et  retenu  malgré  lui,  où  il  tra- 
vaillerait malgré  lui,  etc.,  seraient  des  lieux  de  détention  per- 
pétuelle, où  des  hommes  qui  ne  sont  plus  traités  en  condamnés 
subiraient  une  nouvelle  punition.  Un  sujet  de  cette  nature  ,  et 
d'une  aussi  grande  importance,  ne  peut  être  traité  en  passant, 
et  seulement  par  occasion  :  M.  de  Chantrans  en  parle  à  la 
suite  de  quelques  réflexions  sur  le  projet  de  fructification  uni- 
verselle, proposé  par  M.  Rauch  ,  projet  sur  lequel  on  ne  s'ac- 
cordera que  très -difficilement,  non  quant  au  but,  mais  quant 
aux  moyens  d'exécution. 

Dans  la  même  séance,  M.  Laurens,  secrétaire,  a  rendu 
compte  des  travaux  de  la  Société  :  ils  sont  nombreux,  et  pleins 
d'intérêt.  Nous  aurons  l'occasion  d'y  revenir  au  sujet  des  dé- 
couvertes géologiques  faites  dans  la  grotte  d'Osselles  et  au  som- 
met du  mont  de  Brégille  ,  près  Besançon. 

Les  Mémoires  contenus  dans  ce  volume  sont  tous  recom- 
mandés par  l'utilité  de  leur  objet,  ou  par  les  faits  curieux  qu'ils 
exposent.  Il  en  est  quelques-uns  qui  auraient  besoin  de  recti- 
fications, en  très-petit  nombre,  il  est  vrai,  mais  qui  ne  sont  point 
sans  importance.  Ainsi,  par  exemple,  dans  Y  Essai  sur  l 'agricul- 
ture considérée  dans  ses  rapports  avec  les  arts  industriels  ,  par 
M.  Bailly  ,  l'auteur  fait  honneur  aux  Espagnols  de  canaux 
d'irrigation  qui  sont  une  œuvre  des  Arabes,  et  que  les  habitans 
actuels  n'ont  pas  su  multiplier  dans  les  lieux  où  ils  auraient  eu 
le  même  suceès.  Les  expériences  que  l'auteur  a  faites  pour  com- 
parer entre  elles  diverses  sortes  de  combustibles  sont  trop  im- 
parfaites, conduisent  à  des  résultats  fort  différens  de  ceux  que 
l'on  a  obtenus  plus  en  grand,  et  par  des  procédés  plus  exacts, 
en  Amérique  et  en  Europe,  etc.  On  doit  aussi  à  M.  Bailly  une 
Notice  sur  le  froment  locular  (  triticum  monococcum),  qu'il  in- 
dique comme  le  plus  propre  à  fournir  la  paille  pour  la  fabrica- 
tion des  chapeaux  d'Italie  :  mais  il  ne  dit  pas  que  les  bonnes 
qualités  de  cette  paille  ne  dépendent  point  de  l'espèce  ou  vsi- 
riété  du  froment,  mais  des  moyens  employés  par  les  cultiva- 
teurs pour  obtenir  des  tiges  très-  longues  et  très  -  fines  ;  qua- 
lités sans  lesquelles  l'adresse  de  la  tisseuse  ne  produirait  qu'un 
ouvrage  grossier  ,  incapable  de  soutenir  la  concurrence  des 
beaux  ouvrages  de  ce  genre  que  l'Italie  nous  envoie. 

Nous  recommanderons  spécialement  à  nos  lecteurs  deux  nié- 
moires  de  M.  de  Cuantrans,  l'un  sur  quelques  cantons  de  la 
Suisse,  où  beaucoup  de  choses  trop  vantées  par  la  foule  des 
voyageurs  sont  ramenées  à  leur  juste  valeur  ;  et  l'autre  intitulé: 


MÉMOIRES  ET  RAPPORTS.  221 

Quelques  réflexions  sur  la  nécessite  d'un  juste  rapport  entre  la 
population  ,  l'agriculture ,  les  arts  et  le  commerce  d'un  Etat  quel- 
conque ,  pour  former  l'ensemble  d'industrie  le  plus  favorable. 
Dans  celui-ci,  des  vérités  utiles  à  toutes  les  classes  sont  expo- 
sées avec  la  gravité,  la  droiture,  la  simplicité  d'expression  qui 
conviennent  si  bien  au  désir  de  persuader  par  les  seules  forces 
de  la  raison.  On  ne  manquera  point  non  plus  de  lire  l'excellent 
Mémoire  de  M.  Bosc  sur  les  améliorations  à  apporter  au  chauf- 
fage domestique  :  il  est  très-instructif,  même  pour  ceux  qui  n'au- 
raient pas  besoin  de  profiter  de  cette  instruction;  il  met  au 
courant  des  recherches  faites  jusqu'à  présent  sur  l'art  du  chauf- 
fage ,  des  résultats  obtenus,  des  appareils  en  usage  ,  et  il  dirige, 
autant  qu'il  est  possible,  les  recherches  ultérieures.  C'est  une 
dissertation  des  plus  complètes  sur  un  sujet  d'uue  utilité  géné- 
rale, et  l'auteur  a  trouvé  le  secret  d'être  fort  court ,  en  n'omet- 
tant rien  de  ce  qui  était  renfermé  dans  le  cadre  très-spacieux 
qu'il  s'était  tracé.  J^- 

y  r.  — *  Rapports  et  comptes  rendus  de  la  Société philan  tropique 
de  Paris ,  pour  l'année  1827  ,  lus  dans  l'assemblée  générale  du 
28  juin  1823.  Paris,  1828;  Éverat,  rue  du  Cadran.  Iu-8°  de 
238  pages;  prix,  2  fr. 

Les  dëveloppemens  que  cette  utile  institution  avait  pris  de- 
puis quelques  années  n'offrent  plus  les  mêmes  progrès.  Le 
nombre  des  souscripteurs  et  le  montant  des  souscriptions  n'ont 
presque  pas  varié  de  l'année  précédente  à  l'année  1827.  L'un 
des  rapporteurs,  M.  Descamps,  s'étonne  avec  raison  d'un  tel 
état  de  choses,  lorsque  l'accroissement  considérable  qui  a  eu 
lieu,  depuis  quelques  années,  dans  la  population  et  dans  les 
fortunes  de  Paris,  l'esprit  de  bienfaisance  et  de  charité  géné- 
ralement répandu  dans  les  classes  élevées  et  opulentes  que 
renferme  cette  capitale,  donnaient  droit  d'espérer  de  voir  beau- 
coup augmenter  les  ressources  de  la  Société.  Il  a  cru  en  trouver 
la  cause  «dans  ce  voile  de  modestie  dont  les  œuvres  de  la  So- 
ciété philantropique  sont  couvertes,  dans  cette  espèce  d'obscu- 
rité dont  elle  entoure  ses  bienfaits,  obscurité  conforme  sans 
doute  à  la  sublime  morale  qu'elle  profeste ,  mais  qui  nuit  à 
l'accomplissement  des  vues  qu'elle  se  propose. 

«Le  soulagement  de  l'iiumani  té  soufflante,  a  joute  le  rapporteur, 
tel  est  l'objet  constant  des  travaux  delà  Société  philantropique; 
il  faut  l'atteindre  par  tous  les  movens  possibles,  et  votre  comité 
a  senti  la  nécessité  de  s'élever  au-dessus  des  considérations, 
pourtant  respectables,  qui  la  retenaient  dans  cette  obscurité.  Il 
a  conçu,  pour  l'en  faire  sortir,  des  moyens  de  publicité  dont 
le  résultat  doit  être  eflicace;  mais,  en  attendant  qu'il  puisse  le» 


222        LIVRES  FRANÇAIS.  —  LIV.  EN  LANG.  ÉTR. 

mettre  en  usage,  et  en  obtenir  le  succès  qu'il  a  lieu  d'en  espérer, 
réunissons-nous  à  lui  pour  concourir  à  cet  apostolat.  Que  cha- 
cun de  nous,  dans  le  cercle  de  ses  relations,  cherche  de  nou- 
veaux bienfaiteurs;  qu'il  appelle  ses  connaissances  à  partager 
le  plaisir  si  doux  de  secourir  l'infortune;  faisons-leur  connaître 
qu'une  association  de  gens  de  bien,  réuuis  sous  un  auguste  pa- 
tronage ,  s'occupe  avec  persévérance  de  soulager  les  malheu- 
reux; augmentons  ainsi,  avec  le  nombre  de  nos  collaborateurs, 
la  mas«e  des  secours,  dont  une  population  d'infortunés  ré- 
clame l'assistance.  » 

Nous  nous  estimerions  heureux  de  pouvoir  contribuer  à  ce 
résultat.  La  Société  philantropique  est  une  institution  éminem- 
ment utile;  les  hommes  généreux  animés  du  désir  d'améliorer 
le  soit  physique  et  moral  de  ces  malheureux  qui  sont  cachés 
par  centaines  et  par  milliers  dans  les  quartiers  les  plus  obscurs 
et  les  plus  malsains  d'une  vaste  cité,  doivent  se  réunir  à  elle 
avec  empressement.  On  ne  peut  l'accuser  d'encourager  la  men- 
dicité; ses  secours  sont  distribués  par  les  bureaux  de  charité  , 
dont  les  membres  peuvent  les  appliquer  avec  discernement , 
et  la  plus  grande  partie  de  ces  secours  n'est  point  un  don  gra- 
tuit. C'est  une  nourriture  saine  qu'on  accorde  à  un  taux  extrê- 
mement bas,  mais  qui  peut  encore  être  considéré  comme  le 
prix  du  travail.  Le  service  de  la  soupe  aux  légumes,  l'un  des 
objets  essentiels  de  la  Société,  a  coûté,  pendant  le  dernier 
exercice,  33, 410  francs  91  centimes,  pour  une  distribution  de 
3oo,5i7  portions;  ce  qui  donne,  pour  chacune,  un  prix  moyen 
de  11  centimes  ~.  127,856  de  ces  soupes  ont  été  vendues  au 
prix  de  5  centimes,  c'est-à-dire  à  moins  de  la  moitié  de  ce 
qu'elles  coûtaient  à  la  Société.  Les  dispensaires  ont  soigné 
3,557  malades,  dont  les  traitemens  présentent  une  dépense 
totale  de  46,3oô  francs  80  centimes;  d'où  il  suit  que  la  dépense 
moyenne  occasionée  pour  chacun  d'eux  s'est  élevée  à  i3  fr. 
01  centime.  La  dépense  totale  de  la  Société  a  excédé  la  recette 
de  l'année  de  (1,906  fr.  54  cent. 

On  trouvera  des  faits  et  des  observations  intéressans  pour  la 
science  dans  le  rapport  que  M.  le  docteur  Lisfranc  de  Saint- 
Martin  a  fait,  au  nom  des  médecins  et  des  chirurgiens  des 
dispensaires,  sur  la  pratique  médico- chirurgicale  et  sur  le 
mouvement  des  malades  dans  les  dispensaires  pendant  l'an- 
née 1827.  A.  P. 

Livres  en  langues  étrangères ,  imprimés  en  France. 

72.  —  Sulla  riproduzione  naturale  degli  esseri  organizati  dis- 
corzo ,  etc.  —  Discours  sur  la  reproduction  naturelle  des  êtres 


LIVRES  EN  LANGUES  ÉTRANGÈRES,  etc.  aa3 
organisés;  par  le  marquis  Louis  dfx  Gallo.  Paris,  1828; 
Renouard.  In  8°. 

L'auteur  s'est  proposé  de  rechercher  quelles  sont  les  lois 
naturelles  de  la  reproduction  des  êtres  organisés,  l'homme  ex- 
cepté. Il  est  évident  que  tout  être  organisé  tire  son  origine  d'un 
être  semblable.  Or,  pour  ne  pas  supposer  une  série  infinie  ,  il 
faut  admettre  un  être  organisé,  primitif  et  commun,  qui  ait 
reçu  l'existence  par  des  causes  toutes  différentes  de  celles  qui 
président  à  la  reproduction  de  son  espèce.  L'auteur  évite  avec 
adresse  cette  discussion  interminable,  et  par  conséquent  inu- 
tile. Quant  aux  hypothèses  par  lesquelles  il  essaie  de  suppléer  à 
ce  que  nousignorons,  il  serait  inutile  d'en  occuper  ceux  qui  ne 
peuvent  goûter  que  ce  qui  ajoute  réellement  à  leurs  connaissances 
c'est-à-dire  le  vrai  qui  a  fourni  toutes  ses  preuves.  Les  lecteurs 
dont  l'imagination  se  plaît  aux  romans  physiques  liront  celui  de 
M.  le  marquis  del  Gallo  ,  le  reliront  encore  :  et  quoiqu'ils  eus- 
sent pu  faire  un  meilleur  emploi  de  leur  tenus,  ils  ne  le  regret- 
teront point ,  et  ne  l'auront  pas  entièrement  perdu.         F.  S. 

73.  —  Cours  de  Versions  grecques,  à  l'usage  des  élèves  de 
cinquième  et  de  quatrième,  extrait  de  X Elemcntar  Bach  de 
Jacob  et  du  recueil  de  Gedik  ;  contenant,  i°  des  exercices  élé- 
mentaires sur  les  déclinaisons,  les  conjugaisons  et  la  syntaxe; 
20  des  traits  historiques  ;  3°  des  notions  mythologiques  ; 
4°  des  dialogues;  5°  des  lettres;  6°  des  notions  sur  l'histoire 
naturelle;  70  des  extraits  de  différens  auteurs  sur  les  mœurs 
et  les  usages  des  anciens  peuples;  8°  la  géographie  historique 
des  trois  parties  du  monde  connu  des  anciens;  avec  des  notes  et 
un  vocabulaire,  où  sont  indiqués  les  mots  racines,  les  mots 
composés  et  les  parties  des  verbes;  par  C.  Vili.emeurf.ux  , 
professeur  agrégé  au  collège  royal  de  Henri  IV.  Paris,  1828; 
librairie  scientifique  et  industrielle  de  JMalher  et  compagnie. 
In- 12  de  23o  pages;  prix,  3  fr.  5o  c. 

La  variété  des  sujets  qu'offrent  les  versions  contenues  dans 
cet  ouvrage,  est  pour  les  élèves  un  attrait  qu'ils  ne  sont  pas 
habitués  à  rencontrer  dans  les  livres  mis  entre  leurs  mains; 
l'auteur  a  d'ailleurs  présenté  les  difficultés  dans  un  ordre  pro- 
gressif qui  facilite  v.t  encourage  l'étude  de  la  langue  grecque. 
Le  vocabulaire  qui  suit  ces  divers  extraits,  choisis  d'ailleurs 
avec  goût,  n'offre  pas  une  moins  grande  utilité;  il  évite  de 
longues  et  minutieuses  recherches;  mais  toutefois,  loin  d'être 
favorable    à   la  paresse  ,   il  exerce   l'intelligence  et  exige    toute 

l'application  de  ceux  auxquels  il  est  destiné. 

B. 


L%\»V^V\t%^ 


IV.  NOUVELLES  SCIENTIFIQUES 

ET   LITTÉRAIRES. 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE. 

Mexique.  —  Situation  politique  et  commerciale  de  ce  pays. 
—  Les  détails  qui  suivent  sont  extraits  d'un  document  officiel 
présenté  au  congrès  de  cette  république,  à  l'ouverture  de  sa 
dernière  session.  —  Le  voyage  que  M.  Camacho,  ministre  des 
affaires  étrangères,  a  fait  en  Europe,  a  exercé  la  plus  salutaire 
influence  sur  les  rapports  politiques  et  commerciaux  de  la  ré- 
publique avec  les  nations  étrangères.  Les  difficultés  qui  avaient 
retardé  pendant  deux  ans  la  conclusion  du  traité  d'amitié,  de 
commerce  et  de  navigation  avec  la  Grande-Bretagne,  ont  été 
aplanies;  et  ce  pacte,  fondé  sur  la  réciprocité,  s'exécute  de 
part  et  d'autre  avec  une  scrupuleuse  bonne  foi.  De  semblables 
traités  ont  été  conclus  avec  les  Pays-Bas,  le  Hanovre,  le  Da- 
nemark et  les  villes  anséatiques;  les  négociations  avec  la  Suède 
prennent  la  tournure  la  plus  favorable.  Une  convention  de  com- 
merce a  été  conclue  avec  la  Prusse;  elle  est  basée  sur  le  même 
principe  de  réciprocité,  et  assure  au  commerce  mexicain  dans 
ce  pays  le  traitement  de  la  nation  la  plus  favorisée.  La  France 
s'est  enfin  décidée  à  établir  au  Mexique  des  consuls  nommés  par- 
le roi,  et  à  donner  X excquatur  royal  aux  titres  de  créance  de 
l'agent  général  du  commerce  mexicain.  Une  convention  de  com- 
merce a  été  signée  à  Paris;  mais  elle  n'a  qu'un  caractère  provi- 
soire. Le  ministère  français  a  manifesté  l'intérêt  qu'il  prend  à  la 
république,  en  ménageant  à  son  envoyé  une  entrevue  avec  le 
nonce  du  pape,  qui  a  exprimé,  au  nom  de  sa  sainteté,  l'intention 
de  renouer  les  rapports  spirituels  avec  les  Mexicains.  Un  té- 
moignage plus  important  des  dispositions  amicales  de  la  Franco 
résulte  de  l'établissement  des  paquebots  mensuels ,  qui  facili- 
teront beaucoup  les  communications  entre  les  deux  pays.  —  «  Le 
gouvernement,  a  dit  M.  Espinosa,  se  félicite  d'avoir  à  pré- 
senter aux  chambres  ces  l'ésultats  heureux  du  zèle  et  de  l'ac- 
tivité des  agens  auxquels  il  a  confié  ie  soin  d'entretenir  nos  re- 
lations avec  l'Europe  ;  et  c'est  un  devoir  pour  lui  de  faire,  à  ce 
titre,  une  mention  spéciale  de  M.   Th.  Murphy  père,  auquel, 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE.  aa5 

bien  qu'à  regret,  et  pour  obéir  à  la  loi  du  10  mai  1827  (1),  on 
a  été  obligé  de  retirer  l'agence  générale  du  commerce  qu'il 
exerçait  en  France  avec  Yexequatur  royal ,  et  où  il  avait  rendu 
de  nombreux  et  importans  services.  Tout  ce  qu'on  doit  à  ses  ta- 
lens  et  à  son  dévoùment  à  la  république,  tous  les  services  qu'on 
peut  en  attendre  encore,  réclament  en  sa  faveur  une  dispense 
particulière  des  conditions  de  la  loi.» — Les  Etats  mexicains  con- 
tinuent à  entretenir  des  rapports  de  fraternité  et  de  bonne  intelli- 
gence avec  les  autres  nations  du  Nouveau-Monde.  Le  gouverne- 
ment se  prononce  avec  beaucoup  de  force  pour  l'établissement  de 
la  grande  confédération  américaine;  et,  loin  que  les  événemens 
qui  ont  troublé  la  paix  des  États  nouveaux  lui  paraissent  des 
motifs  suffisans  pour  rétrograder  dans  cette  voie,  et  revenir  sur 
les  actes  de  l'assemblée  de  Panama,  il  y  voit,  au  contraire,  des 
raisons  décisives  qui  prouvent  leur  nécessité.  La  coïncidence  de 
ces  faits  déplorables,  l'identité  de  leur  origine,  de  leur  marche 
et  de  leur  tendance ,  malgré  l'éloignement  des  lieux  et  la  diver- 
sité des  circonstances,  tout  les  rattache  à  un  plan  concerté 
contre  l'indépendance  américaine;  et  le  grand  congrès  du  Nou- 
veau-Monde est  la  seule  autorité  capable  de  combattre  cette 
unité  d'action  par  un  concert  opposé  d'efforts  et  de  moyens, 
d'apaiser  par  sa  puissante  influence  les  dissensions  qui  affai- 
blissent les  Etats  nouveaux  ,  et  de  combiner  leurs  forces  contre 
l'ennemi  commun.  Le  gouvernement  mexicain  n'a  rien  épargné 
pour  obtenir  la  réunion  de  cette  assemblée  à  Tacubaya,  et  il 
a  surtout  fait  valoir,  à  l'appui  de  ses  instances,  les  événemens 
fâcheux  survenus  dans  l'Amérique  centrale.  Plusieurs  confé- 
rences confidentielles  ont  eu  lieu,  et  l'on  s'occupera,  avant 
tout,  des  traités  de  confédération. 

Les  principales  branches  de  la  richesse  publique  ont  conti- 
nué à  prospérer.  On  voir,  par  les  tableaux  olficiels,  que  le 
mouvement  des  étrangers,  en  1827,  a  surpassé  d'un  huitième 
celui  de  182G.  Des  passeports  ont  été  délivrés  pour  séjourner 
au  Mexique  à  866  étrangers,  dont  la  moitié  sont  des  Anglais, 
commère, ms  ou  employés  dans  les  mines.  On  compte  aussi  dans 
ce  nombre  187  Américains  du  nord.  Il  est  arrivé,  dans  la  même 
année,  i.r>2  Français;  il  en  est  parti  seulement  !\r>-  Les  étran- 
gers établis  dans  la  république  se  répartissent  comme  il  suit, 
d'après  les  motifs  qui  les  ont  attirés  :  commerçans,  35a;  mineurs, 


(1)  Cette  loi  exclut  des  emplois  publics  tous  les  Espagnols  euro* 
péens.  L'agence  générale  <">t  maintenant  confiée  à  M.  Mcki-hy  [ils, 
qui  est  Mexicain  de  naissance. 

T.   xi..  —  Octobre  1828.  i5 


226     AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE— AFRIQUE. 

27/j;  artisans,  91  ;  agriculteurs,  10;  professions  diverses, 80. 
Il  n'a  été  délivré  que  1^9  passeports  à  la  sortie.  Le  nombre  des 
étrangers  domiciliés  s'est  donc  accru  de  7 17  pendant  l'année. 

Les  capitalistes  ont  été  invités  à  former  des  entreprises  pour 
l'ouverture  et  l'amélioration  des  voies  de  communication.  Il  a 
été  importé  de  France  des  troupeaux  de  mérinos  et  de  chèvres 
de  Cachemire.  L'épidémie  qui  a  régné  parmi  les  troupeaux  in- 
digènes a  failli  compromettre  le  succès  de  cette  tentative;  mais, 
des  55  individus  qui  subsistent ,  la  plupart  sont  nés  dans  le  pays 
même;  ce  qui  donne  l'espoir  fondé  de  les  conserver  et  d'en 
acclimater  la  race. 

Le  gouvernement  a  formé  une  commission  pour  préparer  un 
plan  d'instruction  publique.  On  lui  a  recouimandé  de  se  régler 
sur  les  circonstances  actuelles  du  pays,  et  de  laisser  de  côté  les 
magniliques  utopies  dont  ''exécution  serait  impraticable.  En 
attendant,  les  institutions  existantes  continuent  à  prospérer  et 
à  produire  les  meilleurs  résultats.  A  leur  tète  se  placent  les  col- 
lèges des  Mines,  de  Latran  et  de  Saint-Grégoire.  On  enseigne, 
dans  quelques-uns  de  ces  établissemens,  la  jurisprudence  ,  la 
philosophie  ,  les  mathématiques,  le  latin,  le  français  et  le  des- 
sin. Il  s'est  établi  dans  le  collège  de  Latran  une  académie  pu- 
blique de  législation  et  d'économie  publique.  Le  conservatoire 
des  antiquités  mexicaines  et  d'autres  objets  précieux  destinés  à 
la  formation  du  musée  national  s'enrichit  journellement,  grâce 
à  la  généreuse  libéralité  descitoyens.  Il  possède  maintenant  plus 
de  600  peintures  ou  dessins  relatifs  à  l'histoire  des  races  indi- 
gènes ,  un  nombre  égal  de  monumens  de  pierre  ou  d'argile, 
plus  de  600  manuscrits  importans  et  curieux,  et  ^1  tableaux 
des  meilleurs  peintres  nationaux. 

Des  dissensions  graves  ont  agité  plusieurs  Etats  de  la  fédéra- 
tion. Le  gouvernement  reproduit  annuellement  ses  plaintes  sur 
les  abus  de  la  liberté  d'écrire,  tout  en  rendant  hommage  aux 
services  qu'elle  a  rendus.  Mais,  en  dernière  analyse,  le  peu  de 
succès  des  tentatives  obstinées  de  l'Espagne,  la  facilité  avec  la- 
quelle ont  été  étouffées  les  conspirations  d'Arenas  et  du  géné- 
ral Bravo,  sont  des  preuves  irrécusables  des  progrès  de  l'esprit 
républicain  et  de  la  popularité  du  système  fédéral.  v 

AFRIQUE. 

Voyage  de  M.  Caillé  dans  VJfrique  centrale.  —  La  Société 
de  géographie  de  Paris  vient  de  publier,  dans  un  supplément  à 
son  Bulletin,  n°  66*,  l'extrait  suivant  de  deux  lettres  de  M.  A. 
Caillé,  datées  de  Toulon  du  10  octobre.  —  «  Étant  au  Se- 


AFRIQUE.  227 

«égal,  en  1824,  je  projetai  d'explorer  l'Afrique  centrale,  de 
visiter  les  villes  de  Jenné  et  de  Tombouctou,  objet  des  re- 
cherches des  Européens,  et  qui  ont  coûté  la  vie  à  tant  d'il- 
lustres voyageurs;  enfin  de  surpasser,  s'il  était  possible,  les 
Anglais  qui  nous  avaient  devancés.  Je  nie  décidai  en  consé- 
quence à  partir  pour  l'intérieur,  à  l'aide  de  mes  seules  res- 
sources, persuadé  qu'à  mon  retour  le  gouvernement  saurait 
apprécier  mes  services.  —  Le  19  avril  1827,  je  quittai  Ca- 
candi  sur  le  Rio-Nunez;  je  suivis  une  caravaue  de  marchands 
tnandingues  allant  sur  le  Niger.  Grâce  au  costume  arabe  et  à 
la  religion  du  pays  que  j'embrassai,  les  nombreuses  difficultés 
attachées  à  ce  pénible  voyage  ont  été  aplanies.  J'ai  franchi  sans 
obstacles  les  hautes  montagnes  de  la  Sénégambie  et  du  Fonta- 
Dhialon,  lespays  de  Kankau,de  Vassoulo,  etc.,  et  je  suis  arrivé  à 
Tirué,  village  habité  par  des  Maudingues  mahométans,  et  situé 
dans  la  partie  sud  du  Bambara  ;  j'y  séjournai  cinq  mois  retenu 
par  une  maladie  très  grave.  Le  g  janvier  1828  ,  je  repris  mon 
voyage  :  je  visitai  l'île  et  la  ville  de  Jenné,  et  je  m'embarquai 
sur  le  Niger  sur  un  bâtiment  d'environ  soixante  tonneaux,  des- 
tiné pour  Tombouctou;  j'arrivai,  après  un  mois  de  navigation 
pénible,  dans  cette  ville  qui  est  située  à  cinq  milles  au  nord  de 
Kabra,  dans  une;  plaine  de  sable  mouvant,  où  il  ne  croit  que 
de  frêles  arbrisseaux.  J'y  séjournai  quatorze  jours;  j'étudiai 
les  mœurs  et  les  usages  des  habitans,  le  commerce  et  les  res- 
sources du  pays  ,  et  je  pris  toutes  les  informations  que  je  pus 
me  procurer.  Ensuite,  je  me  dirigeai  au  nord  pour  traverser  le 
grand  désert,  et  j'arrivai  à  EI-Arawan,  ville  éloignée  de  six 
journées  de  marche  de  Tombouctou  :  c'est  l'entrepôt  du  sel 
qui  est  transporté  à  Sansanding  et  à  Yamina  ;  elle  est  située  sur 
un  sol  aride  et  sans  aucun  arbrisseau.  Le  vent  brûlant  de  l'est 
v  règne  continuellement.  Je  continuai  ma  route,  et  j'arrivai  au 
puits  deTéligue,  à  huit  jours  d'El-Arawan.  —  De  là,  je  m'en- 
loiiçai  dans  ie  désert,  au  nord-nord-ouest.  Tout  le  sol  est  com- 
pnsé  de  sable  mouvant  et  de  roches  de  quartz  gris  jaspé  de 
blanc.  Après  deux  mois  de  marche  et  les  plus  pénibles  priva- 
tions dans  cet  horrible  désert ,  je  passai  enfin  à  Talilel  ,  à  Fez, 
à  Mequinez  ,  Rabat  et  Tanger,  où  je  fus  accueilli  par  M.  Delà- 
l>i>rt<: ,  vice  consul  de  France,  qui  me  procura  tous  les  soins 
qu'exigeaient  ma  position,  l'eu  après,  je  m'embarquai  sur  une 
goélette  qui  me  conduisit  à  Toulon,  où  je  suis  en  convalescence.» 
La  commission  centrale  de  la  Société  de  géographie  a  décide-, 
à  l'unanimité  ,  dans  sa  séance  du  17  octobre,  qu'une  première 
indemnité   pécuniaire  serait  envoyée   sur-le-champ  à   M.  A. 


228  AFRIQUE.— EUROPE. 

Caillé,  qui  fera  sans  cloute  connaître  plus  tard  au  public  les 

détails  circonstanciés  de  son  voyage. 

En  rapportant  ce  fait,  nous  nous  appuyons  de  l'autorité 
d'une  Société  savante,  dont  les  membres  sont  appelés,  par  la 
nature  de  leurs  connaissances  et  de  leurs  recherches  ,  à  juger 
mieux  que  nous  du  caractère  de  vérité  que  peut  offrir  le  récit 
de  M.  Caillé.  Peut-être  néanmoins  ne  faut-il  pas  trop  s'empres- 
ser de  croire  au  succès  d'une  entreprise  aussi  périlleuse  qu'un 
voyage  à  travers  les  régions  insalubres  et  les  farouches  popu- 
lations du  centre  de  l'Afrique.  Tant  d'hommes  aguerris  contre 
tous  les  dangers,  soutenus  par  les  recommandations  et  les  en- 
couragemens  des  souverains  ou  des  plus  riches  associations, 
ont  échoué  dans  leurs  tentatives  pour  explorer  ces  contrées 
fatales  aux  Européens,  qu'il  est  permis  de  douter  un  instant 
qu'un  individu  isolé,  abandonné  à  ses  propres  ressources,  ait 
pu  réussir  là  où  tous  ses  prédécesseurs  avaient  trouvé  la  mort. 
Cependant,  il  est  possible  que  M.  Caillé  ait  dû  à  son  isolement 
même  de  ne  point  attirer  l'attention  et  la  méfiance  des  Africains  ; 
et  si,  grâce  à  une  santé  robuste  ,  et  surtout  au  costume  et  à  la 
langue  des  Arabes  ,  il  est  parvenu  à  surmonter  en  effet  les  ob- 
stacles de  tout  genre  qui  ont  dû  entraver  sa  marche,  la  France 
et  l'Angleterre  ne  manqueront  pas  de  lui  adjuger,  avec  les  ré- 
compenses que  méritent  son  zèle  et  ses  travaux,  cette  belle 
part  de  gloire  dont  la  recherche  a  fait  avant  lui  de  si  nom- 
breuses victimes. 

EUROPE. 
RUSSIE. 

Saint-Pétersbourg.  —  Académie  impériale  des  sciences.  — 
Séance,  publique  annuelle.  —  Cette  compagnie  savante  avait 
coutume  de  tenir,  chaque  année,  une  séance  publique,  le  25  du 
mois  de  juillet;  mais,  depuis  le  jubilé  qu'elle  a  célébré  avec 
tant  d'éclat  en  1826,  elle  a  jugé  plus  convenable  de  reporter 
cette  assemblée  générale  à  l'anniversaire  de  la  fondation,  fixé  au 
29  décembre  1826,  vieux  style,  au  lieu  du  21,  jour  auquel  elle 
avait  été  réellement  ouverte  en  1725.  L'empereur  ayant  ap- 
prouvé cet  arrangement,  l'Académie  a  tenu,  le  29  décembre 
1827,  une  séance  solennelle  à  laquelle  assistaient,  avec  le  duc 
de  Vurtemberg,  les  membres  les  plus  distingués  du  clergé  et 
des  administrations  civile  et  militaire. 

Le  discours  d'ouverture  prononcé  par  M.  Ouvarof,  prési- 
dent de  l'Académie,  étant  de  nature  à  intéresser  tous  les  amis 


RUSSIE.  229 

des  sciences,  et  de  la  civilisation  en  général,  nous  en  offri- 
rons une  traduction  à  nos  lecteurs. 

«  Messieurs,  une  année  nous  sépare  du  jour  où  je  vous  offrais, 
dans  ce  même  lieu,  une  esquisse,  bien  faible  sans  doute,  des 
bienfaits  dont  les  souverains  de  là  Russie  n'ont  cessé  de  com- 
bler l'Académie  impériale  des  sciences.  Aussi  cette  Académie, 
devançant  l'histoire  en  ce  jour,  voudra-t-elle  ajouter  aux  noms 
de  Pierre,  de  Catherine  et  d'Alexandre,  le  nom  sacré  de  Ni- 
colas!—  Dans  sa  haute  sollicitude  pour  ce  sanctuaire  de  la 
science,  et  animée  du  désir  de  lui  ouvrir  de  nouvelles  voies 
pour  arriver  à  des  progrès  toujours  croissans,  S.  M.  I.  a  daigné 
confirmer  les  articles  supplémentaires  de  son  règlement,  et  lui 
accorder  un  nouveau  budget  avec  la  libéralité  qui  caractérise 
un  monarque  ami  des  lumières.  En  vertu  de  ces  articles,  l'Aca- 
démie aura  dorénavant  vingt-trois  membres  ordinaires,  dont 
tes  attributions  sont  fixées  comme  il  suit  :  i°  Classe  des  sciences 
mathématiques.  Deux  académiciens  s'occuperont  des  mathéma- 
tiques pures,  deux  des  mathématiques  appliquées,  deux  de 
l'astronomie,  un  de  la  géographie  et  de  l'art  nautique.  2°  Classe 
îles  sciences  naturelles.  Elle  comprendra  i\cu\  académiciens 
pour  la  physique,  un  pour  la  chimie  générale,  un  pour  la 
technologie,  un  pour  la  chimie  appliquée  à  l'économie  rurale, 
deux  pour  la  zoologie,  un  pour  la  botanique,  un  pour  la  mi- 
néralogie et  la  géoimosie,  un  pour  l'anatomie  comparée  et  la 
physiologie.  3°  Classe  des  sciences  historiques  et  politiques.  Un 
académicien  sera  chargé  de  l'économie  politique  et  de  la  sta- 
tistique, un  autre  de  l'histoire  de  la  Russie  et  de  ses  antiquités, 
un  troisième  et  un  quatrième  de  l'archéologie  grecque  et  de 
l'archéologie  latine;  enfin,  deux  académiciens  feront  de  l'his- 
toire et  de  la  littérature  des  peuples  de  l'Asie  le  sujet  spécial 
de  leurs  travaux. 

«Une  si  grande  libéralité  permet  à  l'Académie  de  perfection- 
ner son  organisation  :  les  moyens  ne  lui  manquent  plus  pour 
exciter  le  goût  de  la  science  dans  ceux  sur  lesquels  elle  doit 
agir,  et  elle  se  trouve  en  état  de  recevoir  dans  son  sein  tous 
les  hommes  qui,  parmi  nous,  parcourent  avec  distinction  la 
carrière  des  lettres,  et  même  d'en  appeler  d'autres  îles  con- 
trées les  plus  éloignées.  Si  le  siècle  d'Elisabeth  et  de  Catherine 
a  pu  montrer  avec  un  juste  orgueil  les  Enter,  les  Millier,  les 
Schlôtzer,  les  /'allas,  appelés  de  loin,  le  règne  glorieux  de 
Nicolas  sera  illustré,  nous  n'en  doutons  pas,  par  des  hommes 
non  moins  dignes  d'ajouter  encore  à  son  éclat. 

<  Relevée  d'ailleurs  d'une  parcimonie  dont  l'état  de  ses  re- 
venus lui  faisait  une  loi,  l'Académie  aura  plus  de  moyens 


a3o  EUROPE. 

pour  enrichir  ses  collections  par  des  acquisitions  importantes, 
et  ses  musées  et  sa  bibliothèque  recevront  une  nouvelle 
impulsion.  Elle  s'imposera  le  devoir  de  faire  continuer  ces 
voyages  d'investigation  auxquels,  j'ose  le  dire  ,  nous  devons 
tout  ce  que  nous  savons  sur  la  géographie,  sur  la  statistique  et 
sur  l'histoire  naturelle  de  notre  patrie.  Mais,  dans  cet  empire, 
quelles  vastes  contrées,  combien  d'objets  remarquables  atten- 
dent toujours  l'homme  capable  de  les  décrire  !  Quel  champ  est 
ouvert  au  naturaliste,  à  l'antiquaire,  au  géologue!  Il  reste  un 
monument  de  gloire  et  d'utilité  à  fonder,  et  c'est  sous  les  aus- 
pices de  Nicolas  que  l'Académie  voudra  remplir  cette  obligation. 

«Objet  de  la  haute  munificence  du  monarque  qui  vient  de 
lui  donner  une  nouvelle  vie,  encouragée  par  la  sollicitude 
avec  laquelle  il  daigne  s'occuper  d'elle,  et  récompensée  dans 
la  personne  de  son  président,  l'Académie,  pénétrée  du  senti- 
ment de  ses  obligations,  s'empressera  de  repondre  à  l'attente 
de  son  généreux  protecteur,  à  celle  de  la  patrie  et  de  tonte 
l'Europe  attentive  à  ses  progrès. 

«Chaque  nouvelle  solennité  de  l'Académie  des  sciences, 
chaque  événement  heureux  pour  elle,  reporte  involontaire- 
ment sa  pensée  sur  son  auguste  fondaleur.  En  quel  autre  lieu 
le  cœur  battrait-il  si  fort  au  souvenir  de  Pierre-le-Grand  ? 
Rien  n'a  pu  effacer  ses  traces  dans  cette  enceinte;  l'Académie, 
sa  dernière,  sa  plus  chère  création,  lui  appartient  ptus  qu'au- 
cune autre,  et  c'est  ici  que  l'étendue  de  son  immense  génie 
commande  surtout  notre  admiration.  Ah!  si,  par  un  miracle 
de  la  Providence,  le  grand  fondateur  de  l'empire  russe,  fran- 
chissant un  moment  le  seuil  étroit  de  la  tombe,  venait  saluer 
aujourd'hui  ce  sanctuaire  de  la  science,  et  qu'il  nous  vît  ras- 
semblés au  nom  de  son  arrière-neveu,  quelle  solennité  pour- 
rait être  comparée  à  la  nôtre?  Ne  reconnaîtrait-il  pas  dons 
ce  neveu  celui  par  lequel  ses  grands  projets,  pour  des  œuvres 
de  guerre  et  de  paix,  devaient  être  accomplis  ?  Il  croirait  voir 
un  second  lui-même,  mais  dans  toute  la  vigueur  de  l'âge,  mais 
tel  que  nous  avons  vu  notre  empereur  au  premier  jour  de  son 
règne,  conjurant  l'orage  ,  et  digne  en  tout  de  son  grand  aïeul. 
Que  serait-ce,  si,  après  avoir  vu  tant  de  grands  travaux, 
dignes  d'un  Périclès  et  du  siècle  d'Auguste,  Pierre  entendait 
soudain  les  chants  du  triomphe,  et  qu'il  sût  que  les  bannières 
de  la  Russie  flottent  sur  les  murs  d'Érivanet  deTébris,  que 
l'aigle  moscovite  plane  avec  majesté  sur  les  flots  de  la  Médi- 
terranée? Avec  quel  ravissement  il  apprendrait  que  la  Provi- 
dence ,  qui  se  plaît  à  nous  favoriser,  lui  a  donné  un  successeur 
destiné  à  mettre  la  dernièie  main  à  son  œuvre  immortelle,  et 


RUSSIE.  23 1 

5  nous  un  monarque,  entre  les  mains,  ou,  pour  mieux  dire, 
dans  le  cœur  duquel  les  destinées  de  la  génération  actuelle  et 
les  grandes  espérances  de  l'avenir  reposent  en  sûreté. 

«  Adressons-nous,  messieurs,  à  l'auteur  de  tout  bien,  pour 
le  prier  de  répandre  ses  bénédictions  divines  sur  les  jours  de 
Nicolas,  d'être  avec  lui  dans  la  paix  et  dans  la  guerre;  de 
couvrir  de  son  puissant  bouclier  le  front  de  l'oint  du  Seigneur 
auquel  il  a  remis  le  pouvoir,  de  celui  que  nous  connaissons  à  la 
fois  excellent  citoyen  ,  tendre  père  et  le  plus  respectueux  d?s 
fils.  Descendant  de  Pierre,  petit-fils  de  Catherine,  liis  de  Marie 
et  frère  d'Alexandre,  il  trouve  dans  les  annales  de  son  auguste 
maison  les  plus  nobles  modèles.  La  force  créatrice  du  génie, 
la  politique  la  plus  éclairée,  la  clémence  héréditaire  dans  sa 
famille,  une  vertu  sincère,  enfin,  les  vestiges  sacrés  du  mo- 
narque béni  de  Dieu  (Alexandre;...  voilà  ce  qui  l'entoure,  voilà 
ce  qui  nous  assure  la  bénédiction  du  Ciel  promise  par  tant  de 
garanties  de  bonheur  et  de  gloire.  Dieu  est  pour  nous!  » 

Après  ce  discours,  écouté  avec  un  grand  intérêt,  M.  Fuss, 
secrétaire  perpétuel ,  a  fait  lecture  d'un  aperçu  général  des 
travaux  de  l'Académie  pendant  les  années  i8a3  à  1826,  les 
dernières  du  premier  siècle  de  son  existence.  Près  de  cent 
dissertations  et  sept  ouvrages  devaient  trouver  place  dans  ce 
rapport  qui  n'était  pas  très- long  :  il  a  donc  dû  s'interdire  tous 
les  détails;  les  ouvrages  seuls  l'ont  arrêté  quelques  momens. 
Commençant  par  les  plus  âgés  des  académiciens  de  cette  pé- 
riode, il  a  rappelé  leurs  titres  à  l'estime  des  sa  vans,  et  a  fait 
connaître  successivement  les  travaux  de  tous  les  autres  membres 
de  l'Académie.  Cette  revue,  rédigée  en  langue  française,  et 
devant  faire  partie  de  l'histoire  de  l'Académie,  sera  imprimée 
dans  ses  Mémoires.  * 

M.  Parrot,  physicien  avantageusement  connu,  a  lu  ensuite 
un  rapport  détaillé  sur  les  résultats  obtenus  par  des  observa-. 
tions  sur  l'aurore  boréale  et  les  glaces  polaires,  faites  par 
M.  le  baron  de  Wrangf.l  pendant  sa  dernière  expédition.  Ce 
hardi  navigateur  a  cherché  à  expliquer  la  formation  de  ces 
glaces  et  à  constater  la  durée  de  leur  existence;  il  a  voulu  aussi 
rechercher  pourquoi  une  vaste  surface  d'eau  entourée  de  glaces 
en  est  elle-même  souvent  dégagée.  Quant  à  ses  réflexions  sur 
l'aurore  boréale,  elles  sont  très-curieuses,  cl  M.  Parrot  y  a 
joint  une  hypothèse  nouvelle  par  laquelle  il  essaie  de  trouver  une 
solution  plus  satisfaisante  à  une  question  agitée  en  sens  divers. 

L'Académie,  désirant  répondre  aux  intentions  de  S.  M.  l'em- 
pereur, avait  pris  la  résolution  (h?  faire  entreprendre  (\r  nou- 
veaux voyages  scientifiques  propres  à  étendre  la  connaissance 


a3a  EUROPE. 

des  parties  les  moins  explorées  jusqu'ici  du  vaste  empire  russe; 
elle  avait  chargé  M.  Trinius,  botaniste,  l'un  de  ses  membres, 
de  tracer  le  plan  provisoire  d'un  voyage  destiné  surtout  à  en- 
richir l'histoire  naturelle  de  nouvelles  observations.  Après  que 
l'ébauche  de  ce  plan  eût  été  lue  en  russe  par  M.  le  secrétaire, 
ce  dernier  rendit  compte  des  dons  faits  à  l'Académie  par  la 
famille  impériale  et  par  quelques  particuliers.  Nous  citerons 
surtout  le  Musée  zoologique  et  ethnographique  de  V Amirauté 
que  S.  M.  I.  veut  faire  réunir  aux  collections  de  l'Académie, 
trois  momies  égyptiennes  avec  leurs  sarcophages,  offertes  par 
M.  Avéroff  ,  négociant  de  Saint-Pétersbourg;  enfin  deux 
médailles  en  or  à  l'effigie  de  Paul  Ier  et  d'Alexandre  Ier, 
données  par  l'impératrice-mère  et  dont  le  modèle  était  de  sa 
main. —  On  a  terminé  la  séance  en  proclamant  les  noms  de 
quelques  nouveaux  membres  honoraires  et  ordinaires,  ainsi 
que  des  correspondans  que  l'Académie  venait  de  nommer:  à 
leur  tète  se  trouvait  Ms'Phiearète  ,  le  digne  archevêque  mé- 
tropolitain de  Moscou  ,  successeur  à' Augustin  et  de  Platon. 

J.  H.  ScHNITZLER. 

DANEMARK. 

Colonies  danoises.  —  Propagation  de  l'enseignement  mu- 
tuel. —  Ce  n'est  pas  seulement  dans  la  mère -patrie  que 
le  gouvernement  danois  fait  tout  ce  qui  est  possible  pour 
répandre  les  lumières;  les  colonies  sont  également  un  objet 
de  sa  sollicitude  à  cet  égard.  Le  roi  a  fait  envoyer  l'ouvrage 
de  MM.  Abrahamson  et  Mônster  sur  l'enseignement  mutuel, 
ainsi  que  les  tableaux  et  tout  ce  qui  est  nécessaire  pour  l'éta- 
blissement d'écoles  d'enseignement  mutuel  aux  Indes  occi- 
dentales et  orientales,  et  aux  possessions  danoises  sur  la  côte 
d'Afrique.  Deux  grandes  écoles  publiques  d'enseignement  mu- 
tuel sont  établies  à  l'île  de  Sainte-Croix  ,  et  une  troisième  va 
s'ouvrir  à  celle  de  Saint-Thomas  (Indes  occidentales);  six  écoles 
existent  à  Serampoor  et  trois  à  Tranquebar  (  Indes  orientales), 
et  dans  ce  moment,  deux  nègres  de  laCôte-d'Or,  Noi  Davunna 
et  Tufubereh ,  reçoivent  l'instruction  dans  Técole  normale  d'en- 
seignement mutuel  à  Copenhague.  Ces  deux  Nègres  seront  en- 
voyés,  dans  le  courant  de  l'année,  à  la  Côte,  ainsi  que  quatre 
missionnaires,  élèves  de  l'Institut  des  missions  à  Bàle.  Ces 
quatre  jeunes  gens  sont,  depuis  le  5  septembre  1827,  à  Co- 
penhague, pour  étudier  la  langue  danoise,  ainsi  que  la  langue 
accra.  Ils  sont  instruits  dans  cette  dernière,  qui  est  la  langue 
généralement  répandue  sur  la  Côtt  -d'Or,  où  se  trouvent  les 
possessions  danoises ,  par  M.  le  major  Vrisbf.rg,  qui  a  séjourné 


DANEMARK.  —ALLEMAGNE.  a33 

long-tems  sur  celte  côte,  qui  en  possède  parfaitement  la  langue, 
et  qui  a  même  publié  récemment  une  traduction  dans  la  langue 
accra  du  sermon  de  Jésus-Christ  sur  la  montagne.  Les  quatre 
missionnaires  étudient  aussi  la  méthode  de  l'enseignement 
mutuel  dans  l'école  normale  de  Copenhague.  L'un  des  deux 
nègres  est  très-appliqué  à  ses  études,  et  quoique  ses  disposi- 
tions naturelles  ne  répondent  point  à  son  zèle  pour  le  tra- 
vail ,  il  peut  devenir  d'une  très-grande  utilité  pour  la  civilisa- 
tion de  ses  compatriotes,  étant  le  fils,  et  le  fils  chéri,  d'un 
cabuseer,  c'est-à-dire,  chef  de  tribu  ,  à  Ussu.  Ce  chef  s'appelle 
Naathai  Davunna ,  et  il  est  le  plus  considérable  des  chefs  des 
indigènes  qui  se  reconnaissent  vassaux  danois.  On  vient  de 
donner  une  nouvelle  édition  du  catéchisme  et  des  psaumes  en 
langue  créole ,  et  on  publie  pour  la  première  fois  un  ouvrage 
en  langue  créole  destiné  à  l'enseignement  religieux  ,  et  princi- 
palement aux  esclaves  des  Indes  occidentales.  C'est  à  M.  Pr.e- 
roRius,curé  à  Chrisliansted  ,  à  l'île  Sainte-Croix,  et  quia 
passé  une  partie  de  l'année  dernière  à  Copenhague,  que  l'on 
doit  ces  utiles  ouvrages.  Z**. 

ALLEMAGNE. 

Bavière.  — Population  ,  Statistique.  —  Etablissemcns  d'édu- 
cation et  de  bienfaisance.  —  Nous  plaçons  sous  les  yeux  de  nos 
lecteurs  le  résumé  de  plusieurs  articles  contenus  dans  l'excel- 
lent Journal  de  la  Société  de  la  morale  chrétienne  (voy.  T.  ix, 
nos  5a,  53,  55  et  56).  Nous  regrettons  de  ne  pouvoir  repro- 
duire ces  articles  en  entier.  —  La  Bavière  est  peuplée  d'en- 
viron 3,960,000  individus,  répartis  dans  229  villes,  3o,o.  bourgs, 
2,920  villages  et  28,4  r>o  hameaux.  Divisée  d'après  les  croyances 
religieuses,  cette  population  comprend  2,720,000  catholiques; 
i,io3,ooo  chrétiens  de  la  confession  d'Augsbourg;  80,000 
chrétiens  réformés;  56', 000  Israélites,  et  1,000  individus  de 
diverses  autres  sectes. — L'instruction  publique  coûte  annuelle- 
ment au  gouvernement  7'35,ooo  florins,  ou  1,874,250  francs, 
somme  qui  forme  près  du  sixième  de  toutes  les  dépenses  du 
ministère  de  l'intérieur.  Nous  pourrions  (aire  ici  un  rappro- 
chement qui  serait  affligeant  pour  les  Français  amis  du  bien 
et  des  lumières.  — Le  nombre  des  établissemens  consacrés  à 
l'éducation,  en  Bavière,  est  d'environ  5,53o;  savoir:  3  uni- 
versités, 2  écoles  de  droit;  7  écoles  normales  ;  118  lycées, 
gymnases,  collèges,  écoles  spéciales,  rie.,  et  5,/jOO  écoles  pri- 
maires. Le  nombre  «les  professeurs  est  de  7,11/j,  sans  compter 
pic,  de  3oo  inspecteurs,  chargés  de  surveiller  et  d'améliorer 
les  institutions.  —  Les  juifs  ont  des  écoles  particulières  pour 


234  EUROPE. 

leurs  enfans;  ils  ont  à  Furth  une  Académie  savante. —  Le 
nombre  total  des  élèves  dans  tout  le  royaume  est  de  5oo,ooo, 
c'est-à-dire  environ  le  huitième  de  la  population.  En  1826,  les 
écoliers  ne  formaient,  en  Fiance,  que  le  ~  à  peu  près  de- 
là population  (voy.  Rev.  Enc. ,  t.  xxxix,  p.  456). —  Le  roi 
vient  de  favoriser,  à  Munich,  la  fondation  d'une  école  d'ensei- 
gnement mutuel  pour  les  jeunes  filles.  La  Bavière,  comme  une 
grande  partie  de  l'Allemagne,  possède  un  genre  d'institution, 
lesécoles  du  dimanche,  que  l'on  regrettede  ne  pas  voir  plus  nom- 
breuses en  France  (1).  11  en  existe  deux  à  Munich  :  l'une  pour  les 
garçons  ,  l'autre  pour  les  filles.  Les  enfans  pauvres  y  sont 
admis  gratuitement.  Tous  les  jours  fériés,  ils  y  reçoivent  des 
leçons  basées  sur  les  préceptes  de  la  religion  et  de  la  morale. 
Les  autres  jours,  on  leur  donne  une  instruction  élémentaire, 
et  ils  sont  occupés  de  travaux  analogues  à  leurs  dispositions 
et  à  leur  intelligence;  ils  fabriquent  des  iustrumens  mécaniques, 
dont  la  vente  défraie  en  grande  partie  l'établissement.  L'instruc- 
tion populaire  se  répand  avec  rapidité  dans  tout  le  royaume; 
chaque  paroisse  possède  au  moins  une  école  élémentaire;  et 
bientôt  il  n'y  aura  pas  de  hameau  qui  ne  jouisse  du  même 
avantage.  —  On  doit  s'étonner  et  déplorer  que  l'amélioration 
morale  n'accompagne  pas  l'amélioration  intellectuelle.  Le 
nombre  des  enfans  naturels  est  annuellement  d'environ  8,5oo, 
le  -^  des  naissances;  cette  proportion  n'est  en  France  que 
de  7^.  En  Bavière,  les  criminels  sont,  année  moyenne,  dans 
la  proportion  de  rien  '■>  en  France  ,  dans  celle  de  jt/— •  Nous 
ne  chercherons  pas  quelles  peuvent  être  les  causes  de  ce  fâcheux 
état  de  choses.  Peut-être  vient-il  en  partie  de  quelques  institu- 
tions féodales  encore  en  vigueur,  et  qui  ne  sont  propres  qu'à 
abrutir  les  hommes,  en  brisant  dans  leur  âme  tout  ressort 
moral,  en  étouffant  ce  sentiment  de  liberté  qui,  seul,  donne 
l'amour  de  la  vertu. 

Les  établissemens  de  bienfaisance  sont  nombreux  à  Munich. 
La  maison  des  pauvres  a  été  organisée  d'après  les  plans  de 
M.  de  Rumford.  600  indigens  y  reçoivent  chaque  jour  gra- 
tuitement leur  nourriture.  Une  porte  secrète  est  destinée  aux 
pauvres  honteux  :  ils  obtiennent,  à  un  prix  extrêmement  ré- 
duit, une  soupe  de  bonne  qualité  et  une  ration  d'excellent 
pain.  —  L'hospice  des  hommes  est  dirigé  par  des   religieux  de 


(1)  Celles  que  nous  y  connaissons  ont  été  presque  toutes  établies 
par  des  pasteurs  de  l'Eglise  réformée  et  reçoivent  seulement  les  en- 
fans des  familles  de  cette  communion. 


ALLEMAGNE.  235 

{'ordre  de  la  Merci.  Ou  emploie  dans  cette  maison,  outre  les 
moyens  ordinaires  de  désinfecter  l'air,  des  ventilateurs  et  un 
appareil  particulier  destiné  à  le  renouveller  sans  cesse.  Les 
malades  y  sont  reçus,  sans  autre  formalité  que  leur  demande, 
sans  autre  recommandation  que  leurs  souffrances.  On  leur 
fournit  des  vètemens  et  tout  ce  qui  leur  est  nécessaire.  — 
L'hôpital  de  Saint-Joseph  et  du  Saint-Esprit  est  le  plus  ancien 
de  Munich  :  il  compte  quatre  siècles  d'existence.  Les  personnes 
pauvres,  âgées  et  infirmes  y  sont  reçues  et  entretenues.  —  La 
maison  des  En/ans  -  Trouvés  recueille  tous  les  enfans  aban- 
donnés et  les  vagabonds.  Dès  leur  entrée  dans  la  maison,  on 
fait  le  portrait  de  chacun  d'eux,  et  l'on  y  joint  une  inscription 
indiquant  son  nom,  le  numéro  sous  lequel  il  est  inscrit  sur  les 
registres  de  la  maison,  et ,  s'il  est  possible,  son  âge  et  le  lieu 
de  sa  naissance.  Ces  enfans  ne  quittent  l'établissement  que 
lorsque  leur  éducation  est  achevée,  et  qu'ils  sont  en  état  d'en- 
trer en  apprentissage.  Les  autres  institutions  de  bienfaisance 
de  Munich  sont  parfaitement  dirigées  et  administrées  ;  mais, 
comme  elles  n'offrent  rien  de  remarquable,  nous  nous  bor- 
nerons à  citer  leurs  noms;  ce  sont  :  l'hospice  des  hommes , 
celui  des  femmes,  la  maison  des  aliénés ,  l'hôpital  royal,  la 
maison  des  lépreux  sur  le  Gasteig ,  celle  des  lépreux  de  Sclnva- 
bing,  la  maison  des  orphelins ,  l'institut  des  sourds-muets  ,  l'hos- 
pice des  femmes  en  couches  et  l'hôpital  militaire. 

Le  reste  du  cercle  de  User,  dont  Munich  est  le  chef-lieu  , 
possède  37  établissemens  de  bienfaisance,  hôpitaux,  maisons 
de  santé,  de  refuge,  etc.  La  seule  ville  de  Freising,  de  i,5oo 
âmes,  renferme  un  hôpital,  une  maison  d'orphelins,  une  mai- 
son de  santé  ,  un  institut  de  sourds-muets,  fondé  pour  20  élè\  es, 
une  école  normale,  un  institut  pour  les  enfans  des  pauvres,  et 
des  écoles  populaires.  Landshut,  ville  de  9,000  habitans,  nié- 
rite  aussi  d'être  signalée  pour  le  nombre  et  l'importance  de  ses 
établissemens  d'utilité  publique.  Nous  ferons  remarquer,  entre 
autres ,  un  institut  de  lecture  pour  le  peuple  ,  dans  lequel  est 
une  bibliothèque  choisie.  Le  cercle  du  Danube-Inférieur  ren- 
ferme a4  établissemens  de  bienfaisance;  le  cercle  du  Re- 
gen ,  21  ;  celui  du  llaut-Mein,  33;  celui  du  Rezat,  5i  ;  celui 
du  Bas-Mein,  3i  ;  celui  du  Danube  -  Supérieur,  39;  celui 
du  Rhin,  8.  En  résumant  cette  énumération  ,  on  trouve,  en 
Bavière,  178  hôpitaux,  hospices  et  lazarets;  35  maisons  di- 
sante et  de  traitement  d'aliénation  mentale;  i/(  maisons  de 
correction  ou  de  travail. 

Le  nombre  de  ces  établissemens  est  d'autant  plus  remar- 
quable, que  la  Bavière  ne  renferme ,  après  Munich,  aucune 


a36  EUROPE. 

ville  fort  considérable.   Dans  le   résumé  que   nous   venons   de 

faire  ,  on  compte  seulement  : 

2  villes  de  3o,ooo  à  34,ooo  âmes. 


3 

de 

20,000 

;i 

26,000 

5 

de 

10,000 

à 

16,000 

9 

de 

7,000 

à 

9,000 

16 

de 

4,000 

à 

6,000 

36 

de 

2,000 

à 

3,5oo 

3o 

de 

1,000 

à 

1,800 

4 

de 

800 

La  population  de  la  Bavière  égale  à  peu  près  la  huitième 
partie  de  celle  de  la  France;  et,  si  les  établissëmens  utiles  se 
trouvaient  dans  ce  dernier  pavs  dans  la  même  proportion,  on 
y  compterait  1,42/1  hôpitaux  et  hospices;  280  maisons  d'or- 
phelins et  d'enfans  trouvés;  240  maisons  de  santé,  etc.;  112 
maisons  de  correction  et  de  travail. 

On  pourrait  faire  d'autres  rapprochemens  analogues  ;  com- 
parer, sous  le  rapport  qui  nous  occupe,  deux  villes  de  même 
population,  l'une  française,  l'autre  bavaroise  :  Grenoble,  par 
exemple,  avec  Nuremberg,  qui  possède  i5  établissëmens 
de  bienfaisance  et  de  nombreuses  institutions  d'éducation; 
Étampes  avec  Amberg  (cercle  du  Regen  )  ville  de  7,000  âmes, 
qui  renferme  six  hôpitaux,  un  lazaret,  une  maison  de  santé, 
un  lycée,  un  gymnase,  une  école  normale,  une  bibliothèque 
publique  et  plusieurs  écoles  populaires. —  Nous  renvoyons, 
pour  ces  comparaisons  qui  nous  sont  rarement  favorables,  au 
journal  rempli  d'intérêt  que  nous  avons  cité  en  commençant 
cet  article.  A.  P. 

Carlsuuhe.  —  Publication  prochaine.  —  M.  Marx,  libraire, 
se  propose  de  publier  une  série  de  documens  propres  à  jeter  un 
grand  jour  sur  la  guerre  de  la  succession  d'Espagne;  il  les  doit 
à  la  bienveillance  du  grand-duc  Louis  de  Baden ,  deux  mem- 
bres de  cette  illustre  maison  avant  joué  un  rôle  important  dans 
les  événemens  de  ce  tenis.  Ce  sont  principalement  des  rap- 
ports ,  des  relations,  des  plans  de  campagne  ou  des  discus- 
sions de  stratégie,  enfin  des  questions  de  politique.  Souvent 
même  on  v  trouvera  des  narrations  suivies  des  opérations  de 
toute  une  campagne.  Ces  documens  sont  déposés  dans  les 
archives  des  grands-ducs,  parce  qu'ils  viennent  du  margrave 
Louis-Guillaume,  et  de  son  oncle  Hermann  ;  le  premier  lieute- 
nant-général,  le  second  feld-maréchal  et  président  du  conseil 
de  guerre.  Ils  son!  émanés  des  empereurs  Léopold  Ier,  Joseph  Ier, 
du  roi  d'Angleterre   Guillaume   III,   du   roi  de   Prusse   Ere- 


ALLEMAGNE.— SUISSE.  ÏS7 

déric  Ier,  tle  l'électeur  île  Bavière  M aximiiien- Joseph  ,  du  duc 

Charles  de  Lorraine,  du  prince  Eugène  de  Savoie,  du  prince 
Egon  de  Furstemberg,  du  duc  de  Marlborough  ,  du  prince 
d'Estethazy,  palatin  de  Hongrie,  du  comte  Thœckely,  de 
Piccolomini ,  de  Caraffa,  du  comte  de  Marsigly,  etc.,  etc.  La 
collection  aura  en  toutcpiatre  parties.  La  première  comprendra 
des  pièces  relatives  à  la  guene  contre  les  Turcs,  et  commen- 
cera en  i683;  la  seconde,  qui  remonte  à  1674,  sera  consacrée 
aux  actes  officiels  de  la  guerre  terminée  par  la  paix  de  Nimè- 
gue  ;  la  troisième  est  consacrée  à  la  guerre  entreprise  contre  la 
France  en  1689;  enfin,  la  quatrième,  qui  s'étend  de  1702  à 
1707,  contiendra  la  guerre  de  la  succession  d'Espagne  ,  jusqu'à 
la  mort  du  margrave  Louis.  Chaque  partie  est  complète  par 
elle-même,  et  formera  deux  ou  trois  volumes.  M.  d'EYSENECK, 
directeur  des  archives,  s'est  chargé  du  soin  de  coordonner 
ces  pièces,  auxquelles  on  conservera  leur  tournure  originale, 
sauf  quelques  changemens  dans  l'orthographe.  On  a  adopté 
le  format  in-8°  ;  chaque  volume  coûtera  environ  5  fr.  ;  il 
en  paraîtra  un  tous  les  trois  mois.  On  doit  remarquer  que  le 
plus  grand  nombre  des  documens  de  ce  recueil  est  écrit  en 
français.  P.  de  G. 

SUISSE. 

Genève.  —  Conservation  des  œufs.  —  Extrait  d'une  Lettre 
adressée  au  directeur  de  la  Revue  Encyclopédique. — Je  viens  de 
lire  dans  l'un  de  vos  cahiers  (voy.  t.  xxxvni,  p.  a3i)  l'annonce 
d'un  moyen  pour  conserver  les  œufs  dans  une  dissolution  de 
chlorure  de  chaux  Le  nombre  des  personnes  qui  sont  intéres- 
se i  s  à  conserver  frais  une  certaine  quantité  d'œufs  est  consi- 
dérable; sans  parler  des  ménagères,  des  confiseurs  et  des 
pâtissiers  ,  les  navigateurs  qui  entreprennent  des  vovages  de 
long  cours  ne  seraient-ils  pas  fort  heureux  de  pouvoir  embar- 
quer une  provision  d'œufs,  telle  qu'ils  fussent  assurés  d'en 
conserver  pour  leur  usage  de  tous  les  jours,  quelque  longue 
que  fût  leur  navigation?  Mais  le  chlorure  de  chaux  n'est  pas 
une  substance  qui  soit  à  la  portée  de  chacun,  et  ce  serait 
rendre  un  service  à  toutes  les  classes  de  la  société,  que  leur  in- 
diquer un  moyen  facile  de  conserver  des  œufs  frais  pendant 
un  teins  presque  indéfini.  Or,  ce  moyen  est  trouvé  :  l'expé- 
rience en  a  été  faite,  soit  en  petit,  soit  en  grand,  et  elle  a  éga- 
lement bien  réussi.  Vous  jugerez  s'il  ne  vaut  point  la  peine  de 
la  rendre  publique. 

M.  Peschieb,  mon  frère,  pharmacien,  montra,  I  'année  der- 
nière, à  la  Société  de  physique  et  à  la  réunion  familière  de  la  So- 


238  EUROPE. 

ciété  des  arts  de  cette  ville,  des  œufs  cuits  parfaitement  frais  et 
bons  à  manger,  ainsi  que  chacun  put  s'en  assurer,  et  qu'il  avait 
conservés  pendant  six  ans.  M.  Veyrassat  ,  excellent  confiseur 
de  Genève,  a  employé  cette  année  un  tonneau  entier  d'œufs 
parfaitement  bien  conservés  par  le  môme  moyen.  Il  suffit  de 
mettre  les  œufs  encore  frais  dans  un  bocal,  et  de  remplir  ce- 
lui-ci d'eau  de  chaux.  Voici,  pour  les  personnes  qui  l'ignorent, 
comment  se  fait  cette  dernière.  On  jette,  dans  un  vase  qui 
contient  de  vingt  à  trente  livres  d'eau,  cinq  ou  six  livres  de 
chaux  grasse  vive;  on  agite  le  mélange  pendant  quelques  ins- 
tans  à  diverses  reprises;  on  laisse  déposer  la  chaux  ,  et  on  dé- 
cante l'eau  parfaitement  limpide  qui  en  a  dissous  une  partie  : 
c'est  cette  eau  qu'on  emploie.  Pour  s'assurer  qu'elle  est  saturée 
de  chaux,  après  en  avoir  rempli  le  bocal  qui  contient  les  œufs 
jusqu'à  ce  que  l'eau  les  dépasse  d'environ  trois  pouces,  on 
la  saupoudre  d'une  certaine  quantité  de  chaux  vive,  et  l'on 
ferme  le  bocal. 

Celte  préparation  n'exige  ni  connaissances  chimiques  ni 
achat  de  préparations  chimiques;  il  y  a  bien  peu  d'endroits 
habités  où  l'on  ne  fasse  usage  de  chaux  vive,  et  il  y  en  a  beau- 
coup où  l'on  ne  sait  point  conserver  les  œufs  frais.  Or,  on  vient 
de  lire  que  la  durée  de  cette  conservation  dépasse  les  besoins 
ordinaires;  il  n'y  a  guère  de  navigations  qui  durent  plus  de  six 
ans,  et  il  y  a  peu  de  sièges  aussi  longs  que  celui  de  Troie,  en- 
core rien  ne  prouve  que  les  œufs  ne  se  conserveraient  pas 
pendant  dix  ans.  —  J'ai  l'honneur,  etc. 

Ch.-G.  Peschier,  D.  Ch.  et  M.,  membre  de  plusieurs 
Sociétés  savantes. 

Canton  de  Vaud.  —  Session  ordinaire  du  Grand  -  Conseil , 
en  i<S28.  —  Nous  croyons  devoir  offrir  à  nos  lecteurs  les  faits 
qui  ont  principalement  attiré  l'attention  des  membres  du  grand- 
conseil.  —  Statistique  judiciaire.  — Justice  civile.  3,298  causes 
ont  été  portées  en  conciliation  devant  les  juges  de  paix  ;  2,3-2 
ont  été  conciliées.  La  moyenne  des  procès  civils  portés  au  tri- 
bunal d'appel,  pendant  les  dix  dernières  années,  est  de  29  causes 
au  principal,  et  de  20  en  incidens.  En  1827,  on  a  jugé  37  pro- 
cès au  principal,  et  3i  en  incidens.  —  Justice  criminelle.  La 
moyenne  des  dix  dernières  années  présente  94  procès  correc- 
tionnels et  24  criminels.  Total,  118.  En  1827,  n5  procès 
correctionnels,  et  14  criminels  avaient  été  jugés;  total,  129, 
parmi  lesquels  99  étaient  dirigés  contre  des  individus  étrangers 
au  canton.  A  l'exception  de  4  crimes,  les  délits  ne  sont  point 
graves  ,  et  sont  l'effet  du  désordre  de  conduite  et  de  la  démo- 
ralisation que  produit  la  pauvreté.  —  Maison  de  détention.  Le 


SUISSE.  239 

nombre  total  dos  détenus  criminels  et  correctionnels  était,  au 
Ier  octobre  1827,  de  58  hommes  et  26  femmes;  total ,  84,  sur 
lesquels  16  étrangers.  La  dépense  de  l'établissement  ,  en  y 
comprenant  4  à  5,ooo  fr.  de  matières  à  ouvrer,  s'est  élevée  à 
3i,:553  fr.  Sur  !\i  détenus  sortis  de  cette  maison  ,  dont  la 
création  date  seulement  de  deux  ans ,  19  n'ont  donné  lieu  à 
aucune  plainte  et  se  conduisent  bien;  i3  sont  incertains,  soit 
parce  (pi 'on  n'a  pu  découvrir  leur  demeure  actuelle,  soit  parce 
que  leur  conduite  n'a  pas  un  caractère  très-prononcé;  7  ins- 
pirent des  craintes  ;  3  ont  commis  de  nouveaux  délits.  —  Ins- 
truction publique.  Il  existe  591  écoles  publiques,  fréquentées 
par  25, 5go  écoliers  ;  moyenne,  43  élèves  pour  chacune.  L'en- 
seignement mutuel  est  suivi  complètement  dans  39  de  ces 
écoles;  34  autres  ne  suivent  qu'en  partie  ce  système,  dont  les 
heureux  résultats  sont  maintenant  bien  constatés.  Le  nombre 
dus  écoles  d'après  la  nouvelle  méthode  est  bien  petit,  en  com- 
paraison de  celui  des  écoles  anciennes.  L'école  cantonale  de 
dessin  est  fréquentée  par  108  élèves,  tant  nationaux  qu'étran- 
gers. On  vient  d'ajouter  à  l'établissement  une  salle  destinée  aux 
jeunes  filles. 

Police  de  santé.  La  petite-vérole  a  parcouru  presque  tout 
le  canton  depuis  1826.  On  a  remarqué  que  plusieurs  individus 
qui  avaient  été  vaccinés  n'ont  pas  échappé  à  lépidémie;  mais 
ils  en  ont  été  affectés  avec  bien  moins  de  violence  que  ceux 
qui  n'avaient  pas  été  soumis  à  cette  opération  :  ils  n'ont  éprouvé 
qu'une  maladie  courte  et  légère. 

Population.  Il  y  a  eu  cette  année  un  excédant  de  1,093 
naissances  sur  le  nombre  des  décès.  Le  nombre  des  enfans  nés 
hors  du  mariage  a  été  de  207,  ou  ~  des  naissances.  On  compte 
dans  le  canton  environ  3,700  familles  pauvres,  comprenant 
17,400  individus.  Parmi  ces  individus ,  7,100  sont  en  état  de 
travailler.  2,5oo  familles  sont  assistées  régulièrement;  les  autres 
ne  le  sont  cpie  de  teins  en  tems.  2,000  individus  isolés  sont  as- 
sistés, savoir  :  1,600  régulièrement;  le  reste  à  des  intervalles 
plus  ou  moins  éloignés.  1,000  autres  individus  se  livrent  à  la 
mendicité.  Il  résulte  de  ces  données  générales,  que  les  familles 
pauvres  sont  un  9e  de  la  population  du  canton,  porter  à 
iGojOoo  âmes,  ou  32,ooo  familles,  en  comptant  5  individus 
pour  chacune. 

Recensement  tlu  bétail.  —  Espèce  chevaline  :  22,774  indi- 
vidus ;  augmentation  depuis  1826,  i,225.  —  Espèce  bovine: 
64»733  ;  diminution  depuis  la  même  époque  ,  (>,ooi .  —  Bétes  à 
laine,  6-,l\ïl  individus;  augmentation,  2,192. 

Les  comptes  généraux  de  finances  du  canton  donnent,  pour 


a4o  EUROPE. 

Tannée  1827,  les  résultats  suivans  :  recette,  1,002,364  ;  dé-1 
pense,  918,308;  excédant  de  recettes,  84,o56  liv.  suisses 
(  la  livre  suisse  équivaut  à  1  fr.  5o  c.  de  France  ). 

Hospice  cantonal.  Nombre  des  malades  pcndantl'année  1827, 
488;  141  de  plus  qu'eu  1826.  299  sont  sortis  guéris  ;  55  dans 
un  état  amélioré  ;  a3  sont  reconnus  incurables  ;  36  sont  morts. 
Hospice  des  aliénés.  Ils  ont  été  celle  année  au  nombre  de  H5  ; 
18  sont  sortis  guéris;  1  dans  un  état  amélioré;  2  sont  sortis 
comme  incurables  et  non  dangereux  ;  6  sont  morts.  —  Pauvres. 
Il  leur  a  été  distribué,  pendant  l'année,  12,950  fr.        A.  P. 

ITALIE. 

Réclamation. — (Florence,  i  er  sept.  1 828.) — Monsieur,  je  lis 
dans  la  Bibliotcca  italiana  (C.  L.  p.  43o)  des  observations  rela- 
tives à  un  article  fourni  par  moi  à  la  Revue  Encyclopédique , 
sur  un  ouvrage  de  M.  leDr  Licthtenthal.  M.  F.  A.  (telle  est  la 
signature  de  l'article)  me  reproche  d'être  tombé  dans  des 
erreurs  que  je  ne  crois  point  avoir  commises  :  les  reproches 
qu'il  m'adresse  sont  de  telle  nature  que  je  ne  puis  les  laisser 
sans  réponse.  J'espère  que  la  présente  réclamation  sera  in- 
sérée dans  la  Biblioteca  italiana;  mais  il  ne  m'importe  pas 
moins  qu'elle  paraisse  dans  la  Revue.  L'acte  d'accusation  de 
M.  F.  A.  est  divisé  en  quatre  chefs.  Premièrement,  il  prétend 
que  je  me  suis  servi  d'expressions  acerbes  en  parlant  de 
M.  Licthtenthal.  Ce  reproche  m'étonne  infiniment,  et  il  aura 
surpris  M.  Lichtenthal  lui-même,  s'il  a  lu  mon  article.  Les 
termes  cela  passe  raillerie  n'ont  rien  d'acerbe  :  ils  indiquent 
simplement  que  nous  sommes  choqués  par  une  opinion  qui 
nous  semble  extraordinaire  :  telle  est  du  moins  le  sens  de  ces 
mots  pour  quiconque  connaît  bien  le  génie  de  notre  langue.  En 
second  lieu  ,  j'avais  trouvé  que  M.  Licthtenthal  mettait  sur  le 
même  rang  des  compositeurs  qui  étaient  loin  d'être  égaux  en 
mérite,  et  j'en  connais  quelques-uns  :  M.  F.  A.  dit,  sans  péri- 
phrase, qu'il  n'y  a  pas  un  mot  de  cela  dans  l'ouvrage  en  ques- 
tion; et  voilà,  poursuit-il,  ce  nui  passe  raillerie.  Ainsi  je  serais 
convaincu, sinon  d'une  assertion  fausse,  du  moins  d'uiie  exces- 
sive légèreté  :  je  prie  M.  F.  A.  et  tous  les  lecteurs  qui  voudront 
bien  s'en  donner  la  peine  de  vérifier  ma  citation.  Voici  les 
compositeurs  que  M.  Lichtenthal  donne  comme  formant  la 
sixième  école  de  l'opéra  français  :  Vogcl ,  Lernoine ,  Méhul > 
Berlon  ,  Catel ,  Chérubini ,  Gossec  ,  Jadin  ,  Kreuzer  (il  fallait 
écrire    Kreutzer)    Lebrun,   Lesucur ,   Permis ,   Porta  et  Spon- 


ITALIE.  24! 

liai  (i).  On  voit  que  j'aurais  belle  occasion  de  récriminer;  car, 
lorsqu'on  accuse  quelqu'un  d'inexactitude,  il  est  bon  d'être 
soi-même  exact;  mais  j'aime  mieux  passer  tout  de  suite  au 
troisième  chef  d'accusation.  Il  consiste  dans  le  tort  que  j'aurais 
eu  de  relever  des  noms  propres  mal  écrits  et  corrigés  dans 
X errata  :  je  me  suis  donc  mis  à  chercher  X errata,  que  les  impri- 
-meurs  ne  placent  pas  toujours  à  l'endroit  le  plus  apparent  du 
volume,  et  comparaison  faite,  je  n'ai  trouvé  parmi  les  noms 
fautifs  dont  j'aurais  pu  quelque  peu  allonger  la  liste,  que  le 
seul  nom  de  Sauveur  qui  ait  été  rectifié.  Enfin,  M.  F.  A.  trouve 
que  j'ai  ma!  compris  et  par  conséquent  mal  interprété  la  pensée 
de  M.  Licthtenthal,  lorsque  j'ai  parlé  de  sa  note  sur  l'abbé 
Roussier,  auteur  tout-à-fait  déeréJité  aujourd'hui,  même  en 
France,  où  beaucoup  de  mauvais  ouvrages  relatifs  à  la  mu- 
sique jouissent  encore  de  quelque  estime.  Voici  la  pnrase  en 
entier  :  Fino  ail'  età  di  25  anni,  F  autore  (Roussier)  non  conos- 
ceva ancora  nepparc  una  nota  di  musica  :  ma  ail'  età  diZo  anni, 
meritava  già,  al  dire  di  Laborde  (Essai  sur  la  musique),  diesscr 
annoveratofra  iprimi  autori  del  suo  secolo  (2).  Je  le  demande  : 
ces  expressions  ne  sont-elles  pas  faites  pour  donner  une  idée 
avantageuse  des  talons  de  Roussier?  A  la  vérité,  elles  sont 
accolées  au  titre  de  son  meilleur  ouvrage,  Mémoire  sur  la 
musique  des  anciens,  travail  d'érudition  qui  renferme  des  re- 
cherches utiles  ,  mais  qui  ne  suffit  pas  pour  recommander  l'au- 
teur d'une  manière  si  générale.  Maintenant,  je  dois  demander 
pardon  à  tous  les  lecteurs  et  surtout  à  M.  Licthtenthal  d'être 
revenu  sur  une  si  misérable  discussion.  Je  me  suis  vu  forcé  de 
m'appesantir  sur  quelques  fautes  de  détail,  aisées  à  faire  dis- 
paraître, tandis  que  je  n'ai  pu  rien  ajouter  aux  éloges  que 
j'avais  donnés  au  Dictionnaire  et  à  la  Bibliographie  du  savant 
écrivain  (3),  ouvrage  de  la  plus  grande  importance  et  de  la 
plus  évidente  utilité.  Quant  à  M.  F.  A.,  je  lui  dois  des  remercî- 
mens,  et  je  l'engage  à  relever  mes  erreurs  toutes  les  fois  qu'il 
en  trouvera  l'occasion.  Cette  fois  il  n'a  pas  été  heureux  ;  il  ne 
pourra  manquer  de  mieux  réussir  un  autre  jour.  Recevez ,  etc. 

.T.  AmuF.x-L.\r.\SGE. 
NÉCROLOGIE.  — VENISE.  —  François  Necri,  né   dans  celte 
ville  en  1769,  est  mort  le  1 5  octobre  1827.  Élevé  par  les  jé- 
suites, il  se  livra  à  la  culture  des  sciences  que  ces  religieux 
affectionnaient,  el  surtout  à  L'étude  des  anciens,  dont  les  mœurs 


(1)  Dlzionario  di  musica,   I,   3oi  ,  art.   C.raiid  opéra.    (2;   Biblio- 
grafia,  III ,   13.    i)  "*"'  Encyclopédique,  février  18a  j. 

t.  xr,.  —  Octobre  1828. 


242  EUROPE. 

et  les  principes  excitaient  son  admiration.  Comme  il  n'était 
point  dépourvu  des  biens  de  la  fortune,  il  put  conserver  cette 
indépendance  si  nécessaire  aux  véritables  hommes  de  lettres. 
Malgré  la  sévérité  de  ses  principes  et  la  régularité  de  sa  con- 
duite dans  les  choses  graves ,  il  montra  souvent  pour  le  reste 
un  peu  d'inconstance  et  d'humeur.  Dans  un  âge  mûr,  il  se 
maria,  et  satisfait  de  la  compagnie  de  sa  femme,  il  méprisa  ce 
qu'on  appelle  le  grand  monde,  et  même  cette  renommée  qui 
l'avait  d'abord  séduit.  Cependant  il  n'abandonna  point  ses 
études  et  continua  à  écrire,  mais  plutôt  pour  son  amusement 
et  pour  l'instruction  des  autres,  que  pour  faire  du  bruit  et 
pour  retrrer  quelques  avantages  de  ses  travaux.  Toutefois,  il 
a  publié  plusieurs  ouvrages ,  et  a  légué  en  mourant  de  nom- 
breux manuscrits  au  savant  Emmanuel  Cicocy\,  qui  se  propose 
d'en  publier  un  choix.  Les  ouvrages  imprimés  sont ,  i°  les 
Lettres  d'Alciphron,  traduites  du  grec  en  italien.  Ces  lettres 
qu'on  croit  supposées  et  qui  avaient  été  traduites  en  latin  dans 
la  belle  édition  à' Et.  Bergler  (Leipzig ,  i  709-1715,  etc.),  et  en 
français,  par  l'abbé  Richard  (Paris,  1783),  manquaient  à  l'Ita- 
lie, qui  a  généralement  accueilli  la  version  de  Negri;  20  la  Vie 
d'Azuztolozeno,  un  des  plus  célèbres  littérateurs  et  critiques  qui 
fleurirent  au  commencement  du  18e  siècle;  3°  les  Vers  des  frères 
Amaltci,  qui  étaient  du  nombre  des  meilleurs  latinistes  du  xvie 
siècle;  4°  le  Fragment  célèbre  de  l'élégie  d'Hermesianax,  tra- 
duit et  commenté.  Ce  fragment  nous  fait  regretter  la  perte  des 
autres  productions  de  ce  poète  grec,  contemporain  de  Philippe 
et  d'Alexaudre-le-Grand;  5°  les  Vies  de  cinquante  hommes 
illustres  des  provinces  de  Venise  ;  6°  divers  Mémoires  sur  quel- 
ques inscriptions  anciennes,  et  d'autres  ouvrages,  tant  en  prose 
qu'en  vers.  La  plupart  des  ouvrages  inédits  ne  sont  que  des 
traductions  et  des  commentaires.  F.  S. 

PAYS-BAS. 

Liège.  —  Société  libre  d'émulation  pour  l'encouragement  des 
lettres,  des  sciences  et  des  arts.  —  Séance  publique ,  tenue  le 
11  juin  1828. —  Le  secrétaire  général,  M.  J.J.  Picard,  a  ouvert 
cette  séance  par  un  rapport  sur  les  travaux  de  la  Société.  Il  a 
fait  connaître  que  l'éloge  de  Grétry,  auquel  il  avait  été  accordé  , 
en  i8a5,  une  médaille  d'or  de  200  fr. ,  est  de  M.  Moreau  de 
Jowkès,  membre  correspondant;  que  l'éloge  ayant  pour  épi- 
graphe :  Nature  et  vérité ,  et  qui  a  obtenu  à  la  même  époque 
une  mention  honorable  ,  est  de  madame  Caroline,  de  Monti- 
gnv;  que  le  comité  de  littérature  et  des  beaux-arts,  n'ayant 
reçu  depuis  la  dernière  séance  publique  aucun  autre  éloge 
digue  de  Grélry,  a  retiré  ce  sujet  du  concours;  qu'il  en  a  éga- 


PAYS-BAS.— FRANCE.  243 

iement  retiré  le  sujet  de  poésie  (  l'établissement  d'une  université 
à  Liège),  sur  lequel  il  n'a  reçu  que  deux  odes  assez  médiocres; 
que  le  comité  des  sciences  physiques  et  mathématiques,  n'ayant 
point  reçu  de  réponse  satisfaisante  à  la  question  relative  aux 
cancers,  l'a  retirée  du  concours,  et  que  le  prix  proposé  pour 
la  question  d^'s  révulsifs  a  été  décerné  à  M.  Ge^trac,  profes- 
seur à  l'école  secondaire  de  médecine  de  Bordeaux.  La  mé- 
daille en  or  de  3oo  fr.  ,  offerte  par  le  comité  des  arts  et  ma- 
nufactures pour  la  fabrication  d'une  tôie  d'une  dimension 
propre  à  remplacer  celle  que  l'on  fait  venir  de  l'Angleterre 
pour  la  confection  des  chaudières  des  machines  à  vapeur,  a 
été  accordée  à  MM.  Orb\n  et  fils ,  de  Liège. 

M.  Picard  a  annoncé  que  la  Société  a  sollicité  auprès  du 
gouvernement  l'établissement  à  Liège  d'une  exposition  pu- 
blique des  produits  de  l'industrie,  et  que  sa  demande  paraît 
devoir  être  accueillie  favorablement.  —  Plusieurs  morceaux 
de  poésie  ont  été  lus  par  MM.  Comhaire,  Modave  et  Gravez. 
Les  fables  de  ce  dernier  sont  écrites  avec  une  grâce  naïve  qui 
rappelle  quelquefois  le  grand  modèle.  M.  Modave  a  rendu  avec 
élégance  et  fidélité  le  début  du  xve  chant  de  la  seconde  guerre 
punique  de  Silius  Italicus. 

M.  Teste,  avocat  ,  a  lu  un  Essai  sur  les  études  et  les  exer- 
cices oratoires  dans  leur  rapport  avec  l'enseignement  supérieur. 
Ce  discours  renferme  des  passages  écrits  avec  beaucoun  de 
chaleur,  et  dans  lesquels  de  nobles  et  beaux  sentimens  sont 
vivement  exprimés.  M.  de  Gerlache  a  présenté  des  Fragment 
de  l'histoire  de  Liège  ;  ils  comprennent  les  guerres  d'Awans  et 
de  Waroux  dans  le  xne  siècle. 

Ces  fragmens  ,  ainsi  (pie  les  autres  discours  prononcés  dans 
cette  séance  ,  ont  été  imprimés  (1)  dans  le  même  volume.  On 
trouve  un  Rapport  sur  l'école  industrielle  rie  Liège  ,  fait  à  la 
Société  par  M.  Ch.  Rogier,  dans  la  séance  du  8  mars  1828. 
L'école  industrielle  compte  maintenant  environ  cent  élèves.  A.  P. 

FRANCE. 
DÉPARTEMENS. 

Sociétés  savantes  et  Établisscmcns  d'utilité  publique. 
Aucu   [Gers). —  Enseignement  industriel.  —  M.  Aza   DE  Yi- 

(1)  Procès-verbal  de  la  séante  publique ,  tenue ,  le  19.  juin  1S2S,  par  la 
Société  libre  d'émulation  de  Liège  pour  F  encouragement  des  lettres,  des 
sciences  cl  des  arts.  Liège,  1828;  Fr.  Lemaric.  In-8"  de  127  pages. 

16. 


244  FRANCE. 

daillan  ,  ancien  élève  de  l'École  polytechnique,  fils  de  l'un  des 
membres  les  plus  considérés  du  conseil  général  du  département 
du  Gers,  a  établi  et  professe  un  Cours  public  et  gratuit  de  géo- 
métrie appliquée  aux  arts  mécaniques.  Cette  institution  manquait 
entièrement  au  département  du  Gers,  et  à  la  plupart  des  dépar- 
temens  voisins.  En  l'absence  du  préfet  et  du  maire,  membre  de 
la  Chambre  des  députés,  les  autorités  municipales  ont  ouvert  le 
Cours  avec  solennité;  et  le  jeune  professeur  a  recula  plus  douce 
récompense  de  son  zèle.  Cent  cinquante  ouvriers  se  pressent  à 
ses  leçons.  Nous  ne  pouvons  trop  recommander  ce  noble 
exemple  à  l'estime  et  a  l'émulation  des  bons  citoyens.  C'est  en 
se  consacrant  ainsi  à  faire  entrer  la  classe  pauvre  en  partage 
des  lumières  que  la  fortune  permet  d'acquérir,  et  du  bien-être 
qui  suit  les  lumières,  que  les  jeunes  hommes  des  familles  qui 
jouissent  d'une  honorable  aisance,  trouveront  un  utile  emploi 
de  leur  teins,  un  généreux  exercice  de  leurs  facultés,  et  ac- 
querront des  titres  à  la  reconnaissance  publique. 

Marseille. — Société  de  la  Morale  chrétienne  auxiliaire  de  celle 
de  Paris. — La  séance  annuelle  de  cette  intéressante  Société,  pour 
1827  ,  a  eti  lieu  le  27  septembre,  sous  la  présidence  de  M.  Tou- 
louzan  ,  rédacteur  du  journal  intitulé  l'Ami  du  bien  ,  qui  est 
l'organe  officiel  de  la  Société.  Après  un  discours  bien  pensé  et 
bien  écrit  du  président ,  M.  Ghassan,  l'un  des  secrétaires,  lit  un 
rapport  sur  les  travaux  de  la  Société  dans  l'année  courante.  Il 
expose  d'abord  son  origine  qui  remonte  à  quatorze  mois  ,  ses 
rapides  progrès  et  le  but  élevé  auquel  elle  se  propose  de  con- 
courir. L'attention  de  la  Société  s'est  portée  sur  plusieurs  points 
de  bien  public.  Elle  a  obtenu,  sur  deux  principalement,  des  ré- 
sultats avantageux;  elle  a  établi  un  cercle  studieux  destiné 
aux  jeunes  gens  qui  sortent  du  collège  ,  et  qui  perdent  trop 
souvent  le  goût  des  lettres  et  de  l'instruction  ,  faute  d'un  lieu 
de  réunion  où  cette  heureuse  disposition  puisse  recevoir 
quelque  aliment.  Ce  genre  d'établissement  manque  à  la  plus 
grande  partie  de  nos  villes  de  province.  La  Société  aurait 
voulu  pouvoir  fonder  à  Marseille  un  gymnase  normal  pour  les 
jeunes  Grecs  ;  certaines  circonstances  l'ayant  obligée  d'ajourner 
cette  généreuse  résolution  ,  elle  s'est  occupée  du  moins  de 
placer  ailleurs  les  enfans  des  héros  de  la  Grèce  moderne,  afin 
de  leur  faire  donner  une  éducation  digne  de  la  patrie  qu'ils 
sont  appelés  à  servir  un  jour.  Les  efforts  de  la  Société  n'ont 
pas  été  infructueux.  Elle  a  assuré  l'asyle  et  l'éducation  à 
36  enfans  ,  dans  divers  instituts  de  la  Suisse  et  de  l'Alle- 
magne. A  ce  sujet ,  le  rapporteur  rend  hommage  à  l'esprit  de 
charité  de  ce  siècle,  objet  de  tant  d'accusations  violentes  et 


I 

DÉPARTEMENS.— PARIS.  a45 

injustes.  Ces  orphelins  ont  été  transportés  et  défrayés  partout, 
sans  aucune  charge  pour  la  caisse  de  la  Société  :  de  simples 
aubergistes  même  ont  refusé  d'être  indemnisés  du  séjour  des 
jeunes  voyageurs  chez  eux.  23  autres  orphelins  vont  être  placés 
de  la  même  manière.  Le  nombre  total  sera  alors  de  59  :  8  seu- 
lement sur  ce  nombre  auront  été  placés  en  France.  La  So- 
ciété avait  offert  un  prix  de  i5o  fr. ,  dont  les  fonds  avaient  été 
faits  par  un  membre,  au  meilleur  ouvrage  contre  le  jeu.  Au- 
cun des  ouvrages  envoyés  n'ayant  été  jugé  digne  d'obtenir  un 
prix  ,  le  sujet  est  de  nouveau  mis  au  concours  pour  1828.  On 
désire  que  l'ouvrage  ait  une  couleur  locale  ;  toute  forme  est 
admise  ;  le  style  doit  être  simple  et  à  la  portée  des  classes  ou- 
vrières. Il  faut,  i°  établir  qu'en  dernier  résultat  le  jeu  doit 
ruiner  successivement  tous  ceux  qui  s'y  livrent,  pour  ne  pro- 
fiter qu'aux  maisons  qui  reçoivent  les  joueurs  ;  20  montrer 
que  le  jeu  doit  nécessairement  pousser  les  joueurs  ,  ou  au  dés- 
espoir, et  par  suite  au  crime,  ou  à  l'oisiveté,  c'est-à-dire  à 
la  démoralisation.  Le  prix  est  une  médaille  d'or  de  3oo  fr. ,  ou 
une  somme  d'égale  valeur,  au  chois  de  l'auteur  couronné.  Les 
Mémoires  devront  être  adressés,  francs  de  port,  au  bureau  de- 
là Société,  rue  Saint  -  Fer  réol,  n°  5;.  P.  A.  D. .  . 

PARIS. 

Institut.  —  Académie  des  sciences.  —  Du  22  septembre  1828. 
—  On  lit  une  lettre  de  M.  Raspail,  ayant  pour  objet  de 
prendre  date  d'une  communication  relative  à  un  point  qu'il 
avait  laissé  dans  le  doute  dans  son  travail  sur  les  cristaux  de 
milice  et  d'oxalate  de  chaux,  et  qu'il  vient  de  traiter  après  un 
nouvel  examen.  —  M.  Bertrand  demande  le  dépôt  d'un  paquet 
cacheté  contenant  divers  procédés  nouveaux  pour  la  fabrica- 
tion des  papiers  de  réglisse,  de  mûrier  et  de  tamarin.  — 
M.  Moreau  de  JonnÈS  donne  lecture  de  son  mémoire  intitulé  : 
Recherches  de  géographie  botanique  sur  le  maïs,  la  synonymie 
de  cetie  céréale ,  son  pays  originaire  ,  l'étendue  de  sa  culture ,  et 
son  antiquité  chez  les  peuples  aborigènes  du  Nouveau-Monde. — 
M.  Cuvier  fait  un  rapport  verbal  sur  un  ouvrage  de  M.  Audubon 
relatif  aux  oiseaux  de  l'Amérique  septentrionale. — M.  G  mou 
m  m  /  \  m  noues,  correspondant,  lit  un  mémoire  sur  les  attri- 
butions des  principaux  organes  cérébraux. 

—  Du  ag  septembre.  —  MM.  Audoin  et  Milne  Edwards 
présentent  un  recueil  de  70  dessins  coloriés, où  sont  consignées 
d  >  ob  iei  allons  sur  divers  animaux  marins  qu'ils  se  pi  oposent 
Je  lire  à  l'Académie,  —  M.  Trehah  annonce  avoir  einpl 


246  FRANCE. 

avec  succès,  depuis  1824,  la  compression  de  l'aorte  contre  les 
hémorrhagies  utérines,  et  demande  à  prendre  date  pour  la 
priorité  de  celte  méthode.  —  M.  Freycinet  donne  lecture  d'une 
nouvelle  lettre  de  MM.  Quoy  et  Gaymard,  datée  de  Hobart,- 
Town  (île  de  VanDiémen),  lei5  décembre  1827,  et  contenant 
des  détails  sur  l'expédition  à  laquelle  ces  médecins  sont  atta- 
chés.—  MM.  Poinsot  et  Nacicr  font  le  rapport  suivant  sur  le 
mémoire  de  MM.  Lamé  et  Clapeyron,  anciens  élèves  de 
l'École  polytechnique,  actuellement  au  service  de  Russie, 
lequel  a  pour  objet  l'équilibre  des  corps  solides  homogènes. 
«  La  théorie  qui  est  l'objet  de  ce  mémoire  est  nouvelle.  Cette 
théorie  a  attiré  depuis  quelque  terns  l'attention  de  plusieurs 
géomètres  qui  ont  présenté  sur  ce  sujet  des  notions  qui  ne 
s'accordent  pas  entre  elles.  Quant  aux  principes  adoptés  par 
les  auteurs,  l'opinion  de  l'un  de  vos  commissaires  au  moins  ne 
peut  être  douteuse  à  cet  égard  ,  puisque  ces  principes  sont  les 
mêmes  que  ceux  qu'il  avait  établis  depuis  long-tems  dans  un 
écrit  dont  il  a  été  question  ci-dessus.  Cependant,  comme  le 
tems  et  l'assentiment  général  sont  nécessaires  pour  fixer  entiè- 
rement les  idées  sur  des  objets  de  cette  nature,  il  ne  convien- 
drait pas  de  proposer  ici  à  l'Académie  de  prononcer  sur  ce 
point  un  jugement  positif;  niais  nonobstant  cette  réserve,  nous 
n'hésiterons  pas  à  reconnaître  un  mérite  distingué  dans  le 
travail  de  MM.  Lamé  et  Clapeyron,  et  à  demander  que  ce 
travail  soit  approuvé  par  l'Académie,  et  imprimé  dans  le  recueil 
des  savans  étrangers.  »  (Approuvé.) — MM.  Cuvier  ,  Latreille  et 
Daméril  font  un  rapport  sur  le  mémoire  de  M.  Dugès,  relatif 
à  la  circulation,  à  la  respiration  et  à  la  reproduction  des  anne- 
lides  abranches.  Quatre  genres  principaux  composent  cette 
famille  des  vers  externes  sans  branchies  apparentes. Ce  sont  les 
lombrics y  les  sangsues ,  les  naïdes  et  les  planaires.  M.  Dugès 
s'est  principalement  occupé  des  genres  lombrics  et  planaires , 
dont  l'organisation  avait  été  étudiée  d'une  manière  générale 
par  plusieurs  observateurs.  Les  mémoires  de  M.  Dugès  sont 
en  même  tems  zoologiques  et  anatomiques.  Le  premier  traite 
des  lombrics,  des  naïdes,  des  sangsues  ou  hirudinées.  Le 
second  renferme  un  grand  nombre  de  recherches  sur  l'organi- 
sation et  sur  les  mœurs  des  planariées.  M.  Dugès  conclut  des 
recherches  1  enfermées  dans  ce  deuxième  mémoire,  que  les  pla- 
nariées forment  parmi  les  animaux  une  famille  distincte  qu'il 
caractérise  ainsi  :«  Animaux  souples,  moux,  pulpeux,  sans 
nerfs,  ni  muscles  distincts,  sans  articulation,  sans  ventouses, 
pourvus  d'organes  digestifs  et  circulatoires.  Il  la  divise  en  trois 
genres   dont  voici  les  caractères   essentiels  :  1.  Prostome  :  à 


PARIS.  247 

bouche  et  anus  terminaux  ,  une  sorte  de  trompe;  2.  Derostome  : 
un  seul  orifice  alimentaire  situé  sous  l'extrémité  antérieure; 
3.  Planaire  ;  un  seul  orifice  alimentaire  placé  vers  la  partie 
moyenne  inférieure  d'un  corps  aplati;  un  suçoir.  »  Vos  com- 
missaires ont  jugé  ce  travail  très-important  pour  la  science; 
Ils  proposent  en  conséquence  d'en  autoriser  l'impression  dans 
le  recueil  des  savans  étrangers.  (Approuvé.) 

—  Du  6  octobre.  M.  Geoffroy  Savnt-Hixaire  lit  un  mémoire 
sur  les  anomalies  du  système  sexuel  chez  la  taupe.  —  M.  Cau- 
chy  présente  deux  mémoires,  l'un  sur  le  mouvement  des  lames 
solides  élastiques  ou  non  élastiques,  naturellement  planes  ou 
naturellement  courbes,  d'une  épaisseur  constante  ou  d'une 
épaisseur  variable  ;  l'autre  sur  le  mouvement  des  plaques  et  des 
verges  élastiques  ou  non  élastiques.  —  M.  Gmou  de  Blzarin- 
gues  lit  un  mémoire,  dans  lequel  il  rapporte  des  expériences 
nouvelles  sur  la  reproduction  de  quelques  animaux  domestiques 
et  sur  celle  des  plantes.  M.  Geoffroy  Saint -Hilaire  rap- 
pelle à  ce  sujet  quelques  expériences  qu'il  avait  commencées 
pendant  son  séjour  en  Egypte  ,  et  qui  étaient  relatives  à  lu  re- 
production des  plantes.  —  M.  Moreau  de  Jonnès  informe 
l'Académie  que,  suivant  le  rapport  d'une  feuille  publique  an- 
glaise, des  ossemens  de  mammouths  ont  été  découverts  sur  les 
côtes  du  détroit  de  Behring  ,  par  la  dernière  expédition  britan- 
nique qui  a  exploré  les  côtes  de  l'Amérique  arctique. 

—  Du  1  3  octobre.  —  M.  Héricart  de  Thury  communique  des 
lettres  écrites  de  Provence  par  M.  Brard  ,  et  annonçant  cpi'il 
existe  depuis  long-tems  dans  la  commune  de  Lacaille  une  masse 
de  fer  (pie  tout  fait  juger  d'origine  météorique.  Il  propose  d'in- 
viter M.  le  ministre  de  l'intérieur  à  faire  l'acquisition  de  ce 
morceau  curieux  pour  le  Muséum  d'histoire  naturelle.  (Adopté.) 
—  M.  Cauchi  présente  une  note  additionnelle  à  son  mémoire 
sur  les  lames  élastiques.  —  M.  Cuvier communique  une  nouvelle 
lettre  de  MM.  QuOY  et  Gaymard,  contenant  des  observa- 
tions sur  l'animal  de  X. 'Argonaute ,  sur  celui  de  la  Harpe  et  sur 
X atlante  de  Pérou.  —  M.  Df.i.eal  présente  diverses  observa- 
tions sur  les  mémoires  de  M.  Ri  \u;n  ,  luà  la  dernière  séance  , 
et  concernant  un  homme  qui  parlait,  quoique  son  larynx  fût 
obstrué  et  qu'il  respirât  par  une  ouverture  artificielle  de  la 
trachée.  —  IM.  Dotrochbt  lit  un  mémoire  sur  la  tympanite 
gastrique  des  herbivores.  —  M.  Delille  lit  un  mémoire  sur 
la  plante  nommée  par  I. innée;  Theligonum  cynocrambe.  — 
L'Académie  nomme  la  commission  qui  doil  présenter  une  liste 
■  le  candidats  pour  h-  remplacement  du  gênerai  dndréotsy , 
comme  associé  libre  :  elle  esl  composée  »ie  JÏM.  drago,  Le- 


24$  FRANCE. 

gendre,  Cuvier  ,  Chaptal,  Coquebert  -  Montbret  et  Henri  de 
Cassini.  —  MM.  Cuvier  et  Bronguiart  for.t  un  rapport  sur  le 
mémoire  de  MM.  Marcel  de  Serres,  Durreuil  et  Jeanjean, 
relatif  aux  cavernes  de  Lunel- Vieil  et  aux  ossemens  fossiles 
qu'elles  renferment.  «  Les  cavernes  dont  il  s'agitsont  au  nombre 
de  trois  ,  donnant  toutes  trois  dans  un  même  jardin  ,  et  péné- 
trant dans  une  même  colline;  celle  de  Maliet,  à  4  petites  lieues 
de  Montpellier  et  à  un  quart  de  lieue  à  l'ouest  du  village  de 
Lunel-Vieil.  Leur  hauteur  est  de  i5  ou  18  mètres  au-dessus 
des  eaux  moyennes  de  l'étang  de  Maugino  qui  borde  la  Médi- 
terranée. Elles  sont  ouvertes  dans  un  calcaire  marin  tertiaire, 
que  les  auteurs  croient  appartenir  à  la  formation  qu'ils  appellent 
calcaire  moellon  ,  et  qui,  selon  eux  ,  est  supérieure  aux  marnes 
argileuses  bleues,  par  conséquent  beaucoup  plus  récente  que 
notre  calcaire  grossier.  C'est  le  même  calcaire  que  vos  commis- 
saires ont  décrit  il  y  a  long-tems,  mais  qui  paraît  beaucoup 
plus  puissant  clans  le  midi  de  ia  France  que  dans  ies  environs 
de  Paris.  Celle  de  ces  trois  cavernes  que  l'on  a  connue  le  plus 
anciennement  est  la  plus  orientale,  c'est  une  sorte  de  boyau 
tortueux  et  étroit ,  dont  la  plus  grande  longueur  est  d'environ 
5o  mètres  avec  une  largeur  moyenne  de  2  mètres,  et  une  hau- 
teur de  4-  Elle  contenait  une  grande  quantité  d'ossemens  de 
carnassiers  et  d'herbivores  disséminés  et  confondus  dans  le 
limon  rouge  qui  eu  recouvrait  le  sol.  Quelques-uns  près  de  l'en- 
trée étaient  fixés  et  liés  au  rocher  par  des  stalagnites  calcaires. 
La  seconde  caverne,  découverte  en  1824,  est  une  vaste  ga- 
lerie d'au  moins  x5o  jiiètres,  sur  une  largeur  moyenne  de  10 
ou  12 ,  et  une  hauteur  de  3  ou  4-  Vers  son  extrémité  méridio- 
nale, il  n'existe  que  des  sables  assez  fins  ;  mais  les  cailloux 
roulés  et  les  gros  galets  abondent  vers  l'extrémité  opposée. 
La  troisième  caverne,  découverte  en  1827,  ne  peut  se  par- 
courir que  sur  70  ou  80  mètres,  îe  reste  de  son  étendue  étant 
rempli  de  sable  et  d'énormes  blocs  de  rochers  éboulés.  —  En 
général,  il  se  trouvait  plus  d'ossemens  dans  les  parties  du  li- 
mon qui  renfermaient  beaucoup  de  cailloux  roulés,  et  ils  man- 
quaient totalement  dans  les  sables.  C'est  près  des  parois  et  dans 
les  points  de  la  plus  grande  pente  qu'ils  sont  le  plus  amoncelés. 
Ils  sont  mêlés  sans  distinction  d'espèces,  et  sans  rapport  avec 
leur  position  dans  le  squelette.  Des  parties  du  même  os  ont  été 
trouvées  à  d'assez  grandes  distances  les  unes  des  autres;  un 
plastron  de  tortue  reposait  sur  un  humérus  de  rhinocéros,  et 
des  métacarpiens  d'hyène  remplissaient  le  creux  d'un  canon 
de  grand  ruminant.  Ils  ne  paraissent  pas  avoir  été  roulés,  mais 
brisés  par  des  chocs  violens.  Les  nombreuses  fissures  de  leur 


PARIS.  249 

surface  font  penser  qu'ils  étaient  depuis  long-tems  dépouillés 
de  chair  lorsqu'ils  ont  été  entraînés  dans  ces  cavernes.  On  re- 
marque aussi  qu'ils  sont  d'autant  mieux  conservés  que  leur 
forme  et  leur  tissu  les  rendaient  plus  propres  à  résister  aux 
agens  extérieurs.  Le  limon  qui  les  enveloppe  ressemble  beau- 
coup à  celui  qui  couvre  la  plupart  de  nos  plaines,  et  même  à 
celui  qui  remplit  les  fissures  occupées  par  les  brèches  osseuses, 
lorsqu'il  n'est  pas  encore  consolidé.  Les  auteurs  du  mémoire 
ont  reconnu  parmi  ces  ossemens  ceux  de  quatorze  espèces  de 
carnassiers,  de  7  ruminans,  de  7  pachydermes  et  de  5  ron- 
geurs. Les  es  de  cerfs,  de  bœufs  et  de  chevaux  sont  les  plus 
abondans  parmi  les  herbivores  ;  ceux  de  canis  et  àefelîs  parmi 
les  carnivores  ;  les  plus  rares  sont  ceux  de  blaireaux  et  de  cas- 
tors. —  La  seconde  partie  du  mémoire  roule  principalement 
sur  les  os  d'hyène.  Nos  auteurs,  les  ayant  comparés  avec  un 
grand  soin  entre  eux  et  avec  ceux  des  hyènes  vivantes ,  ont 
cru  reconnaître  trois  espèces.  La  première  est  celle  qui  a  déjà 
été  recueillie  dans  un  grand  nombre  de  cavernes  d'Allemagne, 
de  France  et  d'Angleterre,  et  ciont  un  de  nous  a  fait  connaître 
les  caractères;  les  auteurs  l'ont  appelée  hyœna  spelœa ;  on  sait 
que  c'est  de  l'hyène  tachetée  qu'elle  se  rapproche  le  plus.  Une 
autre  qu'ils  trouvent  beaucoup  plus  voisine  de  l'hyène  rayée 
leur  a  paru  devoir  être  nommée  hyœna prisca ,  et  ils  en  ont  une 
troisième  qu'ils  appellent  hyœna  intermedia.  —  Leur  opinion 
sur  les  causes  qui  ont  rassemblé  ces  os  dans  les  cavernes 
n'est  pas  entièrement  conforme  à  celle  des  géologues  qui  se 
sont  occupés  dans  ces  derniers  tems  de  ce  grand  phénomène. 
Quoiqu'ils  aient  recueilli  dans  les  cavernes  de  Lunel  -Vieil, 
comme  M.  Bukland  dans  celles  d'Angleterre,  des  excrémens 
d'hyène;  quoique  les  ossemens,  qui  y  sont  mêlés  avec  ceux 
d'hyène,  portent  aussi  la  marque  des  dents  de  ces  êtres  vo- 
races ,  il  leur  paraît  difficile  de  croire  qu'elles  y  aient  fait  leur 
habitation.  Les  os  de  carnassiers  beaucoup  plus  grands,  de  ti- 
gres, par  exemple,  qui  s'y  rencontrent  aussi,  prouveraient 
également  bien  que  ces  grands  carnassiers  y  ont  eu  leur  re- 
traite. Et  comment  des  hyènes  auraient -elles  osé  habiter  ave< 
des  tigres?  Comment  des  chiens, dont  ou  trouve  aussi  les  0 
semeus  en  grande  quantité,  auraient-ils  voulu  habiter  avec  des 
hyènes?  Ils  ne  croient  cependant  pasque  ces  os  aienl  été  aine 
nés  de  loin  :  au  contraire ,  ils  pensent  que  tous  ces  animaux  ont 
vécu  dans  la  contrée;  mais,  dans  leur  opinion,  c'est  une  seule 
et  même  cause  qui  lésa  répandus,  avec  ces  dépôts  appelés  di- 
Invium  ,  sur  toute  la  iurface  du  sol,  et  qui  les  a  lait  pénélrei 
dans  les  cavités  que  ce  sol  pouvait  leur  offrir.  C'est  dans  1 


a5o  FRANCE. 

vrage  entier  qu'il  faudra  étudier  et  peser  tous  les  motifs  que 
nos  auteurs  allèguent  en  faveur  de  cette  idée.  Ce  qui  est  plus 
positif,  ce  sont  les  faits  palpables  ,  les  descriptions  et  les  figures 
exactes.  A  cet  égard ,  le  mémoire  de  MM.  Marcel  de  Serres  , 
Dubreuil  et  Jeanjean  nous  paraît  digne  de  toute  sorte  d'éloges, 
et  nous  pensons  que  l'Académie  doit  l'admettre  dans  le  recueil 
des  savans  étrangers,  à  moins  toutefois  que  les  auteurs  ne  préfè- 
rent l'imprimer  séparément,  ou  mieux  encore  avec  le  reste  de 
leur  travail.  C'est  à  cette  dernière  résolution  que  tous  les  ama- 
teurs de  géologie  désireront  sans  doute  qu'ils  s'arrêtent.  »  (Ap- 
prouvé.) —  M.  Dutrochet  lit  de  nouvelles  expériences  sur 
X endosmose.  A.  Miche  lot. 

Académie  des  beaux  -  arts.  —  Séance  publique  annuelle , 
du  4  octobre  1828,  sous  la  présidence  de  M.  Thévenih". —  Le 
principal  objet  de  celte  solennité  était  la  distribution  des 
prix  de  peinture,  de  sculpture,  d'architecture,  de  gravure  en 
taille-douce  et  de  composition  musicale. — M.  Quatremère  de 
Olincy,  secrétaire  perpétuel ,  a  ouvert  la  séance  par  la  lec- 
ture d'une  Notice  historique  sur  la  vie  et  les  ouvrages  du  sculp- 
teur Lemot,  auteur  des  statues  équestres  de  Henri  IV  et  de 
Louis  XIV,  du  bas-relief  qui  orne  le  fronton  du  Louvre,  etc. 
Passant  en  revue  chacun  des  ouvrages  de  cet  habile  artiste  ,  il 
s'est  peu  arrêté  aux  détails  de  sa  vie  :  il  a  rappelé,  cependant , 
quelques  circonstances  singulières  qui  déterminèrent,  ou  plutôt 
qui  firent  découvrir  sa  vocation  pour  une  carrière  où  il  s'est 
acquis  une  si  grande  et  si  juste  célébrité  (1).  —  M.  Garnier  a 
succédé  à  M.  le  secrétaire  perpétuel  ;  il  a  fait  un  rapport  sur 
les  ouvrages  des  pensionnaires  du  roi  à  Rome,  et  sur  les 
obligations  qui  leur  sont  imposées.  (Les  règlemens  à  cet  égard 
viennent  d'être  changés  et  modifiés  par  une  ordonnance  royale.) 
—  Les  élèves  lauréats  ont  ensuite  été  couronnés.  L'Académie 
n'a  pas  cru  qu'il  y  eût  lieu  à  décerner,  cette  année,  le  premier 
grand  prix  de  peinture  ;  et  l'on  s'accorde  en  effet  à  dire  que 
les  tableaux  des  concurrens  sont  généralement  très-médiocres. 
Ulysse  et  ÎNéoptolème,  arrivés  furtivement  dans  l'île  deLemnos, 
Ont  profité  du  sommeil  du  compagnon  d'Hercule  pour  lui  enlever 
ses  armes.  Phiioctète  se  réveille  ,les  ressaisit,  et,  irrité  parla  pré- 
sence d'Ulysse,  son  ennemi,  veut  le  percer  d'une  flèche:  Néopto- 
lème  l'arrête.  Tel  était  le  sujet  du  prix  de  peinture.  Le  second 
grand  prix  a  été  remporté  par  M.   Paul  Jourdy,  de  Dijon 


(1)  Le  Lycée  armoricain  renferme  une  Notice  très-étendue  et   fort 
bien  écrite  sur  M.  Lemot.  (Cahier  de  ruarsi8:i8.  ) 


PARIS.  25 1 

(Côte  d'Or  ),  élève  de  M.  Lethière. — L'Académie  avait  donné 
pour  sujet  du  grand  prix  de  sculpture  la  Mort  (V Hercule  sur  le 
mont  OEta.  Le  premier  prix  a  été  remporté  par  M.  Antoine- 
Laurent  Dantan  ,  de  Saint  -Cloud  (  Seine-et-Oise).  Le  second 
prix,  par  M.  Th.-J.- Napoléon  Jacques,  de  Paris,  élève  de 
MM.  Cartellier  et  Cortot.  Nous  reproduirons  ici  une  observa- 
tion faite  par  des  hommes  de  goût.  On  ne  peut,  certes,  re- 
procher aux  sujets  choisis  par  l'Académie  de  n'être  point  assez 
classiques:  mais  n'est-il  pas  à  craindre  que  les  élèves,  placés 
entre  les  souvenirs  des  grands  modèles  et  le  désir  de  faire  du 
nouveau,  ne  se  jettent  dans  des  compositions  bizarres,  ou 
ne  copient  servilement  des  chefs-d'œuvre  inimitables  ?  Ne 
vaudrait-il  pas  mieux  leur  fournir  un  sujet  neuf,  dans  lequel 
ils  pourraient  déployer  toutes  les  ressources  de  leur  imagina- 
tion? Et  cette  épreuve  ne  donnerait-elle  pas  une  mesure  plus 
exacte  de  ce  qu'on  doit  attendre  d'eux  pour  l'avenir?  Nous 
soumettons  ces  réflexions  à  ceux  qui  pensent  que,  dans  les 
arts  d'imagination ,  comme  dans  les  autres  applications  des 
facultés  de  l'homme  ,  il  ne  faut  pas  se  borner  à  imiter  et  à  re- 
faire, et  qui  croient  que,  là  aussi,  il  faut  qu'une  génération 
nouvelle  soit  la  continuation  perfectionnée  de  celle  qui  l'a  pré- 
cédée ,  au  lieu  d'en  être  la  répétition  monotone.  —  Le  sujet  du 
prix  d'architecture  était  le  projet  d'une  bibliothèque  publique 
pour  la  capitale  du  royaume.  Le  premier  prix  a  été  remporté 
par  RI.  M.-A.  Delannoy,  de  Paris,  élève  de  MM.  Delespine , 
Vaudoycr  et  Le  Bas.  Le  second  par  M.  E.-L.-P.-S.  Bourgui- 
gnon, de  La  Rochelle  (  Charente  -  Inférieure)  ,  élève  de 
MM.  Vaudnyer  et  Le  Bas.  L'Académie  a  accordé  une  mention 
au  projet  de  M.  P.-C.  Abric,  de  Montpellier  (  Hérault),  élève 
de  M.  Debret. —  Le  premier  grand  prix  de  gravure  en  taille- 
douce  a  été  remporté  par  M.  J.-V.  Viiïert,  de  Paris,  élève  de 
MM.  Richormnc  et  Hersent.  Le  second  ,  par  M.  J.-C.  Clavey, 
de  Mcuvy  (Haute  -  Marne  )  ,  élève  des  mêmes  professeurs. 
L'Académie  a  accordé  une  mention  à  l'ouvrage  de  M.  V.-B.-F. 
Geille,  de  Ciotat  (Bouches-du-Rhône  ).  —  Le  premier  prix 
de  composition  musicale  a  été  obtenu  par  M.  G.-R.  Df.spréaux, 
de  Clermont  (Puy-de-Dôme) ,  élève  de  M.  Berton  ;  le  second, 
par  M.  H.  Berlioz,  de  la  Côte-Saint-André  (  Isère) ,  élève  de 
MM.  Lesueur  et  Reiclia.  Ce  jeune  artiste  avait  élé  déjà  cou- 
ronné dans  un  des  précédons  concours.  Le  deuxième  second 
prix  a  été  remporté  par  M.  P.-J.  Narckot  ,  de  Paris,  élève  de 
MM.  Lesueur  et  Rcic/ia.  —  Le  prix  de  la  tète  d'expression, 
fondé  par  M.  de  Caylus ,  a  été  obtenu,  en  sculpture,  par  M.  //. 
J.-A.  Husson  ,  de  Paris,  élève  de  M.  David;  e!  en   peinture, 


25a  FRANCE. 

par  M.  E.  SiGNOL,de  Paris,  élève  de  M.  Gros.  —  Le  prix  île 
la  demi  figure  peinte  a  été  accordé  à  M.  G.-F.  Lépavi.e,  de 
Versailles  (Seinc-et-Oise  ),  élève  de  M.  Regnault.  —  La  grande 
médaille  d'émulation  pour  les  jeunes  architectes  aété  remportée 
par  M.  F.- A.  Cendrier,  de  Paris,  élève  de  MM.  Vaudoyer  et 
Le  Bas.  A.   P. 

Institut  auxiliaire  de  V Ecole  de  Droit  (  rue  de  l'Est,  n°  9  ). 
—  Depuis  long-tems  les  pères  de  famille  se  plaignaient  d'être 
contraints  d'abandonner  à  eux-mêmes  leurs  en  fans  au  sortir 
du  collège,  et  de  les  laisser  sans  Mentor  au  milieu  des  séduc- 
tions et  des  dangers  de  la  capitale.  Encouragé  par  les  suffrages 
les  plus  honorables ,  et  pour  répondre  aux  vœux  de  plusieurs 
familles  distinguées,  M.  Darragox,  professeur  de  l'Université 
et  ex-chef  d'institution,  vient  d'établir  une  maison  où  il  reçoit 
les  élèves  qui  fréquentent  l'Ecole  de  Droit.  Cet  établissement , 
qui  par  sa  situation  domine  le  beau  jardin  du  Luxembourg, 
et  qui  est  voisin  des  grandes  écoles  de  Droit  et  de  Médecine, 
et  des  salles  où  se  font  les  cours  des  facultés  de  l'académie  de 
Paris,  présente  aux  jeunes  gens  les  plus  grands  avantages 
pour  leur  bien-être ,  et  toutes  les  ressources  qu'ils  peuvent 
désirer  pour  de  bonnes  études.  Chaque  élevé  y  trouve  une 
chambre  proprement  et  commodément  garnie  ,  une  nourri- 
ture saine  et  abondante,  des  répétitions  de  tous  les  cours  de 
l'Ecole  de  Droit,  et  des  cours  de  droit  naturel,  d'économie 
politique,  de  Drok  commercial,  de  droit  criminel  et  d'élo- 
quence judiciaire  qui  complètent  cet  enseignement ,  enfin  un 
billard  et  les  autres  jeux  qui  sont  propres  à  diminuer  le  besoin 
d'aller  chercher  au-dehors  des  délassemens  et  des  récréations. 
On  prépare  dans  la  maison  les  jeunes  gens  aux  examens  du 
baccalauréat. 

Monument  consacré  à  la  mémoire  du  docteur  Gall.  —  Une 
commission  présidée  par  M.  Ternaux,  et  dont  font  partie 
MM.  Broussais  ,  Londe  et  Fossati ,  D.  M.,  Gérard,  Busio  et 
David,  membres  de  l'Institut,  T'isconti,  architecte,  Barre, 
graveur  en  médailles  ,  de  Lamazc,  notaire,  vient  de  publier  la 
circulaire  suivante  :  «  Les  nombreux  amis  du  docteur  Gall 
ont  commencé  une  souscription  destinée  à  l'érection  d'un  mo- 
nument sur  la  tombe  de  cet  homme  célèbre.  Ils  ont  pensé  (pie 
les  Français  concourraient  volontiers  à  cette  œu\  re  ,  destinée  à 
honorer  la  mémoire  d'un  homme  de  génie,  qui  vint  avec  con- 
fiance dans  leur  pays  trouver  le  repos  et  la  considération.  Ils 
spèi  enl  que  les  étrangei  s  s'associeront  à  cet  acte  de  reconnais- 
sance publique  envers  le  grand  philosophe  dont  les  travaux 


PARIS.  253 

doivent  contribuer  au  perfectionnement  de  l'esprit  humain.  » 

L'intention  de  la  commission  est  d'élever  un  monument 
dont  l'exécution  sera  confiée  à  M.  Fojatier ,  statuaire,  et  à 
M.  Visconti,  architecte. 

Les  personnes  qui   désirent  participer  à  cette  souscription 
sont  priées  de  faire  remettre  la  somme  qu'elles  voudront  y 
consacrer  chez  M.  de  Lamaze  ,  notaire  ,  rue  de  la  Paix ,  n°  2 
ou  chez  MM.  Treuttcl  et  Wùrtz,  rue  de  Bourbon,  n°  17. 

Théâtres. — Théâtre-Français.  —  Première  représentation 
de  IFalstein,  tragédie  en  cinq  actes,  par  M.  Liadières.  (Mercredi 
11  octobre.)  —  Tout  le  monde  connaît  cette  belle  trilogie  de 
Schiller,  où  le  poète  a  peint  de  verve  l'un  des  épisodes  les  plus 
remarquable-;  de  laguerrede  trente  ans,  et  le  caractère  d'im  des 
plus  illustres  généraux  dont  se  glorifie  l'Allemagne.  Le  Camp 
de  Walstein ,  les  Piccolomini  et  la  Mort  de  Walstein  ,  sont  trois 
pièces  dont  l'ensemble  forme   une  espèce  de  galerie  de   ta- 
bleaux  où  l'époque  revit  tout  entière,  animée  des  plus  vives 
couleurs.   Rien  de  plus  frappant,  de  plus  poétiquement  vrai 
que  l'image  de  ce  camp,  où  le  paysan  et  le  soldat,  le  capucin 
et  la  cantinière  figurent  l'un  à  côté  de  l'autre;  où  se  réunit 
cette   foule  d'aventuriers,  attirés  de  tous  les   pays,  sous  les 
drapeaux  de  Walstein,  par  la  renommée  de  ce  grand  général, 
par  la  soif  du  pillage  et  l'attrait  de  cette  licence  des  camps  qui 
est,  aux  yeux  du  soldat,  une  sorte  d'indépendance.Transporté 
au  milieu  de  ce  camp,  le  spectateur  comprend  mieux  que  par 
tous  les  récits  la  puissance  de  Walstein  ,  et  en  même  tems  qu'il 
est  témoin  de  l'enthousiasme  et  du  dévouaient    des   troupes 
pour  ce  guerrier  fameux,  il  entrevoit  que,  si  la  fortune  venait  à 
changer,  ces  soldats  avides  de  butin,  ces  officiels  de  fortune 
qui  attendent  tout  de  leur  générai,  pourraient  bien  changer 
avec  elle.  Ce  n'est  pas  l'homme  qui  est  leur  idole,  c'est  le  ca- 
pitaine qui  les  mène  à  la  victoire  et  qui  leur  prodigue  les  dé- 
pouilles des  peuples.  Avant  même  de  nous  montrer  Walstein, 
qui  ne  paraît  pas  dans  la  première  partie  de  sa  trilogie,  Schil- 
ler a  su  nous  faire  comprendre  cet  homme  qui,  par  sa  seule 
influence  ,  et, lorsque  l'empire  était  sans  ressources  ,  sut  créer 
deux  fois  des  armées  de  cent  mille  hommes,   et  rassurer  le 
trône  chancelant  de    l'empereur.   Ainsi   annoncé,   ce  person- 
nage ligure,  dans  les  Piccolomini ,  au  milieu  de  ses  généraux, 
et  ccitc  seconde  pièce ,  qui  n'est  elle-même  qu'une  espèce  d'ex- 
position de  la  troisième,  nous  montre  d'un  côté  les  desseins 
ambitieux  et  les   incertitudes,   l'audace  et  la  superstition  de 
cet  homme  extraordinaire;    de   l'autre,  toutes   les    passions, 


25  /»  FRANCE. 

toutes  les  ambitions  qui  s'agitent  autour  de  lui,  ces  trames 
ourdies  pour  le  perdre  ,  au  nom  de  l'empereur,  et  par  cet  Oc- 
tave Piccolomini  qu'il  croyait  son  ami  le  plus  fidèle.  Tous  les 
caractères  sont  mis  en  jeu  et  se  développent  dans  cette  se- 
conde partie  avec  un  naturel,  une  vérité  qui  attachent,  et  qui 
tiennent  lieu,  jusqu'à  un  certain  point,  de  l'action  qui  manque. 
Cette  action  ,  le  poète  l'a  réservée  pour  sa  troisième  pièce,  où 
son  héros  déclare  ouvertement  ses  projets,  voit  ses  plus  dé- 
voués partisans  l'abandonner,  et  tombe  enfin  sous  les  coups 
d'un  assassin. 

Ces  trois  pièces,  qui  ont  pour  les  Allemands  tout  l'attrait 
d'un  sujet  patriotique  et  d'une  peinture  naïve  et  fidèle  (mé- 
rite fort  apprécié  chez  eux) ,  manquent  de  cet  intérêt  drama- 
tique qui  s'attache  à  un  héros  que  le  poète  nous  fait  aimer,  et 
à  une  action  au  succès  de  laquelle  nous  prenons  une  vive  part. 
Schiller  l'a  compris,  et  il  a  imaginé  deux  personnages  sur  les- 
quels il  appelle  toutes  les  affections  des  spectateurs,  et  qu'il  a 
peints  avec  un  admirable  talent  et  une  véritable  inspiration 
poétique.  Thecla,  fille  de  Walstein,  que  sa  mère  amène  dans 
le  camp  au  sortir  du  couvent  où  elle  a  été  élevée,  et  Max  Pic- 
colomini ,  fils  d'Octave  ,  sont  deux  figures  dont  l'idéale  beauté 
nous  frappe  encore  davantage  par  le  contraste  des  autres  per- 
sonnages. Cette  jeune  fille,  modèle  de  candeur  et  d'amour, 
dont  les  sentimens  sont  si  purs  et  si  bien  dégagés  de  tous  les 
intérêts  mondains;  ce  jeune  héros,  si  fidèle  à  la  patrie,  à  l'a- 
mour, à  l'amitié,  et  qui  meurt  glorieusement  pour  ne  trahir 
aucun  de  ces  nobles  sentimens,  nous  paraissent  deux  créatures 
célestes  au  milieu  de  tous  ces  hommes  agités,  autour  d'eux, 
d'ambition,  de  haine  et  de  vengeance.  Victimes  de  ces  pas- 
sions furieuses  dont  la  contagion  les  environne  sans  les 
toucher,  ces  jeunes  amans  éveillent  dans  l'ame  du  spectateur 
une  sympathie  douce  et  mélancolique  :  tout  le  génie  de  Schiller 
est  dans  cette  heureuse  création.  Il  nous  reste  à  parler  d'un 
personnage  important  sur  lequel  nous  devons  donner  quel- 
ques détails  pour  faire  comprendre  la  critique  que  nous  allons 
hasarder  d'une  des  situations  les  plus  applaudies  de  la  pièce 
nouvelle.  Butler  est  un  soldat  de  fortune  parvenu  à  un  grade 
élevé,  et,  après  Walstein,  l'un  des  officiers  de  l'armée  qui  a  le 
plus  d'empire  sur  l'esprit  du  soldat.  Toute  son  ambition  est 
d'obtenir  un  titre  de  noblesse  :  ce  prix  de  ses  longues  fatigues, 
de  son  sang  répandu,  de  ses  brillans  exploits,  lui  est  refusé  par 
l'empereur,  et  Butler  a  voué  à  ce  prince  une  haine  impla- 
cable. Ce  mépris  de  ses  services  l'a  d'ailleurs  attaché  plus  in- 
timement à  la  fortune  de  Walstein;  c'est  ce  qu'avait  bien  prévu 


PARIS.  a55 

l'astucieux  général,  qui,  en  même  tems  qu'il  accable  Butler 
de  témoignages  d'amitié,  avait  eu  soin  d'écrire  à  l'empereur 
d'humilier  sa  vanité.  Irrité  de  cette  trahison,  dont  il  est  in- 
formé par  Octave  Piccolomini ,  le  vieil  officier  devient  aussi 
passionné  dans  sa  haine  contre  Walstein  qu'il  avait  été  fana- 
tique dans  son  attachement,  et  il  conçoit  le  dessein  de  venger 
l'empereur  et  lui-même  en  assassinant  Walstein,  qui  doit  être 
livré  mort  ou  vif  à  l'envoyé  de  l'empire. 

En  empruntant  an  poète  allemand  le  nom  de  son  héros,  la 
marche  générale  du  drame,  quelques  uns  des  caractères  et 
des  détails,  M.  Liadières  a  fait  une  pièce  qui  ressemble  fort 
peu  à  l'ouvrage  de  Schiller.  Au  lieu  de  cette  figure  parfaite- 
ment historique  et  si  originale  de  "Walstein,  il  nous  montre  un 
personnage  de  son  invention  et  qui  ressemble  à  vingt  héros  de 
tragédies.  Ce  n'est  plus  cet  homme  à  la  fois  superstitieux  et 
intrépide  ,  ambitieux  dans  ses  désirs  et  incertain  dans  ses  ré- 
solutions, cet  homme  dont  un  biographe  a  dit  :  «  Il  eut  peut- 
être  égalé  les  premiers  héros  de  l'histoire,  si  ses  qualités  n'a- 
vaient été  ternies  par  une  ambition  démesurée,  une  arrogance 
sans  bornes,  et  par  cet  amour  de  l'argent  et  du  luxe  qui  le 
rendit  le  fléau  de  tant  de  millions  d'hommes.  »  Walstein  ,  dans 
la  tragédie  nouvelle,  est  un  héros  dont  aucune  faiblesse  n'ob- 
scurcit les  brillantes  qualités  :  grand  homme  de  guerre,  sujet 
fidèle,  père  tendre,  ami  généreux,  c'est  un  prince  jeté  dans  le 
moule  usé  de  nos  princes  de  théâtre;  mais  ce  n'est  point  cette 
puissante,  cette  naïve  individualité  que  Schiller  emprunte  à 
l'histoire  pour  l'exposer  sur  la  scène.  Le  Walstein  allemand 
semhle  sortir  des  mains  de  la  nature,  il  en  a  toute  la  sponta- 
néité; le  Walstein  fiançais  est  i\n  être  façonné  par  les  combi- 
naisons de  l'art,  on  dirait  qu'on  l'a  déjà  vu  ailleurs.  Sans  doute 
il  y  a  du  talent  dans  celle  composition  ,  il  y  a  des  effets  qui  de- 
vaient réussir,  et  d'autant  plus  sûrs  qu'ils  étaient  moins  neufs; 
niais  il  y  a  ahsence  totale  de  vérité  historique.  Il  est  permis  à  un 
poëte  de  mettre  sur  la  scène  un  sujet  de  son  invention  ,  mais  il 
ne  faut  pas  qu'il  le  décore  d'un  nom  historique  qui  ferait  men- 
tir chacune  de  ses  situations  et  presque  chacun  de  ses  vers.  Un 
général  illustre,  long- tems  sujet  fidèle  d'un  prince  que  ses  ex- 
ploits ont  maintenu  sur  le  trône,  et  qui  n'est  poussé  à  la  ré- 
volte que  par  les  injustices  et  les  affronts  de  ce  roi  qui  lui  doit 
tout,  peut  être  assurément  le  héros  d'une  tragédie;  mais, 
encore  une  fois,  ce  héros  n'est  pas  Walstein.  En  changeant 
cette  figure  principale,  l'auteur  s'est  aussi  privé  d'une  grande 
puiie  (le  l'effet  qui  résulte  du  contraste  poétique  établi  par 
Schiller  entre  ses  deux  aman?   et  autres   personnages  de   son 


256  FRANCE. 

drame.  Cette  touchante  création  du  poëte  allemand  est  un  peu 
effacée  dans  la  pièce  française;  sans  doute  M.  Liadières  ne 
pouvait  pas  conserver  à  Thécla  cette  exaltation  mystique  qui 
lui  sied  fort  bien  sur  les  théâtres  de  Berlin  ou  de  Weimar,  mais 


qui  est  d'une  vérité  un  peu  trop  allemande  pour  être  bien 
comprise  à  Paris  :  toutefois  il  aurait  dû  s'efforcer  de  donner 

peu  plus  d'importance  à  ce  rôle.  Notre  poëte  a  puisé,  dan; 

caractère  de  générosité  qu'il  a  donné  à  son  Walstein,  l'idée 


compi 

un  peu  plus  d'importance  à  ce  rôle.  Notre  poëte  a  puisé,  dans 
ce  caractère  de  générosité  qu'il  a  donné  à  son  Walstein,  l'idée 
d'une  scène  qui  a  beaucoup  contribué  au  succès  du  cinquième 
acte.  Au  moment  où  Butler  vient  de  tout  disposer  pour  faire 
assassiner  son  général,  celui-ci  l'aborde  ,  et,  s'ouvrant  à  lui  sur 
le  ton  de  la  plus  franche  amitié  ,  il  lui  dit  :  «  Mon  vieux  cama- 
rade, j'ai  un  reproche  à  me  faire,  et  je  veux  en  décharger 
mon  cœur  avant  d'aller  au  combat,  où  peut-être  nous  trouve- 
rons la  mort  ;  c'est  moi  qui  t'ai  privé  de  ce  titre  qui  fait  l'objet 
de  tous  tes  vœux,  mais  je  ne  l'ai  fait  que  dans  ton  intérêt.  Ton 
nom,  tant  de  fois  illustré,  se  serait  obscurci  sous  l'éclat  d'un 
titre,  et  je  t'ai  fait  refuser  cette  faveur  pour  mieux  conserver 
ta  gloire.  »  Butler,  touché  de  cet  aveu,  révèle  à  son  tour  à 
Walstein  la  vengeance  qu'il  a  préparée,  et  il  court  en  suspendre 
l'effet;  mais  il  est  tué  lui-même  avant  d'avoir  pu  avertir  les 
meurtriers,  et  Walstein  tombe  sous  les  coups  qui  lui  étaient 
destinés.  On  comprend  l'effet  dramatique  de  ce  double  aveu; 
mais  M.  Liadières  devait  motiver  d'une  manière  plus  spécieuse 
l'excuse  que  Walstein  donne  à  Butler,  car  celui-ci  pourrait 
lui  répondre  :  «  Mais  vous,  vous  avez  bien  accepté  les  titres  de 
prince  de  Friedland  et  de  duc  de  Mecklenbourg ,  ils  n'ont 
rien  ôté  à  la  gloire  du  nom  de  Walstein;  le  titre  de  comte 
n'aurait  pas  plus  obscurci  celui  de  Butler.  »  Mais  l'émotion  du 
vieux  soldat  ne  lui  permet  pas  de  voir  que  cette  défaite  de 
Walstein  ressemble  beaucoup  à  une  gasconnade,  et  le  public 
a  témoigné  par  de  vifs  applaudissemens  qu'il  s'y  était  laissé 
prendre  comme  Butler. 

Le  titre  de  la  tragédie  nouvelle  nous  avait  fait  concevoir  des 
cspérancesqui  ont  été  trompées ,  et  ce  mécompte  nous  a  rendus 
sévères;  si,  pour  la  juger,  nous  oublions  un  instant  et  l'histoire, 
et  la  tragédie  allemande,  nous  reconnaîtrons  avec  plaisir 
qu'elle  offre  une  composition  intéressante,  des  caractères  no- 
bles ,  énergiques  et  dessinés  avec  art,  des  situations  drama- 
tiques, enfin  un  style  élégant,  semé  de  beaux  vers  et  de  traits 
vigoureux;  le  seul  hémistiche  :  Reine,  séchez  vos  pleurs,  est 
une  véritable  péripétie.  La  scène  où  Walstein  résigne  sa  puis- 
sance, en  jetant  son  bâton  de  commandement,  est  belle  et  a  pro- 


PARIS.  257 

duit  beaucoup  d'effet,  aussi-bien  que  celle  du  cinquième  acte, 
entre  Walstein  et  Butler,  dont  nous  avons  déjà  fait  mention.  En- 
fin, sauf  l'espèce  d'escamotage  delà  catastrophe,  cette  pièce  est 
une  tragédie  bien  faite  dans  l'ancienne  manière,  manière  excel- 
lente sans  doute  pour  traiter  certains  sujets,  mais  que  l'on  sent 
de  plus  en  plus  le  besoin  de  modifier,  à  mesure  qu'on  fait  des 
tentatives  nouvelles  pour  l'appliquer  à  l'histoire  moderne  et 
aux  sujets  contemporains.  L'auteur  qui  a  obtenu  un  si  beau 
succès  en  mettant  Marie  Stuart  sur  la  scène  française  était 
resté  plus  près  de  Schiller-;  et  l'auteur  de  Léonidas ,  en  repro  ■ 
duisant  le  Guillaume  Tell  du  même  poëte ,  a  religieusement 
respecté  ses  beautés  naïves  et  originales.  Les  amis  de  l'art  dra- 
matique espèrent  que  MM.  les  comédiens  ne  les  priveront  pas 
plus  long-tems  d'un  ouvrage  si  impatiemment  attendu. 

La  tragédie  de  M.  Liadières  a  été  assez  bien  jouée;  Joanny 
surtout  a  eu  des  momens  de  simplicité  et  de  naturel  qu'on  ne 
saurait  trop  applaudir. 

On  annonce  à  l'Odéon  une  autre  tragédie  de  Walstein,  dé- 
but d'un  jeune  poëte  dans  la  carrière  dramatique  ;  celle-ci  est, 
dit-on,  une  imitation  plus  fi  cl  ù  1  e  de  la  tragédie  allemande.  On 
sait  cpie  le  drame  de  Schiller  avait  déjà  été  imité  eu  vers  par 
M.  Benjamin  Constant;  cette  pièce  n'a  pas  été  représentée, 
ce  qui  n'a  pas  empêché  d'apprécier  les  beautés  dont  elle 
brille.  Elle  est  précédée  de  réflexions  neuves  et  profondes,  qui 
méritent  d'être  méditées  par  tous  ceux  qui  s'intéressent  au- 
jourd'hui à  l'art  dramatique  et  à  ses  progrès. 

—  Odkon.  —  Ouverture  (Dimanche  5  octobre).  —  Première 
représentation  des  Suites  d'un  coup  d'épée ,  comédie  en  un  acte 
et  en  vers,  par  MM.  Ajh.r  et  Brousse.  (Samedi   18  octobre.) 

—  Première  représentation' du  Concert  à  la  campagne,  inter- 
mède, par  MM.  Halevy  et  Saint-Georges.  (Jeudi  16  octobre.) 

—  On  avait  été  obligé  de  fermer  l'Odéon  faute  de  spectateurs  , 
et  on  le  rouvre,  quelques  mois  après,  avec  les  mêmes  pièces, 
les  mêmes  acteurs  et  ui\  privilège  grevé  des  mêmes  restric- 
tions. N'a-t-on  donc  rouvert  ce  théâtre  que  pour  le  refermer 
bientôt?  On  convient  cependant  qu'un  second  théâtre  est  né- 
cessaire à  la  prospérité  de  l'art  dramatique,  soit  pour  tonner 
des  acteurs,  soit  pour, ouvrir  la  carrière  à  de  jeunes  poètes 
auxquels  elle  serait  long  teins  fermée  si  on  ne  jouait  la  tragédie 
et  la  comédie  que  sur  un  seul  théâtre.  L'expérience  acquise  la 
première  année  de  l'existence  de  l'Odéon  comme  second 
théâtre  français  n'a- 1- elle  pas  suffisamment  démontie  fis 
avantages  d'une  lutte  entre  deux  théâtres?  Cette  nécessite 
d'une  double  scène  française    n'est-elle  pas  plus  évidente  en- 

t.  xl. —  Octobre  182M.  i  n 


258  FRANCE. 

core  à  une  époque  où  les  doctrines  littéraires  se  combaltent, 
où  des  innovations  sont  réclamées?  Sans  même  se  déclarer 
pour  l'un  des  deux  systèmes,  ne  peut-on  pas  désirer  de  voir 
la  lice  ouverte  à  tous  deux?  n'est-il  pas  juste  d'appeler  le  pu- 
blic à  juger  entre  l'un  et  l'autre,  et  le  public  peut-il  prononcer 
ailleurs  qu'au  théâtre?  Cependant,  lorsqu'il  n'existe  qu'un 
seul  tbéàtre,  il  peut,  de  sa  propre  autorité,  exclure  un  sys- 
tème, proscrire  des  innovations,  et  la  grande  question  dra- 
matique se  trouverait  ainsi  décidée  par  quelques  comédiens , 
au  lieu  de  l'être  par  le  public.  Il  ne  s'agit  pas  ici  de  maintenir 
des  doctrines  anciennes  ou  de  propager  des  docirines  nou- 
velles ;  il  suffit  de  leur  ouvrir  une  libre  carrière,  et  de  les  laisser 
elles-mêmes  se  produire  avec  des  avantages  égaux;  or,  le  seul 
moyen  est  de  jouer  sur  deux  théâtres  la  tragédie  et  la  comé- 
die. Mais  on  sait  aussi  que  ce  genre  seul  ne  suffit  pas  pour 
peupler  la  vaste  salle  de  l'Odéon;  il  faut  donc  y  joindre  un 
genre  qui  a  de  l'attrait  pour  le  public.  L'opéra  comique  seul  peut 
assurer  une  existence  durable  à  ce  théâtre  ;  tant  qu'on  ne  lui  en 
donnera  pas  le  privilège,  on  fera  pour  le  soutenir  d'inutiles 
efforts.  Un  nouvel  Opéra  Comiqueserait  une  école  de  chanteurs: 
il  ouvrirait  une  carrière  à  beaucoup  déjeunes  compositeurs, 
et  particulièrement  à  ceux  qui  reviennent  de  Rome,  et  qui  sont 
long-tems  repoussés  de  l'Opéra  Comique  ou  du  grand  Opéra, 
par  des  préventions  ou  par  la  préférence  qu'on  accorde  natu- 
rellement à  ceux  qui  ont  déjà  fait  leurs  preuves.  Enfin,  loin  de 
nuire  à  l'Opéra  Comique  qui  languit  aujourd'hui  sans  rival,  il 
ne  ferait  que  lui  inspirer  une  émulation  salutaire,  dont  ce 
théâtre ,  l'art  et  les  artistes  profiteraient  également.  Nous  ne 
savons  si  les  conseils  donnés  à  ce  sujet  finiront  enfin  par 
triompher  des  sottes  et  nuisibles  prétentions  du  privilège  ex- 
clusif, mais  ce  qui  est  bien  certain,  c'est  que  l'Odéon  n'a  qu'à 
se  préparer  à  une  fermeture  nouvelle  si  on  ne  lui  accorde  cette 
faveur. 

Nous  mentionnerons  seulement  pour  mémoire  les  deux  nou- 
veautés dont  nous  venons  de  transcrire  les  titres.  On  remarque 
dans  les  Suites  d'un  coup  d'épée  la  peinture  assez  comique, 
niais  trop  peu  développée,  d'un  personnage  qui  déclame  contre 
le  duel,  qui  a  fait  conlre  ce  préjugé  un  livre  fort  éloquent, 
et  qui  finit  par  proposer  lui-même  un  cartel.  Un  style  agréable 
n'a  pu  compenser  aux  yeux  des  spectateurs  tout  ce  qui  manque 
d'ailleurs  à  cette  petite  comédie,  qui  n'a  obtenu  qu'un  succès 
contesté. 

Le  Concert  à  la  campagne  avait  été  composé,  dit-on,  pour 
servir  de  prologue  le  jour  où  l'Odéon  a  été  rouvert,  et  le 


PARIS.  a5g 

titre  X intermède  montre  en  effet  que  les  auteurs  n'ont  pas  eu 
la  prétention  d'offrir  au  public  une  pièce  en  forme.  Aussi  l'on 
n'y  a  vu  que  ce  qu'ils  voulaient  sans  doute  eux-mêmes  qu'on  y 
vît,  un  cadre  destiné  à  faire  connaître  les  Hivers  genres  de 
spectacle  qu'offrirait  désormais  la  scène  de  l'Odéon.  Malheu- 
reusement, en  faisant  reparaître  plusieurs  des  chanteurs  et  des 
cantatrices  qu'on  y  a  naguère  applaudis,  on  n'a  pu  nous  faire 
espérer  que  nous  les  entendrions  encore  dans  quelques  opéras 
nouveaux;  mais  en  revanche  on  nous  a  promis  le  vaudeville, 
auquel  quatre  ou  cinq  théâtres  sont  déjà  consacrés!  L'étrange 
incapacité  qui  préside  chez  nous  à  la  direction  de  l'art  drama- 
tique est  aussi  nuisible  à  ce  bel  art  que  fâcheuse  pour  les 
plaisirs  du  public. 

Les  auteurs  de  cette  bagatelle  n'avaient  voulu  que  tracer  un 
canevas  à  la  musique,  et  se  sont  contentés  de  le  semer  de 
quelques  jolis  vers.  L'administration  de  l'Odéon  doit  songer 
que  le  public  de  ce  théâtre  attend  impatiemment  un  ouvrage 
nouveau  de  quelque  importance.  .         M.  A. 


Nécrologie. — Houdon  [J.-Jnt.),  né  à  Versailles,  en  1746  , 
de  parens  honorables,  mais  sans  fortune,  se  voua  au  dessin 
dès  sa  plus  tendre  enfance.  Il  y  fit  des  progrès  rapides,  et  bien- 
tôt, enflammé  par  la  réputation  que  s'était  acquise  Pigalle ,  il 
embrassa  l'étude  de  la  sculpture.  A  peine  âgé  de  18  ans,  il  rem- 
porta le  grand  prix  et  se  rendit  en  Italie  où  son  talent  s'éleva 
promptement  à  un  très-haut  degré  de  maturité,  par  l'élude  des 
beaux  modèles.  Il  produisit  à  Rome  des  ouvrages  qui  augmen- 
tèrent sa  jeune  renommée,  notamment  un  saint  Jean  de  Latran, 
qui  décora  l'église  de  ce  nom,  et  un  saint  Bruno,  au  bas  duquel 
Clément  XIV  écrivit  :  Si  son  ordre  ne  lui  défendait  de  parler ,  il 
parlerait.  De  retour  en  France,  Hi.Mdon  poursuivit  le  cours  de 
ses  travaux.  Il  fit  paraître  sonÉcorché,  dont  les  reproductions 
en  plâtre  servent  encore  de  modèle  dans  nos  écoles.  Sa  réputa- 
tion ayant  traversé  les  mers,  il  fut  choisi  quelques  années 
avant  notre  révolution  par  le  gouvernement  des  États  -  Uni? 
pour  perpétuer  les  traits  du  plus  illustre  des  libérateurs  de  l'A- 
mérique septentrionale, de  Washington,  et  ce  fut  Franklin  qui 
le  conduisit  Lui  -même  à  Philadelphie.  Nous  ne  pouvons  énu- 
mérer  ici  les  nombreux  ouvrages  qui  assurent  à  Boudpn  un 
rang  si  élevé  parmi  les  artistes  que  la  France  a  produits.  On 
reconnaît  en  général  dans  ses  ouvrages  la  correction  du  des- 
sin, la  pureté  des  formes,  la  sagesseel  le  naturel  des  attitudes. 
Ses  bustes  de  femme  ont  un  caractère  de  naïveté  séduisante, 


2<5o  FRANCE. 

et  rarement  le  marbre  a  aussi  bien  exprimé  que  sous  son  ciseau 
la  physionomie  vive  et  spirituelle  de  tel  ou  tel  de  nos  grands 
hommes.  Cet  habile  artiste  fut  un  homme  de  bien.  Bon  époux, 
bon  père  ,  et  ami  de  ses  rivaux  mêmes,  il  fut  chéri  de  tous  ceux 
qui  rapprochaient.  Dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  ses 
facultés  intellectuelles  s'étaient  un  peu  affaiblies,  mais  sans  que 
la  douceur  de  son  caractère  en  fût  altérée.  Pris  d'un  assoupis- 
sement subit,  le  6  du  mois  de  juillet  dernier,  il  s'affaiblit  gra- 
duellemeut  pendant  dix  jours ,  et  expira  paisiblement,  sans 
avoir  éprouvé  ni  crainte  ni  souffrance.  Il  était  âgé  de  82  ans. 
Houdon  était  membre  de  l'Institut,  chevalier  de  la  Légion 
d'Honneur  et  professeur  à  l'École  rovale  des  beaux-arts.   À. 

—  Lecourt.  —  Les  services  rendus  à  l'humanité  dans  les 
conditions  les  plus  obscures  ne  doivent  pas  être  condamnés  à 
l'oubli.  Un  homme  gui  s'est  rendu  éminemment  utile  à  son  pays 
et  à  l'agriculture,  Henri  L'ÉGOtrâ.T,  vient  de  mourir  à  Ponloise. 
Il  occupait,  avant  la  révolution,  un  emploi  à  Versailles.  En- 
traîné par  un  goût  irrésistible,  il  fixa  de  bonne  heure  son  at- 
tention sur  l'instinct  des  animaux;  plus  tard,  les  difficultés  de 
l'observation  et  l'utilité  de  l'entreprise,  en  donnant  à  son  génie 
une  autre  direction,  l'amenèrent  à  étudier  exclusivement  la 
taupe. 

Lecourt  commença  à  être  connu  vers  1800,  quand  ses  con- 
seils eurent  préservé  une  riche  et  vaste  campagne  dune  sub- 
mersion totale.  Une  digue  de  reîenue  avait  fait  eau  de  plusieurs 
côtés,  et  on  la  réparait  par  des  travaux  insuffisans.  Lecourt 
avertit  qu'un  ennemi  puissant,  qu'il  fallait  d'abord  détruire, 
vivait  au  sein  de  la  place  :  c'était  des  taupes  qui  s'étaient  logées 
et  multipliées  dans  les  terres  de  la  levée.  —  M.  Germain  Gar- 
nier,  alors  préfet  du  département  de  Seine-et-Oise,  reconnut 
cet  important  service  en  fournissant  à  Lecourt  les  moyens 
d'être  de  nouveau  utile  à  la  société.  Une  école  de  l'art  du. 
laupier  fut  fondée,  et  placée  sous  !:i  surveillance  de  cet  homme 
extraordinaire,  vrai  sage  qui  ne  craignit  point  de  descendre 
quelques  degrés  de  l'échelle  sociale,  quand  il  eut  reconnu  que 
l'instinct  varié,  rusé  et  malfaisant  de  la  taupe  exigeait  de  lui  ce 
sacrifice  dans  l'intérêt  de  la  société. 

C'était  une  généreuse  abnégation  de  soi  que  d'accepter  d'être 
confondu  avec  une  classe  d'hommes  vivant  de  tromperies,  et 
souvent  plus  décidés  a  repeupler  qu'à  délivrer  nos  champs  de 
taupes.  Mais  tel  est  l'ascendant  d'un  homme  de  bien  et  d'un 
talent  distingué.  Les  méthodes  usuelles  sont  bientôt  renou- 
velées; recourt  crée  véritablement  une  profession  regardée 
de  mut  tenu  comme  un  besoin  de  la  société  :  l'homme  y  satin 


PARIS.  ad 

enfin  lutter  avec  les  forces  de  son  esprit  contre  une  industrie 
et  une  puissance  de  multiplication  vraiment  merveilleuses.  La 
sagacité  de  Lecourt  lui  fait  découvrir  le  passage  de  la  taupe. 
Il  appelle  ainsi  une  route  fréquentée  par  elle  quatre  fois  le 
jour,  dans  laquelle  sa  confiance  en  ses  moyens  est  portée  jus- 
qu'à la  témérité,  et  où,  par  le  piège  le  plus  grossier,  elle  est 
infailliblement  prise  au  bout  de  quatre  ou  cinq  heures.  M.  Cadet 
de  Vaux  a  publié  les  observations  de  ce  praticien  consommé 
dans  un  ouvrage  ayant  pour  titre  :  De  la  Taupe,  de  ses  mœurs, 
et  des  moyens  de  la  détruire.  (  In- 12.  —  i8o3.  ) 

Geoffroy  Saint-Hilaire. 
—  Remard  [Charles),  né  à  Château -Thierry  le  9  jan- 
vier 1706,  fit  ses  études  aux  collèges  de  Louis- le- Grand 
et  de  Montaigu  ,  à  Paris.  Plus  tard  il  s'établit  à  Fontainebleau, 
où  il  prit  un  magasin  de  librairie.  Les  affaires  de  son  commerce 
ne  l'empêchaient  point  de  se  livrer  à  son  goût  pour  les  lettres. 
Doué  d'un  esprit  bizarre  et  original ,  il  consacra  son  talent  à  un 
poème  dont  j'ose  à  peine  transcrire  le  titre  ici.  La  Chézomanic  , 
ou  l'An  de  eh...,  poërae  didactique  en  quatre  chants ,  parut 
en  1806.  Toutes  les  personnes  qui  le  lurent,  en  y  reconnais- 
sant une  rare  facilité  de  versification  ,  regrettèrent  que  l'auteur 
n'eût  pas  choisi  un  sujet  plus  digne  d'exercer  sa  verve.  Uu 
pareil  ouvrage  en  effet  ne  pouvait  obtenir  un  véritable  succès, 
et  ce  triste  début  dans  la  littérature  influa  d'une  manière  fâ- 
cheuse sur  la  carrière  poétique  de  Remard.  Retiré  à  Fontaine- 
bleau, où  il  fut  nommé  conservateur  de  la  bibliothèque  du 
château  royal,  il  vécut  éloigné  des  coteries,  et  employa  les 
instans  que  lui  laissaient  les  devoirs  de  sa  place  et  sa  mauvaise 
sauté  à  cultiver  les  Muses  pour  elles-mêmes.  Nous  connais- 
sons  de  lui  plusieurs  pièces  de  vers  imitées  de  l'anglais,  ou  ori- 
ginales, qui  auraient  pu  lui  valoir  une  honorable  réputation, 
si  elles  eussent  été  mises  sous  les  yeux  du  public.  Le  savant 
bibliographe  M.  Barbier  parle  en  ces  termes,  da«ns  son  Examen 
critiquent  complément  des  dictionnaires  historiques  ,  d'un  ouvrage 
inédit  de  cet  homme  de  lettres  :  «  M.  Ch.  Remard,  conserva- 
teur de  la  bibliothèque  du  château  de  Fontainebleau,  m'a 
communiqué  un  manuscrit  de  sa  composition,  intitulé  :  Supplé- 
ment nécessaire  aux  OEuvres  de  J.  Delille  1  ou  Examen  général 
de  ses  différais  poèmes  originaux  ,  et  de  ses  traductions  en  vers, 
dans  lequel  on  met  eu  évidence  les  emprunts  innombrables 
qu'a  faits  ce  poète  à  um-  foule  d'auteurs  qui  ont  traité  avant 
lui  les  mêmes  sujets...  Ce  travail,  dans  lequel  je  trouve  une 
giande  connaissance  des   littératures    latine,   anglaise   et   i ta 


î6i  FRANCE.— PARIS, 

lienne  ,  sera  utile  à  la  jeunesse  studieuse;  elle  y  verra  par 
quelles  études  profondes  et  variées  le  chantre  de  l'imagination 
s'est  préparé  à  la  composition  de  ses  ouvrages.  »  Cet  honorable 
témoignage  doit  faire  regretter  que  le  manuscrit  de  M.  Re- 
mard  n'ait  pas  été  publié.  Indépendamment  du  poëme  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut ,  nous  ne  pensons  pas  qu'il  ait  fait 
imprimer  d'autre  ouvrage  que  le  Guide  du  Voyageur  à  Fontai- 
nebleau (  i  vol.  in- 12.  1820  ).  Nous  ne  devons  pas  omettre  de 
dire  que  M.  Remard  possédait  de  vastes  connaissances  biblio- 
graphiques qui  le  rendaient  très -propre  à  l'emploi  qu'il  occu- 
pait. Il  est  mort  à  Paris  le  20  septembre  1828.  A.  T. 


Rectification.  —  Dans  un  article  sur  le  Dictionnaire  histo- 
rique de  Feller ,  inséré  dans  le  dernier  cahier  de  la  Revue 
Encyclopédique  (  t.  xxxix,  p.  710  ),  il  est  dit  :  «  A  l'article 
Molière,  on  convient  que  cet  écrivain  épousa  la  fille  de  la  co- 
médienne Béjart,  ce  qui  ne  paraît  pas  douteux...  Les  éditeurs 
auraient  pu  consulter  l'édition  de  Molière  publiée  par  M.  fuies 
Taschereau,  en  1824,  avec  des  Notes  curieuses,  le  Supplé- 
ment aux  œuvres  de  Molière,  imprimé  en  1825 ,  et  la  vie  de  Mo- 
lière ,  par  le  même  M.  Taschereau,  qui  en  a  donné  deux  édi- 
tions... L'auteur  du  Supplément  prouve  évidemment  le  mariage 
de  Molière  avec  la  fille  de  la  comédienne  Béjart,  tandis  que 
M.  Beffara  soutient,  contre  une  tradition  constante ,  que  Molière 
était  le  beau  -frère  de  celte  comédienne.»  Ce  passage  renferme 
plusieurs  inexactitudes.  La  preuve  que  Molière  avait  épousé 
la  sœur  et  non  pas  la  fille  de  la  comédienne  Béjart  résulte 
d'actes  de  l'état  civil,  découverts  et  publiés  par  M.  Beffara, 
notamment  de  l'acte  de  mariage  de  ce  grand  homme.  Quant  à 
M.  Taschereau,  loin  d'avoir  combattu  l'assertion  de  M.  Bef- 
fara ,  il  l'a  au  contraire  adoptée  et  développée  tant  dans  son 
Supplément  à  la  vie  (et  non  pas  aux  œuvres)  de  Molière,  com- 
pris dans  l'édition  qu'il  a  donnée  de  cet  écrivain  ,  que  dans  son 
Histoire  de  la  vie  et  des  ouvrages  de  Molière,  dont  nous  avons 
annoncé  la  seconde  édition  (  voyez  Rcv  Eric,  t.  xxxvm, 
]).  7^8  ).  Nous  n'aurions  point  relevé  cette  erreur,  si  la  sup- 
position que  Molière  avait  épousé  la  fille  de  la  Béjart  n'avait 
servi  de  fondement  à  la  calomnie  accréditée  par  Monlfletiry , 
que  Molière  avait  épousé  sa  propre  fille.  Tout  ce  qui  intéresse 
l'honneur  d'un  grand  homme  doit  être  l'objet  de  la  plus  scru- 
puleuse exactitude.  Ch. 


TABLE  DES  ARTICLES 

CONTENUS 

DANS  LE  CENT  DIX-HUITIÈME  CAHIER. 

OCTOBRE  1828. 


f.  MÉMOIRES,  NOTICES  ET  MÉLANGES. 

r.    De  l'influence  des  Revues  sur  la  propagation  de  l'esprit  phi- 
losophique  f*ag-    5 

a.    L'éducation  doit-elle  être  libre? x5 

3.    Forces  productives  et  commerciales  du  département  de  l'Hé- 
rault; second  article Charles  Dupin.     35 

II.  ANALYSES  D'OUVRAGES. 

4-    Astronomie  solaire   d'Hipparque  ,    par  J.   B.   P.   Marcoz. 

F  rancœur.      54 

5.  Histoire  des  institutions  de  Moïse  et  du  peuple  hébreu  ;  par 

J.  Salvador S.     65 

6.  Vie  politique  et  militaire  de  Napoléon,  racontée  par  lui- 

même  au  tribunal  de  César,  d'Alexandre  et  de  Frédéric.   .   .     75 

7.  Mémoires  sur  les  événemens  de  la  Grèce,  par  le  capitaine 

Jourdain M.  A.     85 

8.  De  l'empire  grec  et  du  jeune  Napoléon M.A.J.     0,7 

9.  Recueil  de  notes  de  tous  genres  sur  le  grec  ancien  et  mo- 

derne (ouvrage  grec) J.  R.   io3 

10.    Fables  sénégalaises,   recueillies  de  l'Ouolof,  et  mises  en 

vers  fiançais,  par  le  baron  Roger.  .   .  .  Edme  Héreau.   110 

III.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

Annonces  de  7!  Ouvrages  français  et  étrangers. 

Amérique  septentrionale.  — Etats-Unis ,  3,  dont  r  ouvrage 

périodique ia5 

Asif.  ,  1,  savoir  :  Mémoires  de  la  Société  des  arts  et  des  sciences 

à  Batavia : i3a 

Eukopo.  —  Grande-Bretagne,  4,  dont  un  ouvrage  périodique.  i35 

—  Russie,   1 l3o, 

—  Danemark,  1 143 

—  Allemagne,  6 i43 

—  Suisse,  3 i5o 

—  Italie,  5,  dont  a  ouvrages  périodiques i55 

—  Pays-lias,  1,  savoir  :  Rapport  sur  les  institutions  de  bienfai- 
sance de  ce  pays 161 


264  TMîLE   DES   ARTICLES. 

Frange,   48,  savoir  :  Sciences  physiques  et  naturelles ,  20.   .    .   .    167 

—  Sciences  religieuses  ,  morales  ,  politiques  et  historiques,   14.   .   .    i83 

—  Littérature ,  8 20a 

—  Beaux-Arts  ,  2 218 

—  Mémoires  et  Rapports  de  sociétés  savantes,  2 219 

—  Livres  en  langues  étrangères ,  imprimés  en  France,  2 222 

IV.    NOUVELLES  SCIENTIFIQUES  ET  LITTÉRAIRES. 

Amérique  septentrionale.  —  Mexique  :  Situation  politique  et 

commerciale  de  ce  paAS 224 

Afrique.  —  Voyage  de  M.  Caillé  dans  l'Afrique  centrale.  .   .  .  226 

EUROPE. 

Russie.  —  Saint-Pétersbourg  :  Académie  impériale  des  sciences; 
Séance  publique  annuelle 228 

Danemark. —  Colonies  danoises:  Propagation  de  l'enseignement 
mutuel 23a 

Allemagne.  —  Bavière:  Population;  Statistique  ;  Établisseniens 
d'éducation  et  de  bienfaisance.  —  Carhruhe  :  Publication  pro- 
chaine  a33 

Suisse.  —  Genève:  Conservation  des  œufs.  —  Canton  de  Vaud  : 
Session  ordinaire  du  Grand  Conseil,  en  1828 i37 

Italie.  —  Florence  :  Réclamation  à  propos  d'un  article  de  la  Bi- 
bliotheca  ilalinna.  —  Venise,  Nécrologie  :  François  Negri.    .    .    .   240 

Pays-Ras.  —  Liège  :  Société  libre  d'émulation  pour  l'encoura- 
gement des  lettres  ,  des  sciences  et  des  arts 242 

France.  —  Sociétés  savantes  et  Ëtab.isseinens  d'utilité  publique  : 
s4uch(Gers)  :  Enseignement  industriel.  —  Marseille  (Bouches- 
du-Rhône)  :  Société  de  la  morale  chrétienne  auxiliaire  de 
celle  de  Paris 243 

Paris.  —  Institut:  Académie  des  sciences  :  Séances  du  22  sep- 
tembre au  i3  octobre.  Académie  des  beaux-arts  :  Séance  pu- 
blique annuelle.  — Institut  auxiliaire  de  l'Ecole  de  Droit.  — 
Monument  consacré  à  la  mémoire  du  Dr  Gall. — Théâtres. 
Théâtre-Français  :  1"  représentation  de  Walstein  ,  tragédie. 
Odéon  :  Ouverture  et  ir6s  représentations  des  Suites  d'un  coup 
d'épée,  comédie,  et  du  Concert  à  la  campagne,  intermède. 
—  Nécrologie  :  Houdon  ;  Lecouit;  Rcinard.  —  Rectification. .  245 


PARTS. DE   L  IMPRIMERIE   DE   RIUWOUX, 

rue  des  I-'rancs-Bourgeois-S.-Micbel,  n°  8. 


REVUE 

ENCYCLOPÉDIQUE, 

ou 

ANALYSES  ET  ANNONCES  RAISONNÉES 

DES   PRODUCTIONS   LES    PLUS   REMARQUABLES 
DANS  LA  LITTÉRATURE,   LES   SCIENCES  ET   LES   ARTS. 

I  MÉMOIRES,  NOTICES, 

LETTRES  ET  MÉLANGES. 

L'ÉDUCATION  DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE? 

SECOND  ARTICLE. 

TROISIÈME  PARTIE.(Voy.«-<few«j,pag.  i5etsuiv.) 

Nous  ne  vivons  sous  l'empire  d'aucun  des  doux  systèmes 
qui  viennent  d'être  exposés.  11  ne  serait  pas  facile;  de  désigner 
l'idée-mère,  le  principe  générateur  d'où  dérive  notre  légis- 
lation en  matière  d'enseignement.  Elle  participe  Ida  premier 
système  en  ce  qu'elle  laisse  libre  l'éducation  domestique,  et 
qu'elle  met  à  la  charge  des  parens  les  frais  de  l'éducation  et  le 
paiement  des  maîtres  :  elle  participe  du  second  en  ce  qu'elle 
réserve  à  l'État  le  privilège  exclusif  d'autoriser  et  d'instituer 
les  maîtres,  toutes  les  fois  qu'il  plaira  aux  familles  de  délé- 
guer l'éducation. 

T.  xr..  —  Novembre  1828.  18 


266  L'ÉDUCATION 

Notre  régime  universitaire  est  beaucoup  plus  facile  à 
expliquer  historiquement  qu'à  ramener  à  des  principes  ra- 
tionnels, conséquens  avec  eux-mêmes. 

L'origine  de  l'Université,  comme  celle  de  tant  d'autres 
communautés ,  appartient  à  ces  tems  où  l'esprit  de  corps  était 
une  des  rares  sauvegardes  ouvertes  contre  l'impuissance  des 
lois,  et  où  la  violence  des  désordres  obligeait  les  individus 
à  se  serrer  les  uns  contre  les  autres  pour  se  servir  mutuelle- 
ment de  soutien ,  et  pour  être  moins  facilement  écrasés.  A 
cette  époque  ,  on  reconnaissait  des  privilèges,  mais  non  des 
droits;  et  les  libertés  les  moins  contestables,  perpétuellement 
mises  en  question,  avaient  besoin  d'être  accordées  en  fran- 
chises, et  garanties  par  des  chartes  violées  sans  cesse  et  sans 
cesse  renouvelées.  Le  pouvoir  dominant  traitait  avec  les 
communautés  de  puissance  à  puissance;  pour  prix  de  leur 
soumission,  il  leur  garantissait  le  monopole,  et  les  pi'otégeait 
contre  toute  concurrence  de  la  part  des  individus  qui  leur 
étaient  étrangers.  Les  mœurs  publiques  étaient  faites  à  ces 
idées;  le  classement  des  professions  sacrifiait  la  liberté  à 
laquelle  on  ne  songeait  guère,  mais  protégeait  les  peuples 
contre  des  dangers  présens,  contre  des  maux  redoutables; 
aussi  ne  se  faisait-on  nul  scrupule  de  traiter  comme  usurpa- 
teur quiconque  prétendait  à  exercer  lui-même  celle  de  ses 
facultés  naturelles  dont  une  corporation  quelconque  se  trou- 
vait mise  en  possession  exclusive.  De  même  que  pour  vendre 
du  drap  il  fallait  appartenir  à  la  communauté  des  marchands 
drapiers  ;  pour  en  fabriquer,  au  corps  des  fabricans;  à  celui 
des  bouchers  pour  vendre  de  la  viande,  des  libraires  pour 
vendre  des  livres;  de  même,  pour  donner  l'enseignement,  il 
fallait  faire  partie  du  corps  enseignant. 

Des  hommes  voués  par  état  «à  la  culture  des  sciences  et  des 
lettres  devaient  naturellement  prendre  le  pas  sur  la  plupart 
des  autres  professions.  La  considération  qui  s'attache  aux 
hommes  plus  instruits  que  leurs  contemporains,  les  honneurs 
accordés  par  les  princes  éclairés,  soigneux  de  récompenser  le 
mérite,  l'importance  de   l'instruction  sur  le  sort  des  généra- 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  267 

tions  qui  s'élèvent,  visible  pour  la  prévoyance  la  plus  vulgaire, 
les  rapports  du  corps  enseignant  avec  d'autres  corps  éclairés  , 
tels  que  le  clergé,  les  parlemens,  rapports  tantôt  d'alliance, 
tantôt  de  guerre,  et  qui  donnaient  intérêt  de  le  ménager, 
toutes  ces  causes  ont  fait  de  l'Université  une  puissance,  et 
l'ont  maintenue  à  la  haute  dignité  de  fille  aînée  de  nos  rois. 

Les  progrès  des  tems  ,  l'établissement  de  la  paix  publique 
et  de  l'ordre,  la  diffusion  des  lumières  et  de  l'industrie,  ont 
ruiné  successivement  la  plupart  des  monopoles,  dont  néan- 
moins plusieurs  subsistent  encore.  Celui  de  renseignement 
devait  durer  plus  long-tems  que  beaucoup  d'autres.  Trans- 
porté de  l'Université  au  gouvernement,  il  semble  que  ce  soit 
une  arme  devenue  nécessaire  à  la  force  et  au  maintien  du 
pouvoir,  et  beaucoup  sont  d'avis  que  la  prudence  défend  de 
le  déposer  entre  les  mains  libres  des  citoyens. 

Examinons  si  la  suppression  de  ce  monopole  aurait,  soit 
pour  le  gouvernement,  soit  pour  les  intérêts  particuliers,  les 
dangers  que  l'on  redoute. 

Dans  l'intérêt  général  et  dans  celui  du  gouvernement,  trois 
argumens  principaux  sont  présentés.  «Il  faut,  dit-on,  que  le 
gouvernement  fasse  enseigner  ses  doctrines;  il  faut  de  l'unité 
dans  l'enseignement;  il  faut  que  les  saines  doctrines  soient 
seules  propagées  et  garanties.  »  Pour  savoir  donc  s'il  y  a  incon- 
vénient ou  avantage  à  enseigner  exclusivement  cet  laines  doc- 
trines, essayons  de  les  considérer  sous  leur  triple  caractère 
d'officielles ,  d'unes  et  de  bonnes. 

Aux  époques  de  conquêtes  ,  où  les  vainqueurs  imposaient  un 
gouvernement  aux  vaincus  chez  lesquels  ils  s'établissaient,  la 
nation  conquérante  avait  ses  intérêts  à  part  des  peuples  con- 
quis et  gouvernés;  il  lui  fallait,  pour  affermir  sa  domination, 
leur  imposer  sa  langue,  ses  lois,  son  enseignement 

Les  mêmes  nécessités  ont  existé  toutes  les  fois  que  des  castes 
quelconques,  dominantes  ou  aspirant  à  le  devenir,  ont  voulu 
soumettre  à  leurs  idées  la  population  ,  et  lui  faire  accepterleurs 
enseignemens  sans  examen  et  par  conséquent  sans  concur- 
rence. 

iS. 


268  L'ÉDUCATION 

On  conçoit  qu'alors  les  gouvernails  et  les  gouvernés,  les 
maîtres  et  les  disciples,  forment  deux  peuples  à  part,  dont 
l'un  veut  dresser  l'autre  pour  le  tenir  sujet,  dont  l'un  est  fait 
pour  instruire  et  l'autre  pour  être  instruit. 

Cet  état  de  choses  est-il  le  nôtre?  Notre  gouvernement  est-il 
une  force  étrangère,  qui  ait  pour  mission  de  façonner  nos 
idées,  dans  la  vue  de  nous  exploiter  avec  moins  de  peine  au 
profit  de  quelques  intérêts  privés?  La  société  et  lui  sont-ils 
deux  puissances  ennemies  en  présence  comme  le  maître  et 
l'esclave  ?  S'il  en  était  ainsi ,  j'entendrais  la  nécessité  d'un  ensei- 
gnement officiel ,  tout  en  souhaitant,  à  nous  autres  esclaves,  des 
âmes  de  trempe  assez  forte  pour  grandir  en  le  dédaignant. 

Mais  non  :  grâce  au  ciel,  non,  tel  n'est  pas  notre  état  po- 
litique. Le  gouvernement,  chez  nous,  tel  que  nos  mœurs  et 
nos  institutions  l'ont  fait  et  le  feront  chaque  jour  davantage, 
n'est  pas  un  maître  jaloux ,  un  dominateur  étranger.  C'est  la 
loi  vivante;  c'est  l'émanation,  le  serviteur  du  pays  :  service 
auguste,  le  plus  grand,  le  plus  noble  qui  puisse  honorer 
l'homme  sur  la  terre  et  l'environner  de  puissance  et  de  gloire. 
Le  gouvernement,  c'est  le  pouvoir  central,  sympathique  avec 
la  majorité  des  citoyens,  et  appelé  à  mettre  en  pratique  tout 
ce  qui  apparaît  de  sage  et  d'utile  dans  les  opinions  dominantes, 
et  dans  les  intérêts  les  plus  généraux. 

Ainsi  compris,  le  gouvernement  n'a  pas  et  ne  peut  pas 
avoir  ses  doctrines  à  part  de  la  société,  puisqu'il  n'est  pas 
autre  chose  que  la  représentation  de  cette  société  même,  ou 
plutôt  que  l'expression  de  sa  majorité. 

On  retrouvera  donc  inévitablement  les  doctrines  officielles 
dans  le  sein  de  la  société,  qui  a  communauté  d'intérêt  et  de 
passion  avec  son  gouvernement  pour  les  faire  prévaloir.  Des 
doctrines  qui  seraient  celles  du  gouvernement  et  que  la 
société  répudierait  supposeraient  un  gouvernement  sans  parti 
dans  la  nation ,  sans  écho,  sans  appui;  gouvernement  bizarre, 
puisque  ce  serait  une  émanation  qui  n'émanerait  de  personne, 
une  représentation  qui  ne  représenterait  rien. 

Supposer  un  gouvernement  qui  n'exprimerait  que  l'opinion 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  26g 

d'une  minorité  nationale,  c'est  supposer  un  état  de  choses 
mauvais.  Mais  enfin,  dans  les  cas  même  où  se  réaliserait  cette 
fâcheuse  hypothèse,  le  gouvernement  du  moins  représente- 
rait, à  défaut  de  la  majorité,  une  fraction  quelconque  du 
pays.  Eh  bien!  dans  ce  cas  encore,  les  doctrines  officielles  s»; 
retrouvent  quelque  part  dans  la  nation  ;  pour  peu  qu'elles 
méritent  de  vivre,  elles  peuvent  s'y  soutenir  et  s'y  étendre, 
par  le  travail  et  les  efforts  de  leurs  partisans.  Elle  n'ont  pas 
besoin  que  l'État  les  place  dans  toutes  les  chaires,  les  im- 
pose à  toutes  les  écoles. 

Mais  il  faut  aussi  faire  la  part  d'une  considération  des  plus 
graves.  Le  gouvernement,  quoique  n'étant  vrai  qu'autant 
qu'il  représente  la  majorité,  n'a  pas,  pour  cela,  droit  de  re- 
jeter la  minorité  hors  de  la  sphère  sociale.  Le  droit  de  la  mino- 
rité à  émettre  ses  opinions,  à  les  produire  par  ses  organes,  à 
les  propager  par  ses  enseignemens  ,  est  tout  aussi  sacré  que 
celui  de  la  majorité  même.  La  majorité,  qui,  en  cette  qualité, 
a  droit  de  gouverner  ,  n'a  pas  le  droit  d'étouffer  ses  adversaires 
sans  combat.  La  minorité  d'ailleurs  se  composera  toujours 
d'élémens  très  divers.  Ce  qui  fait  la  majorité,  ce  sont  les 
opinions  assez  solidement  établies,  assez  ouvertement  prou- 
vées, assez  évidemment  utiles,  pour  entrer  dans  la  convic- 
tion du  grand  nombre;,  et  pour  parler  au  bon  sens  ordinaire. 
Ceux  qui  composent  la  minorité,  ce  sont  les  hommes  en 
arrière  et  en  avant  de  leur  siècle;  ce  sont  ceux  qui  ne  com- 
prennent pas  encore  ce  que  les  masses  comprennent  déjà,  el 
ceux  qui  prévoient  déjà  ce  que  les  ruasses  ne  pressentent  pas 
encore.  Aux  uns  comme  aux  autres  doit  demeurer  toute  liberté 
de  parole  et  d'enseignement.  Aux  uns  on  ne  peut  pas  inter- 
dire de  combattre  pour  le  maintien  d'idées  dont  l'expérience 
du  passé  s'accommodait;  auxquelles  des  habitudes ,  des  affec- 
tions, des  intérêts  les  attachent  encore,  et  que  l'on  peut  sans 
danger  laissée  enseigner  et  produire ,  si  elles  ne  répondent  plus 
à  rien  de  réel.  Quel  toit,  si  elles  sont  mortes,  craignez-vous 
qu'elles  l'agent  à  \.>s  doctrines  officielles?  \  quels  efforts 
réunis  connaissez  vous  la  puissance  de  rallumer  des  cendres  1! 


27o  ,     L'ÉDUCATION 

Quant  à  cette  minorité  qui  se  jette  à  l'avant-garde  de  la  civi- 
lisation,  laissez-la,  pour  votre  propre  salut,  battre  librement 
les  sentiers  non  encore  explorés ,  et  soulever  des  idées  nou- 
velles. Si  des  aventuriers  se  fourvoient,  les  masses  ne  les  sui- 
vront, pas  ;  si  leurs  paroles  sont  de  vains  sous  ,  le  bon  sens 
populaire  ne  les  redira  pas ,  et  ne  se  souciera  pas  même  de  les 
comprendre.  Mais  puisque  le  genre  humaàn  est  perfectible,  il 
faut  bien  que  ce  qui  est  se  résigne  de  bonne  grâce  à  se  laisser 
envahir  par  ce  qui  sera  ;  il  faut  que  les  idées  nouvelles  ,  dignes 
de  fructifier  et  salutaires  à  l'espèce  humaine,  après  avoir 
apparu  comme  des  théories  audacieuses,  deviennent  des 
lieux  communs  philosophiques,  pour  arriver  plus  tard  à 
pénétrer  dans  la  pratique  des  affaires. 

Ainsi  donc  ce  prétendu  intérêt  du  gouvernement  à  faire 
enseigner  ses  doctrines  à  lui  n'est  concevable  que  dans  un  régime 
qui  n'est  pas  le  nôtre  ,  et  où  l'État  serait  distinct  des  citoyens. 

Aux  doctrines  du  gouvernement,  répandues  dans  toute  la 
partie  de  la  nation  dont  il  exprime  et  représente  les  opinions  , 
appartiendra  la  plus  large  part  de  puissance.  Venant  de  lui , 
dont  l'intérêt  est  de  ne  pas  se  séparer  du  bien  général,  dont  la 
vue  plus  indépendante  aperçoit  les  objets  de  plus  haut,  elles  se 
présenteront  avec  faveur  à  titre  de  conseils ,  sans  faire  violence 
à  aucune  persuasion ,  sans  étouffer  d'autorité  aucune  doctrine 
hétérodoxe. 

En  laissant  ainsi  les  opinions  se  développer  et  s'enseigner 
en  liberté,  le  gouvernement  saura  discerner  celles  qui  méritent 
d'être  appuyées  par  l'autorité  de  son  assentiment;  il  saura,  en 
les  laissant  toutes  libres,  les  surveiller  toutes,  afin  de  pour- 
suivre les  infractions  aux  lois  et  les  violences  contre  la  liberté. 

Plusieurs  personnes  attachent  à  l'unité  de  doctrine  une 
extrême  importance.  Il  ne  m'est  pas  donné  de  comprendre 
quels  avantages  on  y  trouve;  et  les  sinistres  prédictions  d'anar- 
chie, dont  la  diversité  d'enseignement  contiendrait,  dit-on, 
la  menace,  ne  me  frappent  guère  que  comme  un  vain  bruit  de 
mots  sonores.  La  prétention  à  l'unité,  tout  ordinaire  qu'elle  soit 
à  l'esprit  humain,  en  est  une  des  plus  dangereuses  maladies  : 


DOIT- ELLE  ÊTRE  LIBRE?  271 

c'est  pour  la  satisfaire  que  tant  de  systèmes  font  mentir  les 
faits;  ses  alliés  sont  l'intolérance  dans  les  opinions  et  l'immo- 
bilité intellectuelle.  L'unité  est  belle  :  qui  en  doute  ?  mais  elle 
n'est  possible  que  bien  baut,  car  elle  n'appartient  qu'à  Dieu 
seul.  Condition  et  signe  de  la  perfection ,  elle  est  exclusive  de 
la  liberté,  et  ne  s'associe  qu'avec  une  sagesse  qui  n'a  pas 
besoin  d'être  libre,  et  qui  en  sait  trop  pour  avoir  un  choix  à 
faire  entre  le  bien  et  le  mal.  L'unité  suppose  l'infaillibilité  :  où 
est-elle  dans  les  matières  d'enseignement  ?  où  est-elle  dans  les 
opinions,  dans  les  sciences,  dans  la  littérature,  dans  l'histoire? 
Vouloir  des  doctrines  uniformes,  c'est  prétendre  que  jamais  quel- 
ques unes  n'auront  raison  contre  cette  unité;  c'est  dire  qu'elle 
tranche  toute  question,  sans  que  la  contradiction  soit  possible, 
ni  le  doute  permis;  sans  que  nulle  amélioration  ait  le  droit  de 
se  proposer;  c'est  croire  que  les  progrès  de  l'esprit  humain 
s'opèrent  en  vertu  d'illuminations  soudaines,  sans  tàtonne- 
mens  individuels,  sans  efforts  perdus,  sans  essais  infructueux. 
Les  partisans  de  l'unité  d'enseignement  ignorent-ils  donc  que 
la  science  ne  sera  point  finie,  tant  qu'existera  le  monde,  et 
que  notre  faillibilité,  à  chaque  instant  manifestée  par  la  dou- 
loureuse expérience  de  nos  écarts,  est  l'attribut  nécessaire,  la 
condition  inévitable  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble  dans  l'esprit 
humain,  de  sa  liberté,  et  de  sa  perfectibilité  progressive  ? 

Si  l'autorité  qui  impose  un  enseignement  ne  se  trompe  pas, 
apparemment  elle  trouvera  dans  la  vérité  même  de  son  en- 
seignement assez  d'évidence  et  de  force  pour  le  faire  accepter 
par  les  esprits  sincères.  Si  elle  se  trompe,  de  quel  droit  iin- 
pose-t-elle  à  tous  le  joug  de  ses  erreurs  ? 

L'unité  d'enseignement  est  la  chimère  de  tous  les  despo- 
tismes,  politiques,  scientifiques,  religieux;  de  même  que  Uni 
éternel  moyen  d'exécution  est  de  prévenir  à  L'avance,  par  une 
censure  préalable,  toute  atteinte  contre  les  saines  et  pures 
doctrines. 

Les  voix  Ks  plus  éloquentes  ont  tout  dit  sur  la  censure  , 
sur  son  inutilité,  son  injustice,  ses  dangers.  C'est  la  une  de  ces 
questions  jugées,  sur  lesquelles  la  raison  publique  n'entendrait 


27  2  L'ÉDUCATION 

plus  qu'avec  impatience  des  développemens  désormais  super- 
flus. Le  monopole  de  l'enseignement,  lorsqu'il  se  vante  de 
prévenir  l'émission  des  doctrines  présuméesmauvaises,  s'attaque 
lui-même;  car  il  justifie  par  là  son  étroite  parenté  avec  cette 
odieuse  censure  si  fatale  aux  progrès  du  bien. 

Sous  quelque  point  de  vue  que  l'on  envisage  l'intérêt  de 
l'administration ,  l'on  n'aperçoit  pas  ce  qu'elle  pourrait  ga- 
gner à  z'ester  dispensatrice  souveraine  de  l'éducation.  Il  n'est 
pas  étonnant  toutefois  que  le  pouvoir,  obligé  de  soutenir  bien 
des  luttes  ,  et  naturellement  préoccupé  par  le  désir  de  se  for- 
tifier et  de  s'étendre,  se  soit  exagéi-é  l'importance  de  son  action 
sur  l'enseignement ,  et  ait  compté  pour  un  grand  avantage 
l'espérance  d'y  parler  seul.  Beaucoup  de  tems  est  nécessaire 
pour  que  les  esprits  se  plient  à  comprendre  que  la  vraie  force 
du  pouvoir  est  dans  sa  sympathie  complète  avec  les  intérêts 
généraux. 

Est-ce  avec  plus  de  raison  que  l'on  invoque  en  faveur  du 
monopole  l'intérêt  des  particuliers? 

Prenons  cette  sollicitude  pour  sincère.  Oublions  qu'elle  n'est 
souvent  qu'un  prétexte  mis  en  avant  afin  de  couvrir  d'autres 
intérêts  que  l'on  n'avoue  pas.  Convenons  qu'une  réserve,  dont 
le  principe  est  l'espectable,  arrête  et  préoccupe  de  très  bons 
esprits.  Beaucoup  de  personnes  s'écrient  :  «  Voyez  ce  que  vous 
risquez!  Tremblez  de  l'incurie  des  parens,  de  l'inhabileté  ou 
de  l'immoralité  des  maîtres!  Tremblez  surtout  que  de  déplo- 
rables influences  n'envahissent  la  direction  des  générations  qui 
s'élèvent!  »  Entendons  cette  clameur,  et  tâchons  d'y  ré- 
pondre. 

Remarquons  d'abord  que  le  langage  du  monopole  est  le 
même  en  toute  matière.  On  reproduit,  à  propos  de  l'enseigne- 
ment, avec  une  persévérance  que  les  réfutations  de  l'expé- 
rience ne  rebutent  pas,  les  argumens  que  l'on  a  usés  contre  la 
liberté  d'industrie.  On  veut  prémunir  les  familles  contre  leurs 
propres  erreurs  dans  le  choix  des  maîtres,  des  méthodes,  des 
objets  d'enseignement;  de  même  cjiu*  par  les  jurandes  et  maî- 
trises, on  voulait  proléger  les  acheteurs  contre  les  vendeurs,  et, 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  a73 

par  les  règlemens  de  manufactures,  les  consommateurs  contre 
les  fabricans;  de  même,  encore,  que,  par  un  procédé  d'esprit 
tout  semblable,  on  appelle  à  l'aide  de  l'innocence  des  lecteurs 
la  censure  contre  les  écrivains.  C'est  toujours  la  mise  en  tutelle 
des  particuliers  au  profit  d'une  autorité  qui  se  vante  d'être 
seule  capable  de  penser  et  de  eboisir  pour  eux. 

Deux  présomptions  puissantes  protestent  cependant  en  fa- 
veur des  familles,  et  ne  permettent  guère  de  douter  que  le 
choix  et  la  surveillance  des  enseignemens  et  des  maîtres  ne 
doivent  être  plus  utilement  placés  dans  leurs  mains  que  dans 
celles  de  l'Etat  :  l'affection  est  plus  vive  ,  et  l'intérêt  plus 
grand. 

Il  serait  difficile  de  ne  pas  concéder  ces  deux  points  :  aussi 
est-ce  ailleurs  que  les  objections  vont  se  retrancher.  Les  lu- 
mières, dit-on,  ne  seront  pas  suffisantes  delà  part  des  pères; 
l'État  doit  protéger  les  droits  des  enfans  et  ne  pas  souffrir 
qu'ils  restent  exposés  à  la  merci  des  intrigans  qui  égareront  la 
bonne  foi  des  familles,  qui  corrompront  l'enfance,  perverti- 
ront la  jeunesse. 

Autre  chose  est  de  mettre  en  parallèle  l'intelligence  de  chaque 
particulier  avec  la  masse  de  lumières  que  le  gouvernement  pos- 
sède,  autre  chose  est  de  reconnaître  si  chaque  famille,   sur 
chaque  éducation  ,  ne  s'y  entend  pas  mieux  qu'un  pouvoir  qui 
n'a  ni  un  devoir  si  grave  à  remplir  envers  l'enfant,  ni  une  affec- 
tion si  forte  ,  ni  un  intérêt  si  immédiat.  Un  père,  tout  pauvre, 
tout  ignorant  qu'il  soit,  placé  près  de  ses  enfans,  au  même 
degré  qu'eux  sur  l'échelle  sociale,  instruit  de  leur  caractère, 
sentant  leurs  besoins,  assistant  aux  développemens  successifs 
de  leurs  facultés,  a  sur  leur  sort  futur  et  sur  les  convenances 
de  leur  éducation  un  sentiment  plus  net ,  une  prévision  plus 
clairvoyante,  que  l'administration  centrale  avec  ses  vastes  lu 
mières  :  car  l'administration,  obligée  de  procéder  par  gêné 
ralités,  doit  faire  abstraction  des  individus,  et  n'arrive  aux  ap 
prédations  particulières  qu'en  descendant  par  l'intermédiaire 

d'une  multitude  de  subordonnés,  hors  d'état  souvent  de  pré 
seuter  de  suffisantes  garanties. 


a74  L'ÉDUCATION 

On  peut  être  incapable  d'instruire  soi-même  ses  enfans  et 
très  capable  de  leur  choisir  des  maîtres.  Qu'on  ne  dise  pas 
que  le  discernement  des  dernières  classes  de  la  société  sera 
souvent  obscurci  par  l'ignorance  et  la  misère.  A  défaut  des 
lumières  qui  le&r  manquent,  elles  trouveront  dans  les  classes 
plus  élevées  des  directions  et  des  conseils  :  elles  consulteront  la 
faveur  publique  dont  le  suffrage  ne  soutiendrait  que  des  écoles 
où  l'éducation  trouverait  de  sages  garanties.  Mais  d'ailleurs 
que  craint-on  pour  les  basses  classes  ?  Qu'ont-elles  à  perdre  au 
régime  actuel?  Le  monopole  universitaire  vend  l'éducation  et 
ne  la  donne  pas.  Des  maîtres,  des  enseignemens ,  choisis  tant 
bien  que  mal,  valent  toujours  mieux  que  l'absence  totale  d'en- 
seignemens  et  de  maîtres.  Les  familles,  au  lieu  et  place  des- 
quelles le  monopole  fait  aujourd'hui  ses  choix,  sont  les  familles 
qui  peuvent  payer  l'instruction.  Pour  celles-là,  elles  sont  au- 
dessus  des  premiers  besoins  de  la  vie  ;  elles  ont  une  industrie 
ou  un  patrimoine  :  elles  ne  sont  donc  pas  dépourvues  de  quel- 
ques lumières,  compagnes  ordinaires  de  l'aisance.  La  fortune 
que  suppose  une  certaine  quotité  d'impôts  inspire  à  nos  lois 
fondamentales  assez  de  confiance  pour  leur  désigner  les  hommes 
qu'elles  investissent  de  la  mission  redoutable  de  prononcer 
comme  jurés  sur  la  vie  et  l'honneur  de  leurs  concitoyens,  et  de 
la  mission  non  moins  grave  d'élire  les  députés  du  pays.  Assez 
d'aisance  pour  payer  l'éducation  de  ses  enfans  suppose  ou  assez 
d'intelligence  ou  assez  d'usage  du  monde  pour  savoir  leur 
choisir  des  maîtres. 

Si  le  monopole  cherche  à  appuyer  la  nécessité  de  son  exis- 
tence sur  le  prétexte  de  l'ignorance  générale,  que  répondra  t-il 
quand  on  viendra  lui  demander,  à  lui,  compte  de  cette  igno- 
rance? Pourquoi  ne  l'a-t-il  pas  fait  cesser,  lui  qui  s'était  chargé 
de  l'instruction  de  tous?  C'est  sous  son  empire  que  tant  d'hommes 
languissent  sans  culture,  que  tant  de  citoyens  sont  perdus  pour 
la  patrie,  quêtant  d'écoles  manquent  à  la  population;  que  l'ins- 
truction secondaire,  renfermée  dans  le  cercle  étroit  des  études 
classiques,  reste  inutile  et  inabordable  pour  la  majorité  des  ci- 
toyens. Le  monopole  laisse  à  leur  abrutissement  les  ignorans  et 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  a75 

les  pauvres  :  il  impose  ses  entraves  à  qui  ne  demande,  pour 
prospérer,  que  la  favcar  de  se  passer  de  lui. 

Quand  l'Etat,  en  vertu  de  la  présomption  de  son  discerne- 
ment supérieur,  s'attribue  le  choix  exclusif  des  enseignemens, 
des  méthodes  et  des  maîtres ,  les  engagement  qu'il  contracte 
ne  vont  à  rien  moins  qu'à  l'obliger  de  choisir  toujours  mieux 
que  tous  les  pères.  Si  une  seule  fois  il  vient  à  choisir  plus  mal, 
ne  sent-on  pas  tout  ce  qu'il  y  a  de  cjéplorable  à  avoir  ravi  à  la 
famille  l'exercice  d'un  droit,  non  seulement  sans  profit  pour 
l'enfant,  mais  même  à  son  préjudice?  Lequel  est  le  plus  cou- 
pable, le  plus  malheureux  ,  de  celui  qui  se  trompe  en  remplis- 
sant mal  une  obligation  dont  il  est  naturellement  chargé,  ou 
de  celui  qui  manque  à  une  obligation  après  en  avoir  volontai- 
rement assumé  sur  lui  tout  le  poids  pour  priver  un  autre  du 
droit  de  l'accomplir? 

Or  peut-on  dire  que  l'infaillibilité  soit  un  attribut  nécessaire 
du  monopole?  Certes,  il  s'en  faut  bien  que  notre  Université 
manque  ni  de  lumières  ni  de  zèle.  Des  hommes  qui  brillent  par 
de  hautes  vertus  et  par  des  talens  éprouvés,  des  professeurs 
instruits,  des  savans  modestes,  de  sincères  amis  de  l'enfance, 
s'y  réunissent  pour  en  former  un  corps  d'élite.  Et  cependant 
n'y  a-t-il  pas  une  part  à  y  faire  aussi  pour  les  mauvais  maîtres, 
pour  les  mauvais  exemples ,  pour  les  enseignemens  perdus, 
pour  les  études  à  recommencer?  Tout  ce  que  nos  collèges  ren- 
ferment d'hommes  éclairés  manquera-t-il  donc  au  choix  des 
parens,  alors  que  les  suffrages  du  public  et  l'approbation  des 
familles  auraient  à  désigner  les  maîtres  que  l'administration 
institue  aujourd'hui?  Il  arrive,  dans  nos  collèges,  que  des  ca- 
ractères se  dégradent,  que  des  intelligences  se  rétrécissent,  que 
des  mœurs  y  sont  fanées,  des  vocations  interrompues,  des 
espérances  avortées.  Si  rares  qu'on  veuille  supposer  ces  mal- 
heurs, quel  désespoir  lorsqu'ils  autorisent  un  père  à  dire  à  la 
loi  :  «J'ai  du  recourir  aux  seuls  enseignemens,  aux  seuls  maîtres 
que  vous  avez  permis  à  mon  enfant.  Pourquoi  ne  m'avez-vous 
pas  laissé  libre  de  faire  mes  choix  suivant  ses  besoins?  Si  je 
m'étais  trompé,  je  ne  pouvais  accuser  que  moi,  et  mon  erreur 


276  L'EDUCATION 

privée  restait  sans  autorité,  sans  scandale.  Mais  vous,  qui 
avez  voulu  être  père  à  ma  place,  voyez  ce  que  vous  avez 
fait  !  » 

Contre  les  vues  de  l'éducation  ,  officielle  ou  non,  le  meilleur 
remède  est  dans  l'éducation  que  l'enfant  ou  le  jeune  homme 
se  donne  à  lui-même.  Si  la  famille  l'a  négligé,  ou  si  elle  l'a 
élevé  à  tort  dans  un  système  d'idées  opposé  à  celui  qui  pré- 
vaut dans  le  pays,  et  que  la  majorité  des  citoyens  suit  et  affec- 
tionne, des  moyens  d'amendement  se  presseront  autour  du 
jeune  homme,  lorsqu'à  son  entrée  dans  le  monde  il  se  sentira 
vivre  dans  une  atmosphère  nouvelle.  Des  écoles  pour  les  adultes, 
des  cours  publics,  des  tribunes,  des  académies,  des  théâtres, 
et,  plus  que  tout  cela,  ce  commerce  actif  des  intelligences  qui 
unit  ensemble  les  habitans  d'un  même  sol  et  les  sujets  des 
mêmes  lois  ,  cette  circulation  de  livres  ,  de  journaux ,  de 
paroles  qui  mettent  en  mouvement  tant  d'idées,  voilà  des 
remèdes  puissans  contre  les  erreurs  et  la  négligence  des  fa- 
milles. Sans  doute  les  mêmes  remèdes  ne  manquent  pas  contre 
l'éducation  dont  l'État  s'est  fait  exclusivement  distributeur. 
L'expérience  de  tous  les  jours  montre  ce  que  deviennent,  après 
quelque  tems,  la  plus  grande  partie  des  leçons  qu'on  a  puisées 
dans  les  collèges.  Toutefois  la  chance  de  guérison  ne  diminuera- 
t-elle  pas  si  les  erreurs  dont  on  aura  empoisonné  les  écoles  se 
retrouvent  dans  les  institutions  publiques?  Mais  un  mal  plus 
grand  est  à  redouter.  Est-il  donc  d'une  politique  bien  sage 
d'associer  à  des  idées  d'opposition  contre  le  gouvernement  les 
premiers  efforts  par  lesquels  une  jeune  raison  se  raidira  pour 
purifier  les  enseignemens  qu'elle  aura  reçus,  et  pour  rejeter  ce 
qui  pourra  lui  déplaire? 

Tout  démontre  qu'erreurs  pour  erreurs,  celles  des  particu- 
liers entraînent  moins  de  maux  que  celles  de  l'Etat.  Les  consé- 
quences terribles  du  monopole,  s'il  venait  à  tomber  en  mau- 
vaises mains,  font  frémir,  et  devraient  seules  faire  renoncer 
pour  jamais  à  affronter  la  chance  désastreuse  d'un  enseigne- 
ment exclusif  qui  serait  corrupteur.  Il  n'y  a  même  aucun  bien 
,i  attendre  de  la   chance  opposée;  car   le   monopole   ne  serait 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  27; 

pas  bon ,  même  quand  des  mains  sages  et  pures  en  auraient 
toujours  le  dépôt. 

La  meilleure  éducation  officielle  est  obligée  sous  peine  de 
folie  à  pousser  la  circonspection  jusqu'à  la  plus  scrupuleuse 
timidité.  Le  moindre  changement,  quand  il  part  de  l'autorité, 
est  de  la  gravité  la  plus  haute;  le  tenter  c'est  risquer  en  expé- 
riences une  direction  où  l'on  a  pris  en  quelque  sorte  l'engage- 
ment de  ne  se  tromper  jamais.  Qui  pourrait  compter  combien 
aujourd'hui,  au  milieu  des  méditations  graves  dirigées  de  toutes 
parts  vers  la  science  de  l'éducation,  l'existence  du  monopole 
étouffe  dans  leurs  germes  d'idées  utiles  et  de  perfectionnemens 
salutaires?  Avec  la  liberté,  on  verrait  les  améliorations  s'intro- 
duire, les  expériences  s'accumuler,  et  une  mobilité  féconde 
succéder  à  la  réserve  obligée  de  l'immobilité  officielle.  Sans 
doute  on  se  trompe  souvent  alors  qu'on  innove;  mais  ne  se 
trompe-t-on  pas  autant  en  demeurant  stationnaire?  Le  but  de 
l'éducation,  c'est  de  conduire  chaque  individu,  le  plus  directe- 
ment qu'on  pourra,  vers  la  place  qu'il  lui  convient  d'occuper 
dans  le  monde  pour  son  bien  et  pour  celui  des  autres.  Si  la 
société  marche  à  pas  de  géants,  l'éducation  peut-elle  être  bonne 
sans  s'avancer  avec  elle?  Entre  cent  exemples,  pour  n'en  citer 
qu'un  seul,  n'est-ce  pas  merveille  que  de  voir,  de  nos  jours, 
lorsque  tant  d'études  si  variées,  si  graves,  sollicitent  les  mo- 
mens  et  l'attention  de  la  jeunesse,  les  règlemens  exiger  que 
pour  couronnement  suprême  des  cours  classiques  de  nos  col- 
lèges, on  professe  la  philosophie  en  latin?  La  liberté  a  ses 
encurs,  mais  elles  sont  plus  réparables,  plus  courtes,  moins 
générales  que  celles  du  monopole.  La  liberté  du  moins  s'ac- 
commode à  la  diversité  des  esprits,  des  besoins,  des  opinions, 
et  laisse  chacun  maître  de  sa  route.  En  donnant  pour  surveil- 
lant aux  instituteurs  le  public  tout  entier,  et  l'attentive  sollici- 
tude des  familles,  elle  vivifie  l'éducation  par  la  concurrence 
et  par  une  émulation  de  tous  les  instans.  I  ne  vérité  que  l'cx- 
périence  a  rendue  triviale,  c'est  qu'il  faut  pratiquer  la  liberté 
pour  devenir  digne  d'elle.  Un  enfant  qu'on  retiendrait  dans 
son  lit  de  peur  de  quelques  chutes  n'apprendrait  pas  à  mar- 


278  L'ÉDUCATION 

cher.  Pour  que  les  populations  se  mettent  en  état  de  choisir 
les  enseignemens  et  les  maîtres ,  le  plus  sûr  moyen  est  de  ne 
leur  pas  interdire  cet  usage  de  leur  jugement.  On  craint  que  le 
charlatanisme  ne  fasse  des  victimes;  mais  croit-on  qu'il  n'y  ait 
de  chances  pour  lui  que  sous  la  liberté,  et  ne  sait-on  pas  au 
contraire  que  la  concurrence  et  la  publicité  le  tuent?  Quand  le 
gouvernement  se  charge  de  veiller  pour  tous,  la  paresse  gé- 
nérale s'en  tient  volontiers  à  l'examen  qu'il  fait  des  choses  et 
des  hommes.  Le  public  habitué  à  voir  ses  affaires  gérées  par 
son  gouvernement  reste  incapable  de  s'en  occuper  ;  il  est  con- 
fiant, il  est  crédule,  il  va  au  devant  des  déceptions.  Qu'on  le 
charge  du  soin  de  ses  affaires,  sa  sagacité  s'éveillera,  et  per- 
sonne ne  le  trompera  long-tems. 

Il  faut  aborder  avec  franchise  une  objection  devant  laquelle 
beaucoup  d'excellens  esprits  s'arrêtent  épouvantés.  «  Les  tems, 
dit-on,  ne  sont  pas  opportuns  pour  prêcher  la  liberté  d'édu- 
cation; de  toutes  parts  de  puissans  adversaires  se  tiennent  aux 
aguets  pour  s'en  emparer.  Ne  les  voyez-vous  pas  tendre  autour 
de  vous  les  vastes  filets  de  leurs  déceptions  puissantes  ?  Us  y 
ont  enlacé  déjà  une  partie  considérable  de  la  population.  Qu'ad- 
viendra-t-il  si  le  gouvernement  ne  se  liguait  pas  avec  le  public 
pour  déjouer  leurs  efforts?  » 

En  vérité,  plus  j'étudie  cette  objection,  plus  je  demeui'e  con- 
vaincu que  les  pires  conseils  sont  ceux  de  la  peur.  J'entends 
très  bien  que,  sous  le  régime  où  nous  vivons  ,  l'on  s'unisse  pour 
réclamer  avec  force  de  l'autorité  publique  qu'elle  ait  à  prendre 
le  soin  d'élever  de  puissantes  barrières  contre  les  invasions  de 
corporations  ennemies.  Quand  on  se  présente  aux  familles 
comme  mandataire  nécessaire  de  l'éducation  de  tous  les  enfans  , 
il  faut  bien  qu'avec  la  mission  de  tout  faire  on  accepte  la 
charge  de  tout  empêcher;  et  la  responsabilité  du  mal  qui  se 
commet  ne  peut  retomber  que  sur  celui-là  qui  tout  seul  a  le 
droit  d'agir.  Mais  qu'on  ne  s'y  trompe  pas  :  les  prohibitions,  les 
censures  préventives,  les  persécutions,  les  bannissemens  sont 
de  faibles  digues  contre  l'envahissement  d'une  opinion  même 
coupable  et  menteuse.  Votre  gouvernement,  quel  qu'il  fût,  y 


DOIT-ELLE  ETRE  LIBRE?  279 

perdrait  son  crédit  et  sa  peine.  La  seule  protection  efficace  du 
pays  ,  et  en  même  temps  sa  seule  protection  légitime,  c'est  la 
liberté;  son  vrai  défenseur  c'est  lui-même.  Quand  il  sera  libre 
dans  ses  choix,  il  saura  reconnaître  qui  il  veut  et  qui  il 
repousse.  Quand  chacun  déploiera  ses  forces ,  appellera  ses 
amis,  montrera  ses  œuvres,  il  faudra  bien  que  la  victoire  de- 
meure à  qui  méritera  de  la  remporter.  Rends-nous  le  jour  et 
combats  contre  nous  ,  disait  l'impie  Ajax  au  maître  des  dieux  ! 
Ce  défi  valait  une  meilleure  cause.  Qu'on  nous  donne  la  liberté, 
et  viennent  ensuite  nos  ennemis  !  Nous  croirions  bien  peu  à  la 
force  de  la  vérité  si  nous  regardions  ses  armes  comme  de  trop 
faible  trempe  contre  celles  du  mensonge.  A  qui  donc  appar- 
tient-il d'avoir  foi  dans  l'avenir,  si  ce  n'est  à  ceux  qui  croient  en 
eux-mêmes? 

Soyons  justes,  même  envers  des  gens  dont  le  perpétuel  effort 
est  de  manquer  envers  nous  de  justice.  Les  corporations  que 
l'on  redoute  n'ont  pas  le  droit  d'être  libres  avant  nous  ou  sans 
nous  ;  mais  elles  ont  le  droit  d'être  libres  si  nous  le  sommes. 
Ou  elles  commettront  des  délits  dans  renseignement ,  et  alors 
il  les  faudra  punir;  ou  elles  se  renfermeront  dans  les  limites 
légales  ,  et  alors  comment  entendrions-nous  la  liberté,  si  nous 
n'en  voulions  que  pour  nous  ? 

Quelle  est  la  vue  assez  courte  pour  ne  pas  voir  jusqu'où  les 
peuples  s'engagent,  lorsque,  pareils  à  l'imprudent  cheval  de 
la  fable  ,  ils  sollicitent  le  joug  pour  mieux  poursuivre  leurs 
ennemis  ?  Votre  confiance  dans  le  pouvoir  central  est  sans 
bornes  aujourd'hui  ,  mais  savez-vous  ce  qu'il  sera  demain  ? 
Qu'adviendra-t-il  de  vous  s'il  tombe  aux  mains  de  ceux  contre 
lesquels  vous  croyez  nécessaire  de  forger  le  vaste  réseau  où 
vous  vous  tenez  enchaînés  avec  eux  ?  User  du  monopole  pour 
résister  au  mensonge,  c'est  fortifier  un  mal  pour  en  combattre 
un  autre,  et  s'exposer  à  ce  qu'ils  fassent  alliance  contre  les 
imprudens  qui  se  lient  à  l'un  des  deux. 

Nos  terreurs  perdraient  bien  de  leur  force  si  notre  imagi- 
nation ne  leur  en  prêtait  pas.  Les  corrupteurs  de  la  morale  pu- 
blique ,  dont  L'ambition  nous  effraye  ,  ont  l'habileté  d'épaissir 


280  L'ÉDUCATION 

autour  d'eux  ies  ténèbres  menaçantes  au  sein  desquelles  leur 
fantôme  grandit  à  nos  yeux.  Le  grand  jour  de  la  liberté  d'en- 
seignement aurait  bientôt  désenchanté  leur  puissance. 

Ni  les  particuliers  ni  le  gouvernement  n'ont  plus  rien  à 
gagner  aujourd'hui  par  le  monopole  universitaire.  Le  régime 
mixte  et  équivoque  sous  lequel  nous  continuons  à  vivre  doit 
faire  place  à  un  système  où  tout  se  tienne  et  s'accorde.  Notre 
éducation  domestique  est  libre;  notre  éducation  physique  n'est 
soumise  à  aucune  entrave  ;  la  civilisation  générale  aura  fait  un 
immense  progrès  lorsque  l'éducation  intellectuelle  et  morale, 
laissée  tout  entière  à  la  surveillance  des  familles,  pourra  être 
déléguée  librement. 

CONCLUSION. 

On  fait  souvent  une  distinction  entre  les  vérités  de  théorie 
et  les  vérités  pratiques.  On  a  grand  tort.  La  pratique  n'est  in- 
telligente et  sûre  que  pour  ceux  qui ,  au  lieu  de  marcher  au 
hasard ,  se  tracent  un  plan  et  connaissent  leur  route.  Les  théo- 
ries ne  sont  sérieuses  et  vraies  que  si  leur  exécution  est  pos- 
sible. 

Pour  achever  d'exposer  les  principes  de  la  liberté  d'éduca- 
tion ,  il  nous  resterait  donc  à  les  organiser  en  système ,  et  à 
montrer  qu'il  leur  est  facile  de  subir  le  contrôle  de  l'expé- 
rience. 

Parvenu  à  ce  complément  de  mon  travail,  un  scrupule  m'a 
retenu.  Il  m'a  semblé  que  je  risquais  d'encourir  le  reproche  de 
présomption  si ,  dès  à  présent ,  tenant  pour  admis  des  prin- 
cipes que  la  conviction  générale  peut  n'avoir  point  encore  ac- 
ceptés ,  j'entrais  dans  des  détails  de  dispositions  réglementaires. 
Ce  qui  presse,  maintenant,  c'est  de  reconnaître  les  principes. 
Plus  tard,  et  quand  ils  paraîtront  affermis,  il  sera  tems  d'arri- 
ver aux  applications  et  de  déduire  les  conséquences.  Le  délai 
ne  peut  pas  être  long.  La  liberté  d'éducation  est  pour  notre 
époque  une  de  ces  questions  nécessaires  vers  lesquelles  la 
rapidité  du  mouvement  intellectuel  nous  emporte,  et  dont  cha- 
cun de  nos  débats  publics  appelle  et  hâte  l'examen. 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE?  281 

Du  jour  où  la  liberté  d'éducatiou  aurait  pris  place  parmi  les 
dogmes  chers  à  l'opinion,  son  établissement  serait  facile.  Elle 
n'invoquerait  pas  une  révolution  soudaine  ,  et  n'aurait  pas  re- 
cours à  celte  précipitation  impatiente  qui  ,  incertaine  de  l'ave- 
nir, repousse  les  précautions  transitoires.  Sans  inquiéter  aucun 
droit  acquis,  sans  compromettre  aucune  existence,  elle  lais- 
serait subsister  toutes  les  maisons  officielles  d'éducation  dont  la 
France  est  couverte ,  et  se  contenterait  de  permettre  à  des  insti- 
tutions rivales  de  soutenir  la  concurrence.  Partout  où  l'expé- 
rience montrerait  que  les  efforts  de  l'industrie  privée  pour- 
raient suffire,  l'État  retirerait  par  degrés  son  intervention 
reconnue  inutile,  et  il  reporterait  ailleurs  son  teins,  ses  dé- 
penses et  ses  peines,  heureux  de  pouvoir  concentrer  ses  secours 
sur  les  points  où  les  besoins  seraient  plus  pressans  et  où  ,  sans 
lui,  l'éducation  ne  se  donnerait  pas  ,  ou  se  donnerait  mal. 

L'État ,  cessant  de  s'épuiser  en  encouragemens  de  luxe  et 
en  efforts  superflus,  aiderait  les  familles  et  n'aspirerait  pas  à 
les  remplacer  malgré  elles.  Sans  négliger  ni  les  hautes  études, 
ni  les  écoles  de  services  publics,  ni  les  enseignemens  spéciaux  , 
il  placerait  au  premier  rang  de  ses  sollicitudes  l'instruction 
primaire;  il  s'efforcerait  de  l'asseoir  sur  une  large  base,  parce 
qu'elle  est  un  gage  de  la  paix  publique,  une  dette  de  la  société 
envers  chacun  de  ses  membres,  une  faible  réparation  des  pri- 
vations et  des  douleurs  que  fait  peser  sur  les  classes  pauvres 
la  nécessité  des  inégalités  sociales. 

La  même  loi  qui  proclamerait  la  liberté  d'éducation  pren- 
drait le  soin  d'en  punir  les  abus  ;  car  la  liberté  et  l'impunité  ne 
vont  pasenscmble.  La  liberté  morale,  type  de  toutes  les  autres, 
trouve  dans  les  tourmens  de  la  conscience  le  châtiment  dû  à  ses 
écarts  ;  la  liberté  légale  doit  trouver  dans  la  loi  la  répression 
de  ses  délits.  On  a  su  venir  à  bout  de  soumettre  les  abus  de  la 
presse  à  des  peines  efficaces;  les  délits  d'éducation,  dans  une 
matière  fort  analogue,  peuvent  aussi  être  prévus  avec  franchise 
et  réprimés  avec  vigueur.  De  pareils  délits  sont  inévitables;  le 
régime  du  monopole  n'en  est  pas  plus  exempt  que  celui  de  la 
liberté;  niais  la  plupart  du  teins  le  monopole  les  étouffe  ,  la 
t.  xl.  —  Novembre  \  8*i8.  19 


282  L'ÉDUCATION 

liberté  qui  n'a  pas  de  grâce  à  leur  faire  s'affermira  par  leur  châ- 
timent. 

S'il  est  vrai  que  la  liberté  d'éducation  soit  bonne,  si  c'est  un 
hommage  rendu  à  l'indépendance  de  la  volonté  humaine,  à  la 
sainteté  des  liens  de  famille,  à  la  sagesse  de  distribution  des 
forces  de  l'État,  il  serait  puéril  de  se  mettre  en  dépit  contre 
quelques  difficultés  d'exécution  que  la  réflexion  saura  surmon- 
ter. Quant  à  présent,  il  s'agit  du  principe;  qu'il  prévale,  et 
l'application  en  viendra. 

Comment  ne  prévaudrait-il  pas?  Montesquieu  l'a  dit  avec 
raison  :  Les  lois  de  l'éducation  doivent  être  relatives  aux  prin- 
cipes du  gouvernement.  Or  le  principe  du  nôtre,  c'est  la  liberté; 
non  la  liberté  fougueuse,  irréfléchie,  incapable  de  reconnaître 
qu'elle  n'existe  que  pour  rendre  digne  et  méritoire  l'obéissance 
à  la  raison  ;  mais  la  liberté  paisible  ,  tolérante ,  qui  ne  se  décide 
qu'après  examen  parce  qu'elle  se  sent  responsable,  qui  exa- 
mine lentement  parce  qu'elle  comprend  que  la  vérité  est  assez 
forte  pour  être  patiente,  qui  laisse  toutes  les  opinions  se  pro- 
duire et  se  débattre  parce  qu'elle  ne  croit  pas  aux  longs  succès 
de  l'erreur.  La  liberté,  sous  toutes  les  formes,  fait  la  conquête 
de  notre  époque.  L'industrie  est  affranchie;  les  consciences 
sont  reconnues  indépendantes;  la  religion  fonde  sa  vraie  auto- 
rité sur  la  conviction  qu'elle  inspire;  la  presse  se  dégage  peu 
à  peu  de  ses  liens,  et  tous  les  jours  augmentent  ses  droits  à  la 
confiance  des  opinions  de  bonne  foi  en  même  tems  qu'à  la 
haine  de  celles  qui  spéculent  sur  le  mensonge.  La  liberté  d'édu- 
cation, qu'aujourd'hui  l'on  range  dans  les  paradoxes,  viendra 
demain  prendre  place  à  son  tour  parmi  les  conséquences  iné- 
vitables qu'un  même  principe  renferme  toutes. 

La  liberté,  premier  besoin  moral  de  notre  époque,  en  est 
aussi  l'un  des  principaux  caractères  intellectuels.  Au  milieu  de 
la  multitude  d'opinions  diverses  entre  lesquelles  le  monde  se 
sépare,  ce  que  chacun  aperçoit  le  mieux,  ce  sont  les  erreurs 
d'autrui  :  il  devient  très-rare  que  l'on  accepte  de  qui  que  ce  soit 
tout  un  système  d'idées  ;  il  faudrait  pour  cela  ne  pas  voir  si 
vite  les  bornes  de  l'esprit  des  autres,  et  les  imperfections  par 


DOIT-ELLE  ÊTRE  LIBRE  ?  —  DE  L'ABSENTISME.  a 83 
où  pèchent  les  meilleurs.  Cette  disposition  universelle  à  l'éclec- 
tisme est-elle ,  comme  quelques-uns  le  disent ,  une  situation 
purement  transitoire,  ou  bien  est-ce  plutôt  une  suite  néces- 
saire et  permanente  de  la  diffusion  des  lumières  qui,  en  mul- 
tipliant les  intelligences  actives,  multiplient  dans  le  monde  in- 
tellectuel la  diversité  des  points  de  vue?  Quoi  qu'il  en  puisse 
être  des  causes  de  cette  antipathie  générale  contre  les  sys- 
tèmes ,  ce  qui  est  certain  c'est  qu'elle  existe  ,  c'est  qu'une  in- 
décision, qui  n'est  pas  du  scepticisme,  agite  les  esprits  plutôt 
qu'elle  ne  les  tourmente;  c'est  que  ni  force  ni  adresse  ne 
parviendraient  aujourd'hui  à  mettre  l'unité  dans  les  esprits  ; 
c'est  qu'il  n'est  pas  d'éloquence  assez  puissante,  de  despotisme 
assez  audacieux  qui  n'y  perdissent  leurs  peines. 

Pour  une  telle  époque  ,  où  pas  une  opinion  n'est  en  droit 
de  se  dire  dominante,  la  liberté  de  l'éducation  est  une  néces- 
sité en  même  tems  qu'une  justice.  La  liberté  seule  peut  don- 
ner naissance  aujourd'hui  aux  convictions  profondes  et  fortes"; 
elle  seule  peut  vivifier  l'émulation  par  la  concurrence,  égaler 
les  ressources  aux  besoins ,  assurer  le  l'ègne  des  opinions  qui 
sauront  gagner  leur  royaume  ;  elle  seule  enfin ,  et  c'est  là  le 
plus  sacré  de  tous  ses  litres,  peut  placer  le  droit  là  où  est  le 
devoir. 

C.  R. 


De  l'absentisme,  et  de  ce  que  deviendra  l'iklande. 

Un  amiral  d'Angleterre,  un  membre  de  la  chambre  des 
communes  (i) ,  a  eu  le  malheur  de  dire  en  plein  parlement,  que 
ce  serait  pour  l'Angleterre  une  circonstance  heureuse  que 
l'Irlande  fût  engloutie  par  la  mer  pendant  vingt-quatre  heures; 
et  ce  qu'il  y  a  de  pire,  c'est  qu'il  a  dit  vrai,  grâce  aux  mau- 
vaises institutions  qui  régissent  ce  malheureux,  pays.  Elles  en 
ont  fait,  pour  l'Angleterre,  un  ulcère,  un  chancre  qui  la  ronge, 


Ci)  Sir  Joseph  Yorcke. 


284  DE  L'ABSENTISMK 

et  qui  finira  par  la  tuer.  Les  Anglais  instruits  le  savent  et  com- 
mencent à  s'en  inquiéter.  L'Irlande  fut  soumise  par  la  force,  et 
l'amalgame  ne  s'est  jamais  opéré.  L'île  la  plus  grande  a  dévoré 
l'autre,  mais  n'a  jamais  pu  la  digérer.  Il  n'y  a  qu'une  seule  île 
britannique;  l'autre  est  restée  l'île  d'Èrin,  l'Irlande. 

Que  ne  corrige- t-on  ces  institutions  vicieuses,  dira-t-on? 

L'objection  est  naturelle  ;  mais  c'est  comme  si  l'on  disait , 

que  ne  guérit-on  le  cancer?  Il  porte  en  lui-même  sa  malignité. 
Le  paysan  irlandais  est  catholique,  ses  préjugés  lui  font  une 
loi  d'entretenir  les  prêtres  de  sa  religion;  mais  les  prêtres 
anglicans  ne  veulent  pas  faire  l'abandon  de  leurs  dîmes,  ils  les 
perçoivent  avec  rigueur.  Comment  leur  persuader  que  chacun 
ne  devrait  payer  que  son  culte?  Les  lords  spirituels  qui  siègent 
dans  la  chambre  haute  ne  sont-ils  pas  là  pour  les  soutenir? 
n'ont-ils  pas  aussi  leurs  dîmes  à  défendre  ? 

Avant  de  se  soumettre ,  l'Irlandais  s'est  révolté  :  c'est  dans 
l'ordre  ;  on  a  massacré  ,  on  a  confisqué  les  terres  :  c'est  tout 
simple.  Mais  ailleurs,  une  révolution  n'est  qu'une  bourrasque 
passagère;  les  biens,  après  avoir  passé  dans  d'autres  mains, 
sont  soignés  par  leurs  nouveaux  propriétaires,  souvent  avec 
plus  de  diligence  que  par  les  anciens,  et  le  pays  prospère 
plus  que  jamais.  En  Irlande,  au  contraire,  les  terres  ont  été, 
non  pas  vendues,  mais  données  aux  suppôts  de  la  dynastie 
nouvelle,  aux  ancêtres  des  Castlereagh,  des  Wellington,  des 
Bercsford  et  de  beaucoup  d'autres.  Ces  gens,  ne  pouvant 
habiter  avec  agrément,  avec  sûreté,  au  milieu  d'un  pays  ainsi 
traité  sont  revenus  en  Angleterre,  après  avoir  loué  leurs  biens 
à  des  spéculateurs  qui  les  ont  sous-loués  par  petites  portions 
à  de  pauvres  cultivateurs  qui  enchérissent  les  uns  sur  les  autres, 
et  se  trouvent  heureux  quand  ,  après  avoir  payé  leur  loyer,  il 
leur  reste  assez  de  pommes  de  terre  pour  ne  pas  mourir  de 

faim. 

Tel  est  le  régime  pour  lequel  on  a  fait  un  nouveau  nom  , 
Vabscntismc ,  et  que  quelques  personnes  ne  rougissent  pas  de 
défendre. 

On  conçoit  que  ceux  qui  se  gorgent  eu  Angleterre  des  sueurs 


ET  DE  CE  QLE~DEVIENDRA  L'IRLANDE.  a85 
du  peuple  d'Irlande,  et  qui  remplissent  les  hauts  emplois  de 
l'administration,  ne  puissent  pas  consentir  de  bonne  foi  à 
renoncera  des  abus  dont  ils  profitent;  mais  que  des  écrivains 
qui  devraient  être  indépendans,  des  philosophes  qui  professent 
l'amour  du  bien  public,  soutiennent  un  ordre  de  choses  aussi 
vicieux;  qu'ils  fassent  à  l'économie  politique  l'injure  de  pré- 
tendre que  cet  abominable  abus  de  la  force  est  fondé  sur  ses 
principes,  c'est  ce  qu'on  ne  saurait  tolérer.  En  thèse  générale  , 
un  homme  qui  consomme  tout  son  revenu  n'altère  pas  le  ca- 
pital national;  mais  quand  il  consomme  son  revenu  dans 
l'étranger  (  et  rien  n'est  plus  étranger  à  l'Irlande  que  l'Angle- 
terre ),  sa  consommation  ne  favorise  en  rien  la  reproduction,  et 
ne  distribue  aucuns  salaires,  aucuns  profits  dans  le  pays.  La 
manière  dont  se  font  les  consommations  n'est  point  indiffé- 
rente :  une  portion  des  revenus  des  gens  riches  est  toujours  re- 
placée productivement.  Ce  sont  des  améliorations  sur  le  sol , 
des  bàtimens,  des  moyens  de  communication  si  tous  ces  élé- 
mens  de  prospérité  sont  répandus  sur  le  sol  anglais  ,  au  moyen 
des  revenus  qu'on  tire  d'Irlande,  il  est  difficile  de  nous  per- 
suader qu'on  ne  fait  aucun  tort  à  ce  dernier  pays. 

Ce  n'est  pas  avec  des  principes  abstraits  que  l'on  peut  faire 
admettre  ce  qui  révolte  le  bon  sens.  Un  ingénieur,  après  avoir 
fait  un  pont  qui  est  tombé ,  ne  me  prouvera  jamais  par  son 
algèbre  que  son  pont  devait  se  soutenir.  M.  Macculloch  ne 
prouvera  pas  davantage  que  les  spoliateurs  de  l'Irlande  n'ont 
aucuns  reproches  à  se  faire  en  consommant  au  loin  les  produits 
de  la  taxe  de  guerre  qu'ils  font  payer  tous  les  ans  au  peuple 
d'Irlande.  La  bonne  économie  politique,  la  seule  bonne,  n'esl 
point  une  science  d'abstractions;  elle  est  une  science  pratique 
et  toute  expérimentale,  comme  la  physique  et  la  chimie.  Sa 
gloire  est  d'expliquer  les  faits,  et  non  de  les  contredire.  C'est 
ainsi  que  la  concevait  Adam  Smith;  c'est  ce  qui  lui  a  procuré 
un  succès  durable  et  l'a  fait  traduire  dans  toutes  les  langues. 
Mais  il  faut  pour  cela  n'écrire  que  ce  qui  est  tout  à  la  fois  utile 
et  vrai. 

Pour  en  revenir  à  l'Irlande ,  et  au  mal  que  lui  l'ait  l'absen- 


a86  DE  L'ABSENTISME 

tisme ,  on  peut,  après  avoir  reconnu  que  l'état  de  cette  île  est 
violent  et  contre  nature,  se  demander  comment  cela  doit 
finir;  car  je  ne  pense  pas  qu'on  se  rallie  au  souhait  philantro- 
pique  formé  pour  son  engloutissement.  Ce  qui  serait  à  désirer 
pour  elle,  serait  que  les  terres  dont  on  a  gratifié  les  défenseurs 
de  la  religion  et  des  dynasties  dominatrices  fussent  restituées  à 
leurs  anciens  possesseurs,  ou  vendues  au  profit  de  l'Irlande; 
que  l'établissement  religieux  fût  supprimé,  et  qu'il  fût  loisible 
aux  Irlandais  de  professer  telle  religion  qu'ils  voudraient,  à  la 
charge  de  payer  leurs  prêtres.  Alors  il  arriverait  là  ce  qui  est  ar- 
rivé en  Ecosse,  où  la  majorité  presbytérienne  n'a  point  de  dîmes 
à  payer,  n'acquitte  que  sa  part  des  contributions  générales  de 
l'Etat,  et  du  reste,  participe  à  toutes  les  places  et,  à  la  pro- 
tection que  l'Etat  doit  à  ses  citoyens.  Peu  à  peu  l'Irlande  s'iden- 
tifierait à  l'Angleterre ,  et  deviendrait  une  province  précieuse 
pour  l'empire  brilannique.  3Iais  les  ennemis  de  l'empire  britan- 
nique, s'il  en  a  ,  peuvent  se  rassurer  sur  la  force  politique  qui 
résulterait  d'une  conduite  aussi  sage.  Quand  les  Anglais  par- 
viendraient à  se  défaire  de  cet  égoïsme  national  qu'on  leur  re- 
proche ,  et  de  ce  profond  mépris  pour  tout  ce  qui  n'est  pas  eux, 
il  n'est  pas  possible  que  les  intérêts  puissans  qui  s'opposent  eu 
Angleterre  à  une  réforme  si  désirable  soient  jamais  vaincus 
Une  révolution  complète  n'en  viendrait  pas  à  bout  ;  car  la  po- 
pulace anglaise  elle-même  se  révolterait  à  l'idée  d'appeler  les 
Irlandais  ses  frères. 

Le  mal  fera  donc  des  progrès ,  et  ces  progrès  seront  rapides. 
A'oici  ce  que  je  lis  dans  un  écrit  récent  d'un  médecin  anglais 
qui  a  séjourné  en  Irlande  plusieurs  années  (i)  :«  Il  est  avéré 
que  des  milliers  de  personnes  chassées  par  le  besoin  ,  et  aidées 
par  les  souscriptions  des  classes  aisées,  débordent  chaque  an- 
née sur  notre  territoire...  Bientôt  les  Irlandais  arriveront  pai 
hordes,  et  offriront  leur  travail  pour  la  moitié  du  prix,  ordi 


(r)  Le  tiers  oh  tlic  statc  o)  Ireland,  In  ('•.  li.  Elmoiil,  m.  v.  Loodi  - 
Ridgwa-y,  i(iy  Piccadilly. 


ET  DE  CE  QUE  DEVIENDRA.  L'IRLANDE.  287 
nuire  des  salaires  dans  notre  pays...  L'ouvrier  anglais  sera  forcé 
de  travailler  pour  le  même  prix;  autrement  il  manquera  d'ou- 
vrage. Il  retombera  à  la  charge  des  paroisses...  et  il  n'y  a  pas 
d'actes  du  parlement  cjni  puissent  l'empêcher...  Ce  mal  n'est 
pas  chimérique  ,  car  on  en  éprouve  déjà  les  effets. 

«  Nos  rapports  avec  l'Irlande  sont  tout-à-fait  changés  par 
l'établissement  de  nombreux  bateaux  à  vapeur.  L'immense 
pouvoir  de  la  vapeur  a  rapproché  géographiquement  les  deux 
iles  ;  car  on  a  gagné  du  tems  et  de  l'espace.  On  ne  considère 
plus  un  voyage  d'Irlande  comme  un  sujet  de  danger  ou  d'in- 
quiétude. Au  lieu  d'un  trajet  moyen  de  huit  ou  dix  jours  ,  en  y 
comprenant  l'attente  du  paquebot,  celle  de  la  marée  et  d'un 
vent  favorable,  nous  pouvons  maintenant  partir  de  Londres 
et  arriver  à  Dublin  ou  à  tout  autre  port  du  canal ,  dans  l'es- 
pace moyen  de  quarante  heures. 

«  Les  communications  entre  l'Irlande  et  les  villes  manufactu- 
rières du  Lancashirc  et  de  l'Ecosse  sont  encore  plus  rapides. 
Moyennant  quelques  shillings,  des  milliers  de  familles  pauvres 
arrivent  journellement.  Le  maire  de  Cork  ,  M.  Richard  Parkek  , 
a  reçu  publiquement  les  remerciemeiiS,  de  ses  concitovens  , 
pour  les  peines  qu'il  a  prises  en  recueillant  des  souscriptions  et 
en  faisant  embarquer  des  familles  d'ouvriers  sans  ouvrage. 
Tous  ceux  qui  étaient  témoins  des  horribles  souffrances  de  ces 
pauvres  gens  et  de  l'impossibilité  d'y  porter  remède  autre- 
ment, ont  applaudi  à  ses  efforts.  UAsyle  de  mendicité,  forme 
par  ce  brave  homme,  était  insuffisant  pour  préserver  la  masse 
de  la  population  de  mourir  de  faim.  » 

Dans  cet  état  de  choses ,  il  ne  se  passe  pas  de  session  qu'on 
ne  parle  de  prendre  un  parti  sur  l'Irlande;  mais  on  se  borne 
.1  en  parler.  On  croit  que  le  mal  vient  de  ce  que  les  Irlandais 
sont  demeurés  catholiques  ,  sujets  du  pape;  on  voudrait  qu'ils 
devinssent  prolestans-épiscopaux.  El  quel  Chemin  prend  on 
pour  v  parvenir  ?  On  les  fait  insulter  journellement  en  chriife 
par  les  prêtres  anglicans;  on  leur  fait  impitoyablement  payer 
BPS   prêtres  qui    les    insultent;  les  orangistCS      r'est-à-dire      l<  ^ 


a88  DE  L'ABSENTISME 

protestans  épiscopaux),  sont  perpétuellement  en  armes,  les 
menacent ,  les  fusillent  au  besoin ,  comme  ces  terroristes  qui 
écrivaient  sur  leurs  murs  ces  mots  :  Fraternité  ou  la  mort ,  que 
Chamfort  traduisait  plaisamment  par  ceux-ci  :  Sois  mon  frère  , 
ou  Je  te  tue  Voilà  par  quels  moyens  on  croit  ramener  cette  po- 
pulation aigrie. 

Au  reste,  la  religion  n'est,  pour  les  gens  éclairés  du  parti , 
qu'un  étendard  politique,  une  manière  de  déclarer  qu'on  est 
mécontent.  Le  fanatisme  cesserait  bientôt  si  l'on  avait  de  quoi 
dîner;  et  de  leur  côté ,  les  chefs  du  parti  protestant  s'intéressent 
faiblement  aux  dogmes;  ils  ne  croient  pas  que  le  mystère  de  la 
transsubstantiation  soit  beaucoup  plus  inexplicable  que  celui  de 
la  trinité  ;  mais  il  s'agit  de  maintenir  l'établissement  sacerdotal: 
car,  s'il  était  ébranlé  ,  tous  les  autres  abus  pourraient  l'être. 

Pour  refuser  aux  catholiques  l'émancipation  ,  on  prétend 
qu'il  est  impossible  de  se  fier  au  serment  de  fidélité  que  des  pa- 
pistes prêteraient  au  roi,  attendu  que  les  papistes  croient  que 
le  pape  peut  les  relever  de  leur  serment.  On  juge  que  ce  ser- 
ment est  valable  quand  ils  jurent  fidélité  au  roi  dans  la  marine 
et  dans  l'armée,  et  on  ne  le  croit  pas  suffisant  pour  entrer  au 
parlement!  Si  le  pape  a  tant  de  pouvoir  sur  les  catholiques  , 
dit  l'auteur  que  j'ai  déjà  cité,  comment  ses  foudres  ont-elles  si 
peu  d'effet  quand  des  armées  catholiques  envahissent  Rome 
et  dépouillent  le  Vatican? 

On  craint  que  s'ils  siègent  en  parlement,  les  catholiques  ne 
fassent  restituer  les  biens  confisqués.  On  ne  fait  pas  attention 
que,  dans  la  chambre  haute,  sans  parler  du  banc  des  évèques 
anglicans,  il  y  a  soixante-neuf  pairs  qui  ont  pris  part  à  ces 
confiscations;  et  que,  dans  la  chambre  des  communes  ,  les 
quatre  cinquièmes  de  la  députation  irlandaise  formée ,  sous 
l'influence  de  l'administration,  sont  dans  le  même  cas.  Que  les 
abus  se  rassurent ,  ils  sont  bien  défendus. 

On  se  retranche  derrière  la  conscience  du  roi  ;  on  prétend 
qu'ayant  juré  de  défendre  la  religion  protestante  ,  il  ne  peut  pas 
vouloir  admettre  des  législateurs  catholiques  ;  mais  on  sait  jus- 
qu'à quel  point,  de  pareils   sermens  sont  obligatoires  ,  quand 


ET  DE  CE  QUE  DEVIENDRA  L'IRLANDE.       289 

on  lit  dans  l'histoire  que  les  trois  princes  qui  ont  fondé  la  re- 
ligion protestante  en  Angleterre,  c'est-à-dire  Henri  VIII, 
Edouard  VI  et  la  reine  Elisabeth,  ont  tous  trois  juré,  à  leur 
couronnement ,  de  maintenir  la  religion  catholique.  On  craint 
l'esprit  envahissant  du  clergé  romain  ,  et  qu'après  une  conces- 
sion il  n'en  obtienne  une  autre.  Voyez  comme  les  prêtres  se 
conduisent  en  France,  dit-on;  après  avoir  été  bridés  sous  le 
Directoire  et  sous  Bonaparte,  ils  sont  redevenus  tout-puissans. 
P.Iais  ,  peut-on  répondre ,  tout  protégés  qu'ils  sont ,  voit-on 
leur  pouvoir  s'enraciner?  Empèchent-ils  l'opinion  d'avancer  à 
pas  de  géant  ?  Même  en  Espagne  et  en  Portugal ,  cette  terre 
classique  de  la  superstition,  ont-ils  le  pouvoir  de  rétablir  l'in- 
quisition ?  Et  d'ailleurs  le  clergé  épiscopal  n'est-il  pas  envahis- 
sant comme  l'autre?  Ne  jouit-il  pas  d'un  revenu  plus  consi- 
rable  que  quelque  clergé  catholique  que  ce  soit?  Le  pouvoir  de 
Rome  a  eu  beau  être  relevé  par  les  imprudences  de  Napoléon 
et  les  terreurs  de  la  sainte  alliance,  il  penche  toujours  vers  son 
déclin  ;  il  n'a  plus  la  bride  et  l'éperon  à  l'aide  desquels  il  gou- 
vernait les  peuples  et  faisait  trembler  les  rois. 

Les  Anglais  croient  que  la  population  de  l'Irlande  dépassera 
toujours  ses  moyens  de  subsistance ,  et  que  nulle  concession 
n'empêchera  son  peuple  de  déborder  en  Angleterre.  Je  pense 
aussi  que  l'espèce  humaine  est  la  même  partout,  et  que  la  po- 
pulation devancera  toujours  plus  ou  moins  les  subsistances  ; 
mais  tel  n'est  pas  le  cas  dans  le  moment  actuel  ;  car  l'Irlande 
exporte  beaucoup  de  vivres  ,  de  blé,  de  viande  salée  ,  auxquels 
ses  cultivateurs  ne  touchent  jamais.  On  sait  que  les  navires  qui 
vont  en  Amérique  relâchent  presque  tous  à  Cork  ,  à  Water- 
ford,  pour  y  compléter  leurs  provisions.  Cette  île  contient 
d'ailleurs  beaucoup  de  terres  incultes,  de  marais  susceptibles 
d'être  desséchés;  et  son  agriculture,  sous  un  meilleur  régime, 
acquerrait  de  grands  développemens.  Ce  qui  manque  aux  Ir- 
landais ,  ce  sont  moins  les  subsistances  que  les  moyens  d'en 
acheter  ;  mais  des  propriétaires  toujours  éloignés  de  leurs 
terres  ,  l'absence  des  capitalistes  qui  polluaient  former  chez 
eux  des  établissement  d'industrie,  de  nombreux  fonctionnaires 


290  DE  L'ABSEINTISME 

civils  ,  ecclésiastiques  et  militaires  à  nourrir,  de  lourds  impôts 
à  payer,  et  l'ignorance  qui  résulte  de  tous  ces  maux,  ne  leur 
laissent  pas  les  moyens  d'améliorer  leur  sort.  Ils  n'ont  qu'une 
seule  consolation  ,  ils  en  usent  :  la  population  va  croissant ,  et 
avec  elle  la  misère.  Avec  une  existence  moins  dure  ils  auraient 
plus  de  prévoyance;  ils  feraient  un  peu  plus  d'économies  et  un 
peu  moins  d'enfans  ;  ils  deviendraient  plus  civilisés  ;  mais  cette 
existence  moins  dure  ,  il  n'appartient  pas  aux  Anglais  de  la  leur 
donner  :  j'en  appelle  à  tous  les  peuples  qu'ils  ont  tenus  dans 
leur  sujétiou. 

Aussi,  quand  le  vœu  philantropique  de  ce  bon  membre  du 
parlement  serait  exaucé  ;  quand  l'Irlande,  après  avoir  été  tenue 
vingt-quatre  heures  sous  l'eau,  reparaîtrait  vierge  et  dépeuplée, 
les  habitans  qu'on  y  mettrait  pour  la  repeupler,  au  bout  de  peu 
d'années  donneraient  les  mêmes  soucis  à  leurs  dominateurs  ,  ou 
bien  il  faudrait  que  ceux-ci  changeassent  toutes  leurs  institu- 
tions ,  leur  donnassent  des  administrations  locales  de  leur 
propre  choix,  leur  laissassent  une  entière  liberté  de  conscience  : 
peut-être  alors  les  Irlandais  consentiraient-ils,  pour  acheter  la 
protection  d'un  grand  Etat,  à  paver  leur  part  des  lourds  impôts 
dont  une  ambition  trop  vaste  et  des  abus  trop  multipliés  ont 
surchargé  le  peuple  anglais;  encore  cette  protection,  à  quoi 
servirait-elle  à  l'Irlande?  Nul  Etat  européen  ne  songerait  à  eu 
faire  la  conquête;  et,  s'il  la  faisait,  il  ne  pourrait  la  garder. 
On  n'attaquera  jamais  cette  île  que  pour  jouer  un  mauvais  tour 
à  l'Angleterre;  et  si  elle  était  indépendante,  ce  motif  n'exis- 
terait plus  ;  que  dis-je,  l'Angleterre  elle-même,  pour  qu'elfe 
ne  tombât  pas  aux  mains  de  ses  ennemis,  défendrait  son  indé- 
pendance. 

On  peut  en  venir  là ,  sans  la  ressource  un  peu  extrême  de  la 
submersion.  Les  Irlandais,  traités  maintenant  comme  on  serait 
obligé  de  les  traiter  alors,  deviendraient  bien  vite  des  amis; 
m. lis  les  revenus  de  M.  le  duc  de  "Wellington  en  souffriraient 
beaucoup. 

\u  surplus,  c'est  une  utopie  dont  ,  en  politique  pratique, 
il  n'est  pas  permis  d'espérer  la  réalisation.  Les  catholiques  ob- 


ET  DE  L'IRLANDE.  —  VOYAGE  EN  FRANCE.  291 
tiendront  leur  émancipation  :  ils  jouiront  de  leurs  droits  civils 
tellement  quellement  ;  mais ,  s'ils  ne  doivent  plus  être  mineurs 
par  les  lois  ,  ils  le  seront  toujours  par  le  nombre  et  par  les  in- 
térêts puissans  qui  militeront  contre  eux.  Ils  seront  par  consé- 
quent toujours  amis  des  ennemis  de  l'Angleterre. 

J.  -B.  Say. 

Relation  d'un  voyage  au  midi  de  la  France,  pendant 
les  mois  d'août  et  de  septembre  1828  ;  par  M.  Adolphe 
Blanqui,  professeur  à  X Athénée  et  à  X Ecole  spéciale 
du  commerce  de  Paris. 

La  France  n'est  pas  connue  de  tous  les  Français  qui  vont 
chercher  fort  loin  de  leur  patrie  des  émotions  et  des  spectacles 
dont  la  nature  a  fait  les  frais  sous  leurs  yeux.  Cependant  il 
n'est  pas  une  partie  du  territoire  national  qui  n'offre  à  l'agro- 
nome ,  à  l'industriel,  au  philosophe,  à  l'administrateur,  un 
sujet  inépuisable  d'observations  curieuses  et  d'améliorations 
certaines.  Jaloux  de  comparer  l'état  présent  de  mon  pays  à 
celui  des  nations  voisines  que  j'avais  déjà  visitées,  je  suis  parti 
de  Paris  par  la  route  du  Bourbonnais  qui  traverse  les  villes 
de  Fontainebleau ,  Montargis  ,  Nevers  et  Moulins,  pour  ar- 
river à  Clermont-Ferrand.  Les  chemins  sont  affreux  dans  cette 
direction  plus  que  dans  aucune  autre  :  des  ornières  profondes  , 
des  relais  mal  servis,  une  lenteur  désespérante-,  05  heures 
pour  faire  90  lieues.  Nos  diligences  publiques  sont  à  la  merci 
des  postillons ,  souvent  ivres,  toujours  malpropres,  l'espèce 
d'hommes  la  plus  grossière  et  la  plus  indisciplinée  qui  soit 
connue.  Eu  Angleterre,  le  contraste  est  frappant:  hèles  et 
gens  paraissent  toujours  comme  en  habit  de  fête;  les  postil- 
lons portent  cravalte'  blanche ,  habit  de  bon  drap,  redingote 
à  longs  poils;  leurs  chevaux  semblent  harnachés  pou*  une 
giaïub' cérémonie  ,  cl  là  seulement,  comme  L'a  dit  Buffbo  ,  ils 
meurent  pour  mieux  obéir.  En  France,  le^  conducteurs  soignent 
leur  santé  d'abord ,  puis  celle  de  leurs  bêtes ,  et  par  ampli. 1 
bon  la  vie  des  voyageurs.  En  Angleterre,  le  voyagenr  coin 


ag*  VOYAGE 

mande;  en  France,  il  obéit.  Ce  que  nous  souffrons  une  fois 
emballés  dans  ces  maisons  roulantes  qu'on  nomme  rf//^e«c«, 
est  vraiment  inouï;  j'en  citerai  plus  tard  quelques  exemples 
curieux  qui  ne  profiteront  peut-être  à  personne  ,  mais  qui 
mériteraient  les  honneurs  du  réquisitoire,  si  M.  le  procureur 
du  roi  le  voulait. 

Il  serait  à  désirer  que  ce  qui  dépend  des  hommes  fût  plus 
en  harmonie  avec  la  libéralité  de  la  nature  dans  la  plupart  de 
nos  contrées  ;"  mais  ,  il  faut  l'avouer,  nous  sommes  confians 
dans  la  grâce  de  Dieu  ,  comme  des  Espagnols  ,  des  Turcs  ou 
des  Napolitains.  Nous  laissons  faire  par  indifférence  d'agir; 
on  nous  prêche,  on  nous  administre ,  on  nous  verse ,  et  nous 
nous  résignons  aussi  facilement  avec  les  préfets  qu'avec  les 
postillons.  Nul  ne  songe  à  élever  la  voix,  et  sitôt  qu'un  homme, 
soit  abbé,  garde-ehampétre  ou  valet  d'écurie,  porte  la  halle- 
barde ou  fait  claquer  son  fouet  avec  un  air  d'importance, 
la  foule  suit  obéissante  et  passive  :  quiconque  réclame  ses 
droits  est  un  original ,  un  brouillon  ,  dont  les  journaux  de 
Paris  ont  exalté  l'esprit.  Voilà  ce  qu'on  disait  il  y  a  moins 
d'une  année,  dans  les  salons  de  préfecture  de  notre  belle  France; 
et  sans  une  protestation  de  soixante  mille  électeurs,  on  le 
dirait  encore.  La  fortune  publique  se  dissipait  effrontément 
sans  aucun  avantage  pour  le  public;  de  folles  dépenses  étaient 
faites  ;  d'inévitables  travaux  étaient  ajournés.  A  Nevers  il  y  a 
des  réverbères  qu'on  n'allume  point,  un  pont  sur  la  Loire  qu'on 
ne  répare  pas ,  et  sur  la  place  un  énorme  Calvaire  du  plus 
mauvais  goût  qui  a  coûté  trente  mille  francs.  Les  gens  du  pays 
ont  donné  ,  ou  se  sont  laissé  prendre  ces  trente  mille  francs 
pour  ce  Calvaire ,  et  ils  ne  les  trouvent  plus  pour  acheter  de 
l'huile  et  pour  éclairer  leurs  rues  tortueuses  et  mal  pavées;  et 
pourtant  le  département  de  la  Nièvre  est  un  pays  riche,  peuplé 
de  citoyens  laborieux  ,  arrosé  de  rivières  superbes,  couvert  de 
bois  ,  de  vignes ,  d'usines  et  de  pâturages  ,  et  il  a  pour  député 
M.  Dupin. 

La  ville  de  Moulins  s'embellit  de  jour  en  jour;  elle  achève 
de  se  bâtir  un  fort  bel  hôtcl-de- ville;  elle  possède  une  biblio- 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  a93 

thèque  et  plusieurs  établissemens  iutéressans.  C'est  une  cité 
de  plaisir  plus  que  d'affaires,  dont  les  environs  sont  vraiment 
enchanteurs.  L'Allier  baigne  ses  murs  et  fertilise  ses  cam- 
pagnes, ornées  de  plantations  nombreuses,  et  surtout  d'arbres 
fruitiers.  Nous  rencontrions  souvent  des  pataches  rapides , 
petites  voitures  à  deux  roues,  non  suspendues,  ouvertes  par 
devant  et  par  derrière,  véritables  casse-cous  qui  transportent 
les  voyageurs  à  peu  de  frais,  mais  non  pas  sans  fatigues.  On 
pourrait,  il  est  vrai,  les  adoucir  par  des  ressorts  en  fer  ou  des 
soupentes  en  cuir;  mais  le  droit  indirect  serait  plus  élevé. 
Pour  éviter  le  droit ,  on  est  fidèle  à  la  routine ,  et  l'on  voyage 
encore  dans  le  Bourbonnais  comme  du  tems  de  Henri  IV. 

En  quittant  le  département  de  l'Allier  et  les  environs  char- 
mans  de  Saint-Pourçain  et  de  Gannat ,  nous  sommes  entrés  par 
Aigueperse  dans  le  département  du  Puy-de-Dôme.  Les  champs 
sont  parsemés  de  noyers  et  de  châtaigniers;  les  collines  sont 
couvertes  d'un  manteau  de  vignes  qui  donnent  un  vin  plat , 
épais  et  coloré ,  sans  débouché  de  quelque  importance  ,  peu 
chargé  d'alcool ,  et  par  conséquent  peu  propre  à  la  distillation. 
On  le  fabrique  mal ,  on  le  soutire  peu ,  et  on  le  consomme  gé- 
néralement sur  les  lieux  ,  où  il  ne  coûte  pas  plus  de  /»o  francs 
les  huit  cents  litres.  L'agriculture  est  ici  dans  un  état  déplo- 
rable. La  campagne  est  superbe  ,  les  aceidens  de  terrain  eu- 
chanteurs  pour  le  poëte  et  pour  le  peintre;  mais  pour  le  phi- 
losophe ,  que  de  sujets  de  peine  et  de  méditations  !  Encore 
l'Auvergne  est-elle  un  pays  de  cocagne,  en  comparaison  des 
départemens  voisins,  tels  que  ceux  de  l'Allier,  de  la  Creuse, 
de  la  Lozère,  de  la  Loire,  de  l'Avcyron  et  de  la  Haute- Vienne. 
Le  chemin  de  Clcrmont  à  Lyon,  excepté  le  beau  vallon  de 
Thiers,  qui  fait  partie  de  la  Limagne ,  est  d'une  aridité  déso- 
lante. Le  Bourbonnais,  sauf  la  portion  qui  touche  aux  fron- 
tières de  l'Auvergne,  est  un  sol  maigre,  presque  entièrement 
consacré  à  la  culture  du  seigle  et  sous  l'empire  des  jachères. 
Le  bœuf ,  le  cheval  et  le  mouton  y  sont  de  la  plus  mauvaise 
race  et  d'une  taille  extrêmement  chétive  :  les  prairies  artifi- 
cielles v  sont  à  peu  près  inconnues. 


a94  VOYAGE 

L'Auvergne  se  pi'ésente  sous  un  aspect  véritablement  sé- 
duisant au  voyageur  qui  vient  de  parcourir  les  longues  plaines 
du  Bourbonnais.  Ses  montagnes  ne  ressemblent  à  celles  d'au- 
cun pays  ;  elles  ne  sont  ni  aussi  vertes  que  celles  de  la  Suisse  , 
ni  sauvages  comme  les  Alpes,  ni  escarpées  comme  les  Pyrénées. 
On  croirait  voir  du  haut  du  Puy-de-Dôme  une  mer  houleuse 
dont  les  vagues  se  seraient  pétrifiées  tout  à  coup  et  recouvertes 
de  plantes.  Le  beau  vallon  de  la  Limagne  s'étend  entre  ces 
vagues  ,  ou  plutôt  entre  deux  chaînes  de  montagnes-  paral- 
lèles qui  leur  ressemblent ,  et  qui  se  rapprochent  singulière- 
ment vers  le  sud,  aux  environs  deBrior.de.  La  jolie  ville  de 
Clermont  occupe  le  milieu  de  ce  bassin  allongé  ,  dans  une  des 
plus  riantes  positions  du  monde.  «  Qu'on  se  représente,  a  dit 
quelque  part  M.  de  Chateaubriand,  des  montagnes  s'arrondis- 
sant  en  un  demi-cercle;  un  monticule  attaché  à  la  partie  con- 
cave de  ce  demi-cercle  ;  sur  ce  monticule  Clermont;  au  pied 
de  Clermont  la  Limagne.  C'est  un  terrain  tourmenté ,  dont  les 
bosses,  de  diverses  hauteurs,  semblent  unies  quand  on  les  voit 
de  Clermont,  mais  qui  dans  la  vérité  offrent  des  inégalités 
nombreuses,  et  forment  une  multitude  de  petits  vallons  au 
sein  de  la  grande  vallée.  Des  villages  blancs  ,  des  maisons 
de  campagne  blanches  ,  de  vieux  châteaux  noirs  ,  des  collines 
rouçeâtrcs ,  des  plants  de  vignes ,  des  prairies  bordées  de 
saules  ,  des  noyers  isolés  qui  s'arrondissent  comme  des  oran- 
gers, ou  portent  leurs  rameaux  comme  les  branches  d'un  can- 
délabre ,  mêlent  leurs  couleurs  variées  à  la  couleur  des  fro- 
mens  ;  ajoutez  à  cela  tous  les  jeux  de  la  lumière.  » 

On  parle  beaucoup  du  Puy-de-Dôme,  auquel  on  fait  l'hon- 
neur de  l'appeler  une  montagne.  C'est  un  cône  tronqué  de 
5,ooo  pieds  de  haut,  dont  le  sommet  ,  creusé  en  forme  d'en- 
tonnoir, fut  jadis  le  cratère  d'un  volcan,  et  dont  on  n'aurait 
jamais  vanté  la  célébrité  sans  les  belles  expériences  de  Pascal 
sur  la  pesanteur  de  l'air.  On  y  arrive  par  un  chemin  assez 
raide ,  recouvert  d'un  tapis  de  bruyères,  de  tubéreuses,  de 
violettes  et  de  pensées  sauvages,  pour  être  désappointé  par 
une  perspective  plate  et  vague,  sur  laquelle  les  objets  se  rappe- 


DANS  LE  MIDI  DE  LA.  FRANCE.  2y5 

lissent  et  se  décolorent.  A  l'ouest  de  la  vallée  de  la  Limagne  , 
et  immédiatement  derrière  Clermont ,  s'élève  un  plateau  de 
granit  d'environ  seize  cents  pieds  au-dessus  de  la  vallée ,  et 
trois  mille  au-dessus  de  la  mer.  Ce  plateau  sert  de  base  à 
soixante-dix  montagnes  volcaniques  de  formations  diverses, 
appelées  les  Pnys  des  Monts-Dômes.  Elles  se  composent  de  blocs 
de  laves,  de  roches  granitiques  disposées  d'une  manière  ex- 
trêmement pittoresque.. Le  cratère  de  plusieurs  est  intact.  Les 
coulées  descendent  sur  le  flanc  de  la  montagne ,  sous  la  forme 
de  scories  informes  dont  la  couleur  et  le  volume  varient  à 
chaque  pas,  et  parmi  lesquelles  une  industrie  patiente  est  par- 
venue à  se  ménager  des  espaces  cultivables. 

Nulle  population  ne  surpasse  en  effet  celle  de  l'Auvergne 
en  amour  pour  le  travail.  Là,  chaque  jour,  hommes,  femmes 
et  enfans  gravissent  les  coteaux  les  plus  escarpés,  soulèvent  à 
la  bêche  les  terres  les  plus  dures,  rapportent  sur  leurs  dos  les 
fardeaux  les  plus  lourds.  On  les  voit  battre  le  grain  à  l'ardeur 
d'un  soleil  dévorant,  soutenir  le  sol  qui  s'éhoule,  reporter  au 
sommet  des  coteaux  les  terres  que  l'orage  en  a  précipitées. 
Malheureusement  si  les  Auvergnats  sont  laborieux,  ils  ne  sont 
pas  très-industrieux  ni  très- disposés  aux  améliorations,  et 
leur  misère  est  aussi  grande  (pie  la  peine  qu'ils  se  donnent  pour 
l'éviter.  En  quittant  le  Puy-de-Dôme,  nous  sommes  descendus 
au  village  de  Royat,  situé  près  de  Clermont,  et  au  fond  d'une 
gorge  d'où  cette  ville  reçoit  toutes  ses  eaux.  L'Italie  assuré- 
ment n'a  rien  de  plus  pittoresque  aux  environs  de  Rome  et  de 
Florence,  et  la  Suisse  ,  à  mon  avis  ,  ne  possède  aucun  site  plus 
digne  du  suffrage  des  connaisseurs.  Mais,  qui  le  croirait,  les 
habitans  de  ce  paradis  ressemblent  à  des  Lapons  ou  à  des 
ilollentots;  les  femmes  y  sont  toutes  affligées  de  goitres,  les 
enfans  pâles  ou  rachitiques  ,  les  hommes  demi  -  nus  ou  cou- 
verts de  haillons.  Un  arbre  scié  en  deux  et  pose  sur  deux  blocs 
rie  pierre  volcanique  sert  de  eh, lise  et  de  table;  on  voit  peu, 
ou  l'on  ne  voit  point  de  vitres  aux  fenêtres  des  chaumières 
qui  ont.  des  fenêtres.  Des  sources  limpides  comme  du  cristal 
jaillissent  de  tous  les  rochers  ,  de  tous  les  murs,  coulent  dans 


296  VOVAGE 

toutes  les  rues,  et  ne  suffisent  point  pour  nettoyer  les  immon- 
dices qu'y  versent  incessamment  les  bœufs,  les  vaches ,  les 
ânes  et  les  cochons.  On  se  croirait  en  Espagne,  au  beau  milieu 
des  Castilles  ,  et  sous  l'influence  directe  des  monastères. 

Et  pourtant  chacun  s'accorde  à  reconnaître  les  immenses 
progrès  que  la  civilisation  a  faits  en  Auvergne  depuis  le  com- 
mencement de  la  révolution.  Ce  pays  ,  alors  à  peine  praticable, 
est  sillonné  aujourd'hui  dans  quatre  directions  par  des  routes 
assez  bien  entretenues ,  si  on  les  compare  à  celles  du  Limou- 
sin et  de  la  Sologne.  La  route  de  Clermont  à  Lyon  par  la  jolie 
petite  ville  de  Thiers  a  donné  une  vie  nouvelle  à  tonte  la 
partie  orientale  du  département  ;  celle  de  Clermont  à  Limoges 
par  Aubusson  a  ouvert  des  communications  importantes  avec 
Bordeaux.  Un  service  de  diligence,  passablement  organisé, 
réunit  les  villes  de  Nîmes  et  de  Clermont  par  Saint-Flour,  la 
Lozère  et  la  vallée  d'Anduze.  L'établissement  thermal  du 
Mont-d'Or,  parfaitement  entretenu,  attire  chaque  année  dans 
le  Puy-de-Dôme  des  malades  véritables  ou  imaginaires  qui 
ont  appris  aux  Auvergnats  la  valeur  de  leur  pays.  Issoire,  que 
Voltaire  croyait  fameuse  par  son  collège  et  par  ses  chaudrons  (i), 
prospère  par  son  agriculture,  et  ses  habitans  construisent 
chaque  jour  des  maisons  plus  élégantes  que  le  château  du  grand 
homme  qui  se  moquait  d'eux.  Riom  demeure  immobile.  C'est 
une  ville  de  judicature,  où  ne  manquent  ni  l'orgueil,  ni  les 
préjugés  des  classes  supérieures.  On  y  juge  beaucoup  ,  mais  on 
travaille  peu;  il  n'y  a  qu'un  monument  remarquable,  et  c'est 
une  prison.  Tous  les  mendians  de  l'Auvergne  semblent  s'y  être 
donné  rendez-vous  ,  et  cette  coïncidence  est  un  phénomène 
assez  digne  de  remarque. 

On  ne  saurait  se  figurer  l'importance  des  résultats  du  tra- 
vail, même  dans  les  localités  les  plus  ingrates.  A  Thiers,  un 
seul  torrent  a  fait  la  fortune  de  toute  la  ville,  en  fournissant 
des  moteurs  à  son  industrie.  Tout  le  long  de  ses  bords ,  des 


(i)  Voyez  l'histoire  de  Jeannot  et  Colin. 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  a97 

tanneries ,  des  papeteries ,  des  moulins ,  des  filatures  se  passent 
de  main  en  main  ,  si  j'ose  dire ,  la  force  motrice  qu'elles  ont 
empruntée  au  ruisseau  producteur,  et  c'est  chose  curieuse  à 
voir  que  toutes  les  ruses  par  lesquelles  chacun  des  riverains 
cherche  à  se  procurer  un  filet  de  ces  eaux  bienfaisantes.  La 
situation  de  la  ville  est  d'ailleurs  ravissante  ;  elle  est  adossée 
au  flanc  d'une  masse  de  montagnes  ,  les  unes  arides ,  les  autres 
riches  de  verdure ,  séparées  par  des  anfractuosités  profondes. 
La  plupart  des  jardins  sont  soutenus  par  des  terrasses  très- 
élevées ,  et  paraissent  comme  suspendus  dans  les  airs  avec 
leur  couronnement  de  vignes,  de  pêchers  et  d'abricotiers.  Plu- 
sieurs maisons  comptent  sept  à  huit  étages,  d'où  la  vue  s'étend 
sur  un  horizon  immense  ,  terminé  par  les  crêtes  blanches  du 
Puy-de-Dôme  et  du  Mont-d'Or.  MM.  Bouton  et  Daguerre 
n'ont  représenté  dans  leur  beau  Diorama  qu'une  partie  fort 
incomplète  de  cette  ville  singulière,  l'une  des  plus  pittoresques 
de  l'Europe.  La  route  qui  l'unit  à  Lyon  ,  jadis  l'effroi  des 
voyageurs,  s'élève  aujourd'hui  par  une  pente  douce  au-dessus 
des  précipices  les  plus  effroyables,  qui  cesseront  de  l'être  quand 
le  chemin  sera  garni  de  parapets.  On  croit  revoir,  en  le  suivant, 
les  merveilles  du  Simplon  et  du  Mont-Cenis. 

Non  loin  de  Clermont,  la  sollicitude  éclairée  d'un  enfant 
de  l'Auvergne  a  découvert  une  mine  féconde  en  ressources 
pour  les  habitans  de  Volvic.  M.  le  comte  Chabrol  a  fondé  dans 
cette  petite  ville  de  5,ooo  âmes,  une  école  de  sculpture  et  d'ar- 
chitecture, principalement  consacrée  à  l'exploitation  des  pierres 
de  laves  dont  le  volcan  voisin  a  inondé  la  vallée.  Ces  pierres 
sont  grises,  extrêmement  dures,  et  d'un  grain  moins  uni  que 
le  marbre  ;  mais  elles  se  travaillent  facilement ,  et  paraissent 
susceptibles  de  toutes  sortes  d'applications.  M.  le  préfet  de  la 
Seine  a  fait  présent  à  son  école  de  la  collection  en  plâtre  des 
antiques  du  Musée  royal  ,  et  d'une  grande  quantité  de  mo- 
dèles d'architecture.  Un  cabinet  d'échantillons  minéralogiques 
indigènes  est  joint  à  l'établissement,  où  j'ai  trouvé  /|0  élèves 
en  sabots,  vêtus  de  haillons,  mais  qui  lisent  et  écrivent  cou- 
ramment ,  en  attendant  qu'ils  soient  admis  aux  ateliers.  C'est  la 
t  xl.  —  Novembre  1828.  20 


298  VOYAGE 

qu'on  leur  apprend  un  état.  J'y  ai  vu  des  en  fans  de  14  ans 
qui  dessinaient  avec  une  rare  perfection  des  monumens  d'ar- 
chitecture très-compliqués  ,  sur  des  feuilles  de  papier  d'une 
dimension  considérable.  Plusieurs  autres,  armés  du  ciseau  du 
sculpteur,  ébauchaient  des  statues  et  des  bas-reliefs  en  lave  du 
volcan.  Au  reste  ,  le  public  parisien  sera  bientôt  appelé  à  juger 
les  œuvres  des  élèves  sculpteurs  de  l'école  de  Volvic.  Le  mo- 
nument du  prince  Lebrun  doit  partir  incessamment  pour  la 
capitale,  où  il  sera  élevé  au  cimetière  du  Père-Lachaise.  Il  a 
été  exécuté  en  grande  partie  par  deux  apprentis,  d'après  les 
plâtres  envoyés  de  Paris  ,  et  il  se  compose  de  quatre  grands 
bas  reliefs  allégoriques,  de  sept  à  huit  pieds  de  base,  sur  cinq 
ou  six  de  hauteur  ;  les  personnages  y  sont  à  peu  près  de  gran- 
deur naturelle.  On  verra  alors  ce  qu'on  peut  espérer  en  France 
d'une  population  dont  sept  à  huit  enfans  ,  pris  au  hasard  dans 
un  village  et  sous  les  chaumières,  ont  exécuté  avec  tant  de 
succès  une  aussi  belle  composition.  Peut-être  aussi  daignera- 
t-on  réfléchir  qu'il  est  tems  d'arracher  nos  enfans  aux  mé- 
thodes monotones  et  stériles  de  l'université,  pour  les  préparer 
à  des  travaux  utiles  ,  au  lieu  de  sacrifier  leurs  jeunes  années  à 
l'étude  de  deux  langues  mortes.  J'ai  quelque  regret  d'avouer  à 
cet  égard  qu'il  y  a  plus  d'avenir  dans  l'école  de  sculpture  des 
petits  paysans  auvergnats ,  que  dans  tel  collège  de  Paris  ou 
des  départemens  dirigé  ,  comme  ils  le  sont  presque  tous  ,  par 
des  ecclésiastiques. 

M.Roger,  directeur  de  l'établissement  de  Volvic,  nous  a 
montré  des  vases,  des  colonnes,  des  bas-reliefs,  des  urnes, 
des  dalles  pour  trottoirs ,  des  tuyaux  de  conduite  pour  les  eaux  , 
exécutés  en  lave  basaltique  d'une  manière  extrêmement  remar- 
quable par  ses  élèves.  Mais  le  mauvais  état  des  communications 
rendra  long-tcms  encore  ces  avantages  à  peu  près  stériles 
pour  le  pays.  Qui  croirait  qu'une  toise  carrée  de  laves  prise  à 
Volvic  coûte  i5  francs,  et  ne  revient  pas  à  beaucoup  moins 
de  trois  louis  rendue  à  Paris  ?  Autant  vaudrait  paver  nos 
trottoirs  en  pièces  de  cinq  francs.  Ce  défaut  de  communica- 
rions  perpétue  des  préjugés  étranges  et  fâcheux  sous  plus  d'un 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  299 

rapport.  J'ai  appris  pendant  mon  séjour  à  Clerraont-Ferrand 
qu'un  propriétaire  de  la  contrée  avait  fait  venir  de  Montpellier 
un  grand  nombre  de  plants  de  mûrier  qu'il  offrait  gratuitement 
à  plusieurs  cultivateurs,  à  la  seule  condition  de  lui  en  fournir 
la  feuille  pendant  les  cinq  premières  années  qui  sont  les  plus 
improductives.  Un  seul  de  ces  agriculteurs  a  consenti  à  planter 
une  douzaine  de  ces  mûriers  ;  et  cependant  les  échantillons  de  la 
soie  obtenue  en  Auvergne  sont  comparables  à  ce  que  les  dé- 
partemens  du  Gard  et  de  Vaucluse  produisent  de  plus  beau. 
Heureusement  cette  répugnance  n'est  pas  générale  dans  toutes 
les  régions  de  la  France  ,  et  j'ai  vu  avec  plaisir  que  les  planta- 
tions de  mûriers  se  multipliaient  avec  une  grande  rapidité  dans 
les  départemens  de  l'Isère ,  de  l'Ardèche ,  du  Rhône  et  de  la 
Drôme.  Cet  arbre  procure  d'ailleurs  un  revenu  si  sûr,  et  son 
entretien  est  si  peu  coûteux  ,  que  l'on  a  peine  à  concevoir  com- 
ment la  culture  a  tant  tardé  de  s'en  répandre.  Le  préjugé  qui 
lui  était  contraire  commence  à  disparaître  ;  mais  que  de  pré- 
jugés survivent,  dont  l'existence  est  un  fléau  pour  l'agriculture 
française  ! 

Un  exemple,  entre  mille,  prouvera  la  possibilité  de  fertili- 
ser les  terrains  réputés  jusqu'à  ce  jour  les  plus  stériles.  Je 
suis  allé  au  château  du  Brenil,  près  d'Issoire,  appartenant  à 
M.  l'ancien  archevêque  de  Malincs.  M.  de  Pradt  était  en  ce 
moment  dans  le  Cantal,  où  il  a  fondé  un  établissement  qui 
jouit  d'une  grande  réputation ,  et  que  j'avais  le  plus  vif  désir 
de  connaître.  Nous  sommes  donc  montés  à  cheval,  et  après 
huit  heures  d'une  marche  pénible  au  travers  des  précipices 
qui  séparent  entre  Ardes  et  Allanche,  le  Puy-de-Dôme  du  Can- 
tal, nous  sommes  parvenus  sur  la  crête  d'un  plateau  immense, 
nu  comme  la  main,  absolument  désert.  Seulement,  nous  aper- 
cevions de  distance  en  distance  de  nombreux  troupeaux  de 
vaches  rabougries,  errans  sur  les  mamelons  qui  dominent  le 
plateau:  mais  pas  la  moindre  trace  d'habitation.  C'est  au  mi- 
lieu de  cette  vaste  solitude  que  l'ancien  archevêque  de  Matines  a 
construit  plusieurs  corps  de  bàtimens,  entourés  de  quelques 
arbres,   les  seuls   qui  existent  sur  cette  large  superficie.   La 

20. 


3oo  VOYAGE 

ferme  est  dotée  de  mille  arpens  de  pâturages,  dont  le  proprié- 
taire retire  en  ce  moment  six  cent  milliers  de  bottes  de  foin  ; 
il  se  propose  d'en  obtenir  quatre  millions-,  dès  qu'il  aura  fini 
les  travaux  qu'il  médite.  «  La  question  que  je  me  suis  faite  en 
arrivant  ici,  me  dit-il,  a  été  de  savoir  en  quoi  je  pourrais 
convertir  avec  le  plus  de  succès  mes  immenses  fourrages.  Il 
m'a  semblé  qu'à  nourriture  égale,  il  valait  mieux  entretenir 
de  beaux  chevaux  et  de  belles  vaches,  que  des  animaux  ché- 
tifs  et  misérables.  J'ai  donc  fait  venir  des  vaches  suisses,  et  je 
me  suis  procuré  des  jumens  poulinières  des  meilleures  races.  » 
Ainsi  parlant,  nous  sommes  arrivés  au  pâturage  où  cinquante 
magnifiques  vaches,  véritables  fontaines  de  lait,  selon  l'expres- 
sion de  M.  de  Pradt,  promenaient  en  liberté  leurs  formes 
colossales.  Les  chevaux  nous  ont  surpris  bien  davantage  en- 
core par  la  beauté  de  leur  taille,  par  leur  vivacité,  leur  élé- 
gance. Messieurs,  dit  alors  M.  de  Pradt,  on  peut  me  comman- 
der un  cheval,  comme  on  commande  un  habit  à  un  tailleur;  je 
me  charge  de  le  fournir  à  une  époque  donnée ,  de  la  robe ,  de 
la  taille  ,  de  l'encolure  et  du  caractère  qu'on  m'aura  désignés.  » 
En  effet ,  rien  ne  nous  a  plus  charmés  que  la  variété  des  formes 
et  des  qualités  qui  distinguent  les  chevaux  du  haras  de  l'ancien 
archevêque  de  Malines.  Plusieurs  d'entre  eux,  de  race  arabe, 
sont  nés  sur  les  hauteurs  où,  selon  les  préjugés  populaires, 
on  ne  saurait  élever  que  des  chevaux  de  petite  taille,  et  leur 
beauté  extraordinaire  n'a  pas  encore  désabusé  les  routiniers 
de  la  contrée  sur  l'inconvénient  d'abandonner  au  hasard  ce 
qu'on  peut  améliorer  par  l'industrie.  Le  savant  archevêque 
nous  racontait  qu'il  avait  obtenu  avec  peine  des  paysans  des 
environs  la  pcrmissioji  de  leur  prêter  gratuitement  ses  tau- 
reaux suisses  pour  perfectionner  leurs  races  indigènes. 

Aussi ,  la  plus  effroyable  misère  règne  dans  toute  cette  ré- 
gion montagneuse  qu'un  peu  d'intelligence  changerait  bientôt 
en  un  séjour  de  richesse  et  de  prospérité.  En  allant  d'Ardes  à 
Allanchc,  je  me  suis  arrêté  dans  un  petit  village  nommé  le  Lu- 
guet,  où  nous  avons  demandé  des  chevaux  frais  pour  conti- 
nuer notre  route,  nos  montures  étant  extrêmement  fatiguée?-. 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3oi 

Fendant  que  l'hôtesse  parcourait  toutes  les  maisons  voisines 
pour  réunir  les  élémens  d'un  modeste  souper,  nous  avons 
xl cessé  l'inventaire  de  cette  singulière  demeure,  qui  pourra 
donner  une  idée  de  la  civilisation  des  pays  de  montagnes  au 
centre  de  notre  belle  France.  Deux  énormes  peaux  de  cochon 
avec  leur  lard,  entières,  et  noircies  par  la  fumée,  étaient  sus- 
pendues au  plafond,  ou  plutôt  aux  solives  de  sapin  qui  en 
tenaient  lieu;  vingt-cinq  ou  trente  fromages,  revêtus  de  cendre 
et  de  poussière,  laissaient  suinter  sur  nos  têtes  des  stalactites 
de  petit  lait,  et  l'on  voyait  pendre  auprès  d'un  plat  à  barbe  qui 
se  transforma  pour  nous  en  saladier,  plusieurs  queues  de  mo- 
rue salée.  Autour  du  feu,  deux  chétifs  pots  de  terre,  dépouillés 
de  leurs  anses,  étaient  préservés  de  la  fumée  par  de  petits 
disques  basaltiques  ,  en  guise  de  couvercles.  Quatre  lits  occu- 
paient la  circonférence  delà  pièce,  dont  les  vides  étaient  remplis 
par  une  complainte  sur  la  bête  du  Gévaudan  et  des  couplets 
sur  l'assassinat  de  M.  Fualdès.  Grâce  au  ciel,  je  savais  le  patois 
auvergnat,  sans  quoi  nous  courions  le  risque  de  n'être  pas 
compris  dans  notre  langue  maternelle  ,  nous  Français,  au  centre 
de  la  France,  à  quinze  lieues  d'une  ville  qui  vit  naître  Pascal , 
qui  eut  Massillon  pour  évèque,  et  qui  compte  aujourd'hui 
parmi  ses  enfans  MM.  de  Pradtct  de  Montlosier.  L'influence  sa- 
cerdotale ne  contribue  pas  pou  à  propager  cet  esprit  de  rou- 
tine, si  contraire  à  toute  espèce  d'amélioration  physique  ou 
morale.  «Pendant  un  mois,  nous  dit  M.  de  Pradt,  il  a  pin  a 
verse  sur  ces  montagnes,  et  par  une  singulière  bizarrerie,  il 
faisait  beau  tous  les  dimanches.  J'engageai  donc  deux  curés 
des  environs  à  permettre  à  leurs  paroissiens  de  profiter  du 
premier  rayon  de  soleil  qui  paraîtrait  un  jour  férié  pour 
rentrer  leurs  récoltes  de  foin,  les  seules  du  pays.  Croiriez- 
vous  que  l'un  d'eux  me  dit  qu'il  aimerait  mieux  fuir  sa  paroisse 
(pic  d'être  témoin  d'un  pareil  scandale,  et  que  l'autre  m'accabla 
de  citations  tics  livres  saints  pour  me  prouver  que  Dieu  voulait 
qu'on  laissât  pourrir  la  récolte  de  l'année  plutôt  que  de  la 
rentrer  un  dimanche?...  » 

L'Auvergne   est   riche  en  ruines    féodales  qui  occupent  la 


3o2  VOYAGE 

crête  de  la  plupart  des  hauteurs,  et  ces  ruines  sont  s-i  variées 
qu'elles  formeraient  seules  la  matière  d'un  voyage  pittoresque. 
L'une  des  plus  curieuses  du  pays  est,  sans  contredit,  le  châ- 
teau de  Tournoël,  appartenant  à  M.  le  comte  Chabrol  de 
Volvic,  préfet  de  la  Seine.  Il  est  situé  sur  la  cime  d'un  mame- 
lon escarpé,  d'où  la  vue  s'étend  sur  toute  la  plaine  de  Riom 
et  sur  les  collines  d'alentour.  Son  aspect  à  la  fois  majestueux 
et  sauvage  frappe  l'esprit  d'une  sorte  de  terreur  qui  s'accroît 
à  mesure  qu'on  en  parcourt  les  appartemens  intérieurs,  au- 
jourd'hui entièrement  abandonnés.  Une  jeune  et  jolie  femme 
nous  a  fait  voir  le  cachot  des  oubliettes,  la  salle  à  manger  des 
chevaliers ,  et  la  grotte  artificielle  où  la  dame  du  lieu  prenait 
ses  bains.  Ces  oubliettes  ne  sont  autre  chose  qu'un  tombeau 
de  25  pieds  de  profondeur,  n'ayant  pour  issue  que  l'ouverture 
par  laquelle  les  anciens  seigneurs  du  logis  faisaient  des- 
cendre leurs  victimes;  rarement  l'infortuné  qu'on  y  avait 
plongé  revoyait  la  lumière.  M.  de  Chabrol  a  été  obligé  de 
faire  pratiquer  une  ouverture  à  l'extrémité  inférieure  de  cet 
horrible  cachot  qui  était  devenu  un  repaire  de  serpens  et 
d'animaux  venimeux.  Ailleurs,  nous  avons  vu  les  trous  énor- 
mes par  lesquels  passaient  les  verroux  des  cachots  supérieurs. 
J'avoue  qu'à  l'aspect  de  ces  traces  vivantes  de  la  barbarie  d'un 
autre  âge,  nous  éprouvions  du  charme  à  penser  qu'enfin  le 
tems  et  les  hommes  avaient  fait  justice  de  tant  d'indignes  mo- 
nuraens.  Je  concevais  la  fureur  des  paysans ,  dont  la  brutalité 
vengeresse  avait  renversé  à  deux  reprises  séparées  par  plus 
de  quatre  siècles,  ces  innombrables  bastilles,  et  M.  de  Cha- 
brol semble  être  de  notre  avis,  si  l'en  en  doit  juger  par  le 
peu  de  soin  qu'il  fait  donner  à  la  conservation  des  ruines  de 
Tournoël.  Je  conseille  aux  amateurs  du  bon  vieux  tems  d'en 
treprendre  un  pèlerinage  à  ce  château,  digne  de  servir  de  bi- 
bliothèque aux  écrits  de  M.  de  Bonald. 

La  ville  de  Clermont  possède  une  fontaine  qui  jouit  de  la 
singulière  propriété  de  pétrifier  toutes  les  substances  végétales 
ou  animales.  On  nous  a  montré  une  collection  fort  curieuse  de 
fleurs,  de  fruits,  d'oiseaux  et  de  quadrupèdes   parfaitement 


DAJÏS-  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3o3 

solides,  et  qui  n'étaient  pas  soumis  depuis  plus  d'un  an  à 
l'action  de  cette  eau  remarquable.  Une  pétrification  énorme, 
un  vrai  rocher  de  plus  de  cinquante  pieds  de  long,  s'est  formé 
aux  dépens  de  la  fontaine,  et  par  suite  de  ses  dépôts  successifs. 
Les  corps  qu'on  y  plonge  n'éprouvent  aucune  altération  dans 
leur  composition  intérieure;  ils  se  recouvrent  seulement  d'une 
espèce  de  cristallisation  terne  et  grisâtre,  dont  l'épaisseur  aug- 
mente insensiblement ,  et  finit  par  former  autour  d'eux  un  en- 
duit impénétrable.  Un  bœuf  entier  était  exposé  et  déjà  à  moitié 
pétrifié,  le  jour  de  notre  visite  à  la  fontaine.  Plusieurs  che- 
vaux l'ont  été  précédemment  et  contribuent  aujourd'hui  à 
l'embellissement  du  jardin  qui  environne  la  source.  Le  tems 
et  les  réactifs  m'ont  manqué  pour  analyser  cette  eau  singu- 
lière, dont  aucun  pharmacien  de  Clermont  n'a  cherché,  à  con- 
naître la  composition. 

La  route  de  Clermont  à  Lyon  qui  communique  avec  Limoges 
par  Aubusson,  doit  être  considérée  comme  une  de*  causes  les  plus 
efficaces  de  l'accroissement  de  la  richesse  publique  en  Auvergne, 
malgré  la  foule  de  préjugés  qui  en  arrêtent  le  développement. 
C'est  par  cette  route  que  nous  sommes  arrivés  à  Lyon,  ville  peut- 
être  unique  en  Europe  par  la  beauté  et  l'originalité  de  sa  situa- 
tion. Rien  n'est  comparable,  en  aucune  autre  cité  de  France,  au 
coup  d'œil  de  tous  ces  faubourgs  qui  convient  la  colline  au 
pied  de  laquelle  coule  la  Saône,  et  des  quais  magnifiques  dont 
le  Rhône  est  bordé.  Le  contraste  des  deux  rivières  n'est  pas 
moins  remarquable,  et  l'observateur  demeure  saisi  d'étonne- 
ment,  en  passant  des  rives  où  la  Saône  paraît  dormir,  aux 
bords  du  Rhône  qui  roule,  ses  eaux  comme  un  torrent.  La 
physionomie  industrielle  des  deux  fleuves  présente  aussi  des 
différences  très-caractérisées.  Tout  est  silencieux  sur  le  Rhône 
hors  lui-même;  à  peine  quelques  barques  légères  sillonnent 
ses  eaux  rapides  qui  semblent  délier  le  courage  de  l'homme  : 
sur  la  Saône,  au  contraire,  règne  une  activité  continuelle  fa- 
vorisée par  la  lenteur  et  si  j'ose  dire  par  la  complaisance  du 
fleuve.  A  toute  heure  les  barques  de  la  Bourgogne,  les  coches, 
les  bateaux  à  vapeur  descendent  et  remontent  le  courant  avec 


3o4  VOYAGE 

la  même  facilité.  Les  chevaux,  les  brouettes,  les  chariots,  les 
portefaix  circulent  en  tout  sens  et  présentent  l'image  du  mou- 
vement perpétuel. 

Dans  les  faubourgs  l'activité  semble  plus  grande  encore.  On 
n'entend  partout  que  le  bruit  des  métiers  battans,  des  dévi- 
doirs, des  ateliers  de  toute  espèce.  La  population  se  presse  en 
sens  divers ,  à  grands  pas ,  sans  aucun  air  de  distraction  ;  chacun 
marche  à  son  but  sans  regarder  derrière  soi,  et  l'on  ne  ren- 
contre jamais  à  Lyon  de  ces  légions  d'oisifs  qui  pullulent  dans  les 
grandes  capitales.  Des  maisons  à  sept  ou  huit  étages  sont  en- 
combrées du  haut  en  bas  par  des  myriades  d'ouvriers  de  tout 
âge  et  de  tout  sexe.  La  plupart  travaillent  pour  leur  propre 
compte  et  sur  leurs  propres  métiers ,  d'après  les  commandes 
qui  leur  sont  faites  par  les  négocians;  et  souvent  ils  exécutent 
les  étoffes  les  plus  riches  et  les  plus  délicates ,  d'après  le 
simple  envoi  d'un  échantillon.  Ces  familles  intéressantes  ne 
connaissent  qu'une  sorte  de  joie ,  celle  d'avoir  du  travail,  et 
leurs  jours  de  deuil  sont  leurs  jours  de  repos.  Rien  n'excite  la 
compassion  à  un  plus  haut  degré  que  l'aspect  de  ces  ateliers, 
quand  les  commandes  sont  suspendues  et  que  les  métiers  se 
reposent  j  on  voit  alors  des  nuées  d'artisans ,  les  regards  fixés 
sur  la  porte  de  leurs  maisons  ,  attendre  avec  anxiété  l'arrivée 
du  négociant  qui  leur  apporte  de  l'ouvrage ,  et  j'ai  été  témoin 
plus  d'une  fois  de  la  joie  excitée  par  sa  présence.  Je  voudrais 
que  ceux  qui  font  les  lois  ou  les  règlemens  de  commerce 
pussent  toujours  apprécier  les  conséquences  des  mesures  qu'ils 
prescrivent;  et  quand  je  songe  qu'une  ligne  écrite  dans  un  bu- 
reau de  Paris  ou  bien  une  erreur  diplomatique  peut  réduire  à 
la  misère  des  populations  entières ,  je  plains  les  nations  qui 
restent  étrangères  à  leurs  affaires ,  et  les  gouvernans  qui  en 
acceptent  la  responsabilité. 

La  ville  de  Lyon  est  une  des  plus  remarquables  de  l'Europe 
par  son  insigne  malpropreté.  Les  rues  en  sont  fort  étroites,  et 
le  climat,  généralement  pluvieux,  y  entretient  à  perpétuité  des 
flots  de  boue,  dont  les  boulevards  de  Paris,  sous  la  police  de 
M.  Delavau  ,  n'auraient  pu   donner  qu'une   imparfaite  idée 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3o5 

L'intérieur  des  maisons  est  bien  plus  sale  encore.  On  ne  les 
récrépit  jamais;  rarement  les  escaliers  sont  balayés;  et,  lors- 
qu'ils l'ont  été,  les  ordures  ordinairement  entassées  en  petits 
monceaux,  encombrent  les  paliers  ou  les  corridors  des  diffé- 
rens  étages ,  et  finissent  par  se  répandre  de  nouveau  dans  toute 
l'habitation.  Peu  de  maisons  sont  surveillées  par  des  portiers  , 
de  manière  qu'un  étranger  est  obligé  de  frapper  aux  portes  de 
tous  les  étages  et  de  déranger  vingt  personnes  pour  en  décou- 
vrir une  seule.  Enfin,  la  négligence  est  poussée  à  un  tel  point, 
que  les  immondices  les  plus  révoltantes  infectent  l'abord  des 
plus  riches  magasins.  Dans  la  plupart  des  grands  ateliers  de 
fabrication ,  les  ouvriers  ne  prennent  pas  la  peine  de  descendre 
pour  les  causes  les  plus  légitimes ,  et  nos  dames  reculeraient 
d'horreur  et  de  dégoût  à  l'entrée  de  ces  temples  de  l'industrie, 
où  tant  de  mains  sales  fabriquent  pour  elles  les  crêpes,  les  sa- 
tins, les  taffetas  et  ces  milliers  d'étoffes  variées  dont  elles  font 
la  fortune.  J'ai  visité  à  trois  époques  différentes  l'hôtel-de- 
ville  de  Lyon  ;  trois  fois  j'ai  trouvé  le  grand  escalier  enfumé  , 
dégradé,  encombré  de  poussière,  et  tout-à-fait  semblable,  à 
l'architecture  près,  aux  avenues  malpropres  des  maisons  les 
plus  négligées.  Cette  insouciance,  indigne  d'une  ville  laborieuse 
et  éclairée  ,  accuse  l'administration  municipale  ,  et  choque 
d'autant  plus  vivement  les  étrangers  qu'ils  sont  plus  loin  de 
s'y  attendre. 

Nous  avons  été  faire  une  visite  à  M.  Maisiat ,  l'auteur  du 
perfectionnement  si  important  au  métier  de  Jacquard,  dont 
les  beaux  résultats  ont  été  couronnés  par  le  jury  de  l'exposi- 
tion de  1827.  Au  moyen  de  son  appareil,  extrêmement  facile 
à  comprendre  et  à  manœuvrer,  l'ouvrier  le  moins  intelligent 
peut  exécuter  les  travaux  les  plus  précieux,  tisser  des  portraits , 
des  caractères  d'imprimerie,  des  dessins  compliqués,  sans 
autre  secret  que  le  jeu  de  sa  navette.  C'est  une  des  plus  belles 
découvertes  modernes  de  l'art  de  la  fabrication  ,  et  elle  doit 
conduire  à  des  résultats  d'une  importance  incalculable.  M.  Mai- 
siat a  eu  la  complaisance  de  nous  en  expliquer  lui- même  le 
mécanisme ,  bien  plus  généreux  par  un  tel  procédé,  que  plu- 


3o5  VOYAGE 

sieurs  manufacturiers  moins  habiles,  qui  environnent  de  mys- 
tère des  inventions  souvent  très-médiocres.  M.  Arguillière ,  fa- 
bricant distingué  ,  nous  a  donné  une  foule  de  détails  infiniment 
curieux  sur  le  commerce  des  soieries,  que  la  nature  de  ce  re- 
cueil ne  me  permet  pas  de  citer,  mais  qui  démontrent  jusqu'à 
l'évidence  l'influence  immense  exercée  par  le  commerce  sur  la 
civilisation.  Ces  documens  nous  ont  fait  mieux  comprendre 
l'improbation  unanime  dont  les  négocians  de  Lyon  ont  flétri 
l'arrêté  de  M.  le  préfet  du  Rhône,  relativement  au  pliage  des 
étoffes,  arrêté  qui  n'allait  à  rien  moins  qu'à  détruire  la  plupart 
de  nos  relations  avec  l'étranger,  ou  à  les  rendre  extrême- 
ment onéreuses.  Autre  démonstration  de  la  nécessité  de  faire 
ses  affaires,  et  d'avoir  des  préfets  qui  connaissent  au  moins  les 
plus  simples  phénomènes  de  la  production  des  richesses. 

Pendant  notre  séjour  à  Lyon  nous  avons  failli  être  victimes 
d'un  accident  assez  grave  ,  et ,  si  j'ose  dire  ,  empreint  d'une 
sorte  de  fatalité.  Il  y  a  quelques  années,  un  propriétaire  de  cette 
ville,  M.  Pitrat,  voulant  faire  passer  son  nom  à  la  postérité  ,. 
imagina  de  construire  sur  le  plateau  de  la  Croix  -  Rousse 
une  tour  énorme  qui  devait  avoir  3oo  pieds  d'élévation  ,  et 
servir  d'observatoire  aux  Lyonnais.  Déjà  l'édifice  était  parvenu 
aux  deux  tiers  de  sa  hauteur ,  et  les  travaux  continuaient  avec 
beaucoup  d'activité.  Les  ouvriers  s'occupaient  de  recrépir  l'in- 
térieur de  la  partie  achevée ,  dans  laquelle  le  public  était  ad- 
mis moyennant  une  légère  rétribution.  Chemin  faisant  pou» 
arriver  sur  la  plate-forme  extérieure  ,  nous  aperçûmes  autour 
du  noyau  cpii  servait  d'appui  à  l'escalier,  une  crevasse  ré- 
cente de  cinq  à  six  pieds  de  longueur  ;  et ,  comme  nous  pa- 
raissions préoccupés  de  cet  incident,  «  Montez,  messieurs, 
nous  dit  l'un  des  maçons  en  souriant ,  montez  ;  la  tour  de 
M.  Pitrat  durera  plus  que  vous.  »  Du  haut  de  la  plate-forme 
le  coup-d'œil  était  vraiment  ravissant.  A  nos  pieds  la  ville  se 
déployait  comme  un  vaste  panorama;  le  Mont-Blanc  bornait 
d'un  côté  l'hoiizou,  qui  était  terminé  de  l'autre  par  les  mon- 
tagnes du  Forez  ;  le  confluent  de  la  Saône  et  du  Rhône  em- 
brassait dans  un  angle  fort  aigu  la  longue  presqu'île  de  Per- 


DANS  LE  MIDI   DE  LA  FRANCE.  Zgj 

radie  avec  ses  allées  de  peupliers.  Le  directeur  des  travaux 
de  la  tour  nous  racontait  les  grands  projets  du  fondateur.  Au 
sommet  il  allait  établir  une  collection  d'instrumens  astrono- 
miques ;  le  cabinet  d'observations  devait  être  revêtu  en  cuivre, 
pour  préserver  les  amateurs  de  l'humidité  ,  et  l'étage  inférieur 
était  destiné  à  un  musée  de  curiosités.  On  paierait  3  francs 
d'entrée  la  première  année  ,  et  seulement  5o  centimes  les 
années  suivantes.  Que  sais-je,  et  quelles  questions  oiseuses 
ne  faisions-nous  pas  ,  tandis  que  l'édifice  tremblait  sous  nos 
pieds  ,  et  que  les  ouvriers  ajoutaient  de  nouvelles  pierres  à  ce 
qui  allait  bientôt  devenir  un  vaste  amas  de  ruines!  Il  est  si 
peu  naturel  de  penser  à  la  chute  d'un  grand  édifice  encore 
inachevé ,  et  nous  avions  paru  si  ridicules  aux  maçons  pour 
leur  avoir  parlé  de  la  crevasse  du  grand  pilier,  que  cette  idée 
sinistre  avait  fui  de  notre  esprit.  Néanmoins  en  descendant  du 
sommet  delà  tour, nous  remarquions  par  intervalles  d'énormes 
solives  à  l'extrémité  desquelles  on  avait  fixé  de  s  clefs  de  fer  ; 
et  les  clefs  nous  semblaient  éprouver  une  vive  pression.  Tout 
à  coup,  à  peine  étions-nous  parvenus  au  pied  de  la  colline, 
un  bruit  terrible  se  fait  entendre  ,  un  nuage  de  pous^ère 
s'élève  dans  les  airs  :  la  tour  Pitrat  venait  de  s'écrouler,  écra- 
sant dans  sa  chute  la  moitié  d'une  maison  voisine...  Heureuse- 
ment; les  ouvriers,  effrayés  du  craquement  des  clés  de  fer 
arrachées  de  leurs  solives  par  la  force  centrifuge  ,  s'étaient  hâtés 
de  prendre  la  fuite  et  de  mettre  leur  vie  en  sûreté.  Huit  mi- 
nutes après  leur  départ ,  la  tour  n'existait  plus.  Sur  tous  les 
points  de  la  ville  d'où  on  l'apercevait  habituellement ,  la  sur- 
prise fut  bientôt  générale  :  «  Où  est  la  tour  Pitrat  ?  disaient  les 
uns;  mais  qu'est  donc  devenue  la  tour  de  M.  Pitrat  ?  criaient 
les  autres,  en  se  frottant  les  yeux;  nous  ne  la  voyons  plus  !  » 
Pour  moi,  tandis  que  les  uns  cherchaient  encore  L'édifice,  et 
que  la  plupart  riaient  de  sa  chute  (i),  je  remerciai   le  ciel  de 


(i)  J'ai  entendu  dire  à  Lyon  que   la  chute  de  la  tour    Pitrat  riait 
due  à  l'imprudence  de  son  auteur,  qui  n'avait  pas  mis  dans  le  choix 


3oS  VOYAGE 

nous  avoir  départi  le  rôle  modeste  de  spectateurs  dans  cette- 
étrange  catastrophe. 

Parmi  les  prodiges  de  l'industrie  qui  ont  élevé  la  ville  de 
Lyon  au  premier  rang  des  cités  manufacturières  ,  il  n'est  rien 
de  plus  intéressant  à  voir  qu'un  atelier  de  teinture  en  soie. 
C'est  là  qu'on  apprécie  à  leur  juste  valeur  les  résultats  immenses 
des  théories  appliquées,  et  l'inépuisable  source  de  richesses 
(jui  peut  être  due  aux  travaux  d'un  seul  homme.  Je  ne  citerai 
que  la  substitution  du  bleu  de  Prusse  à  l'indigo  ;  et,  sans 
parler  des  phénomènes  chimiques  de  l'exécution  ,  qui  pa- 
raissent toujours  merveilleux,  même  aux  personnes  à  qui  la 
science  est  familière  ,  il  suffira  d'indiquer  la  grande  économie 
de  matière  exotique  produite  par  cette  brillante  application 
de  la  chimie  aux  arts.  Un  écheveau  de  soie  descend  dans  un 
bain  de  rouille;  il  en  sort  pour  entrer  dans  une  solution  jau- 
nâtre de  prussiate  de  potasse ,  et  il  se  colore  à  l'instant  d'un 
bleu  magnifique  ,  susceptible  d'une  infinité  de  nuances.  Ailleurs 
on  donne  de  l'éclat  aux  soies  blanches ,  au  moyen  d'une  solu- 
tion légère  de  cochenille  couleur  de  rose;  plus  loin  ,  d'autres 
effets  non  moins  curieux  produisent  à  chaque  pas  des  surprises 
magiques.  La  plupart  de  nos  jeunes  compatriotes  demeurent 
étrangers  à  ces  grandes  scènes  de  l'industrie,  non  moins  fertiles 
«n  illusions  que  celles  des  théâtres,  et  certainement  plus  pro- 
fitables. Peu  de  personnes  sont  en  état  d'apprécier  les  diffi- 
cultés qu'il  a  fallu  vaincre  pour  mettre  à  leur  portée  les  pro- 
duits les  plus  usuels,  depuis  la  fabrication  des  épingles  jusqu'à 
ceile  des  schalls  de  cachemire;  et  pourtant,  quelle  honte  d'i- 
gnorer les  simples  élémens  de  tant  d'utiles  connaissances!  que 
de  progrès  l'industrie   ferait  parmi  nous,  si  les  Français  lui 


<les  matériaux  les  soins  indispensables  au  succès  d'une  telle  entre- 
prise. Une  demi-heure  avant  l'écroulement ,  lorsque  nous  parcou- 
rons la  plate-forme,  nous  avions  été  frappés,  sans  être  artistes,  de 
la  négligence  des  maçons  et  de  la  mauvaise  composition  du  ciment, 
presque  liquide. 


DANS  LE   MIDI  D£  LA  FRANCE.  à0[) 

consacraient  un  peu  plus  de  cet  esprit  dont  il  se  fait  chaque 
jour  daus  nos  salons  ,  dans  nos  collèges  et  dans  nos  académies  , 
une  consommation  si  stérile  !  que  de  bavardages  pourraient  se 
convertir  en  produits,  et  de  futilités  en  richesses! 

Il  faut  rendre  aux  Lyonnais  cette  justice  que  le  teins  est 
employé  chez  eux  mieux  qu'en  aucun  lieu  de  France.  Les 
mœurs  y  sont  portées  vers  le  travail  ;  et,  quoi  qu'on  y  imprime 
la  Gazette  universelle ,  les  doctrines  gothiques  y  comptent  peu 
de  partisans.  La  population  échappe  par  la  sagesse  de  son  ins- 
tinct aux  habitudes  routinières  des  écoles  ,  et  toute  méthode 
qui  ne  mène  point  à  un  but  est  abandonnée  sur-le-champ, 
Aussi  n'avons-nous  pas  été  surpris  du  succès  de  l'Institut  do 
la  Martinière ,  pieuse  fondation  d'un  citoyen  de  Lyon ,  le 
major  général  Martin,  mort  au  service  de  l'Angleterre  dans 
les  Indes-Orientales.  La  jeunesse  ouvrière  reçoit  dans  cet  in- 
téressant établissement  les  élémens  des  sciences  physiques  , 
chimiques  et  mécaniques,  sous  la  direction  éclairée  de  M.  le 
professeur  Tabareau  et  de  M.  Camille.  Rey,  qui  ont  organisé 
des  cours  particuliers,  de  la  nature  la  plus  ingénieuse.  Chaque 
élève  est  assis  devant  une  petite  table  garnie  d'un  laboratoire 
portatif,  composé  d'une  cuve  pneumatique,  d'éprouvettes  à 
gaz,  d'une  lampe  d'émailleur,  de  tubes,  de  valets,  de  flacons 
de  diverses  grandeurs:  au  signal  donné,  le  professeur  exécute 
et  explique  les  expériences,  qui  sont  immédiatement  répétée-. 
par  tous  les  auditeurs  sur  leurs  propres  appareils.  Des  modèles 
en  cuivre  et  en  bois  facilitent  1  "intelligence  des  mouvemens, 
et,  par  suite,  des  machines  les  plus  compliquées  ,  dont  le  jeu  est 
étudié  au  sein  des  ateliers  et  pendant  les  heures  de  la  fabri- 
cation. 

Cette  ardeur  générale  pour  le  travail  se  manifeste  sous  mille 
formes  diverses  et  quelquefois  d'une  manière  singulière.  J'ai 
vu  daus  une  usine  de  teinturier  un  chien  énorme  condamné  à 
tourner  sans  relâche  dans  une  roue  qui  fournissait  de  l'eau  à 
toute  la  fabrique.  Ce  chien  avait  l'habitude  de  mordre  les 
passans  ,  et  plusieurs  personnes  ayant  conseillé  \\  son  maître  de 
le  tuer,  celui-ci  prit  le  parti  de  l'employer  au  travail  de  la  roue, 


3jo  VOYAGE 

où  l'animal  faisait  la  besogne  de  deux  hommes.  «  Pourquoi  le 
tuer?  nous  dit  le  fabricant;  depuis  qu'on  l'occupe  il  a  cessé  de 
mordre,  et  il  n'y  a  plus  de  plaintes  contre  lui.  » 

La  presqu'île  de  Perrache,  située  au  confluent  de  la  Saône  et 
du  Rhône,  était  comme  un  marais  pestilentiel,  fatal  aux  habi- 
lans  des  environs  :  cette  langue  de  terre  a  été  concédée  à  plu- 
sieurs particuliers  sous  la  condition  d'y  établir  des  usines;  et 
déjà  MM.  Seguin,  propriétaires  d'une  grande  partie  de  ces 
concessions  qui  renferment  une  surface  d'environ  12,000  mètres 
carrés,  ont  le  projet  d'y  construire  une  double  gare  pour  le 
service  de  la  navigation  des  deux  fleuves.  Des  fabriques  de  tout 
genre  doivent  s'élever  sur  celte  plage,  naguère  si  dangereuse, 
et  transformer  son  territoire  marécageux  en  un  faubourg  dé- 
dié à  l'Industrie.  Des  manufactures  de  porcelaine,  de  briques, 
de  soieries,  de  schalls,  des  moulins  à  vapeur,  des  filatures,  des 
entrepôts,  occuperont  un  jour  la  place  envahie  par  les  débor- 
demens  du  Rhône  et  de  la  Saône.  Rien  ne  manquera  à  cette 
ville  nouvelle  quand  le  chemin  de  fer  commencé  de  Saint- 
Étienne  à  Lyon  y  apportera  les  produits  des  vallées  de  Saint- 
Chamond  et  de  Rive-de-Gier.  Elle  est  dominée  par  le  coteau 
riant  de  Sainte-Foix;  et  du  côté  du  Rhône,  la  vue  s'étend  ait 
loin  sur  des  plaines  fertiles  qui  deviendront  un  jour  ses  tribu- 
taires'. 

Nous  sommes  allés  de  Lyon  à  Vienne,  afin  de  visiter  les  fa- 
briques de  cette  dernière  vdle  et  la  ligne  des  ponts  en  fil  de 
fer  établis  sur  le  Rhône  par  les  frères  Seguin,  d'Annonay.  La 
route  de  terre  traverse  une  contrée  à  peu  près  parallèle  au 
fleuve  dont  le  cours  est  marqué,  le  matin  et  le  soir,  par  une 
brume  épaisse,  jusqu'à  la  hauteur  de  Saint- Symphoric-n.  En 
sortant  de  Lyon,  nous  avons  remarqué  de  nombreuses  planta- 
tions de  mûriers,  des  champs  de  blé  et  de  vignes,  mais  point 
de  prairies  artificielles.  L'aspect  du  sol  est  même  assez  triste; 
et  ce  n'est  qu'aux  environs  de  Vienne  que  la  campagne  se 
montre  plus  riante  et  mieux  cultivée.  Il  y  a  moins  de  deux 
ans,  ce  voyage  était  extrêmement  agréable,  grâce  au  bateau 
à  vapeur  qui  faisait  le  service  entre  les  «icux  villes;  mais  soit 


DANS  LE  MIDI  DE  LA.  FRANCE.  3n 

que  l'entreprise  ne  fût  point  assez  productive,  soit  que  le 
bateau  destiné  aux  travaux  préparatoires  de  la  compagnie 
des  remorqueurs  ait  dû  changer  de  direction  au  gré  de  cette 
compagnie,  la  voie  hydraulique  a  cessé  d'être  fréquentée;  et 
aujourd'hui  la  traversée  de  Lyon  à  Vienne  est  une  des  plus 
fastidieuses  du  département.  Et  cependant,  la  ville  de  Vienne 
se  présente  au  voyageur  avec  plus  d'un  titre  à  son  intérêt,  à 
cause  de  sa  situation  au  bord  d'un  grand  fleuve,  et  sur  une  des 
routes  les  plus  fréquentées  de  toute  la  France.  Déjà  célèbre  du 
tems  des  Allobroges  ,  traitée  avec  distinction  par  Tibère  même 
et  par  Claude,  elle  vit  rassembler  dans  ses  murs  le  concile 
qui  prononça,  douze  cents  ans  plus  tard  ,  l'abolition  de  l'ordre 
des  Templiers.  Elle  est  bâtie  sur  un  terrain  plat  et  étroit  qui 
s'étend  des  bords  du  Rhône  entre  deux  chaînes  de  montagnes, 
au  milieu  desquelles  la  petite  rivière  de  Gère  roule  ses  eaux 
limpides.  Le  Rhône  contribue  beaucoup  moins  à  la  prospérité 
des  habitans  que  ce  torrent  presque  inconnu  dont  le  cours 
rapide  soulève  les  martinets  d'une  usine  de  fer,  tourne  les 
laminoirs  d'une  usine  de  cuivre,  visite  les  lavoirs  de  laine, 
anime  les  métiers  à  filer,  à  tisser,  à  tondre  les  draps ,  et  se  pré- 
cipite dans  le  fleuve,  si  souvent  dévastateur,  qui  vit,  comme 
tous  les  grands,  de  la  substance  des  petits.  Ses  eaux,  encaissées 
dans  une  vallée  profonde  et  singulièrement  pittoresque,  sont 
retenues  de  distance  en  distance  par  des  empierremens,  et 
forment  autant  de  chutes  dont  l'industrie  a  fait  d<s  moteurs. 
La  compagnie  des  forges  réunies  de  la  Loire  et  de  l'Isère  pos- 
sède un  haut  fourneau,  et  MM.  Frèrejean  une  usine  de  cuivre, 
dans  le  faubourg  de  Pont-l'Évèque  arrosé  par  ce  torrent.  Le 
contraste  de  ces  objets  divers,  usines,  rochers,  ruines  romaines, 
longues  pièces  de  drap  étendues  sur  de  vieux  restes  d  aque- 
ducs, tanneries,  moulins  à  farine  et  à  foulon  ,  filatures  de  soie  , 
donne;  à  la  vallée  de  la  Gère  une  grande  ressemblance  avec 
celle  de  la  Civile  en  Ecosse,  entre  Lanark  et  Glasgow.  C'est 
un  site  digne  à  la  fois  de  l'industriel,  du  philosophe  et  du 
peintre. 

En  rentrant  à  Ly  OU  dans  les  misérables  pataches  de  la  place 


3i2  VOYAGE 

Bellecour,  nous  avons  admire  les  quais  du  Rhône  plantés  d'ar- 
bres, et  le  nouveau  pont  Charles  X,  en  pierre,  qui  allait  être 
livré  à  la  circulation.  Plus  loin  ,  en  suivant  le  bord  du  fleuve, 
on  aperçoit  les  vastes  bâtimens  de  l'hôpital,  encore  tout  cri- 
blés des  boulets  de  l'armée  conventionnelle,  pendant  le  siège 
de  1793.  Cette  belle  avenue  est  la  seule  grande  promenade  de 
Lyon,  à  moins  qu'on  ne  mette  au  rang  des  promenades  le 
Jardin  des  plantes  ,  situé  au  pied  d'une  colline,  sur  un  terrain 
déclive  et  assez  éloigné  du  centre  de  la  ville.  Lyon  ne  possède 
pas  beaucoup  de  monumens  d'architecture  remarquables,  ex- 
cepté l'église  Saint- Jean  ,  l'Hôtel-de- Ville  et  le  palais  de  Saint- 
Pierre.  Je  conseille  toutefois  aux  dames  de  ne  point  s'arrêter 
devant  les  portes  de  l'église  dédiée  au  saint  évangéliste,  si  elles 
ne  veulent  pas  être  scandalisées  par  une  collection  de  figures 
en  relief  qui  représentent  avec  beaucoup  d'énergie  les  sept  pé- 
chés capitaux  sans  exception.  Mieux  vaudra  pour  elles  monter 
jusqu'à  Fourvières,  d'où  l'on  jouit  du  panorama  de  la  ville 
entière  et  des  environs,  l'un  des  plus  admirables  qui  existent. 
Au  reste,  et  quoique  Lyon  soit  une  cité  éminemment  pitto- 
resque, c'est  au  sein  de  ses  ateliers  qu'on  reconnaît  sa  véritable 
originalité;  c'est  là  qu'elle  est  reine,  et  que  son  cœur  bat  sans 
cesse,  tout  plein  de  nobles  projets  et  d'émotions  généreuses. 
Sa  vraie  population  ce  sont  les  canuts,  c'est-à-dire  les  ouvriers 
en  soieries.  C'est  parmi  eux  qu'on  retrouve  les  vieilles  tra- 
ditions de  l'industrie,  et  qu'il  faut  chercher  le  secret  de  cette 
production  immense  dont  leur  ville  s'honore.  Eh  bien!  dois-je 
le  dire?  ces  hommes  précieux  sont  presque  tous  vêtus  de  hail- 
lons; entassés  dans  des  habitations  dégoûtantes,  ils  couchent 
pêle-mêle  sur  des  grabats  et  ne  subsistent  que  d'une  nourriture 
chétive.  Tel  est  leur  sort.  Jadis  le  premier  article  du  règlement 
de  leur  communauté  était  ainsi  conçu:  «Nul  ne  pourra  faire 
partie  de  la  corporation  des  ouvriers  en  soieries  de  la  ville  et 
banlieue  de  Lyon,  s'il  n'appartient  à  la  religion  catholique, 
apostolique  et  romaine:»  Aujourd'hui,  ils  prient  Dieu  comme 
ils  veulent  et  travaillent  comme  par  le  passé,  sans  être  plus 
heureux  ni  plus  riches.  La  civilisation  a-t-clle  vraiment  mar- 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3i3 

ché  pour  eux  comme  pour  nous?  N'y  a-t-il  pas  un  problème 
à  résoudre  en  faveur  de  ces  classes  disgraciées? 

De  Lyon  nous  sommes  allés  à  Saint-Etienne  par  Saint-Cha- 
mond  et  Rive-de-Gier,  ou  plutôt  par  la  vallée  des  Cyclopes. 
Cette  route  est  dans  un  état  de  dégradation  incroyable,  et  l'on 
y  court  vingt  fois  le  risque  de  verser,  quelle  que  soit  la  saison. 
Le  plus  simple  est  de  recommander  son  âme  à  Dieu;  et  si  l'on 
est  assez  heureux  pour  échapper  aux  ornières  et  aux  dix-huit 
cents  voitures  qui  se  pressent  journellement  dans  les  villes  et 
les  villages  intermédiaires ,  le  plus  curieux  spectacle  vous  at- 
tend ,  surtout  pendant  la  nuit.  La  vallée  paraît  toute  resplen- 
dissante de  feux  innombrables  ;  le  bruit  des  souffleries  et  des 
martinets  retentit,  répété  par  l'écho  des  montagnes,  et  l'on 
voit  briller  à  la  crête  des  cheminées  pyramidales  d'inépui- 
sables jets  de  flammes  ,  image  poétique  et  juste  de  la  condi- 
tion de  l'homme,  qui  ne  prospère  qu'à  la  sueur  de  son  front, 
et  dont  la  race  serait  condamnée  à  s'éteindre,  si  elle  cessait  de 
travailler.  La  terre  en  cet  endroit  est  grosse  de  richesses  qui 
déjà  surgissent  de  toutes  parts,  et  n'attendent  qu'une  route 
pour  venir  nous  trouver.  Tel  est  l'espace  qu'une  compagnie 
industrielle  a  voulu  enrichir  d'un  chemin  de  fer  destiné  à 
décupler  un  jour  la  fortune  de  deux  villes  fort  opulentes.  Au- 
torisée par  ordonnance  royale  du  4  juillet  1827,  elle  a  com- 
mencé immédiatement  ses  travaux  dont  il  convient  de  donner 
une  idée. 

La  distance  à  parcourir  est  de  55,i56  mètres,  depuis  Saint- 
Etienne  jusqu'à  Lyon,  sur  un  terrain  montueux,  ondulé,  cou- 
vert de  propriétés  d'une  grande  valeur  et  très-subdivisées.  Les 
travaux  d'art  se  composent  de  112  ponts  ou  pçneeaux;  du 
percement  d'une  montagne  en  face  de  Saint-Etienne  sur  une 
longueur  de  i,5oo  mètres;  et  les  ouvrages  de  terrassement 
consisteront  en  cent  mille  mètres  cubes  de  déblais  en  terre, 
5oo,<)')(>  mètres  cubes  en  roches  et  900,000  mètres  cubes  de 
remblai.  Les  travaux  sont  en  pleine  activité  sur  toute  la  ligne 
et  méritent  au  plus  haut  degré  l'attention  publique.  Celui  qui 
m'a  le  plus  Frappé  est  le  percement  <\<-  la  montagne  d'Avaise. 
t  xi. —  Novembre  1  <S •> H .  ai 


3i4  VOYAGE 

Six  puits  de  profondeur  inégale,  les  uns  de  200,  les  autres  de 
près  de  3oo  pieds,  conduisent  aux  galeries  ouvertes  dans  le 
sein  de  cette  montagne  et  dans  lesquelles  nous  sommes  des- 
cendus. Ces  galeries  qui  n'en  formeront  bientôt  qu'une,  ont 
cinq  mètres  d'élévation  et  trois  mètres  de  large,  sans  compter 
la  maçonnerie.  La  nature  du  sol,  rocailleuse,  mais  générale- 
ment peu  solide,  a  nécessité  la  construction  d'une  voûte,  par- 
tie en  briques,  partie  en  pierres  de  taille,  dans  presque  toute 
l'étendue  du  souterrain.  C'est  là  que  les  chariots  pesamment 
chargés  circuleront  sur  des  tiges  de  fer  dans  une  galerie  sans 
cesse  illuminée  qui  ne  recevra  pas  moins  de  trois  mille  voi- 
tures par  jour.  Le  trajet  de  Saint-Etienne  à  Lyon ,  qui  ne  se 
fait  guère  qu'en  dix  heures  par  les  diligences  actuelles,  n'en 
exigera  pas  plus  de  cinq  ou  six,  el  le  service  sera  organisé  de 
manière  que  les  négocians  de  Lyon  pourront  venir  à  Saint- 
Étienne,  y  séjourner  quelques  heures  pour  leurs  affaires,  et 
retourner  au  point  de  départ  dans  la  même  journée.  En  entrant 
dans  la  galerie  d'ouverture  située  à  la  hauteur  du  sol  extérieur, 
nous  avons  remarqué  qu'elle  est  taillée  tout  entière  dans  le 
roc  qui  offre  en  cet  endroit  une  solidité  parfaite.  Les  mineurs 
qui  venaient  de  charger  leurs  mines  et  d'allumer  les  mèches 
se  retiraient  précipitamment  au  devant  de  nous  :  tout  à  coup 
plusieurs  détonations  terribles  accompagnées  d'éclairs  se  sont 
fait  entendre,  et  nots  avons  pu  juger,  après  l'explosion  ,  du 
chemin  qu'on  venait  de  parcourir,  en  vovant  le  sol  de  la  ga- 
lerie tout  parsemé  d'éclats  de  rochers.  Ce  spectacle  est  extrê- 
mement pittoresque.  Les  directeurs  estiment  que  dans  deux 
ans  la  galerie  totale  pourra  être  achevée. 

Lorsque  l'ensemble  de  l'entreprise  sera  terminé,  et  que  le 
chemin  de  fer  sera  livré  au  public,  la  hauteur  de  Terre-Noire  , 
près  Saint-Étienne ,  présentera  un  coup-d'œil  tout-à-fait  re- 
marquable. A  gauche,  le  bel  établissement  de  M.  de  Galois , 
sa  fonderie,  ses  énormes  hauts-fourneaux,  le  mugissement  de 
la  soufflerie;  à  droite,  les  forges  d'affinage  de  la  compagnie 
des  mines  <ie  la  Loire  et  de  l'Isère  ,  avec  le<  fracas  de  leurs 
martinets  et  le  roulement  des  laminoirs,    formeront   un  COU- 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3i5 

truste  singulier  avec  la  gaieté  du  paysage  animé  par  la  cir- 
culation des  voitures.  On  ne  peut  se  défendre  d'un  mouvement 
d'enthousiasme  à  la  vue  de  ces  prodiges  de  l'industrie,  dont 
les  résultats  sont  toujours  en  définitive  des  conquêtes  pour 
l'humanité.  Le  chemin  de  fer  aboutira  dans  la  ville  de  Lyon  , 
à  l'extrémité  de  la  presqu'île  de  Perrache.  A  partir  de  Givors 
le  service  pourra  être  fait  par  des  machines  locomotives,  dont 
l'un  de  messieurs  Séguin  a  eu  la  complaisance  de  nous  mon- 
trer le  modèle ,  acheté  en  Angleterre  et  déposé  en  ce  moment 
à  Lyon.  Le  poids  total  de  cette  machine  est  de  9,400  kilo- 
grammes ,  et  son  prix  de  i3,ooo  francs.  Elle  est  destinée  à 
traîner  quatorze  à  quinze  ivagoas  ou  chariots  de  quatre  tonnes 
chacun  ;  elle  évapore  35o  kilogrammes  d'eau  par  heure  ,  et 
brûle  de  60  à  70  kilogrammes  de  houille.  Elle  peut  faire  deux 
iieties  en  soixante  minutes.  Quel  ne  sera  pas  le  développe- 
ment de  la  prospérité  de  Saint-Etienne  ,  quand  plusieurs  mil- 
liers de  voitures  circuleront  avec  une  telle  vitesse,  sur  des  che- 
mins réguliers,  praticables  en  toute  saison,  et  n'offrant  qu'une 
résistance  imperceptible  ! 

Saint-Etienne  est  la  ville  des  contrastes.  Non  loin  du  bel 
hôtel-de-ville  que  les  habitans  ont  élevé  sur  la  place  Neuve, 
on  aperçoit  encore  des  masures  enfumées  ,  vraies  demeures 
df  eyelopes ,  sans  carreaux  de  vitres  ,  surchargées  plutôt  que 
couvertes  de  tuiles  à  gouttières.  Les  chemins  sont  remplis 
d'une  poussière  noirâtre  qui  s'attache  aux  vètemens  ,  aux  ha- 
bitations* aux  meubles,  et  leur  imprime  promptement  le  ca- 
ractère de  la  vétusté.  C'est  pourtant  sur  le  bord  de  ces  routes 
qu'on  fabrique  les  gazes  légères ,  les  tulles,  les  rubans  écla- 
tans  dont  l'Europe  entière  est  tributaire.  Ici  ,  des  armuriers  ; 
plus  loin  ,  des  brodeuses  :  dans  les  champs ,  le  bruit  des  forges; 
dans  les  rues,  celui  des  métiers. On  rencontre  souv  ml  .1  cheval 
des  hommes  tout  couverts  de  fumée,  qui  semblent  manquer 
de  linge  et  qui  possèdent  des  usines  productives.  Je  n'ai  pas 
pu  faire  accepter  la  moindre  gratification  à  de.,  mineurs  sans 
chemises,  et  Pou  voir  à  l'.nis  des  hommes  qui  mendient  en 
jabot.  J'ai  trouvé  au  milieu  de  Saint-  Etienne  des  maisons  que 

•).  1 . 


3i6  VOYAGE 

j'avais  vues,  il  y  a  quelques  années,  à  ses  portes.  Sa  popula- 
tion s'est  élevée  de  20,000  âmes  à  40,000,  en  moins  de  dix  ans, 
tandis  que  celle  de  Montbrison ,  chef-lieu  du  département, 
ville  de  rentiers  et  de  gentilshommes,  décroit  incessamment, 
et  devient  le  rendez-vous  de  tous  les  mendians  du  Forez. 

Il  n'y  a  point  de  route  roulière  directe  et  praticable  entre 
Saint-Étienne  et  Annonay.  Le  transport  des  marchandises 
s'opère  au  moyen  de  convois  de  mulets ,  et  le  chemin  de  tra- 
verse est  si  mal  entretenu  que  nous  avons  dû  plusieurs  fois 
mettre  pied  à  terre  pour  n'être  pas  précipités  du  haut  des 
rochers.  On  ne  peut  signaler  avec  trop  de  force  cette  incurie 
de  toutes  nos  administrations  qui  ont  laissé  sans  communica- 
tion deux  villes  aussi  importantes  par  leur  industrie.  Il  est  vrai 
qu'on  s'occupe  aujourd'hui  de  la  grande  route  qui  passera  par 
le  Bourg  -  Argental  ;  mais  qui  sait  quand  elle  sera  finie,  et 
comment  elle  sera  plus  tard  entretenue?  Au  reste  ,  si  le  che- 
min d'Annonay  à  Saint-Étienne  n'est  pas  fort  praticable»,  par 
compensation  il  est  très-  pittoresque  :  c'est  une  vraie  prome- 
nade d'amateurs  assez  fatigante  ,  mais  parsemée  de  sites  variés 
et  attrayans.  Rien  de  plus  enchanteur  que  les  environs  d'An- 
nonay en  descendant  de  la  montagne;  tout  change  :  les  chdmps 
sont  couverts  de  mûriers  et  de  vignes  ;  les  villages  entourés  de 
jardins;  et  la  ville,  située  autour  d'un  rocher  escarpé  dont  la 
base  est  arrosée  pa-r  une  petite  rivière,  se  présente  d'une  ma- 
nière fort  originale.  C'est  au  bord  de  cette  rivière  que  se  sont 
établies  les  papeteries  nombreuses  auxquelles  Annonay  doit  sa 
vieille  réputation.  Les  eaux  en  sont  pures  et  diaphanes  comme 
du  cristal ,  et  leur  volume  est  assez  grand  pour  fournir  à  la  fois 
des  moteurs  et  des  réactifs  à  cette  grande  fabrication. 

M.  Canson  ,  propriétaire  d'une  des  papeteries  les  plus  im- 
portantes de  la  vallée  ,  nous  a  fait  l'amitié  de  nous  recevoir  et 
de  nous  introduire  dans  ses  magnifiques  ateliers.  C'est  là  que 
nous  avons  vu  la  machine  à  fabriquer  le  papier  sans  fin ,  dont 
la  simplicité  savante  a  coûté  tant  de  soins  awo.  inventeurs.  Elle 
consiste  en  une  toile  métallique  très-fine  ,  dont  le  mouvement 
rapporte  continuellement  la  pâte  entre  deux  cylindres  ,  où  elle 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3i7 

est  amincie  jusqu'à  suffisante  consistance  ;  après  quoi  la  feuille 
s'enroule  d'elle-même  autour  d'un  troisième  cylindre.  Cette 
belle  découverte  est  le  résultat  du  collage  à  la  cuve  ,  également 
dû  à  MM.  Canson,  et  qui  a  opéré  une  véritable  révolution  dans 
la  fabrication  du  papier.  Ce  nouveau  procédé  paraît  extrême- 
ment simple ,  et  les  ingrédiens  dont  il  se  compose  ne  sont  ni 
très-coûteux ,  ni  très-difficiles  à  mélanger  :  et  pourtant  il  a 
fallu  des  prodiges  de  patience  et  de  sagacité  pour  éviter  les 
réactions  défavorables  que  pourrait  produire  leur  combinaison. 
Un  jour,  quand  le  collage  à  la  cuve,  pour  lequel  les  proprié- 
taires ont  pris  un  brevet  d'invention ,  sera  tombé  dans  le  do- 
maine public  ,  on  sera  surpris  des  efforts  que  les  fabricans  ont 
dû  faire  avant  de  parvenir  à  ce  grand  résultat. 

La  ville  d'Annonay  a  élevé  dans  ses  murs  un  monument 
aux  frères  Montgolfîcr ,  dont  l'honorable  famille  perpétue  les 
traditions  renommées.  L'illustre  Boissy-d'Anglas  a  obtenu  le 
même  honneur;  mais,  soit  que  l'influence  des  tems  fâcheux 
dont  nous  sortons  à  peine  se  soit  fait  sentir,  soit  parcimonie  de 
l'administration  municipale ,  le  monument  consacré  au  noble 
pair  m'a  paru  d'une  mesquinerie  indigne  du  héros  et  de  la  ville 
qui  l'a  vu  naître.  Chose  étrange  !  la  patrie  de  ces  hommes  émi- 
nens  est  un  des  lieux  de  France  les  plus  infestés  de  l'esprit  étroit 
de  superstition  et  de  fanatisme.  Des  calvaires  d'une  grosseur 
énorme  et  d'une  exécution  révoltante  encombrent  la  place  et  les 
chemins  publics;  et  le  département  de  l'Ardèche  ,  où  brillent 
d'ailleurs  tant  de  supériorités  intellectuelles  et  industrielles,  est 
celui  dont  le  conseil  général  a  présenté  les  vœux  les  plus  hos- 
tiles aux  progrès  des  lumières  et  de  l'industrie.  J'ai  assisté  à  la 
distribution,  des  prix  du  collège  communal  :  sept  à  huit  prêtres 
occupaient  le  bureau  et  débitaient  en  mauvais  latin  des  lieux 
communs  de  toute  espèce  ,  tandis  que  les  élèves  les  appelaient 
theatrum splcndens  (  théâtre,  ou  bureau  éblouissant)  daus  leurs 
amplifications  de  rhétorique.  De  bonne  foi ,  SOQt-ce  là  les  cé- 
rémonies classiques  qui  conviennent  à  la  population  d'une 
ville  industrielle  et  laborieuse  ? 

D'Annonay  nous  sommes  allés  visiter  la  ligne  des  ponts  sus- 


3i8  VOYAGE 

pendus  sur  le  Rhône.  Le  premier  qui  se  présente  en  descendant 
de  Lyon  est  celui  de  Vienne,  destiné  à  faire  communiquer 
cette  ville  avec  Sainte- Colombe  et  la  rive  droite  :  il  est  à  peine 
commencé  ;  et  la  pile  du  milieu  n'était  point  encore  terminée 
lorsque  nous  avons  parcouru  les  travaux.  Le  Rhône  était  gros 
ce  jour-là  ,  et  sa  rapidité  vraiment  effrayante.  Les  débris  qu'il 
charriait  semblaient  voler  comme  la  flèche  qui  s'échappe  d'un 
arc,  et  le  bateau  qui  nous  portait  a  dû  prendre  sa  course  de 
très-haut,  afiu  d'arriver  par  une  ligne  très-oblique  jusqu'au 
foyer  des  travailleurs.  A  quelques  lieues  plus  bas ,  le  pont  de 
Serrières,  entièrement  achevé  ,  nous  a  surpris  par  l'élégance  et 
la  légèreté  de  sa  construction.  Cinq  grands  câbles  suspenseurs  , 
attachés  d'une  part  au  pilier  du  milieu  ,  et  de  l'autre  à  chacune 
des  culées ,  soutiennent  plusieurs  câbles  perpendiculaires  au 
niveau  de  la  rivière,  et  réunis  entre  eux  par  des  madriers  de 
bois  qui  forment  la  surface  du  pont.  Cet  ouvrage  ressemble  de 
loin  à  deux  grands  berceaux  d'osier  qui  se  balancent  sur  le 
fleuve ,  et  présente  un  spectacle  enchanteur.  Le  passage  des 
voitures  r*.'y  occasione  qu'un  balancement  très-léger,  à  peine 
sensible  pour  les  piétons.  On  assure  qu'il  n'a  coûté  que  a5o,ooo  fr., 
et  qu'il  produit  un  revenu  annuel  d'environ  3o,ooo  fr.  Si  le  fait 
est  exact,  on  peut  le  regarder  comme  un  argument  décisif  en 
faveur  des  ponts  suspendus. 

A  trois  lieues  au  sud  de  Serrières ,  les  frères  Séguin  ont  élevé 
un  troisième  pont  sur  le  Rhône  ,  à  Andance.  Moins  élégant  que 
celui  de  Serrières,  mais  tout  aussi  solide,  ce  pont  n'offre  pas 
moins  d'avantages  aux  populations  riveraines  et  de  sécurité  aux 
voyageurs.  Le  quatrième,  ouvert  le  premier  au  public,  réunit 
les  deux  petites  villes  de  Tournon  et  de  Tain.  Sa  construction 
est  plus  lourde  que  celle  de  tous  les  autres  ,  et  les  auteurs  ont 
eu  la  mauvaise  idée,  selon  nous,  de  le  faire  peindre  en  blanc  , 
ce  qui  en  rend  l'effet  tout-à-fait  désagréable  à  la  vue.  Au  reste, 
toutes  ces  entreprises  prospèrent ,  et  les  rives  du  Rhône  ont  ac- 
quis ,  si  j'ose  dire  ,  une  valeur  nouvelle  depuis  que  l'industrie 
les  a  réunies  par  des  voies  sûres  et  praticables.  Tain  n'offre 
rien  de  remarquable,  excepté  le  coteau  de  l'Ermitage  ,  lequel, 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3ig 

du  reste,  est  d'une  étendue  très-bornée,  et  donne  son  nom  à 
une  foule  de  vins  qui  n'ont  aucune  communauté  d'origine  avec 
le  sien.  La  route  de  Tain  à  Valence  ne  présente  qu'un  point 
intéressant  au  pont  de  l'Isère,  qui  avait  été  rompu  en  i8i5  , 
pendant  l'invasion  austro-piémontaise,  et  qui  a  été  reconstruit 
depuis  d'une  manière  somptueuse. 

De  Valence  jusqu'à  Orange  nous  avons  trouvé  la  plaine 
inondée  par  un  orage  _qui  avait  duré  près  d'un  jour  eL  versé 
des  torrens  de  pluie  dans  tout  le  département  de  la  Drôme.  Les 
vignes  étaient  noyées  jusqu'au  niveau  des  rejetons  les  plus 
élevés  ;  les  jardins  ,  les  prairies  ,  les  lieux  bas  et  humides 
étaient  entièrement  submergés  ,  et  tonte  la  rive  gauche  du 
Rhône  ressemblait  à  un  grand  lac.  A  peine ,  en  approchant  d'O- 
range ,  les  deux  petits  bourgs  de  Montdragon  et  de  Mornas , 
situés  au  pied  de  deux  rochers  extrêmement  pittoresques,  ont 
interrompu  la  monotonie  de  notre  voyage.  J'e  ne  dirai  rien  de 
l'arc  de  triomphe  d'Orange  que  l'on  restaurait  atois  avec  soin  , 
ni  des  antiquités  de  cette  ville  déjà  mille  fois  décrites;  mais 
plus  nous  avancions  vers  le  midi ,  plus  les  mendians  se  multi- 
pliaient, jusqu'à  ce  qu'aux  environs  d'Avignon,  ville  encore 
toute  papale,  la  foule  en  est  devenue  si  considérable ,  qu'on  au- 
rait cru  que  le  pape  v  était.  L'aspect  de  cette  ville  est  imposant. 
Une  longue  ceinture  de  vieilles  murailles  parfaitement  conser- 
vées et  surmontées  de  créneaux  en  dessine  l'enceinte  ,  entourée 
d'un  boulevart  extérieur  planté  d'arbres  superbes.  Presqu'au 
centre  de  ses  murs,  l'ancien  palais  des  papes,  aujourd'hui 
transformé  en  caserne  ,  s'élève  sur  la  cime  d'un  rocher  e.v 
du  coté  du  Rhône,  et  présente  un  eoup-d'œil  majestueux.  La 
vue  s'étend  au  loin  sur  tout  le  cours  du  Ueuve  et  sur  la  plaine 
du  Comtal  .  tonte  resplendissante  de  la  verdure  dis  peupliers, 
des  saules  et  des  vergers  innombrables  qui  la  couvrent.  Le 
Mont  -  Veutoux  ,  avec  ses  cimes  rougeâtres  couronnées  de 
nuages,  paraît  à  l'horizon  comme  une  immense  '  arrière  d< 
rière  laquelle  <m  enti  evoil  !<  ->  Alpes.  Le  fauboiu  g  <Àc  Villeneuve, 
Surmonté  de  ses  vieillis  tours,  occupe  la  rive  droite  du  Rhône, 
où  commence  le  département  du  Gard. 


3ao  VOYAGE 

Depuis  que  les  fureurs  de  181 5  ont  fait  place  à  des  sentimens 
plus  humains  et  à  des  travaux  honorables  ,  la  ville  d'Avignon 
s'est  enrichie  des  progrès  de  son  industrie.  Des  établisseraens 
nouveaux  s'y  sont  multipliés  ,  et  il  règne  dans  toutes  les 
classes  beaucoup  plus  d'aisance  qu'à  l'époque  fatale  dont  je 
viens  de  parler.  Qui  sait  même  si  la  misère  et  le  désœuvrement 
de  la  populace  n'ont  pas  été  les  principales  causes  de  tous  les 
crimes  dont  cette  grande  ville  a  dû  rougir  !  Pour  moi ,  je  n'ai 
pas  vu  sans  frissonner  la  place  qu'occupait  l'effroyable  glacière, 
ni  cette  arche  du  pont  d'où  les  cannibales  du  pays  précipitèrent 
dans  le  Rhône  les  restes  mutilés  du  maréchal  Brune.  La  pièce 
que  nous  occupions  à  l'hôtel  du  Palais-Royal  était  voisine  de 
celle  où  fut  assassiné  ce  malheureux  guerrier,  et  l'on  voit  en- 
core ,  sur  le  papier  bleu  de  ciel  qui  en  couvre  la  muraille ,  la 
trace  profonde  de  la  balle  qui  lui  traversa  le  cou.  Une  odieuse 
inscription  (1),  gravée  sur  le  parapet  du  pont  du  Rhône,  n'a 
disparu  que  depuis  peu  d'années.  Au  théâtre,  où,  pendant 
notre  séjour,  plusieurs  lutteurs  entièrement  nus  combattaient 
sur  la  scène  ,  des  vociférations  bruyantes  et  de  grossières  apos- 
trophes en  patois  s'élevaient  du  parterre  en  faveur  des  diffé- 
rons athlètes,  et  produisaient  sur  nous  une  impression  de  dé- 
goût dont  les  théâtres  de  nos  boulevarts  ne  sauraient  donner 
qu'une  imparfaite  idée.  L'amélioration  des  classes  moyennes 
présente  d'ailleurs  un  contraste  remarquable  avec  la  rudesse 
des  mœurs  populaires  ,  et  j'ose  assurer  que  si  dans  les  derniers 
rangs  de  la  multitude  on  retrouve  encore  la  férocité  des  tems 
déplorables  de  réaction ,  nul  ne  se  rencontrerait  parmi  les 
rangs  plus  élevés,  qui  voulût  exploiter  d'aussi  tristes  pen- 
chans.  La  fusion  des  opinions  s'opère  insensiblement,  et  il  ne 
reste  plus  de  trace  de  préjugés  que  chez  un  petit  nombre  de 
vieillards  élevés  dans  les  principes  de  l'ancien  régime.  La 
plupart  de  ces  hommes  occupent,  par  malheur,  les  fonctions 
influentes  dans  les  administrations  départementale  et  munici- 


(j)   C  ist  ici  /c  tombeau  de  Brune. .. 


DANS  LE   MIDI  DE  LA  FRANCE.  3*i 

pale ,  et  dans  les  conseils  généraux ,  de  sorte  que  la  généra- 
tion actuelle  est  gouvernée  au  rebours  des  idées  nouvelles; 
mais  le  tems  marche  avec  elle,  et  chaque  jour  voit  disparaître 
les  obstacles  qui  s'opposent  au  développement  des  libertés 
constitutionnelles.  Aux  hôtels  à  vieilles  armoiries  succèdent 
les  habitations  élégantes  des  négocians  enrichis  par  le  com- 
merce des  soieries  ou  des  garances,  et  l'influence  politique 
semble  passer  très-rapidement  des  anciennes  maisons  aristo- 
cratiques aux  fortunes  créées  par  l'industrie  moderne. 

La  fontaine  de  Vaucluse  elle-même  a  subi  l'influence  du 
tems.  Une  charmante  papeterie  a  remplacé  sur  ses  rives  le 
château  ruiné  des  seigneurs  du  lieu;  et,  quoique  le  village  il- 
lustré par  Pétrarque  soit  encore  une  bourgade  misérable,  du 
inoins  on  y  arrive  par  une  route  praticable  aux  voitures,  et 
on  y  trouve  une  bonne  hôtellerie.  La  Sorgue  ,  jadis  si  poétique, 
est  devenue  industrielle ,  sans  rien  perdre  du  charme  de  ses 
eaux,  qui  n'arrivent  au  fleuve  qu'après  avoir  animé  un  grand 
nombre  d'usines  et  fertilisé  cinq  à  six  lieues  de  pays.  Elle  sort 
paisiblement  du  fond  d'un  immense  cratère,  ouvert  oblique- 
ment et  couronné  d'un  dôme  de  quatre  cents  pieds  de  hau- 
teur. Aucun  arbre,  si  ce  n'est  un  figuier  suspendu  au-dessus 
de  l'abyme,  n'embellit  cette  source  singulière,  sujette  à  des 
crues  d'eau  limpide  qui  s'élèvent  jusqu'à  60  pieds  au-dessus 
de  l'étiage.  Sa  forme  intérieure  est  celle  d'un  vaste  entonnoir 
bordé  de  cailloux,  que  les  eaux  pluviales,  en  descendant  des 
rochers  supérieurs,  y  versent  depuis  plus  de  mille  ans,  sans  que 
le  fond  en  ait  jamais  paru  exhaussé.  En  sortant  de  cette  grotte, 
la  fontaine  de  Vaucluse  présente  un  volume  d'eau  assez  consi- 
dérable pour  porter  bateau  ;  elle  coule  sur  un  lit  de  plantes 
aquatiques  d'un  vert  couleur  d'émeraude  magnifique,  et  se  ré- 
pand dans  la  campagne  avec  une  étonnante  rapidité.  C'est  sur 
ces  bords  que,  pendant  plus  de  vingt  ans,  Pétrarque  passa  ses 
jours,  comme  il  le  dit  lui- même,  à  révéra  l'âme  et  au  corps  de 
cette  belle  Laure,  qui  donnait  pendant  ce  tems-là  onzeenfans 
à  un    mari  fort  indifférent  pour  elle,   car  il  se  remaria  sept 


322  VOYAGE 

mois  et  demi  après  sa  mort.  L'histoire  dit  que  Laure  se  mon- 
tra sévère  jusqu'au  dernier  soupir  envers  l'homme  de  génie  qui 
l'a  immortalisée,  et  lui-même  semble  confirmer  le  témoignage 
de  l'histoire  dans  un  passage  assez  curieux  de  ses  écrits  (1). 

La  route  d'Avignon  à  Aix  est  agréablement  bordée  de 
saules  et  de  peupliers.  Les  champs  sont  parfaitement  culiivés  ; 
les  plantations  de  mûriers  sont  nombreuses  jusqu'aux  bords  de 
la  Durance  qu'dn  passe  sur  un  pont  d'une  grande  longueur, 
construit  par  Bonaparte.  Nous  traversons  Noves  ,  si  chère  à 
Pétrarque  pour  avoir  donné  le  jour  à  Laure;  Lambesc  ,  riche 
de  son  terroir;  et  bientôt  nous  découvrons  du  haut  d'une  émi- 
nence  le  vaste  plateau  occupé  par  la  ville  d'Aix  et  ses  forets 
d'oliviers,  que  le  terrible  hiver  de  1820  faillit  détruire  sans 
ressources.  Depuis  lors,  ces  arbres  ont  été  coupés  jusqu'à  la 
racine,  et  ceux  qu'on  voit  aujourd'hui  ne  sont  que  les  rejetons 
des  anciens.  La  ville  d'Aix  est  une  cité  de  plaisirs  et  de  goûts  lit- 
téraires; la  jeunesse  v  est  plus  studieuse  que  dans  les  autres  villes 
de  Provence;  les  bibliothèques  y  sont  plus  riches  et  plus  fré- 
quentées :  elle  est  l'Athènes  du  midi.  Les  magistrats  de  son  an- 
cien parlement  se  délassaient  t'ans  le  sein  des  muses  des  fatigues 
de  leur  honorable  profession;  plusieurs  d'entre  eux,  parmi 
lesquels  l'illustre  Peyresc  brille  au  premier  rang,  se  sont  dis- 
tingués par  leur  savoir  t:  leur  érudition.  Ils  soignaient  avec 
une  extrême  sollicitude  l'éducation  de  leurs  enfans.  Le  barreau 
suivait  ce  noble  exemple ,  et  l'instruction  se  répandait  dans 
toutes  les  classes.  Des  collections  rares,  des  bibliothèques  choi- 
sies se  transmettaient  dans  les  familles,  comme  les  richesses  les 
plus  précieuses.  Aussi  celte  ville  a-t-clle  donné  naissance  à 
une  foule  de  savans  et  d'artistes  remarquables.  Tournvforl  , 
Monclar,  les  Vanloo  ,  et  de  nos  jours,  les  deux  jeunes  et  esli- 


(1)  <•  Puisqu'elle  est  morte  ,  dit-il,  le  lien  Le  plus  fort  est  rompu. 
Je  n'ai  plus  qu'à  sortir  d'une  vie  fugitive  où  tant  dv.  vaines  espérance  s 
m'ont  agité  pendant  le  teins  que  j'ai  passé  sur  la  terre.  » 


DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE.  3a3 

niables  historiens  de  la  révolution  française,  MM.  Thiers  et 
Mignet ,  sont  nés  à  Aix. 

Une  chaîne  de  montagnes  arides  sépare  le  territoire  d'Aix  de 
celui  de  Marseille,  et  la  route  qui  unit  ces  deux  villes  est  sans 
cesse  obscurcie  par  des  nuages  de  poussière.  La  verdure  du 
nord  a  fait  plaee  aux  oliviers  ,  aux  figuiers,  aux  câpriers,  aux 
vignes  à  feuilles  rougeâires  qui  rampent  sur  la  terre  sans  l'em- 
bellir. Des  milliers  de  maisons  de  campagne  sont  éparses  çà  et 
là,  sans  aucune  de  ces  allées  épaisses  et  sombres  de  nos  châ- 
teaux de  Normandie  ou  de  Touraine  ;  et  l'on  dirait,  à  voir  leur 
nudité,  que,  dans  ce  pays  ardent,  c'est  de  soleil  et  non  pas 
d'ombre  que  les  habitations  ont  besoin.  Toutefois,  aux  en- 
virons de  Marseille,  la  vue  de  la  mer,  souveraine  décoration 
de  tous  les  paysages  ,  semble  rendre  la  vie  au  voyageur  altéré 
par  les  rayons  brûlans  que  lui  renvoient  les  rochers  de  la  Pro- 
vence. Une  première  ville  ,  composée  de  cinq  à  six  mille  bastides, 
annonce  la  grande  cité  des  Phocéens,  qui  se  déploie  majestueu- 
sement au  fond  de  la  baie.  Des  fabriques  d'acides  et  d'alcalis, 
cachées  dans  les  anfractuosités  des  collines,  mais  trahies  par  les 
colonnes  de  vapeurs  noires  qui  se  balancent  au-dessus  de  leurs 
cheminées  en  obélisques  ,  représentent  à  leur  tour  la  ville  ma- 
nufacturière ,  tandis  que  les  pavillons  qui  (lottent  dans  le  port 
caractérisent  d'une  manière  plus  pittoresque  encore  la  métro- 
pole du  commerce  de  l'Orient.  Dans  l'intérieur,  la  scène  ,  plus 
bornée,  n'est  pas  moins  remarquable.  Des  milliers  d'hommes 
de  toutes  les  nations  circulent  dans  tous  les  sens  ,  se  heurtent 
dans  toutes  les  directions  ;  sur  les  quais  ,  des  matelots  français  , 
anglais,  américains,  italiens,  africains,  la  tète  couverte  de 
leurs  chapeaux  goudronnés,  vont  et  viennent,  sans  grâce  cl 
sans  vivacité,  avec  cet  air  d'insouciance  qui  leur  est  propre. 
Dans  le  port,  qui  s'avance  comme  un  grand  canal  jusqu'au 
centre  de  la  ville,  des  flottilles  de  chaloupes  se  glissaient  le 
long  du  balcon  redoutable  de  l'intendance  sanitaire  ,  tantôt 
jetant  leurs  lettres  dans  un  baquet  de  vinaigre ,  tantôt  parle- 
mentant avec  les  gardes.  Ailleurs  enfin  on  achevait  une  frégate 
pour  le  pacha  d'Egypte,  à  côté  «les  transports  numérotés  poui 


3a4       VOYAGE  DANS  LE  MIDI  DE  LA  FRANCE, 
l'expédition     de    Morée.     Que    de  passions  ,    que    de    con- 
trastes, que  de   craintes  et  d'espérances  autour  de  ces  frêles 
navires  ! 

On  ne  saurait  disconvenir  que  les  troubles  du  Levant  ont 
porté  un  coup  fatal  au  commerce  de  Marseille ,  et  changé  en 
une  vaste  solitude  le  mouvement  jadis  si  animé  de  son  port. 
Mais  si  quelque  jour  la  civilisation  renaît  sous  nos  auspices 
dans  les  belles  contrées  que  nous  venons  d'affranchir,  qui  sait 
de  quels  importans  débouchés  l'industrie  et  le  commerce  mar- 
seillais pourront  être  dotés  !  qui  sait  si  les  habitans  de  cette 
ville  industrieuse  ne  renouvelleront  pas  les  merveilles  de  Tyr, 
quand  les  barbares,  chassés  du  littoral  de  la  Méditerranée , 
laisseront  à  découvert  l'Asie  mineure,  l'Egypte  et  cette  im- 
mense Numidie  qui  fut  un  tems  le  grenier  de  Rome  et  de  l'em- 
pire ! 


[I.  ANALYSES  D'OUVRAGES. 


SCIENCES  PHYSIQUES. 

Voyage  autour  du  monde,  exécuté  par  ordre  du  Roi , 
sur  la  corvette  de  S.  M.  la  Coquille  ,  pendant  les  an- 
nées 1822  ,  i8a3  ,  1824  et  1825  ,  par  L.  J.  Duperrey, 
capitaine  de  frégate,  commandant  de  l'expédition (  1). 

Pour  donner  une  idée  de  ce  magnifique  ouvrage,  le  plus 
soigné  et  le  plus  beau  que  nous  connaissions  en  ce  genre,  nous 
croyons  devoir  reproduire  ici  l'itinéraire  et  le  résumé  succinct 

(1)  Paris  ,  1828  ;  Arthus  Bertrand  ,  rue  Hautefeuille.  Cet  ouvrage 
aura  quatre  divisions  :  I.  Zoologie  ;  II.  Botanique  ;  III.  Histoire  du 
Voyage  ;  IV.  Hydrographie  et  Physique.  La  partie  Zoologique  (  a  vol. 
in-4°,  avec  un  atlas  de  r45  planches  environ,  coloriées  ),  rédigée  par 
MM.  Lesson  et  Garnot ,  aura  26  livraisons  ;  huit  livraisons  sont  en 
vente. La  partie  Botanique  (1  vpl.in-4°,  avec  un  atlas  de  n5planches 
environ  ,  dont  26  coloriées),  par  MM.  Dory  de  Saint- Vincent  et  Adolphe 
Brongniart,  rédigée  sur  les  matériaux  recueillis  par  M.  Durville ,  bo- 
taniste de  l'expédition  ,  suivra  immédiatement;  quatre  livraisons 
sont  en  vente.  UUistoire  du  Voyage  (  a  vol.  in-4",  avec  un  atlas  de 
60  planches  coloriées),  à  laquelle  on  a  joint  les  vocabulaires  des 
langues  des  sauvages,  sera  publiée  concurremment  avec  la  partie 
Zoologique  ;  deux  livraisons  sont  en  vente.  La  partie  Hydrographique  , 
Nautique  et  Physique  (1  vol.  in-4°,  avec  un  atlas  de  5o  planches,  for- 
mat colombier),  paraîtra  dans  le  courant  de  l'année  de  182g.  Chaque 
livraison  de  chacune  des  quatre  parties  coûtera  aux  souscripteurs  , 
soit  à  l'ouvrage  entier,  soit  aux  trois  prémices  parties,  12  fr.  ;  sur 
papier  vélin  satiné,  24  fr.  ;  sur  papier  vélin,  tiré  à  quinze  exem- 
plaires,doubles  figures,  noires  et  coloriées,  avantet  avec  la  lettre, 3o  fr. 

La  souscription  n  été  fermée  le  premier  janvier  i8?,j.  Les  per- 
5onnes  qui  n'ont  pas  souscrit  avant  cette  époque  payent  un  franc 
de  plus  par  chaque  livraison  déjà  publiée  au  moment  où  elles  sous- 
crivent. Le  psospectus  se  distrihue  chez  M.  Arthus  Bei  traud. 


3i6  SCIENCES  PHYSIQUES, 

des  opérations  de  ce  voyage,  qui,  selon  l'Académie  des  sciences, 
mérite  d'occuper  le  l'ang  le  plus  distingué  parmi  les  plus  bril- 
lantes expéditions  scientifiques  exécutées  soit  par  la  marine 
française ,  soit  par  la  marine  des  autres  nations. 

La  corvette  la  Coquille ,  armée  au  port  de  Toulon,  au  com- 
mencement de  1822,  pour  une  expédition  de  découvertes, 
avait  principalement  pour  but  le  perfectionnement  de  la  géo- 
graphie et  des  sciences  naturelles.  Le  commandement  de  la 
Coquille  fut  confié  au  capitaine  de  frégate  Duperrey,  qui, 
dans  le  partage  des  travaux  projetés,  se  réserva  la  direction 
de  toutes  les  observations  astronomiques,  physiques  et  géo- 
graphiques, tandis  que  son  collègue  M.  Durville,  second  de 
l'expédition,  marin  non  moins  distingué  et  naturaliste  habile, 
se  chargea  de  la  botanique  et  de  l'entomologie.  Le  reste  de 
l'histoire  naturelle  dut  être  traité  par  MM.  Garxot  et  Lessotv. 
La  Coquille  appareilla  le  11  août;  après  dix-sept  jours  de  tra- 
versée, elle  relâcha  à  Ténériffe,  et  prit  ensuite  connaissance 
de  la  partie  nord  de  l'île  Saint-Antoine  et  des  îlots  de  Mar- 
tin-Was  et  de  la  Trinité,  dont  on  vérifia  la  position.  La  Coquille 
se  dirigea  alors  sur  les  Malouines;  mais  l'intérêt  que  présentait 
la  relâche  sur  un  point  de  la  côte  du  Brésil  détermina  M.  Du- 
perrev  à  la  conduire  au  mouillage  de  Sainte-Catherine,  où 
elle  séjourna  du  16  au  3o  octobre. 

Ce  point  est  le  premier  de  la  campagne  sur  lequel  les  natu- 
ralistes et  les  physiciens  de  l'expédition  purent  se  livrer  aux 
différentes  recherches  qui  leur  avaient  été  indiquées  par 
l'Académie  des  sciences.  Le  18  novembre,  la  Coquille  atteignit 
le  port  Louis,  situé  au  fond  de  la  baie  française  aux  îles 
Malouines.  Malgré  les  contrariétés  nautiques,  fréquentes  dans 
ces  parages,  on  parvint  à  réunir  un  grand  nombre  d'obser- 
vations, et  notamment  plusieurs  séries  du  pendule,  dont  les 
résultats  ont  déjà  fixé  l'attention  des  savans.  Les  îles  Malouines 
étaient  particulièrement  remarquables  alors,  sous  le  rapport 
de  l'histoire  naturelle,  car  leurs  productions  indigènes  étaient 
entièrement  neuves  pour  la  science.  Les  Voyageurs  antérieurs 
n'y  voyant  pas  de  grands  arbres,  de  fleurs  brillantes  ou  de 


SCIENCES  PHYSIQUES.  327 

gros  animaux,  les  avaient  supposées  stériles.  Les  travaux  de 
M.  Gaudichaud ,  habile  naturaliste  de  l'expédition  Freycinet, 
n'étaient  point  encore  publiés;  on  pouvait  conséquemment 
regarder  comme  inconnu  tout  ce  qu'on  récoltait  sur  les 
Malouines.  Les  travaux  réunis  de  la  Coquille  et  de  l'Uranie 
donnent  sur  cette  partie  du  globe  les  lumières  les  plus  satis- 
faisantes; et,  grâce  aux  recherches  des  savans  montés  sur  les 
deux  navires,  son  histoire  naturelle  est  enfin  assez  connue 
pour  pouvoir  fournir  un  point  de  comparaison  en  géographie 
physique  :  chose  très-essentielle,  depuis  surtout  que  M.  Bory 
de  Saint-Vincent  a  démontré  combien  la  connaissance  des 
productions  des  îles,  et  leur  comparaison  avec  celles  des  som- 
mets de  nos  plus  hautes  montagnes,  qui  sont  aussi  des  îles 
projetées  vers  la  surface  de  l'atmosphère,  sont  plus  impor- 
tantesque  la  comparaison  des  productions  continentales.  (Voyez 
F  Encyclopédie  pur  ordre  de  matières ,  planches  de  la  Géograjj/iic 
physique.  ) 

L'expédition  remit  sous  voile  le  18  décembre,  pour  doubler 
le  cap  Horn.  Elle  visita  ,  sur  la  côte  occidentale  d'Amérique,  le 
port  de  la  Conception  au  Chili,  qui  a  produit  tant  de  richesses 
hydrophytologiques  (en  plantes  marines);  celui  de  Callao 
an  Pérou,  et  enfin  la  côte  pierreuse  de  Payta,  dont  la  position 
intermédiaire  aux  équateurs  terrestre  et  magnétique  était 
très-favorable  à  l'étude  fies  mouvemens  diurnes  de  l'aiguille 
aimantée.  Le  récit  des  divers  événemens  politiques  qui  agi- 
taient l'Amérique,  à  l'époque  du  passage  de  l'expédition ,  sera 
intéressant  pour  les  lecteurs  européens;  on  pense  que  M.  Du- 
perrey  ne  l'omettra  point  dans  sa  relation;  il  n'aura  plus  à 
craindre  de  déplaire  par  sa  franchise  au  ministère  ombrageux, 
et  si  stupidement  aveuglé  sur  le  Nouveau-Monde,  qui  l'avait 
expédié.  Le  10.  mars  ,  la  Coquille  abandonna  les  cotes  de 
l'Amérique,  et  traversa  le  vaste  espace  de  mer  qui  sépare  cette 
partie  du  monde  de  l'archipel  dangereux,  où  l'on  découvrit 
plusieurs  îles  qni  reçurent  les  noms  des  puissans  d'alors,  el 
ceux  de  quelques  marins  ou  sav.ins  estimables. 

En  .l'éloignant  des  récifs  niadrépnriqiics  qui  tonnent  cet  ai  - 


3î8  SCIENCES  PHYSIQUES, 

chipel,  nos  navigateurs  ont  promené  leurs  regards  sur  les  îles 
de  la  Société ,  dont  l'aspect  a  reproduit  dans  leur  âme  ces  douces 
émotions  qu'avaient  éprouvées  les  Bougainville  et  les  Forster. 
Ils  mouillèrent  successivement  à  Taïti  et  à  Borabora,  où  les 
missionnaires  et  les  naturels  semblaient  les  attendre  pour 
mettre  un  terme  aux  privations  qu'ils  venaient  d'éprouver 
dans  leur  dernière  traversée.  Ces  deux  relâches  présentent 
d'autant  plus  d'intérêt  qu'aujourd'hui  l'idolâtrie  n'existe  plus 
dans  les  îles  de  la  Société,  et  que  les  mœurs  européennes  com- 
mencent à  y  être  généralement  adoptées. 

Le  g  juin ,  on  se  dirigea  vers  l'ouest ,  en  prenant  successi- 
vement connaissance-  des  îles  Salvages  ,  Coa  ,  Santa-Cruz  , 
Bougainville  et  Bouka,  et  l'on  jeta  l'ancre  le  12  août  dans  le 
port  Praslin  de  la  Nouvelle-Irlande  ,  où  les  relations  amicales 
que  l'on  eut  avec  les  naturels  permettent  d'ajouter  encore 
quelques  traits  singuliers  à  l'histoire  de  l'homme.  L'expédition 
traversa  ensuite  le  canal  Saint-Georges,  communiqua  avec  les 
naturels  de  l'île  d'York  et  de  la  Nouvelle-Bretagne,  refit  la 
géographie  des  îles  anciennement  découvertes  par  Schouten  , 
au  nord-est  de  la  Nouvelle-Guinée,  et  mouilla  le  6  septembre, 
dans  le  havre  d'Offak  ,  sur  la  côte  nord-ouest  de  Waigiou, 
l'une  des  îles  desPapous.  Il  était  intéressant  pour  la  géographie 
de  constater  l'existence  d'une  baie  méridionale  qui  n'est  séparée 
d'Offak  que  par  un  isthme  très -étroit  ;  les  excursions  de 
MM.  Durville  et  Blosseville  ont  complètement  rempli  cet  objet, 
et  MM.  Bérard,  Lottin  et  de  Blois  ont  été  chargés  de  lier  ce 
travail  à  celui  que  M.  Duperrey  avait  déjà  eu  occasion  de  faire 
sur  cette  côte,  dans  la  campagne  de  V Urémie.  On  conçoit  que 
l'histoire  naturelle  dut  s'enrichir  dans  ces  contrées,  où  la  na- 
ture semble  étaler  avec  complaisance  ses  plus  brillantes  créa- 
tions, et  répandre  les  couleurs  les  plus  éclatantes  sur  les  êtres 
les  plus  faibles  et  les  moins  bien  organisés  en  apparence.  Le 
16,  la  Coquille  appareilla,  et  le  17,  elle  prolongea  la  partie 
nord  des  îles  comprises  entre  Ecn  et  Yang.  Continuant  sa  route, 
l'expédition  fit  une  courte  relâche  à  Cajéli,  et  se  rendit  à  Am- 
boine,  où  elle  reçut  de  la  part  du  gouverneur  des  Moluques 


SCIENCES  PHYSIQUES.  3  29 

l'accueil  le  plus  agréable  et  tous  les  secours  dont  elle  avait 
besoin. 

Elle  remit  à  la  voile  le  27  octobre,  se  dirigea  sur  Timor, 
en  passant  à  l'ouest  des  îles  TurtlesetLucépara  ;  le  4  novembre, 
la  position  de  l'île  du  Volcan  fut  déterminée;  le  1 1  ,  on  aperçut 
les  îles  Wetter,  Robi,  Dag  et  Gambing;  et  le  i5  ,  la  corvette 
donna  dans  le  détroit  d'Onebay,  en  prenant  un  grand  nombre 
de  relèvemens  sur  la  longue  chaîne  d'îles  qui  de  Pauter  et 
Onebay  se  dirige  vers  Jonce.  Les  vents  contraires  ne  permirent 
pas  de  longer  la  côte  occidentale  de  la  Nouvelle-Hollande, 
comme  M.  Duperrey  en  avait  eu  le  projet;  ce  ne  fut  que  le 
10  janvier  182^  qu'il  doubla  les  terres  de  Van  Diemen.  Pendant 
la  nuit  du  16  ,  on  aperçut  le  phare  du  port  Jackson,  et  le  17, 
la  corvette  fut  amarrée  dans  Sydney  -Core,  où  elle  renouvela 
ses  vivres  de  campagne  qui  étaient  presque  entièrement  con- 
sommés. Le  général  Brisbane  ,  gouverneur  de  la  Nouvelle- 
Galles  ,  accueillit  avec  empressement  les  officiers  de  l'expédi- 
tion, et  les  aida  puissamment  dans  toutes  leurs  recherches. 

L'expédition  quitta  Sydney  le  20  mars,  et  mouilla ,  à  la  Nou- 
velle-Zélande, dans  la  baie  de  Monowa,  au  fond  de  celle  des  îles. 
Indépendammentdesobservations  depbysique,  de  géographie  et 
des  recherches  d'histoire  naturelle  qui  furent  faites  ici,  les  rap- 
ports fréquens  que  l'on  eut  avec  les  indigènes  ont  fourni  à  l'expé- 
dition des  documens  curieux  sur  l'état  permanent  d'hostilité 
sur  les  mœurs  et  les  idées  religieuses  d'un  peuple  que  les  mis- 
sionnaires ne  sont  pas  encore  parvenus  à  soustraire  à  l'horrible 
usage  de  l'anthropophagie.  En  remontant  vers  la  ligne,  0:1 
communiqua  avec  les  naturels  de  Pvotoumak,  île  solitaire  et 
peuplée  par  une  race  douce  et  hospitalière.  On  fit  aussi  la  re- 
connaissance des  îles  Cocal  et  Saint  -  Augustin,  d'où  l'on 
entreprit  l'exploration  des  Mulgraves  et  des  Carolines.  Dans 
les  Mulgraves,  qui  fin  (Mit  parcourues  des  i5  au  29  mai,  la 
Coquille  D'à  cessé  de  prolonger  des  récifs,  parmi  lesquels 
M.  Duperrey  constate  la  position  de  K  ingsmill,  Hopper,  Wood 
Henderville,  Iloll,  Kno\,  Gilbert,  Mathews,  le  groupe  des 
Mulgraves  et  l'île  Henham  ,  dont  il  a  dressé  nue  carte  générale. 
t.  xi..  —  Novembre  1828.  x-j. 


33o  SCIENCES  PHYSIQUES. 

Dans  les  Carolines,  les  reconnaissances  ne  furent  pas  moins 
nombreuses;  nous  citerons  particulièrement  l'île  d'Oualan  ,  le 
groupe  des  îles  Mougoul ,  Ougay  et  le  Oura,  celui  de  Pélop  ; 
enfin  le  groupe  d'Hogolan  sur  lequel  on  n'avait  encore  cpie 
les  indications  données  au  P.  Cautora  par  quelques  naturels 
naufragés  en  173 1  sur  l'île  Guam.  On  reçut  fréquemment  à 
bord  les  divers  peuples  des  longues  chaînes  d'îles  semées  sur 
cette  portion  du  globe.  L'île  d'Oualan  fut  surtout  remarquée 
par  ses  aspects  et  par  l'urbanité  de  ses  habitans  ;  elle  vit  pour 
la  première  fois  un  bâtiment  européen  sur  ses  rivages.  Du  5  au 
i5  que  dura  la  relâche,  et  pendant  que  les  observations  d'as- 
Ironomie  et  de  physique  se  poursuivaient  avec  activité  ,  les  na- 
turalistes et  les  géographes  parcouraient  l'île  dans  tous  les  sens 
pour  en  examiner  jusqu'aux,  moindres  détails,  et  l'on  recueillit 
en  même  tems,  sur  les  insulaires  ,  tout  ce  qui  méritait  de  fixer 
l'attention  des  moralistes. 

La  Mousson  d'ouest  s'étant  prononcée  vers  l'extrémité  occi- 
dentale des  Carolines  ,  M.  Duperrey  vint  explorer  une  partie 
de  la  côte  nord  de  la  Nouvelle-Guinée.  Sa  relâche  au  havre  de 
Doney,  importante  sous  les  rapports  de  la  géographie  et  de 
l'histoire  naturelle,  eut  lieu  du  26  juillet  au  <)  août.  Après 
avoir  de  nouveau  traversé  les  Molnques,  et  fait  une  relâche  à 
Sourabaya  ,  il  s'achemina  vers  les  îles  de  France  et  de  Masca- 
rcigne  ou  Bourbon,  où  il  arriva  le  dernier  jour  du  mois.  Il  quitta 
ces  îles,  le  i3  novembre,  mouilla  successivement  à  Sainte-Hé- 
lène ,  à  l'Ascension ,  où  tous  les  genres  d'observations  furent 
renouvelés  ,  et  arriva  enfin  à  Marseille  ,  le  4  mars  1825. 

C'est  le  récit  de  cette  expédition,  qui  a  duré  près  de  trente- 
deux  mois,  et  pendant  laquelle  la  Coquille  a  parcouru  plus  de 
vingt-cinq  mille  lieues  ,  que  publie  M.  Arthus  Bertrand;  et  l'on 
doit  cette  justice  à  l'éditeur,  qu'il  ne  néglige  ni  soins  ni  dé- 
penses pour  que  l'exécution  du  travail  réponde  à  l'importance 
du  sujet.  On  peut  en  juger  par  les  livraisons  qui  ont  déjà  vu 
le  jour.  L'une  d'elles  fait  partie  de  la  relation  historique;  huit 
de  la  partie  /oologiquc  ,  quatre  de  celle  de  la  botanique. 

L'historique  cl  1 1  voyage  présente   d'autant  plus  d'intérêt  que 


SCIENCES  PHYSIQUES.  33 1 

nos  navigateurs  ont  successivement  visité  et  pu  comparer,  non 
d'après  des  collections  rapportées  par  d'autres ,  mais  sur  les 
lieux  mêmes,  les  deux  côtes  opposées  de  l'Amérique  méridio- 
nale. Plus  loin ,  ils  ont  pu  comparer  encore  la  Nouvelle-Zélande 
à  la  Nouvelle-Hollande,  et  l'Océanie  à  la  Polynésie.  Cette  di- 
vision du  voyage  que  s'est  réservée  M.  Duperrey,  chef  de  l'ex- 
pédition, sera  accompagnée  de  nombreux  vocabulaires  faits 
pour  exciter  le  plus  haut  degré  de  curiosité  chez  les  personnes 
qui  cherchent  dans  les  racines  des  langues  les  traces  de  la 
filiation  des  peuples.  Cette  partie  de  la  relation  aura  deux 
volumes  et  60  planches  coloriées,  avec  des  portraits  d'hommes, 
d'espèces  ou  de  races  diverses.  Ce  qui  en  a  déjà  paru  ne  contient 
encore  que  le  rapport  flatteur  fait  à  l'Académie  par  l'élite  de 
ses  membres  sur  les  avantages  considérables  qu'ont  retirés  toutes 
les  branches  des  sciences  physiques  du  voyage  dont  nous  nous 
occupons.  On  y  voit  :  i°  le  titre  de  l'atlas,  qui  peut  être  con- 
sidéré comme  un  modèle  en  ce  genre  ,  et  qui  fait  honneur  à  la 
plume  de  M.  Ei  mêler  qui  l'a  composé,  et  au  burin  de  M.  Abel 
Malo  qui  l'a  gravé  ;  2"  deux  planches  représentant  des  usten- 
siles à  l'usage  des  habitans  des  îles  de  la  Société  ;  3°  un  paysage 
de  Taïti ,  remarquable  par  un  beau  rocher  basaltique  formé 
de  prismes  nombreux  ;  4°  une  autre  vue  marine  de  la  même  île  ; 
5°  enfin  des  habitans  bistrés  et  tatoués  d'Iros ,  Pénélope  et 
Coucéra. 

Les  huit  livraisons  de  zoologie  donnent  une  idée  plus  com- 
plète de  la  manière  dont  sera  composée  cette  importante 
section  ,  dont  la  rédaction  est  confiée  à  l'un  des  naturalistes  du 
voyage,  M.  Lesson,  qui,  depuis  peu,  s'est  placé  au  nombre  de 
nos  plus  actifs  et  habiles  naturalistes  par  une  multitude  d\\ 
cellens  travaux.  M.  Bory  de  Saint-Vincent  s'empressa  de  l'ap- 
peler à  la  collaboration  du  dictionnaire  classique  d'histoire 
naturelle,  qui  deviendra  un  ouvrage  monumental;  dans  la 
collection  des  Résumée  <>n  lui  doit,  outre  un  fort  boa  traité  de 
mammologie,  une  ornithologie  qui  peut  être  considérée  comme 
le  meilleur  abrégé  de  ce  genre.  Enfin,  le  libraire  Baudouin  publie 
une  continuation  de  Bu  ffon  faite  par  le  même  M.  Lesson,  dela- 


332  SCIENCES  PHYSIQUES- 

quelle  les  deux  volumes  qui  ont  paru  sur  les  cétacés  donnent  la 
plus  haute  opinion.  Dans  sa  part  de  collaboration  au  voyage  de 
la  Coquille,  ce  jeune  savant  s'occupe  d'abord  de  considérations 
générales  sur  les  îles  du  grand  océan  et  sur  les  variétés  humaines 
qui  les  habitent.  Sans  adopter  toutes  les  idées  de  l'auteur,  nous  en 
recommandons  la  lecture  aux  bons  esprits. Viennent  ensuite  des 
considérations  générales  sur  les  mammifères,  chapitre  non  moins 
intéressant  que  celui  où  il  est  traité  de  l'homme  ,  et  d'ailleurs 
fort  bien  écrit.  Les  espèces  décrites  a  la  suite  de  ces  considé- 
rations sont  le  vespertilion  de  Buénos-Ayres  ,  l'outarie  mo- 
losse ,  le  couscous  tacheté,  le  couscous  à  grosse  queue,  le 
couscous  blanc,  le  kangourou  ou  alabot,  le  rat  taupe  hotten- 
tol ,  le  lapin  de  Magellan  ,  le  cochon  des  papous.  Les  figures 
de  la  plupart  de  ces  animaux  ont  déjà  paru ,  ainsi  qu'une 
planche  de  crânes  et  de  marsouins  qui  n'étaient  pas  encore 
connus.  Le  chapitre  cinquième  du  contingent  de  M.  Lesson 
est  rempli  d'observations  générales ,  aussi  neuves  qu'intéres- 
santes sur  l'histoire  naturelle  des  diverses  contrées  visitées 
par  la  Coquille ,  et  plus  particulièrement  sur  l'ornithologie  de 
chacune  d'elles.  Trente-deux  planches,  représentant  quarante- 
une  espèces  d'oiseaux ,  accompagnent  le  texte  :  elles  font  le 
plus  grand  honneur  au  pinceau  de  M.  Prêtre;  ou  y  distingue 
surtout  le  cormoran  de  Gaimard,  le  héron  phaëton  ,  la  tour- 
terelle bleu-verdin  mâle  et  femelle,  plusieurs  colombes,  un 
perroquet  de  Desmarest,  le  caocal  atralbiu  ,  l'cpimaque  royal 
et  le  martinet  à  moustaches.  Parmi  les  planches  où  sont  si  bien 
figurés  ces  beaux  oiseaux,  on  doit  remarquer  la  17e,  sur  la- 
quelle sont  trois  états  de  la  moucherolle  poncare ,  tellement 
difiérens  les  uns  des  autres,  que,  sans  le  témoignage  de  M.  Les- 
son ,  il  serait  difficile  de  n'y  pas  voir  trois  espèces  distinctes. 
L'un  est  d'un  bleu  foncé  tirant  au  noir  dans  toutes  les  parties, 
c'est  le  mâle  adulte  :  l'autre  tout  blanc  avec  la  tète  seule  noire  , 
c'est  le  mâle  vieux;  le  troisième  est  d'un  beau  jaune  ardent 
avec  le  croupion  ardoisé,  c'est  la  femelle.  On  voit  par  là  com- 
bien il  est  difficile  de  faire  de  l'ornithologie  avec  les  peaux 
d'oiseaux  les  mieux  empaillées,  et  l'on  peut  juger  combien  cette 


SCIENCES  PHYSIQUES.  333 

partie  de  la  zoologie  est  encore  mal  connue ,  ceux  qui  l'ont 
traitée  s'étant  hâtés  de  décrire  comme  appartenant  à  des  espèces 
distinctes,  sous  les  noms  les  plus  bizarres,  de  simples  variétés 
d'âges  et  de  sexes. 

La  partie  botanique  ne  sera  pas  moins  bien  traitée  sous 
tous  les  rapports ,  si  l'on  en  croit  la  réputation  des  savans 
qui  s'en  sont  chargés,  et  si  l'on  en  juge  parles  quatre  superbes 
livraisons  que  nous  avons  sous  les  yeux. 

A  peine  de  retour  dans  sa  patrie  ,  récompensé  par  un 
avancement  mérité  des  nombreux  services  qu'il  venait  de  rendre 
à  la  marine  et  aux  sciences,  M.  Durville  sollicita  l'honneur  de 
commander  une  nouvelle  expédition  de  découvertes.  Son  offre 
fut  acceptée;  et  deux  mois  environ  après  son  retour,  M.  Dur- 
ville  était  déjà  en  mer,  vers  la  Nouvelle-Guinée.  Lié  avec  le 
colonel  Bon?  de  Saint-Vincent,  il  lui  proposa  de  se  charger  à 
sa  place  d'une  part  de  rédaction  dans  le  voyage  de  la  Coquille. 
C'était  associer  à  l'une  des  plus  belles  entreprises  scientifiques 
de  notre  époque  un  savant  qui  avait  fait  ses  preuves  sous  le 
consulat,  dans  une  autre  expédition  de  découvertes;  expédition 
aussi  célèbre  par  les  grandes  lumières  qui  en  rejaillirent  sur 
les  sciences  physiques  et  sur  les  savans  qui  en  firent  partie, 
que  par  l'impéritic  du  chef  auquel  on  en  avait  trop  légèrement 
confié  la  direction.  M.  Bory  de  Saint-Vincent  accepta  avec 
autant  d'ardeur  que  de  désintéressement  cette  occasion  de 
montrer  son  zèle  pour  la  gloire  d'une  entreprise  qui  honore 
la  France.  Mais,  accablé  d'occupations,  il  engagea  M.  Dur- 
ville  à  partager  ce  travail  entre  lui  et  le  jeune  M.  Adolphe 
Broncniart,  si  avantageusement  connu  dans  le  monde  savant 
par  plusieurs  excellens  ouvrages.  M.  Bory  se  réserva  les  parties 
de  la  botanique  connues  sous  les  noms  d'agamie  et  cryptogamie , 
c'est-à-dire  l'histoire  des  végétaux  privés  de  sexes,  ou  chez 
lesquels  les  sexes  ne  sont  point  distincts. Non-seule  nient  il  les  a 
décrits  ,  mais,  quittant  la  plume  pour  le  pinceau,  il  lésa  figurés 
Jui-nièiue  avec  une  rare  perfection.  On  savait  au  dépôt  de  1  a 
guerre  dont  il  avait  fait  partie,  que  le  colonel  excellait  à  dessiner 
la  topographie.  Sa  célèbre  carte  (le  Bourbonayant  dès  l'an  i 


334  SCIENCES  PHYSIQUES. 

établi  sa  réputation  en  ce  genre,  les  généraux  en  chef  sous  les- 
quels il  fit  si  honorablement  la  guerre,  l'employèrent  souvent 
dans  les  reconnaissances  où  l'on  voulait  avoir  un  figuré  parfait  „ 
du  terrain  en  quelques  instans;  mais  il  y  a  loin  d'un  dessin  à  la 
plume  à  de  véritables  tableaux  faits  pour  rivaliser  par  la  beauté 
du  coloris  avec  la  nature  même.  M.  Bory  de  Saint- Vincent, 
que  son  texte  place  en  première  ligne  parmi  les  naturalistes,  a 
voulu  se  placer  à  côté  des  maîtres  en  peinture  par  ses  planches. 
Nous  ne  pouvons  donner  une  idée  plus  exacte  du  mérite  de  son 
travail  qu'en  transcrivant  ici  un  extrait  du  rapport  fait  à  l'Aca- 
démie des  sciences  par  M.  de  Mirbel,  que  cet  illustre  corps 
avait  chargé  de  l'examiner.  On  y  verra  combien  M.  Bory  a  su 
rattacher  à  un  sujet  peu  important  au  premier  coup  -d'oeil 
des  considérations  du  plus  haut  intérêt.  N. 

Rapport  sur  la  partie  botanique  du  Voyage  autour  du  monde, 
afeMM.  Duperrey  et  Dcrviixe. 

Notre  savant  confrère,  M.  Bory  de  Saint- Vincent,  a  pré- 
senté dernièrement  à  l'Académie  les  premières  livraisons  des 
plantes  agames  et  cryptogames  recueillies  par  MM.  Durville  et 
Lesson,  dans  le  Voyage  autour  du  monde ,  exécuté  sous  les 
ordres  de  M.  le  capitaine  Duperrey,  et  il  a  désiré  qu'il  en  fût 
fait  un  rapport.  Cette  tâche  m'a  été  confiée.  Le  titre  de  l'ou- 
vrage indique  son  objet  spécial;  et  comme  M.  Bory,  dont  la 
sagacité  est  connue,  a  fait  une  étude  approfondie  des  espèces 
qui  composent  les  tribus  inférieures  du  règne  végétal,  j'aurais 
pu  affirmer  d'avance  que  ses  nouvelles  recherches  seraient 
accueillies  favorablement  par  les  botanistes,  et  je  ne  me  serais 
pas  trompé.  Les  botanistes  recevront  toujours  avec  reconnais- 
sance une  suite  d'excellentes  descriptions,  éclairées  par  une 
judicieuse  critique,  et  accompagnées  de  figures  d'une  exécution 
parfaite.  Mais  ce  n'est  pas  à  cela  que  se  borne  le  travail  de 
M.  Bory.  Quelques  centaines  d'agames  et  de  cryptogames , 
rapportées  de  différens  points  du  globe,  lui  ont  fourni  l'occa- 
sion, ou,  si  l'on  veut,  le  prétexte  d'exposer  ses  idées  sur  la 
géographie  physique,   sur   l'origine  des  êtres  organisés,  sur 


SCIENCES  PHYSIQUES.  335 

leur  distribution  à  la  surface  du  globe,  sur  leur  classification 
scientifique  en  raison  de  la  simplicité  ou  de  la  complication  de 
leur  structure.  Il  y  avait  là-dedans  de  quoi  composer  des  vo- 
lumes; M.  Bory  a  trouvé  moyen  de  resserrer  la  matière  dans 
un  discours  de  soixante  pages  auquel  il  a  donné  le  titre  ^In- 
troduction. 

Il  prend  pour  point  de  départ  une  opinion  consacrée  par  les 
plus  anciennes  traditions  ;  il  admet  comme  fait  incontestable 
qu'avant  l'apparition  des  êtres  organisés,  le  globe  était  tota- 
lement enveloppé  d'une  épaisse  couche  d'eau,  que  c'est  au 
sein  de  cette  mer  sans  rivage  que  se  développèrent  les  germes 
des  premières  créatures  vivantes;  que  c'est  là,  pour  me  servir 
de  ses  propres  expressions,  que  la  vie  et  la  végétation  ont  dû 
\e  préparer  avant  de  paraître  à  la  surface  des  fies  et  des  con- 
tinens.  Les  causes  qui  ont  amené  la  disparition  d'une  partie 
considérable  de  la  masse  des  eaux,  causes  que  M.  Borv  ne 
nons  fait  pas  connaître,  n'ont  point  cessé  d'agir  et  ne  tendent 
à  rien  moins  qu'à  mettre  à  sec  le  fond  des  bassins  des  mers. 
D'où  l'on  peut  conclure,  quoique  Fauteur  n'en  dise  rien,  que 
les  créatures  vivantes,  végétales  ou  animales,  dont  les  types  les 
plus  simples  se  sont  formés  dans  les  eaux,  périront  toutes  pat 
l'excès  de  la  sécheresse.  Que  cette  hypothèse,  présentée  d'une 
manière  si  absolue,  soit  fondée  ou  non,  ce  n'est  assurément 
pas  ce  que  je  déciderai  ;  je  me  contenterai  de  remarquer  que 
\\.  Bory  a  réuni  avec  art  une  foule  de  faits  qui  lui  ont  paru 
devoir  la  fortifier. 

«  Le  globe,  dit-il,  offre  sur  une  partie  de  sa  surface  de  vastes 
déserts  de  sable  mêlés  de  sel  et  de  débris  d'animaux  marins. 
Ces  déserts  arides  et  presque  stériles  ont  été  autrefois  des 
mers  ultérieures  qui  se  sont  desséchées  insensiblement.  La 
Caspienne,  la  mer  Morte,  le  lac  Baïcal,  etc.,  se  dessécheront 
aussi.  Alms,  les  lits  de  ces  vastes  amas  d'eau  salée  seront  des 
déserts  de  sable.  Les  Méditerranées  ,  soit  qu'elles  lisaient 
qu'une  issue,  comme  notre  Méditerranée  proprement  dite,  la 
mer  ftouge,  la  mer  Baltique,  etc.,  soi!  qn'eWes  aient  plusieui 
issues,  cou ■  le  golfe  du    Mexique,  les  mers  cL'Okotsfc,  du 


336  SCIENCES  PHYSIQLES. 

Japon,  de  la  Chine,  etc.,  cesseront  de  communiquer  avec  les 
grands  bassins  océaniques;  elles  deviendront  des  mers  inté- 
rieures, de  véritables  Caspiennes,  qui  se  dessécheront  à  leur 
tour.  De  tous  côtés,  nous  voyons  les  eaux  fluviales  entraîner 
dans  leur  course  la  poussière  des  continens.  Des  atterrisse- 
mens,  des  deltas,  des  bancs  de  sable  se  forment  au  voisinage 
des  côtes  et  dans  les  directions  des  courans;  des  animaux 
madréporiques  bâtissent  les  fondemens  de  nouvelles  terres;  et 
tandis  que  les  détroits  se  ferment,  que  les  abîmes  des  mers  se 
comblent,  le  niveau  des  eaux ,  qui  semblerait  devoir  s'élever, 
s'abaisse  d'une  manière  sensible.  Il  y  a  donc  diminution  réelle 
dans  la  quantité  du  liquide.  »  Telle  est,  en  substance,  la  philo- 
sophie cosmologique  de  l'auteur. 

Il  serait  difficile,  comme  il  l'observe,  de  donner  de  bonnes 
raisons  pour  justifier  les  noms  et  les  limites  que  les  géographes 
ont  imposés  aux  différentes  régions  océaniques;  mais  je  re- 
marquerai qu'il  serait  encore  plus  difficile  de  faire  adopter 
généralement  de  nouveaux  noms  et  de  nouvelles  limites, 
quelque  judicieuses  que  fussent  les  innovations  proposées. 
Toutefois,  M.  Bory,  écrivant  pour  les  naturalistes,  me  paraît 
avoir  eu  une  heureuse  idée,  en  simplifiant  la  nomenclature 
et  en  formant  des  régions  marines,  d'après  des  considérations 
tirées  de  la  distribution  des  êtres  organisés  qui  peuplent  les 
mers.  Aucune  partie  de  son  Introduction  ne  m'a  paru  plus 
digne  d'attention. 

Il  v  a  cinq  grandes  régions  Océaniques  :  i°  U  Océan  arctique. 
Il  a  pour  centre  le  pôle  boréal ,  et  il  est  borné  au  sud  par  les 
côtes  septentrionales  de  l'Irlande  ,  de  l'Ecosse  ,  de  la  Norvège, 
de  la  Russie  d'Europe,  de  l'Asie  et  de  l'Amérique  du  nord. 
2°  L' Océan  atlantique.  Il  est  limité,  au  nord,  par  une  ligne  tirée 
du  Labrador  aux  Hébrides;  au  midi,  par  une  ligne  tirée  de  la 
pointe  de  l'Afrique  au  détroit  de  Magellan  ;  à  l'ouest,  par  les 
côtes  orientales  des  deux  Amériques  et  des  Antilles;  et  à  l'est, 
par  les  côtes  occidentales  de  l'Europe  et  de  l'Afrique.  3°  L'O- 
céan antarctique.  C'est  la  plus  vaste  des  mers.  Aucune  île,  au- 
cun bas-fond,  aucun  récif   ne  se  montre  pour   lui  servir  de 


SCIENCES  PHYSIQUES.  3fy 

borne;  niais  ses  limites  naturelles,  qui  s'étendent  ou  se  resser- 
rent selon  les  longitudes,  sont  clairement  indiquées,  entre  le 
55e  et  le  4oe  degré,  par  la  ligne  d'arrêt  de  plusieurs  espèces 
végétales  ou  animales.  4°  Il  Océan  indien.  Cette  mer  est  limitée 
au  sud  par  une  courbe  partant  du  cap  de  Bonne-Espérance  et 
venant  aboutir  à  la  côte  sud-ouest  de  i'Australasie  en  passant 
par  la  terre  de  Kcrguelen;  au  nord  ,  par  les  côtes  méridionales 
de  l'Arabie  et  de  l'Inde;  à  l'est,  par  les  côtes  occidentales  de 
Sumatra,  de  Java  et  de  I'Australasie;  et  à  l'ouest,  par  les  côtes 
occidentales  de  l'Afrique.  5°  Enfin  Y  Océan  pacifique.  Borné  à  l'est 
par  les  plages  occidentales  des  deux  Amériques ,  et  à  l'ouest 
par  les  plages  orientales  de  la  Polynésie  et  de  l'Asie,  il  com- 
mence au  nord  où  finit  l'Océan  arctique;  il  finit  au  sud  où  com- 
mence l'Océan  autarcique. 

Ces  cinq  océans  ont  chacun,  dans  leurs  climats  et  dans  leurs 
productions  animales  et  végétales,  des  caractères  qui  leur  sont 
propres.  L'auteur  les  décrit  avec  cet  éclat  d'imagination  et  cette 
vivacilé  d'esprit  qui  le  distinguent.  Une  froide  analyse  repro- 
duirait trop  imparfaitement  ces  tableaux  animés  qui  n'appar- 
tiennent pas  moins  à  la  littérature  qu'à  la  science.  Je  n'appel- 
lerai qu'un  moment  l'attention  de  l'académie  sur  les  distributions 
géographiques  des  hydrophytes,  qui,  malgré  les  fréquentes  ex- 
cursions de  M.  Bory  dans  le  domaine  des  autres  branches  de 
l'histoire  naturelle,  restent  toujours  à  ses  yeux  comme  aux 
miens  l'objet  principal  de  son  travail. 

Les  deux  Océans  polaires,  l'arctique  et  l'antarctique,  nour- 
rissent les  hydrophytes  les  moins  sensibles  à  la  rigueur  du 
froid.  Les  espèces  de  l'Océan  arctique  sont  en  général  des  la- 
minariées  et  des  fucacées  de  la  nature  de  celles  qui  ne  se  rami- 
fient jamais;  on  les  prendrait  volontiers  pour  des  lanières  de 
cuir,  tant  elles  ont  de  souplesse  et  de  ténacité.  Cette  robuste 
constitution  les  rend  capables  de  tenir  contre  les  rudes  assauts 
îles  tempêtes  hyperboréennes;  mais  à  mesure  que  ces  plantes 
se  rapprochent  des  climats  tempérés,  leur  tissu  s'amollit  et  ré- 
siste moins  au  choc  impétueux  des  flots.  Les  espèces  de  !  Océan 
antarctique  sont  particulièrement  des  laminariées  rameuses  '!< 


338  SCIENCES  PHYSIQUES. 

genres  nfacrocystis,  Durvillrca  et  Lessonia.  Les  frondes  des  ma- 
crocystis  sont  quelquefois  si  longues,  si  nombreuses  et  si  co- 
riaces, qu'elles  rendent  impuissans  les  efforts  des  î-ameurs. 

Le  voyageur  qui  parcourt  d'une  extrémité  à  l'autre  la  mer 
Atlantique  y  trouve  dans  les  types  organiques  une  certaine 
uniformité  à  laquelle  il  était  loin  de  s'attendre  ,  en  considé- 
rant le  nombre  des  degrés  de  latitude  et  la  diversité  des  cli- 
mats. Les  laminariées  et  les  fucacées  sont  bien  moins  com- 
munes ici  que  dans  les  eaux  arctiques  et  antarctiques  ;  mais 
en  revanche  il  y  a  beaucoup  de  cystoseires  et  de  sargasses  , 
types  génériques  inconnus  dans  les  régions  polaires.  Ces  végé- 
taux détachés  des  profondeurs  de  là  mer  s'élèvent  en  vastes 
tapis  à  sa  surface  et  semblent  des  îles  flottantes.  Dans  les  ré- 
gions chaudes,  les  roches,  et  surtout  celles  de  construction 
madreporique  ,  se  couvrent  d'hydrophytes  ornées  des  plus 
brillantes  couleurs  :  ce  sont  des  floridées  ,  des  padines ,  des 
céramiaires  ,  des  confervées  ,  qui  se  mêlent  à  des  polypiers 
flexibles. 

La  flore  de  l'Océan  pacifique  ressemble  beaucoup  à  celle  de 
l'Atlantique.  Les  genres  y  sont  à  peu  près  les  mêmes,  les  espèces 
seules  diffèrent.  Comme  dans  l'Atlantique;  les  eaux  promènent 
à  leur  surface  de  larges  amas  de  sargasses  ;  et  pour  complète! 
l'analogie,  les  laminariées  à  frondes  simples  de  l'Océan  arc- 
tique ,  aussi  bien  que  les  laminariées  à  frondes  rameuses  de 
l'Océan  antarctique,  y  sont  très-rares. 

L'ouvrage  que  j'examine  ne  me  fournit  aucun  renseignement 
sur  les  hydrophytes  de  l'Océan  indien.  J'incline  à  croire  qu'elles 
diffèrent  peu  des  hydrophytes  équatoriales  des  Océans  atlan- 
tique et  pacifique. 

Toutefois,  M.  Bory  pense  que  la  distribution  géographique 
de  ces  productions  marines  distingue  nettement  les  cinq  Océans 
qu'il  reconnaît  à  la  surface  du  globe,  et  que  la  végétation  pro- 
pre aux  différentes  Méditerranées  n'est  pas  moins  caractéris- 
tique. 11  observe,  à  ce  sujet,  que  chacun  de  ces  bassins  secon- 
daires, qui  communiquent  avec  les  grands  Océans  par  un  ou 
par  plusieurs  détroits,  offre  sur  ses  côtes  en  regard  une  végé- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  33g. 

tation  semblable  ;  tandis  que  les  côtes  adossées  de  deux  bas- 
sins contigus  ,  quelque  basses ,  étroites  et  morcelées  que 
soient  les  terres  qui  les  séparent,  se  couvrent  constamment 
d'une  végétation  différente.  Ainsi,  les  côtes  de  l'Europe  et  de 
l'Afrique  qui  bordent  notre  mer  Méditerranée  nourrissent,  au 
sud  et  au  nord  ,  les  mêmes  espèces  d'hydrophytes.  Ce  sont 
quelques  caulerpes,  le  pacliiia  Toitrnefortiï ,  etc. ,  dont  on  cher- 
cherait en  vain  la  plupart  dans  la  Méditerranée  érythréenne 
(mer  Rouge),  quoique  l'isthme  de  Suez  ait  à  peine  vingt  lieues 
de  large.  Les  hydrophytes  connues  pour  appartenir  à  la  Médi- 
terranée érythréenne  sont  des  sargasses,  d'autres  caulerpes,  etc., 
dont  les  types  spécifiques  existent  également  dans  les  eaux  de 
la  Polynésie  ,  de  la  Chine  et  de  la  Corée.  Deux  autres  exem- 
ples de  l'identité  des  espèces  d'un  même  bassin  et  de  la  diver- 
sité des  espèces  de  deux  bassins  contigus  résultent  de  la  com- 
paraison de  la  Méditerranée  colombienne  (golfe  du  Mexique) 
et  de  la  Méditerranée  sinique  (mer  de  la  Chine,  mer  Bleue, 
mer  du  .lapon  )  ,  avec  les  océans  voisins,  dont  elles  ne  sont 
séparées  ,  l'une  que  par  l'isthme  de  Panama  à  l'ouest  et  les 
Antilles  à  l'est,  l'autre  que  par  la  longue  chaîne  d'îles  qui  , 
sous -  différons  noms,  s'étend,  dans  une  direction  sud-est,  de 
la  côte  orientale  de  Sumatra  à  la  côte  occidentale  de  la  pres- 
qu'île Séghalienne. 

Les  besoins  aussi  bien  que  l'organisation  n'étant  pas  1rs 
mêmes  dans  les  diverses  espèces  d'hydrophytes  ,  il  s'ensuit 
qu'elles  s'établissent  à  différentes  hauteurs  sur  le  sol  marin;  de 
même  que  nous  voyons  les  espèces  aériennes  occuper  dans  les 
plaines  et  sur  les  montagnes  des  stations  plus  ou  moins  éle- 
vées, selon  les  exigences  de  leur  tempérament. 

Les  lichina,  hydrophytes  de  couleur  brune  ,  se  fixent  au- 
dessus  des  eaux  ;  il  leur  suffit  pour  végéter  d'être  humectées 
par  l'écume  dv>  vagues.  D'autres  hydrophytes,  également  bru- 
nes, croissent,  an  contraire,  à  de  grandes  profondeurs,  témoin 
cette  touffe  de  sargassum  turbinatum  que  M.  Bory  retira  de  six 
cents  pieds  entre  les  îles  de  France  cl  de  Mascareigne.  Des 
ul\es  d'un  vert  tendre  flottent  avec  des  confervées  sur  les  ma 


3/,o  SCIENCES  PHYSIQUES, 

rais  et  sur  la  mer  ;  d'autres  nlves  ont  été  arrachées  par  la 
drague  à  cinq  cents  pieds,  sous  les  yeux  de  Peron,  près  de  la 
terre  de  Leuwin  Elles  étaient  phosphorescentes.  C'est  à  deux 
cents  pieds  de  profondeur  dans  les  parages  des  Canaries  que 
MM.  de  IIumboldt  et  Bonpland  ont  péché  cette  belle  caulerpe 
verte ,  qu'ils  ont  nommée  caulerpa  vitifolia.  Les  iridées  ,  les 
cystoscires ,  la  padine  à  plume  de  paon ,  qui  brillent  des  cou- 
leurs de  l'arc  en-ciel,  viennent  jusqu'à  fleur  d'eau.  Un  peu  plus 
bas  paraissent  les  floridées  qui  se  colorent  de  toutes  les  nuances 
du  rouge. 

Feu  M.  Lamouroux ,  dont  les  travaux  sur  les  hydrophytes 
sont  si  recommandables  ,  avait  remarqué  que  la  plupart  des 
ulves  marines  sont  spécifiquement  les  mêmes.  M.  Bor}r  con- 
firme cette  observation  d'autant  plus  importante,  selon  lui, 
qu'il  regarde  les  ulves  comme  l'une  des  transitions  par  les- 
quelles la  nature  passe  des  hydrophytes  aux  plantes  aérogènos. 
«  Si  l'on  voulait,  dit-il  ,  exposer  en  tableau  les  rapports  des 
ordres  naturels  et  de  leurs  familles  ,  à  partir  du  terme  le  plus 
simple  et  en  s'élevant  de  degrés  en  degrés,  suivant  le  mode  de 
complication  ,  il  faudrait  placer  d'abord  la  matière  muqueuse 
pénétrée  du  globuline  au  centre  d'une  sphère  d'où  rayonne- 
raient les  chaodiuées  ,  les  ulvacées  ,  les  céramiaires  ,  les  con- 
fervées ,  autres  sphères  d'où  rayonneraient  à  leur  tour  les  li- 
chens, les  cryptogames,  les  naïades,  ainsi  de  suite  et  toujours 
en  s'élevant  vers  la  phanérogamie.  » 

M.  Bory  termine  en  adressant  d'exceliens  conseils  aux  voya- 
geurs naturalistes  sur  la  manière  de  récolter  et  de  conserver 
les  hydrophytes. 

L'analyse  que  je  viens  de  présenter  de  cette  brillante  intro- 
duction n'en  peut  donner  qu'une  idée  très-incomplète.  Il  faut 
lire  l'ouvrage  même. 

Un  critique  sévère  pourrait  reprocher  à  l'auteur  une  cer- 
taine disposition  à  risquer  des  généralités,  sans  les  appuyer  sur 
les  faits  de  détail  dont  elles  ne  doivent  être  que  l'expression 
la  plus  abrégée;  il  pourrait,  par  exemple,  lui  demander  pour- 
quoi il  n'a  pas  placé  à  la  suite  de  ses  descriptions  d'Océans, 


SC1EXCES  PHYSIQUES.  341 

de  Méditerrauées,  de  Caspiennes  ,  la  liste  nominale  des  espèce» 
d'hydrophytes  qui  donnent  à  chacune  de  ces  immenses  masses 
d'eau  salée  un  caractère  particulier;  on  pourrait  lui  dire  que  lors 
qu'on  a  l'ambition  de  fonder  une  théorie  nouvelle,  le  premier 
soin  à  prendre  ,  sous  peine  de  rencontrer  beaucoup  d'incré- 
dules, est  d'exposer  pièce  à  pièce  les  matériaux  de  l'édifice 
pour  que  les  connoisseurs  soient  à  même  d'en  apprécier  la 
solidité.  Mais  quiconque  sait  avec  quelle  ardeur  et  quelle  in- 
telligence M.  Bory  s'occupe  depuis  longues  années  de  la 
géographie  physique  et  de  l'histoire  naturelle  des  plantes 
marines  n'hésitera  pas  à  considérer  son  introduction  comme 
l'annonce  d'un  grand  travail  où  se  trouveront  classés  métho- 
diquement tous  les  faits  qui  doivent  donner  à  ses  assertions  le 
caractère  de  l'évidence.  Il  suffit,  pour  se  confirmer  dans  cette 
idée,  de  lire  les  74  pages  qui  commencent  l'histoire  naturelle 
des  hydrophytes  récoltées  par  MM.  Durville  et  Lesson.  Ici  rien 
qui  ne  soit  positif  :  l'auteur  a  examiné,  comparé,  décrit,  classé 
tous  les  êtres  dont  il  a  parlé.  Il  expose  avec  élégance  et  clarté 
l'ensemble  des  faits  dont  la  connaissance  approfondie  importe 
au  naturaliste.  Son  esprit  observateur  passe  de  l'étude  des 
caractères  superficiels  à  celle  des  détails  de  l'organisation  in- 
terne. C'est  ainsi  qu'il  place  ,  à  côté  de  la  description  bota- 
nique de  son  genre  Lessonia ,  la  description  anatoraique  des 
tiges  des  trois  espèces  qui  composent  ce  groupe;  d'où  il  résulte 
la  preuve  que  ces  tiges  ont  un  canal  médullaire ,  des  couches 
concentriques  et  une  écorce  distincte,  de  même  que  les  dico- 
tvlédons  ,  fait  curieux  qui  vient  à  l'appui  d'une  observation 
de  M.  Lamouroux.  La  partie  critique  et  synonymique  est 
traitée  avec  soin.  La  distribution  géographique  des  espèces 
est  l'objet  de  remarques  très-  intéressantes  ;  mais,  à  l'exemple 
de  M.  Bory,  je  dois  en  attribuer  en  partie  le  mérite  à  MM. 
Durville  et  Lesson  ,  qui  n'ont  jamais  négligé  de  prendre  des 
notes  sur  les  contrées  et  les  stations  où  ils  ont  trouvé  les  indi- 
vidus dont  se  compose  leur  collection.  Sur  33  ou  34  esj. 
d'hydrophytes  comprises  dans  les  trois  premières  livraisons,  17 


342  SCIENCES  PHYSIQUES, 

étaient  tout-à-fait  inconnues.  Les  unes  et  les  autres  appartien- 
nent à  onze  genres,  parmi  lesquels  j'en  vois  quatre  de  la  créa- 
tion de  M.  Bory.  Il  a  distribué  ces  onze  genres  dans  trois  fa- 
milles :  les  laminariées  ,  les  fucacées,  les  cylindracées.  Cette 
classification  ,  fondée  sur  des  caractères  organiques  négligés 
jusqu'à  ce  jour ,  est  encore  son  ouvrage.  Enfin,  il  ne  s'est  pas 
montré  moins  habile  dessinateur  que  savant  naturaliste  :  ses 
planches  ,  qui  offrent  souvent  des  détails  anatomiques  très- 
délicats,  égalent,  si  elles  ne  surpassent,  ce  qu'on  a  publié  de 
mieux  en  ce  genre. 

MlF.BEL. 


SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES. 


Histoire  critique  du  gnosticisme,  et  de  son  influence 
sur  les  sectes  religieuses  et  philosophiques  des  six  pre- 
miers siècles  de  V ère  chrétienne;  par  M.  Jacques  Matter  , 
professeur  h  V  Académie  de  Strasbourg^). 

Cet  ouvrage  a  été  couronné  par  l'Institut  au  concours  de 
1826.  Il  ne  traite  point  une  de  ces  questions  spéciales  appré- 
ciées par  les  seuls  savans  ;  il  embrasse  toute  l'histoire  de  l'esprit 
humain,  toutes  les  spéculations  philosophiques,  toutes  les 
croyances  religieuses  qui  précédèrent,  accompagnèrent,  et 
suivirent  l'établissement  du  christianisme.  C'est,  comme  le  dit 
judicieusement  l'auteur,  un  beau  spectacle  que  celui  du  monde 
ancien  venant  pour  lutter  encore  une  fois  contre  son  succes- 
seur, avant  que  de  lui  céder  tout  l'avenir.  Ce  sujet  n'avait  point 
échappé  aux  doctes  recherches  des  Allemands.  L'Académie  des 
inscriptions  connaissait  leurs  travaux;  mais  elle  a  voulu  que 
cette  histoire  fût  écrite  d'une  manière  plus  large  :  elle  a  désiré 
un  ensemble  et  des  résultats  généraux ,  plutôt  que  des  disserta- 
tions sur  des  points  isolés,  et  le  prix  a  été  adjugé  à  M.  Matter, 
qui  déjà  s'était  distingué  par  une  bonne  Histoire  de  l'école 
(l'Alexandrie  (2). 

M.  Matter  commence  par  l'aire  connaître  son  sujet.  C'est  dans 
Pythagorc  ,  c'est  dans  Platon  qu'on  trouve ,  en  Grèce  ,  les 
premières  traces  du  langage  et  des  idées  du  gnosticisme  ;  car 
la  seule  véritable  philosophie  est  la  connaissance  du  monde 
intellectuel,  et  c'est  absolument  ainsi  que  les  gnostiques  déli- 

(1)  Paru,  1818;  Levràult.  2   vol.  in*8°  de  texte  et  1  de  planches; 

jit  :x  ,   10  II'. 

(2)  Voyez  M  v.  /•.''/<■.,  t.  .\  ,  ■. 


344  SCIENCES  MORALES, 

nissent  leur  science.  Chez  les  anciens,  le  mot  qui  devint  en- 
suite le  nom  de  ces  philosophes  ne  signifiait  pas  une  secte,  ou  un 
individu  qui  prétendît  posséder  une  science  particulière,  rvua-is 
se  traduirait  convenablement  par  connaissance  ;  yvaa-riKos ,  par 
doué  de  la  faculté  de  connaître.  Si  ces  mots  ont  reçu  une  autre 
acception  avant  rétablissement  du  christianisme,  ce  ne  fut  que 
peu  de  tems  auparavant ,  et  probablement  à  Alexandrie;  mais 
alors  encore  on  ne  s'en  servit  que  pour  indiquer  une  science 
supérieure  en  général. 

Quant  au  gnosticisme  lui-même  ,  il  en  faut  chercher  l'origine 
dans  l'un  des  faits  les  plus  marquans  de  l'histoire  d'Orient , 
dans  la  transmigration  des  Juifs  sur  les  bords  de  l'Euphrate  et 
du  Tigre.  Les  doctrines  de  Zoroastre,  mêlées  à  celles  du  ju- 
daïsme, vinrent  ensuite  se  confondre  dans  Alexandrie  ,  où  deux 
hommes  célèbres ,  Arislobule  etPhilon,  s'en  rendirent  les  in- 
terprèles, en  même  tems  qu'ils  réunirent  les  rayons  épars  de 
tous  les  autres  systèmes  pour  en  doter  leur  antique  religion  , 
et  la  faire  briller  à  la  fois  de  l'éclat  emprunté  à  la  philosophie 
païenne  et  aux  théories  de  l'Inde ,  de  la  Perse  et  de  L'Egypte; 
Aristobule  alla  si  loin  qu'il  prétendit  que  Platon  avait  puisé 
ses  plus  belles  idées  dans  les  livres  sacrés  des  Juifs  ;  et  pour 
prouver  que  les  Grecs  enseignaient  la  même  chose  que  Moïse, 
il  composa,  sous  les  noms  d'Orphée  et  de  Linus  ,  d'Homère  et 
d'Hésiode,  des  vers  où  il  consignait  des  principes  judaïques. 

L'auteur  analyse  le  système  du  Zend-Avesta ,  que  les  Juifs 
trouvèrent  en  Asie  à  et) té  des  idées  des  mages  et  des  Chaldéens , 
et  fait  voir  que, les  doctrines  de  la  Kabbale  sont  à  celles  de 
Zoroastre,  comme  la  copie  est  à  l'original.  Si  les  Juifs  les  rat- 
tachent à  Moïse  et  aux  patriarches,  c'est  une  exagération  hé- 
braïque dont  il  faut  faire  justice.  Suivant  la  Kabbale,  comme 
suivant  les  idées  de  Zoroastre ,  tout  ce  qui  existe  est  émané 
d'une  source  de  lumière  infinie.  Avant  toutes  choses  existait 
l'être  primitif,  l'ancien  des  jours  ,  le  roi  de  la  lumière,  titre  qui 
est  fréquemment  donné  au  créateur  dans  le  Zend-Avesta.  Les 
kabbalistes  ont  pris  chez  les  Perses  toutes  leurs  idées  d'émana- 
tions et  leurs  gradations.  «L'Etre  suprême  se  retira  en  lui-même, 


SCIENCES  MORALES.  3^5 

et  forma  autour  de  lui  un  espace  vide  dans  lequel  il  laissa 
tomber  une  première  émanation  ,  rayon  de  lumière  qui  réunit 
à  la  fois  la  force  génératrice  et  conceptive  qui  est  père  et  mère 
dans  le  sens  le  plus  sublime.  C'est  de  cette  double  force  qu'est 
émané  le  premier  né  de  Dieu ,  l'homme  primitif,  AdamCadmon.-a 
On  retrouve  en  grande  partie  les  attributs  d'Ormuzd  ;  et,  comme 
celui-ci  avait  créé  des  génies,  Amschapands ,  Ozeds  et  des 
férouers,  Adam  Cadmon  se  révéla  en  dix  émanations  de  sé- 
phirothes  qui  ne  sont  pas  êtres,  mais  des  sources  de  vie,  des 
attributs  de  l'Etre  suprême  :  la  couronne  ,  la  sagesse,  la  pru- 
dence ,  etc.  De  là  sont  sortis  quatre  mondes  qui  suivent  de  l'un 
à  l'autre  une  progression  croissante  de  dégénération;  mais, 
tout  venant  toujours  de  Dieu  par  irradiation  ,  il  n'y  a  rien  de 
purement  matériel  dans  ces  mondes,  qui  sont  :  i°  d'émanation 
(  aziluth);  i°  de  création  (  briah)  ;  3°  de  formation  (jezirah)  ;  et 
4°  de  fabrication  (aziah).  Le  chef  des  habitans  de  ce  dernier  est 
Bélial  ;  ils  combattent  le  règne  du  bien ,  ils  séduisent  les  hommes, 
ils  ne  cessent  de  provoquer  les  fautes  et  les  guerres.  On  recon- 
naît dans  ces  êtres,  appelés  Klippoths,  les  Dews  dont  Ahri- 
mane  est  le  créateur;  et  il  n'y  a,  dit  M.  Matter,  entre  les  kab- 
balistes  et  les  disciples  de  Zoroastre ,  que  quelques  différences 
de  terminologie.  La  théorie  de  l'âme  est  à  peu  près  la  même 
dans  l'un  et  dans  l'autre  système;  elle  est  retenue  dans  un  corps 
pour  v  expier  sa  faute,  et  se  divise  en  quatre  parties,  dont 
chacune  correspond  à  l'un  des  mondes;  il  faut  que  la  prière 
l'épure  et  la  rende  digne  de  venir  dans  azdut/i  contempler  l'Être 
suprême. 

L'auteur  retrouve  les  doctrines  orientales  dans  leTalmud, 
qui  est  si  contraire  au  mosaïsme ,  qu'il  n'a  pu  se  faire  jour  qu'en 
l'étouffant.  Ce  livre  est  remarquable  par  sa  théorie  sur  les 
anges.  Chaque  astre,  chaque  pays,  chaque  ville  a  pour  pro- 
tecteur l'un  de  ces  princes  des  cicux.  Il  v  en  a  pour  les  ani- 
maux sauvages,  pour  les  oiseaux,  pour  le  tonnerre,  pour  la 
grêle.  Le  sommeil  et  L'amour,  la  grâce  et  la  faveur  ont  chacun 
leur  prince.  Un  génie  particulier  veille  sur  )<•  développement 
de  chaque  plante.  Le  parsisme  se  montre  jusque  dans  la  ver- 
t.  xr.. —  Novembre  1 8a8.  a3 


3/46  SCIENCES  MORALES, 

sion  des  Septante,  qui  servit  de  moyen  de  communication  entre 
les  Juifs  et  les  Grecs.  Le  langage  de  cette  version  porte  des 
indices  irrécusables  des  germes  du  gnosticisme  dans  Alexan- 
drie. Cette  ville  devint  le  théâtre  de  toutes  les  révolutions  in- 
tellectuelles. «D'abord  ce  fut  le  platonisme  qui  domina;  bientôt 
il  s'associa  le  py  thagoricisme  et  le  péripatétisme  ;  mais  aucun  de 
ces  systèmes  n'avait  sa  pureté  primitive.  Les  antiques  doc- 
trines de  l'Egypte,  les  enseignemens  mystérieux  de  la  Thrace  et 
de  la  Samothrace  pénétrèrent  dans  les  trois  principaux  sys- 
tèmes de  la  Grèce.  Dans  la  personne  d'Aristobule  ,  le  judaïsme 
s'empara  d'Aristote;  dans  celle  de  Philou  il  s'implanta  le  pla- 
tonisme ;  les  Esséniens  et  les  thérapeutes  réunirent  ce  que  les 
prêtres  de  l'Egypte  et  de  la  Perse ,  ce  que  Pythagore  et  Platon 
leur  offraient  de  plus  sublime  ;  et  les  kabbalistes,  renchérissant 
sur  eux,  firent  entrer  dans  leur  enseignement  le  zoroastisme 
presque  tout  entier.  » 

On  vit  naître  alors  les  deux  doctrines  les  plus  remarquables 
de  l'ancien  monde.  Toutes  deux  suivirent  l'établissement  du 
christianisme  :  l'une,  celle  des  gnostiques,  qui  s'arrogea  sur 
les  apôtres  un  droit  d'examen  quand  les  principes  exotéricjues 
de  ceux-ci  ne  lui  convenaient  pas;  l'autre,  celle  des  néo-pla- 
toniciens ,  qui  combattit  et  les  chrétiens  et  les  gnostiques.  On 
reconnaîtra  ,  dans  les  commencemeus  de  l'ouvrage  de  M.  Blat- 
ter,  des  idées  neuves,  et  on  lui  saura  gré  de  ses  rapprochc- 
mens  ingénieux  entre  le  parsisme  et  la  kabbale.  Ce  ne  sont 
point  là  de  vaines  hypothèses  ;  ce  sont  des  preuves  qui  reposent 
elles-mêmes  sur  un  fait  historique  dont  les  conséquences  n'a- 
vaient pas  encore  été  déduites. 

Dès  le  commencement  du  christianisme  cette  religion  eut  à 
combattre  les  doctrines  qui  s'élevaient  au  milieu  des  siennes. 
Les  premiers  gnostiques  avancèrent  que  les  commentaires  his- 
toriques et  les  lettres  pastorales  avaient  été  tronqués,  inter- 
polés, falsifiés,  et  qu'il  leur  appartenait,  à  eux,  d'y  rétablir  la 
primitive  pureté  des  textes.  Il  se  trouva  dans  Éphèsc  des 
hommes  qui  cherchèrent  à  combiner  avec  le  système  qu'on 
venait  d'y   répandre  des  systèmes  depuis  long-tems  établis: 


SCIENCES  MORALES.  V47 

M.  Matter  prouve  ce  fait  par  les  épîtres  de  saint  Paul ,  par  l'é- 
vangile de  saint  Jean  ,  qui  est  delà  fin  du  premier  siècle.  L'Apo- 
calypse est  pleine  des  doctrines  de  la  Perse  et  de  celles  de  la 
kabbale.  L'auteur  poursuit  ses  rapproehemens  avec  une  ingé- 
nieuse érudition.  Les  premiers  chefs  du  gnosticisme  nous  sont 
donc  inconnus.  Basilide  ,  Valentin  ,  Saturnin,  etc.,  ont  eu 
leurs  précurseurs.  La  société  marchait  par  la  seule  impulsion 
de  l'esprit  humain,  et  les  hommes  distingués  dont  le  nom  est 
demeuré  dans  l'histoire  sont  plutôt  des  chefs  d'école  que  des 
fondateurs.  Les  plus  célèbres  furent  Simon  le  magicien  et  Cé- 
rinthe.  Simon  ne  vit  dans  le  christianisme  qu'un  moyen  de 
perfectionner  la  magie.  Il  finit  par  se  regarder  comme  la  grande 
puissance  de  t 'Être  suprême  ;  ses  disciples  le  prirent  pour  Dieu 
même.  Selon  lui,  l'Être  suprême,  ouïe  foyer  de  lumière,  a 
produit  d'abord  trois  couples  d'êtres  unis,  qui  ont  été  les  ori- 
gines ou  plutôt  les  racines  des  choses.  La  première  pensée  de 
Dieu  (  Ennoia  )  est  la  mère  de  tout  ce  qui  existe  ;  c'est  par  clic 
qu'ont  été  faites  les  premières  classes  d'esprits,  les  anges  et  les 
archanges,  et  c'est  elle  qui  leur  a  confié  le  gouvernement  du 
monde.  On  voit  donc  reparaître  ici  l'Ensoph  de  la  kabbale  , 
l'Ormuzd  de  Zoroastre ,  le  Logos  de  Platon  ,  et  la  Sophia  de 
Philon. 

Mais  les  esprits  créés  par  Ennoia  sont  devenus  jaloux  de  sa 
supériorité;  ils  la  saisirent  et  la  retinrent  captive;  puis,  déta- 
chant le  monde  inférieur,  dont  ils  étaient  les  maîtres,  du  monde 
supérieur  où  ils  ne  jouaient  qu'un  rôle  subalterne,  ils  reléguè- 
rent Ennoia  dans  les  corps  humains,  où  elle  vit  esclave  des 
formes  et  des  lois  de  la  matière.  L'Être  suprèms  résolut  enfin 
de  la  délivrer  de  sa  captivité,  et  de  la  métempsicose  à  laquelle 
elle  était  assujétic.  Alors  le  père  d'Ennoia  apparut  à  tous  les 
eues,  selon  la  forme  qui  leur  était  propre,  et  aux  Samaritains 
sous  celle  de  Simon.  D'un  autre  côté,  une  femme,  nommée 
Hélène  ,  élail  ,  aux  yeux  de  Simon  ,  lapremière  penser  de  Dieu  ; 
il  l'avait  rachetée  de  l'esclavage  où  elle  vivait  à  Tyr,  où  elle 
subit  toutes  sortes  d'ignominies.  L'auteur  fait  remarquée  que  , 
pour  la  première  fois  ,  on  imaginait  de  faire  traîner  de  dégra 

ai. 


348  SCIENCES  MORALES, 

dation  en  dégradation  l'intelligence  divine.  Ennoia  devint 
l'objet  d'une  rédemption,  au  moyen  du  Saint-Esprit,  confondu 
tantôt  avec  Sophia ,  mère  des  sept  génies  planétaires,  tantôt 
avec  Artémis  ou  Minerve.  C'est  un  phénomène  singulier  que 
de  voir  le  Saint-Esprit  transformé  en  femme;  mais  M.  Matter 
fait  observer  que  cela  ne  surprendra  aucun  homme  familiarisé 
avec  les  idées  de  l'école  judaïque  d'Alexandrie.  Les  disciples 
de  Simon  confondirent  aussi  Ennoia  avec  Minerve,  et  l'ado- 
rèrent sous  le  nom  de  cette  déesse.  Dans  le  système  de  Simon, 
le  dieu  des  Juifs  n'était  pas  l'Être  suprême,  ce  n'était  que  l'un 
des  anges  d'Ennoia,  et  par  conséquent  un  esprit  d'un  ordre 
inférieur.  Les  prophètes  ne  semblaient  donc  à  Simon  que  les 
organes  d'un  pouvoir  subalterne;  aussi  les  réformait-il  à  son 
gré.  Ceux  qui  croyaient  en  lui,  se  trouvant  placés  au-dessus 
des  lois  de  ce  dieu  vulgaire,  pouvaient  agir  en  toute  liberté. 
La  secte  des  simoniens  finit  par  professer  qu'il  ri  y  a  ni  moralité , 
ni  immoralité  dans  l'acte  extérieur ,  et  la  corruption  des  mœurs 
fut  poussée  au  dernier  point. 

Ménandre  et  Cérinthe  sont  les  autres  précurseurs  immédiats 
du  gnosticisme.  L'immortalité  que  promettait  Ménandre  devait 
assurer  à  ses  disciples  des  corps  toujours  jeunes  et  exempts 
d'infirmités.  Selon  Cérinthe,  le  monde  était  non-seulement 
l'ouvrage  d'un  esprit  inférieur  que  ne  connaissait  pas  l'Être 
suprême,  il  était  même  l'œuvre  d'un  mauvais  esprit;  les  livres 
saints  n'étaient  inspirés  que  par  des  esprits  subalternes.  Cé- 
rinthe ne  regardait  Jésus- Christ  que  comme  le  fds  de  Joseph 
et  de  Marie;  mais  il  reconnaissait  en  lui  un  homme  distingué 
qui ,  par  sa  prudence  et  sa  sagesse,  pouvait  plus  que  les  autres. 
M.  Matter  pense  que  les  nicolaïtes,  disciples  de  jVicolaus,  ne 
méritaient  pas  les  reproches  accumulés  contre  eux  au  sujet  du 
relâchement  des  mœurs;  il  croit  que  cette  secte  a  subi  l'in- 
fluence du  gnosticisme,  après  avoir  d'abord  concouru  à  l'établir. 

Les  écoles  de  gnosliques  se  montrèrent  à  peu  près  vers 
l'an  îïode  notre  ère;  et,  ce  qui  prouve  combien  leurs  doc- 
trines étaient  déjà  répandues  en  Syrie,  en  Egypte,  en  Asie, 
et  jusqu'en  Italie,  c'est  qu'on   les  voit   fondées  par  des  chefs 


SCIENCES  MORALES.  549 

également  étrangers  au  judaïsme  et  à  la  philosophie  des  Grecs. 
Il  y  eut  donc,  entre  Simon  ,  Cérinthe,  Ménandre  et  Nicolaus  , 
d'autres  hommes  qui  n'adoptèrent  qu'une  partie  de  leurs  en- 
seignemens,  en  les  combinant  secrètement  avec  d'autres,  en 
formant  des  élèves  capables  de  les  professer  publiquement. 
Une  chose  bien  digne  de  remarque,  c'est  qu'aucune  école 
gnostique  ne  donna  la  raison  de  l'homme  pour  source  du 
6ystème  qu'elle  professait;  aucune  ne  fut  rationnaliste  dans 
le  sens  que  nous  attachons  aujourd'hui  à  ce  mot.  Les  unes , 
marchant  sur  les  traces  des  kabbalistes  ,  faisaient  dériver 
leur  science  d'une  antique  révélation  transmise  aux  enfans  de 
la  lumière  de  génération  en  génération.  Les  autres,  comme 
Philon,  regardaient  l'intuition  extatique  du  inonde  supérieur 
comme  la  véritable  source  de  la  science  ;  d'autres  encore 
bornaient  toutes  leurs  prétentions  à  tenir  leurs  doctrines  de 
quelques  disciples  de  Jésus-Christ,  plus  capables  que  le  reste 
de  saisir  l'enseignement  du  Sauveur  dans  toute  sa  pureté. 
D'après  ces  hypothèses,  tout  émanait  de  Dieu,  aspirait  à  Dieu, 
et  se  rapportait  à  Dieu.  Aux  yeux  des  gnosLiques,  les  chrétiens 
ne  suivaient  que  des  doctrines  altérées  par  l'impéritie  de  leurs 
chefs. 

On  comprend  que  ce  premier  principe  des  gnostiques  les 
dispensait  de  prouver  tous  les  autres.  Aussi  se  faisaient-ils  un 
jeu  des  plus  grandes  questions  qui  avaient  si  long  -  teins 
agité  les  chefs  des  écoles  philosophiques:  en  fait  de  création, 
d'éternité,  de  chute  du  genre  humain  et  de  repristination  ,  ils 
savaient  tout. 

Le  caractère  distinctif  du  gnosticisme,  dans  toutes  ses  blan- 
ches, est  d'enlever  la  création  à  L'Etre  suprême  pour  L'attribuer 
à  un  agent  secondaire  (au  Démiurge),  ou  bien  à  des  esprits 
inférieurs.  M.  Matter  combat  donc  avec  avantage  ceux  qui, 
dans  leur  classification  des  gnos tiques,  admettent  des  sectes 
judaïsantes.  Les  grandes  divisions  sont  mieux  établies  par  ré- 
pons; ainsi,  il  y  aura  des  gnostiques  de  Syrie,  des  gnostiques 
d'Egypte,  et  des  gnostiques  d'Asie  mineure.  Sa  Syrie  doit  être 
considérée  comme  le  premier  foyer  du  gnosticisme  chrétien. 


35o  SCIENCES  MORALES. 

L'école  de  ce  pays  est  plus  simple  dans  ses  théories  que  celle 
de  l'Egypte.  Le  dualisme  se  présente  chez  elle  sous  les  véri- 
tables formes  de  l'intuition  mentale ,  tandis  qu'il  revêt  en 
Egypte  celles  de  la  spéculation  grecque.  Les  écoles  se  parta- 
gèrent, suivant  l'influence  du  parsisme  sur  l'une,  du  platonisme 
sur  l'autre.  Celle  d'Egypte  se  rattachait  d'une  part  aux  idées 
de  Philon  sur  la  création  du  monde  par  les  anges  ou  les 
ministres  de  Dieu,  et,  d'un  autre  côté,  aux  idées  sur  l'ame  du 
monde  telle  que  l'enseignaient  les  platoniciens.  Mais  dans 
l'école  de  Syrie,  le  Démiurge  est  tout  autre  chose:  c'est  une 
puissance  orgueilleuse,  jalouse,  ennemie  de  l'Être  suprême. 
Cette  école  reprochait  aux  juifs  de  l'avoir  prise  pour  Dieu 
même.  Ces  distinctions  si  lucides  une  fois  posées,  il  s'agit  du 
consacrer  les  développemens  particuliers  aux  subdivisions  de 
toutes  ces  écoles. 

Nous  avons  remarqué,  comme  nouveau  et  comme  ingénieux, 
le  rapprochement  que  M.  Matter  a  établi  entre  les  doctrines  de 
la  gnose  de  Syrie  et  celles  de  Sanchoniathon,  que  l'on  fait  con- 
temporain de  Sémiramis,  malgré  les  réclamations  de  Porphyre. 
Toute  la  théorie  des  Phéniciens  s'y  trouve  exposée,  et  l'on 
prouve  qu'elle  est  d'origine  persane.  Le  serpent,  qui  joue  un  si 
grand  rôle  dans  les  mystères  des  peuples  de  l'Asie,  s'est  con- 
servé aussi  dans  le  système  phénicien ,  où  cependant  il  ne 
figure  pas  comme  séducteur  :  il  s'agit  de  sa  force  vitale  et  de 
sa  nature  ignée.  Sanchoniathon  pensait  qu'il  est  immortel  et 
qu'il  rentre  en  lui-même,  ce  qui  est  réellement  un  attribut 
de  la  Divinité  :  auGsi  les  ophites,  qui  tirent  leur  nom  de  celui 
que  la  langue  grecque  donne  à  ce  reptile,  le  prenaient-ils  pour 
un  bon  génie,  tandis  que,  dans  l'antiquité  orientale,  il  est 
presque  toujours  le  symbole  d'une  puissance  mabgne.  Saturnin 
et  Bardesanes  attirent  l'attention  de  l'auteur,  qui  analyse  leurs 
opinions  avec  beaucoup  de  sagacité.  Saturnin,  dit  M.  Matter, 
ne  pouvait  se  résoudre  à  croire  que  la  religion  chrétienne,  qui 
appelle  l'homme  si  haut,  et  la  religion  judaïque,  qui  place  sou- 
vent Dieu  si  bas,  eussent  entre  elles  les  rapports  intimes  de  la 
filiation  ,  et  les  déclara  ennemies  par  amour  pour  la  fille  et  par 


SCIENCES  MORALES.  35i 

prévention  contre  la  mère.  L'école  de  Saturnin  enseignait  l'hor- 
reur du  mariage  à  la  classe  des  élus ,  pour  empêcher  la  propa- 
gation d'un  ordre  de  choses  aussi  imparfait.  Bardesanes  com- 
posa des  hymnes  rejetés  par  les  orthodoxes.  Il  place  à  la  tète 
de  son  système  deux  principes  :  l'un  ,  le  père  inconnu,  le  Dieu 
suprême  et  éternel  ;  l'autre,  la  matière  éternelle,  masse  inerte, 
informe,  ténébreuse,  mère  de  Satan.  Il  ne  considère  point 
celui-ci  comme  une  émanation  de  la  lumière,  dégradée  par 
suite  de  son  orgueil  ;  il  le  rattache  à  un  principe  qui  différait 
de  Dieu  de  toute  éternité.  Bardesanes  admettait  sept  émana- 
tions par  couples,  qui ,  avec  le  père  inconnu  et  sa  pensée,  com- 
posaient le  plérome  ou  l'ogdoade  des  autres  systèmes  gnos- 
tiques.  Sept,  avec  son  complément  de  huit,  formait  le  nombre 
sacré  de  toute  l'antiquité,  nombre  qui  paraît  s'être  réglé  d'a- 
près les  sept  astres.  Nous  ne  suivrons  point  l'auteur  dans  ce 
qu'il  dit  sur  les  esprits  sidéraux.  La  Sophia  Achamoth  était  lillo 
de  la  compagne  du  père  inconnu  ;  mais  elle  était  le  fruit  d'une 
émanation  imparfaite.  Le  Christos  vint  à  son  secours;  elle 
l'aima  et  s'unit  de  nouveau  avec  lui  comme  sa  primitive  com- 
pagne, et  Bardesanes  représenta  cette  union  sous  l'image  d'un 
hymen,  allégorie  qui  n'avait  rien  de  choquant  dans  les  mœurs 
de  l'Orient;  car,  dans  les  livres  des  prophètes,  l'infidélité  à 
Dieu  est  représentée  comme  une  infidélité  conjugale  Troptua; 
et  plusieurs  des  plus  belles  paraboles  reposent  sur  la  même 
allégorie. 

Une  autre  particularité  du  système  de  Bardesanes,  c'est  que 
le  Christ  était  revêtu  d'un  corps  céleste  qui  ne  fit  que  traverser 
la  naissance  terrestre.  Il  apparut  aux  hommes,  et  retourna 
dans  le  plérome  après  avoir  rempli  sa  mission  et  souffert  la 
seule  mort  qu'il  pût  souffrir,  une  mort  d'apparence.  Tel  était 
le  dokétisme  des  écoles  samaritaines,  kabbalistiquos  et  philo- 
niennes,  dont  les  apûtres  avaient  déjà  combattu  les  partisans. 

Des  écoles  de  Syrie  ,  M.  Matter  ne  passe  pas  immédiatement 
à  celles  d'Egypte.  Il  parle  d'abord  de  Marcion  ,  qui  fonda  une 
théorie  émanée  de  la  première  et  qui  tient  de  plus  près  au 
christianisme  apostolique.  Née  en  Italie  ,  cette  noie  se  répandit 


352  SCIENCES  MORALES, 

dans  l'Asie  mineure,  en  Egypte,  en  Syrie  et  en  Perse.  Ce  qui 
la  caractérise ,  c'est  d'abord  une  forte  opposition  au  chimérique 
empire  millénaire  que  le  judaïsme  avait  légué  aux  chré- 
tiens; c'est  aussi  la  prétention  de  posséder  seule  les  véritables 
écrits  du  christianisme;  enfin,  c'est  un  ascétisme  très-rigou- 
reux. 

D'abord,  il  est  question  de  Cerdon,  selon  lequel  l'Être  su- 
prême n'est  point  le  créateur  de  ce  monde  imparfait.  Il  re- 
fusait l'inspiration  aux  écrits  qui  représentent  Jéhovah  comme 
un  être  méchant.  Le  Christ  ne  s'est  point  confondu  avec  un 
corps,  etc.  Marcion  vint  rejoindre  Cerdon,  et  fut  bien  plus  cé- 
lèbre que  lui;  il  s'attacha  principalement  à  la  morale,  et  conçut 
bientôt  l'idée  que  le  Dieu  du  nouveau  Testament  était  tout 
autre  que  celui  de  l'ancien.  Il  ne  pouvait  se  persuader  que  Je  - 
hovah,  jaloux  et  vindicatif,  repentant  et  cruel,  lût  le  même 
que  ce  Dieu  d'amour  et  de  charité  que  révéla  le  Sauveur.  Mar- 
cion examina  sévèrement  les  livres  des  apôtres ,  et  s'attacha 
exclusivement  à  l'évangile  de  saint  Luc.  M.  Matter  suit  ici  ce  chef 
de  secte,  verset  par  verset,  dans  les  retranchen;ens  qu'il  opéra; 
puis  il  parle  de  ses  doctrines  et  de  son  livre  des  Antithèses. 
Marcion  n'admettait  pour  rédemption  que  l'affranchissement 
de  l'ancienne  loi,  et  n'attribuait  au  Christ  qu'une  apparence  de 
corps.  L'opinion  la  plus  surprenante  de  ce  système ,  c'est  que 
ceux  des  Juifs  qui  n'ont  point  participé  à  la  grande  rédemption 
doivent  attendre  l'arrivée  du  Messie  qu'ont  professé  leurs 
maîtres;  et  cet  envoyé,  selon  lui,  viendra  un  jour  réunir  ses 
partisans.  Les  âmes  peuvent  être  aussi  reléguées  dans  les  corps 
des  animaux  ;  mais  ce  sont  des  âmes  plus  coupables  ,  soumises  à 
des  épreuves  plus  dures.  Les  marcionites  recommandaient  la 
chasteté  jusque  dans  le  mariage,  et  l'abstinence  des  alimens  trop 
substantiels.  Ils  méprisaient  les  plaisirs  des  yeux,  tels  que  les 
spectacles  qui  réveillent  souvent  les  passions  ;  enfin  ils  se  dis- 
tinguèrent toujours  par  la  simplicité  de  leurs  vètemens  et  la  gra- 
vité de  leurs  mœurs.  Nous  ne  parlerons  ici  ni  de  Marcus,  ni  de 
Lucain,  ni  d'Apelles,  et  nous  ferons  seulement  remarquer  que 
les  sectateurs  de  Marcion  et  de  ses  disciples  existaient  encore  au 


SCIENCES  MORALES.  5  53 

sixième  siècle,  époque  à  laquelle  ils  se  perdirent  dans  les  rangs 
des  orthodoxes. 

L'école  d'Egypte  porte  un  tout  autre  caractère  que  celles  dont 
nous  venons  d'indiquer  les  principales  subdivisions  ,  et  c'est  ici 
surtout  que  l'auteur  a  beaucoup  avancé  la  solution  de  la  ques- 
tion. Malgré  une  domination  étrangère  de  trois  siècles,  l'E- 
gypte était  encore  là  avec  ses  mystérieuses  doctrines  ,  ses  tra- 
ditions populaires  et  ses  magnifiques  monumens.  Les  anciennes 
doctrines  de  cette  contrée  avaient  modifié  même  le  christia- 
nisme ,  qui  est  le  point  de  départ  du  gnosticisme  ;  ses  principes 
y  étaient  exposés  avec  plus  de  science,  plus  d'adresse,  plus  de 
goût.  Ou  y  voyait  les  Panténe ,  les  Athénagore ,  les  Clément, 
les  Origène.  D'une  part,  ils  pénétraient  l'antique  sagesse  des 
sanctuaires  de  Thèbes  et  de  Memphis;  de  l'autre,  ils  s'entou- 
raient des  trésors  du  Musée  d'Alexandrie.  Ici  M.  Mat  ter,  profi- 
tant des  savantes  recherches  de  MM.  Champollion,  arrête  long- 
tems  les  regards  de  ses  lecteurs  sur  Amon-Ré,  qui  est  réel- 
lement le  Dieu  inconnu  et  caché,  celui  duquel  tout  émane; 
puis  sur  Neilh,  principe  générateur  femelle,  qui  ne  fut  autre 
qu'un  dëplorement  de  Dieu.  A  mon  et  Neith  ne  formaient  qu'un 
seul  tout  ,  qu'une  syzigie  gnostique.  Neith  sera,  si  l'on  veut,  la 
primitive  pensée,  Ennoia.  Viennent  ensuite  Mendès  et  Ilithyia, 
et  Chnoubis  qui  est  l'esprit  bon  et  que  le  serpent  représente; 
mais  le  déploiement  le  plus  remarquable  est  Phta.  Le  démiurge 
Cnouphis  voulant  réaliser  la  création  conçue  dans  Neilh,  fit 
sortir  de  sa  bouche  et  produisit  par  sa  parole  un  œuf,  c'est-à- 
dire  l'univers,  ou  la  matière  de  l'univers,  renfermant  en  elle- 
même  l'agent  qui  devait  tout  disposer.  Cet  agent  est  Phta,  qui 
paraît  dans  sa  modification  la  plus  importante  sous  le  nom  de 
Socari  :  c'est  Vhéphaîstos  des  Grecs,  et  M.  Mat  ter  fait  remar- 
quer que  l'idée  que  Dieu  lui-même  est  l'aine  du  monde  ,  et  que 
le  feu  est  l'agent  de  cette  amc,  était  l'une  des  plus  répandues 
dans  l'antiquité. 

Les  détails  ne  peuvent  entrer  dans  cet  article;  mais  on  sait 
que  les  Égyptiens  admettaient  trois  émanations  successives,  ou 
trois  ordres  de  divinités,  composés  :  le   premier,  de  huit;  le 


354  SCIENCES  MORALES. 

second  ,  de  douze,  et  le  troisième,  de  dix  ou  de  trois  cent 
soixante-cinq  dieux.  M.  Matter  y  reconnaît  l'ogdoade  gnosti- 
q'ie.  La  dodécade  lui  fournit  aussi  des  rapprochemens  ;  plus 
loin ,  il  nous  montre  O^iris  figurant  sur  les  monumens  des 
gnostiques ,  et  Isis  devenue  la  sœur  du  Christos  ou  d'Osiris, 
sauveur.  Les  idées  fondamentales  de  l'émanation  des  dieux  et 
des  âmes  humaines  se  trouvaient  donc  à  la  disposition  des 
chefs  d'école.  Basilide  parut  et  prétendit  que  sa  doctrine  était 
la  véritable  et  primitive  religion  des  Chrétiens,  et  qu'il  l'avait 
reçue  de  Glaucias  ,  interprète  de  saint  Pierre.  Les  sept  pre- 
mières émanations  de  son  système  formaient  avec  Dieu  une 
ogdoade  semblable  à  celle  des  Egyptiens.  Basilide  admettait 
aussi  les  autres  ,  et  le  nombre  365  embrasse  toute  la  série 
des  émanations  successives  de  l'Etre  suprême.  Ce  fut  pour 
exprimer  ce  nombre  en  lettres  grecques  que  l'on  écrivit 
ABPASAS,  mot  qui  prit  bientôt  un  sens  mystérieux,  et  dont 
on  se  sert  mal  à  propos  pour  désigner ,  non  seulement  toutes 
les  médailles  basilidiennes,  mais  en  générai  toules  les  gemmes 
gnostiques.  Dans  l'origine  ,  ce  n'était  qu'une  agrégation  de 
lettres,  exprimant,  par  les  nombres ,  1j»  totalité  des  intelli- 
gences qui  composent  le  plérome.  Il  ne  faut  donc  pas  cher- 
cher à  expliquer  le  mot.  Ici,  M.  Matter  combat,  tout  en  les 
déclarant  ingénieuses,  les  interprétations  de  MM.  Bellermann 
et  Miinter.  Ces  gemmes  ont  pu  servir  à  rappeler  aux  basi- 
lidiens  leurs  principaux  dogmes;  on  a  pu  en  faire  des  signes 
de  ralliement  ,  et  la  superstition  les  a  sans  doute  aussi  trans- 
formées en  amulettes  qui  attiraient  la  protection  des  génies 
i\':!estes.  Nous  ne  pouvons  dérouler  ici  toute  la  théorie  de 
Basilide.  L'âme  ,  selon  lui  ,  était  contrariée  dans  son  affran- 
chissement de  la  matière  par  de  coupables  esprits  qui  se  sont 
associés  à  elle ,  au  point  d'y  former  une  seconde  âme  ,  une 
â:ne  animale. 

Basilide  éprouvait  ses  disciples  par  cinq  années  de  silence 
qu'il  leur  imposait,  à  l'exemple  de  Pythagore.  Au  surplus, 
saint  Clément  d'Alexandrie  accusait  les  basilidiens  d'une  grande 
licence  de  principes  :  ils  pensaient  que  les  parfaits  n'étaient 


SCIENCES  MORALES.  355 

soumis  à  aucune  loi ,  que  leurs  corps  pouvaient  sans  danger 
suivre  tous  les  penchans  de  la  nature. 

Valentin  prétendit  posséder  seul  la  véritable  doctrine  chré- 
tienne ;  il  vint  à  Alexandrie  vers  l'an  iZjo  ,  et  y  fonda  une 
école.  Selon  lui ,  le  b/thos  ,  après  avoir  passé  des  siècles  infi- 
nis dans  le  repos  et  le  silence,  résolut  de  se  manifester;  il 
se  servit  pour  cela  de  sa  pensée,  qui  est  la  source  de  toute 
manifestation  :  la  première  fut  l'intelligence.  Ennoia,  fécondée 
par  le  bytlios ,  donna  l'existence  nu  nous,  le  fds  unique,  povo- 
ytv-Jis-  Avec  lui  naquit  sa  compagne  alcthcia,  la  vérité.  C'est 
là  la  première  tétrade;  voici  la  seconde  :  le  logos  (  la  vertu) 
et  zoè  (  la  vie) ,  anthropos  (  V homme  ),  ecclesia  (  l'église  ).  De 
la  sorte  ,  l'ogdoade  se  trouvait  complète.  M.  Matter  recher- 
che, avec  beaucoup  de  sagacité,  les  sources  de  ce  plérome. 
Différent  en  cela  de  Basilide,  Valentin  n'admettait  pas  de  prin- 
cipe éternel  du  mal  :  Satan  n'est  autre  chose  que  le  produit 
de  la  matière  résistant  à  la  création.  Ici  encore  le  Sauveur 
n'est  pas  le  démiurge.  Le  Sauveur  supérieur  était  entré  dans 
le  monde  par  la  vierge  Marie ,  comme  l'eau  traverse  un  canal. 
Nous  ne  pouvons  analyser  ici  la  doctrine  de  Valentin,  et  nous 
pouvons  encore  moins  nous  arrêter  à  celle  de  ses  succes- 
seurs. 

M.  Matter  considère  les  ophites  comme  une  secte  gnosti- 
que;  il  s'élève  contre  l'assertion  qui  leur  donne  l'antériorité  sur 
le  christianisme.  Dans  le  système  des  ophites,  Satan  n'est  pas 
un  esprit  éternel  :  le  dualisme  est  chez  eux  une  scission  tem- 
poraire ;  il  se  fait,  il  disparaît.  D'accord  avec  l'auteur  de  la 
cosmogonie  phénicienne,  qui  prenait  le  serpent  pour  le  plus 
pneumatique  des  animaux  ,  les  ophites  faisaient  consacrer  leur 
cène  par  des  serpens  qu'ils  tenaient  cachés  à  cet  effet  dans  les 
lieux  de  leurs  assemblées.  Nous  recommandons  à  nos  lecteurs 
l'interprétation  savante  et  ingénieuse  du  diagramme.  L'auteur 
rectifie  une  foule  d'erreurs  accréditées  jusqu'ici.  Quant  à  l'ex- 
plication donnée  sur  les  génies  au  moyen  du  planisphère 
égyptien,  elle  est  entièrement  neuve;  enfin,  la  distinction  des 
sétliiens  et  des  e.iïnile-  ne  mérite  pas  moins  d'attention. 


356  SCIENCES  MORALES. 

Quoique  cette  analyse  soit  déjà  fort  étendue,  nous  ne  pou- 
vons nous  dispenser  d'accorder  un  regard  aux  carpocratieiens  , 
qui  voyaient  dans  les  instituteurs  des  peuples  des  hommes  su- 
périeurs, et  vénéraient  également  les  images  de  Zoroastre ,  de 
Pythagore,  de  Platon,  d'Arislote  et  de  Jésus-Christ;  et  n'ad- 
mettaient que  le  seul  Evangile  de  saint  Mathieu.  Les  carpocra- 
tieiens affectaient  une  grande  indifférence  pour  les  choses  ex- 
térieures, et  ils  y  comprenaient  même  la  prière.  Épiphane,  fils 
de  Carpocrate,  soutint  que  la  nature  enseigne  la  communauté 
et  l'unité  de  toutes  choses;  il  rejetait  toutes  les  institutions 
de  morale;  et  la  tendance  qui  porte  à  la  propagation  de  l'es- 
pèce lui  paraissait  ne  pouvoir  être  combattue  ni  par  les  lois , 
ni  par  les  mœurs.  M.  Matter  élève  des  doutes  sur  l'établisse- 
ment effectif  de  la  communauté  des  femmes;  il  dit  que  de  ces 
essais  à  l'établissement  le  pas  est  immense,  et  qu'il  y  aurait 
presque  autant  de  folie  à  croire  que  cette  absurde  communauté 
se  soit  maintenue  pendant  toute  la  durée  de  la  secte,  qu'il  y  en 
eut  alors  à  la  vouloir.  Les  considérations  présentées  en  faveur 
des  agapètes,  secte  formée  vers  l'an  38o,  par  une  Espagnole 
nommée  Agapé,  et  qui  s'adressa  toujours  de  préférence  aux 
femmes ,  sont  pleines  d'intérêt  et  de  lucidité. 

La  troisième  section ,  consacrée  à  l'influence  qu'ont  exercée 
les  gnostiques  sur  les  autres  sectes  religieuses  et  philosophiques, 
offre  des  résultats  très-curieux.  Ces  rapprochemens  sont  suivis 
secte  par  secte,  à  commencer  par  les  chrétiens  judaïsans.  Nous 
voudrions  pouvoir  citer  des  passages  où  M.  Matter  parle  des 
manichéens  et  des  priscillianistes ,  et  surtout  des  mandaïtes; 
nous  préférons  indiquer  quelques-uns  des  rapports  des  gnos- 
tiques avec  des  sectes  philosophiques  de  la  Grèce.  «  A  en  juger 
par  les  principes  des  sectes  carpocratiennes,  on  prendrait  ces 
dernières  pour  une  émanation  des  écoles  d'Épicure  ou  d'Aris- 
tippe.  Cyrène,  la  patrie  d'une  secte  païenne  idolâtre  de  vo- 
lupté, est  encore  celle  d'une  secte  chrétienne  qui  érige  la 
volupté  en  loi  naturelle  et  primitive.  »  Cependant  rien  n'atteste 
qu'il  y  ait  eu  entre  l'une  et  l'autre  la  moindre  intimité  :  au 
contraire,  il  semblerait  que  les  épicuriens  u'aient  eu  avec  le* 


SCIENCES  MORALES.  35y 

gnostiques  que  des  rapports  hostiles.  Lucien  de  Samosate, 
gouverneur  d'un  nôme,  paraît  lancer  contre  les  gnostiques 
une  partie  des  traits  qu'il  dirige  contre  les  chrétiens,  et  notam- 
ment en  ce  qui  concerne  le  Pérégrinus  Proteus.  Le  stoïcisme  et 
le  gnosticisme  se  montrent  dans  des  régions  toutes  différentes  : 
le  rapprochement  était  possible;  mais  il  ne  fut  pas  même  tenté. 
Il  en  était  autrement  du  pythagoreïsme.  Basilide  en  adopta  les 
grades  et  le  silence  de  cinq  ans;  Mardis  le  Valentinien  s'em- 
para de  la  mystérieuse  doctrine  des  nombres.  Les  analogies 
qui  existent  entre  les  gnostiques  et  les  néo-platoniciens  attes- 
tent moins  des  échanges  de  doctrine  que  des  rencontres  aux 
mêmes  sources;  du  reste,  ils  ne  se  sont  guère  trouvés  que  dans 
une  attitude  hostile  les  uns  envers  les  autres.  Les  nouveaux 
platoniciens  marchaient  sur  les  traces  de  Pythagore,  de  Platon 
et  dePhilon;  ils  enrichirent  leurs  doctrines  àe  toutes  celles  des 
sanctuaires  de  l'Egypte  et  de  l'Asie.  Ammonius,  Plotin  et  Por- 
phyre se  constituèrent  les  adversaires  du  gnosticisme,  et  la  ville 
d'Alexandrie  devint  le  théâtre  du  combat.  Jamblique,  disciple 
de  Porphyre,  n'aimait  point  les  gnostiques;  mais,  à  partir  de 
son  tems  où  des  évéques  de  Byzance  persécutaient  indifférem- 
ment et  philosophes  et  théosophes ,  les  sectes  opposées  se  mé- 
nagèrent beaucoup  plus.  Déjà  les  théories  de  Porphyre  et  de 
Plotin  sur  l'intuition  du  monde  intellectuel,  sur  l'émanation, 
ressemblaient  à  celle  des  gnostiques,  au  point  qu'il  serait  plus 
difficile  d'en  faire  voir  les  différences  que  les  analogies.  Jam- 
blique et  les  néo-platoniciens  eurent  encore  un  point  de  contact  : 
ce  fut  la  théurgie.  Proclus  y  fut  initié  par  Ascîépigénie,  fille  de 
Plutarque  d'Athènes.  Ce  philosophe,  ne  pouvant  se  résoudre 
à  voir  périr  tout  l'ancien  monde  poétique,  religieux  et  philoso- 
phique des  Grecs,  essaya  de  raviver  l'hellénisme;  et  pour  atti- 
rer à  lui  ses  ennemis,  il  admit  quelques-unes  de  leurs  opinions. 
Les  gnostiques  lui  offrirent  une  sorte  d'intermédiaire;  il  les  mé- 
nagea ,  et  joignit  aux  préceptes  de  Platon  et  de  Pythagore,  aux 
mystères  de  l'Egypte  et  de  la  Grèce,  aux  traditions  de  la  Thrace 
et  de  l'Orient,  des  dogmes  empruntés  aux  chrétiens  eux  -mêmes. 
Il  recommanda  la  foi,  et  se  fit  lui   même  le  dernier  membre 


358  SCIENCES  MORALES, 

d'une  série  d'émanations.  Mais  les  rangs  des  deux  partis  ne  se 
confondirent  point  après  Proclus,  qui  mourut  vers  la  fin  du 
troisième  siècle.  Les  écoles  des  nouveaux  platoniciens  tombèrent 
aussi  rapidement  que  celles  des  gnostiques. 

Danssa  conclusion,  M.  Matter  fait  remarquer  que  la  psycho- 
logie moderne  n'a  fait  aucun  progrès,  quant  aux  grandes 
questions  dont  s'occupaient  les  gnostiques.  «  Sans  doute,  dit-il, 
elle  a  mieux  observé,  décomposé,  ou  du  moins  décrit,  une  à 
une,  les  facultés  de  notre  âme;  mais,  si  nous  demandons  à  nos 
jours  ce  que  c'est  que  l'âme,  d'où  elle  vient,  où  elle  va,  com- 
ment elle  est  unie  à  son  enveloppe,  comment  elle  en  est  dis- 
tincte ,  notre  science,  si  verbeuse  dans  les  petites  questions,  est 
muette  dans  les  grandes.  Elle  ne  veut  pas  que  ■l'âme  soit  un 
rayon  émané  de  la  lumière  suprême,  et  elle  a  raTson  de  ne 
pas  vouloir  se  passer  d'une  image  ;  mais,  proscrivant  l'image, 
elle  ne  saisit  pas  mieux  la  chose.»  Enfin,  selon  l'auteur,  les 
gnostiques  ont  fait,  pour  la  solution  des  principaux  pro- 
blèmes qui  agitent  sans  cesse  les  esprits,  à  peu  près  tout  ce 
que  pouvait  faire  la  raison  humaine. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'à  parler  d'un  volume  de  planches  qui 
a  le  grand  mérite  d'être  entièrement  neuf  et  de  présenter  des 
résultats  satisfaisans.  Nous  citerons  surtout  la  quatrième ,  qui 
représente  le  diagramme  des  ophites,  d'après  Origène  ;  les 
autres  servent  à  expliquer  un  grand  nombre  de  pierres  gnos- 
tiques. Jusqu'ici,  le  seul  homme  qui  eût  obtenu  en  ce  genre 
quelques  succès  mérités,  était  M.  Bellesmann  ;  mais  on  ne 
saurait  tirer  un  plus  grand  parti  que  ne  l'a  fait  M.  Matlcr  des 
papyrus  égyptiens  du  Vatican  qui  ont  été  décrits  en  français 
par  M.  Champollion,  et  publiés  en  italien  par  M.  Mai.  Il  n'a 
pas  moins  fait  pour  la  numismatique  et  pour  l'archéologie  que 
pour  l'histoire  de  la  philosophie  religieuse. 

Ph.  de  Golbérv. 


SCIENCES  MORALES.  3  5o. 

Cours  complet  d'économie  politique  pratique; Ouvrage 
destiné  a  mettre  sous  les  jeux  des  hommes  d'Etat  des 
propriétaires  fonciers  et  des  capitalistes ,  des  savans }  des 
agriculteurs .  des  manufacturiers ,  des  négocians  et  en 
général  de  tous  les  citoyens ,  V économie  des  sociétés  ;  par 
Jean  Baptiste  Sa  y,  Auteur  du  Traité  et  du  Catéchisme 
d économie  politique  ,  membre  de  la  plupart  des  aca- 
démies de  l'Europe.  Tomes  i,  n  et  ni  (i). 

DEUXIÈME    ARTICLE.  (Voy.  t.  XXXVIII  ,    pag.  6^3.  ) 

Dans  notre  premier  article  sur  cet  ouvrage,  les  considéra- 
tions générales  qu'il  nous  a  suggérées  nous  ont  entraînés  si 
loin,  qu'après  avoir  donné  une  idée  de  la  préface,  nous  avons 
à  peine  pu  citer  les  chapitres  qui  font  partie  du  premier  vo- 
lume. Depuis,  deux  nouveaux  volumes  ont  paru,  et  le  plan 
de  l'auteur  s'est  développé.  Il  n'est  pas  possible  de  traiter  les 
sujets  les  plus  imporlans  d'une  manière  plus  nette  et  plus  at- 
trayante pour  le  lecteur.  Tout  s'enchaîne;  les  ressorts  de  la 
société  se  découvrent  graduellement  aux  yeux  du  lecteur;  les 
vérités  s'éclaircissent  par  leur  rapprochement  ;  point  d'écha- 
faudage de  raisonnemens  abstraits  :  c'est  l'expérience  qui  parle, 
c'est  le  simple  bon  sens  s'adressant  au  simple  bon  sens;  et  l'on 
est  étonné  d'arriver  à  la  connaissance  des  parties  les  plus  ca- 
chées du  mécanisme  social,  sans  plus  de  fatigue  qu'on  n'en 
éprouve  à  suivre  le  (il  d'une  intrigue  de  comédie. 

Les  sujets  traités  dans  le  troisième  volume,  le  dernier  qu'on 
a  publié,  sont  précisément  ceux  qui  fixent  en  ce  moment  l'at- 
tention du  gouvernement  et  du  public  :  les  douanes  ,  la  liberté 
du  commerce ,  les  entrepôts ,  le  système  colonial,  etc.  1M.  J.-B. 
Say  prouve  fort  bien  que  les  importations  de  marchandises 


(i)  Pari» ,  1828;  R.ipilly  ,  passage  des  Panoramas,  u°  4$  H  y  aura 
six  volumes;  prix  du  vol.  ,  6  fr.  5o  c.  Les  Collections  complètes  de 
cet  ouvrage  devenant  plus  rares,  à  mesure  <pi  il  se  poursuit,  seront 
veuducs  '\i  fr.  .  quand  les  six  volumes  seront  publiés. 


36o  SCIENCES  MORALES. 

étrangères  ne  sont  nullement  fâcheuses  pour  notre  industrie. 
Il  a  commencé  par  établir,  à  la  vérité,  que  l'on  n"a  jamais  à 
redouter  la  sortie  du  numéraire  :  car,  du  moment  où  l'expor- 
tation de  l'argent  rend  ce  métal  plus  rare  chez  nous,  sa  valeur, 
comparée  à  celle  qu'il  a  dans  d'autres  pays,  augmente;  dès 
lors,  on  ne  saurait  sans  perte  en  continuer  l'exportation,  et 
tout  le  monde,  au  contraire,  gagne  à  nous  en  apporter.  Il  a 
montré  ensuite  que,  l'argent  ne  nous  étant  pas  donné  gratuite- 
ment, toute  importation  d'argent  entraîne  nécessairement  une 
exportation  de  marchandises.  Or,  si  nous  ne  pavons  pas  en 
argent  les  marchandises  importées,  comment  les  payons-nous? 
avec  d'autres  marchandises  inévitablement.  Chaque  fois  que 
nous  consommons  un  produit  étranger,  l'effet  est  donc  le 
même  que  si  nous  consommions  le  produit  intérieur  avec 
lequel  nous  payons  le  produit  étranger.  Il  faut  lire  les  déve- 
loppemens  et  les  exemples  sur  lesquels  l'auteur  appuie  cette 
doctrine.  On  s'aperçoit  qu'il  ne  parle  pas  seulement  en  publi- 
ciste,  en  littérateur,  mais  en  homme  qui  connaît  le  commerce, 
les  manufactures,  et  qui  a  exercé  ces  diverses  industries  :  ce 
qui  lui  donne  de  grands  avantages. 

De  ces  observations,  M.  Say  tire  des  conséquences  bien 
neuves,  bien  éloignées  des  idées  communes.  C'est  que  le  com- 
merce avec  l'étranger  n'est  qu'une  autre  manière  de  produire 
sur  notre  sol  et  avec  notre  industrie  intérieure,  et  qui  a  le 
grand  avantage  de  nous  procurer  à  bon  marché  des  produits 
que  sans  cela  nous  paierions  fort  cher,  ou  que  nous  n'au- 
rions pas  du  tout.  «Sans  le  commerce  extérieur,  dit-il,  le 
café  et  le  coton  seraient  pour  la  France  des  produits  infini- 
ment chers,  et  dont  un  Français,  quelque  opulent  que  vous 
veuillez  le  supposer,  ne  pourrait  pas  jouir;  car  toute  sa  for- 
tune suffirait  à  peine  pour  lui  procurer  quelques  tasses  d'un 
café,  probablement  fort  médiocre,  qu'il  obtiendrait  en  culti- 
vant à  grands  frais  des  plants  dans  une  serre  chaude.  Or,  au 
moyen  du  commerce  étranger,  une  livre  d'excellent  café  ne 
lui  coûte  pas  plus  de  t\0  sous  ;  c'est-à-dire  le  même  prix  qu'un 
couteau  ,  un  mouchoir  de  poche,  ou  tout  autre  produit  ana- 


SCIENCES  MORALES.  36 1 

logue.  En  créant  un  produit  de  /Jo  sous  et  l'envoyant  aux 
îles,  on  adresse  en  retour  à  un  Français  une  livre  de  café. 
S'il  ne  fait  pas  cette  opération  lui-même,  des  négocians , 
moyennant  une  rétribution  modérée  par  la  concurrence  ,  la 
font  pour  lui.  » 

Qui  dit  le  consommateur,  dit  la  nation  tout  entière,  car 
tout  le  monde  consomme;  mais,  ajoute  l'auteur,  «  Nous  sommes 
ordinairement  sacrifiés  en  notre  qualité  de  consommateurs, 
c'est-à-dire  dans  la  fonction  que  nous  exerçons  le  plus  géné- 
ralement, le  plus  constamment,  pendant  tous  les  jours  de 
l'année,  pendant  toutes  les  heures  du  jour,  pendant  notre 
sommeil  même;  car  les  draps  du  lit  dans  lesquels  nous  sommes 
couchés,  nos  matelas,  la  couchette,  nos  rideaux,  notre  ameu- 
blement, notre  appartement,  l'ardoise  ou  la  tuile  qui  nous 
couvrent,  sont  des  objets  que  nous  consommons  en  dormant. 
Nos  revenus,  à  quelque  somme  qu'ils  se  montent,  sont  dans 
une  lutte  perpétuelle  contre  tous  nos  besoins.  Ils  sont  diminués 
par  chaque  sou  que  l'on  nous  fait  payer  de  plus,  et  que  nous 
pourrions  payer  de  moins.  Calculez,  si  vous  pouvez,  ce  que 
l'on  fait  ainsi  payer  de  trop,  en  renchérissemens  ,  à  une  grande 
nation.  C'est  bien  une  autre  somme  que  celle  que  les  douanes 
reçoivent  en  droits  d'entrée.  Un  droit  qui  équivaut  à  une  pro- 
hibition coûte  souvent  des  sommes  considérables,  et  ne  rap- 
porte pas  une  obole  au  gouvernement  ni  à  ses  agens(i).  »  (T.  m, 
pag.  35g.) 

Notre  gouvernement  paraît  maintenant  assez  bien  disposé 
en  faveur  de  la  liberté  du  commerce,  et  l'on  ne  conçoit  pas 


(i)  <-  Pendant  le  règne  de  Bonaparte,  on  expédiait  à  Londres  des  bâ- 
timens  chargés  de  sucre,  de  café,  de  tabac,  de  coton  filé,  pour  Salo- 
nique  ,  d'où  ces  marchandises  étaient  portées  sur  des  chevaux  ou  des 
mulets,  à  travers  la  Servie  et  la  Hongrie,  dans  toute  l'Allemagne  ,  et 
même  en  France  ;  de  sorte  qu'une  marchandise  que  l'on  consommait 
quelquefois  à  Calais  ,  venait  d'Angleterre,  qui  en  est  à  sept  lieues  , 
après  avoir  fait  un  détour  qui  équivalait ,  pour  les  frais  ,  à  un  voyage 
de  deux  fois  le  tour  du  monde.  •> 

t.  xl.  —  Novembre  1828.  a/j. 


36a  SCIENCES  MORALES, 

pourquoi  il  n'en  a  pas  toujours  été  de  même  ;  car,  outre  que 
l'on  ne  perçoit  aucun  droit  dans  les  prohibitions  absolues  ,  et 
qu'on  en  perçoit  peu  quand  les  droits  sont  trop  élevés,  ce  sys- 
tème prohibitif ,  et  en  général  tout  le  régime  réglementaire , 
suscitent  une  inunité  d'embarras  à  l'administration.  «  Avec  les 
douanes,  dit  notre  auteur,  le  gouvernement  est  constamment 
en  butte  aux  réclamations,  tantôt  d'une  classe  de  producteurs, 
tantôt  d'une  autre.  Si  l'on  ne  baisse  pas  les  droits  d'entrée, 
les  producteurs  de  vin  se  plaignent  qu'on  fait  tort  à  leurs  ex- 
portations ;  si  on  es  baisse  trop,  les  maîtres  de  forges  mena- 
cent d'éteindre  leurs  hauts  fourneaux.  Si  on  laisse  entrer  les 
sucres  étrangers  ,  les  celons  se  plaignent  qu'on  les  ruine;  si  on 
frappe  les  sucres  étrangers  d'un  droit  prohibitif,  le  consom- 
mateur se  plaint  qu'on  lui  fait  payer  le  sucre  25  pour  100  de 
plus  qu'on  ne  le  paye  en  Suisse  ;  le  fisc  se  plaint  que  la  cherté 
du  sucre,  en  réduisant  la  consommation,  nuit  à  la  recette  des 
douanes.  Ne  protégez  aucune  classe  de  la  nation  :  elles  cher- 
cheront toutes  les  industries  les  plus  généralement  profita- 
bles ;  elles  ne  pourront  se  plaindre  que  de  la  nécessité  des 
choses,  et  laisseront  l'administration  en  paix.  Si  l'administra- 
tion ordonnait  que  les  menuisiers  travaillassent  en  sapin  et  les 
ébénistes  en  chêne,  il  y  aurait  à  chaque  instant  des  réclama- 
tions et  des  plaintes  ;  on  les  laisse  employer  le  bois  qu'ils  veu- 
lent, et  personne  ne  6e  plaint.  »  (  T.  ni,  pag.  364-  ) 

Parmi  les  fautes  en  économie  politique  dont  les  nations  sont 
principalement  victimes  ,  l'auteur  attaque  surtout  le  régime 
colonial ,  ce  système  qui  nous  fait  payer  tous  les  ans  soixante 
ou  quatre-vingts  millions  (i),  en  faveur  de  quelques  miséra- 
bles colonies  que  nous  perdrons  a  la  première  guerre  mari- 
time. Il  ne  nous  est  pas  possible  de  citer  les  calculs  et  les  rai- 
sonnemens  qui  prouvent  invinciblement  que  nous  sommes 
dupes  en  conservant  ces  possessions  lointaines  qui  nous  obéis- 

(i)  Non-seulement  les  frais  de  garde  et  d'administration  des  colo- 
nies ,  mais  ce  qu'elles  nous  coûtent  en  nous  faisant  payer  les  produits 
au  delà  de  ce  qu'ils  nous  coûteraient  par  le  commerce  libre. 


SCIENCES  MORALES.  363 

sent  mal;  mais  ils  seront  d'un  grand  secours  pour  les  personnes 
qui,  dans  le  sein  des  commissions  législatives  et  dans  la  cham- 
bre des  députés  ,  auront  à  disenter  ces  points  importans.  Nous 
ne  savons  si  ce  sont  les  infractions  aux  lois  contre  la  traite , 
ou  bien  les  jugemens  iniques  rendus  par  les  tribunaux  de  la 
Martinique ,  qui  ont  dicté  à  M.  J.-B.  Say  les  passages  sui- 
vans  ;  mais  nous  y  retrouvons  l'accent  d'une  véritable  phi- 
lantropie. 

«  Des  personnes  ,  tolérantes  pour  les  maux  qu'elles  ne  souf- 
frent pas,  en  prennent  aisément  leur  parti,  et  envisagent  des 
expéditions  cruelles  et  d'abominables  spéculations  ,  comme 
ces  malheurs  historiques  sur  lesquels  nous  ne  pouvons  rien  ; 
tandis  que  nous  y  pouvons  beaucoup  ,  en  laissant  voir  toule 
l'horreur  qu'elles  nous  inspirent.  Te  voudrais  que  ces  per- 
sonnes comprissent  que  ia  question  qui  nous  occupe  n'est  pas 
tout  entière  dans  des  intérêts  pécuniaires.  Il  ne  s'agit  pas 
uniquement  de  savoir  à  quel  prix  on  peut  faire  travailler  un 
homme  ,  mais  à  quel  prix  on  peut  le  faire  travailler,  sans  bles- 
ser la  justice  et  l'humanité.  Ce  sont  de  faibles  calculateurs 
que  ceux  qui  comptent  la  force  pour  tout  et  l'équité  pour 
rien.  Cela  conduit  au  système  de  production  des  Arabes  bé- 
douins qui  arrêtent  une  caravane  ,  pillent  les  marchandises 
qu'elle  transporte  ,  et  s'en  applaudissent  en  disant  :  Bien  fous 
sont  ceux  qui  font  venir  à  grands  frais  des  marchandises  de 
l'Inde  et  delà  Chine  !  Les  mêmes  marchandises  ne  nous  ont  coûté 
que  quelques  jours  d'embuscade  et  quelques  livres  de  poudre 
à  fusil.  Certes,  les  Arabes  bédouins  ont  beau  s'admirer,  je  ne 
pense  pas  que  vous  conveniez  jamais  que  leur  pays  soit  dans 
une  situation  plus  florissante  que  ceux  où  l'on  produit  par  de 
meilleurs  procédés.  C'est,  quoiqu'il  un  différent  degré  dans 
l'exécution  ,  un  calcul  également  vicieux  dans  sou  principe 
que  celui  qui  exclut  toute  considération  de  justice  et  d'huma- 
nité dans  les  relations  d'homme  à  homme.  Il  n'y  a  de  manière 
durable  et  sûre  de  produire  (pic  celle  qui  est  légitime,  et  il 
n'y  a  de  manière  légitime  que  celle  où  les  avantages  de  l'un 
ne  sont  point  acquis  aux  dépens  de  l'autre.    Cette  manière  (\r 


3o\'t  SCIENCES  MORALES, 

prospérer  est  la  seule  qui  n'ait  point  de  fâcheux  résultats  à 
craindre;  et  les  événemens  arrivés  me  donneraient  trop  d'avan- 
tage, si  je  voulais  mettre  en  parallèle  les  pays  où  l'esclavage 
a  entraîné  des  bouleversemens ,  et  ceux  où  les  descendans  de 
Penn  et  les  imitateurs  de  ses  principes  ont  fondé  des  nations 
qui  croissent  rapidement  en  prospérité  ,  et  qui  couvriront  bien- 
tôt le  Nouveau-Monde  pour  l'exemple  et  l'instruction  de  l'an- 
cien. »  (T.  ii,  pag.  ioo.  ) 

M.  J.-B.  Say  insiste  fortement  pour  que  nous  apprenions 
enfin  à  tirer  parti  des  mines  de  houille  qui  se  trouvent  ré- 
pandues sous  le  sol  de  plusieurs  provinces  de  France.  Les 
principaux  obstacles  qui  s'y  opposent  sont  nos  lois  qui  ont 
fait  des  richesses  souterraines  des  propriétés  du  gouverne- 
ment ,  ce  qui  entoure  de  formalités  infinies  les  concessions  de 
mines  ;  c'est  encore  le  mauvais  état  de  nos  communications  , 
surtout  de  celles  des  rivières  et  des  canaux,  seules  voies  qui 
conviennent  à  des  produits  aussi  lourds  que  le  charbon  de 
terre  et  le  bois.  Il  faut  voir  dans  l'ouvrage  même  les  considé- 
rations sur  les  moyens  propres  à  faire  cesser  ces  difficultés  ; 
des  citations  ne  peuvent  pas  les  faire  connaître  :  une  citation 
dépouillée  de  ses  antécédens  est  comme  une  pièce  de  théâtre 
dont  on  retrancherait  l'exposition  et  les  préparations.  Mais 
nous  détacherons  le  morceau  suivant,  où  l'auteur  insiste  sur 
l'attention  que  réclame  la  question  des  combustibles  en  gé- 
néral. 

«  Le  plus  important  des  minéraux  que  nous  tirons  du  sein 
de  la  terre  ,  dit-il,  n'est  ni  l'argent,  ni  le  fer;  c'est  la  houille  ;  et 
son  importance  ne  cessera  d'aller  en  croissant.  La  chaleur  est 
le  plus  puissant  des  agens  dans  les  arts.  Sans  elle,  nulle  pro- 
duction ,  nulle  civilisation  n'est  possible.  Outre  que  ,  sans 
chauffer  nos  demeures  et  nos  ateliers  ,  je  ne  sais  pas  trop  com- 
ment nous  supporterions  les  hivers  dans  nos  latitudes  au-des- 
sus du  /,5e  degré;  le  combustible  est  encore  nécessaire  pour 
préparer  presque  tous  nosalimens,  et  si  l'on  pensait  que  l'es- 
pèce humaine  pût  à  toute  rigueur  subsister  de  végétaux  et  de 
viande  crus,  je  ferais  remarquer  que,  pour  faire  pousser  ces 


SCIENCES  MORALES.  365 

végétaux  avec  une  abondance  qui  suflise  aux  besoins  d'une  so- 
ciété un  peu  nombreuse  ,  il  faut  des  outils  aratoires ,  et  que 
ces  outils  ne  peuvent  être  fabriqués  sans  modifier  les  métaux 
par  le  moyen  du  feu.  Comment ,  sans  amollir  le  fer  et  le  trans- 
former en  acier,  ferait-on  les  ciseaux  pour  tondre  les  brebis  ? 
Comment  fabriquerait-on  les  rouets  pour  fder  leurs  toisons  , 
les  métiers  pour  tisser ,  les  aiguilles  pour  coudre  même  de  gros- 
siers vêtemens  ?  Il  n'est  aucun  art  industriel  où  l'on  puisse  se 
passer  complètement  de/  feu  ,  et  par  conséquent  de  combus- 
tible. Quand  le  inonde  était  neuf,  il  était  presque  entièrement 
couvert  de  bois.  Il  suffisait  (  du  moment  qu'on  a  su  faire  du  feu  ) 
de  casser  des  branches  d'arbres  pour  l'entretenir.  Mais  le  bois 
ne  se  reproduit  pas  aussi  facilement  qu'il  se  consume.  Aussi 
voyons-nous  les  pays  se  dépeupler  de  forets  à  mesure  qu'ils  se 
peuplent  d'habitans.  Les  plus  anciennement  civilisés  sont  les 
plus  dépouillés.  Sur  les  bords  de  l'Euphrate  ,  il  n'y  a  d'arbres 
que  dans  les  jardins.  En  Egypte ,  on  se  sert  de  fiente  de  cha- 
meau desséchée  pour  faire  du  feu.  La  Grèce ,  l'Italie  et  l'Es- 
pagne ,  quoique  moins  anciennement  civilisées  que  l'Orient ,  le 
sont  plus  anciennement  que  les  autres  États  de  l'Europe,  et  ont 
par  cette  raison  beaucoup  plus  épuisé  leurs  forêts  dans  tous 
les  lieux  accessibles.  Nous  savons  par  les  historiens  que  notre 
Gaule  était  couverte  de  bois  lorsque  les  Romains  en  firent  l'in- 
vasion. Il  en  était  de  même  de  l'Angleterre,  de  l'Allemagne.  Les 
Etals-Unis ,  qui  ne  formaient  naguère  qu'une  seule  forêt  , 
abattent  chaque  jour  des  multitudes  d'arbres  et  les  remplacent 
par  du  blé.  C'est  une  loi  de  la  civilisation  de  faire  disparaître 
les  bois.  Heureusement  que  la  nature  a  mis  en  réserve,  long- 
tcins  avant  la  formation  de  l'homme,  d'immenses  provisions 
de  combustible  dans  les  mines  de  houille  ;  comme  si  elle  avait 
prévu  qu'une  fois  l'homme  en  possession  de  son  domaine  ,  il 
détruirait  plus  de  matière  à.  brûler  qu'elle  n'en  pourrait  repro- 
duire. Mais  enfin,  ces  dépôts,  quoique  riches  ,  ont  des  limites. 
Nous  creusons,  nous  minons,  et  tantôt  une  fois  ,  tantôt  une 
autre  ,  nous  atteignons  le  terme  des  filons.  Nous  en  décoin  i  i 
l  "us  d'autres  que  nous  épuiserons  à  leur  tour.  Déjà  nos  voisin- 


166  SCIENCES  MORALES. 

dans  les  houillères  de  Newcastle  ,  vont  chercher  jusque  sous 
la  mer  les  charbons  de  terre,  qui,  voguant  ensuite  sur  sa  sur- 
face ,  vont  féconder  les  usines  de  Londres  et  les  distilleries  de 
la  Jamaïque.  Les  foyers,  les  forges  ,  les  manufactures  ,  en  ab- 
sorbent d'effrayantes  quantités;  et ,  quoiqu'on  ait  calculé,  par 
la  puissance  des  mines ,  qu'elles  contiennent  encore  du  com- 
bustible pour  plusieurs  générations  ,  même  en  supposant , 
comme  il  est  probable,  une  consommation  progressivement 
croissante,  que  deviendront  les  générations  suivantes  ,  quand 
les  mines  seront  épuisées  ,  car  elles  le  seront  inévitablement  un 
jour?  On  en  découvrira  d'autres  qui  seront  épuisées  à  leur 
tour  :  que  deviendront  alors  nos  descendans?  Il  y  a  des  gens 
qui  craignent  que  le  monde  ne  finisse  par  le  feu;  on  doit  plutôt 
craindre  qu'il  ne  finisse  faute  de  feu.  »  (T.  xi ,  p.  1 15.) 

Les  écrits  de  M.  J.-B.  Say  ont  été  traduits  dans  toutes  les 
langues  de  l'Europe  ;  et  dernièrement  encore ,  nous  en  avons  vu 
une  traduction  eu  grec  moderne.  Il  en  sera  de  même  de  ce  der- 
nier ouvrage,  qui  est  incontestablement  beaucoup  plus  déve- 
loppé, plus  complet  que  les  précédens.  On  ne  saurait  s'en  passer 
dans  tous  les  lieux  où  l'on  enseigne  l'économie  politique,  parce 
qu'il  présente  la  science  dans  un  ordre  plus  méthodique  et  plus 
parfait  qu'aucun  livre  publié  jusqu'à  ce  jour;  et,  de  plus,  il  y 
comprend  ses  derniers  progrès.  Les  controverses  qui ,  dans  ces 
dernières  années,  ont  divisé  MM.  Ricardo,  Malthus,  Sis- 
mondi,  y  sont  réduites  à  leurs  termes  les  plus  simples,  et  désor- 
mais auront  tout  le  monde  pour  juge. 

À  ce  sujet,  nous  hasarderons  une  observation  plus  générale. 
Les  ouvrages  français  sur  la  politique,  la  législation,  sont  beau- 
coup plus  souvent  traduits  chez  les  autres  nations  ,  que  les  ou- 
vrages des  Anglais.  On  a  cru  expliquer  ce  fait,  en  disant  que 
les  Anglais  font  à  la  vérité  des  ouvrages  où  il  y  a  des  parties 
excellentes  ,  mais  qu'au  total  ils  ne  savent  pas  faire  un  livre.  Le 
développement  graduel  des  idées,  l'ordre,  y  manquent  presque 
toujours.  Ne  serait-ce  pas  aussi  parce  qu'on  y  voit  trop  souvent 
percer  l'orgueil  national  et  le  mépris  des  autres  peuples?  Cette 
remarque  frappe  surtout  quand  on  compare  les  ouvrages  anglais 


SCIENCES  MORALES.  367 

avec  celui  que  nous  avons  sous  les  yeux.  Ici  l'ami  de  l'humanité 
s'y  fait  sentira  chaque  page,  mais  c'est  l'ami  fie  toutes  les  nations; 
et  l'on  ne  s'aperçoit  que  l'auteur  est  Français  qu'à  la  pureté  ,  à 
l'élégance  de  son  langage.  Du  reste,  il  approuve  ce  qui  est 
louable,  il  blâme  ce  qui  est  digne  de  reproche,  en  France  comme 
ailleurs.  On  voit  que  son  unique  but,  on  dirait  volontiers  son 
unique  passion ,  est  de  découvrir  la  vérité  et  de  faire  triom- 
pher la  justice. 

D.  D. 

OEcvRES  de  Michel  Lepelletier  ,    publiées  par  son 
frère  (i). 

Ce  livre  est  un  momument  élevé  par  l'amitié  fraternelle. 
L'éditeur  ,  M.  Félix  Lepelletier  ,  encore  plein  de  vénération 
pour  la  mémoire  d'un  frère  qu'une  mort  imprévue  et  funeste 
lui  ravit  à  l'âge  de  trente- trois  ans,  a  rassemblé  ses  discours  et 
ses  ouvrages,  a  joint  à  ce  recueil  une  Notice,  des  Notes  et  des 
Pièces  justificatives ,  et  a  composé,  de  tous  ces  morceaux  réunis, 
tin  volume  qu'il  a  dédié  au  peuple  français.  La  Notice  a  de 
l'intérêt.  C'est  moins,  à  la  vérité,  une  notice  qu'un  éloge,  et 
rien  n'est  plus  naturel  dans  la  position  de  l'auteur  :  mais  elle 
offre,  sur  la  personne  et  sur  la  vie  de  Michel  Lepelletier,  des 
détails  curieux  à  connaître,  et  les  biographes  ne  la  consul- 
teront pas  sans  fruit.  Nous  dirons  la  même  chose  des  Notes 
mêlées  aux  pièces  justificatives.  Quant  à  celles-ci,  nous  avoue- 
rons que  la  place  qu'elles  occupent  n'est  point  en  proportion  de 
leur  importance.  Plusieurs  n'auraient  dû  être  données  que  par 
extrait  :  plusieurs  auraient  pu  être  supprimées.  Elles  peuvent 
avoir  du  prix  comme  titres  de  famille  ;  elles  en  ont  peu  comme 
documens  historiques. 

Quelque  marquant  qu'ait  été  le  rôle  de  Lepelletier  dans  notre 
révolution  ,  ce  n'est  point  du  personnage  politique  que  nous 
avons  à  nous  occuper.  Une  telle  investigation  n'entre  point  dans 

(i)  Bruxelles,  1828.  1  vol.  in-8°. 


368  SCIENCES  MORALES. 

le  plan  de  cette  Revue ,  qui  n'est  pas  une  arène  ouverte  aux 
débats  de  la  politique ,  mais  un  registre  où  viennent  s'inscrire 
les  découvertes  de  la  science  et  les  conquêtes  de  la  raison 
humaine.  C'est  donc  uniquement  comme  auteur  que  nous  con- 
sidérerons ici  Michel  Lepelletier  ;  c'est  aux  écrits,  non  à  l'écri- 
vain, c'est  à  ce  qui  reste,  non  à  ce  qui  passe,  que  cet  article 
sera  consacré. 

Chargé  par  les  comités  de  constitution  et  de  législation  cri- 
minelle de  présenter  à  l'assemblée  constituante  la  première 
partie  du  projet  de  Code  pénal ,  celle  qui  traite  des  peines  en 
général ,  Lepelletier  a  composé  sur  ce  grave  et  triste  sujet  un 
rapport  qu'il  a  lu  dans  les  séances  des  22  et  23  mai  1791.  Ce 
morceau  est  remarquable  par  l'ordre  des  idées  et  par  la  pré- 
cision sévère  de  l'expression.  Le  rapporteur  commence  par  jeter 
un  regard  critique  sur  les  abus  de  notre  ancienne  législation 
criminelle;  il  nous  montre  «  des  faits  innocens  ou  des  fautes 
légères  érigés  en  grands  attentats;  la  présomption  du  crime 
punie  souvent  comme  le  crime  même  ;  des  tortures  atroces 
imaginées  dans  des  siècles  de  barbarie,  et  pourtant  conservées 
dans  des  siècles  de  lumières  ;  nul  rapport  entre  les  délits  et  les 
peines,  nulle  proportion  entre  les  peines  des  différens  délits;  le 
méchant  poussé  par  la  loi  même  au  dernier  degré  du  crime , 
parce  que  dès  les  premiers  pas  il  trouve  le  dernier  degré  du 
supplice;  en  un  mot,  des  dispositions  incohérentes,  qui  tantôt 
étaient  oubliées ,  tantôt  remises  en  vigueur,  et  dont  l'absurdité 
féroce  ne  trouvait  d'autre  remède  que  dans  un  autre  abus,  celui 
d'être  interprétées  et  modifiées  arbitrairement  par  les  juges.  » 

A  ce  tableau,  malheureusement  trop  fidèle,  l'orateur,  après 
avoir  marqué  les  limites  de  son  sujet  et  distingué  les  deux  parties 
du  Code  pénal,  dont  l'une  comprend  la  description  des  peines,  et 
l'autre  rénumération  des  crimes  et  leur  punition ,  oppose  le 
tableau  des  premières  améliorations  que  la  force  des  institutions 
nouvelles  fait  pénétrer  comme  d'elles-mêmes  dans  la  loi  pénale. 
Leur  premier  effet  aura  été  de  faire  disparaître  ces  crimes  d'hé- 
résie, de  lèse-majesté  divine,  de  sortilège  et  de  magie,  «dont 
la  poursuite  vraiment  sacrilège  a  si  long-tems  offensé  la  divi- 


SCIENCES  MORALES.  3  69 

nité;  »  le  Code  de  la  ferme  ,  «  qui  bonifiait  un  privilège  par  une 
concession  de  lois  pénales  et  améliorait  une  régie  par  quelques 
lettres-patentes  de  galères  ou  de  mort;  »  enfin ,  ces  Codes  des 
capitaineries,  des  chasses,  des  eaux  et  forêts,  de  la  librairie, 
«  dont  les  uns  défendaient  les  retraites  de  quelques  animaux 
privilégiés  avec  plus  de  rigueur  et  de  vigilance  que  la  police 
n'en  apportait  à  maintenir  la  sûreté  dans  les  demeures  des 
hommes,  dont  les  autres  condamnaient  un  imprimeur  et  lui 
confisquaient  corps  et  biens,  non  pas  même  pour  avoir  im- 
primé un  mauvais  livre,  mais  pour  avoir  imprimé  un  bon  livre 
sans  permission.  » 

De  ces  considérations  générales  ,  l'orateur  passe  à  la  théorie 
des  peines,  objet  spécial  de  son  travail.  Il  veut  que  les  peines 
soient  humaines,  justement  graduées,  dans  un  rapport  exact 
avec  la  nature  du  délit,  égales  pour  tous  les  citoyens,  exemptes 
de  tout  arbitraire  judiciaire;  qu'elles  ne  puissent  être  déna- 
turées après  le  jugement  par  le  mode  de  leur  exécution;  qu'elles 
soient  répressives  principalement  par  des  gènes  et  des  priva- 
tions prolongées,  par  leur  publicité,  par  leur  proximité  du  lieu 
où  le  crime  a  été  commis;  qu'elles  corrigent  les  affections  mo- 
rales du  condamné  par  l'habitude  du  travail;  qu'elles  décroissent 
en  approchant  du  terme  fixé  à  leur  durée,  enfin  qu'elles  soient 
temporaires.  Ces  principes  sont  parfaitement  justes,  et  la  dé- 
monstration en  est  très-satisfaisante. 

Partant  de  ces  principes,  le  rapporteur  examine  successi- 
vement les  divers  genres  de  peines  en  usage  sous  l'ancienne 
législation. 

Il  repousse  d'abord  avec  une  juste  indignation  ces  supplices 
barbares  qui  trop  loiig-lems  ont  souillé  les  Codes  des  nations 
civilisées;  inventions  exécrables  où  le  législateur  se  fait  l'émule 
des  démons  et  va  demander  ses  inspirations  à  l'enfer.  Arrivant 
à  la  simple  peine  de  mort,  il  traite  avec  beaucoup  de  soin  et 
de  talent  cette  liante  question.  Avant  d'analyser  son  opinion  sur 
un  sujet  si  important,  je  demande  la  permission  d'exposer  la 
mienne  en  peu  de  mois. 

La  société  a-t-elle  le  droit  d'infliger  la  peine  de  mort  ?  j'avoue 


37o  SCIENCES  MORALES, 

qu'après  avoir  lu  avec  attention  tout  ce  qu'on  a  écrit  pour  le 
lui  contester,  je  n'ai  pu  être  convaincu.  Il  m'a  toujours  paru 
certain  que  le  quasi-contrat  de  société  renfermait  essentiellement 
une  assurance  mutuelle  contre  le  crime ,  et  que  la  loi  de  conser- 
vation du  coupable  ne  pouvait  prévaloir  sur  la  loi  de  conser- 
vation de  l'innocent.  Si  le  législateur  ne  peut  préserver  le 
citoyen  paisible  qu'en  prononçant  la  mort  contre  le  meurtrier, 
je  lui  en  accorde  le  droit  sans  la  moindre  difficulté. 

Mais  cette  impossibilité  existe-t-elle?  c'est  là  qu'est  pour 
moi  toute  la  question  :  tout  se  résout  à  mes  yeux  dans  la  ques- 
tion de  nécessité  ;  et  cette  question,  à  son  tour,  se  résout  encore 
à  mes  yeux  en  une  question  de  civilisation. 

Je  conçois,  je  ne  suis  pas  même  éloigné  de  penser  qu'il  peut 
exister  tel  état  de  société  où  le  législateur  ,  obligé  d'agir  sur  des 
naturels  grossiers  et  féroces ,  se  voie  contraint  de  recourir  à  des 
répressions  plus  fortes.  Je  ne  répugne  point  à  croire  que  la 
peine  capitale  soit  une  des  nécessités  de  l'état  de  barbarie.  Mais 
le  progrès  de  la  civilisation  affaiblit  chaque  jour  cette  nécessité 
et  tend  à  la  faire  disparaître;  d'un  côté,  à  mesure  que  les  mœurs 
s'adoucissent,  les  violences  deviennent  plus  rares;  de  l'autre, 
la  culture  des  esprits,  qui  rend  la  sensibilité  plus  vive,  accroît 
l'efficacité  relative  des  peines  et  permet  d'en  diminuer  l'inten- 
sité. Enfin,  une  police  plus  exacte,  en  même  teins  qu'elle  pré- 
vient une  foule  de  crimes  par  la  protection  qu'elle  assure  aux 
citoyens,  ajoute  à  la  puissance  des  peines  par  la  certitude  de  ne 
s'y  pouvoir  soustraire. 

La  France  est-elle  parvenue  à  ce  point  de  civilisation  qui 
permettrait  d'effacer  la  peine  de  mort  de  sa  législation  pénale  ? 
En  cas  de  solution  affirmative,  pourrait-elle  atteindre  ce  ré- 
sultat sans  transition?  J'inclinerais  à  dire  oui  sur  la  première 
question  ;  je  n'oserais  prononcer  sur  la  seconde.  Il  me  semble 
qu'à  cet  égard  ,  les  mœurs  et  l'opinion  sont  les  meilleurs  guides 
cpie  le  législateur  puisse  consulter.  Qu'il  supprime,  sans  hési- 
ter, la  peine  de  mort,  partout  où  nos  mœurs  la  repoussent.  Il 
l'a  fait  pour  le  duel ,  et  le  duel ,  non-seulement  n'est  pas  devenu 
plus  commun,  mais  l'est  devenu  beaucoup  moins  qu'avant  cette 


SCIENCES  MORALES.  37i 

réforme  :  qu'il  la  supprime  également  pour  tous  les  délits  poli- 
tiques, sans  exception  ;  pour  l'infanticide  ,  qui  n'est  jamais  un 
acte  complètement  volontaire  ;  pour  plusieurs  cas  d'incendie  ; 
pour  les  délits  composés,  dont  chacun,  pris  séparément,  ne 
serait  point  puni  de  mort.  Je  ne  parle  pas  du  faux  monnayage: 
je  n'ai  jamais  compris  quel  rapport  ni  quelle  proportion  il 
pouvait  y  avoir  entre  de  l'argent  contrefait  et  une  tète  coupée. 

Quand  ces  réformes  seront  faites,  on  en  verra  les  résultats, 
et  l'on  ira  plus  loin,  si  l'on  reconnaît  la  possibilité  d'aller  plus 
loin  sans  compromettre  la  sûreté  publique. 

Telle  est  notre  profession  de  foi  sur  cette  question  si  grave 
et  si  compliquée  de  la  peine  de  mort.  Lepelletier  va  plus  loin  : 
il  propose  l'abolition  absolue  et  immédiate  de  celte  peine,  et  il 
faut  avouer  que  ses  raisons  sont  dignes  d'une  attention  sérieuse. 

Il  reconnaît,  comme  nous,  le  droit  de  la  société;  mais, 
comme  nous  ,  il  proclame  que  de  sa  nécessite  seule  dérive  la 
légitimité  de  son  exercice.  Cette  nécessité,  il  ne  la  reconnaît  pas. 

Il  prouve,  par  des  argumens  très-ingénieux,  l'inefficacité  de 
la  peine  de  mort,  considérée  soit  en  elle-même,  soit  relati- 
vement aux  crimes  qu'elle  est  appelée  à  réprimer.  Il  remarque 
avec  raison  que  ,  dans  l'instant  où  l'assemblée  veut  supprimer 
les  supplices  barbares,  la  peine  de  mort  simple,  transportée 
tout  à  coup  du  second  au  premier  degré  de  l'échelle  pénale,  sera 
moins  puissante  encore  qu'en  tout  autre  tems  sur  l'imagination 
des  hommes.  Après  l'avoir  attaquée  comme  inefficace  ,  il  l'at- 
taque comme  immorale.  Elle  habitue  le  peuple  à  ia  cruauté, 
elle  inspire  pour  le  coupable  une  compassion  qui  affaiblit  l'effet 
de  l'exemple;  enfin  ,  en  cas  d'erreur,  elle  est  irréparable.  Toutes 
ces  considérations  sont  justes  et  bien  développées. 

Cependant,  en  même  tems  qu'il  rejette  en  principe  la  peine 
de  mort,  Lepelletier  établit  une  exception  que  je  ne  saurais 
admettre  :  elle  concerne  les  chefs  de  parti.  Je  cherche  en  vain  la 
raison  de  celte  exception.  On  dit  que  l'existence  d'uu  chef  de 
parti  peut  devenir  une  cause  de  troubles;  on  allègue  l'utilité 
publique  :  c'est,  suivant  moi,  tomber  dans  une  confusion  évi 
dente.  Ce  n'est  point  assez  qu'une  mesure  soit  utile,  il   faut 


3 72  SCIENCES  MORALES. 

qu'elle  soit  juste;  et  d'ailleurs,  il  ne  faut,  dans  l'administration 
de  la  société,  demander  à  chaque  chose  que  le  genre  d'utilité 
auquel  elle  est  destinée  par  sa  nature:  autre  est  l'utilité  du 
Code,  autre  l'utilité  du  canon.  La  loi  pénale  est  instituée  pour 
punir  les  actes  coupables ,  et  non  pour  détruire  les  individus 
dont  l'existence  pourrait  être  incommode  ou  dangereuse.  On 
sent,  d'ailleurs,  quelle  effrayante  latitude  est  renfermée  dans  ces 
mots,  chef de  parti,  et  combien  les  passions  sauraient  en  abuser. 

Poursuivant  l'examen  des  peines  en  usage  sous  l'ancienne 
législation ,  Lepelletier  approuve  celle  des  travaux  publics 
(autrefois  des  galères),  entant  que  fondée  sur  le  travail;  il  la 
condamne  comme  trop  susceptible  d'arbitraire  dans  son  exécu- 
tion. La  flagellation  ne  lui  paraît  qu'un  simulacre  de  peine  à  la 
fois  dégoûtant  et  inefficace.  La  marque,  qu'on  s'étonne  de  re- 
trouver encore  dans  nos  codes  modernes ,  est  rejetée  à  la  fois 
comme  peu  utile  et  comme  incompatible  avec  le  système  des 
peines  temporaires.  Quant  au  bannissement  de  province  à  pro- 
vince ,  l'orateur  n'a  pas  de  peine  à  en  démontrer  la  ridicule 
inconséquence. 

Des  jDeines  afflictives ,  il  passe  aux  peines  infamantes.  Il  en 
adopte  le  principe ,  et  j'aurais  désiré  trouver  dans  son  rapport 
les  motifs  qui  ont  pu  déterminer  cette  adoption  ,  dont  la  con- 
venance laisse  des  doutes  dans  mon  esprit  :  mais  il  propose 
d'en  simplifier  l'application,  en  rendant  moins  nombreuses  les 
formules  portant  infamie. 

Quant  aux  peines  pécuniaires ,  il  n'en  dit  qu'un  mot ,  et  c'est 
pour  signaler  la  confusion  qui  régnait  à  cet  égard  dans  l'ancien 
système  de  notre  législation.  Cette  confusion  n'a  pas  tout-à-fait 
disparu  de  nos  lois  nouvelles. 

Toute  cette  partie  du  rapport,  qui  contient  l'examen  et  la 
critique  de  l'ancien  système  pénal ,  est  remarquable  par  une 
bonne  méthode,  par  une  discussion  lumineuse,  par  une  saine 
philosophie.  Je  suis  moins  satisfait  de  la  seconde  partie  ,  où  le 
rapporteur  présente  les  bases  du  système  nouveau  qu'il  veut 
établir.  Apparemment  qu'en  législation  ,  comme  en  beaucoup 
d'autres  choses ,  la  critique  est  aisée  et  l'art  est  difficile. 


SCIENCES  MORALES.  3 7", 

Je  sais  que  l'on  aura  toujours  des  considérations  très-puis- 
santes à  alléguer  contre  toute  peine  possible.  Infliger  une  peine, 
c'est  produire  du  mal  ,  et  l'humanité  trouvera  toujours  des  ar- 
gumens  plausibles  contre  toute  création  de  ce  genre.  Il  est  vrai 
que ,  du  moins  en  principe ,  c'est  produire  un  mal  moindre 
pour  en  éviter  un  plus  grand  :  mais  ce  moindre  mal  est  immé- 
diat ,  et  le  bien  qui  en  résulte  ne  l'est  pas  également;  l'un  tombe 
sous  les  sens,  l'autre  n'est  aperçu  que  par  la  réflexion  et  ne  se 
montre  que  dans  un  avenir  éventuel.  C'est  donc  une  tâche 
extrêmement  difficile  que  d'inventer  des  pénalités  contre 
lesquelles  la  philantropie  n'ait  pas  de  réclamation  à  élever. 
Lepelletier  a-t-il  résolu  ce  problème?  Nous  ne  le  pensons  pas. 

Son  projet  admet  trois  peines  afflictives,  le  cachot ,  la  gêne, 
la  prison;  et  une  seule  peine  infamante,  savoir,  la  dégradation 
civique  pour  les  hommes,  le  carcan  pour  les  femmes. 

Nous  avons  indiqué  nos  doutes  sur  le  mérite  des  peines  infa- 
mantes. Des  peines  afflictives  ,  une  seule  ,  la  prison  nous  paraît 
bien  conçue.  La  séparation  des  prisonniers  et  l'usage  du  travail 
dans  les  maisons  de  détention  sont  des  institutions  utiles  et  dont 
on  doit  savoir  gré  à  leurs  fondateurs.  Je  n'en  dirai  pas  autant  de 
la  peine  du  cachot. Etre  enfermé  seul,  sans  lumière,  avec  les  fers 
aux  pieds  et  aux  mains,  avec  une  ceinture  de  fer  autour  du  corps, 
de  la  paille  pour  lit .  du  pain  et  de  l'eau  pour  toute  nourriture, 
seulement  pendant  quelques  jours,  serait  un  châtiment  rigou- 
reux: pendant  douze  ou  vingt-quatre  ans,  ce  serait  un  supplice 
effroyable.  Je  ne  vois  pas,  avec  une  telle  peine,  ce  que  L'humanité 
aurait  gagné  à  la  suppression  des  tortures,  ou  plutôt,  je  ne 
vois  pas  comment  on  pourrait  se  vanter  de  les  avoir  supprimées. 

La  peine  de  la  gène  est  moins  cruelle;  je  crois  pourtant  qu'elle 
l'est  trop  encore  pour  obtenir  place  dans  un  code  de  lois  humaines. 

Néanmoins,  tout  en  réprouvant  la  nature  de  ces  peines  »  je 
dois  applaudir  à  la  disposition  qui  présente  aux  condamnés  le 
travail  comme  un  adoucissement  à  la  rigueur  habituelle  de  leur 
situation,  et  qui  le  leur  permet,  deux  ou  (rois  jouis  par  semaine, 
à  titre  de  récréation  ,  si  j'ose  ainsi  m'expriraer.  Cette  idée  est  à 
la  fois  ingénieuse,  humaine  et  morale. 


374  SCIENCES  MORALES. 

Je  ne  sais  s'il  faut  accorder  la  même  approbation  à  une  autre 
mesure,  celle  qui  ouvre  une  fois  par  mois  au  public  les  portes 
de  la  prison,  et  qui  l'appelle  à  contempler  les  condamnés  ac- 
cablés sous  le  poids  de  leurs  fers.  J'aperçois  bien  ici  le  dessein 
d'effrayer  par  l'exemple;  mais,  outre  le  peu  de  confiance  que 
j'aurais  dans  la  puissance  d'un  pareil  moyen  ,  je  ne  puis  penser 
qu'avec  une  profonde  répugnance  à  cette  sorte  d'exposition  pu- 
blique ,  qui  ferait  d'une  maison  de  force  comme  une  ménagerie, 
et  des  détenus  des  espèces  de  bètes  féroces  que  les  oisifs  vien- 
draient voir  par  curiosité  encbaînées  dans  leurs  cages.  La  con- 
ception ne  me  semble  pas  heureuse. 

Nous  avons  donné  une  certaine  étendue  à  l'analyse  de  ce 
rapport  qui  nous  paraît,  malgré  nos  critiques,  le  morceau  le 
plus  important  et  le  mieux  pensé  qui  soit  sorti  de  la  plume 
de  Lepelletier  ,  et  qui  d'ailleurs  peut  encore  aujourd'hui 
même  être  médité  avec  fruit.  Après  ce  morceau  ,  celui  qui 
mérité  le  plus  de  fixer  l'attention  est  un  plan  à' éducation  na- 
tionale,  préparé  pour  la  tribune  de  la  convention,  et  que  la 
mort  de  son  auteur  empêcha  d'y  présenter.  Commençons  par 
en  exposer  les  bases;  nous  en  dirons  ensuite  notre  pensée. 

Convaincu  que  la  nation  française  avait  besoin  d'être  régé- 
nérée, Lepelletier  voulait  accomplir  cette  réforme  par  le 
moyen  de  l'éducation  publique.  Il  proposait  de  fonder,  dans 
chaque  canton  de  la  république,  un  grand  établissement  d'édu- 
cation où  chaque  père  de  famille  serait  tenu  d'envoyer  ses 
enfans,  depuis  leur  cinquième  jusqu'à  leur  douzième  année 
révolue  pour  les  garçons  ,  jusqu'à  leur  onzième  année  seule- 
ment pour  les  filles.  Là,  tous  recevraient  une  instruction  com- 
mune, seraient  soumis  à  un  régime  semblable,  occupés  aux 
mêmes  travaux  corporels,  principalement  à  la  culture  de  la 
terre.  Les  frais  de  l'établissement  seraient  supportés  par  tous 
les  citoyens,  non  par  contribution  égale,  mais  au  prorata  de 
leurs  autres  impositions  ;  par  ce  moyen  ,  le  riche  se  trouverait 
amené  indirectement  à  faire  les  frais  de  l'éducation  du  pauvre. 
La  surveillance  serait  exercée  par  les  pères  de  famille,  qJi, 
tous  les  ans,  nommeraient  à  cet  effet  un  comité  de  cinquante- 


SCIENCES  MORALES.  375 

deux  membres;  pour  que  la  surveillance  fût  plus  complète, 
chaque  membre  du  comité  viendrait  à  son  tour  résider  dans 
l'établissement  pendant  une  semaine. 

Il  serait  injuste  de  méconnaître  dans  la  conception  générale 
et  dans  les  détails  de  ce  projet  l'œuvre  d'une  tète  pensante. 
Je  suis  même  persuadé  que  les  intentions  de  son  auteur  étaient 
très-louables  et  très-pures.  Cependant,  loin  d'être  disposé  à  l'a- 
dopter (quand  même  je  le  croirais  praticable,  ce  qui  est  fort 
douteux),  je  confesse  que  mes  idées  en  fait  d'éducation  y  sont 
diamétralement  opposées. 

i°  Je  ne  crois  point  qu'une  nation  se  régénère  ainsi  d'un 
coup  de  baguette.  La  régénération  d'un  peuple  est  l'ouvrage 
du  tems ,  des  institutions,  des  lumières.  Elle  doit  s'accomplir 
avec  maturité  comme  les  grandes  révolutions  de  la  nature. 

i°  Le  projet  repose  sur  la  complète  spoliation  de  la  puissance 
paternelle.  Ce  principe  eut  sans  doute  fait  fortune  à  Sparte, 
où  l'homme  ne  vivait  point  pour  lui-même,  et  se  voyait  con- 
fisqué corps  et  biens  au  profit  de  l'état.  Elle  pourrait  convenir 
au  système  théocratique  ,  dans  lequel  le  gouvernement  n'existe 
point  pour  les  sujets,  mais  les  sujets  pour  le  gouvernement.  Je 
doute  qu'il  soit  accueilli  parmi  nous,  qui  ne  voyons  dans  la 
liberté  publique  que  la  somme  des  libertés  individuelles,  et 
qui,  à  force  d'y  penser  ,  sommes  enfin  arrivés  à  cette  grande 
découverte ,  que  la  liberté  est  le  pouvoir  de  faire  ce  qu'on  veut  ; 
en  d'autres  termes,  quW<?  libre  ,  c'est  être  libre. 

3°  L'auteur  de  ce  projet  n'admet  d'autre  éducation  que  l'édu- 
cation publique,  même  pour  les  filles.  Moi,  tout  au  contraire, 
je  ne  regarde  l'éducation  publique  que  comme  un  supplément , 
souvent  nécessaire,  mais  toujours  incomplet,  à  l'éducation  do- 
mestique ,  et  je  trouverais  une  souveraine  injustice  à  forcer  celui 
qui  peut  faire  traiter  convenablement  sous  ses  yeux  son  enfant 
malade,  de  l'envoyer  à  l'hôpital.  Quant  aux  filles,  je  pense  que 
l'éducation  publique  est  précisément  l'opposé  de  ce  qui  leur 
convient. 

4°  L'auteur  veut  une  instruction  commune  sous  la  direc- 
tion du  gouvernement.  Je  n'admets,  nu  contraire  ,  en  fail  d'en- 
seignement public,  que  la  libre  concurrence  des  doctrines,  et 


376  SCIENCES  MORALES, 

je  rejette  complètement  le  principe  de  X unité,  qui  n'est,  sous  un 
autre  nom  ,  que  le  principe  de  X autorité ,  fondement  des  gou- 
vernemens  absolus  ou  théocratiques. 

5°  Quelque  séduisante  que  paraisse,  au  premier  coup  d'oeil , 
l'idée  de  faire  payer  au  riche  l'éducation  du  pauvre,  il  me 
parait  difficile  de  la  concilier  avec  la  justice  distributive  et  le 
respect  des  propriétés.  Certes,  c'est  un  grand  mal  dans  un  état 
que  l'excessive  inégalité  des  fortunes;  mais  un  sage  législateur 
y  remédie  en  favorisant  par  ses  institutions  la  division  conti- 
nuelle des  propriétés,  et  non  en  prenant  brusquement  à  l'un 
pour  donner  à  l'autre. 

On  trouvera  des  idées  saines  dans  l'opinion  émise  par  Lepelle- 
tier  sur  une  pioposition  relative  à  la  liberté  de  la  presse.  L'ora- 
teur y  indique  avec  sagacité  les  causes  de  la  difficulté  d'une 
bonne  loi  répressive  en  cette  matière.  «Si  l'on  prohibe  ces  dé- 
lits (les  délits  de  la  presse)  d'une  manière  générale,  la  loi  peut 
servir  à  punir  des  innocens,  à  persécuter  les  citovens,  à  rendre 
les  tribunaux  juges  arbitraires  des  pensées,  et  à  enchaîner  la 
liberté.  Si ,  au  contraire  ,  on  veut  caractériser  les  délits,  la  loi 
reste  sans  effet ,  parce  qu'alors  les  malfaiteurs ,  sachant  se 
mettre  hors  des  termes  de  la  loi,  ne  sont  plus  punissables  par 
elle.  «  Il  n'est  qu'un  remède  à  ce  double  inconvénient;  c'est  le 
jugement  par  jury.  Nous  ne  le  possédons  pas  encore,  et  tout, 
cependant,  en  fait  sentir  la  nécessité. 

On  trouvera  encore  dans  ce  volume  quelques  autres  mor- 
ceaux ;  une  Opinion  sur  le  droit  de  paix  et  de  guerre  ,  une  Vie 
d'Épaminondas ,  écrite  par  Michel  Lepelletier  à  l'âge  de  huit 
ans  et  demi,  etc.  Tous  ne  sont  ni  d'un  égal  intérêt,  ni  d'un  égal 
mérite  ;  mais,  en  faisant  un  choix  dans  ces  OEuvres ,  on  peut 
y  recueillir  de  l'instruction  et  plusieurs  vues  utiles.  L'auteur 
montre  des  connaissances  solides,  principalement  en  législa- 
tion ;  son  esprit  est  grave  et  méthodique  ;  son  style  n'a  point  un 
grand  éclat ,  mais  il  ne  manque  ni  de  clarté,  ni  de  précision  ,  ni 
de  fermeté.  C'est,  en  un  mot,  un  de  ces  livres  qu'on  peut  se 
dispenser  de  lire,  mais  qu'on  ne  regrette  point  d'avoir  lu. 

Berville. 


LITTERATURE. 


0 

Princxm    di    Estetica;  etc. —  Principes  de  la   thcori: 
générale  des  beaux-arts  ;  par  M.  Talia(i). 

Le  mot  Estetica  est  nouveau  ,  je  crois ,  dans  la  langue  ita- 
lienne; il  dérive,  suivant  M.  Talia  ,  d'un  verbe  grec  qui  si- 
gnifie sentir  (  sans  doute  AtTÊcive/xstt  ).  D'après  cette  étymologie, 
^'Estetica  (Esthétique)  serait  la  théorie  des  sensations.  Mais, 
comme  notre  auteur  ajoute  qu'elle  est  aux  beaux-arts  en  gé- 
néral ce  que  la  poétique  est  à  la  poésie,  j'ai  cru  donner  de  son 
livre  une  idée  plus  précise  et  plus  claire  en  traduisant  ce  mot 
par  ceux  de  Théorie  générale  des  beaux-arts. 

L'auteur,  dans  une  savante  introduction,  examine  les  ou- 
vrages qui  ont  été  composés  sur  le  même  sujet  par  Aristote , 
Muratori,  Gravina,  Hco,  Mario  Pagano ,  Parini  et  quelques  autres 
écrivains  célèbres.  Nous  ne  nous  arrêterons  pas  sur  cetle 
partie  du  livre  où  M.  Talia  montre  beaucoup  d'érudition 
et  de  sagacité,  mais  qui  a  l'inconvénient  de  rappeler  des  doc- 
trines ou  trop  connues,  ou  trop  oubliées  pour  mériter  un  nou- 
veau commentaire  ,  surtout  lorsque  des  théories  récentes  , 
prêtes  à  envahir  le  domaine  des  arts,  réclament  l'examen  du 
philosophe  et  du  critique. 

M.  Talia  s'attache  ensuite  a  séparer  ['Esthétique  de  la  méta- 
physique, n  Celle-ci  embrasse  les  impressions  que  tous  les 
sens  produisent  sur  l'esprit  :  celle-là  ,  négligeant  les  percep- 
tions trop  matérielles  du  goût,  de  l'odorat  et  du  tact,  se  borne 


(i)  Venise,  1827;  imprimerie  d'Alvisopoli.  a  vol.  in  8°  de  290  à 
3o5  pages.  Prix,  iafr.  Voy.  Reç.Eae.ft.  xvm ,  pag.  <u6,  l'annonce 
d'une  première  édition  de  cet  ouvrage,  qui  a  paru  à  Venise  m  18a», 

tous  ]<>  tilre  de  Saçrio  (F.ssai)  di  F.st.iir.i. 

t.  xi.       Novembre  1828.  ^ 


378  LITTÉRATURE. 

aux  sensations  plus  pures  de  la  vue  et  de  l'ouïe  ;  et  comme 
ces  sensations  sont  toujours  accompagnées  de  plaisir  ou  de 
dégoût,  elle  recherche,  soit  dans  les  objets  extérieurs,  soit 
dans  nos  sens  et  dans  notre  esprit  ,  les  causes  de  ces  effets 
si  divers.  Ainsi,  les  objets  qui  plaisent  à  la  vue  et  a  l'ouïe  étant 
ceux  qui  ont  été  nommés  beaux,  Y  Esthétique  est  d'abord  la 
théorie  de  la  beauté  sensible  ou  physique.  Quant  aux  objets 
qui  déplaisent ,  ou  elle  les  dédaigne ,  ou  elle  ne  s'en  occupe 
que  pour  les  rendre  propres  à  plaire;  et  en  cela  son  but  est 
encoi'e  la  beauté.  Appliquant  les  mêmes  principes  aux  actions 
et  aux  affections,  elle  devient  la  théorie  de  la  beauté  morale  ; 
et  comme  les  sujets  qu'elle  embrasse  doivent  satisfaire  ,  non- 
seulement  les  sens  et  le  cœur  ,  mais  encore  l'intelligence  , 
Y  Esthétique  est  aussi  la  théorie  delà  beauté  intellectuelle.  Mais 
V Esthétique  étant  un  art,  ce  sera  surtout  à  ces  différentes  beautés 
imitées  par  les  arts  qu'elle  devra  s'attacher  ;  elle  sera  donc 
la  théorie  de  la  beauté  physique,  morale  et  intellectuelle ,  en- 
visagée comme  produit  des  arts.  Or,  les  beautés  artificielles 
prenant  leur  source  dans  celles  de  la  nature ,  c'est  par  l'étude 
de  la  nature  qu'elle  devra  commencer;  et  non  contente  d'in- 
diquer la  beauté  qui  existe,  tant  dans  ses  ouvrages  que  dans 
ceux  de  l'art,  elle  devra  enseigner  encore  à  la  reproduire  et 
à  la  goûter;  d'où  résulte,  dit  M.Talia,  la  division  de  ce  traité 
en  trois  parties,  dont  la  première  a  pour  but  de  définir  les 
caractères  de  la  beauté  naturelle;  la  deuxième,  de  rechercher 
comment  sur  ce  modèle  se  forme  la  beauté  artificielle;  et  la 
troisième,  de  diriger  le  goût,  soit  dans  la  composition,  soit 
dans  le  jugement  des  œuvres  de  l'art.  »  Sans  vouloir  chicaner 
l'auteur  sur  cette  division  ,  nous  remarquerons  que  la  troi- 
sième partie  semble  avoir  le  même  objet  que  la  seconde  :  l'in- 
dication des  lois  que  doivent  suivre  les  arts  dans  l'imitation 
de  la  nature. 

Au  commencement  de  la  première  partie  ,  consacrée  à  la 
beauté  naturelle  ,  M.  Tai.ia  nous  donne  une  nouvelle  raison 
pour  laquelle  les  sensations  qui  proviennent  du  goût,  de  l'odo- 
rat et  du  tact  sont  exclues  de  la  qualification  de  belles,  «  C'est, 


LITTÉRATURE.  3  79 

dit-il,  que  les  qualités  des  corps  qui  frappent  ces  sens  passent 
en  quelqne  sorte  dans  l'individu  qui  en  éprouve  l'effet,  tandis 
que  les  qualités  des  corps  qui  frappent  la  vue  et  l'ouïe  de- 
meurent inhérentes  à  ces  mêmes  corps ,  sans  aucune  commu- 
nication ni  altération  de  substance;  d'où  l'on  peut  conclure 
que  l'adjectif  beau  s'applique  aux  objets  eux-mêmes,  tandis 
que  l'adjectif  bon  qualifie  une  impression  qui  a  lieu  dans  nous.  » 
L'auteur,  après  cette  distinction,  au  lieu  de  définir  la  beauté, 
trouve  plus  facile  et  plus  sûr  de  nous  la  montrer  dans  une 
élégante  description  de  tout  ce  qui  charme  l'oeil  et  l'oreille. 
Les  chapitres  où  il  considère  la  beauté  dans  les  êtres  inorga- 
niques, dans  les  végétaux,  dans  les  animaux  et  dans  l'homme, 
offrent  un  tableau  brillant  et  poétique  des  merveilles  de  la 
nature.  M.  Talia  y  déploie  avec  profusion  les  inépuisables 
ressources  de  sa  langue,  et  prouve  qu'un  heureux  talent  d'exé- 
cution s'unit  en  lui  aux  doctes  investigations  de  la  théorie.  Il 
recherche  ensuite  quel  est  l'effet  particulier  des  coulears,  des 
surfaces,  des  formes,  des  mouveniens,  des  sons,  de  la  com- 
binaison de  ces  divers  accidens  en  un  seul  objet,  et  de  plu- 
sieurs objets  enlr'eux.  Examinant  ici  cette  question  :  Si  la 
nouveauté  est  une  condition  nécessaire  de  la  beauté  ?  il  est 
d'avis  que  l'absence  delà  nouveauté  dans  un  objet  nuit  su  senti- 
ment, maisnonàlVy^iVî/ortdesa  beauté;  «  car,  dit-il,  nous  ne  pou- 
vons nous  dispenser  de  reconnaître  dans  cet  objet  la  beauté 
qui  nous  a  déjà  plu;  et  s'il  nous  plaît  moins,  il  n'en  est  pas 
moins  beau,  les  qualités  qui  procurent  aux  facultés  de  l'homme 
le  plaisir  de  la  beauté  étant  attachées  à  cet  objet.  «  Raison- 
nement plus  spécieux  que  juste  ,  dont  nous  espérons  faire 
bientôt  sentir  la  faiblesse. 

«  Jusqu'ici,  poursuit  l'auteur,  nous  avons  démontré  qu'il 
existe  dans  les  objets  physiques  certaines  qualités  qui  produi- 
sent en  nous  un  sentiment  agréable  que  nous  exprimons  en 
leur  attribuant  le  nom  de  beaux.  Mais,  si  on  les  considère  plus 
attentivement,  on  s'assure  (pie  ces  qualités  sont  de  deux  sor- 
tes :  les  unes  appartenant  à  leur  état  matériel  ,  qui  sonl  ; 
ment  extérieures;  les  autres  qui  exigent  sous  cette  rr///>ui 


38o  LITTÉRATURE. 

et  qui  appartiennent  plutôt  à  la  condition  spirituelle  des  êtres, 
s'ils  sont  animés  ,  ou  à  certaines  analogies  avec  ce  que  nous 
appelons  esprit,  s'ils  sont  inanimés;  ce  qui  nous  conduit  à 
parler  des  beautés  où  sont  mêlées  les  qualités  physiques  et 
spirituelles,  et  que  je  nommerai  beautés  d'expression.  »  Je  re- 
marque ici  que  l'auteur  ,  après  avoir  décrit  une  multitude 
d'objets  qu'il  suppose  posséder  la  beauté  sensible  ou  purement 
physique,  nous  fait  passer  aux  beautés  mixtes  qu'il  nomme 
beautés  d'expression,  sans  nous  avoir  dit  en  quoi  consiste  pré- 
cisément la  première  espèce  de  beauté,  ni  comment  elle  peut 
exciter  en  nous  un  sentiment  quelconque,  sans  nous  offrir 
Yexpresslon  d'un  sentiment  analogue. 

Quant  aux  beautés  d'expression  ,  l'auteur  dit  en  général 
qu'elles  indiquent  dans  l'aspect  extérieur  des  objets  certaines 
affections  plus  ou  moins  réelles  ,  si  les  objets  sont  animés  ; 
illusoires  et  supposées,  s'ils  ne  le  sont  pas;  «  d'où  il  suit  que, 
bien  que  ces  beautés  se  montrent  dans  l'apparence  d'un  objet , 
elles  n'y  résident  pourtant  pas  ,  mais  elles  sont  placées  au- 
dessous,  comme  cachées  par  l'aspect  extérieur  des  choses,  et  leur 
impression  n'est  pas,  comme  dans  les  beautés  physiques  ,  de 
corps  à  corps  ,  mais  d'esprit  à  esprit.  »  Ce  langage  est  assez 
obscur,  et  M.  Talia  me  semble  en  général  plus  heureux  dans 
ses  descriptions  que  dans  ses  définitions.  Il  divise  les  beautés 
d'expression  en  deux  classes  principales,  qui  ont  pour  carac- 
tères le  sublime  et  la  grâce-,  et  il  nous  montre,  dans  des  dé- 
tails pleins  de  finesse  et  dégoût,  leurs  rapports  avec  les  dif- 
férons êtres.  Il  comprend  ensuite  ,  sous  la  dénomination  de 
beautés  spirituelles,  celles  qu'il  a  d'abord  désignées  séparé- 
ment comme  beautés  Intellectuelles  et  morales.  Ces  beautés, 
qui  consistent  en  actions  vertueuses,  en  qualités  morales  et 
en  vérités  intellectuelles,  n'ont,  suivant  lui,  aucun  besoin  pour 
être  senties  de  l'intermédiaire  des  sens  ;  il  en  voit  la  source 
dansées  (rois  facultés  de  l'homme  :  la  sensibilité,  la  volonté  , 
la  raison.  Je  ne  le  suivrai  pas  dans  les  recherches  métaphy- 
siques où  l'entraîne  cette  partie  de  son  sujet.  J'observerai  seu- 
lement que  les  beautés  qu'il  qualifie  de  spirituelles  sont  peut- 


LITTÉRATURE.  38 1 

être  moins  indépendantes  qu'il  ne  le  suppose  du  ministère 
des  sens ,  et  qu'une  beauté  absolument  étrangère  à  leurs  im- 
pressions, si  tant  est  qu'elle  existe,  ne  fait  point  partie  du 
domaine  des  arts.  Mais  je  rencontre  ici  un  chapitre  excellent, 
qui  toutefois,  aussi  bien  que  plusieurs  de  ceux  qui  le  suivent, 
paraîtrait  mieux  placé  dans  la  deuxième  partie  de  l'ouvrage. 
L'objet  de  ce  chapitre  est  de  prouver  que  les  arts  ont  pour 
but  de  guider  l'homme  vers  le  beau  intellectuel  et  moral,  non 
par  la  voie  de  l'enseignement,  mais  par  l'attrait  du  plaisir ,  en 
quoi  leur  influence  est  d'autant  plus  puissante  et  plus  sûre. 
«  Il  suffit,  dit  M.  Talia,  que  ce  plaisir  soit  innocent  pour  que 
l'imitation  soit  louable  (retta).  Un  tel  plaisir,  en  même  temps 
qu'il  exerce  noblement  nos  facultés,  prépare  noire  esprit  à  con- 
cevoirunebeautéplusparfaite;  il  l'épure,  l'aiguise  et  le  rend  dé- 
daigneux du  laid  ,  c'est  à-dire  du  désordre  et  du  vice.  Que  si 
quelqu'un,  par  un  excès  d'austérité,  se  plaint  de  ce  que  les 
beaux-arts,  pour  se  rendre  plus  agréables  à  l'imagination  et 
au  cœur,  entourent  la  beauté  spirituelle  d'ornemens  trop  at- 
travans  et  allèchent  les  sens  afin  de  captiver  l'esprit,  qu'il 
veuille  bien  considérer  que  les  plaisirs  innocens  des  sens,  de 
l'imagination  et  du  cœur  sont  aussi  dans  Tordre  de  la  Provi- 
dence, qui  nous  a  elle-même  prodigué  des  jouissances  sans 
nombre.  Lorsque  celles-ci  ,  aussi  bien  que  celles  que  nous 
offrent  les  arts  ,  ne  nous  servent  pas  de  sentier  pour  nous 
élever  vers  une  beauté  plus  sublime  et  plus  parfaite,  la  faute 
en  est  à  la  paresse  et  à  la  distraction  de  notre  esprit.  »  (les 
observations  fout  honneur,  selon  moi ,  à  la  saine  raison  cl  à 
1,1  perspicacité  de  M.  Talia.  Mais  je  ne  puis  être  de  son  avis» 
lorsque,  plus  loin,  il  voudrait,  par  respect  pour  la  pudeur, 
limiter  l'emploi  du  DU  dans  la  sculpture,  et  fa  réduire  à  se 
conformer  aux  usages  de  la  vie  réelle.  La  sculpture  est  de 
tous  les  arts  celui  qui  se  prête  le  moins  à  la  reproduction 
exacte  de  ce  qui  est;  lui  imposer  de  tels  sacrifices,  c'est  le 
rendre  muet  ou  ridicule;  c'est  l'anéantir.  Je  ne  partage  pas 
non  plus  l'opinion  de  M.  Talia,  lorsque,  demandant  avec 
raison  que  la  mythologie  soit  exclue  des  sujets  modernes , 


38i  LITTÉRATURE. 

il  se  fonde  sur  ce  qu'elle  engagerait  a  les  traiter  sous  le  rap- 
port de  la  beauté  corporelle,  et  retarderait  ainsi  chez  l'homme 
la  conception  de  la  beauté  spirituelle.  Parler  à  l'esprit  par 
l'intermédiaire  des  sens  est  à  la  fois  le  premier  précepte  et, 
le  plus  heureux  privilège  des  arts. 

L'auteur,  comme  s'il  craignait  d'avoir  fait  ici  une  concession 
aux  romantiques,  se  hâte  ,  dans  le  chapitre  suivant,  de  con- 
damner l'imitation  exacte  de  la  nature,  le  vague  des  pensées 
et  la  mysticité  du  langage.  «Les  imitations  des  arts,  dit-il, 
doivent  se  montrer  belles  et  non  pas  vraies.  »  Ce  principe  est 
trop  absolu.  Rien  n'est  beau  que  le  vrai,  a  dit  un  auteur  qu'on 
n'a  pas  encore  accusé  de  romantisme  ;  mais  cela  ne  veut  pas 
dire  que  tout  ce  qui  est  vrai  soit  beau.  M.  Talia  revient  en- 
suite à  l'idée  déjà  énoncée  que  les  arts  doivent  s'efforcer  de 
rendre  les  hommes  meilleurs.  Toutefois,  ajoute-t-il,  leurs 
travaux  supposent  des  juges  compétens,  et  il  jette  en  passant 
une  sorte  de  défaveur  sur  les  ouvrages  composés  pour  plaire 
à  la  multitude  ;  ce  qui  me  semble  peu  d'accord  avec  le  prin- 
cipe que  le  but  des  arts  est  d'améliorer  l'espèce  humaine. 
Pour  nous,  au  contraire,  nous  plaçons  au  premier  rang  celles 
de  leurs  productions  qui  frappent  les  intelligences  les  plus  nom- 
breuses ,  et  leur  influence  sur  les  masses  nous  semble  une  de 
leurs  plus  belles  prérogatives. 

Nous  passerons  sous  silence  les  premiers  chapitres  de  la 
deuxième  partie,  où  l'auteur  recherche  si  l'idée  de  la  beauté 
est  innée  chez  l'homme ,  s'il  existe  parmi  les  êtres  créés  une 
beauté  parfaite,  et  comment  se  forme  la  beauté  idéale,  pour 
arriver  tout  d'un  coup  à  la  beauté  artificielle,  qui,  d'après  lui, 
résulte  de  l'imitation  des  trois  genres  de  beauté  qu'il  a  indiqués 
dans  la  première  partie  (beauté  matérielle,  beauté  d'expression, 
beauté  spirituelle).  «  Mais,  dit-il,  l'art  a  encore  une  beauté  qui 
lui  est  propre,  laquelle  consiste  dans  une  imitation  parfaite. 
Certains  objets,  qui  ne  sont  pas  beaux  en  eux-mêmes,  nous 
causent  le  plaisir  que  donne  la  beauté,  lorsqu'ils  sont  imités 
avec  talent.  C'est,  i°  qu'ils  sont  parfaits  dans  leur  laideur; 
20  qu'ils  exercenl  l'ilitelligence,  qui  se  plaît  à-comparer  l'imi- 


LITTERATURE.  38  i 

tation  avec  l'original;  d'où  naît  une  quatrième  espèce  de  beau, 
qui  ne  résulte  pas  de  ia  perfection  de  la  beauté,  mais  de  la 
beauté  de  la  perfection.  »  Plus  haut,  M.  Tatia  posait  en  prin- 
cipe que  les  imitations  des  arts  doivent  être  belles  et  non  pas 
vraies.  Maintenant  il  admet  (pie  tout  objet  parfaitement  imité 
peut  produire  la  même  impression  que  le  beau;  n'est-ce  pas 
tomber  dans  deux  excès  contraires? 

Après  avoir  sagement  recommandé  aux  artistes  de  concilier 
l'unité  d'intention  avec  la  variété  des  moyens,  M.Talia  récapi- 
tule ainsi  les  bases  de  sa  théorie  :  «  Si  l'artiste  représente  des 
objets  doués  d'une  beauté  sensible  (  ou  physique) ,  il  rassemble 
en  un  tout  harmonieux  leurs  beautés  les  plus  exquises  qui  se 
trouvaient  répandues  dans  des  objets  divers;  s'il  représente 
des  objets  qui  ont  la  beauté  d'expression ,  il  choisit  son  point 
le  plus  efficace  et  le  plus  opportun,  relativement  à  l'état  où  il 
les  place;  s'il  représente  des  objets  spirituellement  beaux ,  il 
s'efforce  de  donner  le  plus  d'énergie  possible  aux  pensées  , 
aux  actions,  aux  affections  qu'il  contemple,  faisant  en  sorte 
que  toutes  les  parties,  même  matérielles  de  son  travail,  contri- 
buent à  ce  dessein;  enfin,  s'il  représente  des  objets  qui  rie 
soient  pas  beaux,  ou  même  qui  soient  laids,  i!  tâche,  par  une 
exécution  parfaite,  de  les  rendre  le  plus  complets  possible  re- 
lativement à  leur  condition  naturelle  et  aux  circonstances  où 
il  se  propose  de  les  placer.  Tous  les  efforts  de  l'artiste  tendent 
donc  à  saisir  le  sujet  dans  son  meilleur  point,  et  à  fixer  ce 
point  dans  ses  travaux.  »  Nous  ignorons  si  les  artistes  com- 
prendront aisément  ces  principes;  pour  nous,  ils  nous  parais 
sent  compliqués  et  obscurs  en  bien  des  points  ;  ce  dont  l'auteur 
se  serait  convaincu  lui-même  s'il  était  descendu  plus  souvent 
de  la  théorie  aux  applications  et  aux  exemples.  Nous  essaierons, 
dans  la  suite'  de  cet  article,  d'indiquer  l'origine  de  ces  COttipli 
cations  et  de  cette  obscurité.  Dans  les  derniers  chapitres  de  la 
deuxième  partie,  l'auteur  consacre  à  chacun  des  beaux-ans  d< 
réflexions  judicieuses  où  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  le 
suivre.  Nous  sommes  aussi  contraints  d'énoncer  rapidement 
les  matières  qu'il  traite  dans  sa  troisième  partie.  Après  avo 


384  LITTÉRATURE. 

établi  que  le  goût  se  compose  de  sensibilité,  d'imagination  (1) 
et  de  jugement,  il  en  retrace  les  principaux  caractères,  la  cor- 
rection, la  pureté,  l'élégance,  etc.  Il  envisage  ensuite  le  goût 
dans  ses  rapports  avec  le  sujet  et  avec  le  styie,  et  parcourt  les 
principales  qualités  du  style,  qui  sont,  d'après  lui,  la  conve- 
nance, la  constance,  la  clarté  et  l'ornement.  Cette  partie  de 
l'ouvrage  abonde  en  observations  fines,  en  rapprochemens  in- 
génieux et  en  préceptes  utiles,  sur  lesquels  nous  voudrions 
pouvoir  fixer  l'attention  du  lecteur.  Mais  nous  lui  avons  promis 
un  examen  plus  attentif  des  idées  de  M.  Talia  sur  le  beau,  et 
il  nous  reste  à  peine  l'espace  nécessaire  pour  remplir  cette 
tâche  difficile. 

Ce  qui  nous  frappe  d'abord  dans  la  théorie  de  cet  auteur, 
c'est  sa  complication.  Après  avoir  divisé  le  beau  en  naturel  et 
artificiel ,  il  subdivise  les  beautés  naturelles  en  beautés  sen- 
sibles ou  plutôt  sensuelles ,  beautés  d'expression ,  et  beautés 
spirituelles,  subdivisées  elles-mêmes  en  morales  et  intellectuelles. 
Il  nous  dit  que  la  beauté  artificielle  consiste  dans  l'imitation  de 
ces  différentes  sottes  de  beautés,  et  toutefois  il  trouve  encore 
dans  les  productions  des  arts  une  beauté  d'un  autre  genre, 
beauté  qui  n'est  point  incompatible  avec  la  reproduction  d'un 
objet  laid  ou  hideux;  ce  n'est  plus  alors  la  perfection  de  la 
beauté  qui  nous  plaît ,  c'est  la  beauté  de  la  perfection.  Il  me 
semble  que  M.  Talia,  comme  la  plupart  de  ceux  qui  ont  parlé 
du  beau,  a  été  entraîné  dans  des  difficultés  sans  nombre  par 


(i)  L'auteur,  divisant  l'imagination  {immaginazione)  en  active  et 
passive,  voudrait  que  la  première  fût  exclusivement  nommée /an/aj/a 
(  terme  que  notre  langue  ne  peut  rendre  que  par  le  même  mot  d'ima- 
gination); et  il  se  fonde  sur  ce  que  fantasia  dérive  du  verbe  infaniare, 
enfanter.  Une  telle  étymologie  m'a  surpris  ,  je  l'avoue  ,  chez  un  écri- 
vain aussi  instruit.  Fantasia  est  un  mot  tout  grec,  ©avraaîa,  faculté  de 
concevoir  des  images,  ^av-ct<7u.a?a ,  de  çaîvw ,  paraître.  Infaniare 
vient,  au  contraire,  du  mot  latin  infans  ,  enfant  qui  ne  parle  pas  , 
racine,  fari,  du  grec  cpriui,  parler.  Je  n'aperçois  aucun  lien  de  pareut. 
entre  ces  nYux  familles  de  mots. 


LITTÉRATURE.  385 

une  première  erreur:  celte  erreur  consiste  à  faire  de  la  beauté 
une  qualité  inhérente  aux  objets,  au  iieu  de  la  considérer 
comme  une  sensation  qui  se  passe  en  nous-mêmes.  Si  la  beauté 
était  inhérente  aux  objets,  le  même  objet  paraîtrait  également 
beau  à  tous  les  hommes;  il  n'en  est  rien  :  que  dis-je?  l'impres- 
sion d'un  objet  n'est  pas  constamment  la  même  sur  le  même 
individu;  sa  beauté  varie  suivant  le  point  de  vue  où  il  est 
placé  et  suivant  les  dispositions  accidentelles  de  celui  qui 
l'observe.  Si  quelques  objets  font  sur  un  grand  nombre 
d'hommes  un  effet  à  peu  près  semblable,  cela  tient  à  l'ana- 
logie des  organisations  et  des  habitudes;  mais,  à  côté  de  cette 
masse  qui  s'accorde  sur  un  point,  existent  d'autres  masses  qui 
perçoivent  des  impressions  toutes  différentes.  Entre  ces  di- 
verses organisations,  qui  soutiendra  que  la  sienne  est  la  bonne? 
Si ,  par  impossible,  il  nous  advenait  un  sixième  sens,  combien 
nos  idées  sur  tout  ce  qui  nous  environne  seraient  bouleversées  ! 
Ceci  nous  ramène  à  une  vérité  trop  souvent  méconnue:  l'homme 
ne  conçoit  que  des  idées  de  rapport  ;  et  cette  question  que  le 
fabuliste  met  dans  la  bouche  d'un  des  compagnons  d'Ulysse  , 

Qui  t'a  dit  qu'une  forme  est  plus  belle  qu'une  r.utre  ? 

est  plus  raisonnable  et  plus  profonde  qu'elle  ne  semble  au  pre- 
mier aspect.  Quand  nous  déclarons  que  telle  forme  est  belle , 
il  n'y  a  là  d'absolument  vrai  que  le  sentiment ,  Vidée  de  la 
beauté  qu'elle  excite  en  nous.  Raisonner  de  la  beauté  comme 
d'une  qualité  inhérente  aux  objets,  c'est  donc  se  jeter  dans 
des  embarras  inextricables.  Les  objets,  dans  les  sensations 
qu'ils  nous  causent,  agissent  comme  signes;  ils  ne  sont  pas  plus 
matériellement  beaux  que  ne  le  sont  les  mots  et  les  caractères 
d'une  langue.  Ce  vers  d'Homère  est  admirable,  aux  yeux  de 
l'helléniste;  aux  yeux  d'un  autre,  ce  n'est  qu'une  ligne  de  ca- 
ractères bizarres.  Celle  montagne  hérissée  de  rochers  est  su- 
blime pour  L'admirateur  de  la  nature;  pour  tel  homme  grossier, 
■  'e&l  une  masse  informe  et  hideuse.  M.  Talia  était  sur  la  voie 
de  cette  vérité,  lorsqu'il  a  dit  que  X Esthétique  doit  rechercher, 

I  dans  li  s  objets,  soit  dans  nos  sens  et  dans  notre  esprit ,  l'oi  1 


386  LITTÉRATURE. 

gine  des  sensations  de  plaisir  et  de  dégoût  que  nous  éprou- 
vons, et  je  suis  fâché  que  ce  dernier  point  de  vue  du  sujet 
n'ait  pas  été  approfondi  par  l'auteur.  Il  s'est  encore  rapproché 
de  cette  même  vérité,  en  faisant  remarquer  que  les  qualités 
qui  frappent  le  goût,  l'odorat  et  le  tact  passent  en  quelque 
sorte  dans  l'individu  qui  les  éprouve,  et  que  leur  impression  a 
iieu  dans  nous.  Mais  pourquoi  ne  pas  étendre  cette  observa- 
lion  aux  deux  autres  sens?  N'est-ce  pas,  d'ailleurs,  trop  obéir 
à  l'usage  capricieux  des  langues  que  d'exclure  absolument  les 
trois  premiers  de  toute  participation  au  sentiment  du  beau  '.' 
L'idée  de  la  beauté  est  originaire  du  sens  de  !a  vue;  cela  est 
évident.  Les  perceptions  de  l'ouïe  furent  ensuite  nommées 
belles  par  métaphore.  Sans  doute,  celles  des  autres  sens  sont, 
plus  bornées,  plus  matérielles.  Toutefois,  peut-ou  nier  qu'il 
résulte  de  l'odorat  certaines  affections  morales?  Quand  nous 
disons  :  Cette  matière  a  un  beau  poli,  notre  expression  ne  se 
rapporte-t-elle  pas  surtout  au  plaisir  du  tact  ?  N'est-ce  pas  par 
le  tact  que  l'aveugle-né  perçoit  la  plupart  de  ses  idées  de  la 
beauté?  D'ailleurs  nos  impressions  ne  se  modifient-elles  pas 
réciproquement?  Cette  rose  serait-elle  aussi  belle  à.  mes  yeux 
sans  la  suavité  de  son  parfum  ?  Si  ce  serpent  me  fait  horreur, 
n'est-ce  pas  qu'une  sensation  dérivée  du  tact  m'avertit  d'un  dé- 
goût et  d'un  danger  qui  font  disparaître  le  charme  de  ses  couleurs 
et  la  gracieuse  agilité  de  ses  replis?  II  semble  donc  que  tous 
les  sens  participent  au  plaisir  du  beau  ,  en  proportion  de  leur 
influence  intellectuelle  et  morale;  et  c'est  sans  doute  par  ce 
motif  que  les  beaux-arts  s'adressent  de  préférence  à  la  vue  et 
à  l'ouïe.  Toujours  actifs,  toujours  en  rapport  avec  ce  qui  nous 
environne,  malgré  les  distances  et  les  obstacles  ,  ces  deux  sens 
sont  les  ministres  favoris  de  1  intelligence.  Pour  eux,  dans  la 
nature,  tout  aune  âme  et  un  langage  :  la  fleur  qui  s'incline  nous 
avertit  que  la  jeunesse  est  éphémère;  l'écueil  battu  des  flots 
nous  peint  les  combats  qui  assiègent  la  vertu;  le  murmure  du 
ruisseau  nous  invite  à  la  paix  de  l'âme;  le  souille  plaintif  des 
vents  nous  parle  de  mort  et  de:  résignation.  Ce  sentiment,  cette 
idée,  celte  impression  morale  que  nous   offre  plus  ou  moins 


LITTÉRATURE.  38: 

chaque  objet,  est  ce  qui  en  constitue  la  beauté.  Mais,  bien 
qu'elle  soit  aussi  diverse  que  les  conceptions  de  notre  âme,  on 
ne  peut  pas  dire  qu'elle  soit  de  plusieurs  natures.  Il  n'y  a  point 
de  beauté  purement  physique  ;  car  la  beauté  est  la  pensée  qu'é- 
veille en  nous  chaque  objet.  Il  n'y  a  pas  non  plus  de  beauté 
spirituelle ,  comme  l'entend  M.  Talia;  car  l'homme  n'entre  en 
rapport  avec  ce  qui  n'est  pas  lui  que  par  le  ministère  des  sens. 
Soit  donc  qu'elle  résulte  de  l'effet  immédiat  d'un  objet,  ou  de 
son  souvenir,  ou  de  son  image  reproduite  par  l'imagination,  la 
beauté,  toujours  née  de  l'impression  des  sens,  est  toujours  im- 
matérielle. Il  n'y  a,  en  un  mot,  qu'un  seul  genre  de  beauté,  la 
beauté  d'expression;  et  cette  beauté,  répandue  à  nos  yeux  sur 
tous  les  êtres,  depuis  le  brin  d'herbe  jusqu'au  chêne,  depuis 
l'insecte  jusqu'au  cétacé  ,  depuis  le  grain  de  sable  jusqu'au  roi 
des  astres,  est  ce  qui  fait  pour  nous  le  charme  des  productions 
de  la  nature. 

Mais  le  langage  de  la  nature  est  vague  et  obscur;  son  livre 
ressemble  à  ces  feuilles  mystérieuses  que  la  Sibylle  avait  livrées 
au  caprice  des  vents  :  les  pages  en  sont  éparses,  tantôt  déchi- 
rées ,  tantôt  effacées.  Ainsi  à  tout  instant  des  signes  se  heurtent 
d'une  manière  bizarre  ou  contradictoire.  L'homme  de  génie,  à 
l'aide  d'un  sublime  commentaire,  parvient  sans  doute  à  dé- 
mêler ce  langage;  mais  la  multitude  ne  pourrait  le  comprendre, 
s'il  ne  lui  en  donnait  la  traduction  dans  une  langue  qu'il  a 
créée  :  cette  langue,  ce  sont  les  arts. 

Les  arts,  selon  toute  apparence,  ont  d'abord  copié  servile- 
ment la  nature.  L'artiste  s'est  ensuite  aperçu  qu'il  y  avait  dans 
son  modèle  des  traits  qui  en  affaiblissaient  l'e\pression,  et  il  les 
a  effacés.  Amené  par  là  à  faire  un  choix,  il  a  d'abord  imité  de 
préférence  les  objets  qui  excitaient  immédiatement  chez  la  plu- 
part des  hommes  l'impression  agréable  qu'il  voulait  produire, 
et  ces  objets  avant  été  nommés  beaux,  l'imitation  du  beau  a  été 
considérée  comme  le  but  des  arts  libéraux,  qualifiés  eux 
mêmes  d'arts. d'imitation.  Mai.,  plus  tard,  l'artiste  ;i  découvert 
(pie  des  objets  dont  l'impression  immédiate  était  désagréabli 
pouvaient,  au  moyen  de  certaines  combinaisons,  de  certains 


388  LITTÉRATURE. 

contrastes,  ou  produire  par  eux-mêmes  l'impression  de  la 
beauté,  ou  la  rendre  plus  vive  dans  les  autres  objets;  il  en  a  tiré 
parti  dans  ses  compositions,  et  c'est  ainsi  que  le  laid  a  servi  à 
exprimer  le  beau,  ou ,  pour  parler  plus  exactement,  l'artiste,  en 
changeant  le  point  de  vue  des  objets,  en  a  changé  l'expression. 
Il  a  vu  que  le  crime  rendu  odieux  relevait  l'éclat  de  la  vertu: 
de  là  la  tragédie;  il  a  vu  que  le  laid  tourné  en  ridicule  pro- 
duisait une  impression  inverse,  mais  non  moins  agréable  que 
celle  du  beau  :  de  là  la  comédie  et  toutes  les  productions  du 
même  genre.  Parvenus  à  celte  période,  les  arls  semblent  avoir 
atteint  leur  perfection.  Mais  alors,  si  l'on  n'entend  par  beau  que 
ce  qui  produit  immédiate  ment  la  sensation  de  beauté,  V  imita- 
tion du  beau  n'exprimera  point  d'une  manière  complète  les 
moyens  qu'ils  emploient  et  le  but  qu'ils  se  proposent.  Les  arts 
n'imitent  plus  exclusivement  le  beau  ;  ils  l'expriment.  Si  vous  les 
<;ualifiez  d'arts  d'imitation ,  il  en  est  que  je  ne  sais  à  quel  titre 
comprendre  parmi  eux,  tels  que  l'architecture,  et  même  la 
danse  et  la  musique.  S'ils  ont  pour  but  l'imitation  du  beau  ,  j'ai 
de  la  peine  à  concevoir  que  l'épisode  d'Ugolin  ,  le  caractère  de 
Richard  III,  Don  Quichotte,  le  quatrième  acte  de  Biitannicus, 
et  le  Tartufe,  soient  des  chefs-d'œuvre;  mais,  si  les  arts  ont 
pour  but  l'expression  du  beau ,  je  comprends  alors  qu'il  est  mille 
moyens  d'exciter  le  sentiment  ou  la  pensée  qui  le  constitue , 
et  que  le  plus  direct,  l'imitation  du  beau  proprement  dit, 
n'est  pas  toujours  le  plus  ingénieux  ni  le  plus  vif.  Que  si, 
dans  certains  cas,  la  reproduction  d'un  objet  laid  parvient  à 
plaire,  je  n'aurai  pas  besoin  de  dire  que  la  beauté  de  la  per- 
fection remplace  la  perfection  de  la  beauté  ;  je  dirai  que  l'artiste 
a  su  nous  montrer  l'objet  laid  sous  un  point  de  vue  qui  l'a  fait 
servir  à  l'expressiou  du  beau. 

Ainsi  les  arts  ont  commencé  par  copier  la  nature;  ensuite  ils 
se  sont  attachés  à  l'imitation  du  beau;   enfin  l'expression  du 
beau  par  l'imitation  des  objets  de  toute  espèce  les  a  conduits 
j  la  perfection;  niais  l'esprit  humain  ne  peut  s'arrêter; 
Et,  monté  sur  le  laite,  il  aspiie  à  descendre. 

Voilà  comment,  après  avoir  pris  pour  but  l'expression  du 


LITTÉRATURE.  38y 

beau,  les  arts  aujourd'hui,  par  un  amour  mal  entendu  de  là 
vérité,  voudraient  exprimer  tout,  beau  et  laid,  en  un  mot,  la 
création  entière.  C'est  tout  simplement  anéantir  l'art  pour  ren- 
trer dans  le  vague  et  dans  la  confusion  du  langage  de  la  nature. 
Or,  ce  vague,  cette  confusion,  qui  n'empêchent  point  ses  ou- 
vrages de  plaire  aux  esprits  supérieurs,  capables  de  les  inter- 
préter, déplairont  à. tout  le  monde  dans  les  œuvres  de  l'homme. 
Ces  œuvres,  partout  empreintes  de  la  faiblesse  de  l'ouvrier, 
ont  besoin  de  compenser  leur  imperfection  par  l'ordre  et  par 
la  clarté.  Mais  ,  dira  -  t- on  ,  cette  vérité  absolue,  image  du 
monde  réel,  ne  l'admirons-nous  pas  tous  dans  Shakespeare? 
Oui,  Shakespeare,  vivant  à  une  époque  et  dans  un  pays  qui 
en  étaient  encore  à  la  première  période  des  arts,  a  souvent 
reproduit  la  nature  en  copiste  plus  qu'en  imitateur.  Une  femme 
d'esprit  a  dit  qu'il  instruit  comme  l'univers;  mot  ingénieux  et 
vrai,  qui  ne  signifie  pas  autre  chose.  Aussi,  lorsqu'on  veut  au- 
jourd'hui représenter  Shakespeare,  le  traite-t-on  à  peu  près 
comme  la  nature,  élaguant,  substituant,  arrangeant,  etc.  Est- 
ce  là,  de  bonne  foi,  un  modèle  à  suivre?  et  cette  confusion  du 
beau  et  du  laid,  souvent  admirable  dans  Shakspeare,  parce 
qu'elle  est  propre  à  son  génie  et  à  son  tems,  produira-t-elU 
dans  ses  imitateurs  autre  chose  qu'un  désordre  sans  originalité  ? 
Ce  que  nous  avons  dit  des  ouvrages  de  la  nature  est  applicable 
à  la  société  humaine  :  l'expression  du  monde  réel  est  partout 
équivoque  et  obscure;  l'art  consiste  à  la  reproduire  nette  et 
brillante  :  c'est  ce  que  refusent  de  comprendre  les  partisans  des 
théories  nouvelles.  Àus;i,  soit  qu'ils  prennent  pour  mot  d'ordn 
la  vérité,  soit  qu'ils  suivent  les  bannières  de  la  mélancolie, 
voyez  comme  tous  arrivent  au  même  résultat,  à  l'obscurité  ! 
c'est  que  tous  au  fond  sont  séduits  par  la  même  idée,  la  repro- 
duction de  la  nature  telle  qu'elle  est  dans  son  état  de  vague  et 
de  désordre,  c'est-à-dire  bien  moins  belle  qu'elle  n'est,  ce 
désordre  et  ce  vague  étant  de  toutes  les  qualités  qu'elle  noi 
présente  celles  que  nous  réussissons  le  mieux  à  reproduire. 
Ces  réllexions,  qui  m'ont  été  suggérées  par  les  idée, 
M.  Talia,  m'ont  un  peu  éloigné  de  son  ouvrage;  j'y  reviens  pour 


3go  LITTÉRATURE. 

ajouter  que,  malgré  ses  imperfections,  il  offre,  surtout  dans  les 
détails,  des  marques  nombreuses  d'une  haute  intelligence,  d'une 
instruction  variée  et  d'un  goût  exercé.  Le  style  m'a  paru  pur, 
correct,  élégant,  harmonieux;  je  l'aurais  voulu  quelqnefois 
moins  aride  dans  les  discussions  abstraites,  moins  fleuri  et  moins 
poétique  dans  les  descriptions;  il  m'a  semblé  en  cela  manquer 
un  peu  d'unité,  ou  de  constance,  pour  me  servir  du  mot  em- 
ployé par  l'auteur.  Mais,  sur  ce  point,  le  goût  italien  est  peut- 
être  moins  sévère  que  le  nôtre  ,  et  je  ne  serais  pas  étonné  que 
M.  Talia  opposât  victorieusement  à  cette  critique  d'un  étranger 
les  nombreux  suffrages  de  ses  compatriotes.  Il  a  joint  à  son  ou- 
vrage des  commentaires  sur  divers  fragmeus  des  grands  poètes 
italiens,  entre  autres  sur  un  acte  de  l'Étéocle  et  Polynice  d'Al- 
fieri,  et  sur  six  chants  de  l'Enfer  du  Dante  (i).  11  se  montre  en 
général,  dans  ses  remarques,  admirateur  aussi  intelligent 
qu  habile  critique.  J'aurais  voulu  toutefois  qu'en  nous  indiquant 
les  beautés  innombrables  et  souvent  inaperçues  du  Dante,  il 
fût  moins  avare  de  remarques  sur  les  défauts  qui  s'y  mêlent 
assez  souvent,  la  raideur,  la  subtilité,  la  sécheresse,  etc.  La 
vérité  est  inséparable  des  hommages  que  nous  devons  aux 
grands  hommes.  Chauvet. 

Napoléon  en  Egypte,  poème  en  huit  chants ,  par 
Barthélémy  et  Méry  (2). 

PREMIER    ARTICLE. 

C'est  un  phénomène  littéraire  que  l'association  de  deux 
écrivains  qui  ne  font  qu'un  seul  et  même  poète  ,  tant  il  se  ren- 
contre entre  eux  de  ressemblance  intellectuelle,  de  rapports 
moraux,  de  sympathie  de   talent.  Ce  phénomène  a  excité  la 

(1)  M.  Talia  écrit  toujours  avec  deux  II,  Allighieri ,  le  nom  do 
famille  de  Dante,  que  j'avais  jusqu'ici  vu  écrit  avec  un  seul.  J'ignore 
sur  quelle  autorité  est  fondé  ce  changement  d'orthographe. 

(2)  Paris,  1828;  Atnhr.  Dupont.  1  vol.  in-8°de  xv  et  287  pages; 
prix,  7  fr.   5o  c. 


LITTÉRATURE.  39i 

curiosité  publique  à  chaque  apparition  d'un  nouvel  ouvrage 
de  MM.  Barthélémy  et  Méry  ;  mais  personne  n'a  trouvé  encore 
la  solution  de  l'énigme  :  il  convient  de  la  donner,  aujourd'hui 
qu'un  poëme  héroïque  publié  par  eux  va  nécessairement  ré- 
veiller dans  tous  les  esprits  le  désir  de  savoir  comment  une 
composition  qui  suppose  et  demande  l'unité  dans  la  concep- 
tion,  dans  les  formes,  dans  les  couieurs,  a  pu  être  enfantée, 
disposée,  conduite  et  développée  simultanément  par  deux 
artistes  réunis  pour  cette  autre  œuvre  du   démon. 

Méry  et  Barthélémy  ont  reçu  le  jour  dans  le  même  lieu, 
presque  dans  le  même  tems;  leurs  maisons  se  touchaient,  leurs 
familles  étaient  unies;  ils  ont  joué  ensemble  autour  des  pénates 
communs  ;  ils  ont  appris  ensemble  à  bégayer  l'alphabet  ;  ils 
ont  étudié  avec  succès  dans  le  même  collège  sans  jamais  se 
quitter.  Le  même  soleil  a  formé  leur  tempérament,  allumé  leurs 
passions,  et  fait  naître  en  eux,  avec  le  goût  des  plus  ardentes 
jouissances,  cette  volupté  de  la  paresse  si  chère  à  La  Fon- 
taine. On  remarque,  dans  l'un  comme  dans  l'autre,  ces  pen- 
chans  du  méridional  qui  se  laisse  vivre  sous  un  beau  ciel  en 
respirant  les  parfums  d'une  terre  embaumée  ;  mais  quand  le 
démon  du  travail  vient  à  les  saisir,  ces  hommes  nonchalans 
avec  délices  passeront  les  jours  et  les  nuits  dans  des  veilles 
de  feu. 

Après  de  brillantes  humanités,  Barthélémy  et  Méry  s'étant 
adoptés  mutuellement  par  élection,  comme  ils  l'avaient  fait 
depuis  leur  enfance  par  une  espèce  d'instinct  dont  tant  de 
circonstances  avaient  accru  la  force  irrésistible,  sentirent  le 
besoin  de  se  donner  une  seconde  éducation,  et  se  retirèrent 
dans  la  solitude.  C'est  là,  c'est  en  la  présence  continuelle  de  la 
mer,  qui  rend  calme  et  méditatif,  qu'ils  cultivèrent  tous  deux 
les  diverses  blanches  des  connaissances  humaines  et  les  litté- 
ratures anciennes  et  modernes.  Abreuvés  aux  mêmes  sources, 
ils  < > i * t  acquis  ensemble  une  instruction  étendue  et  une  mé- 
moire qui  tient  «lu  prodige.  L'inspiration  poétique  leur  est 
venue  au  même  âge,  comme  un  présent  du  ciel. 

Le  fond  du  caractère  que  leur  ont  fait  l'habitude  de  vivre 


392  LITTÉRATURE. 

deux  et  la  solitude  est  une  entière  indépendance  :  tous  deux  ont 
à  un  égal  degré  la  rectitude  du  jugement,  un  tour  d'esprit 
particulier,  de  la  fantaisie  dans  l'imagination,  une  certaine 
originalité  dans  l'humeur,  et  le  même  genre  de  talent.  Avec 
cette  identité  si  parfaite,  leur  personne  morale  offre  pourtant 
des  différences,  comme  on  en  voit  entre  des  frères.  Celui-ci 
paraît  plus  gai  et  s'abandonne  davantage;  celui-là  plus  sérieux 
et  plus  disposé  à  écouter.  Tous  deux  sont  pleins  de  verve  dans 
la  conversation,  quand  ils  s'y  livrent;  mais  ils  préfèrent  la 
retraite  où  ils  peuvent  valoir  tout  leur  prix ,  et  s'appliquer, 
avec  le  sentiment  du  bonheur  de  leur  intimité  et  des  délices  de 
leurs  utiles  communications,  ces  vers  touchans  de  Tibulle  : 

Tu  mih.icura.rum  requies  ,  tu  nocte  t'el  atiâ 
Lumen ,  et  in  soîis  tu  mihi  turba  locis. 

Inséparables  depuis  l'enfance,  leur  amitié  semble  être  une 
fusion  de  deux  natures;  et  en  adoptant  la  langue  de  Mon- 
taigne, ils  pourraient  dire  mutuellement  sur  celte  assimilation 
si  parfaite  :  «  Lui  c'est  moi;  moi  c'est  lui.  »  Jumeaux,  non  par 
la  naissance,  mais  par  le  cœur,  par  l'esprit,  par  les  impressions, 
par  les  habitudes,  par  l'échange  continuel  de  leurs  facultés,  par 
les  travaux,  par  les  plaisirs,  ils  sentent,  ils  imaginent,  ils 
poétisent  à  deux,  sans  disparate  et  sans  désaccord.  Tant  d'har- 
monie règne  entre  leurs  facultés  ,  que  souvent  les  mêmes  vers 
s'échappent  d'eux  en  même  tems,  comme  d'une  seule  source. 
Grâce  à  l'égalité  fraternelle  de  leurs  talens,  l'un  peut  continuer 
l'ouvrage  de  l'autre  ,  et  ne  laisser  aucune  trace  du  changement 
de  main.  Eux  seuls  sauraient  revendiquer  la  propriété  de  tel 
ou  tel  passage,  et  la  faire  connaître  au  lecteur  incapable  de  la 
discerner  par  lui-même.  Des  deux  auteurs,  lequel  apporte  le 
plus  dans  la  mise  commune?  on  l'ignore;  peut-être  ne  le 
savent-ils  pas  eux-mêmes?  du  moins  ne  leur  échappe-t-il 
jamais  rien  qui  puisse  trahir  leur  secret. 

Mais  les  deux  frères  en  poésie  auraient-ils  conçu  en  même 
tems  la  pensée  de  prendre  l'Egypte  pour  sujet  de  leurs  chants  ? 
Oui  s;nis   doute;  et,  si  cette  inspiration   simultanée   excitait 


LITTÉRATURE.  393 

«les  doutes,  même  après  les  détails  que  l'on  vient  de  îire, 
elle  ne  paraîtra  plus  tenir  du  merveilleux,  après  ce  que  je 
vais  ajouter. 

MM.  Méry  et  Barthélémy,  nés  sur  les  bords  de  la  Méditerranée, 
sur  la  plage  même  d'où  notre  flotte  s'élança  vers  un  but  qu'elle 
ignorait,  ont  été,   pour  ainsi  dire,  bercés  avec  les  récits   de 
l'embarquement,  du  départ,    de  l'arrivée  et  des  exploits  de 
notre   armée  d'Orient.  Marseille ,  véritable  colonie  d'Asie  et 
d'Afrique  ,   leur  parlait  chaque  jour  de  tout  ce  qui  regardait 
la    fameuse   expédition.   Enfans  attentifs  et  curieux ,   jeunes 
gens  avides  de  voir  et  de  connaître,  leurs  esprits   se  sont  fa- 
miliarisés de  bonne  heure  avec  les  habitudes  ,  les  usages  et  les 
mœurs  de  l'Egypte  ;  ils  ont  causé  avec   tous  les  voyageurs 
venus  de  cette  contrée;  ils  ont  vu  les  armes  ,  les  chevaux,  les 
évolutions  ,  les  mœurs  civiles  et  guerrières  des  mamelucks  ,  de- 
venus soldats  français  et  citoyens  de  l'ancienne  Phocée.  Leur 
imagination  n'a  cessé  de  voyager  dans  l'Egypte;  leur  mémoire, 
leur  esprit,  leur  cœur,  étaient  remplis  de  ses  merveilles  an- 
ciennes et  nouvelles  ;  ils  en  parlaient  sans  cesse,  en  sorte  qu'on 
peut  dire  que  le  poème  de  l'Egypte  se  composait  à  leur  insu 
dans  leur  intérieur,  et  que ,  lorsque  l'un  a  dit  :  nous  chante- 
rons l'Egypte,  l'autre  a  pu  répondre  :  j'y  pensais.  Rien  que  de 
naturel  dans  cette  conformité;  on  sent  combien  la  solitude  et 
l'amitié   niellent  les  âmes  à  l'unisson,  et  leur  fournissent  les 
mêmes  inspirations  au  même  moment.  Une  fois  cet  aveu  mu- 
tuel sorti  de  leui  bouche,  l'Egypte  est  devenue  pour  MM.  Méry 
et  Barthélémy  une'pensée  fixe- qui  les  poursuivait  la  nuit  et  le 
jour,  et  venait  s'interposer  sans  cesse  au  milieu  des  composi- 
tions qui  les  entraînaient  dans  la  lice  politique,  où  ils  ont  com- 
battu à  toute  outrance  l'ennemi  des  libertés  nationales.  L'en- 
nemi une  fois  renversé  sur  les  ruines  du  pouvoir  qui  lui  servait 
de  rempart,  les  deux  poètes,  libres  et  victorieux ,  se  sont  écriés 
ensemble  :  l'Egypte!  l'Egypte!  et,  dès  ce  moment,  ils  n'ont 
plus  voulu  la  quitter  jusqu'à  l'entier  achèvement  du  monument 
qu'ils  avaient  juré  d'élever  ensemble  à  la  gloire  de  leur  pays  et 
à  celle  de  l'homme  prodigieux  qui  a  gravé  àjamais  son  nom  sur 
t.  i.x.  —  Novembre  itS'28.  a6 


394  LITTÉRATURE. 

les  orgueilleux  tombeaux  des  Pharaon  et  sur  les  rochers  voisins 
des  cataractes  du  Nil.  Ici  Napoléon  domine  comme  le  génie  delà 
guerre  de  civilisation  ,  en  agrandissant  tout  ce  qui  l'approche; 
i-t  en  effet,  pour  ne  citer  que  deux  exemples,  voyez  ce  que 
Kléber  et  Desaix  deviennent  dans  leur  commerce  avec  la  gloire 
•  lu  chef  de  l'armée  d'Orient  !  la  sublime  journée  d'Héliopolis 
et  les  merveilles  de  la  Haute-Egypte  ne  sont-elles  pas  filles  de 
la  bataille  des  Pyramides  ou  de  la  victoire  d'Aboukir  ?  et  nos 
soldats ,  quelle  que  fût  l'auréole  de  triomphes  brillante  autour 
de  leur  tète,  avaient-ils  jamais  uni  à  leur  intrépidité  une  con- 
stance aussi  admirable  que  celle  qu'ils  développèrent ,  dans 
les  souffrances  du  désert,  devant  les  murs  de  Saint- Jean-d'Acre, 
et  dans  l'hôpital  de  Jaffa ,  sous  les  yeux  du  chef  qui  exerçait 
sur  eux  l'autorité  du  génie ,  l'ascendant  suprême  du  comman- 
dement,  et  l'influence  toute  puissante  des  prodiges?  An  reste, 
l'ouvrage  de  MM.  Méry  et  Barthélémy  est  essentiellement  na- 
tional ;  la  France ,  l'armée  ,  ses  chefs,  les  savans  qui  ont  aussi 
conquis  l'Egypte  y  personne  enfin  n'est  immolé  à  un  homme; 
Napoléon  ne  ravit  à  qui  que  ce  soit  la  portion  de  gloire  qui  lui 
revient  dans  le  siècle  et  dans  la  postérité. 

Je  n'entreprendrai  pas  aujourd'hui  l'analyse  raisonnée  du 
poëme  de  MM.  Méry  et  Barthélémy;  et  content  d'annoncer  ici 
que  cet  ouvrage,  dans  un  genre  si  nouveau  pour  eux,  annonce 
un  progrès  immense  de  leur  talent ,  et  une  étonnante  métamor- 
phose de  leur  muse  qui,  accoutumée  jusqu'ici  à  l'allure  de  la 
satire ,  sœur  de  la  comédie  ,  a  su  prendre  sans  effort,  et  sou- 
tenir avec  tant  de  facilité  le  ton  de  l'épopée  héroïque ,  je  me 
bornerai  à  une  esquisse  rapide  des  beautés  dont  cette  compo- 
sition étincelle.  Ici  le  portrait  de  Murât ,  tel  que  s'il  sortait  des 
mains  savantes  de  l'artiste  inspiré  qui  a  jeté  le  général  Lasalle 
vivant  sur  la  toile  ;  là  ,  tout  le  grandiose  du  merveilleux,  toute 
l'énergie  du  drame,  opposés  aux  plus  suaves  descriptions: 
plus  loin ,  l'étonnante  action  des  Pyramides ,  dont  aucun 
peintre  de  batailles  ne  saurait  égaler  la  verve  et  l'affreuse  vé- 
rité; ailleurs,  le  bivouac  nocturne  de  l'armée  victorieuse,  ta- 
bleau inconnu  à  notre  poésie;  l'occupation  du  Caire  avec  tous 


LITTÉRATURE.  395 

ies  grands  spectacles  que  Ronaparte  et  l'Egypte  se  sont  donnés 
l'un  à  l'autre.  Maintenant,  les  souffrances,  les  cruelles  illu- 
sions du  désert ,  le  triomphe  de  l'armée  sur  ce  terrible  ennemi  ; 
puis,  les  soixante  assauts  de  Saint- Jean-d'Acre ,  l'ancienne 
Ptoîémaïs;  au  septième  chant,  la  peste  dans  la  ville  turque  et 
dans  le  camp  français,  création  pleine  de  vérité,  d'imagina- 
tion ,  d'éloquence  et  d'intérêt  dramatique.  Le  huitième  chant 
couronne  toutes  ces  choses  d'une  manière  digne  d'elles,  et  finit 
par  un  magnifique  épilogue  qui  déroule  toute  la  vie  guerrière 
et  impériale  de  Napoléon  ,  depuis  le  départ  d'Egypte  jus- 
qu'au dernier  acte  du  drame  héroïque  sur  le  rocher  de  Sainte- 
Hélène. 

P.  F.  Tjssot. 


ÎIL  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

TIVRES  ÉTRANGERS  (i). 


AMERIQUE  SEPTENTRIONALE. 
ÉTATS-UNIS. 

74.  —  *  4  Defence  <>f  the  experimerits ,  etc.  —  Défense  des 
expériences  faites  pour  comparer  les  quantités  de  chaleur 
fournies  par  différentes  sortes  de  combustibles  employés  en 
Europe  et  aux  Etats-Unis;  Correspondance  à  ce  sujet  avec  le 
Comité  de  V Académie  américaine  des  Arts  et  des  Sciences  ;  — 
Rapport  du  Comité;  —  Observations  sur  ce  rapport  et  sur  la 
manière  dont  l'Académie  a  compris  les  intentions  du  comte  de 
Rutnford,  fondateur  du  prix  qu'elle  avait  à  décerner;  par 
Marais  Bull,  membre  de  la  Société  philosophique  améri- 
caine. Philadelphie,  1828.  In-8°  de  49  pages.  (Paris,  Arthus- 
Bertrand.) 

75.  —  An  Ansivcr  to  a  short  reply ,  etc.  — Réponse  à  uue 
courte  réplique  à  l'écrit  intitulé  :  Défense  des  expériences ,  etc., 
publiée  à  Boston  ;  par  Marais  Bull.  Philadelphie,  1828.  In-8° 
d'une  feuille.  (Paris,  Arthus-Bertraud.) 

Nous  avons  annoncé,  tom.  xxxn,  pag.  38,  l'intéressant 
Mémoire  de  M.  Bull  sur  les  différentes  sortes  de  combus- 
tibles :  ouvrage  envoyé  au  concours  ouvert  par  l'Académie 
américaine  pour  le  prix  fondé  par  le  comte  de  Rumford  ,  cet 
illustre  propagateur  des  connaissances  utiles,  des  arts  écono- 
miques, et  surtout  de  l'art  du  chauffage.  Les  expériences  de 
M.  Bull  furent  jugées  sévèrement  par  le  jury  académique  :  il 
fut  décidé  qu'elles  ne  résolvaient  aucune  question,  que  l'auteur 
du  Mémoire,  partant  de  prémisses  inexactes,  ne  pouvait  arri- 
ver qu'à  des  conclusions  fausses,  à  des  doctrines  plus  dange- 


(1)  Nous  indiquons  par  un  astérisque  (*)  ,  placé  à  coté  du  titre  de  chaque 
ouvrage,  ceux  des  livres  étrangers  ou  français  qui  paraissent  dignes  d'uue  atten- 
tion particulière,  et  nous  en  rendrons  quelquefoi*  compte  dans  la  sectiou  des 
Analyses. 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE.  3y7 

veuses  qu'utiles.  Cet  arrêt  prononcé  en  Amérique  frappait 
également  les  expériences  sur  les  combustibles  faites  sur  cet 
objet  dans  les  deux  mondes  ;  car  les  physiciens  d'Europe  sont 
entièrement  d'accord  avec  M.  Bull.  On  voit,  par  les  détails 
exposés  dans  la  Défense ,  par  la  correspondance  entre  l'auteur 
du  Mémoire  et  le  comité  chargé  de  le  juger,  par  la  forme 
même  des  objections  et  des  observations,  que  les  juges  se  sont 
moins  occupés  du  travail  qui  leur  était  soumis  que  de  leurs 
idées  sur  le  même  sujet.  On  ne  doute  nullement  île  leur  impar- 
tialité; ou  se  plaît  à  reconnaître  qu'ils  ont  été  constamment 
animés  du  plus  louable  zèle  pour  la  science,  pour  ceux  qui  la 
cultivent,  pour  les  arts  qu'elle  éclaire  et  dirige;  mais,  dans 
l'histoire  des  prix  académiques,  on  ne  devra  pas  omettre  cette 
décision  si  contraire  à  l'opinion  du  monde  savant.  M.  Bull  a 
bien  mérité  de  la  république  des  lettres  en  mettant  sous  les 
veux  du  public  cette  discussion  :  on  en  tirera  sans  doute  quelque 
jour  d'utiles  avertissemens;  et  les  sociétés  savantes,  si  elles 
continuent  à  distribuer  des  prix,  feront  en  sorte  que  leurs 
jugemens  ne  soient  point  désapprouvés  par  l'irréfragable  au- 
torité du  public. 

76.  —  *  A  System  af  universal  geography ,  etc. —  Système  de 
géographie  universelle,  suivant  les  principes  de  comparaison  et 
de  classification;  par  ff'i/liam  Channing  Woodbiudge,  membre 
de  la  Société  géographique  de  Paris.  Deuxième  édition  ,  avec 
des  cartes  et  des  gravures,  et  un  atlas ,  où  l'on  a  désigné  le  cli- 
mat, les  productions  ,  les  religions  dominantes,  les  formes  de 
gouvernement,  les  degrés  de  civilisation,  la  grandeur  com- 
parée des  villes,  du  cours  des  rivières  et  des  chaînes  de  mon- 
tagnes. 

77.  —  *  Âncient  Geography,  etc.  —  Géographie  ancienne, 
considérée  dans  ses  rapports  avec  la  chronologie  ,  et  comme 
préparation  pour  l'étude  de  l'histoire  ancienne,  avec  un  atlas  ; 
par  Emma  AVillard  ,  auteur  d'un  Vlan  pour  l'éducation  des 
femmes,  présenté  à  la  législature  de  l'État  de  New- York  ,  et 
directrice  de  l'institution  pour  les  jeunes  filles  (  tkefemale  se- 
mi/iary)  à  Troy.  On  a  joint  à  cet  ouvrage  des  exercices  sur 
l'us.ige  des  globes  ,  et  l'exposition  des  méthodes  pour  la  con- 
struction des  cartes.  Deuxième  édition. 

Ces  <leux  ouvragés  sont  réunis  en  un  m  ul  volume  in*  (a  de 
873 — (j6  pages,  portant  le  titre  commun  de  Géographie  uni- 
verselle ancienne  <t  moderne ,  suivant  les  principes  de  compa- 
raison et  de  classification.  Hartford,  1827  ;  Oliver  D.  Cooke. 

Nous  ne  pouvons  affirmer  que  la  géographie  doive  être  en 


îyS  LIVRES  ÉTRANGERS, 

seignée  sous  la  forme  que  les  deux  auteurs  de  cet  ouvrage  lui 
ont  donnée;  il  faudrait,  pour  résoudre  cette  importante  ques- 
tion, des  expériences  comparées,  des  résultats  soumis  à  une 
analyse  exacte  ,  des  données  qu'il  est  peut-être  impossible  de 
se  procurer.  Mais  n'approcherait-on  point  de  la  solution  par 
une  autre  voie,  moins  sûre,  il  est  vrai,  parce  qu'elle  est  moins 
directe,  moins  expérimentale,  que  le  raisonnement  y  prend 
plus  de  part,  et  fait  craindre  qu'il  n'y  ait  apporté  ses  illusions 
et  ses  méprises?  Il  s'agirait  d'examiner  si  l'ordre  des  idées 
classées  daus  la  tète  d'un  homme  instruit  peut  différer,  dans 
certains  cas  ,  de  l'ordre  le  plus  convenable  pour  renseigne- 
ment. Les  lecteurs  déjà  familiarisés  avec  la  science  reconnaî- 
tront sans  peine  que  M.  Woodbridge  et  Mistress  Willard  ont 
présenté  la  géographie  telle  qu'il  faut  la  savoir.  En  rendant 
justice  à  l'excellence  du  plan,  nous  ne  prétendons  point  ga- 
rantir l'exactitude  de  quelques  détails  ;  on  sait  que  l'attentiou 
la  plus  soutenue  laisse  échapper  quelques  erreurs  ,  que  les  in- 
vestigations les  plus  soigneuses  ne  peuvent  tout  découvrir,  et 
que  les  meilleures  sources  auxquelles  on  va  puiser  ne  sont  ja- 
mais parfaitement  pures.  En  parcourant  ce  volume,  nous  avons. 
aperçu  quelques-unes  de  ces  légères  inadvertances;  ainsi,  par 
exemple,  les  terrains  granitiques  ne  sont  pas  toujours  aussi 
abruptes  qu'on  le  dit  ici,  ni  dans  les  hautes  montagnes,  ni 
près  de  la  mer  et  sur  les  côtes;  Kiatka ,  ville  de  Russie  sur  la 
frontière  de  la  Chine,  lieu  d'échanges  commerciaux  entre  les 
deux  nations,  n'est  pas  sur  la  Selinga,  etc.  Mais  ces  imperfections 
inévitables  et  sans  importance  réelle  disparaîtront  successive- 
ment; chaque  édition  nouvelle  apportera  son  tribut  d'amélio- 
rations: telle  est  la  destinée  des  bons  ouvrages. 

Pour  donner  une  idée  juste  du  travail  de  M.  Woodbridge, 
il  faudrait  transcrire  en  entier  l'analyse  qu'il  en  a  faite,  au  lieu 
de  se  borner,  suivant  l'usage,  à  une  table  des  matières  :  l'ex- 
position de  l'ouvrage  y  est  complète,  mais  réduite  à  ses  moin- 
dres termes,  et  n'est  plus  susceptible  d'abréviation.  On  ne 
pourrait  non  plus  se  dispenser  d'insérer  en  entier  les  indica- 
tions données  par  l'auteur  aux  professeurs  qui  feront  usage  de 
son  livre.  Le  laconisme  de  la  rédaction,  l'abondance  et  la  va- 
riété des  matières  étonnent  le  lecteur,  qui  ne  s'attendait  point 
à  une  marche  aussi  rapide,  et  qui  sent  le  besoin  de  régler 
la  sienne ,  non  d'après  le  nombre  des  pages,  mais  en  raison  de 
la  somme  des  idées  qu'elles  contiennent.  L'auteur  n'a  peut- 
être  omis  aucun  des  aspects  sous  lesquels  ou  peut  envisager 
les  sciences  géographiques  ,  aucune  àc^  comparaisons  entre  les 
diverses  contrées,  les  formes  du  terrain,  les  climats,  les  pro- 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE.  39y 

ductions  ,  les  phénomènes  généraux  ou  locaux  ,  etc.  Il  esl 
donc  nécessaire  que  ce  livre  soit  remis  entre  les  mains  de  dis- 
ciples pourvus  de  quelque  instruction  en  histoire  naturelle. 
Sans  connaissances  rainéralogiques  ,  point  de  géologie  ;  pour 
les  ignorans  en  botanique  ,  la  distribution  des  plantes  en  rai- 
son de  la  température  et  de  l'élévation  du  sol ,  ces  grandes  el 
belles  lois  de  la  nature  seraient  inintelligibles,  etc.  Quant  aux 
connaissances  géométriques,  on  se  borne  trop  souvent  à  ce 
qui  est  regardé  comme  absolument  indispensable  pour  l'intel- 
ligence des  carîes  et  des  termes  scientifiques  ,  et  cette  faible 
instruction,  à  peine  suffisante  pour  apprendre  ,  ne  l'est  nulle- 
ment pour  retenir  ce  que  l'on  croit  avoir  appris*  Un  des  ser- 
vices que  M.  Woodbrigde  aura  rendus  à  l'enseignement  de  la 
géographie,  c'est  d'avoir  assigné  la  place  qui  lui  convient,  les 
enseignemens  qui  ont  du.  le  précéder,  ceux  qui  peuvent  l'ac- 
compagner, pourvu  que  leur  marche  soit  assez  prompte,  ci 
qu'ils  ne  causent  point  de  retard.  Ce  livre  sera  le  guide  des 
professeurs,  si  les  élèves  sont  très-jeunes;  au  sortir  des  collè- 
ges, et  plus  tard  encore,  coux  qui  voudront  bien  savoir  la 
géographie  n'ont  rien  de  mieux  à  faire  que  de  consulter 
M.  Woodbridge. 

La  tache  de  mistress  Willard  était  beaucoup  moins  longue 
que  celle  de  son  collaborateur;  cependant  il  n'était  peut-être 
pas  moins  difficile  d'établir  un  ordre  entre  des  matériaux  dis- 
parates, de  les  soumettre  à  une  critique  rigoureuse,  de  re- 
cueillir tout  ce  qu'il  est  utile  de  savoir,  et  de  n'y  laisser  au- 
cune erreur.  On  trouvera  ,  dans  ce  résumé  de  la  géographie 
ancienne  ,  ce  qui  met  en  état  de  lire  avec  fruit  les  anciens 
historiens  grecs  et  romains.  Mais  ne  scrait-il  pas  teins  de  join- 
dre à  ces  études  classiques  celle  de  l'histoire  dvs  Indiens  et  des 
Chinois,  non  moins  ancienne,  non  moins  authentique  et  ins- 
tructive que  les  annales  des  peuples  occidentaux  ?  Pourquoi 
nous  borner  à  la  mythologie  grecque,  et  demeurer  étrangers 
aux  conceptions  religieuses  des  peuples  qui  ont  aussi  une  litté- 
rature, des  sciences  et  des  arts,  et  de  plus  quelque  illustration? 
Que  l'histoire  ancienne  devienne  universelle,  ainsi  que  W géo- 
graphie ancienne.  Eu  exprimant  ce  vœu,  nous  inviterons  mis- 
tress Willard  à  faire  elle-même  ce  nouveau  travail  pour  la 
V'"  édition  de  son  ouvrage. 

Un  seul  volume  in-ia  pour  tant  de  manières!  Ce  phénomèm 
tient  en  très-grande  partie,  sans  don  ic,  à  l'extrême  concision  don! 
les  auteurs  se   sonl   imposé  le  devoir  ,    mais  il  dépend  aussi  du 
travail  de  l'imprimeur.  Avec  des  pages  de  /«5  à  60  ligues,  sui 
vaut  le  caractère,    on   réduirait  de  très-gros  livres  à   un  petit 


4oo  LIVRES  ÉTRANGERS 

format.  Il  ne  faut  donc  pas  juger  cet  ouvrage  par  ses  dirocn  - 
sions  extérieures  ;  il  ne  contient  pas  moins  qu'un  très-volumi- 
neux in-  8°.  F. 

AMÉRIQUE  MÉRIDIONALE. 

78.  —  *  El  Mercurio  chileno.  — Le  Mercure  chilien,  n°  1 
(avril  1828). —  Recueil  mensuel,  publié  par  cahiers  de  48  pag. 
in-8Q.  Prix  de  l'abonnement,  3  pesos  pour  six  mois;  chaque 
cahier  détaché  coûte  5  féaux  (environ  1  franc).  On  s'abonne 
à  Santiago  du  Chili,  chez  MM.  don  Martin  Andonaegui  et  don 
Antonio  Ramos,  au  café  du  Commerce,  ou  chez  l'imprimeur, 
M.  Ramos  Rengifo. 

Un  Mercure  au  Chili  !  Lorsque  notre  compatriote  Frésier 
parcourait  ce  pays,  il  n'y  a  guère  pins  d'un  siècle,  il  n'eût  cer- 
tainement pas  soupçonné  que  des  changemens  aussi  considé- 
rables pussent  y  être  opérés  en  aussi  peu  de  tems.  On  ne 
trouverait  plus  maintenant  à  Santiago  des  prédicateurs  qui, 
pour  donner  une  idée  de  l'union  de  deux  saints,  la  compare- 
raient à  celle  d'Anteros  et  de  Cupidon.  Des  journaux  circulent, 
une  société  de  lecture  est  établie,  et  un  Mercure  vient  d'appa- 
raître! Bientôt  peut-être  on  verra  s'élever  un  théâtre  où  les 
chefs-d'œuvre  de  la  littérature  dramatique  de  toutes  les  na- 
tions, traduits  dans  la  langue  du  pays,  apprendront  à  la  nation 
chilienne  le  secret  de  son  génie  littéraire,  après  l'avoir  étonnée 
par  des  émotions  aussi  nouvelles  que  nobles  et  profondes.  Ce 
puissant  moyen  de  civilisation  ne  sera  point  refusé  à  la  répu- 
blique naissante,  lorsque  son  gouvernement  aura  pourvu  à  des 
besoins  d'un  autre  ordre  et  de  première  nécessité. 

Les  rédacteurs  du  Mercure  chilien  ont  pour  but  de  propager 
l'instruction  parmi  leurs  concitoyens  :  leurs  efforts  ne  seront 
point  infructueux;  mais,  pour  instruire  encore  plus,  et  plus 
utilement,  ce  sont  des  livres  qu'il  faut  mettre  entre  les  mains 
de  ceux  qui  savent  lire  :  aucun  autre  moyen  ne  peut  suppléer 
à  celui-là.  L'ouvrage  périodique  le  mieux  conçu,  dont  le  plan 
est  le  plus  digne  d'approbation,  et  le  mieux  exécuté  par  lés 
rédacteurs,  ne  peut  être  assez  méthodique  pour  l'instruction 
populaire:  les  doctrines  relatives  à  un  même  objet  y  sont  dis- 
tribuées dans  une  série  de  cahiers,  traitées  par  sections  déta- 
"hées,  sans  vue  d'ensemble;  et  si  elles  étaient  réunies  sans 
ju'on  les  soumît  à  un  remaniement  général,  elles  ne  compo- 
seraient qu'un  très- mauvais  ouvrage,  quoique  les  fragmens 
isolés  aient  obtenu  de  justes  applaudissemens.  Le  Mercure 
chilien  n'échappera  pas  plus  que  toute  autre  publication  du 


AMÉRIQUE  MÉRIDIONALE— ASIE.  401 

mt-me  genre  à  cette  inévitable  loi.  Dans  ce  premier  cahier,  il 
commence  un  Traité  du  crédit  public  ;  il  passe  ensuite  à  ce  qu'il 
nomme  Médecine  politique  (l'art  de  guérir  les  infirmités  mo- 
rales); l'éducation  publique  et  l'enseignement  dans  les  collèges 
sont  le  sujet  d'un  troisième  article;  la  médecine politique  repa- 
raît encore  une  fois,  el  ses  principes  sont  invoqués  pour  ré- 
soudre la  question  de  l'utilité  des  hôpitaux,  ou  du  moins  cette 
question  est  discutée.  Six  pages  consacrées  à  une  section  inti- 
tulée Variétés  terminent  le  cahier.  Après  quelques  mois  d'in- 
tervalle, lorsque  les  mêmes  sujets  se  reproduiront  dans  d'autres 
cahiers,  les  articles  suivans  pourront-ils  être  exactement  la 
continuation  des  premiers?  Ce  phénomène  ne  serait  point  con- 
forme à  la  nature  de  l'esprit  humain;  les  meilleurs  ouvrages 
périodiques  sont  des  recueils  de  Notices  ou  de  Mémoires  assez 
courts  sur  des  sujets  isolés  et  circonscrits,  dont  les  rédacteurs, 
jouissant  d'une  indépendance  réglée  par  la  sagesse,  laissent 
aller  leurs  pensées,  et  ne  redoutent  point  l'audace  des  hypo- 
thèses. Ces  ouvrages  sont  d'une  utilité  bien  reconnue,  et  d'ail- 
leurs ils  plaisent  :  on  peut  donc  compter  sur  leurs  succès  et  sur 
leur  durée,  s'ils  ne  sont  point  dépourvus  du  mérite  qui  leur  est 
propre;  mais  lorsqu'il  s'agit  d'instruction  populaire,  de  pro- 
pagation des  connaissances  usuelles,  ce  sont  des  livres  qu'il 
faut  composer.  Nous  reproduirons  cette  vérité  ,  jusqu'à  ce 
qu'elle  soit  devenue  triviale  et  généralement  appliquée.     N. 

ASIE. 

79.  —  *  Vcrliandclingcn  van  fut  Bataviaash  Gcnootsc/iap 
der  Kùnstéh  en  JVetenschappeh. —  Mémoires  de  la  Société  Ba- 
ta vienne  des  arts  et  des  sciences.  Vol.  IV,  3e  édit.,  1 8»4-  Vol;  Y, 
2e  édit.,  1825  (1;.  Vol.  VII,  ireédit.,  1817.  \  ol.VIII,  ae  édit., 
1826.  Vol.  IX,  ireédit.,  i8a3.Vol.  X,  inédit.,  1825.  Vol.  XI, 
ilv  édit.,  182G.  batavia.  Imprimerie  nationale. 

Nous  avons  donné  dans  notre  dernier  cahier  VOy.  ci-deSSUS  , 
j).  i32,  1 35  )  l'indication  des  Mémoires  dont  se  composent  les 
trois  premiers  volumes  des  Mémoires  de  la  Société  hatavienne. 
Nous  allons  faire  connaître  les  titres  des  Mémoires  contenus 
dans  les  autres  volumes  publiés  jusqu'à  1 826. 


(1)  Dans  l'envoi  des  Mémoires  de  la  Société  batavienrie  fait  i  la 
I )iiecii<ui  de  la  Repue  Encyclopédique ,  on  a  nm,  par  méprise,  deux 
exemplaires  du  tome  iv,  et  l'on  a  oublié  d'y  comprendre  le  tombvi 


k 02  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Mémoires  du  quatrième  volume. — 1°  Courte  description  de  l'île 
Célèbes ,  et  des  îles  Flores ,  Sumbara ,  Lombœ  et  Baly,  avec  un 
vocabulaire  des  mots  les  plus  nécessaires  en  hollandais ,  macas- 
sar,  bony  et  baly;  par  M.  J.  C.  M.  Radermacfter.  — 2°  Essai  sur 
l'état  présent  de  l'Indoustan  et  de  la  presqu'île  à  l'ouest  du 
Gange;  par  le  raème. —  3°  Détails  sur  l'état  présent  de  la 
presqu'île  à  l'est  du  Gange  ;  par  le  même.  —  4°  Observations 
sur  l'état  présent  de  la  Chine,  avec  des  détails  sur  les  mœurs  et 
les  coutumes  des  Chinois;  par  M.  Kintsius,  missionnaire  à 
Pékin.  —  5°  Observations  sur  la  Tartarie  et  sur  le  Japon,  et 
relation  des  découvertes  des  Russes  sur  la  côte  à  l'est  de  l'Asie 
et  à  l'ouest  de  l'Amérique;  par  M.  J.  Cruipenning. — 6°  Mémoire 
sur  les  monnaies,  les  poids  et  les  mesures  de  l'Inde  hollandaise; 
par  M.  Hooyman.  —  70  Continuation  de  l'histoire  naturelle  des 
Indes  orientales;  par  M.  Van  fVurmb. 

Mémoires  du  cinquième  volume. —  i°  Observations  physiques 
sur  l'arbre  appelé  calappus ,  et  sur  ses  vertus;  par  M.  J.  P.  Le 
Dulx ,  m.  d.  —  20  Description  de  Yaltingia  excelsa,  appelée  eu 
malais  et  en  javanais  rasa-mala  ;  par  le  même.  —  3°  Descrip- 
tion de  l'arbre  appelé  ranrhas  ;  par  le  même.  —  4°  Catalogue 
des  plantes  de  Java ,  en  latin  et  en  javanais;  par  M.  F.  Norona. 
—  5°  Description  d'un  oiseau  paradis  envoyé  à  la  Société 
batavienne  par  M.  A.  Cornabe ,  gouverneur  de  Ternate. 

Mémoires  du  septième  volume.  (Le  tome  sixième  n'est  point 
arrivé;  voy.  la  note  ci-dessus). — 1°  Discours  sur  l'état  et  les  pro- 
grès de  la  Société  batavienne,  prononcé  à  la  séance  générale 
teime  le  jour  anniversaire  de  sa  fondation,  le  23  avril  i8i3; 
par  l'honorable  T.  S.  Raffles,  président.  —  1°  Mémoire  sur  la 
question  proposée  par  la  Société  batavienne  :  De  la  meilleure 
nourriture  à  donner  aux  enfans  qui  ne  sont  pas  allaités  par  leurs 
mères  ni  par  des  nourrices;  par  M.  C.  Terne  }  m.  p.  de  Leyden. 
Ce  Mémoire  a  obtenu  une  médaille  de  la  valeur  de  cent  ducats 
d'or.  — 3°  Essai  sur  les  manières  et  les  coutumes  des  habitans 
de  la  montagne  Brama  ,  avec  l'histoire  de  leur  origine,  d'après 
les  renseignemens  donnés  par  les  naturels  du  pavs;  par  M.  Adrien 
Van  Rick.  —  4°  Analyse  chimique  et  physique  d'un  sable  vol- 
canique, et  observations  sur  une  mine  de  fer;  par  M.  T.  Hors- 
field ,  m.  d.  —  5°  Détails  et  observations  sur  la  rivière  Solo  ; 
par  le  même.  —  6°  Relation  d'un  voyage  dans  les  districts  à 
l'est  de  Java;  par  le  même.  —  70  Description  du  crinum  Asia- 
iicum  de  Linné,  appelé  par  les  Javanais  et  par  les  Malais  bakong; 
par  le  même. —  8°  Description  de  l'arbre  appelé  gatip  ;  par 
le  même.  —  90  Analyse  chimique  du   fruit  de  l'arbre  appel- 


ASIE.  4o'i 

rarak  par  les  Javanais  et  par  les  Malais  ;  par  le  même.  — 
io°  Observations  et  résultats  d'expériences  sur  les  effets  du 
poison  de  l'arbre  oupas  de  Java  ;  par  le  même. —  n°  Relation 
d'un  voyage  entrepris  pour  examiner  les  restes  d'une  ville  an- 
cienne, et  les  temples  de  Bramana ,  à  Java;  par  le  lieut.-col. 
Machenzie.  —  120  Description  de  l'île  Bornéo,  par  M.  Leyden, 

M.    D. 

Mémoires  du  huitième  volume. —  i°  Discours  sur  l'état  et 
les  progrès  de  la  Société  batavienne,  prononcé  dans  la  séance 
générale  du  11  septembre  j8i5;  par  l'honorable  T.  S.  Buffles, 
président. —  i°  Extraits  de  quelques  registres  javanais  sur  la 
partie  de  l'est  de  Java  ;  par  M.  F.  Van  Boeckholtz.  —  3°  Ana- 
lyse chimique  des  eaux  chaudes  de  la  montagne  Blaouvan  ; 
par  MM.  S.  C.  Kriel  et  J.  Scott,  m.  d.  —  4°  Essai  sur  les 
plantes  médicinales  de  Java,  et  particulièrement  sur  celles 
dont  les  naturels  fout  usage  dans  leurs  maladies.  —  5°  Disser- 
tation sur  la  minéralogie  de  Java,  de  l'extrémité  de  l'ouest 
jusqu'à  la  montagne  de  Sumbing,  près  Samarang;  par  T.  Hors- 
field ,  m.  d.  —  6°  Essai  sur  la  géographie,  la  minéralogie  et 
la  botanique  de  la  partie  du  territoire  des  princes  naturels  de 
Java,  divisé  en  quatre  sections;  par  le  même.  —  70  interpré- 
tation d'une  ancienne  inscription  en  langue  ancienne  de  Java, 
dite  caoui ,  tirée  dune  pierre  trouvée  dans  le  district  de  Sura- 
baya  de  Java,  traduite  par  Nata  Kusuma ,  panumbahan  de 
Sumanap  (JJaclura)  ;  par  M.  Crawjord. —  8°  Copies  de  deux 
anciennes  inscriptions  gravées  sur  cuivre,  et  trouvées  dans  les 
fouilles  aux  environs  de  Surabaya ,  maintenant  déposées  dans 
le  musée  de  la  Société  batavienne,  par  l'honorable  T.  Baffles , 
président.  —  gu  Relation  des  effets  de  l'éruption  de  la  mon- 
tagne Tombera,  dans  l'île  de  Sumbava ,  arrivée  les  11  et  12 
avril  181 5;  par  le  même. 

Mémoires  du  neuvième  volume.  —  i°  Discours  sur  l'état  et 
sur  les  progrès  de  la  Société  batavienne,  prononcé  à  la  séance 
générale  du  7  octobre  i8a3;  par  M.  P.  S.  Mawrisse,  président. 

—  2°  Essai  sur  la  hauteur  et  sur  la  forme  physique  d'une  mon 
tagne  de  la  régence  de  Prcangar  ;  par  M.  C.  (i.  C.  Reinwardt. 

—  3°  Description  des  lieux  principaux  de  Palembang,  par 
par  M.  J.  J.  Pan  Sevenliaven ,  commissaire  de  la  compagnie  de 
l'Inde  hollandaise  à  Palembang,  en  1822  et  l8a3.  —  4  Des- 
cription di-  quelques  plantes  extraordinaires  aux  environs  de 
Salak,  en  1822;  par  M.  C.  L.  Blume ,  m.  n.  —  5"  Description 
de  quelques  chênes  de  l'île  Java,  avec  six  planches;  par  l< 
même. 


4o/,  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Mémoires  du  dixième  volume. — 1°  Discours  sur  l'état  et  sur  les 
progrès  de  la  Société  bâta  vienne,  prononcé  dans  la  séance  gé- 
nérale et  anniversaire  du  24  avril  1824  par  M.  P.  S.  Maurisse , 
président.  —  20  Mémoire  sur  un  ouvrage  malais,  intitulé  : 
Hliikâjat  lsma  sâtiam ,  ou  Histoire  d'Isma  Jatiem;  par  M.  P.  P. 
Roorda  van  Eysinga.  —  ^°  Dissertation  sur  la  hauteur  des 
montagnes  Gadé ;  par  C.  L.  Blâme",  m.  d.  —  /,°  Détails  et  re- 
cherches sur  Salatiga }  Mcrbaboé  et  les  sept  temples;  par 
M.  H.  J.  Vomis.  —  5°  Description  d'un  enfant  monstrueux,  né 
à  Samarang  le  2  août  1 824  '■>  par  les  docteurs  H.  Van  den  Heiwell, 
C.  Van  Haastert ,  K.  Schalk\,  et  C.  Desoers.  —  6°  Comrnence- 
mens  ,  progrès  ,  accidens  extraordinaires  et  fin  du  choiera 
morbus  du  Bengale  en  1817;   par  M.   J.  Reinier  Vos,    m.   i>. 

—  70  Réponse  à  quelques  questions  sur  la  jurisprudence  du 
Japon,  par  M.  Mimazunzo ,  m.  d.  à  Nagasaki,  avec  des  Ob- 
servations; par  M.  Van  Siebold,  m.  d.  — 8°  Essai  sur  le  Ben- 
gale et  ses  dépendances;  par  M.  Nahuys.  —  90  Remarques  sur 
l'Histoire  de  Java,  intitulée  :  Sadjara  Radja  Djawa ;  par 
M.  D.  A.  Overbeek. 

Mémoires  du  onzième  volume. —  i°  Discours  sur  l'état  et  sur 
les  progrès  de  la  Société  batavienne,  prononcé  dans  la  séance 
générale  de  la  société,  le  i3  janvier  1826,  par  M.  P.  S.  Mau- 
risse,  président.  —  20  Description  de  l'île  Lingga ,  avec  des 
détails  historiques  sur  ses  habitans;  par  M.  C.  Van  Angelbeek. 

—  3*  Abrégé  de  la  grammaire  de  la  langue  du  Japon,  avec  un 
catalogue  des  livres  japonais,  et  neuf  planches  des  caractères 
de  cette  langue  imprimés  au  Japon;  par  M.  Ph.  F.  de  Siebold , 
k.  d.  ,  résident  au  Japon.  —  4°  Monographie  de  toutes  les  es- 
pèces de  poivre  des  Indes  orientales,  avec  planches;  par 
M.  C.  L.  Blume ,  m.  d.  Moscati. 

EUROPE. 

GRANDE-BRETAGNE. 

80.  —  A  Gazettrcr  of  t/te  rnost  remarkable  jilaces  in  the 
world,  etc.  —  Dictionnaire  des  villes  les  plus  remarquables, 
contenant  aussi  de  courtes  notices  des  principaux  événcmcns 
historiques  qui  s'y  sont  passés,  et  la  liste  des  personnages  cé- 
lèbres qui  y  sont  nés,  ctc  ;  ouvrage  destiné  ;ï  faciliter  les  progrès 
de  la  jeunesse  dans  la  géographie,  dans  l'histoire  et  dans  la 
biographie;  par  Thomas  Bourn.  Troisième  édition,  corrigée  et 


GRANDE-BRETAGNE.  4o5 

augmentée.  Londres,  1828;  l'auteur  et  J.  Mawman.  In-8°  de 
984  pag-  ;  P'ix>  ï6  sn- 

Le  dictionnaire  de  M.  Bourn  se  dislingue  de  la  plupart  des 
ouvrages  du  même  genre  par  le  nombre  et  la  variété  des  sources 
auxquelles  railleur  a  puisé.  On  pourrait  même  à  cet  égard  lui 
adresser  Le  reproche  d'avoir  poussé  ses  recherches  un  peu 
trop. loin  ;  car  on  le  voit  souvent  emprunter  ses  matériaux  aux 
journaux  hebdomadaires  et  mensuels  île  l'Angleterre,  tels  que 
Gentleman  magazine,  Monthly  magazine ,  MontKly  revietv ,  etc. 
G'est  peut-être  le  moyen  de  dire  du  nouveau;  mais  on  s'expose  à 
commettre  de  nombreuses  erreurs,  ou  à  consacrer  des  opinions 
hasardées;  car  ces  journaux,  destinés  à  faire  connaître  d'une 
manière  superficielle  la  littérature  contemporaine,  ne  peuvent 
se  livrer  à  aucune  discussion  approfondie.  Nous  ferons  encore 
à  ce  livre  un  reproche  plus  grave.  On  y  trouve  trop  de  vers, 
et  la  place  qu'occupent  ces  nombreuses  citations  poétiques, 
aurait  pu  être  beaucoup  mieux  employée  à  donner  des  rensei- 
gnemens  géographiques,  statistiques  et  historiques  sur  les  dif- 
férons pays  dont  on  fait  mention.  La  description  de  l'Angleterre, 
par  exemple,  contient  une  sèche  nomenclature  des  comtés,  et 
une  longue  tirade  extraite  du  poëme  sur  l'Agriculture  de 
Dodley ,  une  autre  non  moins  étendue  tirée  du  poëme  de 
Bradstreet ,  intitulé  Sabine  Farm,  et  des  vers  extraits  du 
Gentleman  magazine ,  journal  que  l'auteur  cite  à  chaque  page, 
et  auquel  il  emprunte  beaucoup  de  lambeaux  de  vers.  A 
l'article  France,  on  ne  trouve  aussi.que.Ia  liste  des  anciennes 
provinces  qui  composaient  la  monarchie  avant  la  révolution, 
et  celle  des  départemens  qui  forment  la  France  actuelle;  puis, 
pour  compléter  la  description,  une  vingtaine  de  vers  de 
Goldsmith,  et  ces  quatre  de  Covvper,  écrits  il  y  a  euvirou 
6*0  ans  : 

«  The  Frcncliman,  easy,  debonnair  and  brisk 
Give  him  lus  lass ,  bis  fiddle'  and  lus  frisk  , 
Is  always  bappy  ,  reign  however  may, 

And  laughs  tlie  sensé  of  mis'ry  far  away.  » 

«  I.e  Français ,  sans  souci,  débonnaire  et  gai,  avec  sa  belle,  un 
violon  et  la  danse  ,  est  toujours  heureux  ,  règne  qui  voudra  ,  et  chasse 
loin  de  lui  l.i  pensée  môme  du  chagrin.  >. 

Peut-être  aurait-on  le  droit  d'exiger  autre  chose  que  de 
mauvais  bonis  rimes,  dans  un  dictionnaire  destiné  à  présenter 
en  quelques  mots  tout  ce  qu'on  connaît  de  plus  intéressant  sut 
un  pays,  et  nous  ne  voyons  pas  ce  que  la  jeunesse  anglaise 


,o6  LIVRES  ÉTRANGERS, 

pourra  gagner  à  consulter  des  ouvrages  dans  lesquels,  au  lieu 
de  lui  offrir  des  renseignemens  positifs  sur  la  géographie  et 
l'histoire,  on  lui  débite  de  semblables  niaiseries.  Cependant, 
malgré  ces  défauts  graves  que  nous  avons  dû  signaler,  ce  dic- 
tionnaire contient  des  renseignemens  nouveaux  et  curieux. 
On  voit  que  l'auteur  a  lu  les  voyageurs  modernes,  et  qu'il  a 
mis  à  profit  quelques-unes  de  leurs  observations. 

8 1 .  —  *  America  ,  or  a  gênerai  survey  of  thc  political  situation 
oft/ie  sevcrai  poivers  of  the  western  continent ,  ivith  conjectures 
on  their  future  prospects.  —  L'Amérique,  ou  coup  d'œil  général 
sur  la  situation  politique  de  quelques-unes  des  puissances  du 
continent  oriental,  avec  des  considérations  sur  leurs  destinées 
futures  ;  par  un  citoyen  des  Etats-  Unis.  Londres ,  1828  ;  Murray. 
In-8°  de  356  pag.  ;  prix,  9  sh.  6  den. 

Nous  avons  déjà  parlé  de  cet  ouvrage  (  voy.  Rev.  Enc. ,  tom. 
xxxv,  p.  654),  dont  la  première  édition  a  été  publiée  aux 
États-Unis;  mais  comme  cette  seconde  édition,  qui  vient  de 
paraître  à  Londres,  contient  de  nombreuses  additions  et  des 
considérations  nouvelles  sur  ta  politique  de  la  Russie,  sur  la 
guerre  que  cette  puissance  fait  à  la  Turquie,  et  qui  semble  à 
l'auteur  le  commencement  d'un  vaste  système  de  conquête 
dont  le  résultat  serait  d'enchaîner  toutes  les  nations  du  conti- 
nent ,  et  enfin  sur  l'anéantissement  complet  des  monarchies 
représentatives  ,  nous  avons  cru  devoir  de  nouveau  quelques 
lignes  à  un  ouvrage  qui  contient  des  prédictions  si  effrayantes. 

L'auteur  de  X Amérique  se  propose  de  dérouler  aux  yeux  des 
lecteurs  du  vieux  continent  le  tableau  des  prospérités  future^ 
qui  attendent  bientôt  les  républiques  du  Nouveau-Monde  en 
général,  et  en  particulier  celle  des  États-Unis.  Quoique  cet 
ouvrage  renferme  des  parties  fort  remarquables,  il  est  cepen- 
dant défiguré  par  un  style  académique  et  pédantesque  qui 
conviendrait  mieux  à  un  écolier  d'Oxford  ou  de  Cambridge , 
disputant  sur  la  suprématie  de  la  glorieuse  église  établie  (glo- 
rious  establissed  church),  qu'à  un  citoyen  d'une  république 
exposant  les  avantages  qui  résultent  des  institutions  libres  dans 
un  pays  vaste  et  fertile.  On  n'aime  point  que,  dans  des  sujets 
de  cette  importance,  le  rhétoricien  éclipse  le  patriote,  et  que 
le  républicain  disparaisse  derrière  l'écrivain  académique. 
Malgré  ces  taches,  nous  avons  lu  avec  un  vif  intérêt  les 
chapitres  111e  et  ive,  dans  lesquels  l'auteur  fait  connaître  la 
forme  et  l'esprit  des  institutions,  aussi  bien  que  la  situation 
intérieure  et  la  politique  des  États-Unis.  Le  chapitre  11,  dans 
lequel  l'auteur  passe  rapidement  en  revue  les  principaux  évé- 
nemens  des  cinq  dernières  années,  contient  des  réflexions  judi- 


GRANDE-BRETAGNJ..  407 

cieuses  et  bien  senties  sur  la  fatale  influence  qu'a  exercée  sur 
la  politique  extérieure  de  la  France  la  déplorable  administra- 
tion Villèle. 

L'auteur,  qui  professe  une  profonde  vénération  pour  tous 
les  membres  de  la  famille  du  tzar,  montre  aussi  une  prédilec- 
tion un  peu  trop  prononcée  en  faveur  de  la  politique  russe. 
Qu'il  traite  la  Russie  avec  ménagement,  cela  se  conçoit  :  cette 
puissance  paraît  maintenant  unie  d'intérêts  avec  les  Etats- 
Unis;  mais  qu'il  croie  à  l'invincibilité  des  Cosaques  se  jetant 
tout  à  coup  sur  la  France  et  sur  l'Angleterre,  et  menaçant 
d'engloutir  ainsi  tonte  l'Europe,  c'est  ce  dont  il  est  permis  de 
s'étonner,  quand  on  jette  un  coup  d'œil  sur  notre  histoire  des 
années  1792,  9^,  94?  etc.  Les  Russes  n'ont  point  encore 
franchi  le  Balkan  ;  et  quand  ils  s'attaqueront  à  la  eivilisation  et 
à  l'indépendance  de  nations  comme  la  France  et  l'Angleterre, 
ils  rencontreront  une  barrière  plus  forte  que  celle  que  la  na- 
ture et  le  courage  musulman  leur  opposent  dans  l'est.  Après 
avoir  ainsi  fait  asservir  l'Europe  par  les  Tartares  et  par  les 
Baskirs,  notre  auteur  ne  la  laisse  pas  long-tems  néanmoins  à 
!a  merci  de  ses  dominateurs,  car  il  ajoute  que  le  Nouveau- 
Monde  devra  à  son  tour  conquérir  l'ancien.  L'étendue  et  la 
fertilité  du  sol  de  l'Amérique,  joints  à  l'immense  accroissement 
de  la  population,  amèneront  ce  résultat.  Voici  comment  l'au- 
teur s'exprime  :  «  La  réunion  d'une  vaste  base  territoriale  et 
d'un  bon  gouvernement  est  la  source  de  l'importance  poli- 
tique d'une  nation.  Si  les  détails  que  j'ai  donnés  sur  nos  insti- 
tutions et  l'étendue  de  notre  territoire  sont  exacts,  cette 
réunion  n'exista  jamais  dans  aucun  pays  d'une  manière  aussi 
marquée  que  dans  le  nôtre.  Avec  un  territoire  égal  a  celui  des 
plus  grands  empires  anciens  ou  modernes;  avec  un  système 
de  gouvernement  de  beaucoup  supérieur,  nous  le  croyons  au 
moins,  à  tous  ceux  qui  ont  été  appliqués,  ou  qui  existent, 
nous  devons  devenir,  à  une  époque  très- rapprochée,  la  nation 
la  plus  populeuse,  la  plus  riche,  la  plus  puissante  que  le 
monde  ait  jamais  vue.  Supposons  que  notre  population  s'aug- 
mente dans  la  même  proportion  qu'elle  l'a  fait  depuis  rétablis- 
sement de  nos  premiers  planteurs,  elle  s'élèvera,  à  la  fin  de 
ce  siècle,  a  80  millions  d 'habitans,  population  double  de  celle 
qu'on  accorde  aujourd'hui  à  la  Bus  ie.  Vers  le  milieu  du  siècle 
prochain ,  elle  devra  >'éleverà3oo  millions;  et  en  continuant 
d'avancer  d'après  les  mêmes  principes,  elle  atteindra  ,  en  moins 
de  deux  siècles,  à  1,200  millions  d'habitans ,  et  surpassera  pat 
oiiséquent  de  beaucoup  la  population  actuelle  de  tout  le  globe 


4o8  LIVRES  ÉTRANGERS. 

ce  qui  sans  doute  permettra  de  faire  la  conquête  de  l'ancien 

monde.  » 

On  sent  bien  qu'on  ne  peut  se  livrer  à  aucune  discussion 
suivie  sur  des  données  aussi  hypothétiques.  Ce  qui  en  restera 
dans  l'esprit  de  tout  lecteur  impartial,  c'est  qu'un  pays  gou- 
verné par  un  système  aussi  libéral  que  celui  sous  lequel  les 
États-Unis  ont  le  bonheur  de  vivre,  doit  arriver  promptemcnt 
à  jouer  un  grand  rôle  dans  le  drame  politique  du  monde. 
Sera-ce  pour  le  bien  de  l'humanité?  nous  l'espérons,  nous 
le  croyons  même.  L'intervention  d'un  peuple  vraiment  libre 
dans  les  affaires  de  l'Europe  devra  nécessairement  être  toute 
conciliatrice,  et  par  conséquent  bienfaisante  ;  car,  s'il  en  était 
autrement,  les  citoyens  de  la  république  fédérative  des  Etats- 
Unis,  de  cette  république  qui,  selon  l'heureuse  expression  de 
M.  de  Chateaubriand,  est  la  plus  beile  découverte  des  tems 
modernes,  s'exposeraient  à  voir  périr  les  fruits  que  doit  pro- 
duire un  système  de  gouvernement  aussi  favorable  au  bonheur 
des  hommes.  Sans  probité  politique,  point  de  prospérité  du- 
rable pour  les  peuples.  H.  H. 

82.  —  *  Forget  me  not.  — Ne  m'oubliez  pas;  cadeau  de 
Noël  et  de  nouvel  an  pour  l'année  1829;  publié  par  Frédéric 
Shoberl.  Londres,  1828;  Ackermann.  In- 18  de  x-422  pages, 
avec  des  gravures. 

Parmi  les  publications  qui  sortent  de  la  presse  anglaise, 
celles  qui  peuvent  paraître  les  plus  frivoles  et  les  plus  dénuées 
d'importance  ne  sont  pas  les  moins  recherchées.  Il  existe  à 
Londres  des  journaux  de  modes  tout  comme  à  Paris  ;  et  peut- 
être  obtiennent-ils,  de  l'autre  côté  de  la  Manche,  plus  de  succès 
et  plus  d'attention  que  les  productions  analogues  de  l'industrie 
parisienne,  dont  le  débit  est  d'ailleurs  plus  considérable  chez 
les  étrangers  qu'en  France.  Nous  sommes  même  aujourd'hui 
bien  en  arrière  de  plusieurs  pays  pour  certains  ouvrages  qui 
mettent  surtout  à  contribution  la  littérature  légère  et  les  arts 
d'agrément;  je  veux  parler  des  uhnanachs.  L'Allemagne,  et 
l'Angleterre  surtout,  offrent  aux  dames  des  cadeaux  de  ce 
genre  beaucoup  plus  riches  et  de  meilleur  goût  que  les  pro- 
duits des  ateliers  de  nos  graveurs,  de  nos  imprimeurs,  de  nos 
relieurs,  et  même  de  nos  faiseurs  de  prose  ou  de  vers. 
M.  Ackermann  est  un  des  plus  célèbres  fabricans  et  éditeurs 
de  ces  sortes  de  livres.  C'est  de  ses  magasins  que  sort  un  jour- 
nal mensuel  dédié  aux  dames,  fort  élégant  et  fort  agréable 
(  The  Repos itory  of  arts) ,  dans  lequel  on  remarque  surtout  des 
gravures  très-soignées  représentant  des  dames  anglaises  re- 
vêtues de  différens  costumes  d'un  goût  recherché,  des  mai- 


GRANDE-BRETAGNE.  409 

sons  de  campagne  environnées  de  charmans  paysages ,  des 
meubles,  etc.  C'est  lui  aussi  qui  donne  tous  les  ans  à  ses  com- 
patriotes les  jolies  étrennes  que  nous  annonçons  aujourd'hui. 
Ce  volume,  que  les  amateurs  n'ont  garde  d'oublier  à  l'approche 
de  chaque  nouvelle  année,  a  même  une  sorte  d'importance  lit- 
téraire ;  car  des  poètes  fort  distingués  ne  dédaignent  pas  de  lui 
payer  le  tribut  de  leurs  inspirations.  Les  noms  de  MM.  James 
Montgomery,  John  Bowring  ,  miss  M  if  tord ,  Mrss  Hemans , 
Mrss  Bray,  de  Sheridan,  de  James  Hogg  figurent  dans  la  table 
des  matières  pour  un  bon  nombre  de  pièces  de  vers.  Mais  ce 
qui  recommande  surtout  le  Forget  me  not,  ce  sont  des  gra- 
vures charmantes,  exécutées  avec  un  soin  et  une  délicatesse 
qui  assurent  encore,  dans  ce  genre,  la  palme  aux  artistes 
anglais.  a. 

Ouvrages  périodiques. 

83.  —  *  The  magazine  of  natural  history ,  etc.  —  Magasin 
d'histoire  naturelle  ,  et  journal  de  zoologie  ,  de  botanique,  de 
minéralogie,  de  géologie  et  de  météorologie,  dirigé  par  J.-C. 
Loudon ;  publié  par  livraisons,  ou  cahiers  de  96  pages  in-8°, 
avec  figures,  qui  paraissent,  de  deux  mois  en  deux  mois,  chez 
MM.  Longman,  Rées,  Orme,  Brown  et  Green,  à  Londres.  Prix 
de  chaque  cahier,  3  sh.  6  p. 

Ce  recueil  est  encore  naissant  ;  il  ne  sera  jugé  que  lors- 
qu'échappé  aux  périls  du  premier  âge,  il  atteindra  l'adoles- 
cence, si  voisine  de  la  virilité,  dans  les  ouvrages  de  cette  na- 
ture. Nous  ne  connaissons  encore  que  le  premier  cahier  (Mai , 
1828),  où  M.  Loudon  expose,  dans  une  introduction,  le  plan 
et  le  but  de  sa  nouvelle  publication.  Il  la  destine  à  recueillir 
les  faits  épars;  il  justifiera  de  la  sorte  le  titre  de  Magasin  :  il 
publiera  les  faits  nouveaux,  les  découvertes,  les  changemens 
successifs  que  les  doctrines  éprouveront  ;  c'est  nu  précis  his- 
torique des  sciences  naturelles.  Enfin ,  il  exposera ,  dans  une 
suite  de  Mémoires,  les  principes  généraux  de  ces  sciences,  afin 
de  donner  aux  lecteurs,  peu  ou  point  instruits  en  histoire  na- 
turelle, les  moyens  de  suivre  les  progrès  d'une  partie  des  con- 
naissances humaines,  si  remplie  de  charmes,  si  recherchée  de 
tous,  qu'elle  est  presque  la  seule  à  laquelle  on  permette  d'étaler 
tous  ses  trésors  aux  yeux  des  ignorans,  sans  être  accusée  de 
pédanterie. 

Chaque  cahier  est  di\  isé  en  quatre  sections:  1°  des  Mémoires; 
a0  des  Revues  (  analyses  d'ouvrages);  3°  Notions  diverses  des- 
tinées à  former  ,  par  leur  ensemble,  l'édifice  de  la  science  ,  qui 
doivent  être  r<  cueillies  et  méditées  avec  soin  ;  /»°  Mélanges  et 
t.  xi,. —  Novembre  1K28.  77 


4io  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Correspondances.  La  troisième  partie,  si  l'on  en  jugeait  par  ce 
cahier,  ne  répondrait  pas  tout-à-fait  au  but  du  recueil;  ce 
serait  un  catalogue  des  merveilles  de  la  nature,  et  non  pas  un 
choix  de  faits  plus  convenables  qu'aucun  de  ceux  du  même 
ordre  pour  en  composer  un  jour  un  corps  de  doctrine  qui  serait 
la  philosophie  de  l  histoire  naturelle. 

Nous  aurons  l'occasion  de  revenir  sur  cette  intéressante  pu- 
blication ,  et  tout  annonce  que  nous  aurons  la  satisfaction  d'en 
faire  un  éloge  qui  sera  confirmé  par  ses  lecteurs,. 

—  8/».  *  The  quarterly  Review ,  etc.  — Revue  trimestrielle, 
n°  76.  Londres,  octobre  1828;  John  Murray,  Albemarle  Street. 
In-8°  d'environ  3oo  pages. 

85.  —  *  The  Edinburgh  Review ,  etc.  —  R.evue  d'Edimbourg, 
ou  Journal  d'analyses  critiques,  n"  g5.  Edimbourg,  octobre 
1 828  ;  Longman  ,  Rces ,  etc.  In-8°  de  266*  pages. 

86.  —  *  The  foreign  Review  ,  etc. — Revue  étrangère  ,  et  no- 
tices diverses  relatives  au  continent  européen  ,  n°  4-  Londres, 
octobre  1828;  Black,  Young.  In-8°  de  280  pages.  —  Chaque 
numéro  de  ces  ouvrages  coûte  6  shillings  (  7  fr.  5o  c.  ). 

En  réunissant  dans  un  même  article  ces  trois  ouvrages  pé- 
riodiques, nous  ne  prétendons  point  les  comparer  sous  tous 
les  aspects,  assigner  le  caractère  propre  et  le  mérite  relatif 
de  chacun.  Pour  établir  entre  eux  un  équitable  parallèle,  il 
serait  indispensable  de  rappeler  et  d'apprécier  ce  qu'ils  ont 
fait,  de  les  suivre  dans  leur  marche,  d'examiner  si  elle  fut 
toujours  ferme  et  dans  la  même  direction,  quelle  cause  ils 
embrassèrent,  et  quels  services  elle  reçut  d'eux.  Ces  recherches 
dans  le  passé  mettraient  hors  de  ligne  la  Revue  étrangère  ,  pu- 
blication qui  donne  beaucoup  d'espérances ,  mais  qui  n'a  pas 
encore  subi  l'épreuve  du  tems  (1).  Nous  renonçons  donc,  quoi 
qu'à  regret,  à  traiter  notre  sujet  dans  toute  sa  généralité, 
comme  cela  eût  convenu  le  mieux  à  la  \Revue  Encyclopédique. 
Mais,  en  nous  bornant  à  ne  considérer  que  sous  un  point  de 
vue  spécial  les  trois  Revues  anglaises  que  nous  avons  sous  les 
yeux  ,  en  nous  renfermant  dans  le  tems  présent  et  les  circon- 
stances actuelles  ,  nous  devons  appeler  l'attention  de  nos  lec- 
teurs sur  l'influence  que  ces  ouvrages  exercent  aujourd'hui  , 
sur  l'irrésistible  pouvoir  des  dissertations  bien  faites ,  appro- 


(1)  Un  autre  Recueil  est  publié,  depuis  peu  ,  sous  le  même  titre  par 
la  maison  Treuttel  et  Wùrtz,  à  Londres  ;  mais  comme  les  dernières 
publications  ne  nous  en  sont  point  parvenues ,  nous  n'avons  pu  le 
comprendre  dans  cet  article. 


GRANDE-BRETAGNE.  4n 

fondies,  dont  le  sujet  est  de  la  plus  haute  importance  ,  envisagé 
diversement  par  des  amis  sincères  de  l'humanité  ,  et  sur  lequel 
il  est  urgent  de  se  mettre  d'accord;  car  le  tems  d'agir  est  ar- 
rivé. C'est  hors  de  France  que  nous  allons  chercher  les  preuves 
de  ce  pouvoir  dont  les  ouvrages  périodiques  sont  maintenant 
en  possession  :  il  nous  eût  été  plus  pénible,  plus  difficile  peut- 
être  de  soumettre  nos  compatriotes  à  un  examen  dont  l'impar- 
tialité pourrait  être  soupçonnée. 

Quoique  les  trois  Revues  anglaises  soient  entre  les  mains  de 
rédacteurs  habiles  et  soigneux,  le  succès  qu'elles  obtiennent 
est  moins  littéraire  que  politique.  En  dépit  du  choix  des  sujets 
les  plus  étrangers  aux  affaires  de  gouvernement,  d'organisa- 
tion sociale,  de  lois,  etc. ,  la  politique  s'insinue  presque  par- 
tout ,  et  les  lecteurs  ne  la  désapprouvent  nullement;  ils  lui  font 
même  d'ordinaire  un  accueil  très  -  gracieux  ,  lorsqu'ils  la 
trouvent  en  des  lieux  où  elle  n'était  point  appelée.  En  compul- 
sant les  derniers  numéros  des  trois  Revues  qui  nous  occupent  , 
on  pourra  se  convaincre  de  ces  envahissemens  de  la  politique. 
Ils  sont,  il  est  vrai,  moins  nombreux  dans  la  Revue  trimes- 
trielle (  quarterly  Review  ) ,  parce  que  les  articles  purement  lit- 
téraires n'y  sont  qu'en  très-petit  nombre.  Cependant,  au  sujet 
des  Gcorgiques  de  Virgile,  de  l'abbé  Delille  et  des  abbés  eu 
général,  d'une  traduction  espagnole  du  poème  latin,  etc. ,  le 
rédacteur  n'a  point  épargné  à  notre  nation  des  critiques  assez 
justes.  Plus  loin  ,  un  article  sur  la  pêche  à  la  ligne  amène  des 
considérations  sérieuses  sur  l'oisiveté,  les  passe-tems,  le  luxe; 
et  nous  devons  en  convenir,  dussent  quelques-uns  de  nos  com- 
patriotes s'en  trouver  un  peu  blessés,  le  rédacteur  peut  comp- 
ter sur  la  majorité  des  suffrages.  Comme  tout  le  reste  du 
volume  est  du  domaine  de  la  politique  ,  nous  n'avons  à  exa- 
miner que  la  forme  qu'elle  y  prend  et  les  maximes  qu'elle  y 
professe.  Ici  les  rédacteurs ,  toujours  fidèles  à  leur  parti ,  se 
rapprochent  lentement  de  la  raison;  mais  enfin  quelques  pro- 
grès se  font  apercevoir,  et  soutiennent  l'espérance  d'une  con- 
version définitive.  Ils  ne  veulent  encore;  ni  réforme  parlemen- 
taire, ni  droits  politiques  pour  ceux  qui  ne  professent  point 
la  religion  de  l'Etat  :  ils  persistent  à  repousser  les  innovations 
dont  l'expérience  a  fait  sentir  la  nécessité  ,  et  prétendent 
opérer  par  d'autres  moyens  les  améliorations  qui  dépendent 
essentiellement  des  réformes  sollicitées  depuis  long- teins.  C'est 
ainsi  qu'à  une  époque  encore  peu  éloignée,  nos  législateurs 
venaient  au  secours  des  pauvres,  en  créant  des  évéques  et  des 
chanoines,  avec  des  traiteinens  qui  les  missent  en  état  de  faire 
l'aumône.   La  couleur  politique  de  la  Revue  trimestrielle  est 

»7, 


4 ia  LIVRES  ÉTRANGERS, 

celle  des  torys,  avec  la  rigueur  et  les  exigences  de  ce  parti 
pour  certains  points,  et  des  concessions  sur  plusieurs  autres, 
en  faveur  du  bon  sens  et  de  l'humanité. 

Le  dernier  numéro  de  la  Revue  d'Edimbourg  est  aussi  presque 
tout  politique  :  un  long  article  sur  les  ruines  de  Babylone ,  un 
autre  sur  la  Cyrénaïque,  et  un  troisième  sur  l'histoire  de  la 
peinture  en  Italie,  n'ont  point  opposé  assez  d'obstacles  à  l'in- 
truse ;  elle  s'y  est  glissée ,  et  ne  cédera  point  la  place.  Mais 
qu'on  ne  s'attende  point  à  l'y  voir  manifester  des  prétentions 
aristocratiques;  elle  n'y  vient  que  pour  prendre  la  défense  des 
intérêts  généraux;  son  noble  caractère  ne  se  dément  point.  Il 
lui  manque  encore  de  mettre  un  peu  plus  d'ordre  dans  ses  dis- 
sertations ,  d'égaler  à  cet  égard  sa  rivale  qui  peut  servir  de 
modèle ,  même  hors  de  l'Angleterre.  Comme  le  tems  des  sou- 
haits de  bonne  année  approche,  et  comme  les  futurs  numéros 
de  chacune  de  ces  Revues  paraîtront  au  commencement  de  jan- 
vier 1829  ,  nous  exprimerons  le  vœu  que  la  Revue  trimestrielle 
soit  désormais  guidé  par  des  vues  élevées,  généreuses,  telles 
que  sont  les  siennes ,  toutes  les  fois  qu'elle  peut  oublier  le 
torysme  et  ses  maximes;  nous  invoquerons,  en  faveur  de  la 
Revue  d'Edimbourg,  cette  puissance  peu  connue  qui  fait  passer 
dans  les  écrits  toute  la  clarté  et  toute  la  force  de  la  raison, 
qui  met  chaque  idée  à  sa  véritable  place,  et  mène  à  la  vérité 
par  le  chemin  le  plus  facile  et  le  plus  sûr.  Ces  deux  écrits  pé- 
riodiques ont  obtenu  les  plus  honorables  suffrages;  ils  sont 
réimprimés  aux  Etats-Unis  d'Amérique,  et  circulent  dans  toute 
l'Europe  :  qu'ils  profitent,  à  l'envi  l'un  de  l'autre ,  de  cette  fa- 
veur peu  commune  dans  les  lettres,  peur  la  propagation  des 
connaissances  les  plus  utiles;  et  dans  les  circonstances  actuelles, 
c'est  d'instruction  politique  ,  d'idées  saines  en  administration  , 
que  nous  manquons  le  plus. 

Venons  maintenant  à  la  jeune  Revue  étrangère ,  dont  les  re- 
gards paraissent  toujours  attachés  sur  des  objets  du  dehors  , 
mais  qui  ne  perd  jamais  de  vue  sa  patrie.  Les  lecteurs  qui  re- 
doutent la  politique  (ce  n'est  que  le  petit  nombre)  s'accommode- 
ront mieux  de  ce  recueil  que  des  deux  précédens  :  mais  qu'ils 
n'espèrent  point  gagner  le  large  sans  essuyer  quelques  bordées; 
l'ennemi  les  poursuit  partout,  ils  ne  lui  échapperont  point 
sans  payer  au  moins  une  contribution,  sans  prendre  quelque 
part  au  mouvement  général  des  esprits.  Un  article  sur  les 
danses  et  les  chansons  du  (iiivpuscoa  sert  de  texte  pour  une 
digression  sur  les  effets  de  la  liberté  :  on  ne  parle  point  de  la 
littérature  de  la  Russie  ,  de  celle  du  Danemark  ou  de  la 
Suède  ,  sans  chercher  daus  les  formes  du  gouvernement  le 


GRANDE-BRETAGNE.  —  RUSSIE.  4 13 

caractère  des  peuples,  le  climat,  etc.  ,  des  causes  qui  ont  agi 
sur  les  productions  littéraires.  Outre  une  demi-douzaine  d'ar- 
ticles où  la  politique  n'était  pas  nécessaire,  on  en  trouve  un 
plus  grand  nombre  où  elle  est  à  sa  place,  en  sorte  que  sa  do- 
mination y  est  établie  et  consolidée  ,  jusqu'à  ce  que  l'attention 
publique  se  porte  sur  d'autres  objets.  Mais  qui  pourrait  se 
plaindre  de  cette  irruption  générale  de  la  science  qui  s'occupe 
des  plus  grands  intérêts  des  sociétés  humaines  ?  Dans  la  Revue 
étrangère  on  la  trouvera  toujours  telle  que  l'homme  de  bien  la 
conçoit ,  toujours  dirigée  par  la  prudence  ,  ennemie  de  tous 
les  excès  ,  de  toutes  les  persécutions.  Nous  ignorons  si  la  jeune 
Revue  est  accueillie  dans  son  pays  comme  elle  le  mérite  ;  mais  , 
sur  le  continent,  elle  ne  sera  traitée  nulle  part  en  étrangère. 
Qu'elle  continue  comme  elle  a  commencé  !  ses  succès  ne 
seront  peut-être  point  inférieurs  à  ceux  de  ses  devancières,  et 
l'impulsion  que  l'opinion  publique,  les  sciences  et  les  lettres 
auront  reçue  de  ces  trois  recueils,  tiendra  une  place  remar- 
quable dans  l'histoire  de  la  littérature  périodique. 

N. 
RUSSIE. 

87. — *Die  Lagcrstate  des  Guides  und  P latin  im  Uralgebirge. 
— ■  Sur  les  couches  d'or  et  de  platine  dans  les  monts  Ouraliens; 
par  le  docteur  Maurice  d'Engei  hakdt,  conseiller  aulique  el 
professeur  de  minéralogie  à  L'université  de  Dorpat.  Riga,  1828. 
in-8°  de  44  pages. 

Après  un  long  vovage  dans  les  contrées  ouraliennes  de  la 
Russie,  consacré  surtout  à  l'exploration  des  richesses  métallur- 
giques et  des  pierres  fines  de  ces  montagnes,  M.  Engelhard t 
a  repris  ses  intéressantes  leçons  à  l'université  de  Dorpat,  où 
il  est  spécialement  chargé  de  la  minéralogie.  C'est  à  ses  audi- 
teurs qu'il  s'adresse  dans  h;  programme  dont  nous  venons  de 
transcrire  le  titre.  Il  leur  fait  apprécier  les  avantages  réels  de 
la  science  qu'il  leur  enseigne,  les  immenses  résultats  auxquels 
elle  peut  conduire,  et  le  bien  qu'ils  pourront  produire  eux- 
mêmes  dans  leur  patrie,  en  s'appliquaut  sérieusement  à  une 
étude  capable  de  lui  créer  des  ressources  nouvelles  ci  incal- 
•ulablcs.  Cette  argumentation  adhçmincm  est  adroite  :  malgré 
les  efforts  d'un  grand  nombre  de  professeurs  distingués,  on 
remarque  encore  quelque  tiédeur  parmi  le  plus  grand  nombre 
des  étudians  (h;  Dorpat.  Leur  faire  envisager  lu  grande  uti- 
lité qui  peut  résulter  de  la  pratique  d'une  théorie  profonde, 
c'est  stimuler  leur  ardeur  et  suppléer  à  l'enthousiasme  de  la 
scie  nce,  qui  ne  manquera  pas  sans  doute  de  naître  parmi  eux 


4i4  LIVRES  ÉTRANGERS. 

M.  d'Engelhardt  décrit  les  lieux  d'où  l'on  retire  ces  pré-^ 
cieux  métaux,  soit  à  la  fois,  soit  séparément.  Après  avoiF 
déterminé  la  situation  de  ces  lieux,  il  fait  connaître  la  forme 
sous  laquelle  l'or  et  le  platine  se  présentent,  et  entre  danst 
des  détails  propres  à  intéresser  toutes  les  classes  de  lecteurs. 
Nous  profitons  de  cette  occasion  pour  indiquer  la  quan- 
tité d'or  et  de  platine  extraite  des  mines  de  l'Oural  dans  le 
courant  de  Tannée  1827:  en  ajoutant  de  nouvelles  données 
à  celles  qui  ont  été  fournies  par  l'un  de  nos  collaborateurs 
(  voyez  Rev.  Enc,  t.  xxxvm,  page  620  ),  nous  mettrons 
nos  lecteurs  en  état  de  juger  de  l'importance  de  cette  exploi- 
tation,  dont  l'accroissement  successif  peut  mettre  un  poids 
nouveau  dans  la  balance  politique  des  États. 

Les  mines  de  la  couronne  ont  donné,  penàant  celte  année y 
en  or,  89  pouds,  29  livres  53  f§  zolotniks,  et  en  platine, 
1  pouds  ,  7  livres  25  f-f  zolotniks.  Les  mines  des  particu- 
liers ont  donné,  en  or,  192  pouds  10  livres  49  zolotniks, 
et  en  platine,  a3  pouds  23  livres  4°  ff  zolotniks. 

Total  de  l'or,  282  pouds  6  ff  zolotniks. 

Total  du  platine,  25  pouds  3o  livres  65  |-|  zolotniks. 

On  sait  que  cette  provision  de  platine,  déjà  fournie  par 
les  monts  Ouraliens,  a  déterminé  l'empereur  Nicolas  à  en  faire 
frapper  une  monnaie  qu'il  offre  à  la  circulation,  sans  la  lui 
imposer.  La  pièce  de  platine,  que  tout  le  monde  sera  libre 
de  ne  pas  recevoir,  aura  la  valeur  de  trois  roubles  eu  ar- 
gent, ou  de  11  fr.  90  c.  environ;  elle  ressemblera,  pour  la 
forme  et  la  grandeur,  à  la  pièce  qui  représente  un  rouble  en 
assignats,  c'est-à-dire  qu'elle  sera  un  peu  plus  grande  que  1rs 
pièces  de  monnaie  française  d'un  franc.  Destinée  seulement  à 
former  un  essai,  la  première  émission  de  cette  monnaie  sera 
peu  considérable.  Les  producteurs  particuliers  peuvent  éga- 
lement faire  monnayer  leur  platine  aux  ateliers  de  la  cou- 
ronne, et  concourir  à  une  entreprise  qui,  faible  dans  les  com- 
mencemens,  à  raison  de  la  petite  portion  de  matière  exploitée 
jusqu'ici,  peut  devenir  un  jour  pour  la  Russie,  si  la  nouvelle 
monnaie  est  admise  dans  le  commerce,  la  source  d'un  nouveau 
revenu  d'une  haute  importance. 

88. — *  Untersuchangen  ïtbcr  die  Sprache,  etc. — Recherches  sur 
la  langue  (  russe  ),  offertes  au  public  dans  les  Annales  de  l'aca- 
démie russe,  par  Alexandre  Chichrof,  amiral,  membre  du 
conseil  de  l'empire,  sénateur,  ministre  de  l'instruction  pu- 
blique, etc.,  et  traduites  du  russe.  Saint-Pétersbourg,  1826  et 
1 827;  imprimerie  de  l'académie  impériale  russe,  a  vol.  gr.  in-8°. 

Les  Annales  ou  Mémoires   de  l'académie  russe  (  Jzvesstiga 


RUSSIE.  4,5 

Rossiiskoï  Ahademii,  8°  )  furent  fondées  en  1816,  et  sont  à  leur 
onzième  ou  douzième  livraison.  Destinées  spécialement  à  l'é- 
tude approfondie  de  la  langue  nationale,  ainsi  qu'à  celle  des 
autres  branches  de  la  grande  famille  des  langues  slavonnes, 
elles  doivent  leur  origine  à  M.  l'amiral  Chichkof,  que  les  plus 
hautes  fonctions  de  l'état  n'ont  pas  empêché  de  revenir  parfois 
à  ses  travaux  littéraires.  On  lui  doit  un  Traité  sur  l'ancien  et  le 
nouveau  style ,  dans  lequel  l'auteur  a  lutté  avec  succès  contre  le 
mauvais  goût  qui,  à  la  fin  du  siècle  dernier,  caractérisait  les 
écrivains  russes.  Si  la  publication  de  ce  journal  a  ajouté  à  la  ré- 
putation littéraire  d'un  homme  placé  si  haut  dans  la  hiérarchie 
sociale,  elle  a  surtout  justifié  le  choix  du  monarque,  qui ,  eu  le 
nommant  président  de  l'académie  russe  en  i8i3,  mit  à  la  tète 
de  cette  académie  l'homme  le  plus  versé  peut-être  dans  les 
parties  qui  en  forment  la  principale  attribution  :  l'étymologie 
des  moti  de  la  langue  russe,  l'histoire  de  son  origine  et  de  ses 
progrès,  et  ses  rapports  avec  le  slavon,  et  les  autres  dialectes 
qui  en  sont  découlés.  M.  Chichkof  était  d'ailleurs  avantageuse- 
ment connu  par  une  belle  traduction  en  prose  russe  de  la  Jé- 
rusalem délivrée,  par  plusieurs  dissertations  érudiles  sur  l'his- 
toire de  la  Russie  et  de  sa  littérature,  par  des  travaux  relatifs  à 
la  science  de  la  navigation,  etc.  Ces  ouvrages  et  les  efforts  con- 
tinuels de  leur  auteur  en  faveur  de  la  pureté  et  de  la  simplicité 
primitive  de  la  langue  nationale  ont  pleinement  justifié  la  con- 
fiance de  l'empereur,  qui,  quelques  années  plus  tard,  l'appela 
encore  à  succéder  au  prince  Gallitzin,  dans  la  direction  géné- 
rale des  études,  fonctions  que  depuis  peu  31.  Chichkof,  presque 
octogénaire,  a  résignées. 

C'est  M.  Chichkof  lui-même  apparemment  qui,  sachant  com- 
bien, hors  de  la  Russie,  on  était  resté  étranger  à  l'étude  de  la 
langue  russe,  et  dans  le  dessein  de  populariser  cette  langue 
parmi  les  savans  de  tous  les  pays,  vient  de  faire  publier  la  tra- 
duction des  principaux  articles  insérés  autrefois  par  lui  dans  le 
journal  cpie  nous  avons  cité.  L'élude  générale  des  langues  doit 
nécessairement  gagner  à  cette  publication,  fces  traducteurs,  car 
les  deux  volumes  ne  sont  pas  de  la  même  main,  ont  voulu 
garder  l'anonyme;  sans  trahir  leur  secret,  nous  dirons  que 
leurs  noms,  que  des  initiales  nous  laissent  deviner,  inspirent 
toute  confiance,  et  qu'ils  ont  rendu  ,  par  ce  travail,  un  service 
signalé  à  la  république  des  lettres. 

Nous  nous  bornerons  cette  fois  à  faire  connaître  le  principal 
contenu  des  deux  parties  achevées,  sauf  à  y  revenir  quand  nous 
aurons  sous  les  veux  l'ensemble  de  cet  important  ouvrage. 

Tome  I.  Après  un  avant -propos  du  traducteur,  M.    Ch. 


416  LIVRES  ÉTRANGERS. 

de  P. ,  destiné  à  faire  valoir  les  titres  littéraires  de  l'auteur  de 
cet  ouvrage,  et  renfermant  des  notices  intéressantes  sur  l'ori- 
gine et  les  ti'avauï  de  l'académie  impériale  russe,  une  introduc- 
tion de  quelques  pages  offre  l'exposé  des  vues  générales  qui 
ont  servi  de  base  aux  chapitres  de  ce  livre.  I.  Réflexions  sur 
la  manière  de  refondre  le  dictionnaire  russe  de  l'académie, 
p.  12-56.  IL  Nouvel  Essai  sur  l'origine,  l'unité  et  la  diversité 
des  langues,  fondé  sur  des  recherches  et  un  examen  scrupu- 
leux, en  trois  chapitres,  p.  56-258. 

Le  traducteur  du  second  volume,  M.  de  G. ,  a  fait  aussi  pré- 
céder son  travail  d'une  courte  préface.  La  première  disserta- 
tion qui  la  suit  immédiatement  a  pour  titre  :  Suite  des  Recher- 
ches sur  les  racines  des  langues,  p.  i  - 1 1 4 .  La  seconde  s'attache 
à  tirer  quelques  conclusions  de  cet  examen,  p.  u4-i34;  et  la 
troisième  offre  des  réflexions  sur  les  défauts  et  les  erreurs  qui 
déparent  le  grand  dictionnaire  étymologique  de  l'académie, 
conséquences  inévitables  d'un  travail  qui  n'avait  pas  été  pré- 
cédé, comme  il  devait  l'être,  d'un  examen  consciencieux  des 
racines  de  la  langue.  Le  dictionnaire  étymologique  a  paru, 
depuis  179A  ,  en  six  volumes  in-40;  il  a  été  suivi  d'un  diction- 
naire alphabétique  très- estimé. 

Nous  désirons  que  cet  ouvrage  soit  bientôt  continué  :  il  se 
distingue  autant  par  la  profondeur  que  par  l'originalité  des 
vues,  et  par  une  connaissance  parfaite  de  tout  ce  qui  doit 
entrer  dans  l'étude  de  la  langue  russe. 

8g.  —  *  Sotchincniya  Phadéïa  Boalgarina.  —  Œuvres  de 
Thadée  Boulgarine.  Saint-Pétersbourg,  1827 — 1828;  Sleuline. 
5  vol.  in- 12.  T.  I:  xi,  191  et  196;  T.  II  :  266  et  1 43,  xv;T.  III: 
xx,  236  et  25o;  T.  IV  :  161  et  275;  T.  V  :  224  et  190  pages. 

M.  Boulgarine  n'est  pasRusse,  quoiqu'il  soit  aujourd'hui  au  ser- 
vice de  l'empereur;  placé  dans  les  rangs  des  Français  avec  les 
Polonais,  ses  braves  compatriotes,  il  a  même  combattu  la  Russie 
dans  la  dernière  guerre.  L'amitié  intime  qui  l'unit  à  M.  Gretsch 
a  beaucoup  contribué  sans  doute  à  perfectionner  son  slvle  et 
à  faire  disparaître  lfè  défauts  qu'on  lui  avait  d'abord  reprochés. 
Quoi  qu'il  en  soit ,  il  s'exprime  aujourd'hui  dans  une  langue 
qui  n'est  pas  la  sienne  ,  et  qui  présente  de  graves  difficultés 
aux  étrangers,  avec  autant  de  pureté  que  de  facilité.  Une  tour- 
nure d'esprit  toute  particulière  ,  la  manière  spirituelle  et  éner- 
gique à  la  fois  dont  il  sait  rendre  ses  idées  ,  l'originalité  de 
ses  vues  et  un  certain  abandon  rempli  de  charme,  lui  ont  as- 
sutc  îles  lecteurs  très- nombreux  ,  auxquels  chaque  nouvelle 
production  de  cette  plume  féconde  promet  de  nouveaux  plai- 
sirs. C'e^t  peur  céder  aux  vœux  de  ses  amis  que  M.  Boulgarine,, 


RUSSIE.  4i7 

dont  presque  toutes  les  compositions  doivent  le  jour  aux  cir- 
constances et  à  l'inspiration  du  moment ,  a  publié  cette  collec- 
tion complète  de  ses  opuscules.  Les  cinq  premiers  volumes  que 
nous  annonçons  seront  suivis  de  deux  autres  au  moins.  Ils 
offriront  sans  doute  le  même  intérêt  que  les  premiers.  Tous 
ces  opuscules  cependant  n'ont  pas  l'attrait  de  la  nouveauté.  Le 
plus  grand  nombre  a  déjà  paru  dans  Y  Abeille  du  Nord,  qu'ils 
ont  contribué  à  mettre  en  vogue  ;  ces  feuilletons ,  écrits  avec 
beaucoup  d'esprit,  étaient  bien  dignes  d'être  conservés;  des 
vues  à  la  fois  si  neuves  et  si  ingénieuses  ne  devaient  pas  avoir 
l'existence  éphémère  d'un  numéro  de  gazette.  Nous  recom- 
manderons surtout  aux  traducteurs ,  qui  ne  manqueront  pas 
à  cet  ouvrage,  les  parties  que  l'auteur  intitule  Nravy,  ou  Blœurs ; 
rien  de  plus  vrai,  de  plus  ressemblant,  que  les  portraits  qu'il 
y  trace ,  que  ce  tableau  de  la  vie  des  salons ,  des  travers  des 
grands,  des  ridicules  de  tous,  et  du  genre  de  vie  de  plusieurs 
classes  du  peuple  russe;  excepté  les  Bagatelles  de  M.  Faber, 
qui  ne  portent  pas  la  même  empreinte  de  franchise  et  d'indé- 
pendance, nous  ne  connaissons  aucun  ouvrage  qui  caracté- 
rise si  bien  ce  peuple  intéressant.  Il  ne  faut  pas  croire  pour- 
tant que  ces  esquisses  de  mœurs  soient  exclusivement  russes; 
les  scènes  qu'elles  retracent  se  répètent  ,  avec  de  légères 
nuances,  dans  toutes  les  grandes  capitales.  Il  ne  serait  même 
pas  impossible  que  les  Français  eux-mêmes  eussent  fourni 
à  l'auteur  quelques-unes  îles  couleurs  dont  il  se  sert,  car  ou 
reconnaît  quelquefois  dans  ces  esquisses  les  brillans  tableaux 
d'un  antre  moraliste  qui  n'a  cru  peindre  assurément  que  la 
physionomie  du  peuple  qui  l'entourait.  Ces  emprunts  pour- 
raient bien  être  involontaires.  Nous  sommes  loin  de  les  repro- 
cher à  M.  Boulgarine  qui  est  assez  riche  de  son  propre  fonds, 
pour  être  excusable  de  n'avoir  pas  repoussé  avec  trop  de  sé- 
vérité des  réminiscences  qui  ajoutent  à  la  vérité  de  ses  ta- 
bleaux, dont  un  grand  nombre  sont  vraiment  originaux.  Ces 
charmantes  productions,  que  nous  considérons  comme  la  partie 
la  plus  importante  de  toute  cette  publication,  occupent  la  pre- 
mière partie  des  second  ,  troisième  et  cincpiième  volumes.  La 
seconde  partie  du  quatrième  et  les  six  autres  parties  contien- 
nent des  narrations  ou  des  contes  ,  des  morceaux  d'histoire 
et  (les  articles  de  critique  historique.  L'histoire  de  Mari»» 
Mnicliekli  a  été  traduite  en  allemand  dans  le  journal  de 
M.  Oldefiop.  M.  Boulgarine  est  un  écrivain  plus  spirituel  que 
avant;  ses  dissertations  critiques  doivent  donc  être  tues  avec  une 
précaution  que  rendrait  d'ailleurs  nécessaire  l'influence  de  la 
censure  sous  laquelle  elles  ont  paru.  Nous  espérons  trouvei 


4i8  LIVRES  ÉTRANGERS, 

dans  les  volumes  qui  restent  à  paraître  la  promenade  de  l'au- 
teur dans  les  trois  provinces  baltiques ,  que  nous  avons  lue 
avec  plaisir  dans  X Abeille  du  Nord.  Chaque  volume  est  orné 
de  deux  ou  troisjolies  gravures  faites  àVienne,  et  l'impression 
ne  laisse  rien  à  désirer.  J.  H.  Schnitzler. 

ALLEMAGNE. 

go.  —  Uebcr  die  ïVolthàtigheitskolonien  zu  Friedet  ichsoord 
uncl  JVortel.  —  Sur  les  colonies  de  bienfaisance  de  Frédériks- 
oord  et  de  Wortel;  par  le  chevalier  de  Kirckhoff.  Traduit  du 
français  par  M.  Ruder.  Leipzig,  1828;  imprimerie  de  Hart- 
mann. In-8°. 

Le  Mémoire  de  M.  de  Kirckhoff  sur  les  colonies  de  bien- 
faisance établies  dans  le  royaume  des  Pays-Bas,  doit  à  l'intérêt 
seul  du  sujet  d'être  bien  reçu  dans  tous  les  payswIl  n'est  pas 
étonnant  qu'il  ait  lixé  l'attention  de  plusieurs  souverains  :  les 
rois  de  Prusse,  de  France,  de  Suède,  de  Danemark,  et  les 
grands-ducs  régnans  de  Hesse-Darmstadt  et  de  Saxe-Weimar 
l'ont  surtout  distingué  d'une  manière  très- flatteuse.  Mais  ce  qui 
n'est  pas  moins  flatteur  pour  M.  de  Kirckhoff,  c'est  la  traduc- 
tion que  vient  d'en  donner  l'un  des  plus  estimables  philantropes 
d'Allemagne,  M.  Ruder,  connu  par  ses  grandes  connaissances 
en  économie  politique  et  en  agriculture.  M.  Ruder  a  ajouté  à 
sa  traduction  une  préface  de  seize  pages  et  plusieurs  notes  du 
plus  haut  intérêt  pour  les  personnes  qui  s'occupent  du  système 
de  colonisation  ,  mis  en  pratique  dans  les  Pays-Bas.  G. 

gi.  —  *  Vorlesungen  ûber  die  Gefàngnisskunde ,  etc. — Leçons 
sur  la  science  des  prisons  ou  sur  les  moyens  de  les  améliorer, 
de  cultiver  le  moral  des  détenus,  des  forçats  libérés,  etc.,  faites 
à  Berlin  en  1827  ;  par  N.  H.  Julius,  docteur  en  médecine;  pré- 
cédées d'une  Introduction  sur  le  nombre ,  le  genre  et  les  causes 
des  crimes  dans  diffétens  Etats  de  ï  Europe  et  de  V Amérique. 
Berlin,  1828;  Stuhr.  In-8°  de  clxviii  et  368  pages. 

Ce  travail  est  sans  contredit  le  plus  complet  qui  ait  été  pu- 
blié sur  cette  matière  intéressante.  L'auteur  a  eu  des  renseigne- 
mens  précieux  sur  les  prisons  de  la  Grande-Bretagne  et  de 
l'Irlande;  lui-même  a  fait  dans  ce  pays  un  voyage  détaillé,  en 
1825.  Mais  ce  qui  le  rend  surtout  digne  d'éloges,  c'est  qu'il  a 
su  quitter  les  voies  étroites  tracées  par  la  plupart  de  ceux  qui 
ont  écrit  sur  le  même  sujet  :  au  lieu  de  borner  comme  eux  ses 
vues  à  quelques  améliorations  de  régime  intérieur,  il  s'est  élevé 
à  des  considérations  générales  de  la  plus  haute  importance.  En 
attendant  que  nous  puissions  consacrer  à  cet  ouvrage  l'examen 


ALLEMAGNE.  4ig 

approfondi  qu'il  mérite,  nous  allons  donner  un  tableau  des 
objets  nombreux  qui  y  sont  traités. 

L'introduction,  fort  étendue  (168  pages)  et  riche  d'aperçus 
philosopbiques,  est  le  développement  des  trois  questions  fon- 
damentales suivantes  :  i°du  nombre  et  du  genre  des  crimes  dans 
les  différens  pays,  et  de  leur  proportion  avec  le  nombre  des 
habitans;  aq  de  la  proportion  des  crimes  avec  la  religion,  les 
lumières  et  le  bien-être  des  peuples;  3°  du  nombre  et  de  l'état 
des  prisons.  Nous  devons  à  la  vérité  de  dire  que  le  plus  grand 
désordre  nous  a  paru  régner  dans  les  tableaux  statistiques, 
d'ailleurs  incomplets,  dressés  par  l'auteur  à  l'appui  de  ses  rai- 
sonnemeus  pleins  de  justesse. 

Le  corps  de  l'ouvrage  se  compose  de  douze  leçons;  nous  ne 
croyons  pouvoir  faire  mieux  que  de  présenter  à  nos  lecteurs  la 
table  des  matières;  elle  leur  fera  connaître  le  sujet  de  ces  le- 
çons et  quelquefois  aussi  l'opinion  du  professeur. 

ire  Leçon.  Avantages  de  l'enseignement  oral  sur  l'ensei- 
gnement acquis  par  la  lecture;  la  prison,  considérée  comme 
moyen  pénal;  la  punition,  regardée  avec  justice  comme  répa- 
ration de  l'offense  envers  les  lois  divines  et  humaines;  l'hu- 
manité à  l'égard  des  condamnés  ne  date  que  du  christianisme; 
tableau  des  prisons  grecques  et  romaines;  persécutions  des 
chrétiens  et  leur  influence;  établissemens  chrétiens  pour  les 
prisonniers;  législation  des  prisons;  délivrance  des  prisonniers 
aux  jours  de  fêtes  publiques  ;  ces  lois,  transportées  du  droit  ca- 
non et  romain  chez  celui  des  nations  germaniques;  moyen  âge; 
l'Italie  précède  aussi  sous  ce  rapport  les  autres  pays,  etc.  — 
2e  Leçon.  Le  droit  pénal  des  Anglais  et  sa  cruauté;  l'impunité  , 
résultat  de  l'augmentation  des  délits  et  de  la  sévérité  des  chà- 
tiinens;  Howard;  disposition  à  l'adoucissement  delà  pénalité, 
générale  dans  l'Europe  de  1750  à  1790;  les  prisons  anglaises; 
augmentation  des  délits  par  la  prospérité  du  commerce,  des 
métiers,  etc.;  moyens  employés  pour  placer  les  nombreux 
détenus;  translation  en  pays  étrangers;  inutilité  et  frais  consi- 
dérables de  cette  punition;  emprisonnement  sur  les  vaisseaux. 
—  3e  Leçon.  Détention  dans  des  maisons  de  pénitence  et  de 
correction;  maison  de  correction  à  Glocesler;  Panoptique  de 
Beulham;  prison  de  Milbank;  efforts  pour  l'amélioration  des 
prisons  ,  depuis  Henri  vin  ;  sir  Samuel  Romilly  ;  législation  des 
prisons  de  i8s3  à  182/»  ;  le  ministre  Peel.  —  4e  Leçon.  Efforts 
individuels  pour  l'amélioration  des  prisons  et  de  la  législa- 
tion pénale;  lord  Auckland;  Association  pour  la  délivrance  de* 
débiteurs  de  sommes  peu  considérables;  mort  d'Howard;  les 
quakers  et  leur  activité  plulantropique ;  la  Pcnsylvanie,  Phila 


4ao  LIVRES  ÉTRANGERS. 

delphie;  Société  pour  l'adoucissement  de  la  misère  dans  les 
prisons  publiques;  Société  pour  l'abolition  de  la  peine  de  mort 
et  pour  l'amélioration  des  prisons;  Société  pour  la  recherche 
des  causes  qui  augmentent  le  nombre  des  jeunes  criminels  à  Lon- 
dres; corruption  des  détenus  dans  les  prisons;  Société  pour  l'amé- 
lioration du  régime  des  prisons  et  celle  des  jeunes  détenus  ;  Th.  F. 
Buxton;  William  Roscoe;  sir  JamesMackintosh ,  etc.  —  5e  Leçon. 
Conditions  nécessaires  pour  une  bonne  maison  de  détention.  De 
la  sûreté  :  murs  d'enceinte;  entrée;  bâtimens;  chauffage;  éclai- 
rage; tuyaux  servant  de  porte-voix;  cloche  d'alarme,  passages; 
portes;  provision  d'eau;  visiteurs.  De  la  salubrité  :  maladies 
communes  dans  les  prisons;  renouvellementde  l'air  ;  fièvre  des 
cachots;  costume  des  détenus;  nourriture  ;  sa  proportion  avec 
le  travail;  maladies  à  Milbank;  propreté;  hamacs;  disposition 
des  cellules;  exercice  au  grand  air;  soin  des  malades;  maladies 
prétextées,  prolongées  ou  empirées;  bâtiment  pour  les  malades 
et  les  convalescens;  devoirs  généraux  d'un  médecin  de  prisons; 
influence  de  l'étal  moral  sur  le  physique.  —  6e  Leçon.  Surveil- 
lance et  dipositions  propres  à  la  faciliter.  L'architecture  a  eu 
pour  but  jusqu'à  ce  jour  de  ménager  à  un  grand  nombre  de 
personnes  la  vue  de  quelques  unes  ;  le  contraire  est  important , 
surtout  dans  les  prisons  ;  l'inspecteur  doit  habiter  le  point  cen- 
tral; une  surveillance  invisible  est  seule  vraiment  utile;  ateliers 
de  travail  ;  cours;  moulins  mis  en  mouvement  avec  les  pieds 
ou  les  genoux;  dortoirs;  édifice  central  et  demeure  de  l'inspec- 
teur; chapelle,  etc.  Division  par  classes;  sa  nécessité;  l'indi- 
vidu disparaît  dans  la  masse;  l'amélioration  n'est  possible  que 
par  l'isolement;  classement  des  criminels  chez  les  Romains,  au 
moyen  âge;  d'après  la  loi  anglaise  de  i8a3  ,  dans  la  prison  du 
comté  de  Kent;  principes  généraux  du  classement  des  détenus 
qui  promettent  quelque  amélioration  ;  quel  genre  de  criminels 
en  sont  exceptés;  maisons  de  détention;  maisons  de  correction  ; 
prisons  dans  l'acception  rigoureuse  du  terme;  maisons  péniten- 
tiaires ;  travaux  forcés ,  séparation  des  sexes  ;  séparation  des  jeu- 
nes criminels;  douze  espèces  de  prisons;  la  division  par  classes 
ne  saurait  être  soumise  à  des  principes  généraux  ;  classe  d'ob 
servation ,  classe  de  préservation  ,  classe  de  préparation  ou  d'a- 
mélioration; le  reste  doit  être  laissé  au  jugement  de  l'inspec- 
teur.—  7e Leçon.  Travail.  Nécessité  de  l'occupation  pour  tous  les 
hommes,  et  surtout  pour  les  prisonniers;  moyens  de  corriger 
les  habitudes  d'oisiveté;  apprentissage  d'un  métier  qui -puisse 
nourrir  le  détenu  à  sa  sortie  de  prison;  influence  du  travail  sur 
la  santé;  économies  faites  par  le  travail  des  détenus;  genre  de 
travail  ;  ne  doit  pas  être  trop  varié  dans  une  même  prison;  doit. 


ALLEMAGNE.  4îi 

être  contraire  au  genre  de  vie  qu'a  mené  jusqu'alors  le  détenu  ; 
produit  du  travail.  Tableau  de  tous  les  travaux  en  usaçe 
dans  les  prisons  d'Angleterre;  part  réservée  à  l'ouvrier,  pré- 
férable à  la  permission  qui  lui  est  accordée  en  Amérique  de 
travailler  extraordinairement  pour  lui-même;  quotité  de  cette 
part  réglée  d'après  le  degré  d'amélioration  et  l'habileté  du  dé- 
tenu; moyens  de  déterminer  les  prisonniers  au  travail  sans 
employer  la  contrainte;  possibilité  de  faire  un  châtiment  de  la 
privation  du  travail;  amélioration  morale  marchant  parallèle- 
ment avec  le  travail.  Instruction  morale  et  religieuse  ;  chefs 
d'ateliers,  instituteur,  aumônier  de  prison;  l'importance  et  la 
difficulté  de  ses  fonctions;  il  est  en  même  tems  directeur  spiri- 
tuel, instituteur  ,  médiateur  et  consolateur  de  son  troupeau.  — 
8eLeçon.  Histoire  de  l'architecture  desprisons,  ses  trois  époques, 
d'abord  ne  se  proposant  d'autre  objet  que  la  sûreté;  plus  tard 
ayant  égard  au  travail,  à  la  santé,  à  l'instruction  religieuse  et 
morale;  enfin  à  la  division  par  classe  et  i\  la  surveillance;  son 
origine  en  Hollande;  prison  de  Gand;  Angleterre,  carré  fermé, 
carré  ouvert,  polygone,  forme  circulaire;  séparation  de  la  de- 
meure des  détenus  et  de  celle  du  directeur  ;  position  centrale  de 
cette  dernière,  portion  de  cercle;  l'architecte  Blackburn;  forme 
radiée  ou  de  moulin  à  vent;  les  architectes  Ainslie  et  Bullax; 
description  d'une  prison  modèle.  —  9e  Leçon.  Tableau  des  pri- 
sons construites  d'après  les  meilleurs  plans,  plan  circulaire,  plan 
radié,  comparaison  des  deux  plans,  avantages  du  dernier;  plan 
adopté  en  Amérique,  forme  de  boîte,  ses  inconvéniens.  - —  10e 
Leçon. Tableau  des  moyens  d'amélioration  :  moyens  extérieurs; 
le  moulin  de  discipline  [trcad  mill) ,  son  historique,  sa  descrip- 
tion ,  son  utilité  et  ses  dangers;  sept  conditions  importantes  pour 
son  établissement,  perfectionné  par  Hase;  silence  imposé  aux 
prisonniers,  peut  être  soumis  à  une  gradation  correspondante 
aux  trois  classes;  solitude  unie  au  travail,  défense  de  visiter  les 
détenus.  Moyens  intérieurs  d'amélioration  :  instruction,  récep- 
tion solennelle,  mise  en  liberté  plus  solennelle  encore;  division 
par  classes;  maison  pénitentiaire.  —  1 1*  Leçon.  Décadence  des 
établissejnens  pour  L'amélioration  des  condamnés  en  Amérique, 
moyens  de  l'éviter;  les  employés  d'une  prison,  le  directeur, 
l'aumônier,  l'instituteur  et  L'importance  de  ses  fonctions;  le 
maître  ouvrier,  le  médecin;  nécessité  de  la  participation  du 
public  comme  contrôle  des  employés  inférieurs  el  pour  l'amé- 
lioration morale  des  détenus  ;  association  pour  \  isiler  les  prisons; 
association  anglaise  de  daines  dans  ce  lut,  son  histoire  et  son 
extension;  madame  Elisabeth  Fry;  règlemeos  des  associations 
anglaises  pour  l'amélioration  des  prisons  de  femmes;  elles  se  mal- 


.',22  LIVRES  ÉTRANGERS. 

tiplient  à  l'étranger.  —  12e  Leçon.  Associations  en  faveur  des  pri- 
sonniers libérés;  état  moral  du  détenuà  l'approche  de  sa  libéra- 
tion et  après  cette  libération;  la  répugnance  qu'il  inspire  aux  bons, 
les  railleries  d'hommes  plus  vicieux  ,  et  les  exemples  corrupteurs 
des  pervers,  le  repoussent  dans  les  voies  criminelles  dont  il  vient 
à  peine  de  s'éloigner;  institutions  de  la  Grande-Bretagne  pour 
les  prisonniers  libérés ,  pour  les  jeunes  condamnés ,  pour  les  en- 
fans  ,  contre  l'augmentation  des  délits  par  suite  d'immoralité , 
d'ignorance  et  d'irréligion  ;  histoire,  tableau  et  succès  des  asso- 
ciations et  établissemens  nombreux  formés  dans  ce  but  ;  leurs 
influences  particulières  combinées  pour  un  grand  objet,  le  per- 
fectionnement moral.  Conclusion. 

A  cet  ouvrage,  dont  on  appréciera  toute  l'importance,  sont 
jointes  trente-huit  pièces  justificatives  dont  plusieurs  sont  cu- 
rieuses,  et  quatre  planches  offrant  les  dessins  d'un  ponton 
anglais,  d'une  prison  modèle  pour  200  détenus,  et  des  prisons 
deBrixton,  Kirkdale,  Milbank,  Genève  et  Auburn  (Etat  de 
New-York).  H.  C 

92.  —  *  Gcschichte  des  Kaiserthums  von  Trapezunt.  —  His- 
toire de  l'empire  de  Trebizonde ,  rédigée  par  Jacq.  Philippe 
Fallmerayer,  professeur  d'histoire  au  lycée  de  Landshut. 
Munich,  1827  ;  Weber.  In-40  de  354  pages. 

Trébizo-nde,  sur  la  côte  asiatique  de  la  mer  Noire,  dans 
l'ancienne  Colchide,  a  été  gouvernée  dans  les  xm  et  xive  siècles, 
par  une  branche  réfugiée  delà  famille  impériale  des  Comnènes 
de  Constantinople.  L'histoire  de  ces  empereurs  était  très-peu 
connue,  aussi  M.  Fallmerayer,  en  éclaircissant  leur  règne,  a 
défriché  un  champ  vraiment  abandonné  par  les  historiens.  Du- 
cange  seul  a  donné  des  détails  sur  la  succession  de  ces  princes  ; 
mais  avec  des  erreurs  qu'il  n'était  pas  facile  de  rectifier,  à 
moins  de  faire  une  étude  spéciale  des  sources  qui  donnent  quel- 
ques renseignemens  sur  Trebizonde.  M.  Fallmerayer  a  trouvé, 
à  Venise ,  une  chronique  grecque  inédite  de  cet  empire,  par 
Panarète,  ainsi  qu'un  ouvrage  manuscrit  sur  Trebizonde  ,  par 
Bessarion,  qui  était  originaire  de  la  même  contrée.  L'auteur 
reconnaît  aussi,  dans  la  préface,  ses  obligations  envers  MM.  de 
Sacy  et  Hase  ,  qui  lui  ont  communiqué  des  extraits  des  manus- 
crits arabes  et  grecs  de  la  bibliothèque  de  Paris.  Après  quel- 
ques chapitres  sur  l'ancienne  histoire  de  Trebizonde,  M.  Fall- 
merayer expose  d'une  manière  intéressante  ,  et  avec  beaucoup 
de  développemens,  la  révolution  qui  éclata  en  11 85  à  Cons- 
tantinople ,  et  força  une  branche  de  la  dynastie  des  Comnènes 
de  se  réfugier  sur  la  mer  Noire  ,  et  de  chercher  un  asyle  dans 
Ja  Colchide.  Aux  tems  qui  avaient  précédé  immédiatement  la 


ALLEMAGNE.  4a3 

révolution  de  iï85,  les  factions  avaient  ensanglanté  le  palais  , 
et  rempli  de  troubles  tout  l'empire.  Andronic,  succédant  à  une 
impératrice  étranglée,  et  ayant  étranglé  à  son  tour  son  neveu 
Alexis,  jeune  homme  de  i5  ans  qu'il  devait  seconder  dans  le 
gouvernement ,  prit  une  résolution  insensée  et  odieuse ,  qu^ 
fut  à  juste  titre  la  cause  de  sa  chute.  Pour  se  défaire  des 
grands  de  l'empire  qu'il  redoutait,  il  les  condamna  en  masse  à 
la  mort ,  sous  prétexte  de  haute  trahison.  L'un  d'eux  ,  Isaac 
l'Ange ,  au  moment  d'être  arrêté  pour  partager  se  sort  des 
autres,  tua  le  confident  de  l'empereur  envoyé  pour  se  saisir  de 
sa  personne,  et  appela  le  peuple  à  son  secours.  Les  prisons, 
où  étaient  enfermés  les  grands  de  l'empire,  furent  ouvertes  de 
force;  la  révolte  devint  générale;  Andronic  ayant  essayé  en 
vain  de  négocier  avec  les  rebelles,  s'enfuit  sur  un  navire;  mais 
le  bâtiment  fut  rejeté  dans  le  port  par  la  tempête;  on  s'empara 
du  tyran  déchu,  et  on  le  mit  en  pièces.  On  croirait  difficile- 
ment que  cet  Andronic  ,  qui  au  reste  valait  autant  que  plusieurs 
de  ses  prédécesseurs,  est  le  héros  par  excellence  du  nouvel 
historien  de  Trébizonde  :  il  en  fait  un  grand  homme  dont  on 
n'a  pas  compris  jusqu'à  présent,  dit-il,  les  qualités  sublimes. 
M.  Fallmerayer  débite  à  ce  sujet  des  choses  si  étranges,  que, 
si  l'on  s'arrêtait  à  son  opinion  sur  Andronic  ,  on  serait  tenté 
de  croire  qu'il  y  a  chez  lui  défaut  de  jugement  et  même  de 
bon  sens,  et  l'on  a  besoin  de  lire  tout  son  ouvrage  pour  se 
persuader  que  c'est  un  savant  judicieux,  mais  qu'une  préven- 
tion singulière  l'a  égaré  dans  la  seule  histoire  d'Andronic. 
M.  Fallmerayer  emploie  beaucoup  de  raisonnemens  pour  com- 
muniquer sa  conviction  aux  lecteurs  ;  il  prétend  qu'une  grande 
pensée  dominait  l'empereur;  après  toutes  lès  grandes  mesures 
prises  pour  le  salut  de  l'empire,  il  devait  craindre  qu'après  lui 
ton*  retombât  dans  le  chaos  par  la  faute  des  grands  qui  se 
plaisaient  dans  les  troubles.  «  Or,  pour  empêcher  ce  malheur. 
dit  l'auteur,  il  n'y  avait  qu'un  seul  moyen,  devant  lequel  re- 
culent les  petites  âmes,  mais  que  les  plus  célèbres  fondateurs 
de  la  félicité  publique  chez  des  peuples  barbares  pu  dégénérés 
ont  reconnu  comme  le  seul  moyen  efficace,  c'est  à-dire  la  sépa- 
ration violente  des  membres  gangrenés  rlu  corps  social ,  ou  le  mas- 
sacre des  grands!  Andronic  prit  sur  lui  de  donner  cette  triste 
garantie  au  bonheur  futur  de  ses  sujets,  en  détruisant  la  plu- 
part des  giandes  familles  de  Byzance.  »  L'auteur  ne  se  doute 
point  qu'il  établit  une  théorie  épouvantable,  fort  commode 
pour  tons  les  tyrans.  Il  parait  que  l'auteur,  qui  est  peut  être 
encore  très-jeune,  a  été  séduit  par  quelques  bonnes  qualités  du 
despote  qui  voulait  massacrer  les  grandes  familles  pour  l'amour 


424  LIVRES  ÉTRANGERS, 

de  la  paix.  Andronic  encouragea  en  effet  l'agriculture  et  les 
arts  ;  il  mit  fin  aux  querelles  des  moines  sur  le  dogme;  il  main- 
tint une  rigoureuse  justice  ;  il  abolit  la  vénalité  des  charges , 
ainsi  que  le  prétendu  droit  de  s'emparer  des  biens  naufragés; 
mais  il  n'était  pas  pour  cela  un  génie  sauveur,  un  père  du  peuple, 
comme  l'appelle  M.  Fallmerayer,  et  on  ne  rétablit  pas  la  paix 
par  des  proscriptions  en  masse  et  par  des  flots  de  sang.  La 
branche  des  Comnènes  qui  alla  se  réfugier  en  Asie  ,  quand 
Isaac  l'Ange  fut  proclamé  empereur  de  Constantinople,  et  qui 
fonda  un  trône  à  Trébizonde,  ne  fut  guère  plus  sage  que  la  dy- 
nastie européenne.  Son  empire ,  que  les  Turcomans  et  les  Mon- 
goles réduisirent  beaucoup,  et  qui  comptait  peut-être  i  mil- 
lions d'âmes,  et  pouvait,  mettre  sur  pied  25  mille  hommes 
armés,  fut  gouverné  avec  la  même  faiblesse  et  au  milieu  des 
mêmes  intrigues  que  celui  de  Byzance.  M.  Fallmerayer  croit 
voir  la  principale  cause  de  ces  troubles  dans  la  jalousie  entre 
les  riches  familles  indigènes ,  qui,  avant  l'arrivée  des  Comnènes 
possédaient  la  plus  belle  partie  du  territoire ,  et  les  familles 
grecques  de  la  Cour  qui  avaient  accompagné  ou  suivi  les  Com- 
nènes depuis  Constantinople,  et  qui  tiraient  leur  origine  des 
soldats  du  palais,  ou  garde  des  empereurs  grecs.  On  les  distin- 
guait parle  nom  de  scholariens.  La  faction  scholarienne  faisait  et 
défaisait  des  empereurs.  Les  grands  se  persécutaient  les  uns  les 
autres,  s'assiégeaient  mutuellement  dans  leurs  châteaux  forts  , 
et  ravageaient  les  terres  de  leurs  ennemis,  précisément  comme 
on  faisait  en  Europe  à  l'époque  de  la  féodalité.  La  nation  n'a- 
vait pas  plus  de  courage  et  d'énergie  que  les  Grecs  du  Bas- 
Empire.  Aussi ,  les  Turcomans  qui  infestaient  les  contrées  voi- 
sines, auraient  eu  beau  jeu  si  la  nature  n'avait  pas  défendu  le 
pays.  Pour  pénétrer  dans  l'empire  de  Trébizonde ,  il  fallait 
passer  par  des  défilés ,  attaquer  des  châteaux  forts  situés  sui- 
des montagnes ,  longer  des  forêts  ,  etc.  La  défense  d'un  pays 
siaturellement  fortifié  est  facile  ;  aussi  les  émirs  turcomans 
furent  repoussés  plusieurs  fois;  ils  n'en  ravagèrent  pas  moins 
le  malheureux  empire;  Alexis  III  gagna  les  barbares  par  des 
mariages  :  il  donna  sa  sœur  Marie  Comnène  à  Koutloubei,  chef 
de  la  horde  blanche,  et  Tliéodora ,  sa  seconde  sœur,  à  Had- 
chymir,  chef  de  Chalybie.  11  sacrifia  sa  fille  Eudoxie,  en  la 
mariant  à  un  émir  des  Turcomans;  Tahartan,  grand  émir  d!Ar- 
singa  ,  reçut  de  lui  la  main  d'une  autre  princesse.  Ces  alliances 
réussissaient  aux  empereurs  ,  à  cause  de  la  beauté  des  filles  de 
Trébizonde;  cette  même  Eudoxie,  donnée  à  un  émir  tureoman , 
et  devenue  veuve,  fut  encore  si  belle,  que  le  vieil  empereur 
de  Constantinople ,  Jean  Paléologue,  après  l'avoir  demandée 


ALLEMAGNE.  4*5 

en  mariage  pour  son  fils ,  en  fut  épris ,  quand  elle  fut  arrivée 
dans  la  capitale ,  et  l'épousa  lui-même.  Eu  Occident  les  mariages 
de  princesses  chrétiennes  avec  des  émirs  auraient  été  un  grand 
scandale;  mais  en  Orient  on  n'y  regardait  pas  de  si  près;  on 
s'estimait  heureux  d'acheter  à  ce  prix  la  paix  avec  les  hordes 
barbares.  A  l'approche  des  Turcs,  en  i44o,  l'empereur  Calo- 
Jean  se  hâta  de  donner  à  Hassan,  sultan  turcoman  de  la  Méso- 
potamie, sa  fille  Catherine,  renommée  dans  l'Orient  pour  sa 
beauté,  afin  d'avoir  dans  son  gendre  un  protecteur  contre  les 
Turcs;  mais,  vingt  ans  plus  tard,  le  sultan  turc  résolut  d'ac- 
corder, comme  dit  l'historien  turc  Saade  Eddin,  à  la  contrée 
de  Trébizonde  la  félicité  des  drapeaux  de  t  Islam  ,  et  mit  fin  au 
pauvre  empire  des  Comnènes.  Il  y  avait  beaucoup  de  couvens 
et  de  moines  dans  ce  pays  ;  mais  l'armée  et  la  flotte  se  trou- 
vaient clans  un  triste  état;  on  savait  disputer  sur  le  dogme; 
toutes  les  superstitions  avaient  du  crédit;  on  consultait  les  as- 
trologues, on  étudiait  les  légendes,  mais  on  était  incapable  de 
défendre  le  pays;  on  ne  savait  ni  gouverner  ni  obéir.  M.  Fall- 
merayer  a  recueilli  à  la  fin  de  l'histoire  de  Trébizonde ,  des  dé- 
tails sur  l'état  politique,  ecclésiastique  et  littéraire  de  cet  em- 
pire. Les  renseigncinens  sur  le  commerce  ne  sont  pas  complets. 
Il  existe  ,  dans  les  annales  deVenise  et  de  Gènes,  des  acte»  com- 
merciaux qui  paraissent  avoir  échappé  à  son  attention.  Du  reste 
son  ouvrage  est  fait  avec  soin,  et  M.  Fallmcrayer  a  le  mérite 
d'être  le  premier  historien  d'un  empire  presque  entièrement 
oublié  :  aussi,  son  travail  a-t-il  été  couronné  par  la  Société 
royale  de  Copenhague.  D — g. 

9^.  —  Juliani  imperatoris  quœ  feruntur  epistolœ.  —  Lettres 
de  l'empereur  Julien,  suivies  de  fragmens  et  de  vers;  nouvelle 
édition  grecque  et  latine,  revue  d'après  les  manuscrits,  et  en- 
richie de  remarques  par  Louis-Henri  Hkyler.  Mayence,  1828. 
In-8°. 

L'église  ne  connaît  Julien  que  comme  apostat;  elle  a  déversé 
sur  lui  les  plus  grossières  injures,  et  ses  écrivains,  long  tems 
seuls  arbitres  des  réputations,  ont  dévoué  cet  empereur  aux 
malédictions  de  la  postérité.  La  vérité  cependant  a  fini  par 
dissiper  les  mensonges  inventés  contre  lui.  Guerrier,  écrivain, 
publiciste  et  philosophe,  il  eut  encore  les  vertus  qui  firent  bénir 
le  rè^ne  de  Trajan.  M.  Heylcr  nous  donne  aujourd'hui  les 
lettres  de  Julien,  qui  jamais  n'avaient  été  imprimées  séparé- 
ment. Ces  lettres  sont  d'une  lecture  fort  agréable;  elles  font 
parfaitement  connaître  celui  qui  les  a  écrites.  M.  Boissonnade  , 
auquel  ce  volume  est  dédié,  a  honoré  l'auteur  de  ses  conseils, 
t.  xl.  —  Novembre  1828.  a8 


k-xG  LIVRES  ÉTRANGERS, 

et  lui  a  désigné  celte  partie  des  œuvres  de  Julien  comme  ayant 
plus  besoin  qu'aucune  autre  d'une  nouvelle  édition  et  des  soins 
d'un  habile  philologue.  Heureusement  M.  Heyler  a  accompli 
tout  ce  qu'on  pouvait  attendre  de  lui.  Il  expose,  dans  la  préface, 
quelles  sont  les  éditions  dont  il  a  appuyé  son  travail ,  quels 
manuscrits  il  a  consultés.  La  bibliothèque  du  Roi  en  possède 
neuf;  mais  sur  ces  neuf  il  y  en  a  quatre  qui  méritent  à  peine 
d'être  comptés,  parce  qu'ils  ne  renferment  chacun  qu'une 
lettre;  les  quatre  autres  sont  décrits  par  M.  Heyler,  qui  en  a 
tiré  de  grands  secours.  Il  en  signale  encore  un  autre  qui  a 
échappé  à  l'auteur  du  catalogue,  parce  qu'il  est  joint  à  une 
copie  de  Théocrite  sans  que  la  table  l'indique.  Enfin,  il  en  est 
encore  deux  dont  ce  catalogue  ne  fait  pas  mention,  parce  qu'ils 
ont  été  apportés  à  la  bibliothèque  depuis  sa  rédaction.  De  plus, 
il  a  fait  usage  d'une  collation  exécutée  à  Munich;  mais  en 
général  il  n'y  a  point  de  manuscrit  qui  renferme  à  lui  seul 
toutes  les  lettres  de  l'empereur  Julien.  M.  Heyler  en  donne 
quatre-vingt-trois.  Les  soixante-trois  premières  se  trouvaient 
dans  l'édition  de  Spanheim  ;  la  C^e  était  sans  numéro,  parmi 
les  autres,  avec  cette  suscriptiou  :  Lcx  de  medicis ;  les  dix  sui- 
vantes avaient  été  publiées  par  Muratoii;  elles  sont  à  leur  tour 
suivies  des  dix  de  Fabricius  et  des  cinq  de  Hardt ,  et  le  tout  est 
terminé  par  une  lettre  qui  jusqu'à  ce  jour  était  restée  inédite. 
M.  Heyler,  de  peur  d'augmenter  la  confusion,  n'a  pas  voulu  ren- 
verser l'ordre  établi  pour  ramener  les  lettres  à  une  série  chro- 
nologique ;  il  a  mieux  aimé  en  faire  un  sujet  de  discussion 
pour  les  notes  :  ainsi  il  fait  remarquer  que  de  trois  lettres 
dirigées  contre  Athanase  ,  la  26e  est  la  première,  la  6e  la 
seconde,  et  la  5ie  la  troisième.  Ces  lettres  ont  d'ailleurs  beau- 
coup d'intérêt  par  elles-mêmes  :  Athanase  avait  profité  du 
bénéfice  de  la  loi  de  Julien  qui  permettaità  tous  ceux  qu'avait 
exclus  Constance  de  revenir  dans  leur  patrie;  mais  il  avait  re- 
pris l'épiscopat,à  raison  de  quoi  il  paraît  avoir  été  dénoncé 
par  les  ariens.  Julien  dit  qu'il  a  permis  aux  chrétiens  de  rentrer 
dans  leur  patrie,  et  non  dans  leurs  églises;  il  bannit  Athanase 
une  seconde  fois.  Bientôt  après  il  écrit  de  nouveau.  Cette  fois 
il  s'adresse  au  préfet  d'Egypte,  et  menace  toute  la  province 
d'une  amende  si  Athanase  n'a  pas  quitté  Alexandrie  avant 
le  ier  décembre.  La  colère  de  l'empereur  s'accroît  lorsqu'il 
apprend  qu'il  a  baptisé  quelques  femmes  grecques.  Dans  la 
dernière  des  trois  lettrés  sur  Athanase,  il  attaque  les  chrétiens 
eu  général ,  et  se  plaint  i-ucore  beaucoup  d'eux  dans  la  bic. 
Rien  n'est  plus  gracieux  que  certains  billets  dictés  par  l'amitié. 
Nous  citerons  particulièrement  ceux  qui  sont  adressés  à  Liba- 


ALLEMAGNE.  /,27 

nius,  et  les  vœux  que  Julien  adresse  à  Prisais  pour  un  heureux 
voyage;  enfin  la  lettre  où  il  s'excuse  de  n'avoir  point  donné  de 
ses  nouvelles  à  Philippe.  M.  Heyler  n'a  pas  négligé  les  fragroens  • 
il  y  a  joint  quatre  petites  pièces  de  vers,  dont  l'une  est  la 
célèbre  épigramme  contre  la  bière.  M.  Heyler  n'a  pas  voulu 
omettre  une  lettre  attribuée  au  César  Gallus,  quoiqu'il  soit 
très-certain  qu'elle  ne  lui  appartient  pas.  Néanmoins  La  Blé- 
terie,  MM.  Jonùot  et  Tuurlet  l'ont  regardée  comme  authen- 
tique. Le  nouvel  éditeur  fait  apprécier  toute  la  faiblesse  des 
argumens  qu'on  a  fait  valoir  en  sa  faveur.  Puisse  le  savant 
auquel  nous  devons  ce  beau  travail  reprendre  son  premier 
projet,   et   nous   donner   les   œuvres    complètes   de  Julien  ! 

P.  DE  GOLBÉKY. 

94.  —  Lehrbuch  der  Litcrciturgeschichte.  —  Manuel  de  l'his- 
toire de  la  littérature;  par  le  docteur  Louis  Wachler.  Leipzig, 
1827;  Barth.  In-8°  de  567  pages 

M.  Wachler  est  auteur  d'un  grand  manuel  en  quatre  volumes 
qui  a  paru  dans  les  années  1822  à  1824  à  Francfort,  et  dont  le 
premier  comprend  la  littérature  ancienne,  et  le  second  la  litté- 
rature du  moyen  àye,  tandis  que  les  deux  derniers  volumes 
sont  destinés  à  la  littérature  moderne.  Dans  cet  ouvrage,  l'auteur 
passe  de  peuple  en  peuple,  indique  les  principales  époques 
de  leur  civilisation,  et  ajoute  des  rcnseignemens  bibliographi- 
ques sur  chaque  époque.  Le  Manuel  que  M.  Wachler  vient  de 
faire  paraître  est  un  abrégé  de  ce  travail,  mais  revu  et  continué 
jusqu'à  la  dernière  année.  L'auteur  s'occupe  peu  de  l'Inde,  de 
l'Egypte  et  du  peuple  hébreu,  et  il  passe  tout  de  suite  aux  Grecs 
et  aux  Romains.  Vient  ensuite  la  littérature  chrétienne,  c'est- 
à-dire  des  premiers  tems  du  christianisme  ;  puis  celle  du  moyen 
âge,  dans  laquelle  l'antrurcomprendcellede  l'Orient;  il  accorde 
beaucoup  d'esp  ne  à  l'érudition  qui  joue  en  effet  un  grand  rôle 
dansla  littérature  du  Nord.  Dans  la  dernière  section,  M. Wachler 
continue  l'histoire  de  la  littérature  depuis  le  seizième  siècle  jus- 
qu'à l'année  1826,  en  traitant  non-seulement  des  principaux 
états  européens,  mais  encore  des  Bohémiens,  des  Hongrois, 
des  Turcs,  des  Juifs,  etc.  Ii  n'a  été  possible  d'embrasser  tant 
d'époques  et  tant  de  nations  qu'en  effleurant  a  peine  les  traits 
caractéristiques  de  la  littérature  de  chaque  nation  et  de  chaque 
époque.  En  revanche,  l'auteur  a  entassé  beaucoup  de  noms,  en 
sorte  qu'une  grande  partie  de  sou  Manuel  n'est  qu'une  nomeu- 
clatui  e  qui  apprend  peu  de  chose  aux  étmlians;  quand  ils  sau- 
ront ,  par  exemple)  cinquante  noms  d'écrivains  qui  se  sont 
distingués  en  France  ou  eu  Allemagne  au  seizième  siècle,  leurs 
connaissances  ne  seronl  pas  beaucoup  enrichies.  L'auteur  n'a 

a8. 


4î8  LIVRES  ÉTRANGERS, 

pascu  assez  d'espace  poursignr.ler  lcmérite  des  grands  écrivains; 
il  ne  peut  que  les  nommer  à  côté  de  cent  antres  qui  leur  sont  in 
férienrs.  Montesquieu  reçoit  l'épithète  d'ingénieux  ;  d'autres 
ne  reçoivent  pas  d'épithète  du  tout.  Il  aurait  mieux  valu,  ce 
nous  semble ,  passer  sous  silence  la  foule  d'écrivains  secon- 
daires, et  se  borner  aux  principaux,  parler  en  général  un  peu 
plus  des  ouvrages,  et  citer  moins  de  noms  propres  ;  en  un  mot, 
caractériser  la  littérature  de  chaque  époque  et  de  chaque  peu- 
ple. Pour  un  livre  à  consulter  en  cas  de  besoin,  le  Manuel  au 
M.  Wachler  a  son  mérite;  c'est  un  catalogue  bien  classé  : 
l'auteur  indique  les  éditions  des  livres  autant  cpie  l'espace  le 
lui  permet,  et  c'est  vraiment  un  tour  de  force  d'avoir  pu  faire 
entrer  dans  un  Manuel  très-portatif  des  milliers  d'écrivains  de 
tous  les  pays,  avec  l'indication  bibliographique  de  leurs  œuvres. 
Cette  compilation  a  dû  coûter  une  peine  extrême  à  l'auteur. 

o5.  —  Ucber  Unsinn  und  Barbarci  in  dcr  heutigen  deuts- 
chen  Literatitr.  —  De  l'absurdité  et  de  la  barbarie  dans  la 
littérature  allemande  d'aujourd'hui;  par  Th.  Schacht.  Mayence, 
1828;  Kupferberg.  In-12. 

Cette  brochure,  dont  le  titre  est  bien  sévère,  est  un  pam- 
phlet dirigé  contre  M.  Menzel,  auteur  d'un  ouvrage  sur  l'état 
actuel  de  la  littérature  allemande,  que  nous  avons  annoncé 
(voy.Rev.  Enc,  t.  XXXYIII,  p.  70^).  M.  Menzel  appartient  à 
l'école  du  moyen  âge,  école  qui  trouve  excellent  le  tems  de  la 
féodalité,  et  regarde  notre  époque  avec  dédain.  Il  est  vrai  que 
lorsque  le  droit  du  plus  fort  triomphait,  il  fallait  de  la  force, 
•de  l'énergie,  du  courage  pour  n'être  pas  opprimé;  l'étiquette 
et  les  convenances  n'imposaient  pas  d'entraves  au  génie;  les 
communes  défendaient  opiniâtrement  leurs  franchises  ou  leurs 
libertés;  le  régime  municipal  s'était  merveilleusement  déve- 
loppé au  milieu  des  guerres  civiles.  Mais  pour  un  peu  de  bien, 
combien  de  calamités  et  de  maux  de  tout  genre!  à  peine  con- 
coit-on  que  des  hommes  raisonnables  puissent  comparer  deux 
époques  si  inégales,  où  presque  tous  les  avantages  sont  du  côte 
de  notre  tems.  M,  Schacht  demande  si,  à  l'époque  où  Cologne 
bâtissait  son  immense  cathédrale,  et  où  il  régnait  tant  de  luxe  à 
Nuremberg  que  les  bourgeoises  de  cette  ville  égalaient  par  leur 
parure  les  reines  d'Ecosse ,  la  ville  de  Berlin  avait  200,000  âmes, 
<i  elle  était  décorée  d'édifices  dans  le  style  grec,  de  statues,  etc. ; 
s'il  y  avait  un  roi  comme  Frédéric  II  ;  si  l'on  peut  comparer 
Munich,  Dresde,  Stuttgart  et  même  Francfort  dans  leur  état 
actuel  avec  ce  qu'elles  étaient  il  y  a  quelques  siècles,  etc. 
L'auteur  ne  choisit  peut-être  pas  les  meilleurs  fermes  de  com- 
paraison ;  car  si  au  moyen  âge  Berlin  n'avait  pas  200,000  âmes, 


ALLEMAGNE.—  SUISSE.  429 

Nuremberg  et  Augsbourg  les  avaient;  or  pour  le  bonheur  de 
l'Allemagne  il  est  parfaitement  indifférent  que  les  villes  les  plus 
peuplées  soient  au  midi  ou  au  nord;  mais  ce  qu'il  fallait  com- 
parer surtout,  c'est  l'état  social,  c'est  la  situation  morale  et 
intellectuelle  du  peuple;  c'est  l'organisation  de  l'administration 
publique.  L'état  des  lettres  et  des  arts  assignerait  déjà  une 
grande  supériorité  au  siècle  actuel,  mais  c'est  là  ce  que  con- 
testent les  partisans  du  moyen  âge  en  Allemagne;  ils  trouvent 
dans  cette  époque  beaucoup  plus  d'originalité  dans  les  lettres 
et  les  arts;  ils  ne  parlent  pas  des  sciences,  parce  qu'à  cet  égard 
ils  n'ont  rien  à  dire.  Tant  que  cette  conviction  de  leur  part  ne 
tend  qu'à  enflammer  leur  imagination  et  à  produire  des  ta- 
bleaux enchanteurs  du  moyen  âge,  ce  parti  rend  service  à  la 
littérature;  mais  quand  il  veut  transporter  ses  idées  dans  la 
politique,  quand  il  veut  organiser  le  gouvernement  à  la  ma- 
nière du  moyen  âge,  et  refouler  la  nation  dans  la  servitude 
d'où  elle  a  eu  tant  de  peine  à  sortir,  les  écrivains  raisonnables 
doivent  le  combattre,  et  montrer  la  nullité  de  ses  opinions. 

D— G. 

SUISSE. 

96.  —  *  Statistica  délia  Suizzera ,  etc.  —  Statistique  de  lu 
Suisse,  par  Etienne  Franscini,  du  canton  du  Tessin.  Lugano, 
1827;  Ruggia  et  comp.  In-8°  de  xx  et  482  pages,  avec  une 
carte  géographique. 

L'ouvrage  que  nous  annonçons  ici  mérite  une  attention  sé- 
rieuse. Déjà  remarquable  par  son  plan,  par  l'exécution,  par 
le  grand  nombre  de  choses  qu'il  renferme  et  par  la  netteté  avec 
laquelle  elles  sont  présentées,  il  l'est  bien  plus  encore  pour 
être  sorti  du  canton  du  Tessin,  où  la  vérité  en  statistique  doit 
être  plus  ou  moins  importune,  et  suppose  chez  celui  qui  veuf 
la  dire  un  courage  peu  commun.  Les  auteurs  qui  ont  écrit  des 
statistiques  de  la  Suisse,  tels  que  Fusslin,  Fœsi ,  M.  Picot,  ont 
considéré  chaque  canton  séparément;  s'ils  avaient  suivi  dans 
les  subdivisions  invariablement  le  même  ordre,  en  sorte  que 
les  paragraphes  correspondans  traitassent  des  sujets  analogues, 
la  facilité  du  rapprochement  tiendrait  lieu  d'une  statistique 
comparée.  Sans  vouloir  jeter  aucune  défaveur  sur  la  marche 
adoptée  jusqu'à  présent,  on  doit  convenir  qu'une  telle  statis- 
tique de  la  Suisse  restait  à  faire;  tâche  non  moins  difficile 
qu  importante ,  et  qui  promettait  à  celui  qui  saurait  la  remplir 
l'estime  et  la  reconnaissance  d'un  publie  nombreux.  M*.  Frans- 
cini a  eu  le  couiage  d'entreprendre  cette  lâche  et  la  force  de 
s'en  acquitter,  sinon  d'une  manière  tout-à-fait  complète,  <iu 


4 Ho  LIVRES  ÉTRANGERS, 

moins  fort  honorablement.  L'analyse  de  son  livre  va  faire  com- 
prendre l'étendue  de  la  matière  qu'il  embrasse  et  le  genre  de 
rapprochemens  que  son  plan  lui  permet  de  faire. 

Livre  I.  Topographie  :  ch.  i.  Situation  (  noms,  longitudes 
et  latitudes;  élévation,  salubrité,  avalanches,  facilité  pour  le 
commerce,  pour  la  défense,  etc.  );  —  th.  2.  Forme,  étendue 
et  nature  du  sol  (  Alpes,  Jura,  glaciers,  sept  régions  de  di- 
verses élévations,  etc.  );   —  ch.  3.  Confins;  —  ch.  4-  Eaux; 

—  ch.  5.  Atmosphère  (  chaleur  ,  froid,  sécheresse,  vent, 
orages ,  climat.  ) 

Livre  IL  Population  :  ch.  1.  Quantité  et  mouvement  de  la 
population  ;  —  ch.  2.  Constitution  physique  des  habitans. 

Livre  III.  Productions  :  ch.  1.  Chasse;  ■ —  ch.  2.  Pèche;  — 
ch.  3.  Mines  (  minéraux,  pétrifications,  métaux,  eaux  miné- 
rales, etc.  );  —  ch.  4-  Culture  du  bétail  (  races,  etc.;  fro- 
mages, laiteries,  etc.  );  —  ch.  5.  Agriculture. 

Livre  IV.  Manufactures. 

Livre  V.  Commerce  :  ch.  1.  Commerce  intérieur;  — ch.  2. 
Commerce  extérieur  (  commerce  d'entrepôt,  artisans  et  autres 
émigrans,  service  militaire  à  l'étranger,  exportation  et  im- 
portation ,  etc.  ) 

Livre  VI.  Gouvernement  :  ch.  1.  Etat  politique  avant  1798  ; 

—  ch.  2.  Acte  de  médiation  ;  —  ch.  3.  Pacte  fédéral  actuel- 
lement en  vigueur;  —  ch.  4-  Gouvernemens  cantonaux  en 
général  (  peuple  et  citadins,  égalité  de  droit,  liberté  de  la 
presse,  publicité,  division  des  pouvoirs,  etc.  );  —  ch.  5- 10. 
Des  gouvernemens  de  chaque  cantov  en  particulier. 

Livre  VIL  Lois  et  administration  publique  :  ch.  1.  État  de 
l'administration  publique  (différentes  espèces  de  lois,  causes 
des  vices  dans  la  législation  )  ;  —  ch.  2.  Justice  et  police  (  codes, 
prisons,  sûreté  publique,  etc.  );  —  ch.  3.  Éducation  (  éduca- 
tion morale,  intellectuelle,  physique;  instruction  primaire, 
moyenne,  supérieure;  bibliothèques,  etc.  );  —  ch.  4-  Force 
militaire  (  système  d'organisation  ,  autorité  militaire  supérieure, 
instruction  des  milices,  camps  d'exercice,  etc.  );  —  ch.  f».  Se- 
cours (  système  de  secours,  hospices  divers,  pauvres,  etc.  ); 

—  ch.  6.  Encouragemens  (  amélioration  des  bestiaux  et  de  l'a- 
griculture );  —  ch.  7.  Police  sanitaire;  —  ch.  H.  Postes  et  mes- 
sageries; —  ch.  9.  Poids  et  mesures;  —  ch.  10.  Monnaies;  — • 
ch.  11.  Revenus  et  dépenses  (  budget  fédéral,  budgets  can- 
tonaux. ) 

Livre  VIII.  Habitudes  :  ch.  1 .  Habitudes  intellectuelles  (  idio- 
mes, imprimeries,  journaux,  sociétés  de  lecture,  de  scien- 
ces, etc.;  religion,  superstitions);  —  ch.  2.  Habitudes  mo- 


SUISSE.  43  r 

raies  (  usages,  service  étranger,  associations  patriotiques  ); 
—  ch.  3.  Habitudes  économiques  (  habitations,  nourriture, 
vêtemens,  divertissemens ,  fêtes  publiques,  prévoyance,  caisse 
d'épargnes,  etc.,  prospérité.  ) 

Ce  résumé  analytique  suffit  pour  faire  comprendre  la  haute 
importance  de  l'ouvrage  qui  nous  occupe.  L'exécution  répond 
généralement  à  la  sagesse  dit  plan;  elle  se  recommande  par  la 
clarté,  par  l'ordre,  par  très  développement  suffisans,  niais  sans 
prolixité.  Il  existe  sans  doute  des  lacunes  dans  cet  ouvrage; 
mais  il  était  difficile  et  quelquefois  impossible  de  les  éviter. 
Nous  n'y  trouvons,  par  exemple,  que  les  budgets  de  douze 
cantons.  Cela  provient  du  mystère  dont  plusieurs  cantons  en- 
tourent leur  administration  financière,  par  un  respect  illimité 
pour  le  principe  du  secret.  —  En  parlant  de  l'instruction 
moyenne,  l'auteur  ne  mentionne  les  écoles  de  filles  cjue  des 
villes  de  Bâle  et  de  Genève;  il  oublie  les  écoles  et  les  institu- 
tions des  cantons  de  Neuchàtei ,  de  Zurich  et  de  plusieurs  autres 
cantons  du  nord  de  la  Suisse,  excellens  modèles  de  ce  genre 
d'institutions,  dont  l'influence  favorable  sur  la  société  a  d'ail- 
leurs été  bien  mieux  comprise  par  M.  Franscini,  qu'elle  ni1  l'est 
par  la  plupart  des  gouverr.emens.  «  Autant  nous  devous,  dit-i! , 
préserver  les  femmes  de  la  frivolité,  autant  nous  chercher;)!!-, 
à  les  rendre  capables,  par  une  instruction  solide,  de  devenir 
des  mères  d'hommes  forts  ,  vertueux  et  libres.  Or,  des  établis- 
semens  appropriés  à  ce  but  sont  indispensables  »  (  p.  3/t7  ). 
«  La  mère,  dit-il  ailleurs,  est  la  première  et  la  plus  influente 
éducatrice  de  l'homme  »  (  p.  329  ). 

Nous  aurions  aussi  aimé  à  trouver,  au  commencement  ou  à 
la  fin  du  volume,  un  catalogue  raisonné  des  ouvrages  publiés 
sur  la  statistique  de  la  Suisse. 

Un  petit  nombre  de  chapitres  ou  de  paragraphes  n'ont  pas 
ic<  11  tout  le  développement  que  la  gravité  des  matières  sem- 
blait demander.  La  division  des  pouvoirs,  par  exemple,  ne 
remplit  que  trois  pages  (  p.  259-261  ).  L'auteur  s'en  tient  à  des 
généralités  qui  ne  sont  pas  même  complètes.  En  voici  la  preuve: 
il  ne  considère  la  dépendance  du  pouvoir  judiciaire  que  relati- 
vement au  pouvoir  exécutif.  Or,  dans  divers  cantons,  le  pou- 
voir judiciaire  se  trouve  également  placé  sous  l'influence  des 
faveurs  du  législateur  et  mêlé  aux  luttes  passionnées  qui  rem- 
plissent de  leurs  agitations  l'arène  législative.  En  descendant 
aux  faits  et  aux  détails,  pour  offrir  à  ses  lecteurs  un  tablant 
complet  et  comparatif  de  la  confusion  des  trots  pouvoirs  tlans 
tous  les  cantons  de  la  Suisse ,  M.  l'rausciui  aurait  eu  l'avantage 


43a  LIVRES  ÉTRANGERS. 

de  traiter  un  sujet  entièrement  neuf  sans  entreprendre  une 

tâche  bien  difficile. 

Pour  qu'un  travail  qui  exige  des  recherches  vastes ,  minu- 
tieuses et  multipliées  comme  une  statistique  de  la  Suisse  fût 
entièrement  exempt  d'erreur,  à  supposer  que  l'ouvrage  d'un 
homme  puisse  l'être,  il  faudrait  que  l'auteur  se  transportât 
dans  toutes  les  localités,  qu'il  vît  tout  de  ses  yeux  et  à  loisir  : 
or,  c'est  là  une  condition  que  les  circonstances  permettent 
rarement  d'imposer  à  un  écrivain.  A  défaut  de  cet  avantage, 
on  doit  savoir  un  gré  infini  à  M.  Franscini  d'avoir  pris  pour 
base  de  ses  allégations  les  renseignemens  officiels,  et  ceux  qui, 
privés  de  ce  caractère,  offrent  ou  semblent  offrir  la  garantie 
d'une  authenticité  suffisante.  Quelquefois  cependant  les  docu- 
mens  officiels  mêmes,  tels  que  des  lois  pour  la  création  d'éta- 
blissemens  publics,  ou  modifiées,  ou  exécutées  seulement  en 
partie  ,  l'ont  induit  en  erreur.  Ainsi  l'académie  de  Lausanne 
n'a  pas  compté  quatorze  professeurs  quelque  tems  après  la 
révolution  de  1798;  aujourd'hui  elle  n'en  compte  pas  deux  ou 
trois  de  plus  :  elle  n'en  a  que  treize,  outre  trois  professeurs 
honoraires,  dont  un  seul  donne  des  cours;  la  faculté  de  droit 
a  trois  professeurs,  et  non  pas  deux  ;  enfin  la  faculté  de  méde- 
cine, décrétée  en  1806,  n'existe  pas  encore. 

Une  dernière  critique  portera  sur  quelques  divisions  qui 
nous  semblent  vicieuses.  Au  VIIe  livre,  l'auteur  traite,  dans 
le  chapitre  ier,  des  différentes  espèces  de  lois;  dans  le  2%  it 
parle,  entre  autres  choses,  des  eodes  :  pourquoi  séparer  ce  qui 
est  uni?  Nous  lui  laisserons  à  lui-même  le  soin  de  voir  en  quels 
points  pèchent  les  divisions  et  subdivisions  du  livre  VIII. 

Nous  serons  plus  brefs  en  parlant  des  mérites  éminens  de 
l'ouvrage  de  M.  Franscini.  Il  y  aurait  trop  de  bien  à  en  dire 
si  l'on  entreprenait  de  lui  rendre  pleine  justice.  Avant  tout, 
cette  entreprise,  formée  de  longue  main ,  comme  chaque  page 
l'atteste ,  n'est  pas  une  de  ces  fabrications  mercantiles  qui 
déshonorent  et  encombrent  aujourd'hui  la  littérature.  Des 
recherches  faites  lentement,  mais  avec  une  persévérance  con- 
sciencieuse, en  forment  la  base.  Elles  se  présentent  à  nous 
dans  un  grand  nombre  de  tableaux  synoptiques,  enrichis  de 
notes  explicatives,  et  ajoutés  à  l'exposition  historique  et  rai- 
sonnée  des  matières  susceptibles  dètre  résumées  dans  cette 
forme.  Doué  de  sagacité,  M.  Franscini  porte  dans  ses  re- 
cherches le  flambeau  de  la  critique,  et  ne  se  laisse  pas  éblouir 
par  de  belles  apparences.  Un  canton  a  beau  s'enorgueillir 
d'ctabHsseraens  nombreux  d'instruction  publique,  résistant  ;i 
la  séduction  des  chiffres,  il  demande  quelle  éducation  la  jeu- 


SUISSE.  433 

nesse  reçoit  dans  tous  ces  établissemens,  ou  même  si  elle  reçoit 
une  éducation  véritable,  et  non  pas  de  simples  leçons  sans  ré- 
sultat moral  ou  civique.  La  justesse  d'esprit  de  l'auteur,  et 
l'étude  raisonnée  des  institutions,  lui  donnent  les  vues  les 
plus  saines  sur  toutes  les  parties  de  l'existence  politique  de  la 
Suisse.  On  en  trouve  la  preuve  à  l'ouverture  du  livre.  Parfois 
la  raison  du  jeune  écrivain  devient  épigrammatique  à  force  de 
rencontrer  juste,  comme  lorsqu'il  place  le  service  étranger 
dans  le  chapitre  du  commerce  d'exportation. 

M.  Franscini  appartient,  par  la  naissance,  à  la  Suisse  ita- 
lienne; par  son  patriotisme  large,  à  la  Suisse  tout  entière.  Aussi 
a-t-il  composé  un  livre  doublement  utile,  par  ce  qu'il  nous 
apprend  sur  le  ïessin,  et  par  ce  qu'il  apprend  aux  Tessinois 
sur  le  reste  de  la  Suisse.  Autrefois  pays  sujet,  ce  canton  était 
gouverné  despotiquement  par  les  représentans  de  plusieurs 
autres,  et  formait  une  de  ces  écoles  d'enseignement  mutuel 
de  corruption  qu'on  appelait  baillages  communs.  Aujourd'hui 
indépendant  et  membre  de  la  confédération  helvétique,  il  a, 
du  moins  en  partie,  changé  de  face.  Son  état  politique,  écono- 
mique et  moral  doit  donc  intéresser  tout  observateur;  tout 
Suisse  doit  v  voir  l'objet  d'une  sollicitude  de  famille.  Personne 
ne  reprochera  donc  à  M.  Franscini  d'avoir  donné  trop  de  place 
à  sou  canton  ;  et  ceux  qui  savent  sur  le  Tessin  des  choses  qu'il 
ne  dit  pas  excuseront  et  même  approuveront  ses  réticences. 
A  quoi  bon  irriter  des  passions  invétérées?  L'auteur  ne  pouvait 
avoir  la  prétention  de  les  déraciner;  il  ne  veut  sans  doute  que 
prémunir  contre  elles,  par  les  instructions  de  la  sagesse,  la 
partie  de  la  nation  tessinoise  que  ces  passions  n'ont  pas  encore 
égarée.  Ce  but  patriotique  explique  et  justifie  un  des  carac- 
tères de  la  nouvelle  Statistique  de  la  Suisse.  On  reprocherait 
à  un  écrivain  placé  dans  d'autres  circonstances  d'avoir  rempli 
par  des  doctrines  un  bon  nombre  de  pages  qui  semblaient 
devoir  toutes  être  réservées  à  des  faits.  Mais  honneur  au  jeune 
et  savant  patriote  qui  a  su  allier  la  théorie  à  l'histoire,  et  ré- 
pandre sur  les  faits  la  lumière  des  doctrines  avec  non  moins 
d'art  et  de  prudence  que  de  franchise  et  de  courage  !  Il  a  fait 
un  livre  qui  mériterait  de  passer  dans  les  mains  de  tous  les 
Suisses,  vrai  manuel  d'un  patriotisme  éclairé.  Aussi  désire- 
rions-nous que  des  traductions  française  et  allemande  le  niissent 
a  la  portée  de  tous  les  cantons,  pour  leur  faire  bien  comprendre 
les  grands  intérêts  de  la  famille  helvétique. 

Le  style  de  la  Statisdca  se  recommande  par  une  élégance 
soutenue,  dont  les  ressources  sont  encore  plu-:  dois  le  cirni 
que  dans  la  tète  de  l'écrivain  ;  il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'il 


/,34  LIVRES  ÉTRANGERS, 

n'ait  jamais  sacrifié  à  cette  qualité  brillante  la  simplicité  grave 
commandée  par  le  sujet.  Tout  en  rendant  justice  au  mérite  de 
la  belle  et  utile  entreprise  littéraire  de  M.  Franscini,  nous  en 
avons  signalé  les  défauts  avec  une  entière  impartialité.  Nous 
avons  cru  devoir  lui  montrer,  par  cette  franchise,  que  nous 
tenons  à  grand  honneur  les  preuves  d'estime  et  de  confiance 
qu'il  a  bien  voulu  nous  donner  dans  son  oti\ra^e. 

C.    MONNARD. 

97.  —  *  Rapport  fait  par  la  classe  d'industrie  et  de  commerce 
sur  l'exposition  des  produits  de  l'industrie  genevoise,  en  1828, 
rédigé  d'après  les  Notes  des  membres  de  la  commission  d'ex- 
position, par  M.  Decandolle,  président  de  la  Société  des 
arts.  Genève,  1828;  imprimerie  de  Fick-Bonnant.  In- 8°  de 
182  pages. 

M.  Decandolle  a  divisé  son  rapport  en  deux  parties,  la 
première  est  composée  de  Notes  sur  les  objets  exposés \  la 
seconde  contient  des  observations  générales  sur  les  expor- 
tions, et  sur  les  autres  encouragemens  accordés  au  commeicc 
et  à  l'industrie.  Une  Introduction  rend  compte  des  motifs  qui 
ont  fait  établir  cette  institution  dans  le  canton  de  Genève,  et 
des  moyens  par  lesquels  elle  a  été  mise  en  activité.  Il  semble 
que  ce  nuuveau  témoignage  en  faveur  des  expositions  fait  telle- 
ment pencher  la  balance  en  leur  faveur,  qu'il  sera  tout  au 
moins  inutile  de  les  combattre  par  aucun  raisonnement  :  l'in- 
dustrie même  les  demandant,  il  ne  reste  aucun  prétexte  pour 
lui  refuser  cette  sorte  de  faveur.  Mais  les  adversaires  de  ce 
moyen  d'émulation  en  appelleront  à  l'expérience  :  ils  diront 
que,  pour  juger  des  services  réels  qu'une  institution  peut 
rendre,  il  faudrait  savoir  ce  qu'on  eût  fait  sans  son  influence, 
recherche  impossible,  et  qui,  si  elle  pouvait  être  tentée,  ne 
suffirait  pas  encore  pour  résoudre  la  question.  En  effet,  les 
observations  n'embrasser  lient  qu'un  petit  nombre  de  lieux,  un 
court  espace  de  tems,  et  ne  pourraient  être  appliquées  à  d'au- 
tres lieux,  à  des  circonstances  différentes.  Laissons  donc  les 
expositions  accomplir  leurs  destinées,  ou  les  subir,  suivant 
des  chances  dont  on  ne  peut  évaluer  la  probabilité.  La  répu- 
blique genevoise  ne  pense  certainement  point  à  leur  bâtir  un 
palais,  comme  on  en  demandait  un  pour  la  France.  L'institu- 
tion nouvelle  sera  condamnée  sans  appel,  si  un  certain  nombre 
de  fabricans  d'une  haute  renommée  cessent  d'envoyer  leurs 
produits,  et  laissent  aux  industries  d'un  ordre  inférieur  le 
soin  de  remplir  les  salles  d'exposition. 

M.  Decandolle  est  loiu  de  concevoir  aucun  doute  sur  l'utilité 
d'un  concours  public  entre  tous  les  industriels  :  il  expose  avec 


SUISSE.  435 

clarté  et  précision  toutce  que  l'on  peut  dire  en  faveur  de  cette 
institution ,  non-seulement  à  Genève,  mais  partout  où  la 
réunion  des  objets  exposés  peut  exciter  l'émulation  et  ré- 
pandre des  connaissances.  La  seconde  partie  de  son  rapport 
peut-être  considérée  comme  un  excellent  chapitre  d'un  traité 
d'économie  politique.  Ceux  qui  ne  sont  pas  lout-à-fait  Je  son 
avis  éprouveront  un  véritable  embarras  lorsqu'il  s'agira  de  le 
réfuter  sur  quelques  points  :  et  cependant  ou  n'est  pas  cou- 
vaincu,  on  regrette  de  ne  pas  l'être;  mais,  dans  des  matières 
aussi  complexes  et  aussi  peu  susceptibles  d'une  analyse  ri- 
goureuse, les  vérités  mêmes  ne  peuvent  être  tout -à- fait 
claires ,  ni  la  conviction  aussi  entière  que  dans  les  sciences 
exactes.  Afin  que  nos  lecteurs  puissent  juger  de  la  manière 
dont  M.  Decandolle  discute  les  diverses  manières  d'encourager 
l'industrie,  citons  une  note  où  il  expose  les  effets  réels  des 
impôts  et  des  prohibitions,  au  moyen  desquels  certains  gou- 
vernemens  prétendent  favoriser  les  arts. 

«Vous  mettez  un  droit  d'entrée  sur  la  laine  brute,  pour 
favoriser  votre  agriculture;  c'est  un  impôt  sur  le  fileur  de 
laine.  Pour  le  consoler,  vous  imposez  la  laine  filée;  c'est  un 
impôt  sur  le  tisseur.  Vous  indemnisez  celuUci  par  un  isîipôt 
sur  le  drap;  c'est  un  impôt  sur  le  tailleur  et  le  consommateur. 
Prenez  l'inverse  :  vous  taxez  la  soie  brute  à  la  sortie  ;  c'est  un 
impôt  mis  sur  l'agriculture,  au  profit  du  fabricant  de  soieries. 
Dans  le  premier  cas,  vous  diminuez  la  fabrication,  parce  que 
vous  empêchez  l'entrée  des  matières  qui  la  favorisent  ;  dans  le 
second  cas,  vous  empêchez  la  production,  en  restreignant  le 
marché  des  matières  brutes.  L'une  des  injustices,  direz-vous, 
compense  l'autre:  mais  ces  compensations  sont  arbitraires, 
rarement  vraies,  souvent  impossibles;  elles  tendent  tou- 
jours, du  moins,  à  diriger  les  capitaux  où  la  nature  des  choses 
ne  les  aurait  pas  portés.  Les  douanes  ue  peuvent  se  défendre 
que  comme  impôt,  et  dans  l'intérêt  du  fisc;  et  sous  ce  rap- 
port, c'est  l'impôt  peut-être  le  plus  cher  de  perception,  et  le 
plus  démoralisant  qu'on  puisse  trouver.  » 

Dans  la  première  partie  (Note  sur  les  objets  exposés),  on 
remarque  l'effet  du  système  des  douanes  sur  les  produits  des 
forges  de  fiance  et  de  Suisse.  Dans  certains  ras,  les  fers 
d'Angleterre  coûtent  moins  à  Genève  que  ceux  (pie  l'on  tire- 
rait des  frontières  de  France,  où  ce  métal  abonde.  Il  en  ré- 
sulte que  les  forgea  de  Suisse  prennent  plus  d'activité,  et  que 
les  fabriques  d'acier,  de  fer- blanc,  etc.  se  multipliant  aussi, 
le  nombre  dès  objets  d'échange  entre  la  France  et  la  Suisse 
diminuera  de  plus  en  plus. 


436  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Quelques  arts  qu'on  regarde  communément  comme  frivoles 
étaient  présens  à  ce  concours;  ce  qui  doit  contribuer  à  les 
réhabiliter  dans  l'opinion  des  hommes  sérieux,  amis  de  tout 
ce  qui  est  utile.  Mais  l'industrie  qui  convient  à  tous  les  tcms, 
à  presque  tous  les  lieux  est  celle  qui  domine  dans  le  canton  de 
Genève;  elle  s'est  montrée  de  manière  à  satisfaire  pour  le  pré- 
sent, et  à  donner  de  grandes  espérances  pour  l'avenir.  Les 
commissaires  de  l'exposition  ont  exprimé  leurs  opinions,  ou 
prononcé  leurs  jugemens  avec  impartialité,  sans  déguiser  ce 
que  l'industrie  étrangère  exécutait  mieux  que  leurs  compa- 
triotes. Cet  exemple  d'une  scrupuleuse  équité  ne  sera  pas 
perdu;  c'est  ainsi  que  les  nations  exercent  les  unes  sur  les 
autres  une  surveillance  profitable  à  toutes,  et  qu'elles  s'aident 
mutuellement  dans  leur  marche  vers  le  bonheur  social. 

F. 
ITALIE. 

g8.  —  *  Calendarlo  georgico  ,  etc.  — Annuaire  agronomique 
de  la  Société  royale  d'agriculture  de  Turin,  pour  l'année  1827. 
Turin  ,  1827  ;  Pomba.  In-8°. 

Cette  nouvelle  livraison  d'un  ouvrage  peu  connu  en  France, 
mais  qui  jouit  en  Italie  de  l'estime  des  agrononomes,  n'est 
pas  inférieure,  par  l'intérêt  qu'elle  présente,  à  toutes  celles 
qui  l'ont  précédée  depuis  plus  de  trente  ans.  Les  articles  que 
celle-ci  renferme,  sont  disposés  dans  l'ordre  suivant  :  —  De 
la  reproduction  des  champignons ,  par  le  marquis  de  Lascaris , 
président  de  la  Société.  Cet  ami  zélé  des  cultivateurs  expose 
le  procédé  suivi  dans  les  environs  de  Port-Maurice,  pour 
former  des  couches  à  champignons  au  moyen  du  marc  des 
olives  et  d'une  terre  imprégnée  de  sporulcs.  Il  a  tenté  les 
mêmes  expériences  avec  les  résidus  de  la  fabrication  des  huile» 
de  graine,  dans  le  but  d'étendre  cette  pratique  aux  pays  don» 
le  climat  se  refuse  à  la  culture  de  l'olivier.  —  Notice  sur  les 
paragréles ,  par  le  professeur  Caréna.  Cet  habile  physicien  , 
sans  admettre  ni  rejeter  l'efficacité  de  ces  appareils,  a  pré- 
senté l'histoire  impartiale  des  moyens  proposés  pour  soustraire 
nos  campagnes  au  ravage  de  la  grêle.  Après  avoir  engagé  les 
propriétaires  à  se  cotiser  entre  eux  pour  tenter  des  essais  en 
grand,  il  invite  les  météorologistes  à  vérifier  si,  dans  les  villes 
armées  de  paratonnerres,  telles  que  Munich,  Lucques,  etc., 
l'influence  de  ces  conducteurs  prévient  la  formation  de  la 
grêle.  —  De  l'action  de  l'iode  sur  la  germination  ,  par  M.  Canti:. 
Ce  jeune  savant,  à  qui  l'on  doit  la  découverte  de  l'iode  dans 
plusieurs  eaux  minérales  du  Piémont,  considérant  l'analoyie 


ITALIE.  437 

qui  règne  entre  le  chlore  et  cette  substance,  n'a  pas  cru  inu- 
tile d'étudier  son  influence  sur  la  végétation.  Il  a  reconnu  que 
les  plantes,  traitées  par  l'iode,  surpassaient  en  vigueur  celles 
qui  sont  arrosées  avec  le  chlore  ou  avec  de  l'eau  pure,  et  il  s'est 
assuré  en  outre  que  ces  végétaux  avaient  absorbé  l'iode  avec 
une  avidité  remarquable.  —  Note  sur  {emploi  d'une  machine  a 
dépiquer  le  riz,  par  le  marquis  de  Cavour.  Celte  machine  que 
nous  avons  décrite  dans  un  article  précédent  (  voy.  Rev.  Enc. , 
t.  xxxiii,  p.  i85,  1827),  a  été  depuis  perfectionnée  dans 
plusieurs  de  ses  parties;  mais  cette  utile  invention  doit  lutter 
encore  contre  la  routine  des  cultivateurs.  —  De  la  végétation 
des  plantes  dans  la  mousse.  L'auteur  de  cet  article  a  cru  inté- 
resser les  horticulteurs  en  leur  faisant  connaître  la  possibilité 
d'élever  des  plantes  délicates  dans  de  la  mousse,  et  les  nou- 
velles expériences  que  l'on  peut  faire  sur  ce  mode  de  végéta- 
tion, en  confirmant  celles  de  Charles  Bonnet,  intéresseront 
encore  les  physiologistes.  —  Description  du  char  employé  en 
Toscane  pour  les  travaux  agricoles ,  parle  marquis  de  Lascauis. 
Une  figure,  placée  à  la  fin  de  l'ouvrage,  représente  ce  char 
dont  les  Toscans  attribuent  l'invention  à  Michel-Ange  Buona- 
rotti.  —  Du  riz  sec  de  la  Chine,  par  M.  le  marquis  de  Brème. 
Cet  estimable  agronome  et  philantrope,  enlevé  récemment 
aux  sciences,  a  reconnu  comme  nous,  que  cette  variété,  cul- 
tivée sans  arrosemeni,  ne  mûrit  point  ses  panicules;  que,  sou- 
mise à  une  irrigation  périodique,  elle  ne  donne  qu'un  médiocre 
produit,  et  qu'exposée  à  une  irrigation  permanente,  elle 
fournit  un  revenu  supérieur  à  celui  du  riz  aquatique.  —  De 
T enfouissement  du  seigle  pour  engrais,  par  le  comte  de  Mezze- 
nile.  L'auteur  de  ce  mémoire,  sans  disserter  sur  la  théorie  et 
les  vues  de  M.  Giobert,  à  qui  l'on  doit  ce  système  de  culture, 
s'est  borné  à  faire  connaître  les  avantages  qu'il  en  a  retirés  en 
ajoutant  seulement  une  partie  de  fumier  sur  deux  parties  de 
seigle,  dans  le  but  de  hâter  la  décomposition  végétale  et  de 
faire  une  légère  concession  aux  habitudes  des  cultivateurs. — 
Notice  sur  l'opium  indigène.  L'auteur  de  cet  article,  M.  le  pro- 
fesseur Cantu,  non  content  d'avoir  reconnu  la  morphine  dans 
l'opium  retiré  des  capsules  du  pavot  blanc,  a  recherché  et 
découvert  ce  même  principe  dans  les  tiges  de  cette  plante. — 
Note  sur  une  maladie  qui  s'est  manifestée  dans  /'espèce  bovine , 
par  M.  Luciano.  Cette  note  n'offre  qu'un  intérêt  de  circonstance 
et  de  localité,  mais  elle  atteste  la  sollicitude  de  cet  habile 
vétérinaire  pour  répandre  chez  les  cultivateurs  les  instruc- 
tions les  plus  propres  à  entretenir  la  santé  de  leurs  bestiaux. — 
Procédé  pour  détruire  les  limaces ,  par  M.  Lavini,  professeur 


438  LIVRES  ÉTRANGERS, 

de  chimie  médicale.  Le  procédé  signalé  dans  cet  article  appar- 
tient au  docteur  Rousseau,  lequel,  ayant  répandu  du  sel  com- 
mun sur  une  planche  de  son  jardin,  observa  que  cette  substance 
faisait  périr  toutes  les  limaces  qui  se  trouvaient  en"  conlact  avec 
elle.  —  De  l'introduction  des  chèvres  du  Thibct  en  Piémont,  de 
leur  régime  et  de  leur  croisement  avec  les  indigènes,  par  Matthieu 
Bonafous  II  ne  nous  appartient  pas  d'examiner  nous-mêmes  ce 
Mémoire,  dont  il  existe  une  traduction  dans  le  douzième  vo- 
lume de  la  Bibliothèque  universelle  de  Genève ,  et  dont  la  Revue 
encyclopédique  a  rendu  un  compte  avantageux.  (Voy.  Rev.  enc. , 
t.  xxxiii,  p.  749)  1827.) — Observations  sur  le  riz  sec,  par  M.  Fek- 
rari.  Ces  observations,  trop  insuffisantes  pour  remettre  en  fa- 
veur cette  variété  de  riz,  sont  suivies  d'une  note  historique  de 
M.  Caréna,  constatant  que,  dès  l'année  1790,  le  roi  Victor- 
Amédée  III  avait  fait  essayer  la  culture  d'une  variété  de  riz  du 
Malabar,  et  qu'il  résulte  des  actes  de  l'Académie  des  sciences 
que  les  graines  confiées  aux  soins  du  docteur  Allioni  fructi- 
fièrent sans  avoir  reçu  aucune  espèce  d'arrosement.  Cette  va- 
riété, il  est  vrai,  ne  s'est  point  perpétuée;  mais  l'on  conserve 
encore  un  sentiment  de  gratitude  pour  ce  prince,  qui  voulait 
garantir  les  cultivateurs  des  inconvéniens  attachés  à  la  culture 
du  riz  aquatique.  —  De  la  culture  du  chardon  à  foulon,  par 
M.  Musso.  M.  Musso,  non  satisfait  d'avoir  été  le  premier  à  cul- 
tiver en  grand  cette  plante  (dipsacus  fullonum) ,  a  voulu  aussi 
fixer  l'attention  de  ses  compatriotes  sur  les  profits  qu'ils  peu- 
vent en  retirer,  à  l'exemple  des  cultivateurs  du  midi  de  la 
France.  —  Note  sur  la  culture  du  cartharne ,  par  M.  Bonafous. 
Contre  l'opinion  généralement  répandue,  que  cette  plante  ne 
peut  être  employée  tout  à  la  fois  comme  plante  tinctoriale  et 
oléifère,  nous  avons  démontré,  dans  ce  Mémoire,  la  possibilité 
de  récolter  successivement,  ainsi  que  nous  l'avons  fait  nous- 
mêmes  ,  les  pétales  et  les  graines  de  cette  syngenèse.  Ici  se  ter- 
mine l'Annuaire  agronomique  de  1827,  dans  lequel  les  agro- 
nomes reconnaîtront  que  l'espoir  d'opérer  ie  bien  est  îe  mobile 
le  plus  puissant  des  membres  de  la  Société  agronomique  de 
Turin,  et  souvent  leur  illusion  la  plus  douce. 

oo.  —  L'Jrte  seropedica ,  ec.  —  L'Art  de  faire  naître  les 
vers  à  soie,  de  les  élever  et  de  tirer  la  soie  des  cocons;  par 
M.  Géra.  Milan,  1827;  Silvestre.  In-8°. 

M.  Géra,  déjà  connu  par  sa  collaboration  à  l'un  des  meilleurs 
recueils  agronomiques  que  possèdent  les  Italiens,  a  bien  mérité 
de  son  pays  en  publiant  cet  opuscule.  Très-capable  lui  même 
de  faire  un  livre,  il  a  mieux  aimé  réunir  en  peu  de  pages  le 
finit  de  Ion tës  les  recherches  des  agronomes  qui  ont  consacre 


ITALIE.  439 

leurs  travaux  à  l'amélioration  de  cette  branche  importante  de 
l'économie  rurale.  Riche  de  sa  propre  expérience ,  il  n'a  rien 
avancé  que  d'après  ses  propres  expériences';  il  a  en  outre  pro- 
posé d'introduire  nu  perfectionnement  dans  la  construction  des 
fourneaux  employés  au  tirage  des  cocons,  lequel  a  pour  but  de 
condenser,  à  l'aide  d'une  plaque  métallique,  les  vapeurs  qui, 
en  se  dégageant  de  l'eau  des  bassines,  relâchent  la  matière 
soyeuse  et  augmentent  la  consommation  du  combustihle.  Cet 
ouvrage,  écrit  simplement  et  sans  prétention,  n'en  est  que  plus 
propre  à  remplir  les  vues  louables  de  sou  auteur. 

ioo. —  Mtmoria  comparativa  intorno  ai  vantaggi  che  risultano 
dall'  educuzione  dei  bachi  da  seta  secondo  i  naovi  metodi.  — 
Aperçu  comparatif  sur  les  avantages  qui  résultent  de  l'éduca- 
tion des  vers  à  soie  d'après  les  nouvelles  méthodes  ;  par 
M.  Moriondo.  Pignerol,  1827.  In- 8°. 

Fils  d'un  agronome  estimable,  et  agronome  lui-même, 
M.  Moriondo  a  voulu  que  la  conviction  qu'il  a  acquise  de 
la  supériorité  des  nouveaux  procédés  appliqués  à  l'éducation 
du  ver  à  soie  ne  fût  point  inutile  à.  sa  patrie;  et,  après  avoir 
démontré  que  la  non  réussite  de  quelques  agriculteurs  prove- 
nait principalement  de  l'impéritie  ou  de  l'indolence  de  leurs 
agens  ,  il  a  mis  sous  les  yeux  de  ses  lecteurs  des  états  compa- 
ratifs propres  à  dissiper  tous  les  doutes  sur  l'efficacité  des 
nouvelles  méthodes.  En  un  mot,  ce  mémoire  est  celui  d'un 
cultivateur  accoutumé  à  joindre  constamment  la  pratique  à  la 
théorie,  et  à  envisager  toujours  le  bien  général  et  la  possibilité 
de  le  faire. 

101.  —  Mamialc  del  Bigatticrc ,  etc.  —  Manuel  du  proprié- 
taire de  vers  à  soie,  par  M.  Ripamonte.  Milan ,  1828;  Truffi. 
In-8°. 

Ce  troisième  ouvrage  sur  l'éducation  des  vers  à  soie  sera 
moins  recherché  par  les  cultivateurs  que  les  précédens.  Au 
défaut  d'ordre  et  «le  concision  qu'on  remarque  dans  les  pré- 
ceptes de  l'auteur,  on  doit  ajouter  des  omissions  importantes 
et  quelques  erreurs  qui  peuvent  écarter  les  praticiens  de  la 
bonne  route  tracée  par  Dandolo  et  par  d'autres  agronomes. 
Ce  livre  est  divisé  en  vingt-quatre  chapitres;  les  six  premiers 
traitent  de  la  Culture  du  mûrier,  et  les  autres  de  l'insecte  pie 
cieux  qui  se  nourrit  de  sa  feuille.  Il  est  terminé  par  une  mul- 
titude de  notes  dont  quelques  unes  sont  en  contradiction  avec 
le  texte.  ÎÎONAFOUS. 

102.  —  Drllr  Mcdaglic  di  Ginm'a  Do notât  ,  êc.  —  Des  Mé- 
dailles de  fttnM  DùhOtàf  femme  de  M.  CqsSiitnus  Viissuinus , 
tyran  des  Gaules;  Mémoire  lu  a  l'académie  de  LuoqneSj  l< 


44o  LIVRES  ÉTRANGERS. 

mai  1827,  par  !e  chevalier  Jules  Cordero,  de  Satnt-Quintjn  , 
conservateur  du  musée  royal  égyptien  de  Turin.  Turin,  1827. 
In  4°  ^e  ï8  pages,  avec  une  planche  gravée. 

Nous  avons  annoncé  dans  la  Revue Encyclopéd.  (voy.  t.  xxxn, 
p.  146)  la  Notice  de  M.  le  chevalier  Cordero  sur  la  collection 
de  médailles  de  feu  l'abbé  Incisa,  recteur  de  l'université  de 
Turin.  Dans  cette  collection  se  trouvait  la  médaille  qu'il  publie 
aujourd'hui.  On  a  douté  jusqu'à  présent  de  l'existence  de  Julia 
Donata,  femme  de  Posthume,  dont  aucun  historien  n'a  parlé. 
Son  nom  n'a  paru  que  sur  des  médailles  publiées  par  Goltz  et 
par  Chifjlvt  ;  mais  il  n'est  pas  certain  que  ces  médailles  soient 
antiques.  Celle  qui  fait  le  sujet  de  ce  Mémoire  ne  paraît  pas 
douteuse  à  M.  Cordero.  Elle  est  d'une  très-mauvaise  conserva- 
tion, et  l'état  même  de  vétusté  dans  lequel  elle  se  trouve  lui 
semble  une  preuve  de  son  authenticité.  Cette  Julia  Donata 
pourrait  être  fiile  de  Julius  Donatns,  préfet  de  Rome  pendant 
les  années  257  et  25g,  et  consul  l'année  suivante.  Nous  aurions 
à  cette  médaille  l'obligation  d'ajouter  un  nom  de  plus  à  la  liste 
des  personnages  voués  à  l'oubli  par  le  silence  de  l'histoire,  et 
que  les  médailles  seules  nous  ont  fait  connaître,  tels  que 
Annia  Faustina  ,  Druentilla ,  ÂJagnia  Urhica  ,  Barbia-Orbiana , 
et  les  empereurs  Pacatianus ,  Nigrinianus ,  etc. 

Cependant  il  est  à  remarquer  que  beaucoup  de  médailles 
de  Posthume  ont  été  frappées  sur  celles  de  ses  prédécesseurs, 
et  que  l'on  en  trouve  où  sa  tête  se  voit  par-dessus  celle  d'un 
Antonin,  d'un  Marc-Aurèle  ou  d'une  Fausline.  La  médaille 
publiée  par  M.  Cordero  est  tellement  fruste,  que  l'on  ne  dis- 
tingue point  les  traits  de  la  femme  qui  est  au  revers  ;  les  lettres 
....IA.DO....  pourraient  appartenir  à  une  JULIA  DOMNA  ; 
et  jusqu'à  ce  qu'on  ait  découvert  une  autre  médaille  bien 
conservée,  où  le  nom  se  trouve  en  entier,  et  dont  les  carac- 
tères annoncent  une  antiquité  incontestable,  il  sera  permis  de 
douter  que  l'on  possède  une  Julia  Donata.  Quoi  qu'il  en  soit, 
le  Mémoire  de  M.  Cordero  est  intéressant  pour  les  amateurs 
de  médailles  romaines.  L'étude  des  médailles  grecques  est 
aujourd'hui  la  plus  suivie;  ces  médailles  sont,  à  la  vérité,  d'un 
intérêt  très -étendu  par  leurs  rapports  avec  la  géographie, 
l'histoire  politique  et  religieuse  des  peuples,  et  celle  des 
époques  de  l'art;  mais  il  ne  faudrait  pas  pour  cela  abandonner 
celle  des  médailles  romaines,  qui  offrent  un  ensemble  imposant 
de  faits  historiques  et  une  iconographie  non  interrompue  de 
ces  empereurs  qui,  pendant  onze  siècles,  ont  dominé  le  monde. 
Il  y  reste  encore  beaucoup  de  points  à  éclaircir,  de  problèmes 
à  résoudre,  et  nous  devons  de  la  reconnaissance  aux  savans 


ITALIE.  —  PAYS-BAS.  441 

qui  s'efforcent"  d'enrichir  l'histoire  du  fruit  de  leurs  études 
numismatiques. 

Dumersan. 
PAYS-BAS. 

io3.  —  *  Niemve  Verhandelingcn  der  cerste  Klasse  van  hct 
Koninfiljli-Nederlandsche  Instituât.  —  Nouveaux  Mémoires  de 
la  première  classe  de  l'Institut  royal  des  Pays-Bas,  etc.  2  e  partie 
du  2  e  volume.  Amsterdam,  1828;  Miiller.  In-40  avec  plan- 
ches. 

Le  nouveau  recueil  que  la  première  classe  de  l'Institut  des 
Pays-Bas  vient-de  publier  se  compose  de  cinq  mémoires  écrits 
en  hollandais,  dont  trois  ont  pour  objet  des  recherches  sur 
différens  points  d'histoire  naturelle;  les  deux  autres  concernent 
plus  particulièrement  les  sciences  mathématiques.  Nous  regret- 
tons de  devoir  nous  borner  ici  à  une  simple  indication  des  ma- 
tières traitées  dans  les  différens  écrits.  M.  H.  F.  Thyssen,  dans 
un  Mémoire  plein  d'érudition,  s'est  occupé  de  recherches  sur 
la  formation  des  fausses  membranes,  et  particulièrement  de 
celles  des  intestins.  — -  M.  G.  Sandifort  a  considéré  la  forma- 
tion et  le  développement  des  cornes  dans  les  mammifères  en 
général  et  dans  les  cerfs  en  particulier.  —  Un  Mémoire  de 
M.  Van  Utenhove  traite  de  la  différence  qui  existe  entre 
les  miroirs  sphériques  et  paraboliques,  employés  dans  la  con- 
struction des  télescopes.  L'auteur  s'est  occupé  d'examiner  quelle 
est  la  plus  grande  erreur  que  l'on  commet  en  substituant  l'une 
de  ces  formes  à  l'autre,  et  il  a  considéré  la  question  sous  un 
point  de  vue  tout-à-fait  géométrique.  Il  applique  ensuite  sa 
formule  aux  principaux  télescopes  connus,  et  trouve,  par 
exemple  ,  que  dans  le  grand  télescope  d'IIerschel  ,  la  pins 
grande  erreur,  en  prenant  un  miroir  sphérique  pour  un  miroir 
parabolique,  s'élève  à —'— de  ligne. —  M.  Beyerinck.,  ingé- 
nieur en  chef  du  Waterstaat,  a  recherché  jusqu'à  quel  point  les 
théories  actuelles  peuvent  servir  à  calculer  Le  mouvement  des 
eaux  dans  les  canaux.  L'auteur  considère  successivement  les 
principes  sur  lesquels  reposent  ces  théories,  leur  application 
aux  expériences ,  et  enfin  leur  utilité  pour  les  besoins  journa- 
liers et  pour  la  solution  de  diverses  questions  importantes  suc 
nos  rivières,  particulièrement  dans  nos  provinces  septentrio- 
nales. Ce  Mémoire;,  qui  renferme  de  nombreux  développemens 
numériques,  est  accompagné  de  deux  cartes  et  de  tableaux  ex- 
plicatifs. —  M.  AV.  Vrolik  ,  secrétaire  de  la  première  classe  de 
l'Institut,  a  présenté  se;  recherches  sur  une  seconde  espèce 
présumée  de  rennes  qu'il  caractérise  de  la  manière  suivante  . 
t.  xi.. —  Novembre  1818.  _><) 


kki  LIVRES  ÉTRANGERS. 

(t  i  vus  (  Tarandus)  platyridnc/uts,  j  route  éleva  ta,  regione  interor- 
bitnli  excavata  ,  rostro  lato,  obtuso.  A.  Quktî.iet. 

104. —  *  Flora  Javœ ,  necnon  insularum  adjacentium.  —  La 
Flore  de  Java  et  des  îles  voisines,  par  M.  Bxumk,  n.  m.,  ci- 
devant  commissaire  directeur  des  affaires  médicales  dans 
l'Inde  néerlandaise,  etc.  etc.  I,e  et  IIe  livraisons.  Bruxelles, 
i8aft  ;  imprimerie  de  Remy.  In-folio  allas  de  x-2/j  pag.  avec 
planches  lithographiées  (dédiée  au  roi  des  Pays-Bas);  prix  de 
chaque  livraison,  5  florins  des  Pays-Bas. 

En  annonçant  dans  ce  Recueil  (voy.  t.  xxxiv,  p.  406)  l'in- 
téressant ouvrage  de  botanique  publié  par  M.  Blume,  lors  de 
son  séjour  à  Batavia,  nous  avons  fait  espérer  qu'il  ne  tarderait 
pas  à  mettre  au  jour  la  Flore  de  Java  et  des  iles  adjacentes. 
Aujourd'hui,  de  retour  en  Europe,  ce  savant  travaille  avec  le 
plus  grand  zèle  à  cet  ouvrage  vivement  désiré.  Jusqu'à  présent , 
les  plantes  de  l'ilede  Java  ,  si  richeen  productions  naturelles,  ne 
sont  quesoperticiellemenl  connues.  Il  était  réservé  à  un  boianiste 
aussi  laborieux  et  aussi  instruit  que  IVL  Blume,  qui  a  fait  un  sé- 
jour de  plusieurs  années  dans  l'Inde  née  i  landaise,  de  remplir  cette 
lacune  de  nos  connaissances  scientifiques.  Les  deux  premières 
livraisons  de  cette  importante  entreprise  ont  paru  et  font  pré- 
juger très-favorablement  de  l'ensemble;  elles  sont  magnifiques; 
l'impression  du  texte  et  l'exécution  des  planches  ne  laissent 
tien  à  désirer,  et  l'on  peut  dire  que  la  lithographie  ne  saurait 
rien  produire  de  plus  parfait.  La  description  des  plantes  est 
d'un  style  facile  et  d'une  latinité  pure.  L'auteur  ne  se  borne 
pas  à  une  indication  raisonnée  des  caractères  physiques  des 
plantes;  mais  il  ne  perd  point  de  vue  leurs  propriétés  théra- 
peutiques, ce  qui  doit  recommander  surtout  son  ouvrage  à 
tons  les  médecins.  Dans  les  livraisons  que  nous  avons  sous  les 
veux,  nous  avons  admiré  la  beauté  de  la  Brugmansià  zippetii., 
espèce  de  datitra ,  de  la  province  de  Buitenzorg,  à  laquelle  le 
nom  de  Brugmansià  a  été  donné  par  M.  Peusoon  ,  en  l'honneur 
du  célèbre  Brugmans  ,  dont  le  souvenir  est  cher  à  tous  ceux 
qui  cultivent  les  sciences,  et  à  nous  en  particulier  ,  à  cause  de 
l'amitié  dont  il  daignait  nous  honorer. 

Cent  livraisons  compléteront  le  bel  ouvrage  de  M.  Blume; 
elles  seront  accompagnées  de  planches  qui  représenteront  fidè- 
lement plusieurs  milliers  de  plantes.  Nul  doute  que  le  succès 
de  cette  flore  ne  devienne  immense,  et  que  sa  beauté,  son 
mérite  et  la  modicité  de  son  piix  n'engagent  les  nombreux 
amis  de  la  plus  aimable  des  sciences  a  s'empresser  (ïcu  enrichir 
leurs  bibliothèques 

io5. —  Essai  sur  ie.t^eetation  en  médecine,  par  M.  Faj.i.ot, 
n.  m.,  membre  de  la  commission  médicale  de  la  province  de 


PAYS-BAS.  443 

Namur,  etc    Liège,   1828;  imprimerie  de  Collardiii.  ïn-8°  de 
34  pages. 

Cet  écrit  renferme  beaucoup  de  choses  dans  un  cadre  très- 
étroit.  Il  appartient  à  la  nouvelle  doctrine  française,  dont 
l'auteur  fait  connaître  rapidement,  mais  avec  talent,  les  bases 
et  les  lois.  Quoique  étrangers  à  l'école  de  M.  Broussais,  nous 
avons  lu  cet  opuscule  avec  plaisir,  et  nous  aimons  à  recon- 
naître dans  M.  Fallot  un 'médecin  homme  d'esprit  et  d'une 
instruction  variée.  Avec  de  tels  auxiliaires  on  peut  toujours 
compter  sur  de  nombreux  lecteurs,  quel  que  soit  le  système 
que  l'on  embrasse.  Nous  soumettrons  sans  commentaire  au 
jugement  de  nos  lecteurs  la  conclusion  de  M.  Fallot  :  «  Que 
toutes  les  maladies  sont  locales,  qu'elles  Consistent  toutes  dans 
l'augmentai  ion  ou  la  diminution  des  mouvemens  vitaux  ou 
organiques;  que  les  symptômes  dont  elles  sont  accompagnées 
suffisent  pour  reconnaître  leur  siège  et  leur  caractère;  que  les 
évacuations,  dites  critiques ,  ne  sont  pas  la  cause  mais  les  effets 
de  la  solution  de  la  maladie.  »  Il  résulte  de  ces  faits,  dit  l'au- 
teur, que  la  médecine  d'expectation  considérée  comme  Y  inac- 
tion dans  Inquelle  reste  le  médecin ,  en  attendant  le  moment  favo- 
rable déplacer  des  remèdes ,  doit  être  abandonnée  entièrement, 
et  remplacée  par  l'adoption  des  moyens  propres  à  ralentir  ou 
à  accélérer  les  actions  vitales,  selon  que,  par  leur  excès  ou  leur 
défaut,  elles  donnent  lieu  à  un  état  morbide,     de  Kirckhoff. 

Ouvrages  périodiques. 

106.  —  *  Bydragen  tôt  de  natuurhundige  lV~etenscliappen. 
—  Recueil  pour  les  sciences  naturelles,  par  MM.  H.-C.  Wan 
Hall,  W.  Yrot.ik  et  G.  -  J.  Muxoer.  Amsterdam,  1827; 
H.  Garfman.  In -8°. 

Ce  journal ,  rédigé  à  peu  près  sur  le  même  plan  que  les  An- 
nales des  sciences  naturelles  (pie  publiaient  à  Bruxelles 
MM.  Bory  de  Saint-Vincent ,  Drapiez  et  Kûn  Mous,  paraît 
depuis  1826,  sous  forme  de  publication  trimestrielle,  de  dix 
feuilles  environ  chacune.  Il  se  compose  de  deux  parties  dis- 
tinctes, dont  la  première  est  spécialement  destinée  à  recueillir 
les  Mémoires  concernant  les  sciences:  i°  la  physique;  1"  la 
chimie;  3°  la  géologie  et  la  minéralogie;  V  la  botanique; 
5°  la  zoologie  et  l'auatoinie  comparée.  Le  même  litre  com- 
prend aussi  des  notices  historiques.  La  seconde  partie  est 
destinée  à  présenter  une  Revue  bibliographique  et  des  annonces 
SttCcittCtes  sur  les  sciences. 

Nous   avons   vu   avec   plaisir  ,  par  un   avis  placé  en  tète  de 


444  LIVRES  ÉTRANGERS. 

la  première  livraison  de  cette  année,  que  les  estimables  rédac- 
îeurs  de  ce  recueil  n'ont  qu'à  se  féliciter  du  succès  qu'obtient 
leur  entreprise.  On  ne  s'étonnera  pas  de  ce  résultat,  si  l'on 
considère  le  zèle  qu'ils  mettent  à  remplir  leurs  engagemens  et 
le  choix  des  articles  qu'ils  présentent  à  leurs  lecteurs.  Il  est  peu 
de  pays  où  l'on  s'occupe  plus  des  sciences  naturelles  ;  ils 
devaient  donc  s'attendre  à  trouver  de  nombreux  appréciateurs 
de  leurs  travaux.  A.  Qtjetelet. 

107.  —  *  Bydragen  tôt  Reghgclendheid  en  ff'elgenug.  —  Re- 
cueil périodique  consacré  à  la  science  du  droit  et  à  la  législa- 
tion; par  MM.  C.-A.  Den  Tex  et  /.  Van  Hall.  Amsterdam, 
1  827  ;  3*  et  4°  parties;  et  1828  ,  ire  et  2e  parties.  In-8°. 

C'est  avec  plaisir  que  nous  annonçons  la  suite  de  cet  inté- 
ressant recueil  dont  nous  avons  déjà  entretenu  nos  lecteurs 
(  Voy.  Réf.  Eric,  t.  xxxvi ,  p.  71 5  ),  et  dont  nous  leur  avons 
exposé  le  plan.  Il  est  toujours  publié  avec  la  même  exactitude  ; 
et  le  zèle  des  rédacteurs  semble  s'accroître  à  mesure  qu'ils  em- 
brassent un  plus  grand  nombre  d'objets.  Le  volume  publié  en 
1826  comprenait  570  pages;  celui  de  1827,  752;  et  la  pre- 
mière moitié  du  volume  de  1828  s'élève  déjà  à  468  pages.  — 
Le  nombre  des  jurisconsultes  qui  se  sont  associés  aux  travaux 
des  rédacteurs  s'est  beaucoup  augmenté;  et  parmi  les  noms 
des  nouveaux  collaborateurs,  nous  remarquons  avec  satisfac- 
tion ceux  de  MM.  Wichers ,  de  IVal,  F.  A.  Van  Hall,  Van  Nés , 
Van  Lceinven  ,  Reneman  ,  Frets,  Kinkcr ,  Reben  ,  Cras ,  Cra- 
tama  ,  Franher ,  etc.  Plusieurs  articles  de  ces  écrivains  se  rap- 
portent au  droit  français  civil  et  criminel  qui  est  encore  en 
vigueur  dans  les  Pays-Bas.  Tel  est  celui  de  M.  Vichers  sur  cette 
question  :  «  La  peine  prononcée  contre  t incendiaire  par  l'ar- 
ticle 4^4  du  Code  pénal  doit- elle  être  appliquée  à  celui  qui  a 
incendié  sa  propre  maison?  »  Telles  sont  aussi  la  Dissertation 
de  M.  de  Wal,  sur  le  tems  qui,  dans  la  législation  criminelle  , 
doit  être  réputé  appartenir  h  la  nuit  ;  la  Notice  de  M.  Reneman 
sur  cette  question  :  Un  testateur  peut-il  nommer  un  autre  que  le 
père  du  mineur  auquel  il  lègue  des  biens  pour  administrer  ces 
mêmes  biens  ;  et  la  Dissertation  sur  la  présence  des  témoins  re- 
quise pour  la  confection  d'un  testament  solennel.  Quelques  ar- 
ticles ont  pour  objet  le  nouveau  code  civil  des  Pays-Bas;  tels 
sont  ceux  de  M.  F.  A.  Van  Hall,  sur  le  système  de  ce  Code  en 
général,  sur  beaucoup  de  dispositions  contenues  dans  le  titre  de 
ce  Code,  relatif  au  droit  de  possession;  l'article  de  M.  Frets 
sur  les  cautionnement  ;  celui  de  M.  Franken  sur  la  communauté 
de  biens  entre  époux.  D'autres  se  rapportent  au  droit  public 
français  ,  belge  ou  étranger,  comme  celui  de  M.  Den  Tex  ,  sur 


PAYS-BAS.— FRANCE.  445 

la  liturgie  protestante  en  Prusse,  considérée  par  rapport  au  droit 
public.  D'autres  enfin  traitent  du  droit  des  gens ,  comme  un 
autre  article  du  même  écrivain  sur  les  relations  et  les  traités 
qui  existent  entre  la  Grande-Bretagne ,  les  Pays-Bas  et  le  Por- 
tugal. Les  collaborateurs  s'occupent  aussi  de  la  législation  an- 
cienne. Nous  avons  remarqué  un  essai  de  M.  Biben  ,  sur  l'his- 
toire de  l'ancien  droit  maritime  dans  les  Pays-Bas  ,  et  les  articles 
de  M.  Gratana  sur  les  vestales  de  Rome,  et  sur  la  loi  papi- 
nienne.  Nous  voudrions  pouvoir  parier  avec  détail  des  analyses 
d'ouvrages  qu'on  trouve  dans  chaque  cahier  :  elles  sont  remar- 
quables ,  non  seulement  par  le  style  ,  mais  encore  par  une  cri- 
tique saine  et  impartiale.  Les  rédacteurs  jettent  chaque  année 
un  coup  d'œil  sur  la  litérature  du  droit,  en  Allemagne,  en 
France  et  dans  les  Pays-Bas.  Ces  aperçus  nous  ont  paru  faits 
avec  soin,  et  les  principaux  ouvrages  de  jurisprudence  pu- 
bliés dans  ces  trois  contrées  y  sont  analysés  avec  talent ,  avec 
méthode  et  avec  conscience;  ce  sont ,  au  reste,  des  qualités 
communes  à  toutes  les  parties  de  ce  journal.  •*•.' 

LIVRES  FRANÇAIS. 

Sciences  physiques  et  naturelles. 

108.  —  *  Dictionnaire  classique  d'histoire  naturelle ,  par  une 
Société  de  naturalistes  sous  la  direction  de  M.  Bory  de  Saim- 
Vincent.  Tome  xiv.  Paris,  1828;  Baudouin  frères.  Grand  in-8° 
à  deux  colonnes,  de  plus  de  700  pa^es.  (  Voy.  Rev.  Eue.  , 
t.  xxxiii,  p.  62.) 

On  ne  peut  mettre  plus  de  conscience  dans  un  travail  de  ce 
genre  que  n'en  mettent  ici  les  auteurs  et  les  libraires j  ils  ont 
promis  seize  volumes,  et  pour  remplir  leurs  engagemeos,  ils 
ne  craignent  pas  de  donner  des  tomes  d'une  force  telle  qu'ils 
contiennent  chacun,  surtout  les  derniers,  pour  un  prix  plus 
modique,  autant  de  matière  (pie  trois  et  quatre  volumes  des 
autres  dictionnaires  ou  entreprises  analogues.  Le  tome  qui  vient 
de  paraître  épuisant  la  lettre  II,  nul  doute  que  le  suivant  ne  dé- 
passe  la  lettre  S.  Alors  le  iu'e  suffira  pour  les  petites  lettres  qui 
terminent  l'alphabet.  Ou  aura  vu  rarement  un  ouvrage  de  celte 
nature  restreint  dans  des  bornes  si  resserrées.  Les  articles  asté- 
ries, c'est-à-dire-qni  manquent  dans  h's  précédens  dictionnaires, 
v  augmentent  d'une  manière  prodigieuse,  et  prouvent  l'im- 
mensité des  recherches  des  collaborateurs  ,  non  moins  cpie  les 
progrès  de  la  science,  progrès  auxquels  contribue  certainement 
la  publication  du  Dictionnaire  classique  d'histoire  naturelle.  On 
peut ,  au  reste  ,  juger  de  l'estime  dont  jouit  cet  ou\  rage,  surtout 


446  LIVRÉS  FRANÇAIS, 

dans  les  pays  étrangers,  par  les  citations  qu'en  font  les  savans 
qui ,  jusqu'à  son  apparition  ,  semblaient  dédaigner  de  s'étayer  du 
témoignage  des  dictionnaires.  Il  est  vrai  qu'avant  que  M.  Bory 
de  Saint- Vincent  et  ses  dignes  amis  eussent  entrepris  le  leur,  la 
plupart  de  ces  sortes  de  livres  n'étaient  que  des  compilations, 
où  travaillaient  souvent  des  hommes  totalement  étrangers  aux 
connaissances  que  pourtant  ils  avaient  la  prétention  de  ré- 
pandre. Le  dictionnaire  qui  nous  occupe  peut  être  considéré 
comme  un  recueil  de  Mémoires  originaux,  si  ce  n'est  quelque- 
fois pour  l'entomologie,  où  l'un  des  collaborateurs,  qui  pour- 
rait mieux  faire,  semble  copier  trop  servilement,  ou  en  les 
abrégeant  outre  mesure ,  de  meilleurs  articles  que  plaça  le 
savant  Latreille  dans  plusieurs  excelk-ns  livres.  Au  reste, 
comme  M.  Latreille  est  notre  premier  entomologiste,  ce  qu'on 
lui  ravit  est  toujours  bon.  Ce  savant,  d'ailleurs,  travaille  lui- 
même  au  Dictionnaire  classique;  on  trouve  de  lui  un  excellent 
et  fort  grand  article  Rhynchophore ,  dans  le  tome  dont  il  s'agit , 
et  qui  certainement  doit  être  considéré  comme  l'un  des  meil- 
leurs. Les  articles  de  familles  botaniques  y  sont  surtout  admira- 
blement traités  par  M.  Achille  Richard,  tandis  que  M.  Guille- 
min  y  décrit  les  genres  avec  une  précision, -aine  sagacité,  et 
parfois  une  élégance  dignes  des  plus  grands  éloges.  Le  nom  de 
M.  Lesson,  nouveau  collaborateur,  a  remplacé  utilement  un  on 
deux  des  noms  parasites  qui  tous  n'ont  pas  encore  disparu, 
et  qu'on  voyait  naguère  sur  la  couverture;  ce  savant  concourt 
avec  MM.  Geoffroy  Saint-Hilaire  père  etjîls,  à  la  rédaction 
zoologique:  ses  articles  Phoques  dans  le  tome  xm,  Poils ,  Pré- 
paration,  Rat,  Rhinocéros,  etc.  dans  le  tome  xiv,  sont  très- 
bons.  Parmi  le  grand  nombre  de  ceux  qu'on  doit  à  M.  Bory 
de  Saint- Vincent,  on  remarque  les  articles  Polype  et  Polypes, 
Psychodiaire,  Ptérodactyle  et  Rotifcres,  outre  plusieurs  articles 
de  lichens,  tels  que  Roccelle  et  Ranudine,  qui  font  regretter  de 
ne  point  voir  ce  savant  traiter  plus  souvent  des  genres  de  la  bo- 
tanique. On  doit  citer  aussi ,  parmi  les  autres  sujets  traités  d'une 
manière  fort  remarquable,  Roussettes  de  M.  I.  Geoffroy  .Saint- 
Hilaire  ;  Respiration ,  par  M.  Milne  Edwards  ;  Quinquina,  par 
M.  Richard,  et  généralement  les  grands  articles  de  Mollusques, 
par  M.  Uesha\es.  La  partie  minéralogiqur,  quoique  souvent 
un  peu  trop  serrée,  fait  le  plus  grand  honneur  à  M.  Delafosse, 
digne  élève  du  célèbre  Hauy.  T. 

109.  —  *  Considérations  générales  sur  l'aiiatomic  comparée 
des  animaux  articulés,  auxquelles  on  a  joint  l'analoniie  descrip- 
tive du  hanneton ,  donnée  comme  exemple  de  l'anatomie  des 
coléoptères  ;  par  M.  Straus -Durckukim  ;  ouvrage  couronne  en 


SCIENCES    PHYSIQUES.  4,7 

1824  par  l'Institut  de  France,  et  accompagné  d'un  Atlas  de 
dix  neuf  planches  gravées  aux  frais  de  la  même  société  savante. 
Paris,  1828;  LevrauU.  Grand  in  4°  de  xxx  et  4^4  pages; 
prix,  48  f>'- 

C'est  à  51.  Cuvier,  dont  nous  analyserons  bientôt  le  beau 
Traite  des  P(hssu/is  ,  qu'est  dédié  cet  ouvrage,  qu'on  aurait 
tort  de  prendre  pour  une  monographie  seulement ,  puisque 
l'insecte  qu'a  choisi  l'auteur  pour  ses  dissections  n'y  est  qu'un 
type  dunt  la  connaissance  généralisée  fera  connaître  l'organi- 
sation du  reste  des  coléoptères.  Ces  animaux  sont,  dans  leur 
classe,  certainement  les  plus  parfaits  et  les  moins  variables;  les 
autres  insectes  n'en  diffèrent  que  par  des  dégradations  plus  ou 
moins  grandes  de  leurs  organes.  C'est  donc  une  heureuse  idée 
que  d'avoir  commencé  par  eux  lauatoraie  de  la  classe  entière. 
51.  Sttaus  a,  en  outre,  choisi  le  hanneton  commun  pour  sujet 
de  ses  recherches,  parce  qu'il  est  celui  qu'on  peut  se  procurer 
le  plus  facilement,  et  sur  lequel  il  est  aussi  plus  facile  de  vé- 
liiier  ses  expériences  et  l'exactitude  de  ses  recherches.  Le  bel 
ouvrage  que  nous  annonçons  peut  être  considéré  comme  le  pre- 
mier chapitre  d'un  ouvrage  plus  étendu,  où  des  espèces  tran- 
chées ,  assez,  grosses  pour  qu'on  en  puisse  bien  étudier  les 
détails,  et  choisies  comme  type  de  leurs  familles  respectives, 
seront  successivement  anutomisées.  L'histoire  du  hanneton 
peut  être  considérée  comme  celle  de  tous  les  coléoptères 
parfaits;  et ,  par  les  comparaisons  que  51.Straus  a  soin  de  faire 
pour  les  moindres  parties,  ceile  de  chaque  tvpe  deviendra  en 
même  tems  l'histoire  de  toute  sa  famille.  En  cela,  ce  labo- 
rieux el  savant  aintomiste  a  travaillé  beaucoup  plus  philoso- 
phiquement que  le  célèbre  Lyonet,  qui  se  lit,  dans  le  siècle 
dernier,  un  nom  immortel  avec  son  admirable  anatomie  de  la 
chenille  du  saule.  Mais  Lyonet  ne  fut  que  le  monngraphe  d'un 
seul  état  d'un  même  animal.  Il  nous  fait  connaître  jusqu'au 
dernier  muscle  de  la  larve,  qui!  choisit  arbitrairement  pour 
sujet  de  ses  dissections;  taudis  que  ion  émule  fait  connaître  ceux 
de  tous  les  coléoptères;  déjà  même  il  s'étend  non  seulement  ver.-, 
les  autres  61  dres  d'insectes,  mais  il  aborde,  partie  savantes  com- 
paraisons, toutes  les  elas-.es  dont  se  composé  le  \aste  embran- 
chement des  animaux  articulés.  Il  trace  d'une  main  sure  des 
lois  générales  Auxquelles  le-,  organes  semblent  obéir  en  subis- 
sant hur  décroissance  d'une  famille  à  l'autre;  lois  dont  les 
vues  sont  dé  simples  axiomes  qui  n'ont  besoin  d  aucune  expli- 
cation, et  dont  le,  autres  SOlil  des  vérités  de  fait  dépendant 
de  l'intelligence  suprême  qui  ie-,  établit,  et  qui  ne  laissent  point 
entrevoir  leurs  causea  immédiate-,  quoique  I  observation  proui  e 


448  LIVRES  FRANÇAIS. 

l'existence  de  ces  lois  d'une  manière  évidente.  Ainsi  la  puis- 
sance divine  ou  organisatrice  se  manifeste  jusque  dans  les 
insectes,  où  le  vulgaire  ne  voit  que  des  objets  de  mépris. 
Déjà  les  lumières  que  jette  le  travail  de  M.  Straus  sur  le  reste 
de  la  science  prouvent  la  nécessité  de  quelques  modifications 
dans  les  classifications  actuellement  adoptées.  Après  les  avoir 
indiquées  et  prouvé  la  nécessité  de  placer  les  articulés  à  la 
suite  immédiate  des  vertébrés,  M.  Straus  divise  sa  matière  en 
sept  parties,  suivant  les  sept  systèmes  d'organes  qu'il  recon- 
naît ;  savoir  :  i°  le  système  tégumentaire,  qui  fait  en  même  tems 
les  fonctions  d'un  squelette,  que  M.  Geoffroy  de  Saint-Hilaire 
croit  avoir  des  motifs  pour  comparer  à  des  vertèbres  exté- 
rieures ;  2°  le  système  musculaire  ;  3°  le  système  digestif;  4°  le 
système  géniloire  ;  50  le  système  respiratoire  ;  6°  le  système 
circulatoire;  70  enfin,  le  système  nerveux.  Il  est  impossible  de 
décrire  avec  plus  d'exactitude  et  de  sagacité  les  différentes  parties 
auxquelles  ces  systèmes  divers  doivent  leur  action.  Les  dessins 
seuls  de  M.  Straus  égalent  sa  précision  descriptive  :  on  peut, 
sans  risque  d'être  démenti,  assurer  que  les  plancbes  explicatives 
qui  complètent  ce  grand  travail  sont  ce  qui  existe  de  plus  beau 
en  ce  genre.  L'Académie  des  sciences  avait  fait  connaître  le  cas 
qu'elle  faisait  des  recherches  et  des  dessins  de  l'auteur,  en  or- 
donnant que  les  gravures  fussent  faites  à  ses  frais  ;  l'exécution 
de  ces  gravures  doit  avoir  surpassé  son  attente.  M.  Straus  com- 
plète, par  cette  publication,  une  réputation  du  premier  ordre 
en  anatomie  comparée;  ses  travaux  serviront  de  modèle:  on 
doit  maintenant  l'engager  à  les  poursuivre.  Son  livre  deviendra 
d'autant  plus  indispensable,  qu'il  le  fera  suivre  d'un  plus  grand 
nombre  de  traités.  Bory  de  Saint-Vixcent. 

110.  —  *  Anatomie  de  l'homme ,  ou  Description  et  figures 
lithographiées  de  toutes  les  parties  du  corps  humain  ;  par 
Jules  Cloquet,  publiée  par  C.  de  Lasteyrie,  éditeur.  38e, 
39e,  4oe  livraisons.  Paris,  1828;  l'éditeur,  rue  de  Grenelle 
Saint-Germain,  n°  5g.  3  cahiers  in-foiio;  prix  de  la  livraison, 

9  fr- 

Les  livraisons  de  ce  bel  ouvrage  se  suivent  régulièrement, 

et  justifient  les  éloges  que  nous  lui  avons  donnés  précédem- 
ment. (Voy.  t.  xxxvii,  p.  748.) 

iii.  —  *  Recherches  sur  l'organisation  vertébrale  des  crus- 
tacécs  ,  des  arachnides  et  des  insectes;  par  M.  Robineau- 
Desvoidt.  Paris,  1828;  Compère  jeune.  In-8°  de  lxxviii  et 
228  pages,  avec  une  planche  lithographiée;  prix  6  fr.  5o  cent. 

Il  est  vraiment  fâcheux  que  le  tiers  de  cet  ouvrage,  qui  con- 
tient quelques  vues  assez  neuves  et  de  très-bonnes  choses,  soit 


SCIENCES  PHYSIQUES.  44g 

occupé  par  une  sorte  d'introduction  en  forme  de  lettre  remplie 
de  personnalités  de  mauvais  goût  qui  doivent  nuir  aux  succès, 
et  qui  produisent,  par  leur  injustice,  un  effet  contraire  à  celui 
que  s'en  était  promis  l'auteur.  On  ne  saurait  trop  déplorer 
cette  espèce  de  manie  qui,  depuis  que  M.  Desmoulins  en  donna 
l'exemple  dans  son  ouvrage  sur  l'homme,  semble  faire  des 
progrès  rapides  chez  quelques  jeunes  savans  dont  le  tems 
serait  plus  utilement  employé  s'ils  poursuivaient  le  cours  de 
leurs  études,  au  lieu  de  se  dénigrer  réciproquement.  M.  Robi- 
neau-Desvoidy ,  et  l'ami  auquel  il  adresse  ses  diatribes,  ont 
certainement  beaucoup  de  mérite,  et  la  science  leur  a  des  obli- 
gations ;  mais  ce  n'est  point  une  raison  pour  qu'on  approuve 
leurs  boutades  et  leur  polémique.  Nous  attendrons  qu'ils  se 
renferment  dans  la  voie  des  sciences  pour  nous  occuper  plus 
en  détail  de  leurs  travaux.  Y. 

112.  —  *  Histoire  naturelle  des  Mammifères,  avec  des  figures 
originales  ,  dessinées  et  coloriées  d'après  des  animaux  vivans  ; 
publiée  par  M.  Geoffroy-Saint-Hilaire  et  M.  Frédéric 
Cuvier  ,  membres  de  l'Académie  royale  des  sciences.  Paris , 
1828;  Eelin ,  rue  des  Mathurins-Saint-Jacques,  i4-  Sixième 
livraison,  deux  feuilles  de  texte  in-4°  et  six  planches  coloriées; 
prix ,  9  fr. 

Avant  d'avoir  vu  vivant  le  bonnet-chinois  de  Buffon,  M.  Fréd. 
Cuvier  avait  quelque  incertitude  sur  ses  rapports  avec  le  toque 
de  M.  Geoffroy  Saint-Hilaire.  Aujourd'hui,  il  les  regarde 
comme  deux  espèces  de  macaques,  mais  plus  rapprochées 
l'une  de  l'autre  que  d'aucun  autre  genre.  Outre  des  queues 
longues,  ces  deux  singes  ont  une  face  étroite  et  alongée,  un 
front  chauve  et  les  poils  du  sommet  de  la  tète  s'écartant  d'un 
centre  commua  ;  leurs  différences  sont  presque  exclusivement 
dans  les  couleurs  du  pelage.  Des  rhésus  Jcmclles  sont  l'objet 
de  l'article  suivant  :  les  rhésus  sont  originaires  de  l'Inde;  ce 
sont  eux  qui  peuplent  en  partie  les  forêts  des  bords  du  Gange, 
et  qui  viennent  jusque  dans  les  villes,  encouragés  par  la  répu- 
gnance invincible  que  les  Indiens  ont  à  tuer  les  animaux,  afin 
d'y  chercher  une  nourriture  plus  agréable  que  celle  qu'ils 
trouvent  dans  les  forêts.  Le  naturel  de  ces  singea  paraît  intrai- 
table :  tant,  qu'ils  sont  jeunes,  ils  sont  susceptibles  d'une  cer- 
taine familiarité;  mais  bientôt  ils  deviennent  médians,  et  l'âge 
les  rend  féroces;  comme  ils  ont  beaucoup  de  pénétration,  leur 
méchanceté  est  très-dangereuse.  Les  singes  à  queue  de  cochon , 
ainsi  nommés  par  Edwards,  montrent  assez,  de  douceur  et  de 
docilité  quand  ils  sont  jeunes,  et  deviennent  extrêmement 
médians  quand   ils  avancent  en   âge;   M-ulenien!    les   Femelles 


45o  LIVRES  FRANÇAIS. 

sont  toujours  plus  traitabies  que  les  mâles.  Celle  de  la  ména- 
gerie était  quelquefois  attachée  à  un  arbre,  sur  lequel  elle 
montait  avec  beaucoup  d'adresse,  et  dont  e!le  arrachait  les 
feuilles  sans  les  manger.  Elle  dénouait  fort  adroitement  la 
corde  qui  la  retenait,  et  courait  visiter  les  maisons  du  voisi- 
nage; jamais  cependant  elle  ne  cherchait  à  nuire.  On  réunit 
cette  femelle  à  un  màie,  dont  on  fut  obligé  de  la  séparer  plu- 
sieurs fois.  Sept  mois  et  vingt  jours  après  leur  dernière  réunion, 
la  femelle  mit  au  monde  un  petit  qui  paraissait  être  a  terme, 
mais  qui  était  mort  en  naissant.  Les  singes  à  queue  de  cochon 
viennent  de  Sumatra.  M.  Duvaucel  a  appris  que  les  naturels 
leur  donnent  le  nom  de  barron ,  et  qu'ils  les  emploient  à 
ifconter  sur  les  arbres,  et  particulièrement  sur  les  palmiers, 
pour  en  cueillir  les  fruits.  Les  six  planches  de  cette  livraison 
sont  dessinées  par  M.  Verrier,  lithographiécs  et  coloriées  avec 
un  soin  et  une  vérité  dignes  des  plus  grands  éloges. 

A.   MrCHELOT. 

1 i3. — *  Manuel  complet  de  Botanique  ;  première  partie,  Prin- 
cipes de  Botanique  élémentaire,  renfermant  la  Glossologie , 
l'Organograpliie  et  Ici  Physiologie  végétale ,  la  PhyU  t/iérosie , 
l'Histoire  analytique  de  la  Botanique  depuis  Aristote  jusqu'à  ce. 
jour,  et  le  Développement  du  système  des  familles  naturelles  ; 
par  M.  Boitard.  Deuxième  édition ,  corrigée  et  augmentée,  etc. 
Paris,  îtfaS;  Roret.  In-18  de  4Ô0  pages,  avec  des  planches; 
prix ,  3  fr.  5o  c. 

Ce  petit  ouvrage  est  un  excellent  résumé  de  toutes  les  con- 
naissances générales  acquises  jusqu'à  ce  jour  sur  la  végétation 
et  la  classification  des  plantes  L'auteur,  profitant  des  écrits 
publiés  par  ses  prédécesseurs,  décrit  d'abord  toutes  les  partie* 
qui  constituent  un  végétal,  les  modifications  infiniment  va- 
riables qu'elles  éprouvent,  leurs  fonctions  propres,  et  les 
résultats  qu'elles  produisent,  etc.  11  étudie  la  structure  des 
organes  et  leur  jeu  dans  l'état  de  vie,  les  altération.-,  qu'ils 
subissent  et  les  maladies  qu'elles  causent,  sujet  qui  se  lie  inti- 
mement avec  les  théories  de  l'agriculture.  Vient  ensuite  la 
Taxonomie,  ou  l'exposé  des  divers  systèmes  imaginés  pour 
classer  les  plantes  en  rapprochant  les  unes  des  autres  celles 
qui  ont  des  rapports  d'analogie  dans  la  forme  de  leurs  parties. 
Celte  section,  où  l'on  trouve  l'analyse  des  systèmes  de  Tour- 
nefort,  de  Liniue  et  de  Jussieu,  est  l'une  des  plus  intéressantes 
et  des  plus  complètes  de  l'ouvrage.  Enfin  nn  dictionnaire  le 
tel  mine,  où  tous  les  termes  usités  en  botanique  sont  classés 
par  ordre  alphabétique,  avec  leur  signification  et  l'indication 
de  la  page  do  livre  où  ces  expressions  sont  expliquées  plus  en 


SCIENCES  PHYSIQUES.  45i 

détail.  Quelques  planches  contiennent  des  figuras  au  irait  pour 
aider  l'intelligence  du  lecteur.  Nous  avons  déjà  fait  l'éloge  de 
cet  ouvrage  lorsque  nous  avons  annoncé  la  première  édition  : 
la  seconde  offre  plusieurs  additions  utiles,  et  particulièrement 
le  dictionnaire  très  complet  qui  termine  le  volume.  Nous  rap- 
pellerons que  le  Manuel  de  Botanique  se  compose  de  deux 
parties  :  l'une  que  nous  venons  d'analyser,  l'autre  qui  est  due 
a  M.  Boisduvax,  et  est  intitulée  Flore  franc  aise,  en  3  volumes 
(voy./ire.  E/ic..t  t.  xxxix,  p.  6ç\  i\  avec  un  atlas.  Celte  publication 
est  digne  du  succès  qu'elle  a  obtenu,  et  le  seul  reproche  que 
pourrait  mériter  le  livre  de  M.  Boitard  est  d'être  un  peu  savant 
pour  un  manuel,  heureux  défaut,  bien  rare  dans  les  écrits  de 
ce  genre. 

ïi/j.  —  Manuel  du  Naturaliste  préparateur,  ou  l'Art  d'em- 
pailler les  animaux,  et  de  conserver  les  végétaux  et  les  miné- 
raux-; par  MM.  Boitard  et  Caxivkt,  naturalistes.  Deuxième 
édition,  revue,  corrigée  et  augmentée.  Paris,  1828;  Roret. 
In-18  de  »5e  pages;  prix,  3  fr.  5o  cent. 

Les  collections  des  produits  de  la  nature  sont  un  des  besoins 
les  plus  impérieux  de  la  science  qui  a  pour  objet  d'en  étudier 
et  d'en  comparer  les  formes.  Le  plus  grand  nombre  de  ces  pro- 
ductions ue  se  trouve  que  dans  des  contrées  Irès-éloignécs  les 
unes  des  autres,  ou  croissent  à  des  époques  diverses  de  l'année, 
et  il  deviendrait  absolument  impossible  de  les  rapprocher  pour 
apprécier  les  nuances,  souvent  très-légères,  qui  les  distinguent, 
si  l'on  n'avait  pas  trouvé  l'art  de  les  conserver  et  de  les  repro- 
duire à  nos  yeux  tels  que  la  nature  nous  les  offre  dans  l'état 
de  vie.  Les  animaux  surtout  sont  si  déformés  par  la  mort,  qu'il 
est  bieu  difficile  de  leur  rendre  l'aspect,  l'attitude  qui  les  carac- 
térisent; d'ailleurs  nos  cabinets  d'histoire  naturelle  sont  fré- 
quemment dévastés  par  une  multitude  d'insectes  qu'il  est 
presque  impossible  de  détruire.  Le  Manuel  du  préparateur  est 
destiné  à  indiquer  tous  les  procèdes  qui  sont  en  usage  pour 
garantir  les  collections  de  ces  ravages,  et  rendre  à  chacun  des 
individus  qui  les  composent  les  forme,  sous  lesquelles  nous  le 
voyons  avant  qu'il  soit  privé  de  la  via.  La  seconde  éditiou  de 
ce  petit  ouvrage  a  été  beaucoup  améliorée;  M.  Boitard  .1-1 
adjoint  M;  Canivet  dans  cet  util;'  travail;  On  y  trouve  la  des- 
cription des  moyens  de  récolter  lis  objets  d'hi' loirc  naturelle, 
de  saisir  les  animaux  sans  altérer  leurs  formas,  de  recueillir 
les  plantes,  d'empailler  les  mammifères  ,  les  oiseaux-,  le^  ovi- 
pares ,  etc.  ,  cl  «le  h  s  COnS(  n  er.  Enfin  ,  le  livre  est  terminé  par 
une  méthode  pour  classer  les  productions  de  la  nature  dans  1< 
Cai>inetS  OÙ  un  les  dispose.  Ce  Manuel  remplit  lies  bien  l'objet 


45s  LIVRES  FRANÇAIS, 

qu'ont  eu  en  vue  ses  auteurs,  et  rendra  des  services  aux  natu- 
ralistes; on  doit  en  recommander  l'usage.  Francoeur. 

i  i5.  • —  Bibliothèque  d' instruction  élémentaire.  —  L'art  de  fer- 
tiliser les  terres,  par  Mme  Elisabeth  Celnart.  Paris,  1828; 
L.  Colas,  librairie  de  la  Société  pour  l'enseignement  élémen- 
taire. ln-32  de  1 1  o  pag.  ;  prix ,  Zjo  c. 

Aucun  besoin  social  ne  se  fait  plus  vivement  sentir  en 
France  que  celui  de  l'instruction  élémentaire.  Depuis  quelques 
années,  plusieurs  Sociétés  philanthropiques  se  sont  formées,  dans 
le  but  de  satisfaire  ce  besoin  et  de  remplir  le  vide  immense 
qu"a  laissé  jusqu'à  ce  jour,  dans  cette  partie  importante  de 
notre  organisation  nouvelle,  l'imperfection  de  notre  système 
universitaire.  La  Société  pour  L 'instruction  élémentaire  a  surtout 
fait,  pour  arriver  à  ce  résultat,  des  efforts  et  des  sacrifices  qui 
méritent  à  jamais  notre  reconnaissance.  Mais ,  malgré  ses 
efforts,  il  en  est  encore  aujourd'hui  de  l'éducation  primaire 
comme  des  autres  institutions  qui  nous  manquent.  Les  ouvrages 
qu'on  publie  pour  l'une  ressemblent  aux  discours  qu'on  écrit 
ou  qu'on  prononce  pour  les  autres.  Ils  annoncent,  ils  prépa- 
rent également  la  réforme  ;  mais  ils  ne  sont  pas  la  réforme 
même.  Par  exemple,  XArt  de  fertiliser  les  terres,  qui  fait  partie 
de  la  Bibliothèque  d'instruction  élémentaire,  s'offre  à  l'appui 
de  cette  assertion.  Quoi  de  plus  utile,  en  effet,  qu'un  ouvrage 
qui  viendrait  au  milieu  de  nos  campagnes  encore  incultes  ap- 
prendre Part  de  les  fertiliser!  Mais,  pour  que  cet  art  pût  être 
d'une  pratique  efficace  chez  nos  paysans  routiniers  ,  il  faudrait 
que  ses  règles  fussent  aussi  sûres  que  faciles  à  saisir  :  il  faudrait 
surtout  que  la  conviction  de  leur  efficacité  s'attachât  d'elle- 
même  à  leur  démonstration  :  il  faudrait  enfin  qu'elles  fussent 
écrites  en  style  vulgaire,  ou  du  moins  intelligible  pour  tous. 
Or,  le  livre  de  Mme  Elisabeth  Celnart  ne  réunit  point  ces 
conditions.  Les  dissertations  scientifiques  sur  Xoxigène,  X azote 
et  le  gaz  acide  carbonique  sont  des  hors-d'eeuvre  dans  un  ou- 
vrage destiné  à  l'instruction  des  habitans  de  nos  campagnes. 
M.  Mathieu  de  Dombasle  a  mieux  fait  dans  son  Calendrier 
du  Cultivateur.  Tout  le  monde  le  comprend,  et  les  argiunens 
de  Benoit  en  apprennent  plus  en  dix  pages  sur  l'économie 
rurale  que  les  théories  de  MM.  Théodore  de  Saussure,  Hum- 
phrey  Davy,  et  autres  savans  ne  nous  en  apprennent  en  dix 
volumes.  Toutefois,  il  faut  le  dire,  si  l'ouvrage  de  Mmo  Celnart 
doit  être  inutile  au  plus  grand  nombre  de  nos  paysans,  il  sera 
d'une  haute  utilité  pour  beaucoup  de  propriétaires.  Ce  sera 
pour  eux  un  résumé  succinct  et  complet  de  la  science  agricole  , 
sur  la  nature  elles  qualités  des  terres,  la  manière  de  les  cor. 


SCIENCES  PHYSIQUES.  455 

naître,  de  les  améliorer,  de  corriger  leurs  défauts  et  de  pré- 
parer les  engrais.  Sous  ce  rapport,  il  mérite  nos  éloges,  et 
nous  le  signalons  comme  un  manuel  très  bon  à  consulter. 

M.  C. 

il 6.  —  Pratique  simplifiée  dit  jardinage,  par  M.  Louis 
Dubois.  Cinquième  édition.  Paris,  1828;  Raynal.  In- 12  de 
4/1 8  pag.;  prix,  4  fr. 

Après  quelques  réflexions  générales  sur  son  sujet,  M.  Dubois 
traite  successivement  du  potager,  des  pépinières,  des  planta- 
tions, des  arbres  et  des  arbustes  :  il  décrit  avec  soin  les  usages 
et  les  procédés  de  culture  des  différens  légumes;  entre  dans 
des  détails  analogues  sur  les  arbres  fruitiers,  et  ne  néglige  ni 
les  fleurs,  ni  les  arbres  d'agrément  :  revenant  sur  ses  pas,  il 
donne  le  cours  mensuel  des  travaux  du  jardinier,  et  termine 
par  trois  chapitres  sur  les  maladies  des  végétaux,  la  récolte  et 
la  conservation  des  graines,  la  destruction  des  insectes  et  des 
animaux  nuisibles  au  jardinage.  L'ouvrage  est  écrit  avec 
clarté,  avec  simplicité;  les  propriétaires  de  jardins  y  trouve- 
ront d'utiles  documens  sur  tous  les    objets    de    leurs   soins. 

J.  J.  B. 

117.  —  *  Élémcns  de  physique  expérimentale  ;  par  C.  S.  M. 
M.  R.  Pouili.et  ,  professeur  de  physique  à  la  faculté  des 
sciences  au  Collège  royal  de  Bourbon  et  à  l'Athénée  de  Paris. 
Tom.  Ier:  seconde  partie.  Paris,  1828;  Béchet  jeune,  place  de 
l'École  de  Médecine.  In-8°  de  35o  pages;  prix,  7  fr. 

M.  Pouillet  a  publié,  il  y  a  un  an,  la  première  partie  du 
premier  tome  de  son  Traité  de  physique;  il  donne  aujourd'hui 
la  seconde,  qui  comprend  trois  livres:  l'un  traite  du  magné- 
tisme, l'autre  de  l'électricité ,  et  le  dernier  de  l'électro-magné- 
tisme.  Cet  ouvrage  est  l'exposé  fidèle  des  leçons  que  cet  habile 
professeur  fait  à  la  faculté  des  sciences.  Depuis  que  les  tribu- 
naux lui  ont  donné  gain  de  cause  dans  l'action  qu'il  a  intentée 
contre  les  plagiaires  qui  venaient  à  ses  cours  sténographier  ses 
leçons,  et  en  publiaient  le  texte,  en  le  dénaturant  quelquefois 
par  des  non-sens  souvent  ridicules,  l'ouvrage  de  M.  Pouillel 
devient  le  guide  nécessaire  des  jeunes  gens  qui  se  pressent  à  .ses 
cours  de  la  faculté  des  sciences  et  du  collège  Bourbon.  Lorsque 
le  second  volume  de  cet  utile  ouvrage  sera  publié, nous  rendrons 
compte  des  choses  remarquables  qui  s'y  trouvent.    Francom  a. 

118.  —  *  Les  1,000  Récréations  de  physique  et  de  chimie  , 
ouvrage  renfermant  un  grand  nombre  d'expériences  instruc- 
tives et  amusantes;  par  /..  Demerson,  d.-m.  ,  auteur  de  la 
Botanique  en  >■>.  leçons,  l'aris,  1828;  Audiu.  lui  >  de  V'><>  p;igcs, 
avec  1  i)  planches;  prix,  (\  fr. 


V54  LIVRES  FRANÇAIS. 

Nous  ne  compterons  point  rigoureusement  avec  M.  Demer- 
son  ,  pas  plus  que  le  lecteur  des  Mille  et  une  Nuits  ne  lient 
registre  du  tems  qui  s'écoule  pendant  les  récits  de  la  spiri- 
tuelle Srhérazade.  Peu  nous  importe  que  ce  livre  contienne 
effectivement  le  nombre  de  récréations  qu'il  annonce,  pourvu 
que  nous  y  trouvions  variété  ,  agrément ,  instruction.  L'au 
teur  avait  à  sa  disposition  lès  immenses  ressources  de  deux 
sciences  où  les  faits  curieux  abondent  autant  que  dans  aucune 
autre  division  des  connaissances  humaines;  il  lui  était  facile 
d'y  trouver  la  matière  d'un  ouvrage  tel  que  celui-ci ,  d'autant 
plus  que  d'autres  collections  analogues  étaient  déjà  publiées. 
Mais  M.  Demerson  n'a  pas  voulu  n'offrir  à  ses  lecteurs  qu'un 
spectacle  amusant  ;  il  aspirait  à  les  instruire.  On  regrettera 
qu'il  n'ait  rien  dit  des  expériences  électro-magnétiques  ,  si 
intéressantes  pour  des  spectateurs  même  sans  instruction,  et 
d'une  si  grande  importance  pour  les  théories  physiques.  Il 
y  a  quelques  erreurs  peu  graves  sur  quelques  faits ,  et  qu'il 
sera  facile  de  faire  disparaître.  Ainsi ,  par  exemple ,  il  ne 
fallait  pas  dire  q.ie  le  miroir  polyèdre  de  Buffon  volatilisait 
le  diamant  :  il  n'est  pas  plus  exact  d'ajouter  que  ce  miroir 
était  une  imitation  de  la  grande  lentille  de  Tchirnhausen.  Ces 
taches  légères  sont  en  petit  nombre  ;  elles  n'empêcheront 
point  que  l'ouvrage  de  M.  Demerson  n'obtienne  les  suffrages 
de  ses  lecteurs  ,  et  qu'il  ne  leur  soit  réellement  utile.  Les  sec- 
tateurs du  magnétisme  animal  ne  seront  pas  de  cet  avis  ;  l'au- 
teur leur  déclare  une  guerre  qui  ne  peut  finir  que  par  l'ex- 
termination de  leur  doctrine.  Voici  ce  qu'on  lit  dans  son  ou- 
vrage :  « J'ai  vu  tous  ses  prestiges  (du  magnétisme  animal], 

tous  ses  miracles  ;  je  me  suis  soumis  à  toutes  ses  influences 
avec  le  sentiment  d'un  homme  qui  observe  ,  et  la  bonne  foi 
prête  à  se  rendre  à  l'évidence.  Mes  observations  m'ont  porté 
à  confesser  hautement ,  et  en  face  du  plus  zélé  défenseur  de 
cette  doctrine,  qu'elle  n'est  qu'un  véritable  charlatanisme, 
qu'elle  ne  peut  avoir  pour  prôneurs  que  des  hommes  inté- 
ressés à  tromper,  que  des  esprits  faibles,  faciles  à  séduire, 
entachés  de  la  plus  grossière  ignorance  et  de  la  plus  servile 

crédulité »  M.  Demerson   oublie  qu'une  académie  a  dans 

son  sein  une  commission  du  magnétisme  animal.  F. 

i  kj. — *  De  l'Or,  de  son  emploi  dans  le  traitement  de  la  syphilis 
récente  et  invétérée ,  et  dans  celui  des  dartres  syphilitiques;  du 
Mercure,  de  son  efficacité  et  des  dangers  de  l'administrer  dans  le 
traitement  ries  mêmes  maladies  ;  avec  une  appréciation  du  trai- 
tementantiphlogistique ;  par  A.  LegràND  ,  d'Amiens ,  o.  m.  p.  ,  etc. 
Paris,  1818;  Crevot.  In-8°  de  xiv  et  f>/j8  pages;  prix,  7  fr. 


SCIENCES  PHYSIQUES.  /,55 

L'emploi  de  l'or  est-il  le  moyen  le  plus  efficace  et  le  moins 
dangereux  de  combattre  la  syphilis  ?  Telle  *?t  la  question  que 
M.  Legrand  résout  par  l'affirmative.  Pour  appuyer  sa  proposi- 
tion ,  il  a  réuni  dans  ce  volume ,  à  toutes  les  observations  qui 
jusqu'ici  avaient  été  publiées  sur  lf  s  heureux  effets  des  prépa- 
rations aurifères,  un  nombre  non  moins  grand  d'observations 
inédites  que  lui  a  généreusement  communiquées  le  docteur 
Chrestiks  ,  de  Montpellier,  inventeur  de  ce  genre  de  traite- 
ment, à  qui  elles  avaient  été  adressées  par  les  médecins  qui  en 
firent  usage  à  son  exemple.  Il  en  résulte  une  masse  de  près  de 
quatre  cents  observations,  toutes  favorables  à  L'emploi  de  l'or, 
et  bien  propres  à  engager  les  praticiens  à  y  avoir  recours.  Mais 
M.Legran'l,  ne  se  contentant  pas  de  ces  preuves  directes  et  mul- 
tipliées de  l'utilité  de  ce  remède,  entreprend  en  outre  de  montrer 
l'insuffisance  et  le  danger  du  traitement  mercuriel  et  le  peu  de 
confiance  que  doit  inspirer  la  méthode  purement  antïphlogisr? 
tique  que  recommandent  depuis  plusieurs  années  quelques  mé- 
decins étrangers,  et  en  France  particulièrement  les  partisans 
de  la  doctrine  physiologique;  en  sorte  que,  s'attaquant  à  la  fois 
aux  anciennes  pratiques  et  au\  routes  nouvelles  que  l'art  essaie 
il  fait  une  nécessité  de  se  servir  de  l'or,  seul  capable  de  bien 
guérir. 

Cet  ouvrage,  fait  avec  soin,  mérite  par  son  importance  d'at- 
tirer l'attention  des  médecins;  s'il  pouvait  lui  être  adresse  un 
reproche,  nous  dirions  qu'il  ressemble  trop  à  un  plaidoyer  et 
annonce  trop  clairement  le  parti  pris  d'exalter  les  propriétés 
médicales,  à  notre  avis  non  contestables,  <J'un  métal  que  déjà 
tant  d'autres  titres  rendaient  le  plus  précieux  «!<•  tous. 

Rigollot  fils,  n.  m.,  d'Amiens, 
1*20.  —  Lettre  à  M.  Magenoik,  sur  les  préparations .é!or  et 
les  différentes  manières  de  les  administrer;  par  ./.  A.  ChrestieM 
n.  m.  de  l'université  de  Montpellier.  Paris,  18*28;  Boigelins, 
rue  de  IT.cole  de  Médecine,  n°  °>.  In  8"  de  79  pages;  prix  ,  a  fr. 
Il  semblerait,  quand  on  a  fait  quelque  découverte  qu'on 
sait  pa»  expérience  devoir  «lie  utile  à  l'humanité,  qu'il  ne  reste 
plus  qu'à  la  publier  pour  la  populariser.  M.  Chrcslien  ,  si 
bien  connu  dans  nos  département  méridionaux,  devait  bien 
penser  qu'il  lui  suffirait  de  dire  :  l'ai  guéri  les  maladies  véné- 
riennes avec  telles  et  telles  préparations  qui  "fit  l'or  pour  hase  ; 
j'ai  guéri  mieux  qu'avec  le  met  cure  ,  et  des  m  aux  dent  n'avait 
pu  triompher  ce  dernier  métal ,  pour  que  tous  les  praticiens  se 
crussent  engagés  à  prendre  une  connaissance  consciencieuse 
de  sa  méthode,  et  à  vouloir  l'essayer.  Ce  ne  fut  point  ainsi 
qu'on  procéda  à  Paris.  On  v  expérimenta,  mais  sans  études 


456  LIVRES  FRANÇAIS. 

préalables,  avec  un  sel  d'or  qui  n'était  pas  celui  que  préconi- 
sait à  si  juste  titre  le  praticien  de  Montpellier.  On  échoua  ; 
de  là ,  manifeste  lancé  contre  les  préparations  aurifères. 
M.  Chrestien  pensa  qu'il  pouvait  laisser  sans  réponse  des  at- 
taques injustes;  il  garda  le  silence,  laissant  au  tems  le  soin  de 
faire  triompher  la  vérité.  Mais  il  dut  le  rompre,  quand  il  vit 
M.  Magendie,  homme  aussi  recommandable  par  son  carac- 
tère que  par  son  talent,  se  ranger  parmi  les  adversaires  de  sa 
méthode.  Ce  médecin,  en  émettant  dans  les  dernières  éditions 
de  son  Formulaire  une  opinion  défavorable  sur  les  prépara- 
tions aurifères ,  ne  paraît  point  avoir  parlé  d'après  sa  propre 
expérience;  il  a  agi  comme  on  fait  trop  souvent  à  Paris;  il  a 
écrit  sur  les  paroles  d'un  homme  bien  placé,  il  faut  le  dire, 
pour  faire  connaître  la  vérité,  mais  qui,  dans  cette  circon- 
stance, a  mal  rempli  son  mandat.  M.  Chrestien  a  donc  sage- 
ment agi  en  publiant  sa  lettre  à  M.  Magendie.  Cette  brochure, 
écrite  avec  la  dignité  qui  convenait  à  un  praticien  presque 
septuagénaire,  écrivant  à  un  confrère  placé  dans  une  sphère 
médicale  si  élevée,  est  de  nature  à  engager  l'honorable  aca- 
démicien à  apporter  quelques  modifications  à  la  manière  dont 
il  parlera  désormais  des  préparations  aurifères.  Nous  ne  dou- 
tons même  point  que,  s'il  essaie  de  s'en  servir,  il  en  deviendra 
grand  partisan  et  un  des  plus  zélés  propagateurs. 

A.  L. ,  D.  M. 

121.  —  Essai  sur  la  pncumolaryngalgie  ou  asthme  aigu;  par 
L.  Suchet,  n.  m.  p.  Paris,  1828;  Gabon.  In-8°  de  85  pages; 
prix ,  2  fr. 

L'opuscule  de  M.  Suchet  sera  distingué  des  brochures  qu'un 
même  jour  voit  paraître  et  tomber  dans  l'oubli.  Si  l'auteur  ne 
cite  aucun  fait  nouveau,  il  a  su  du  moins  faire  un  bon  usage 
de  faits  déjà  connus,  et  doit  contribuer  à  fixer  définitivement 
l'opinion  sur  un  point  encore  en  litige.  Il  fait  preuve  d'érudi- 
tion ,  d'une  bonne  critique  et  d'indépendance  médicale  :  il  pa- 
raît avoir  préféré  le  mot  pncumolaryngalgie ,  qu'il  emploie  pour 
désigner  l'asthme  aigu;  à  cause  de  la  brièveté:  on  pourrait 
contester  le  mérite  de  cette  innovation.  Genest,  d.  m.  p. 

122.  —  Manuel  complet  du  Vétérinaire ,  suivi  de  l'Art  de 
Véquitation,  par  M.  Lebeaud.  Paris,  1828;  Roret.  In-18  de 
°>34  pages;  prix,  3  fr. 

L'équitation  ni  la  médecine  vétérinaire  ne  s'apprennent 
avec  le  seul  secours  des  livres,  fussent-ils  même  plus  complets 
que  celui  que  nous  annonçons  ;  mais  les  livres  donnent  une  sa- 
lutaire direction  aux  efforts  faits  pour  acquérir  de  l'expérience. 

M. Lebeaud  commence  par  décrire  l'extérieur  et  l'intérieur  du 


SCIENCES  PHYSIQUES.  457 

cheval  ;  il  examine  ensuite  sur  quels  principes  il  faut  en  diriger  la 
reproduction  et  l'éducation;  et  rappelle  les  principales  règles  de 
l'hygiène  et  du  ferrage.  La  deuxième  partie  dû  manuel  présente 
un  répertoire  alphabétique  des  maladies  du  cheval;  chacune  y  est 
brièvement  décrite;  les  remèdes  sont  spécifiés  dans  un  formu- 
laire des  diverses  préparations  magistrales.  La  troisième  partie 
comprend  ,  à  proprement  parler,  le  manuel  de  l'écuyer. 

M.  Lebeaud  a  indiqué  les  sources  auxquelles  i!  a  puisé  :  le 
choix  en  est  fait  avec  discernement;  mais  ce  manuel,  dans  lequel 
sont  assez  fidèlement  reproduites  les  connaissances  de  la  matière 
qu'il  traite,  prouve  combien  elles  sont  encore  incomplètes.  Les 
questions  qui  se  présentent  à  ce  sujet  ne  peuvent  être  résolues 
que  par  de  longues  observations.  Le  petit  nombre  de  celles-ci, 
qui  sont  authentiques,  semble  invitera  porter  dans  les  croise- 
mens  une  extrême  circonspection,  et  promettre  de  grands  succès 
à  cele.i  qui  voudrait  perfectionner  le  cheval ,  en  alliant  toujours 
dans  les  mêmes  races  tes  individus  les  plus  distingués.  Nous  re- 
viendrons peut-être  quelque  jour  sur  ces  considérations. 

Quant  à  l'équitation,  il  serait  à  désirer  qu'on  portât  un  œil 
critique  sur  le  classicisme  de  M.  de  Garsault,  et  que  l'on  com- 
parât, sous  les  rapports  delà  fatigue  de  l'homme  et  de  l'animal, 
notre  manière  avec  celle  des  Anglais,  et  surtout  avec  celle  des 
Cosaques,  des  Mamelouks,  des  Tatares,  des  Arabes,  des 
Guanehos,  qui,  passant  leur  vie  à  cheval ,  y  doivent  être  placés 
de  la  manière  la  plus  naturelle  et  la  plus  commode.     J.  J.  B. 

123. —  U  Art  du  Tailleur,  ou  Application  de  la  géométrie  à  la 
coupe  de  l' habillement  ;  ouvrage  précédé  d'un  Coins  élémentaire 
de  géométrie  mise  à  la  portée  de  tout  le  monde,  et  accompagné 
de  120  figures  géométriques  et  de  70  modèles  d'habillement, 
formant  ensemble  3G  planches;  par  M.  Cosïpaing.  Paris,  1828; 
Dondey-Dupré,  rue  Richelieu)  n"  47.  Grand  in-/|°;  prix,  7  f.  Soc. 

La  partie  de  l'ouvrage  qui  a  pour  objet  de  mettre  la  géo- 
métrie à  la  jiurlée  de  tout  le  monde  consiste  dans  un  exposé  de 
quelques  définitions  des  ligures  élémentaires  qu'on  trace  avec 
la  règle  et  le  compas,  encore  ces  définitions  sont-elles  fort 
incorrectes  On  citera,  pour  [neuve  de  celte  assertion,  les 
deux  phrases  suivantes:  -i  On  nomme  ellipse  un  plan  semblable 
à  la  forme  d'un  œuf;  on  nomme  ovale  un  plan  semblable  à  un 
cercle  alongé;»  et  deux  ligures  bizarres  viennent  éclairer  ces 

belles  définitions.  Quant  au  reste  de  l'ouvrage,  l'auteur  donne 
des  règles  pour  DO  Urne  V  les  étoffes  et  les  assembler  par  leurs 
binU,  de  manière  à  produire  les  formes  de  \ë!emcns  con- 
venues. Il  ne  nous  est  pis  donné  de  avoir  apprécier  de  pa- 
reilles leçons  :  nous  croyons  bien  que  la  géométrie  est  utile 
T.  XL.  —  Novembre  1828.  3o 


458  LIVRES  FRANÇAIS. 

à  beaucoup  de  choses,  et  que  l'art  du  tailleur  d'habits  peut 
en  retirer  d'utiles  secours  ;  mais  nous  ne  pouvons  affirmer 
cpie  M.  Compaing  ait  enseigné  cette  application  de  la  science. 

Francoeur. 

124.  —  Encore  un  mot  sur  le  Corps  royal  d'état- major,  par 
A.  F.  Couturier  de  Vienne,  lieutenant  au  Corps  royal  d'état- 
major,  etc.  Paris,  1828  ;  Anselin  et  Pochard.  In-8°de7i  pages; 
prix ,  1  fr.  5o  c. 

Cette  brochure  est  d'un  officier  qui  aime  son  état  et  son  pays. 
On  y  trouve  des  observations  vraies,  et  le  sentiment  d'une  noble 
indépendance.  L'auteur  désirerait  que  les  officiers  d'état-major 
sortissent  de  l'École  polytechnique.  On  peut  en  effet  s'étonner 
qu'on  ait  attendu  si  long-tems  à  former  un  cprps  spécial  d'état- 
major  en  France  :  c'est  une  institution  que  tous  nos  généraux 
les  plus  distingués,  que  l'exemple  des  peuples  voisins  recom- 
mandaient à  l'attention  de  nos  législateurs.  Mais  un  grand  ob- 
stacle s'oppose  à  ce  que  l'École  polytechnique  fournisse  des 
officiers  d'état-major,  parce  qu'il  n'y  entre  pas  actuellement 
assez,  de  sujets  pour  les  services  militaires:  de  sorte  que  l'artil- 
lerie et  le  génie  souffriraient  de  cette  innovation,  tandis  que  les 
officiers  d'état-major  n'ont  pas  besoin  d'études  aussi  savantes, 
mais  bien  d'une  instruction  très- varice  dont  ils  aient  appris  à 
tirer  parti.  Au  i*este,  nous  renvoyons  à  la  lecture  de  cette  bro- 
chure, qui  intéressera  les  officiers  de  toutes  armes;  car  l'au- 
teur a  écrit  dans  l'intérêt  général  de  l'armée,  qu'il  semble  bien 
connaître.  J.  F. 

125.  —  *  Précis  de  la  géographie  universelle  ,  ou  description 
de  toutes  les  parties  du  monde,  sur  un  plan  nouveau  ;  par 
M.  Malte-Brun.  Tome  vu.  Ouvrage  posthume.  Paris,  1828  ; 
Aimé-André,  quai  Malaquais,  n°  i3.  Un  fort  volume  in-8°  de 
près  de  800  pages.  Prix  des  7  volumes,  avec  atlas  de  75  cartes, 
1 1 5  fr.  Il  y  aura  un  8e  volume. 

Ce  volume  renferme  la  description  de  toute  l'Allemagne,  de 
toute  la  Suisse  et  de  toute  l'Italie.  Cette  partie  de  l'Europe  était 
difficile  à  traiter,  et  l'on  conçoit  que  les  difficultés  qui  s'accu- 
mulaient autour  d'un  tel  travail  aient  engagé  Malte-Brun  à  re- 
culer toujours  la  description  de  l'Europe  centrale  et  occiden- 
tale, à  la  vue  du  dédale  qu'offre  la  division  politique  de  l'Alle- 
magne et  de  l'Italie.  Il  redoutait  aussi  le  moment  où  il  serait 
forcé  d'exercer  son  talent  sur  des  pays  d'autant  plus  difficiles 
à  décrire ,  qu'ils  ont  été  décrits  plus  souvent  ;  nous  voulons 
parler  de  l'Espagne,  de  la  France  et  des  Iles-Britanniques,  qui 
rempliront  facilement  le  S"10  et  dernier  volume  de  cet  ouvrage. 

Mais  si  Malte-Brun,  que  trente  ans  de  travaux  en  géogra- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  A  5g 

phie  avaient  dû  familiariser  avec  cette  science,  redoutait  les 
difficultés  qu'il  avait  à  vaincre,  combien  son  continuateur,  au- 
quel il  ne  laissait  que  des  matériaux  incomplets  et  pour  ainsi 
dire  nuls,  que  des  renseignemens  déjà  surannés,  devait  re- 
douter de  succéder  à  cet  homme  si  connu  ,  et  d'une  répu- 
tation tellement  au-dessus  de  celle  de  ses  compétiteurs,  que 
ses  plus  médiocres  travaux  pouvaient  être  publiés,  sans  qu'il 
eût  à  craindre  les  traits  mordans  de  la  critique.  Nous  conce- 
vons donc  les  motifs  qui  ont  fait  garder  l'anonyme  au  conti- 
nuateur ;  mais  en  lisant  ce  volume  ,  non  seulement  on  est 
étonné  de  la  facilité  avec  laquelle  son  style  s'est  quelquefois  mis 
au  niveau  de  celui  de  Malte-Brun,  mais  encore  de  la  constante 
variété  de  ses  récits  ,  de  la  supériorité  avec  laquelle  il  traite 
les  diverses  questions  d'histoire  naturelle  que  la  géographie 
doit  amener,  et  même  les  questions  de  haute  morale  et  de  haute 
politique  dans  lesquelles  il  montre  cette  indépendance  et  cette 
philosophie  qui  n'ont  jamais  rien  d'hostile,  parce  qu'elles  se 
contentent  d'éclairer. 

La  Prusse  commence  ce  volume.  Les  descriptions  physiques 
et  les  détails  historiques  sont  du  plus  haut  intérêt.  La  descrip- 
tion des  villes  vient  ensuite.  Rien  n'y  est  oublié  :  les  monu- 
mens  publics,  les  églises,  les  théâtres,  les  palais ,  lès  collec- 
tions scientifiques,  les  universités,  les  corps savans,  enfin  tout 
ce  qui  peut  donner  une  idée  de  la  civilisation  et  des  mœurs 
d'un  pays.  Nous  ne  parlons  point  du  commerce  et  des  ques- 
tions de  statistique  et  de  morale  publique  dont  s'occupe  l'au- 
teur à  propos  des  décès  ,  des  naissances  ,  des  accroissemens  de 
population  ,  des  enfans  illégitimes,  des  crimes  et  des  délits. 

Imitant  Malte-Brun  dans  sa  manière,  parfois  trop  hardie, 
mais  toujours  basée  sur  des  moyens  admissibles  ,  lorsqu'il  di- 
visait certains  États,  en  négligeant  les  limites  variables  tracées 
par  la  politique  ,  le  continuateur  considère  séparément ,  sous 
le  titre  de  Royaume  de  Prusse  proprement  dit ,  toutes  les  an- 
ciennes provinces  prussiennes  qui  forment  avec  ses  nouvelles 
conquêtes  une  masse  compacte.  Il  passe  à  d'autres  parties  de 
l'Allemagne  ,  et  revient  ensuite  aux  provinces  prussiennes  du 
Rhin,  qu'il  considère  avec  raison  comme  des  espèces  de  colo- 
nies ,  séparées  de  la  Puisse  par  d'autres  États  allemands.  La 
description  de  ces  provinces  se  termine  par  des  considérations 
générales  sur  la  Force  «le  la  monarchie  prussienne,  que  nous 
regrettons   de  ne  pouvoir  citer.    (   Voy.  pag.  i\"\.  ) 

Les  nombreuses  principautés  et  les  petits  royaumes  du  cen- 
tre de  l'Allemagne,  qui  offrent  tant  d'aridité  et  si  peu  d'intérêt 
dans  la  plupart   des  géographies ,  sont    décrits  dans  ce  volttn..- 


/,6o  LIVRES  FRANÇAIS. 

avec  une  variété  qui  fait  que  cette  lecture  ,  loin  de  causer 
aucune  fatigue,  est  pleine  d'intérêt.  Il  passe  ensuite  au  royaume 
de  Bavière  où  la  constitution  des  montagnes,  les  sources  miné- 
rales, les  ossemens  fossiles,  l'agriculture  et  toutes  les  questions 
qui  intéressent  le  pays  sont  également  bien  présentées. 

Les  villes  libres  de  Brème,  Hambourg,  Lubeck  et  Francfort- 
sur-le-Mcin  forment  un  groupe  séparé;  et  comme  dans  ces 
petits  États  le  commerce  est  pour  ainsi  dire  tout,  il  s'attacbe 
à  en  donner  une  idée  aussi  exacte  qu'intéressante.  La  Bohème 
et  les  différens  États  de  l'Autriche  sont  successivement  passes 
en  revue  :  l'auteur  se  montre  juste  dans  la  part  qu'il  réserve 
aux  éloges  que,  sous  un  certain  rapport,  mérite  le  gouverne- 
ment autrichien,  et  dans  la  censure  sage  et  modérée  qu'exige 
sa  marche  lente  vers  les  améliorations.  Un  coup-d'ceil  général 
sur  l'empire  autrichien  et  des  considérations  sur  l'ancienne  et 
la  nouvelle  organisation  de  l'Allemagne  ,  sur  ses  peuples  du 
nord  comparés  à  ceux  du  midi,  sur  l'état  des  sciences,  de  la  lit- 
térature et  des  arts,  terminent  le  vaste  tableau  de  cette  contrée. 

La  Suisse  étant  le  pays  le  plus  fréquenté  et  le  plus  connu 
de  l'Europe,  l'auteur  n'a  pas  cru  devoir  la  traiter  avec  autant 
de  détails  que  l'Allemagne.  Nous  ne  lui  en  faisons  point  un 
reproche,  parce  que  rien  de  ce  qui  est  intéressant  sous  le  rap- 
port de  ses  montagnes ,  de  ses  productions  naturelles,  de  ses 
habitans  et  de  leurs  mœurs,  n'a  été  négligé. 

L'Italie  termine  le  volume  :  elle  y  est  décrite  sous  tous  les 
points  de  vue.  La  description  physique  annonce  les  connais- 
sances en  histoire  naturelle  que  possède  l'auteur;  et,  sous  ce 
rapport ,  nous  doutons  que  son  prédécesseur  s'en  fût  aussi 
bien  tiré.  La  partie  descriptive  nous  a  paru  aussi  soignée.  Quant 
à  la  partie  politique  ,  il  était  difficile  de  faire  partout  l'éloge 
de  certaines  contrées  italiennes,  où  l'ignorance  et  la  supersti- 
tion des  gouvernés,  autant  que  la  marche  létiograde  des  gou- 
vernans,  sont  un  tableau  pénible  pour  celui  qui  jette  un  coup- 
d'ceil  philosophique  sur  les  différens  États  de  l'Europe.  Aussi 
l'auteur  n'a-t-il  pas  cru  devoir  s'en  rapporter  toujours  à  ses 
propres  lumières.  Quelques  citations,  tirets  du  voyage  de 
M.  Simond  en  Italie,  ouvrage  le  plus  récent  qui  ait  été  publié 
sur  cette  contrée,  puisqu'il  a  été  imprimé  dans  le  cours  de 
cette  année,  ont  dispensé  l'auteur  de  hasarder  des  conjec- 
tures sur  la  manière  dont  certaines  parties  de  l'Italie  sont  gou- 
vernées. Ce  n'est  donc  pas  sans  él«umeineu t ,  nefus  devons  le 
dire  ici,  en  rendant  justice  au  continuateur  de  Maltc-Btun, 
que  nous  avons  vu  dernièrement  us  M.  Rosset,  vice-intendant 
de  Maurienne  ,    faire  insérer  dans  la  Quotidienne  (  numéro  du 


SCIENCES  PHYSIQUES.  /,rii 

iei  octobre  1828)  une  diatribe,  dégoûtante  par  l'esprit  de 
parti  et  la  mauvaise  foi  qui  y  régnent,  contre  ce  7e  volume 
qu'ii  signale  comme  un  tissu  d'erreurs ,  de  bévues  et  de  men- 
songes ,  parce  que  ce  volume  renferme  dans  moins  de  deux 
pages  (  pag.  620  à  622)  une  citation  de  M.  Si  mon  d  ,  dans  la- 
quelle ce  voyageur  fait,  d'une  manière  peut-être  un  peu  trop 
franche,  la  censure  du  gouvernement  sarde. 

Le  succès  de  ce  volume  a  justifié  le  continuateur  des  atta- 
ques que  pourraient  lui  faire  tous  les  vice-intendans  du  monde. 
Les  savans  et  les  géographes  sauront  apprécier  cet  ouvrage  ; 
les  hommes  d'Etat  consulteront  avec  le  plus  grand  intérêt  les  ta- 
bleaux statistiques  placés  après  la  description  de  chaque  con- 
trée ;  et  ceux  qui  attachent  le  plus  d'importance  aux  questions 
politiques  reliront  et  méditeront  la  péroraison  qui  termine  le 
volume,  et  qui  a  pour  îitre  :  Avenir  de  l'Italie  (  pag.  738). 
Nous  croyons  pouvoir,  en  si'ireté  de  conscience,  déclarer  que 
ce  volume  est  supérieur  à  tous  les  précédens  ,  dût  M.  Rosset 
nous  dénoncer  à  notre  tour  dans  les  journaux. 

Bory  de  Saint- Vincent. 
126.  —  *  Dictionnaire  classique  et  universel  de  géographie 
moderne  ,  contenant  la  description  succincte  des  pays  et  prin- 
cipaux lieux  du  globe  ,  d'après  un  nouveau  plan  ,  pour  les  gé- 
néralités ou  grands  articles  décrits  sous  les  deux  grandes  divi- 
sions de  la  géographie  physique apolitique,  avec  leurs  subdivision  s 
par  ardre  de  matière;  extrait  et  traduit  des  meilleurs  ouvrages 
géographiques  dans  les  principales  langues  de  l'Europe  ,  tels 
que  dictionnaires  statistiques,  voyages  ,  etc.  ,  avec  les  sources 
citées  à  côté  de  chaque  article  :  le  tout  rédigé  et  mis  en  ordre 
par  tfyacinlkeJuJLXGiOïS;  précédé  d'une  instruction  très-étendue, 
dans  laquelle  on  donne  un  précis  dàgéographie  physique  et  po- 
litique,  un  coup-d'œil  général  sur  le  globe ,  et  un  vocabulaire 
des  termes  techniques  de.  la  géographie  ,  etc.  Paris,  1828;;!  la  li- 
brairie géographique  de  Hyacinthe  Langlois  père,  rue  de  Bùssy, 
n°  ]6  (1).  2  forts  vol.  grand  in-8"  imprimés  à  a  colonnes  en 
petit  texte,  grande  justification  ,  contenant  80  lignes  par  co- 
lonne -, 'sur  papier  grand  -  raisin  vélin.  On  a  adopté  pour  les 
grands  articles  un  caractère  plus  gros,  la  gaillarde ,  gros  œil  , 
afin  qu'on  puisse  les  lire  facilement.  Cet  ouvragées!  publié  par 
souscription,  en  quatre  livraisons,  avec  Atlas  in-Zj0  des  cinq 


(1)  M.  Langlois  a  publié  la   11''  édition  de   Vabrégé  de  ia  no, 
Géographie  universelle,  d'après  le  plan  de  li'illi<im  Guthrie.  3  forts  roi 
in-8°  avec  un  Atlas  des  cinq  parties  du  monde ,  en  cinq  grandes  caries 
enluminées,  in-4";  prix,  36  fr. 


462  LIVRES  FRANÇAIS. 

parties  du  monde  en  cinq  grandes  cartes  colombier,  donnant 
les  nouvelles  divisions  et  les  dernières  découvertes  ,  par  Fre- 
•nin  ,  géographe  attaché  au  bureau  de  la  guerre.  Prix  pour  les 
souscripteurs,  36  fr.  ;  id.  in-4°,  pap.  vélin,  72  fr.  Les  ire  et 
2  e  livraisons,  formant  le  tome  ier,  de  1,598  pages  ,  y  compris 
l'introduction  de  188  pages,  sont  en  vente.  Prix,  avec  l'atlas 
ci-dessus  ,  24  fr.  ;  id.  in- 4°,  pap.  vélin  ,  48  fr.  On  ne  paie  rien 
d'avance.  Le  tome  2e  et  dernier,  formant  les  3e  et  4e livraisons, 
sera  irrévocablement  publié  dans  les  premiers  mois  de  1829. 

On  joint  à  ce  dictionnaire  un  nouvel  atlas  universel  portatif 
de  géographie  ancienne  et  moderne ,  petit  in-fol.  cartonné,  de 
4i  cartes,  dont  33  pour  la  partie  moderne,  par  Arroivsmith  , 
et  8  pour  la  partie  ancienne,  par  Danvillc.  Prix  des  deux  pre- 
mières livraisons  avec  l'atlas  ci-dessus,  40  fr.  Cet  atlas  se  vend 
séparément  25  f. 

Ce  dictionnaire  classique  diffère  entièrement,  par  sou  plan, 
des  lexiques  géographiques  abrégés  qui  ont  paru  jusqu'à  ce 
jour.  Voici  les  avantages  qu'il  présente: 

i°  D  avoir  un  ouvrage  qui  ait  de  l'ensemble,  étant  revu  en 
entier  et  rédigé  par  une  seule  main,  et  qui  soit  proportionné 
dans  toutes  ses  parties  à  raison  de  leur  importance  et  de  leur 
étendue.  On  n'a  point  sacrifié  tous  les  aulres  pays  à  la  France , 
qui  occupe  la  plus  grande  place  dans  presque  tous  les  diction- 
naires géographiques. 

20  D'offrir  de  l'uniformité  pour  l'orthographe  des  noms 
propres  ,  conservés  tels  qu'ils  s'écrivent  dans  les  langues  na- 
tionales ;  d'indiquer  les  parties  du  monde  où  les  pays  et  les 
lieux  sont  situés.  On  a  ajouté  les  noms  de  la  géographie  an- 
cienne en  italique  et  en  parenthèses,  à  côté  des  noms  mo- 
dernes. On  donnera  à  la  fin  de  l'ouvrage  une  table  alphabé- 
tique des  noms  de  la  géographie  ancienne  et  moderne  com- 
parés. 

3°  De  renfermer  l'analyse  succincte  et  raisonnée  des  diction- 
naires géographiques  étrangers,  statistiques,  voyages,  au 
nombre  de  plus  de  10,000  volumes,  extraits  et  traduits,  à 
l'exception  de  la  France  ,  des  principales  langues  de  l'Europe. 

4°  De  donner,  pour  tous  les  États  de  l'Europe,  des  dis- 
tances exactes  et  orientées  des  chefs  lieux  de  leurs  provinces, 
déterminées  d'après  les  itinéraires  de  tous  les  pays  de  cette 
partie  du  monde. 

Dans  les  articles  concernant  l'Asie,  l'Afrique  et  l'Amérique  , 
on  a  suivi  le  même  plan  pour  les  lieux  qui  se  trouvent  sur  des 
routes;  mais  quant  aux  pays  où  il  n'en  existe  pas  ,  on  a  ajouté 
•in  cinquième  en  sus  de  la  distance  directe.  Dans  les  régions 


SCIENCES  PHYSIQUES.  463 

ultérieures  de  l'Asie  et  de  l'Afrique,  on  a  compté  les  journées 
des  caravanes.  Toutes  les  distances  sont  réduites  en  lieues  de 
poste  de  France  de  2,oootoises,  parcequ'elles  concordent  mieux 
avec  les  milles  allemands,  anglais,  italiens,  etc.  On  a  placé  à 
la  fin  de  cet  ouvrage  les  tableaux  des  poids  et  mesures  ,  des 
changes  des  principales  places  de  commerce.  La  position  «les 
lieux  sous  leurs  latitudes  et  longitudes  a  été  vérifiée  de  nouveau 
d'après  les  meilleures  autorités.  L'éditeur  a  réuni  tous  ses  ef- 
forts pour  faire  mieux  que  ses  devanciers.  Le  public  éclairé 
pourra  facilement  comparer  et  tixer  son  choix.  Ce  dictionnaire 
contiendra  120,000  articles  ,  plus  du  double  que  les  nouveaux 
lexiques  abrégés.  Parmi  les  grands  articles  par  ordre  de  ma- 
tières, de  8  à  3o  pages  qui  ont  paru  dans  les  deux  premières 
livraisons  de  cet  ouvrage,  nous  citerons  les  suivans  :  YAbys- 
sinic,  V  Afghanistan  ,  X  Afrique,  V Allemagne  ,les  Alpes  ,  les  deux 
Amériques^  les  Indes  ,  X Angleterre,  l'empire  d!  A n-nam ,  les  An- 
tilles ,  X  Arabie  ,  X  Asie  ,  X  Autriche  ,  la  Barbarie,  la  Bavière , 
le  Brésil ,  la  Grande-Bretagne ,  Buenos- Ayres ,  le  Canada,  le 
Chili,  la  Chine,  la  Colombie  ,  le  Danemark,  X  Egypte ,  X  Es- 
pagne ,  les  Etats-Unis,  X  Europe ,  la  France,  la  Grèce,  le 
Groenland ,  Guatemala  ,  la  Guinée  ,  les  Guy  ânes ,  Xlndoustan  , 
la  Nouvelle-Hollande  ,  X Inde  au-delà  du  Gange,  X  Irlande ,  et 
X  Italie. 

Le  tome  Ier  fournit  les  moyens  déjuger  ce  nouveau  diction- 
naire, en  comparant  ses  articles  aux  promesses  du  prospectus  : 
il  soutient  cette  épreuve  toujours  périlleuse  pour  les  ouvrages 
volumineux  et  de  longue  haleine,  où  les  matières  abondent, 
et  sur  lesquels  chaque  lecteur  se  croit  en  état  de  prononcer. 
On  y  remarque  sans  doute  quelques  imperfections;  mais  ce 
sont  principalement  des  omissions  qui  peuvent  être  réparées 
par  un  Supplément  de  quelques  pages  à  la  fin  du  second  vo- 
lume. Ainsi,  par  exemple,  il  fallait  une  notice  sur  Baltisport , 
ville  à  l'entrée  du  golfe  de  Finlande,  l'un  des  établissemeus  de- 
là marine  militaire  de  la  Russie  :  il  eût  été  convenable  d'en 
laite  une  sur  le  fort  de  Biserte ,  au  pied  de  l'Oural,  dont  l< 
menteur  Kotzebue  a  fait  une  si  pompeuse  description  ,  etc. — 
L'introduction  satisfera  tous  1rs  lecteurs  ;  on  ne  regrettera 
point  que  l'auteur  en  ait  lait,  en  quelque  sorte,  un  ouvrage 
complet  et  très-instructif.  Nous  aurons  l'occasion  de  revenii 
sur  ce  bon  ouvrage  lorsque  lf  second  volume  aura  paru.     .N . 

127.  —  Voyage  n  V abbaye  de  la  Trappe  de  Melteray,  par 
M.  Edouard  Ricbbb..  Cinquième  édition.   Nantes,   1 S  •/'■>;  "Mel 
linet-Malassis  ;  Paris ,  llaynal,  rue  Pavée  St.  Indre- des-  Arts 
In-  ta  (!<'  1  a5  pages. 


AC4  LIVRES  FRANÇAIS. 

128.  —  L'abbaye  delà  Trappe,  par  Gustave  Grandpré,  tra- 
ducteur des  Humoristes,  avec  cette  épigraphe:  Inveni  portum  ; 
spes  etfortuna  ,  valetc.  Paris ,  1 S27  ;  Corbet  j  quai  des  Augus- 
tins.  In-12  de  24G  pages. 

M.  Ed.  Richer  écrit  Mclleray ,  et  uou  Me Hier aie ,  comme  on 
le  fait  généralement.  Il  s'appuie,  pour  justifier  cette  innovation, 
sur  le  mot  Mellarium  ,  nom  latin  de  cette  célèbre  abbaye.  Deux 
religieux,  sortis  du  couvent  de  Pontron  pour  fonder  celui  de 
Melleray,  s'arrêtèrent,  en  11 32,  dans  la  forêt  qui  a  voisine  ce 
dernier  monastère.  Ils  trouvèrent,  dans  le  tronc  d'un  vieux 
chêne  un  rayon  de  miel,  et  cette  circonstance  détermina,  sui- 
vant la  tradition  ,  le  nom  qu'il  porte  encore  aujourd'hui. 

La  relation  de  M.  Ed.  Pùcher  est  adressée  à  l'un  de  ses  amis, 
Elle  présente  des  détails  fort  intéressans  sur  les  formes  usitées 
pour  la  réception  des  étrangers  ,  et  sur  les  occupations  des  re- 
ligieux ,  qui  exercent  l'hospitalité  envers  tous  ceux  qui  vien- 
nent les  visiter.  Le  produit  de  leurs  travaux  les  met  à  même 
de  subvenir  aux  frais  que  cette  coutume  généreuse  leur  occa- 
sione.  Deux  moulins,  une  boulangerie,  une  vacherie,  et  des 
jardins,  servent  à  la  consommation  de  la  maison.  Tous  ces  éta- 
blissemens ,  dans   lesquels  on   emploie  des  procédés  perfec- 
tionnés,  sont  desservis  par  des  religieux.  Des  ateliers  de  tout 
genre,  une  forge  pour  la  ferrure  des  chevaux  et  pour  les  outils 
aratoires,  une  tannerie  qui  fournit  des  cuirs  estimés  dans  le 
pays,   une  brasserie  de  bière,   etc.,  occupent  Je  peu  de  lems 
qu'ils  ne  donnent  pas  aux  exercices  de  piété.  Ils  veulent  aussi 
former  des  pépinières  qui  pourront  devenir  très-utiles  pour 
l'amélioration  de  l'agriculture  de  la  contrée.  Le  reste  de  l'ou- 
vrage de  M.  Richer  est  une  suite  de  pensées  poétiques  et  reli- 
gieuses ,  grandes  ,   belles,  élevées,  exprimées   souvent  avec 
chaleur,  avec  éloquence,  mais  qui  sont  nécessairement  un  peu 
monotones,  puisqu'elles  roulent  toutes  sur  cette  pensée  fonda- 
mentale :  l'homme  se  sent  appelé  intérieurement  à  une  vie  plus 
pure  et  plus  heureuse  ;  il  s'agite  avec  inquiétude  jusqu'à  ce  qu'il 
donne  à  ses  désirs  un  but  plus  digne  de  lui  ,  et  qu'il  se  repose 
dans  une  conviction  religieuse  qui  lui  promette  1  immortalité. 
M.  Gustave  Grandpré  a  placé,  en  tète  de  son  ouvrage,  un 
avant-propos  dans  lequel  il  traite  une  question  qui  touche  aux 
discussions   politiques  du  moment  :  «  Le   rétablissement  des 
communautés  religieuses  est- il  une  conséquence  nécessaire  de 
la  liberté  des  cultes  ?  Est-il  compatible  avec  nos  institutions 
constitutionnelles  ?  «  Nous  répondons  affirmativement,  et  nous 
demanderons  à  notre  tour  :  Qiiel  despote  serait  assez  insensé 
pour   empêcher    deux  hommes    fatigués    du   inonde    de  s'en 


SCIENCES  PHYSIQUES.  465 

retirer,  de  mettre  en  commun  leurs  pensées  ,  leurs  croyances, 
leurs  biens,  tout  ce  qu'ils  possèdent  dans  cette  vie,  et  tout  ce 
qu'ils  attendent  de  l'autre?  Les  cénobites,  dit-on,  sont  une 
partie  inutile  et  parasite  de  ia  société  :  je  le  pense  comme  vous. 
Mais  la  loi  doit  respecter  la  liberté  individuelle  de  l'homme, 
et  chacun  n'entre  dans  le  contrat  social  que  sous  bénéfice 
d'inventaire,  et  s'en  retire  dès  qu'il  lui  convient  de  le  faire. 
Maintenant  ,  pour  prévenir  une  trop  grande  aggrégation  de 
biens  sur  la  tète  d'un  ou  plusieurs  individus  ,  allez-vous  , 
comme  le  propose  M.  Grandpré,  émettre  loi  sur  loi  ?  Cette  lt»- 
gislation  exceptionnelle  serait  toujours  vicieuse  et,  incomplète , 
carie  principe  sur  lequel  elles  s'appuierait  serait  lui-même 
vicieux  et  tyrannique.  Que  faut  il  donc  faire  pour  arrêter  ce 
torrent  de  congrégations,  de  couvens  ,  de  moines  de  toute 
couleur  dont  nous  sommes  menacés  ?  Ce  qu'il  faut  faire  ?rien  , 
si  ce  n'est  d'abolir  toutes  les  lois ,  toutes  tes  ordonnances  qui 
régissent  cette  matière;  de  permettre  à  chacun  d'être  moine  ou 
franc-maçon  ,  sans  qu'il  soit  pour  cela  en  état  de  suspicion 
devant  la  loi.  Mais  un  principe  doit  être  adopté  avec  toutes 
ses  conséquences  ;  et  quand  il  conviendra  à  un  prêtre,  à  Un 
religieux,  de  rompre  ses  vœux  ,  il  ne  faudra  pas  créer  pour 
lui  une  autre  loi  exceptionnelle ,  et  l'empêcher  de  se  marier 
et  d'entrer  dans  l'ordre  civil  en  quelque  façon  que  ce  soit. 
Ji'opinion  publique,  comme  le  dit  M.  Grandpré  ,  sera  là  pour 
le  punir  d'avoir  manqué  à  ses  sermens  ,  ou  pour  le  louer  d'être 
revenu  à  la  raison.  La  loi  n'a  rien  à  faire  dans  tous  ces  cas  de 
conscience  ;  elle  doit  être  morale  et  non  religieuse.  Que  l'en- 
seignement soit  libre;  qu'à  défaut  du  gouvernement  les  hommes 
éclairés  le  répandent  et  l'encouragent  dans  les  classes  infé- 
rieures, et  nous  serons  pour  Ibtig-rempS  délivrés  des  craintes 
qu'inspire  \\  spi  it  d'envahissement  du  clergé.  Encore  une 
fois  ,  adoptons  des  principes  larges  et  complets  qui  soient  en 
harmonie  avec  la  liberté  morale,  avec  le  bon  sens,  avec  la 
justice,  car  on  ne  fait  rien  de  durable  et  de  grand  sans  ces  con- 
ditions, prises  dans  un  sens  absolu. 

M.  G.  Grandpré  a  cherché  à  dissimuler  ce  que  ces  discus- 
sions pouvaient  avoir  d'aride,  en  v  mêlant  des  épisodes  ro- 
manesques qui  ne  nous  ont  pas  paru  bien  intérëssans  :  mais 
tout  le  livre  est  écrit  avec  beaucoup  de  pureté  et  d'élégance; 
■t  «le  nombreuses  citations,  faites  toujours  à  propos,  témoignent 
du  savoir  de  l'auteur  A..  P. 


466  LIVRES  FRANÇAIS. 

Sciences  religieuses ,  morales ,  politiques  et  historiques. 

129.  —  *  Education  familière,  ou  Série  de  lectures  pour  les 
enfans  ,  depuis  le  premier  dge  jusqu'à  l'adolescence  ,  par  miss  Ma- 
ria Edgeworth  ,  ouvrage  traduit  de  l'anglais  par  mad.  Louise 
Sw.  Belloc.  Paris,  1828;  Alexandre  Mesnier,  place  de  la 
Bourse;  prix,  6  fr. 

Cet  important  ouvrage,  qui, en  Angleterre,  a  été  universelle- 
ment répandu  dans  les  établissemensoù  l'on  s'occupe  de  donner 
aux  enfans  les  premiers  élémens  de  l'éducation,  est  rendu  en 
français  avec  autant  de  fidélité  que  de  goût;  on  ne  pouvait  pas 
apporter  plus  de  soin  à  la  traduction  d'un  ouvrage.  Cependant 
la  tâche  du  traducteur  n'était  pas  facile;  il  s'agissait  de  trans- 
mettre en  français  les  idées  simples  et  sans  apprêt  d'un  petit 
cercle  de  jeunes  enfans  qui,  dans  leurs  réunions  ,  parlent  entre 
eux  le  langage  naïf  de  leur  âge. 

Quand  on  veut  engager  les  enfans  à  quitter  leurs  jeux  pour  se 
livrer  à  des  lectures  instructives,  il  faut  étudier  leur  caractère, 
leurs  penchans;  il  faut  connaître  intimement  leurs  manières, 
leurs  termes,  le  styleinnocent  etgracieux  de  leurs  conversations, 
Aussi  est-ce  à  cela  que  miss  Edgeworth  s'est  surtout  attachée  : 
elle  y  a  parfaitement  réussi.  Madame  Belloc  n'a  pas  moins  senti 
l'importance  de  conserver  dans  un  ouvrage  destiné  aux  enfans 
leur  style  facile  et  naturel  ;  grâces  à  ses  soins,  ce  système  d'é- 
ducation, le  meilleur  qui  existe  pour  le  jeune  âge,  appartient 
aujourd'hui  à  la  France  autant  qu'à  l'Angleterre. 

La  même  cause  qui  a  donné  à  ce  système  d'éducation  un 
succès  si  éclatant  dans  toutes  les  villes  de  la  Grande-Bretagne 
doit  le  lui  assurer  en  France  :  cette  cause  eslla pureté  et  la  bonté 
des  principes  qu'il  inculque  dans  l'esprit  des  en/ans.  En  effet,  il 
serait  impossible  de  réunir  dans  le  même  espace  plus  de  sages 
maximes  et  plus  d'exemples  utiles.  Des  leçons  de  sagesse  adap- 
tées aux  goûts,  à  l'intelligence  des  enfans,  et  ornées  de  mille 
images  agréables,  viennent  sans  cesse  frapper  leur  esprit;  des 
principes  de  morale,  propres  à  former  l'enfance  et  à  la  conduire 
dans  le  sentier  delà  vertu,  s'insinuent  imperceptiblement  dans 
leurs  cœurs  ;  ils  y  laissent  gravés  en  caractères  ineffaçables  des 
avertissemens  propres  à  éloigner  toujours  les  enfans  des  actions 
etdes  habitudes  qui  seraient  contraires  à  celles  qu'ils  ont  appris  à 
aimer  et  qui  pourraient  les  entraîner  vers  des  fautes  semblables 
à  celles  où  sont  tombés  les  petits  héros  qu'ils  ont  vu  faillir. 

<  lombicn  le  bonheur  d'une  famille  dépend  des  premiers  livres 
qu'on  place  dans  les  mains  de  ses  enfans!  L'âge  de  l'adolescence 


SCIENCES  MORALES.  4G7 

tient  de  si  près  à  celui  de  l'enfance!  Alors  arrive  cette  époque  si 
critique  de  la  vie,  où,  le  naturel  étant  déjà  formé,  le  caractère  se 
déclare.  Il  n'est  peut-être  pas  de  père  assez  peu  soigneux  de  ses 
eufanspour  ne  pas  se  livrer  avec  ardeur  à  leur  éducation  inorale, 
lorsqu'il  les  voit  entrer  dans  l'âge  de  l'adolescence  ,  parce  qu'a- 
lors la  nécessité  en  est  trop  apparente.  Mais  que  de  peines  il 
aurait  pu  s'épargner  si,  au  lieu  d'attendre  cette  époque  de  la 
vie  où  les  penchans  du  jeune  homme  viennent  combattre  les 
bons  principes  que  son  père  veut  répandre  dans  son  cœur,  il 
s'y  était  livré  quelques  années  plus  tôt,  quand  le  caractère  était 
encore  flexible!  En  mettant  dans  les  mains  des  enfans  un  ouvrage 
qui  peut  leur  servir  de  tableau  pour  modeler  leur  conduite 
(  et  il  n'en  existe  point  de  comparable  à  celui  de  miss  Edgeworth 
dans  ce  genre),  les  pères,  les  parens,  les  amis  verront  avec 
plaisir  que  ces  enfans  s'approprieront  de  sages  maximes  poul- 
ies guider  dans  toutes  leurs  actions;  et  par  là  se  trouvera  pres- 
que remplie  cette  tâche  si  nécessaire,  si  difficile,  de  susciter 
de  bonne  heure  dans  le  cœur  de  l'homme  le  désir  de  pratiquer 
la  vertu  lui-même  et  de  l'honorer  dans  les  autres. 

De  tous  les  ouvrages  qui  ont  été  composés  dans  le  but  de 
tourner  l'esprit  des  enfans  vers  les  bons  principes  de  la  morale 
et  de  la  sagesse  ,  celui  de  miss  Edgeworth  offre  le  plus  d'attrait. 
Cet  excellent  ouvrage  a  été  traduit  avec  i\n  soin  extrême  par 
madame  Belloc,  déjà  honorablement  connue  par  sa  Bibliothèque 
de  famille  et  par  d'autres  ouvrages  utiles  :  elle  n'a  rien  négliyi, 
dans  cette  nouvelle  production  pour  donner  en  français  la 
même  simplicité,  les  mêmes  grâces,  le  même  naturel  qui  dis- 
tinguent l'ouvrage  anglais.  Il  faut  dire  qu'elle  a  complètement 
réussi.  John  Sinnett. 

i3o.  —  *  Du  courage  civil  et  de  l'éducation  propre  à  inspira 
les  vertus  publiques  ;  par  Hyacinthe  Corne,  conseiller  auditeur 
à  la  cour  royale  de  Douai;  ouvrage  qui  a  remporté  le  prix 
proposé  par  la  Société  de  la  morale  chrétienne  au  concours  d< 
i8u8.  Paris,  1828;  Gayet.  In-8°  de  166  pages;  prix,  5  fr. 

L'introduction  que  M.  Corne  a  placée  en  tète  de  son  ouvrage 
se  termine  par  une  phrase  dont  on  ne  saurait  trop  louer  la 
pensée,  et  qui,  dans  la  bouche  d'un  jeune  magistrat  écrivant 
sur  le  courage  civil,  est  un  engagement  noble  et  plein  d'espé- 
rance. «  Parler,  dit-il,  d'une  vertu  dans  sa  jeunesse,  il  semble 
que  ce  soit  une  garantie  contre  ses  propre^,  faiblesses  qu'on  se 
donne  pour  la  vie  entière.  ■  Quand  on  a  lu  ce  volume,  on  est 
convaincu  «pie  la  fidélité  à  un  pareil  engagement  devra  peu 
routera  l'auteur;  on  reconnaît  en  lui  cette  modération  ferme 
cette  indépendance  sans  forfanterie,  ce  courage  de  bon  sens 


/,63  LIVRES  FRANÇAIS. 

ce  culte  éclairé  pour  la  sainteté  du  devoir  et  pour  la  pureté  de 
conscience,  qui  font  les  bons  citoyens  et  les  hommes  sûrs.  Cet 
ouvrage  est  déjà  connu  par  le  rapport  de  M.  Coui.maxn  à  la 
Société  de  la  morale  chrétienne.  Trois  parties  le  composent. 
La  première  a  pour  objet  la  nature  du  courage  civil  ,  et  sa 
rareté;  la  seconde,  les  causes  morales  et  politiques  de  cette 
rareté;  et  la  troisième,  ses  remèdes.  Les  deux  premières  parties 
annoncent  beaucoup  de  justesse  et  de  sagacité  d'observation; 
la  troisième  insiste  fortement  sur  la  nécessité  d'une  éducation 
civique.  L'auteur  s'y  plaint  que  nos  systèmes  d'éducation  soient 
trop  exclusivement  littéraires;  que,  dans  les  écoles  et  dans  le 
rein  de  la  famille,  les  devoirs  de  citoyen  ne  soient  pas  spéciale- 
ment enseignés  ;  il  voudrait  que  les  éludes  historiques  et  philo- 
sophiques reçussent  plus  de  développement;  que  non  seulement 
des  cours  de  droit  politique  et  d'économie  publique  fussent  fon- 
dés, mais  que,  même  dès  les  enseignemeus  du  plus  jeune  âge,  les 
obligations  de  l'homme  envers  son  pays  et  envers  la  société  fus- 
sent montrés  et  expliqués  à  l'enfant.  Cette  partie  de  l'ouvrage, 
quoiqu'elle  abonde  en  considérations  saines  et  justes,  laisse  ce- 
pendant beaucoup  à  désirer.  Les  conseils  en  sont  trop  vagues;  et 
les  plans  d'études  dont  l'auteur  offre  des  esquisses  se  bornent  à 
des  généralités  trop  peu  nettes  pour  pouvoir  saisir  vivement  les 
esprits.  Il  serait  à  désirer  que  l'auteur,  appliquant  lui-même 
ses  principes,  traçât  dans  des  ouvrages  dignes  de  devenir  élé- 
mentaires les  tableaux  historiques  dont  il  regrette,  avec  raison, 
que  notre  littérature  soit  trop  dépourvue.  C.  R — d. 

i3i. —  *  Histoire  dis  communes  de  France  et  législation  mu- 
nicipale ,  depuis  le  xie  siècle  jusqu'à  nos  jours,  par  P.-J.-S. 
Dufey  (de  l'Yonne).  Paris,  1828;  Gœury,  libraire,  rue  Saint- 
André-des-Arcs,  n°  if».  In-8°  dexxet  332  p.;  prix,  5  fr.  5o  c. 

i32. —  *  Histoire  critique  du  pouvoir  municipal,  de  la  condi- 
tion des  cités ,  des  vil/es  et  des  bourgs,  et  de  l'administration  des 
communes  en  France,  depuis  l'origine  de  la  monarchie  jusqu'à 
nos  jours,  par  M.  C.  Leber,  chef  du  bureau  du  contentieux  des 
communes  au  ministère  de  l'intérieur.  Paris,  1828;  Audot,  rue 
des  Maçons- Sorbonne, n°  11.  In-8°devm  et  63o  p.;  prix, 8  fr. 

L'histoire  des  commîmes  est  sans  contredit  l'un  des  points 
fondamentaux  de  nos  annales.  Tout  ouvrage  qui  a  pour  objet 
d'en  éclaircir  l'origine  et  de  jeter  de  nouvelles  lumières  sur 
les  vieilles  chartes,  monumens  des  efforts  de  nos  pères  pour 
conquérir  la  liberté,  mérite  doue  un  sérieux  examen;  Les  deux 
productions  que  nous  annonçons  aujourd'hui  ont  éié  entre- 
prises dans  ce  but  aus  i  intéressant  qu'utile.  L'ouvrage  de 
M.  Leber  surtout  prouve  que  son  auteur  s'est  livré  aux   plus 


SCIENCES  MORALES.  469 

profondes  études  sur  la  partie  de  notre  histoire  qu'il  a  voulu 
traiter.  Souvent  il  combat  M.  le  président  Henrion  de  Pensey, 
qui  a  aussi  composé  un  livre  fort  estimé  sur  le  pouvoir  municipal. 
Nous  nous  serions  fait  un  devoir  d'entrer  aujourd'hui  dans  de 
plus  amples  détails  sur  les  deux  ouvrages  dont  nous  avons 
transcrit  les  titres  en  tète  de  cet  article,  si  l'on  n'annonçait, 
comme  devant  paraître  incessamment,  une  Histoire  des  com- 
munes en  France,  par  31.  Raynouard  ,  membre  de  l'Institut. 
Nous  en  attendrons  la  publication,  pour  rendre  compte  à  nos 
lecteurs,  dans  la  section  des  analyses,  des  divers  systèmes 
suivis  par  les  trois  auteurs  qui  ont  entrepris  de  traiter  le 
môme  sujet. 

i33.  —  *  Causes  célèbres  étrangères ,  publiées  en  France  pour 
la  première  fois  et  traduites  de  l'anglais,  de  l'espagnol,  de 
l'italien  ,  de  l'allemand ,  etc. ,  par  une  Société  de  jurisconsultes  et 
de  gens  de  lettres.  T.  V.  Paris,  1828;  C.-L.-F.  Panckoucke, 
éditeur.  In-8°  de  4<»8  p.;  prix  de  chaque  volume,  6  fr. 

Ce  cinquième  volume,  termine  la  collection  des  Causes  célè- 
bres étrangères  y  publiées  par  31.  Panckoucke.  Les  procès  qui 
s'y  trouvent  réunis  offrent  tous  beaucoup  d'intérêt,  et  plusieurs 
d'entre  eux  ,  parmi  lesquels  nous  citerons  celui  du  com- 
plot papiste,  tiennent  directement  à  l'histoire  d'Angleterre. 
Nous  pe  pouvons  que  confirmer  de  nouveau  les  éloges  que 
nous  avions  déjà  donnés  à  cet  ouvrage,  lors  de  la  publication 
des  précédens  volumes.  (Voy.  Rec.  Enc. ,  t.  xxxm,  p.  787  , 
t.  xxw,  p.  l\i\l\  et  t.  xxxv,  p.  749.  )  A.  T. 

i3/J.  —  *  Économie  politique  des  Athéniens ,  ouvrage  traduit 
de  l'allemand  de  31.  Auguste  Dokc.ku,  de  l'académie  de  Berlin, 
par  31.  A.  Lai.iganï.  Paris,  1828;  A.  Sautelct.  2  vol.  in-8°  de 
5oo  et  484  p-ig.  ;  prix  ,  i5  fr. 

Ce  n'est  point  ici  un  ouvrage  d'économie  politique  ,  dans  le 
sens  que  QQUS  sommes  convenus  d'attacher  à  cette  expression. 
L'auteur  ne  s'est  point  proposé  de  nous  faire  connaître  les 
théories  des  savatis  d'Athènes,  sur  la  formation,  la  distribu- 
tion et  la  consommation  des  richesses.  Les  savans  de  l'ancienne 
Grèce  n'av. lient  (ait  à  cet  égard  aucune  théorie  :  on  ne  trouve 
chez  eux  sim  ce  sujet  que  quelques  i  !ées  éparses  et  sans  liaison 
entre  elles.  Les  phénomènes  et  les  principes  dont  la  connais- 
sance et  l'enchaînement  constituent  la  science  existaient  chez 
eux  comme  <•!:«•/.  nous;  mais  ils  n'avaient  pas  été  observés  et 
réduits  en  système.  L'économie  politique,  telle  que  nous  l'en- 
ten'lons ,  n'existait  pas  pour  les  peuplés  de  l'antiquité. 

L'objet  que  M.  lîoeilJi  s'est  proposé  a  été  de  nous  faire  con- 
naître l'industrie  des  Athéniens,  c'est -à  d'.'  '■  la  manière  Spéciale 


4)o  LIVRES  FRANÇAIS. 

dont  ce  peuple  pourvoyait  à  ses  besoins.  I!  a  eu  par  consé- 
quent à  exposer,  non-seulement  l'état  des  diverses  branches 
de  l'industrie  des  particuliers  ,  mais  les  mesures  de  finances  et 
les  ressources  à  l'aide  desquelles  le  gouvernement  subvenait 
aux  dépenses  publiques.  Ce  travail  exigeait  de  la  part  de  l'au- 
teur une  érudition  immense  et  une  patience  infatigable  :  qui- 
conque lira  son  ouvrage  reconnaîtra  qu'il  n'est  point  resté 
au-dessous  de  la  tâche  qu'il  s'était  imposée. 

M.  Boeckh  a  divisé  son  ouvrage  en  quatre  livres.  Dans  le 
premier  il  a  traité  d'abord  des  monnaies  et  des  rapports  qui 
existaient  entre  la  valeur  respective  des  métaux  et  des  objets 
de  consommation.  Il  s'est  occupé  ensuite  de  l'état  de  la  popu- 
lation ,  de  l'agriculture  et  de  l'industrie  ,  des  divers  objets  qui 
constituaient  la  richesse  individuelle  ,  des  valeurs  nécessaires 
à  l'entretien  de  la  vie,  des  salaires,  des  intérêts  terrestres  et 
maritimes,  des  loyers  et  des  fermages.  Ce  livre  contient  une 
multitude  de  faits  relatifs  à  la  vie  privée  des  Athéniens,  et  ces 
faits  sont  d'autant  plus  intéressans  que  les  historiens  s'en  sont 
en  général  peu  occupés. 

Le  livre  second  traite  de  l'administration  des  finances  et  des 
dépenses  publiques.  Chez  les  Athéniens  ,  les  agens  préposés  à 
la  perception  et  à  l'emploi  des  revenus  publics  formaient  une 
partie  considérable  du  gouvernement.  M.  Boeekh  s'est  attaché 
à  nous  les  faire  connaître  depuis  les  plus  grands  jusqu'aux 
plus  petits.  L'emploi  des  revenus  publics  ne  pouvait  être  dé- 
terminé qu'en  faisant  connaître  les  divers  objets  auxquels  ils 
étaient  appliqués.  L'auteur  a  donc  été  conduit  naturellement 
à  exposer  les  principales  fonctions  du  gouvernement.  Il  traite 
successivement  des  constructions  publiques,  de  la  police,  de 
la  célébration  des  fêtes ,  des  sacrifices  ,  des  distributions  faites 
au  peuple,  du  salaire  de  l'assemblée  du  peuple  et  du  sénat, 
du  salaire  des  tribunaux  ,  des  secours  donnés  aux  nécessiteux, 
des  récompenses  publiques  ,  de  la  marine  ,  de  l'armée  ,  des 
dépenses  de  guerre,  etc. 

Le  livre  troisième  est  consacré  à  faire  connaître  les  sources 
auxquelles  les  Athéniens  puisaient  leurs  revenus  publics.  Ces 
sources  peuvent  se  réduire  au  nombre  de  quatre  :  les  propriétés 
publiques  ,  telles  que  les  mines;  les  impôts  perçus  sur  les  ri- 
chesses ou  sur  les  individus  ;  les  amendes  et  les  confiscations  , 
et  les  tributs  imposés  aux  alliés.  S'il  existait  encore  des  illusions 
sur  la  perfection  des  gouvernemens  de  l'antiquité,  et  sur  le 
bonheur  réservé  aux  diverses  classes  de  la  société,  rien  ne 
serait  plus  propre  à  les  dissiper  que  les  faits  rapportés  dans  ce 
troisième  livre.  On  voit  qu'à  Athènes  ,  comme  à  Rome  ,  quand 


SCIENCES  MORALES.  47i 

les  citoyens  ne  vivaient  pas  des  produits  arrachés  aux  travaux 
des  hommes  faits  esclaves,  ils  trouvaient  des  moyens  d'exis- 
tence dans  les  confiscations ,  et  dans  les  extorsions  exercées 
contre  leurs  alliés. 

Dans  le  quatrième  livre,  l'auteur  a  traité  des  revenus  ex- 
traordinaires des  Athéniens,  et  particulièrement  des  mesures 
de  finance  des  Grecs.  Il  faudrait ,  pour  donner  une  idée  exacte 
du  contenu  de  ce  livre,  entrer  dans  des  détails  d'érudition  qui 
seraient  peu  intéressans  pour  la  plupart  des  lecteurs,  et  qui 
n'auraient  pas  le  développement  nécessaire  pour  être  bien 
entendus.  L'auteur  s'est  livré  ici  à  des  recherches  qui  peuvent 
avoir  un  grand  intérêt  pour  les  érudits,  mais  dont  la  science 
de  l'économie  politique  tirera  peu  de  profit. 

L'ouvrage  de  M.  Boeckh  sera  utile  surtout  aux  personnes 
qui  se  livrent  à  l'étude  de  l'histoire  des  anciens  peuples  de  la 
Grèce.  Nous  devons  observer  toutefois  que  l'auteur  s'est  beau- 
coup plus  occupé  de  rechercher  et  d'exposer  les  faits  que 
d'en  faire  voir  l'enchaînement.  Il  n'y  aura  guère  que  les  hommes 
habitués  à  remonter  des  effets  aux  causes  qui  retireront  de 
ses  immenses  recherches  une  véritable  instruction.  Les  autres 
trouveront  peut-être  quelquefois  qu'il  est  descendu  dans  des 
détails  qui  présentent  peu  d'intérêt.  Nous  reviendrons  au 
reste  sur  cet  ouvrage  trop  important  pour  être  jugé  sur  une 
première  lecture,  et  pour  être  apprécié  dans  une  simple  an- 
nonce. Ch.  Comte. 

i'35.  —  *  Mémorial  portatif  de  chronologie ,  d'histoire  indus- 
trielle, d'économie  politique,  de  biographie,  etc.,  contenant, 
i°  les  dates  des  événemens  et  des  faits  les  plus  remarquables 
de  l'histoire  générale,  considérée  spécialement  sous  les  rap- 
port religieux,  politique,  scientifique  et  littéraire  ;  %°  des  dé- 
tails étendus  sur  l'origine  et  la  succession  des  inventions  ou 
des  procédés  le  plus  généralement  employés  dans  les  diverses 
branches  d'industrie;  de  nombreux  renseignemens  sur  les 
traditions,  superstitions,  cultes  et  croyances,  mœurs,  usages, 
costumes,  théâtres,  établissemens  scientifiques,  industriels  et 
d'humanité  des  principales  nations  du  monde,  etc.  etc.  etc. 
Nouvelle  édition,  revue,  corrigée  et  considérablement  aug- 
mentée. Première  partie.  Paris,  1828;  imprimerie  de  l-'irmin 
Didot;  Verdière,  quai  des  Augustins,  n°  29.  In-12  de  800  p.; 
prix,  iî.  fr. 

C'est  en  vain  que  l'on  tenterait  de  démêler  dans  la  plupart 
de  nos  livres  d'histoire  quelle  a  été  l'influence  de  l'industrie 
sur  les  mœurs  et  le  bonheur  des  peuples.  Les  lecteurs  s'estiment 
déjà  trop  heureux,  quand  l'auteur  qu'ils  parcourent  veut  bien 


tfi  LIVRES  FRANÇAIS. 

tenir  compte  de  l'action  que  les  doctrines  religieuses,  philoso- 
phiques et  littéraires  ont  exercée  sur  la  société.  Quelques  essais 
récens,  et  plus  particulièrement  l'ouvrage  que  nous  annonçons, 
signalent  et  remplissent  en  partie  cette  grande  lacune  des  an- 
nales humaines.  Le  tems  n'est  pas  loin  sans  doute  où  l'on  re- 
conuaiira  que  l'histoire  d'un  art,  d'une  industrie  quelconque, 
de  la  pèche,  par  exemple,  mérite  de  fixer  notre  attention,  tout 
autant  qu'une  dynastie  de  rois  ou  une  série  de  batailles.  Quel 
homme,  quel  événement  a  plus  contribué  aux  progrès  rapides 
de  la  fortune  et  de  l'indépendance  des  Hollandais,  que  la 
pèche  du  hareng?  De  nos  jours,  ne  voyons-nous  pas  le  fer, 
mieux  exploité,  mieux  travaillé,  servir  aux  progrès  de  la  civi- 
lisation en  rendant  les  communications  et  les  transports  plus 
faciles,  soit  que  des  ponts  en  chaînes  ou  en  fil  de  fer  s'éièveut 
sur  les  rivières,  soit  que  des  routes  et  des  ornières  en  fonte 
s'établissent  entre  nos  villes?  Qui  sait  si  ces  faits,  si  les  services 
plus  importans  encore  (]ue  nous  devons  à  la  vapeur  trouveront 
place  dans  nos  annales  contemporaines  ?  Au  reste,  pour  fondre 
l'histoire  industrielle  d'un  peuple  dans  son  histoire  politique, 
il  faudrait  des  investigations  si  laborieuses  et  des  connaissances 
si  diverses  qu'un  seul  homme  ne  saurait  peut-être  les  embrasser 
toutes  ensemble;  le  savant  auteur  du  Mémorial  n'a  pas  tenté 
lui-même  de  mêler  des  élémens  qui  semblent  si  hétérogènes; 
et  c'est  après  avoir  donné  une  excellente  table  chronologique 
des  principaux  événemens  de  l'histoire  universelle,  politique 
et  littéraire,  qu'il  présente  à  ses  lecteurs,  dans  des  articles 
rangés  par  ordre  alphabétique,  l'histoire  des  sciences,  arts, 
usages,  superstitions,  inventions,  etc.  Quelques-uns  de  ces 
articles  sont  de  véritables  traités.  Nous  indiquerons  spéciale- 
ment celui  qui  a  pour  titre  :  Etablisscmcns  d 'humanité ,  et  dans 
lequel  se  trouvent  exposés  avec  autant  de  clarté  que  d'intérêt 
tous  les  efforts  tentés  par  la  philantropie  pour  adoucir  le  sort 
des  malheureux  que  la  misère  ou  le  vice  jettent  dans  les  hôpi- 
taux et  dans  les  prisons.  Cette  nouvelle  édition  du  Mémorial , 
sept  ou  huit  fois  plus  considérable  que  la  première,  utile  à 
toutes  les  classes  de  lecteurs  ,  lésera  surtout  aux  jeline&gxms 
avides  de  trouver  dans  ce  livre  des  notions  étendues,  claires  et 
précises  sur  l'histoire  industrielle  et  l'économie  politique. 

Crussolle-Lami. 
i36.  —  *  Dictionnaire  historique,  ou  Histoire  abrégée  des 
hommes  qui  se  sont  fait  un  nom  par  leur  génie,  leurs  talens, 
leurs  vertus,  etc.;  par  l'abbé  F.  X.  de  Filler.  Septième  édition , 
enrichie  d'un  grand  nombre  d?a|  ticles  nouveaux,  corrigée  sur  les 
observations  de  nos  meilleurs  biographes,  et  ornée  du  portrait 


SCIENCES  MORALES.  47^ 

de  l'auteur.  T.  XIII  et  XIV.  Paris,  182S.  Méquignon-Havard, 
libraire-éditeur.  2  vol.  in-8°  de  491  et  499  Pa,gesî  Pri*,  U  fr. 

Cesdeux  volumes  commencent  à  l'article  de  saintOf//o«,  évoque 
deBamberg,et  finissent  à  celui  de  l'amiral  Rodnej.  On  s'étonnera 
peut-être  que  le  saint  assez  peu  connu  dont  nous  venons  de  faire 
mention  ait  trouvé  place  dans  ce  dictionnaire,  de  préférence  à 
l'empereur  romain  et  aux  empereurs  d'Allemagne  qui  ont  aussi 
porté  le  nom  d'Othon.  Il  est  encore  assez  singulier  que  l'article 
de  Pline  l'ancien  se  trouve  à  la  fin  d'un  volume,  et  que  celui  de 
Pline  le  jeune  commence  l'autre.  Il  est  sans  doute  assez  difficile 
de  placer  une  lettre  entière  dans  un  volume;  mais  il  faudrait  du 
moins  que  chacun  de  ces  volumes  fût  terminé  par  un  article  com- 
plet. Prusias  ,  roi  de  Bithynie ,  a  été  plus  heureux  que  l'empe- 
reur Othon  ,  et  a  trouvé  ici  sa  place.  Les  auteurs  y  ont  profité 
d'une  correction  importante  faite  dans  la  Biographie  universelle, 
avant  laquelle  la  foule  des  dictionnaires  avait  confondu  Prusias 
le  chasseur  avec  son  père  Prusias  le  boiteux.  Mais  à  l'article 
de  Claude  Ptolémée,  le  père  Feller,  fidèle  à  sa  profonde  igno- 
rance en  astronomie,  met  en  doute  si  l'opinion  qui  fait  tourner 
la  terre  autour  du  soleil  n'aura  pas  le  sort  général  des  opinions 
humaines,  comme  s'il  ne  s'agissait  pas  ici  d'une  véritable  dé- 
monstration devenue  incontestable.  Il  n'était  guère  permis  non 
plus  aux  éditeurs  de  ne  pas  dire  que  l'abbé  IJa/ma ,  qui  vient 
de  mourir,  a  donné  la  traduction  complète  des  œuvres  de  Pto- 
lémée, avec  des  commentaires  très  importans.  Un  travail  aussi 
pénible  et  aussi  considérable  méritait  bien  que  l'on  en  fit  ici 
mention.  Les  articles  de  Pie  vi  et  de  Pie  vu  sont  faits  avec  plus 
de  soin  et  peuvent  être  consultés  par  ceux  qui  voudront  étudier 
l'histoire  de  ces  deux  papes.  *F. — a. 

i3^.  —  Histoire  philosophique  et  politique  de  la  Russie,  par 
M.  Esneaux.  Ire  livraison.  Paris,  1828;  Corréard  jeune, 
libraire.  In-8°  de  iv  et  160  p.;  prix,  2  fr.  5o  c.  la  livraison. 

Karamsin  s'arrête  à  l'époque  la  plus  intéressante  des  annales 
de  l'empire  russe;  il  laisse  une  grande  tâche  à  son  continuateur. 
Sa  critique  est  éclairée  et  judicieuse;  ses  recherches  ont  été 
immenses;  cependant,  sobre  d'hypothèses,  il  se  renferme 
presque  toujours  dans  les  faits.  En  sa  qualité  d'historiographe, 
il  eut  la  faculté  de  puisera  toutes  les  sources;  doué  d'une 
grande  facilité,  il  s'imposa  le  devoir  de  procéder  avec  lenteur, 
et  tout  son  ouvrage  est  empreint  de  ce  caractère  d  unité  et 
d'enchaînement  qui  est  le  cachet  des  esprits  supérieurs.  Cepen- 
dant, un  vif  sentiment  de  patriotisme  donne  quelquefois  à  son 
récit  une  couleur  apologétique.  San  style  toujours  soutenu  se 
distingue  par  la  pureté  et  la  noblesse.  Lévesque  a  l'avantage 
T.  xl.  —  Novembre  1828.  3i 


474  LIVRES  FRANÇAIS. 

d'être  plus  Européen  ,  et  d'avoir  embrassé  l'ensemble  des  tems 
modernes  :  moins  versé  dans  la  langue  et  les  antiquités  russes  , 
il  se  recommande  par  une  gravité  consciencieuse  qui  n'exclut 
pas  l'élégance;  mais  ,  comme  écrivain  ,  on  le  met  généralement 
au-dessous  de  Karamsin.  Entreprendre  après  eux  l'histoire  de 
Russie  ,  c'est  se  flatter  qu'on  peut  mieux  faire.  Nous  prédisons 
à  M.  Esneaux  qu'il  ne  fera  oublier  ni  l'un  ni  l'autre,  et  il  nous 
semble  qu'il  a  trop  présumé  de  ses  forces.  Nous  allons  motiver 
ce  jugement  qui  pourrait  paraître  trop  sévère. 

La  première  livraison  de  l'ouvrage  de  M.  Esneaux  renferme 
l'histoire  des  tems  qui  ont  précédé  le  règne  de  Ruric,  et  qu'il 
a  extraite  ou  copiée,  comme  il  en  convient  lui-même,  de 
Karamsin  et  de  Lévesque;  un  aperçu  de  la  mythologie  slave, 
un  essai  sur  les  mœurs  de  ces  tems  antiques,  un  aperçu  sur 
l'origine  des  peuples  russes,  et  enfin  les  règnes  de  Ruric,  Oleg, 
Igor,  Sviatoslaf,  Vladimir  et  Sviatopolk. 

Nous  bornerons  notre  critique  à  un  seul  point,  parce  qu'il 
pourra  donner  une  idée  de  la  manière  et  du  style  de  l'auteur. 
Les  chroniques  de  Nestor  font  foi  que  plusieurs  peuplades 
slaves  appelèrent  des  chefs  Varègues  pour  les  gouverner. 
Aucune  circonstance  explicative  n'accompagne  cette  tradition. 
M.  Esneaux  discute  long-tems  le  fait,  et  prétend  prouver  que 
ces  Varègues,  loin  d'avoir  cédé  à  une  invitation ,  prirent  pos- 
session du  pays  comme  conquérans.  Il  rejette  l'autorité  des 
chroniques.  «  Si  Nestor,  dit-il,  me  conte  uu  fait  impossible  ou 
ahsurde ,  je  ne  le  croirai  pas  plus  que  l'Alcoran ,  lorsque 
l'Alcoran,  d'ailleurs  rempli  des  meilleures  choses,  me  soutient 
que  Mahomet  escamote  les  quartiers  de  la  lune.  »  Nous  ne 
pensons  point,  n'en  déplaise  à  M.  Esneaux,  qu'il  y  ait  parité 
dans  ce  rapprochement;  nous  trouvons  le  fait  digne  de  re- 
marque, mais  nous  ne  le  trouvons  point  absurde  et  impos- 
sible. Est-il  donc  inadmissible  que  des  tribus  rivales  et  lasses 
de  se  combattre  se  soient  soumises  à  des  étrangers  dont  elles 
avaient  peut-être  éprouvé  la  modération  ?  La  modération  des 
Normands  paraît  aussi  inexplicable  à  M.  Esneaux  que  les 
quartiers  de  la  lune.  J'avoue  que  je  ne  partage  point  cet  excès 
de  scepticisme.  Quand  les  Normands  faisaient  des  expéditions 
lointaines  pour  recueillir  du  butin  ,  nul  doute  qu'ils  ne  se 
piquaient  point  de  paraître  modérés  ;  mais  dans  les  pays 
voisins  où  ils  avaient  l'intention  de  s'établir,  pourquoi  n'au- 
raient-ils pas  essayé  de  faire  aimer  leur  joug?  Et  si  plus  tard 
les  Varègues  formèrent  exclusivement  la  garde  du  prince,  et 
furent  investis  des  emplois,  est-il  absurde  d'admettre  qu'on 
les  ait  appelés,  parce  qu'ils  abusèrent  bientôt  du  pouvoir  qu'on 


SCIENCES  MORALES.  475 

leur  avait  confié  ?  M.  Esneaux  accorde  aux  peuplades  sauvages 
un  brevet  de  patriotisme  qu'il  refuse  aux  nations  civilisées  :  nous 
allons  citer  ses  propres  expressions.  «  Non ,  les  peuples  ne  se 
donnent  pas,  mais  ils  se  laissent  donner  ou  prendre.  Quel  gou- 
vernement ou  quelle  faction  pouvait  donner  les  Slaves  à  des 
étrangers?  Rien  n'est  plus  facile  quelquefois  chez  un  peuple 
civilisé;  en  une  nuit  opportune,  quelque  adroite  coterie  l'esca- 
mote,  pour  ainsi  dire,  et  rarement  il  s'en  fâche.  Quand  le  matin 
ses  journaux  lui  disent  :  c'est  fait,  il  s'étonne  un  instant,  et 
retourne  à  son  travail  ou  à  ses  plaisirs,  riant  de  l'aventure,  et 
plaignant  presque  ses  nouveaux  maîtres  de  la  peine  qu'ils  vont 
avoir.  Pour  lui,  qu'enveloppent  tant  de  réseaux  tendus  sur  le 
pays,  la  chose  du  monde  la  plus  indifférente  est  le  changement 
des  gouvernans  :  que  lui  importe  à  qui  il  soit,  pourvu  qu'il 
porte  son  bât  ?»  Voilà  comme  M.  Esneaux  entend  l'histoire 
politique  et  philosophique.  En  général,  sa  critique  est  peu 
nourrie ,  et  son  style  où  se  choquent  des  allusions  bizarres 
nous  paraît  peu  convenable  à  la  dignité  de  l'histoire.  C — w. 

i38.  — *  Histoire  des  Français ,  par  M.  /.  C.  L.  Simonde  dk 
Sismondi  ,  auteur  de  V Histoire  des  républiques  italiennes.  Paris, 
1828;  Treuttel  etWurtz,  rue  de  Bourbon,  n°  17;  Strasbourg 
et  Londres,  même  maison  de  commerce.  Tom.  X,  XI  et  XII. 
In-8°  de  1  20  feuilles  ou  1920  pages  ;  prix  ,  24  f.  :  prix  des  neuf 
premiers  volumes ,  69  f.  (  Voy.  Rev.  Eric,  t.  xxvm ,  pag.  752  et 
t.  xxxii,  pag.  346.  j 

Un  critique,  aussi  distingué  par  ses  lumières  que  par  son  ta- 
lent, a  rendu  compte,  dans  la  Revue  Encyclopédique  ,  des  pre- 
miers volumes  de  cette  histoire.  En  attendant  qu'il  analyse  les 
livraisons  qui  ont  paru  depuis,  nous  nous  bornerons  aujour- 
d'hui à  faire  connaître  la  matière  des  tom.  X,  XI  et  XII  qui 
viennent  d'être  mis  en  vente.  L'auteur  y  retrace  les  événemens 
d'une  période  de  94  années,  depuis  l'avènement  de  Philippe  de 
Valois  jusqu'à  la  mort  de  Charles  VI.  Tout  se  réunit  pour  faire 
de  celle  époque  une  des  plus  remarquables  qu'offrent  les  annales 
des  nations.  Les  discussions  sur  le  droit  d'hérédité  allument 
entre  la  France  et  l'Angleterre  la  guerre  la  plus  acharnée;  au 
désastre  de  Créci  succède  celui  de  Poitiers  :  un  roi  de  France 
est  prisonnier  dans  Londres.  Bientôt  la  fortune  nous  trahit  en- 
core dans  les  plaines  d'Azincourt;  à  la  guerre  étrangère  se  joint 
la  guerre  civile,  et  la  sanglante  querelle  des  Bourguignons  et 
des  Armagnacs,  si  fertile  en  spectacles  dramatiques  et  en  grandes 
leçons,  achève  de  désoler  l'empire.  De  violentes  commotions 
politiques,  la  Jacquerie,  les  projets  des  Maillotius,  augmentent 
encore  le  désordre;  une  peste  de  trois  ans  fait  le  tour  de  l'Europe 

Si. 


476  LIVRES  FRANÇAIS. 

et  enlève  à  la  France  près  du  tiers  de  ses  habitans.  An  milieu  de 
tant  de  calamités,  de  grands  dévoûmens  s'accomplissent;  Eus- 
tache  de  Saint-Pierre  et  ses  compagnons  illustrent  à  jamais  la 
chute  de  Calais;  de  grands  caractères  s'élèvent  ;  on  voit  briller 
tour  à  tourDuGuesclin,lc  prince  Noir,  et  d'autres  hommes  éner- 
giques ,  tels  que  l'évèque  de  Laon  ,  et  le  prévôt  Marcel,  que 
M.  Sismondi  défend  contre  les  attaques  de  presque  tous  nos 
historiens,  de  Villaret,  de  Secousse,  de  Mézeray,  de  Pasquier 
et  de  Jean  de  Serres. 

On  sent  combien  un  pareil  sujet  habilement  traité  doit  cap- 
tiver l'attention  des  lecteurs.  A  mesure  que  M.  Sismondi  avance 
dans  son  grand  ouvrage  ,  ses  récits  acquièrent  un  nouveau  degré 
d'intérêt,  une  importa  nce  nouvelle.  La  peiu  tu  red'événemens  pi  us 
rapprochés  de  nous  devient  plus  instructive,  et  les  réflexions  de 
l'habile  historien  peuvent  s'appliquer  plus  facilement  aux  objets 
qui  nous  louchent.  Aussi  attend-on  avec  impatience  les  douze 
volumes  qu'il  nous  promet  encore,  et  qui  paraîtront,  comme 
les  précédens,  par  livraisons  successives.  Du  reste,  M.  Sismondi 
ayant  divisé  son  sujet  en  grandes  époques ,  chacune  de  ses  livrai- 
sons peut  être  considérée  comme  formant  un  ouvrage  séparé, 
aussi  bien  que  l'Histoire  de  la  Ligue,  Y Histoire  de  la  Fronde, 
Y  Histoire  des  guerres  de  religion,  etc.  D — x. 

139.  — *  Histoire  des  rois  et  des  ducs  de  Bretagne  ;  par  M.  de 
Roujoux,  ancien  préfet.  Paris,  1828  ;  Ladvocat.  L'ouvrage  doit 
avoir  4  vol.  in-8°.  Il  en  a  déjà  paru  deux;  prix,  7  fr.  5o  c.  le  vol. 

Parmi  les  anciennes  provinces  de  France,  la  Bretagne  estime 
de  celles  qui  offrent  une  physionomie  plus  originale  ,  et  dont 
l'histoire  pi'ésente  le  plus  d'intérêt.  Nous  nous  proposons  d'exa- 
miner ce  livre  avec  quelques  détails  ;  en  attendant  nous  devons 
dire  qu'au  premier  coup  d'œil  31.  de  Roujoux  nous  semble 
avoir  travaillé  en  historien  exact  et  laborieux;  il  a  puisé  aux 
sources  et  comparé  les  autorités  ;  les  réflexions  qu'il  présente, 
dans  s'a  préface,  sur  les  difficultés  de  la  tâche  qu'il  a  entreprise, 
montrent  qu'il  les  juge  en  homme  capable  d'en  triompher.  Le 
nom  de  l'auteur,  connu  par  plusieurs  ouvrages  qui  ont  obtenu 
un  succès  mérité,  est  d'ailleurs  une  garantie  du  talent  qui  re- 
commande cette  nouvelle  production.  31.  A. 

140.  —  *  Histoire   de   la    révolution  française,    par  31.   A. 
Thiers.   Seconde   édition.    T.   I — IV.   Paris,    1828;  Lecointe; 
Alex.  Mesnier.  4  vol.  in-8°.  L'ouvrage  entier  aura   10  volu-. 
mes,  dont  la  publication  doit  être  terminée  à  la  fin  de  janvier 
prochain  ;  prix  ,  70  fr. 

«  Ecce ...  ingeiis  optts ;  quisquis  attigerit  , 
Nisiplehus  litteris  ,  sub  onere  labetur.  »  (Pethon.) 


SCIENCES  MORALES.  477 

On  peut  appliquer  avec  justice  cet  arrêt  à  l'histoire  de  notre 
révolution,  et  avec  justice  déclarer  que  M.  Thiers,  loin  de 
succomber  sous  le  faix,  l'a  soutenu  honorablement  jusqu'au 
bout  de  la  carrière.  Ce  sujet  a  souvent  été  abordé  ;  mais  si 
l'on  excepte  l'excellent  Précis  de  M.  Mignet ,  il  n'avait  encore 
inspiré  que  des  manifestes  où  la  passion  s'immole  aveuglément 
la  vérité,  et  des  annales  dont  la  froideur  n'est  pas  toujours 
rachetée  par  une  parfaite  exactitude.  En  traitant  notre  histoire 
depuis  l'aurore  de  la  révolution  jusqu'à  la  chute  du  directoire 
républicain,  M.  Thiers,  narrateur  consciencieux  et  habile 
écrivain,  se  montre  aussi  exercé  à  saisir  le  style  propre  à  son 
sujet,  que  soigneux  de  discerner  la  lumière  de  la  vérité  au 
milieu  des  lueurs  trompeuses  qu'a  fait,  de  part  et  d'autre  ,  jaillir 
l'esprit  de  parti.  La  première  édition  de  son  ouvrage  a  obtenu 
un  succès  d'autant  plus  flatteur,  que  les  recueils  périodiques 
n'en  ont  presque  point  secondé  la  publicité.  Loin  de  se  reposer 
néanmoins,  M.  Thiers  n'a  songé  qu'à  en  faire  disparaître  les 
taches  qu'aurait  pu  y  remarquer  la  critique.  C'est  ce  qu'il  a 
tenté  dans  la  nouvelle  édition  que  nous  annonçons  aujour- 
d'hui, en  nous  proposant  de  consacrer  bientôt,  à  cette  pro- 
duction remarquable,  une  analyse  dont  l'étendue  réponde  à 
son  importance.  Forts  de  nos  souvenirs,  nous  y  relèverons 
peut-être  quelques  assertions  qui  nous  semblent  hasardées; 
mais  ce  ne  sera  qu'avec  la  réserve  que  commande  son  mérite  : 
nous  exposerons  notre  opinion,  le  public  jugera.  Quels  que 
soient  ses  arrêts,  nous  osons  prédire  qu'il  appréciera  dans 
l'Histoire  de  la  révolution  française  un  beau  monument  d'his- 
toire nationale,  et  dans  l'auteur  un  citoyen  qui  honore  son 
pays  par  son  talent  et  par  son  caractère. 

Eusèbe  Salverte. 
1 41. — *  Histoire  de  la  guerre  dans  la  Péninsule  et  dans  le  midi 
de  la  France ,  depuis  l'année  1 807  jusqu'à  l'année  181/,  ;  publiée 
à  Londres  par  IV.  F.  P.'Napier,  lieutenant  colonel  ;  traduction 
revue,  corrigée  et  enrichie  de  notes  par  M.  le  lieutenant 
général  comte  Mathieu.  Dumas,  auteur  du  Précis  des  événement 
militaires.  Tom.  I  et  II;  Paris,  1828;  Treultel  et  \\  uitz  ,  rue 
de  Jîourbon  n°  17;  Strasbourg  et  Londres,  même  maison  de 
commerce.  In-8"  de  xv-.',;;*  et  374  pag.  Prix,  ;  fr.  le  volume. 
La  guerre  d'£spagDe  a  long-tems  occupé  L'attention  pu- 
blique; et  cependant  elle;  est  eu  général  asse/  peu  connue,  du 
moins  dans  les  détails.  Pour  se  rendre  compte  de  celte  lutte 
nationale,  il  ne  suffit  pas,  comme  dans  l'étude  des  campagnes 
d'Allemagne  ou  d'Italie  ,  de  suivre  la  marche  de  c\e\\\  grandes 
armées  dont  le  choc  sur  un  petit  nombl  €  de  champs  de  bataille 


47»  LIVRES  FRANÇAIS, 

fixe  bientôt  les  destins.  Ici,  plusieurs  armées  agissent  simulta- 
nément sans  agir  toujours  de  concert;  chaque  province  est 
en  quelque  sorte  le  théâtre  d'une  guerre  particulière,  et  les 
combats  se  multiplient  sans  rien  décider,  parce  que  derrière 
les  troupes  vaincues  se  trouve  la  nation  tout  entière.  Tracer  de 
toutes  ces  opérations  diverses  un  tableau  complet  sans  confu- 
sion ,  et  faire  sentir  toujours  l'influence  des  unes  sur  les  autres , 
était  une  tâche  difficile  à  remplir.  S'il  faut  juger  de  l'ouvrage 
d'après  les  deux  premiers  volumes,  M.  Napier  paraît  y  avoir 
réussi.  Il  a  su  mettre  en  œuvre  une  foule  de  documens  pré- 
cieux, et  montre  une  sagacité  peu  commune  dans  l'examen 
critique  des  mouvemens  militaires.  Le  tome  second  conduit 
le  lecteur  jusqu'à  la  bataille  de  la  Corogne  où  périt  sir  John 
Moore.  Lorsque  les  autres  livraisons  auront  paru,  nous  con- 
sacrerons une  analyse  à  cette  histoire  vraiment  remarquable. 
Nous  croyons  devoir  dès  à  présent  engager  le  traducteur  à 
soigner  un  peu  son  style ,  souvent  trop  négligé.       J.  R. 

i/,2.  —  *  Histoire  de  Napoléon;  par  M.  de  Norvins.  Paris  , 
1827  et  1828;  Ambroise  Dupont,  rue  Vivienne,  n°  16.  4  vol. 
in-8°  ornés  de  portraits  ,  vignettes,  cartes  et  plans  ;  prix, 
48  fr. 

Avant  que  cet  important  ouvrage  fût  terminé ,  son  succès  était 
déjà  décidé.  Nous  en  ferons  incessamment  l'objet  d'une  analyse; 
mais,  en  attendant,  nous  pouvons  donner  aux  éditeurs  les  éloges 
qu'ils  méritent  pour  la  beauté  de  l'exécution  typographique. 
Le  soin  qu'ils  ont  apporté  à  remplir  et  même  à  dépasser  leurs 
promesses  est  assez  rare  pour  qu'on  leur  en  tienne  compte,  et 
on  peut  le  citer  en  exemple.  L'ouvrage  est  enrichi  de  portraits, 
de  vignettes  et  de  plans  exécutés  avec  talent ,  et  dont  le  nombre 
dépasse  de  beaucoup  celui  qui  avait  été  annoncé.  Cependant, 
il  est  encore  plusieurs  personnages  ou  acteurs  principaux  dans 
ce  grand  drame  dont  Napoléon  est  le  héros,  et  dont  il  convient 
de  joindre  les  portraits  à  ceux  qui  sont  déjà  placés  dans  l'ou- 
vrage. Ces  portraits,  au  nombre  de  vingt-quatre,  seront  pu- 
bliés en  6  livraisons  ;  deux  ont  paru  ;  le  prix  de  chaque  livrai- 
son est  de  2  fr.  Voici  les  noms  des  personnages  dont  les  portraits 
composeront  ce  que  les  éditeurs  appellent  illustrations  de  l'his- 
toire de  Napoléon  :  Kellermann  ,  Jourdan ,  Lefebvre  ,  Gouvion- 
Saint-Cyr,  Macdonald ,  Mortier,  Victor,  Moncey,  Soult,  Brune , 
Gérard ,  Suchet ,  Poniatowsly,  Berthier,  Murât ,  Eugène  ,  Ber- 
nadotte  ,  Drouot ,  Monge ,  Con'isart ,  Bertrand,  Fouché ,  Tal- 
leyrand ,  Bassano. 

i43. — *  Histoire  générale  de  Napoléon  Bonaparte  ,  de  sa  vie 
privée  et  publique  ,  de  sa  carrière  politique  et  militaire ,  de  son 


SCIENCES  MORALES.  4:9 

gouvernement  et  de  son  administration  ;  par  A.-C.  Thibaudeau. 
Paris,  1827-1828;  Jules  Renouard  ,  rue  de  Tournon  ,  u°6. 
6  vol.  in -8°  ont  déjà  paru  ;  prix  ,  42  fr. 

Depuis  que  la  postérité  est  venue  pour  Napoléon  ,  de  grands 
ouvrages  ont  été  écrits  pour  faire  connaître  l'histoire  de  cet 
homme  extraordinaire,  laquelle  est  aussi  l'histoire  de  son  tems. 
M.  Thibaudeau ,  qui  a  pris  une  part  active  au  gouvernement 
impérial ,  était  à  portée  de  jeter  un  jour  nouveau  sur  plusieurs 
points  importans  de  cette  grande  époque.  Nous  attendrons  que 
cette  publication  soit  plus  avancée  pour  en  rendre  compte, 
ainsi  que  de  plusieurs  autres  ouvrages  sur  le  même  sujet.  Mais 
nous  devons  dès  à  présent  indiquer  aux  lecteurs  les  parties 
déjà  livrées  à  l'empressempnt  du  public.  Les  trois  premiers 
volumes  donnent  l'histoire  de  Bonaparte  depuis  ses  premières 
années  jusqu'à  l'expédition  d'Egypte,  et  comprennent  par  con- 
séquent la  mémorable  guerre  d'Italie  ;  les  deux  suivans  ren- 
ferment l'histoire  de  la  guerre  d'Egypte  jusqu'au  retour  de 
Bonaparte  en  France  ;  enfin  le  6e  contient  le  commencement 
du  consulat.  On  voit  que  ce  sujet  est  traité  par  le  nouvel  his- 
torien avec  de  grands  développemens.  C'est  jusqu'à  présent 
l'histoire  la  plus  complète  que  l'on  ait  écrite  de  Napoléon.  M.  A. 

1 44* — Papiers  inédits  trouvés  chez  Robespierre,  Saint-  Just,  etc. , 
supprimés  ou  omis  par  Courtois;  précédés  du  Rapport  de  ce 
député  à  la  Convention  nationale;  avec  un  grand  nombre  de 
fac-similé  ,  et  les  signatures  de  quelques-uns  des  principaux 
personnages  de  la  révolution. Paris,  1828;  Baudouin  frètes.  2  vol. 
in-8°  de  392-438  pages;  prix  ,  i5  fr. 

Il  est  bon  de  rappeler,  en  annonçant  cette  collection  ,  que 
le  député  Courtois,  collègue  et  ami  de  Tallien,  avant  parti- 
cipé comme  lui  à  l'exaltation  ,  aux  exagérations  et  aux  fureurs 
du  régime  révolutionnaire,  et  voulant,  après  le  9  thermidor, 
lorsque  la  force  des  choses  et  la  puissance  de  l'opinion  ame- 
naient un  changement  de  système,  se  réhabiliter,  lui  et  ses 
amis,  en  sacrifiant  à  dessein  ceux  qui  pouvaient  leur  servir  de 
boucs  émissaires ,  fit,  avec  une  partialité  révoltante,  un  choix 
des  pièces  qui  étaient  de  nature  à  compromettre  Tallien  et  ses 
complices ,  alors  lout-pniss.ms,  et  formant  a  peu  près  la  ma- 
jorité des  deux  comités  dits  de  gouvernement  «h- Salut  public 
et  de  Sûreté  générale),  pour  écarter  et  détruire  ces  pièces  ; 
tandis  qu'il  eut  soin  de  rechercher  et  de  publier  celles  qui 
étaient  favorables  au  système  profondément  machiavélique 
adopté  par  quelques-uns  des  principaux  meneurs  1  d'attribuer 
leurs  propres  actes  à  des  individus  obscurs ,  auxquels  l'accès 
d«  la  tribune  de  la  Convention  nationale  était  fermé,  et  dont 


480  LIVRES  FRANÇAIS. 

la  plupart  était  plonges  dans  les  cachots,  mis  au  secret  et  ré- 
duits à  l'impuissance  de  répondre  à  leurs  accusateurs,  et  de  con- 
naître même  les  faits  qu'on  leur  imputait. 

Il  faut  donc  avertir  les  hommes  qui  sont  amis  de  la  justice 
et  de  la  vérité  ,  de  ne  lire  qu'avec  une  extrême  défiance  le  rap- 
port de  Courtois  et  les  pièces  qu'il  avait  rassemblées  et  publiées 
à  la  suite  de  ce  rapport,  puisqu'il  n'en  a  fait  qu'un  mélange 
impur  et  un  arsenal  de  diffamations  scandaleuses  et  d'odieuses 
calomnies,  associées  à  quelques  faits  vrais  et  à  quelques  im- 
putations fondées.  A  la  faveur  de  cette  confusion,  des  noms 
très-honorables  se  trouvent  livrés  à  la  haine  publique  avec  les 
noms  de  plusieurs  individus  ,  véritables  auteurs  des  excès  san- 
guinaires auxquels  on  allait  enfin  mettre  un  terme. 

Aujourd'hui,  des  lecteurs  ignorans  ou  crédules,  incapables 
de  séparer  le  bon  grain  de  l'ivraie,  pourraient,  s'ils  ne  se 
tenaient  point  sur  leurs  gardes,  et  s'ils  adoptaient  et  repro- 
duisaient légèrement  des  assertions  mensongères  dirigées 
contre  quelques  victimes  de  la  faction  alors  dominante  ,  de- 
venir eux-mêmes  les  dupes  et  presque  les  continuateurs  des 
Carrier,  des  Tallien  ,  des  Fréron  ,  des  Courtois  et  de  plusieurs 
autres  representans  apostats,  qui ,  après  avoir  organisé  la  ter- 
reur, peuplé  les  prisons ,  dressé  les  échafauus,  voulaient  re- 
jeter leurs  propres  actes  sur  des  subalternes,  qui  souvent  les 
avaient  combattus  avec  énergie,  et  se  présenter  eux  mêmes  à 
l'opinion  trompée  comme  entièrement  innoeens  de  tous  les 
crimes  qu'ils  avaient  commis  ou  provoqués.  E. 

i45.  —  *  Histoire  de  l'école  polytechnique ,  par  A.  Fourct  , 
ancien  officier  supérieur  d'artillerie,  bibliothécaire  et  membre 
du  conseil  de  cette  école,  etc.  Paris,  1828;  l'auteur,  à  l'école 
polytechnique.  In-8°  de  viii-5i6  pages;  prix,  8  fr. 

L'école  polytechnique  ,  que  l'illustre  Lagrange  regardait 
«  comme  un  des  plus  beaux  ornemens  de  la  France  » ,  est  un 
établissement  sans  modèle  comme  sans  imitateurs  ;  car  les  di- 
verses écoles  qui  portent  ce  nom  dans  quelques  capitales  de 
l'Europe  ne  peuvent  lui  être  comparées  sous  aucun  rapport. 
Fille  de  notre  siècle  ,  cette  institution  est  un  des  plus  puissans 
moyens  qu'un  grand  élat  puisse  employer  pour  accélérer  le 
développement  de  la  raison  humaine.  Elle  doit  intéresser  à 
double  titre,  et  par  les  nobles  souvenirs  qu'elle  rappelle,  et 
par  les  progrès  lapides  qu'elle  a  Sait  faire  aux  sciences  phy- 
siques et  mathématiques,  et  aux  arts  de  construction.  Les  aca- 
démiciens, les  militaires,  les  ingénieurs,  les  professeurs  et  les 
autres  hommes  honorables  qui  ont  puisé  leurs  connaissances 
les  plus  solides  à  cette  source  féconde,  ne  seront  donc  pas  les 


SCIENCES  MORALES.— LITTÉRATURE.        481 

seuls  qui  liront  avec  intérêt  l'histoire  de  cette  belle  institution. 
Le  lecteur,  jaloux  de  connaître  son  origine,  ses  modifications 
successives,  les  résultats  si  précieux  et  si  variés  qu'elle  a  pro- 
duits depuis  trente-quatre  ans  qu'elle  existe,  trouvera  dans  cet 
ouvrage  la  sévérité  convenable  à  un  pareil  sujet,  la  conscience 
d'un  historien  ami  de  la  vérité,  et  le  talent  d'exposition  néces- 
saire pour  classer  des  matières  diverses,  et  pour  présenter  le 
tableau  des  discussions  qu'elle  a  fait  naître  avec  méthode,  pré- 
cision et  netteté.  Le  livre  de  M.  Fourcy  sera  l'objet  d'une  ana- 
lyse dans  un  de  nos  prochains  cahiers,  et  ce  devoir  sera  doux 
à  remplir  par  un  ancien  élève  de  l'école  ,  qui  acquittera  en 
même  tems  la  dette  de  la  reconnaissance.  Ad  Gondinet. 

il\6.  —  Des  Grecs  ,  des  Turcs  et  de  l'esprit  public  européen  , 
opuscule  de  1821 ,  par  M.  L.-C.-D.  B.  Paris,  1828;  Jules  Re- 
nouard.  In-8°  de  xxxn-174  pages;  prix,  3  fr.  75  c. 

Cet  écrit  est,  comme  le  titre  l'indique,  d'une  date  déjà  an- 
cienne. Il  fut  composé  par  l'auteur  à  Livourne,  au  mois  de 
juillet  1821,  et  adressé  par  Lui  à  M.  le  comte  Capo  d'Istria  , 
chez  lequel  il  était  bien  sûr,  dès  cette  époque,  de  rencontrer 
des  vœux  et  des  espérances  favorables  à  la  cause  dont  il  entre- 
prenait lui-même  la  défense.  Quoique  plusieurs  des  points  d  ■ 
vue  discutés  dans  cet  opuscule  aient  été  depuis  souveraine- 
ment jugés  par  le  bon  sens  européen  ,  le  talent  avec  lequel  ils 
sont  traités  par  l'auteur  en  renouvelle  l'intérêt.  On  reconnaît  là  , 
en  voyant  l'avenir  justilier  toutes  les  sages  prévisions  de  l'au- 
teur, combien  une  grande  sincérité  de  vues,  un  sentiment  pro- 
fond de  ce  qui  est  dû  à  l'humanité,  sont  désormais  utiles  pour 
éclairer  la  politique  et  la  diplomatie.  Ce  mémoire,  où  sont 
rappelés  les  principes  invariables  sur  lesquels  se  fonde  la  ci- 
vilisation moderne,  et  qui  doivent  triompher  tôt  ou  tard,  fut, 
à  l'époque  où  l'auteur  l'envoya  en  Russie,  un  grand  service 
rendu  à  la  cause  des  Grecs  pour  laquelle  on  se  bat  aujourd'hui , 
après  avoir  vu  quelque  teins  en  eux  des  jacobins  et  des  car- 
bonari  !...  I)  place  M.  L.-C.-D.  B.  au  rang  des  premiers  défen- 
seurs de  cette  noble  et  malheureuse  nation.  P.  A.  1). 

Littérature. 

il\"j-  —  Stiquiotechnie ,  ou  l'Art  d'enseigner  à  lire  tu  vingt  ou 
trente  leçons  d'une  heure  chacune ,  au  moyeu  de  l'analyse  des 
sons  de  la  parole  ;  par  M.  Jn-Jh  Montkmont.  Paris  ,  1828  ;Chau- 
luerot.  In-ia  de  12  et  72  pag.<;  prix,  9  fr. 

On  n'entend  parler  maintenant  que  de  méthodes  pour  ap 
prendre  à  lire  en  un  petit  nombre  d'heures;  ces  méthodes  soin 


482  LIVRES  FRANÇAIS, 

presque  toujours  appuyées  de  mémoires  et  d'attestations  qui 
renchérissent  encore  sur  les  promesses  de  l'inventeur.  Mais  on 
a,  dans  ces  rapports  de  complaisance,  si  souvent  et  si  cruelle- 
ment abusé  de  la  crédulité  publique ,  que  l'homme  sage  doit 
suspendre  son  jugement  jusqu'à  ce  que  des  faits  incontestables 
lui  prouvent  que  ces  méthodes  ne  sont  pas  seulement  de  vaines 
théories.  Ces  faits  me  manquent:  ainsi,  sans  prononcer  sur  la 
valeur  de  la  méthode  de  M.  Montémont ,  je  ferai  seulement 
connaître  son  ouvrage.  Il  le  divise  en  deux  parties  :  la  première 
traite  de  la  décomposition  des  mots  en  syllabes,  et  des  syllabes 
en  articulations  et  en  voix;  la  seconde  contient  des  exercices 
de  prononciation  sur  tout  ce  qui  fait  exception  aux  règles  géné- 
rales. Ces  règles  sont  résumées,  dans  la  première  partie,  en 
trois  tableaux  contenant  :  i°  les  articulations  et  les  voix  prin- 
cipales et  serviles  (i)  ;  2°  les  syllabes  élémentaires  résultant  de 
la  réunion  de  ces  articulations  avec  nos  cinq  voyelles;  3°  les 
alliances  de  consonnes  et  les  contractions  de  voyelles.  C'est  sur 
la  distinction  énoncée  dans  le  premier  tableau  que  l'auteur 
fonde  ses  règles  de  lecture:  il  n'est  pas  douteux  qu'en  mettant 
de  l'ordre  dans  cette  première  étude,  il  n'obtienne  des  résultats 
avantageux,  et  n'abrège  ainsi  le  tems  que  l'on  consacre  d'ordi- 
naire à  l'épellation  ;  mais  ces  résultats  ne  seront  que  partiels, 
d'abord  parce  que  la  division  est  tout-à-fait  arbitraire,  et  beau- 
coup moins  que  celles  de  Beauzée  et  M.  de  Destutt  de  Tracy  fon- 
dée sur  la  nature  de  l'organe  vocal  ;  ensuite  parce  que  notre 
écritureprésentetant  d'irrégularités  qu'aucune  règlene pourrait 
les  comprendre  toutes  sans  se  détruire  elle-même.  La  seule 
chose  qui  puisse  rendre  la  lecture  évidemment  facile  et  prompte, 
c'est  une  réforme  complète,  sinon  dans  notre  écriture, du  moins 
dans  notre  système  d'orthographe ,  réforme  demandée  dans 
tous  les  tems  par  la  raison,  et  obtenue  petit  à  petit ,  malgré  la 
routine  et  les  plaisanteries  délicates  des  prédécesseurs  du  mar- 
chand de  papier  de  la  Quotidienne.  Espérons  que  la  Société 
grammaticale ,  qui  s'occupe  de  ce  travail,  le  complétera  de 
manière  à  satisfaire  toutes  les  exigences.  Jusque  là,  il  est  bien 


(i)  M.  Montémont  dit  qu'il  tire  de  la  langue  hébraïque  cette  divi- 
sion des  lettres  ;  cela  n'est  pas  exact;  les  lettres  en  hébreu  sont  radi- 
cales ou  serviles  :  les  radicales  sont  celles  qui  n'appartiennent  qu'à  la 
racine  des  mots;  les  serviles,  celles  qui  déterminent  les  diverses  mo- 
difications de  genre,  de  nombre,  de  ca3  ,  de  personnes,  etc.  Cette 
division  en  hébreu  n'est  donc  utile  que  quant  à  la  syntaxe,  et  n'a  au- 
cun rapport  avec  la  lecture,  dont  l'ouvrage  de  M.  Montémont  doit 
t'occuper  exclusivement. 


LITTÉRATURE.  483 

difficile  que  celui  qui  a  l'habitude  de  l'enseignement  voie  dans 
les  promesses  exagérées  qu'on  lui  fait  depuis  peu ,  autre  chose 
que  du  charlatanisme:  il  est  juste,  au  reste,  d'absoudre  en- 
tièrement M.  Montémont  de  ce  dernier  reproche;  car,  en  de- 
mandant vingt  ou  trente  leçons  d'une  heure,  et  en  reconnais-  ' 
sant,  par  la  bouche  d'un  rapporteur  de  la  Société  de  la  morale 
chrétien/je  de  Marseille,  que  chaque  élève  ne  reçoit  guère  que 
dix  minutes  de  leçon  de  suite,  il  avoue  que  sa  méthode  exige  de 
cent  vingt  à  cent  quatre-vingts  séances,  qui,  en  supposant  deux 
leçons  par  jour,  et  en  réduisant  le  mois  à  vingt  jours  d'étude, 
forment  au  moins  trois  mois,  tems  encore  fort  court,  si  on  le 
compare  à  ce  qui  s'est  fait  jusqu'à  ce  jour  ;  mais  l'ordre  suivi  par 
l'auteur  explique  l'avantage  qu'il  obtient.  B.  J. 

148.  —  Nouvelle  méthode  pour  apprendre  à  lire  sans  épeler  , 
par  A,  Bébian  ,  instituteur  de  sourds-muets ,  auteur  du  Manuel 
d'enseignement  pratique.  Paris  ,  1828;  l'auteur,  rue  des  Beaux- 
Arts,  n°  i5,  et  Sautelet.  In-4°  avec  planches  lithographiées; 
prix,  12  fr. 

L'attention  du  public  éclairé  est  depuis  quelque  tems  excitée 
par  diverses  tentatives  qui  ont  été  faites  dans  le  but  de  perfec- 
tionner, c'est-à-dire  de  rendre  moins  pénible  et  plus  prompte 
la  première  de  toutes  les  instructions,  la  lecture.  MM.  Jacotot, 
Mialle  et  Laffore  ont  chacun  inventé  une  méthode  qu'ils  ap- 
pliquent, à  ce  qu'il  paraît,  avec  succès.  M.  Bébian,  dont  le  nom 
est  honorablement  connu  par  ses  travaux  sur  l'instruction  des 
sourds-muets,  a  voulu  offrir  aussi  son  tribut  à  l'enfance.  Je  ne 
connais  point  les  procédés  employés  par  ses  devanciers  dans  la 
même  carrière,  et  je  71e  puis,  par  conséquent ,  les  comparer 
avec  la  méthode  de  M.  Bébian  ;  mais,  après  un  examen  attentif, 
je  me  crois  fondé  à  pouvoir  déclarer  que  celle-ci  offre  de 
grands  avantages.  Ce  qu'elle  a  d'ingénieux  surtout,  c'est  d'ap- 
prendre en  même  tems  à  l'enfant  les  élémens  de  deux  arts  qui 
sont  en  général  successifs  pour  lui,  la  lecture  et  l'écriture. 
Voici  en  quoi  consiste  cette  méthode:  dans  une  série  de  ta- 
bleaux sont  présentées  successivement  les  différentes  lettres, 
simples  ou  doubles,  qui  concourent  à  former  les  sons  ou 
syllabes.  Chaque  lettre  est,  pour  ainsi  dire,  incorporée  dans 
la  figure  d'un  objet  choisi  précisément  de  telle  sorte  qu'il 
puisse  à  peu  près  rendre  sa  forme.  Ainsi,  par  exemple, 
l'orange  est  pour  l'O,  le  serpent  pour  S.  L'auteur  fait  dessiner 
chacune  de  ces  figures  à  l'élève  et  lui  en  apprend  le  nom,  qui  a 
toujours  pour  initiale,  comme  ceux  que  je  viens  de  Citer,  la  lettre 
qu'il  s'agit  d'apprendre.  Il  est  clair  qu'en  dessinant  la  figure, 
l'élève  s'exerce  à  reconnaître  la  forme  de  la  lettre;  maintenant, 


484  LIVRES  FRANÇAIS. 

le  maître,  en  lui  faisant  prononcer  le  nom  qui  y  est  attaché, 
lui  fait  graduellement  détacher  l'initiale  du  reste  du  mot, 
O... range,  S...erpent,  de  manière  qu'il  finisse  par  ne  plus  faire 
entendre  que  le  son  de  la  voyelle,  ou  le  sifflement  de  la  con- 
sonne; le  reste  du  mot  étant  terminé  à  voix  basse.  Après  avoir 
renouvelé  plusieurs  fois  cet  exercice,  «  nous  lui  montions,  dit 
M.  Béhian  lui  même  (p.  i3),  avec  une  baguette  la  lettre  A  ;  il 
la  prononce.  Nous  lui  apprenons  à  prolonger  le  son  jusqu'à  ce 
que  la  baguette,  en  quittant  cette  lettre,  se  porte  sur  une 
des  consonnes  qu'il  a  étudiées  et  qu'il  prononce  de  suite  A...  R. 
En  portant  plusieurs  fois,  et  toujours  plus  rapidement,  la 
baguette  d'une  lettre  à  l'autre ,  nous  finissons  par  obtenir  AR 
d'une  seule  émission  de  voix.  Nous  passons  alors  aux  combi- 
naisons or,  ir ,  oir,  etc.,  qui  ne  présentent  aucune  nouvelle 
difficulté.  »  Ceci  suffit  pour  donner  une  idée  des  principes  sur 
lesquels  se  fonde  la  méthode  de  31.  Bébian;  entre  autres  appli- 
cations qu'il  en  a  faites,  il  cite  (p.  19,  note  1  )  un  enfant  de 
cinq  ans  qui,  après  quinze  leçons,  s'est  trouvé  en  état  d'écrire 
tous  les  mots  qui  lui  étaient  dictés ,  et  de  surmonter  de  nombreuses 
difficultés  de  lecture  qui  lui  furent  proposées  en  présence  de 
MM.  Laromigitière,  Jullien,  Baley.  Un  tel  résultat  est  sans 
doute  fort  remarquable  et  bien  propre  à  faire  regarder  la 
méthode  comme  un  nouveau  titre  acquis  par  M.  Bébian  à 
l'estime  et  à  la  reconnaissance  publiques.  P.  A.  ffc... 

149.  —  *  Histoire  générale  de  l'art  dramatique ,  suivie  d'un 
Essai  littéraire  sur  Molière  et  du  poème  dramatique  d'Halidon- 
Hill;  par  sir  IValter  Scott.  Paris,  1828;  Ch.  Gosselin.  2  vol. 
in- 12  de  vn-276  et  283  pages;  prix,  6  f. 

Halidon-Hdl  est  moins  un  drame  qu'une  chronique  sous  la 
forme  dramatique;  et,  comme  le  remarque  son  éditeur  français, 
ce  poème,  publié  en  1812,  paraît  être  le  premier  essai  d'un 
genre  de  composition  que  les  auteurs  des  Barricades  et  de  la 
Jaquerie  ont  récemment  mis  en  grande  faveur  parmi  nous.  Le 
talent  de  Walter  Scott  pour  peindre  les  moeurs  sauvages  de  l'an- 
cienne Ecosse  et  l'héroïsme  barbare  du  moyen  âge  se  retrouve 
tout  entier  dans  celte  production,  trop  peu  étendue  pour  avoir 
été  remarquée,  et  qui  se  perd  au  milieu  de  la  volumineuse  col- 
lection du  fécond  écrivain.  Dans  les  deux  volumes  que  nous 
annonçons,  on  a  très-convenablement  fait  précéder  les  scènes 
à' Halidon-Hill  de  deux  morceaux  de  critique  qui  se  rapportent 
au  théâtre.  Le  premier  ,  qui  est  extrait  de  la  grande  Encyclo- 
pédie britannique  et  vient  d'être  réimprimé  à  part  en  Angle- 
terre, contient  l'histoire  de  l'art  dramatique  chez  les  anciens  et 
chez  les  modernes.  C'est  une  exposition  rapide,  nécessairement 


LITTÉRATURE.  485 

un  peu  superficielle  ,  mais  claire,  précise,  juste.  On  y  suivra 
surtout  avec  intérêt  le  tableau  des  diverses  époques  de  la  scène 
anglaise,  tableau  sur  lequel  l'auteur  a  dû  s'arrêter  avec  quelque 
préférence.  L'histoire  de  la  vie  et  des  ouvrages  de  Molière,  par 
M.  Taschereau  (  voy.  Rcv.  Eric. ,  t.  xxxvm ,  p.  758) ,  a  servi  de 
texte  au  second  morceau  qu'il  nous  reste  à  annoncer,  et  qui  vrai- 
semblablement, car  l'éditeur  ne  nous  en  dit  rien,  a  été  écrit  pour 
quelqu'une  des  revues  anglaises.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  remar- 
quable dans  cet  essai,  c'est  l'enthousiasme  de  l'auteur  pour  le 
génie  de  Molière,  qu'il  place,  comme  pourrait  le  faire  notre 
orgueil  national,  à  la  tête  des  comiques  de  tous  les  pays  et  de 
tous  les  tems.  W  al  ter  Scott  avait  déjà  montré,  dans  sa  ÎNbtice 
sur  Lesage,  cette  impartialité  ,  rare  au-delà  du  détroit,  et  qui, 
autant  que  son  bon  sens  et  son  esprit,  est  propre  à  honorer  sa 
critique.  H.  P. 

i5o. — *  Chefs-d'œuvre  du  théâtre  indien,  traduits  de  l'ori- 
ginal sanscrit  en  anglais,  par  M.  H.-H.  "Wilson,  secrétaire  de 
la  Société  asiatique  du  Bengale  ,  etc. ,  et  de  l'anglais  en  français 
par  M.  A.  Langlois,  membre  de  la  Société  asiatique  de 
Paris,  etc.;  accompagnés  de  Notes  et  d: 'Éclaircissement ,  et 
suivis  d'une  Table  alphabétique  des  noms  propres  et  des  termes 
relatifs  à  la  mythologie  et  aux  usages  de  l'Inde,  avec  leur 
explication.  Paris,  1828;  Dondey-Dupré,  père  et  fils.  2  vol. 
in-8°  de  rxxxvn-376  et  l\8n  pages;  prix  ,  i5  fr. 

Depuis  la  publication  de  Sacountala ,  par  JV.  Jones,  qui 
vint  apprendre  à  l'Occident  qu'une  littérature  dramatique  avait 
existé  sur  les  bords  du  Gange,  à  une  époque  peut-être  con- 
temporaine de  Sophocle  et  de  Sénèque,  la  curiosité  du  public 
littéraire  s'était  vainement  tenue  éveillée  pour  attendre  des 
notions  plus  précises  sur  cette  source  de  richesses  originales. 
Les  travaux  de  MM.  Taylor  et  CoL broohe  se  rapportaient  bien, 
il  est  vrai,  à  cette  branche  nouvelle  de  la  littérature;  mais  ces 
savans  n'avaient  pas  pour  but  principal  de  faire  connaître  le 
théâtre  indien.  La  traduction  du  Lever  de  la  lune  de  f Intelli- 
gence,  par  le  premier,  donne  plus  de  renseignemens  sur  la 
métaphysique  que  sur  l'art  dramatique  des  peuples  de  l'Inde  ; 
et  M.  Colcbrooke  avait  envisagé  son  sujet  spécialement  sous 
le  rapport  de  la  prosodie  sanscrite  et  pràcrite.  M  If'ilson,  qui 
était  déjà  connu  i\u  monde  savant  par  sa  traduction  du  Nuage 
messager  et  des  Annales  de  Cachemir  et  par  son  édition  du 
Dictionnaire  sanscrit,  a  donc  rendu  un  véritable  service  aux 
lettres,  en  s'attachant  à  reproduire  aussi  exactement  que  pos- 
sible dans  une  langue  européenne  ces  monumens  peu  connus, 
même  dans  les  contrées  qui  les   ont  produits.  Nous  rendrons 


486  LIVRES  FRANÇAIS, 

compte  plus  tard  d'une  manière  étendue  des  deux  volumes  que 
nous  ne  faisons  qu'annoncer  aujourd'hui.  Us  contiennent  six 
pièces  :  le  Chariot  d'enfant ,  drame  en  dix  actes,  qu'on  pourrait 
nommer  avec  plus  de  raison  la  Courtisane  amoureuse  ;  le  Héros 
et  la  Nymphe,  drame  en  cinq  actes;  le  Mariage  par  surprise, 
drame  en  dix  actes;  Suite  de  l'histoire  de  Rama,  drame  en  sept 
actes;  l'Anneau  du  ministre,  drame  en  sept  actes;  le  Collier , 
drame  en  quatre  actes.  On  voit  déjà  que  les  Indiens  ne  se 
sont  point  assujétis  aux  règles  que  s'étaient  imposées  les  Grecs; 
quatre,  cinq,  sept  ou  dix  actes,  ils  s'embarrassent  peu  du 
nombre.  Dans  les  détails,  plus  de  différence  encore  et  d'ori- 
ginalité; leur  nature  poétique  n'est  point  telle  ou  telle  nature 
de  convention  prise  dans  l'imagination  du  poète;  ils  peignent 
la  vie  réelle,  comme  tout  le  monde  la  voit,  et  nous  pensons, 
avec  M.  Schlegel,  qu'on  peut  les  classer  dans  l'école  dite  ro- 
mantique. Cependant,  l'unité  de  tems  et  de  lieu  est,  en  général, 
assez  fidèlement  conservée.  Du  reste  ,  qu'on  n'espère  point 
trouver  dans  ces  drames  l'intérêt  qui  s'attache  à  une  intrigue 
bien  liée,  à  des  caractères  bien  tracés:  les  mœurs  qu'ils 
peignent,  les  croyances  qu'ils  rappellent,  sont  trop  loin  de 
notre  caractère  européen,  de  nos  idées  religieuses  et  de  notre 
organisation  sociale.  Mais  c'est  précisément  cette  différence 
qui  doit  faire  naître  une  autre  espèce  d'intérêt.  Ces  drames 
appartiennent  à  l'histoire  de  l'art  dramatique;  ils  forment  un 
degré  de  l'échelle  qu'il  a  dû  parcourir  pour  arriver  des  essais 
informes  de  Thespis  aux  sublimes  compositions  d'Euripide  et 
de  Racine.  Us  pourront  donner  aussi  quelques  lumières  sur  le 
caractère  et  la  civilisation  de  ces  peuples  qui  dorment  depuis 
tant  de  siècles  dans  cette  mollesse  du  corps  et  de  l'esprit  qui 
semble  être  une  des  nécessités  de  ce  climat  enchanteur  sous 
lequel  la  vie  s'écoule  comme  un  rêve.  A.  P. 

i5i.  — *  Répertoire  du  théâtre  de  Madame.  Paris,  1828  ; 
Baudouin  frères.  5o  livraisons  in-32  ;  prix  de  la  livraison  con- 
tenant une  pièce  ,  1  fr. 

Parmi  nos  théâtres  secondaires ,  il  n'en  est  aucun  qui ,  dès 
son  origine  ,  ait  plus  obtenu  et  mieux  mérité  la  faveur  du  pu- 
blic que  le  théâtre  de  Madame.  Si  ,  d'un  côté ,  le  talent  de 
quelques  acteurs  distingués  contribuait  à  répandre  sur  les 
pièces  de  son  répertoire  un  charme  peu  commun  ,  de  l'autre  , 
un  écrivain  original  imprimait  aux  productions,  dont  il  enri- 
chissait la  scène  de  son  adoption ,  un  cachet  de  nouveauté  qui 
devait  séduire  les  amis  de  l'art  dramatique  ,  chassés  de  la 
plupart  de  nos  théâtres  parles  rigueurs  de  la  censure  ou  par 
la  médiocrité  désespérante  de  la  foule  obscure  des  imitateurs. 


LITTÉRATURE.  487 

C'est  à  M.  Scribe  et  aux  spirituels  collaborateurs  qui  s'asso- 
cièrent à  ses  nombreuses  compositions  ,  que  le  Gymnase  dra- 
matique dût  surtout  ses  prompts  et  heureux  succès.  Michel  et 
Christine  ,  V Héritière  ,  la  Haine  d 'une  femme ,  le  Charlatanisme , 
la  Mansarde  des  artistes,  le  Mariage  de  raison  ,  et  une  foule 
d'autres  comédies  pleines  d'observations  fines  et  piqitentes, 
riches  de  saillies  brillantes  et  vives,  assurèrent  la  fortune 
du  théâtre  et  la  réputation  d'un  auteur  qui  eut  quelquefois  le 
tort  de  tenter  des  genres  dont  les  proportions  ne  convenaient 
point  à  son  esprit  et  à  son  talent,  mais  qui  conservera  certai- 
nement un  rang  distingué  parmi  les  écrivains  dont  s'honore 
la  scène  française.  Après  avoir  vu  les  pièces  dont  nous  avons 
cité  les  titres  ,  embellies  par  les  prestiges  de  la  représentation 
et  par  le  jeu  des  Gantier,  des  Fcrville ,  des  Perlet ,  des  Ber- 
nard-Léon ,  de  M'ne  Théodore  et  de  la  charmante  Jenny  Vertpré , 
on  éprouvera  encore  un  plaisir  très-vif  en  les  lisant  dans  le 
repos  du  cabinet.  Car,  si  l'on  a  pu  reprocher  à  M.  Scribe  un 
langage  quelquefois  prétentieux  et  maniéré  qui  ne  laisse  pas 
que  d'avoir  en  certain  air  de  famille  avec  le  style  de  Mari- 
veaux  ,  dont,  soit  dit  en  passant ,  on  a  peut-être  beaucoup 
trop  exagéré  les  défauts  ;  si  encore  on  retrouve  de  tems  en 
tems  dans  ses  œuvres  des  sujets  de  comédies,  ou  des  motifs 
de  scènes  empruntés  à  d'autres  auteurs  et  surtout  à  celui  des 
Proverbes  dramatiques ,  M.  Théodore  Lcclercq ,  on  ne  peut  nier 
que  son  théâtre  n'offre  une  galerie  infiniment  variée  des  mœurs 
du  jour,  dont  la  peinture  n'est  dénuée  ni  de  grâce  ni  de  vérité. 

Le  public  saura  donc  gré  à  MM.  Baudouin  de  lui  offrir  cette 
collection  de  cinquante  comédies,  où  l'on  remarque,  à  côté 
des  chefs-d'œuvre  du  théâtre  de  Madame,  quelques  pièces 
empruntées  aux  répertoires  du  Vaudeville  et  des  Variétés , 
entre  autres  le  Comte  Ory  et  le  Solliciteur ,  où  l'on  reconnaît 
aussi  la  touche  de  M.  Scribe.  ce. 

i5a.  —  La  Hiérodie ,  ou  Recueil  de  poésies  chrétiennes 
extraites  des  meilleurs  auteurs  qui  aient  écrit  sur  la  religion. 
Caen,  1828;  Poisson  et  Mancel.  In- 12  de  xu  et  Zj68  p.;  prix,  5  fr. 

C'est  sans  doute  une  bonne  idée  que  celle  de  faire  un  recueil 
de  poésies  chrétiennes;  mais  ce  genre,  par  cela  même  qu'il  est 
sérieux  et  qu'il  s'occupe  peu  des  choses  sensibles  ,  est  plus 
exposé  que  tout  autre  à  ennuyer  les  lecteurs.  Il  fallait  donc 
être  d'autant  plus  rigoureux  dans  le  choix  des  pièces,  que  la 
poésie  métaphysique  est  plus  fatigante.  Ce  choix  n'a  pas  été 
fait  avec  assez  de  discernement  et  de  soin.  Si  l'on  voit  avec 
plaisir  quelques  extraits  des  poètes  du  premier  ordre  comme 
Malherbe,  Racine,  J.-B.  Rousseau,  ou  des  poètes  secondaires 


488  LIVRES  FRANÇAIS. 

comme  Gilbert,  Malfdâtre ,  Racine  fils ,  on  éprouve  un  invin- 
cible dégoût ,  en  retombant  sur  les  vers  prosaïques  des  nom- 
breux rimeurs  mis  à  contribution  pour  compléter  les  quatre 
cent  cinquante  pages  de  ce  volume.  B.  J. 

i53.  —  *  Poésies ,  par  A.  Bignan.  Paris  ,  1828;  Louis  Janet, 
rue  Saint-Jacques,  n<>  5g.  In-18  de  337  P3gfs;  prix,  5  fr.  5o  c. 

Ce  recueil  se  divise  en  cinq  parties  :  les  odes,  les  poèmes, 
les  élégies,  les  é pitres,  et  les  poèmes  lyriques.  Dans  la  pre- 
mière ,  nous  avons  remarqué  la  Sularmte ,  les  Deux  mourons 
et  la  campagne  de  Russie  ;  dans  la  seconde,  le  Lépreux ,  Judith 
et  le  Dévoûmcnt  des  médecins  français;  dans  la  troisième,  le 
jeune  Israélite ,  Pompéia  ,  le  Colysée  et  le  golfe  de  Naples  ; 
dans  la  quatrième,  les  épîtres  sur  le  Duel  et  sur  l'abolition  de 
la  Traite  des  noirs;  enfin  dans  le  cinquième,  Venise,  le  siège 
de  Lyon  en  1793,  et  Napoléon,  ou  le  Glaive,  le  Teins  et  le  Tom- 
beau. (Voy.  Rev.  Enc,  t.  xxix,  p.  714-735.)  La  plupart  de  ces 
pièces  ont  été  ^couronnées  par  nos  diverses  académies.  Le  re- 
cueil de  M.  Bignan  sera  prochainement  l'objet  d'un  examen 
détaillé.  Z. 

1 54-  —  Alrnanac.h  dédié  aux  Dames,  pour  l'année  1829. 
Paris,  1828;  Lefuel.  In-18  de  196  pag.,  avec  un  frontispice 
gravé  et  six  gravures;  prix,  4  fr-  broché. 

i55.  —  Hommage  aux  Dames.  Paris,  1828;  L.  Janet.  In-18 
de  1G4  pag-  »  avec  un  frontispice  gravé  et  six  gravures  ;  prix, 
3  fr.  5o  c. 

i56.  —  Almanach  dédié  aux  Demoiselles.  Paris,  1828;  le 
même.  In-18  de  i63  pages,  avec  un  frontispice  gravé  et  six 
gravures  ;  prix ,  3  fr.  5o  c. 

157. —  Le  Petit  Moissonneur  des  Théâtres.  Paris,  1828; 
Lefuel.  In-18  de  192  p.,  avec  gravures  coloriées  ;  prix,  4  fr. 

i58. —  Voyage  pittoresque  et  romantique  sur  la  cheminée  ; 
par  M.  Buis.  Paris,  1828  ;  L.  Janet.  In-18  de  166  pages,  avec 
gravures;  prix,  5  fr. 

Voici  venir  l'époque  du  renouvellement  de  l'année,  du  re- 
nouvellement des  sermens,  des  protestations  d'amour,  d'amitié, 
de  dévoûment,  et  avec  elle  celle  des  cadeaux,  parmi  lesquels 
les  bonbons  et  les  almanachs  se  disputent  la  préférence.  Déjà 
celui  qui  ouvre  tous  les  ans  la  marche,  X  AJ.manacli  des  Dames , 
a  paru,  et  nous  en  avons  rendu  compte  dans  notre  précédent 
cahier.j(Voy.  ci-dessus,  p.  211.)  Nous  annonçons  aujourd'hui 
quelques-uns  de  ceux  auxquels  il  a  préparé  la  carrière,  et  qui 
se  distinguent,  comme  lui,  par  le  choix,  le  bon  goût  et  la 
bonne  exécution  de  leurs  gravures,  dues  cette  année  au  burin 
des  Lccomte ,  des  Beyer,  des  Aubcrt,  des  Rouarguc  et  des  Pigcot. 


LITTÉRATURE.  489 

L'école  flamande  est  surtout  mise  à  contribution  dans  X  Alma- 
nach  dédié  aux  Dames,  et  l'école  anglaise  dans  les  deux  suivant 
Nous  avons  remarqué  dans  le  premier  des  paysages  de  Paul 
Potter,  Van  Verghen,  Van  Goyen  et  Claude  Lorrain  ;  dans  le 
second  ,  le  Colin-maillard ,  de  Wilkie  ,  et  la  Nuit,  par  Westall  ; 
dans  le  troisième,  les  Petits  Tragédiens ,  de  Farier;  le  Tapage 
dans  l'école ,  de  Riehter;  le  Diorama  portatif,  de  Webster;  et 
le  Petit  Mendiant  italien,  de  Gill  :  sujets  qui  sont  devenus  ou 
qui  méritent  tous  de  devenir  populaires. 

Après  les  peintres  et  les  graveurs  viennent  les  poètes,  dont 
les  productions  ne  doivent  pas  être  dédaignées,  quoique  dans 
ces  sortes  de  recueils  on  cherche  principalement  à  séduire  les 
yeux.  Ici  l'énumération  devient   impossible;  car  dans  aucun 
teins  peut-être  les  Muses  n'ont  eu  autant  d'adorateurs  que 
dans  ce  siècle,  que  l'on  persiste  cependant  à  qualifier  d'anti- 
poé tique.  Le  premier  des  trois  recueils  inscrits  en  tète  de  notre 
article  nous  offre  trente  et  un  noms  d'auteurs  plus  ou  moins 
connus,  le  second  quarante  el  un,  et  le  troisième  cinquante- 
quatre.  Quelques-uns,  comme  ceux  de  Mme  Desbordes-  Valmore 
et  de  M.  Soumet,  se  retrouvent  à  la  fois  dans  les  trois  recueils; 
d'au  1res,  tels  que  ceux  de  MM.  Bignan  ,  Boucher  de  Pcrthcs , 
Boulay-Paty,  Edouard  d' Anglemont,  Justin  Gensoul,  Lcmercier, 
Adolphcde  Lcuvcn,  Ch.  Nodier,  Fiennet,  s'offrent  tour-à-lour  dans 
deux  d'entre  eux.  D'autres  enfin,  qui  n'apparaissent  que  dans  un 
seul,  sont  toujours  sûrsde  plaire,  et  l'on  voudrait  les  rencontrer 
partout  ;  tels  sont  les  noms  de  MM.  Béranger,  Casimir  Delcwigne , 
Arnault ,  Alexis  Dumas,  Edmond  Géraud ,  Lebailly,  Nattdct , 
et  de  Mraes  Amahle  Tastu  et  Delphine  Gay.  Les  plus  jolies  pièces 
de  l' Almanach  dédie  <m.<:  Donnes  sont,  à  notre  avis  :  le  Charme , 
par  M.  Evaristc  Bollay-Paty  ;  la   Chambre  de  la  châtelaine  , 
par  Minc  Amable  Tastu  ;  le  Chien  de  chasse  el  le  vieux  Soldat , 
fable  par  M.  Vif.nnf.t  ;  le  Grenier,  par  Bf;ranger;  A  une  petite 
fille  mourante y  par  M.  Cavf,  que  l'on  a  rangé,  non-  ignorons 
pourquoi,  au  nombre  des  anonymes,  tandis  que  son  roui  st- 
retrouve  au-dessous  de  la  menu-  pièce  dans  ['Hommage  aux 
Dames.  Nous  avons  remarqué  dansée  dernier  recueil  une  Épttre 
m. r    Femmes;  une   cantate    de     •,].  Justin   GÉNSOCL,    intitulée 
Psyché  j  les  Souvenirs  de  l'aneienne    'France  ,  par  M.  Soi 
le  Suicide,  par  M.  Chatjvet  ;  le  Vieil  Inquisiteur,  par  M.  Adolphe 
i>f.  Lf.u\  1  n  ;  la  Fortune  et  le  Mem'ue.nt ,  fabl<   de  M.  Nai 
As  l)(u.c  Ramiers,  de  Mf"a  Db&borim  la  Druia 

de  M"0  Delphine  Gay;  et  la  piere  si  connu. •  de  M.  DE  Pi  \i, 

If' Indifférence.  Ceux  des  morceaux  de  V Almanach  dédie  aux 
lies  auxquels  nous  doattci  ions  la  préférence  900!  ! 

T.  XL.  —  Novembre  18 


49o  LIVRES  FRANÇAIS. 

lescent  malade ,  de  M.  Alexis  Dumas,  dont  nous  avons  été  les 
premiers  à  prédire  les  succès;  Sa  voix,  par  M.  Bodlay-Paty  ; 
Son  nom,  par  M.  Ch.  Sézanne  ;  et  V Enfant  de  l'hospice,  par 
M.  Audiffret.  Ces  pièces  n'ont  pas  tontes,  il  est  vrai,  le  mérite 
de  la  nouveauté  ;  mais  les  éditeurs  de  ces  trois  recueils  ont 
tenu  sans  doute  à  en  varier  la  composition  par  de  bons  choix, 
plutôt  qu'à  nous  donner  des  vers  rares  ou  inédits. 

Tel  est  également  le  but  du  Petit  Moissonneur  des  Théâtres , 
qui  a  voulu  recueillir  les  plus  jolis  couplets  des  meilleurs  vau- 
devilles représentés  sur  les  théâtres  de  Paris  depuis  quelques 
années.  Tous  les  morceaux  qu'il  nous  offre  ne  nous  ont  pas  paru 
avoir  le  même  mérite;  mais  l'éditeur  a  dû  être  guidé  dans  son 
choix,  non  pas  toujours  par  l'esprit  seulement,  mais  quelque- 
fois par  des  circonstances  de  localité  ou  des  souvenirs  de  scène 
qui  pouvaient  rendre  intéressans  les  morceaux  qu'il  a  repro- 
duits. Le  sujet  de  chacune  des  pièces  où  il  a  puisé  est  exposé 
dans  une  courte  analyse,  et  l'on  nous  donne  la  figure  de  l'ac- 
teur ou  de  l'actrice  qui  s'y  est  le  plus  fait  remarquer.  La  charge 
de  quelques-uns  de  nos  artistes  dramatiques,  entre  autres  celle 
de  Potier,  dans  Y  Avocat  des  rues ,  y  est  parfaitement  rendue; 
mais  la  jolie  Mmc  Dussert,  du  Vaudeville ,  doit  être  bien  mé- 
contente de  la  gravure  où  on  la  représente  dans  le  rôle  de  la 
Mère  au  bal. 

Nous  terminerons  notre  revue  par  le  Voyage  sur  la  cheminée, 
jolie  bagatelle  d'un  auteur  auquel  nous  devons  des  ouvrages 
plus  importans,  mais  qui  ne  saurait  manquer  de  mettre  de 
l'esprit  dans  toutes  ses  compositions.  Plusieurs  des  chapitres  de 
celle-ci  en  renferment  beaucoup,  et  l'on  y  trouve  même  quel- 
quefois une  érudition  présentée  avec  assez  d'art  pour  ne  pas 
effrayer  les  Grâces.  Quelques  vers  agréables  semés  çà  et  là,  et 
de  fort  jolies  gravures,  qui  représentent  tons  les  objets  que  l'on 
voit  d'ordinaire  sur  une  cheminée  ornée  avec  quelque  élégance, 
achèvent  de  donner  du  prix  à  ce  petit  volume,  qui  sort  des 
presses  de  Firmin  Didot ,  et  que  nous  ne  saurions  trop  recom- 
mander à  ceux  qui  se  bornent  à  voyager  au  coin  du  feu. 

E.   HÉREAU. 

159.  —  Le  Chansonnier  des  Dames.  Paris,  1828;  Louis 
Janet,  rue  Saint-Jacques,  n°  5g.  In-i8  «le  211  pages,  avec 
gravures  ;  prix,  3  fr. 

Nous  devons  savoir  gré  à  ces  éditeurs  qui  recueillent  pendant 
une  année  ce  qui  doit  exciter  notre  gaieté  pendant  la  suivante. 
De  tels  pourvoyeurs  méritent  les  encouragemens  du  public, 
dans  une  époque  où  la  gaieté  française  semble  perdre  de  sa 
vivacité,  où  le  romantisme  lui  livre  une  guerre  à  outrance,  et 


LITTÉRATURE.  49i 

ou  l'on  veut  la  faire  regarder  comme  de  mauvaise  compagnie. 
M.  Charles  Malo  est  un  de  ces  aimables  et  utiles  éditeurs  :  il  a 
agité  les  grelots  de  Momus  ;  et,  à  ce  joyeux  signal,  il  a  vu 
accourir  autour  de  lui  les  poètes  qui  ont  éprouvé  des  inspira- 
tions plus  on  moins  heureuses  durant  l'année  dont  nous  attei- 
gnons la  fin.  Dans  ce  groupe,  nous  remarquons  feu  Désaugiers 
et  MM.  Armand  Gouffé,  BRAZiER,DiiMERSANetBÉRANGER.Nous 
y  voyons  aussi  M.  le  comte  de  Ségur  :  il  vient,  en  chantant, 
raconter  son  Histoire,  qui,  nous  l'espérons,  n'est  pas  encore 
terminée.  M.  Creuzé  de  Lessert  chante  F  Amour  et  le  Diable 
avec  esprit,  mais  non  point  avec  autant  de  gaieté  que  semble 
l'exiger  le  titre  de  sa  chanson.  Parmi  les  poètes  qui  n'ont  pas 
cru  déroger  en  publiant  dans  un  chansonnier  des  productions 
inspirées  par  la  tristesse,  on  trouve  MM.  Vieillard,  Pain, 
Saint-Valry,  d'Arlincourt  ,  Charles  Nodier,  Champein, 
Louis  Guérin  ,  etc.  M.  Charles  Malo  a  concouru  à  rendre 
son  recueil  agréable  en  publiant  quelques-unes  de  ses  produc- 
tions; il  faut  aussi  lui  savoir  gré  d'avoir  mis  en  musique  le  Chant 
de  la  Nourrice ,  romance  chevaleresque  par  M.  Nodier,  dont  le 
style  bizarrement  gothique  avait  besoin  qu'on  se  souvînt  d'un 
des  proverbes  créés  par  Figaro.  Le  groupe  poétique  dont  nous 
venons  de  faire  l'examen  renferme  quelques  dames,  parmi 
lesquelles  nous  remarquons  Mmes  de  Genlis,  Desbordes-Val- 
more,  Amable  Tastu,  de  Plancy  et  miss  Pitman,  qui  a  réuni 
le  tribut  des  muses  anglaises  à  ceux  de  notre  parnasse  en  com- 
posant la  musique  d'une  ballade:  intitulée  The  cottage  Girl.  On 
trouve  rarement  M.  de  Chateaubriand  parmi  les  chanson- 
niers: toutefois  il  figure  dans  le  nouveau  recueil,  où  il  nous 
offre  le  Chant  du  Montagnard  émigré,  connu  depuis  plus  de 
trente  ans  ,  mais  dont  la  lecture  est  toujours  agréable.     Brès. 

160. —  Le  Diable  philosophe  ,  ou  Adieux  aux  jésuites  ;  par 
Ch.  Massas.  Paris,  1828;  imprimerie  de  Busseuil.  In-8°  de 
1 6  pages. 

Le  poëte  suppose  que  le  diable,  au  moment  de  l'expul- 
sion des  jésuites  de  France,  les  engage,  s'ils  veulent  rester 
parmi  nous,  à  le  prendre  pour  modèle,  et  traçant  son  por- 
trait, il  leur  fait  une  excellente  leçon  de  morale.  Celte  idée 
froide  et  fausse  n'a  inspiré  que  des  vers  bien  faibles.  <!'. 

161.  —  *  Voyage  sentimental  de.  Sterne;  traduction  nou- 
velle, par  M.  Morf.au-Christophe  ,  avocat  ;  ornée  du  portrait 
de  Sterne  ,  et  accompagnée  de  Notes  historiques  ,  critiques  et  lit- 
téraires. Paris,  187.8;  J.  G.  Dentu,  rue  du  Colombier.  In- 18; 
prix  ,  /,  fr. 

Combien  d'hommes  d'esprit  ont  fait  de  mauvaises  imitations 

3». 


492  LIVRES  FRANÇAIS, 

des  rêveries  sentimentales  de  Sterne!  Toutes  n'ont  servi  qu'à 
tendre  plus  éclatant  le  mérite  de  ce  singulier  écrivain.  Un  seul 
homme,  mais  qui,  je  pense,  ne  cherchait  pas  à  imiter,  l'au- 
teur du  Voyage  autour  de  ma  chambre,  s'est  place  non  loin  de 
Sterne,  dont  il  me  semble  avoir  traduit  le  caractère  en  français. 
—  Je  suis  loin  de  1  admiration  fanatique  de  cet  Anglais,  qui 
offrait  une  guinée  par  ligne  à  celui  qui  lui  apporterait  une  page 
inédite  de  Sterne.  Ses  Sermons  me  paraissent  à  peine  au-dessus 
du  médiocre;  ses  Lettres  n'ont  pas,  à  mes  veux,  un  fort  grand 
mérite  ;  mais  Tristram  Shandy,  et  surtout  le  Voyage  sentimental , 
me  semblent  de  véritables  chefs-d'œuvre,  si  l'on  peut  donner  ce 
nom  à  des  ouvrages  qu'on  eroirait  écrits  sans  nulle  application 
et  sans  nul  effort.  Tous  les  critiques,  je  le  sais,  ne  sont  pas, 
de  cet  avis.  — Walter  Scott  entre  autres  traite  fort  mal  Sterne, 
l'accuse  de  plagiat,  d'affectation  et  de  bien  d'autres  choses 
encore  que  je  craindrais  de  répéter,  tant  elles  me  semblent 
approcher  du  blasphème  :  la  lecture  d'un  seul  chapitre  de 
Sterne  suffit  pour  l'absoudre  entièrement  dans  mon  esprit  de 
toutes  ces  accusations. 

Nous  avions  deux  traductions  du  Sentimental  Jôurhef  ;  l'une , 
de  Fresnay,  1769;  l'autre,  de  M.  P.  Crassous,  1804.  La  première 
n'est,  comme  le  dit  M.  Moreau- Christophe,  qu'une  parodie  de 
l'original;  quant  à  la  seconde  elle  ne  me  paraît  pas  aussi  impar- 
faite qu'il  le  pense.  Je  reconnaîtrai  pourtant  volontiers  que  celle 
de  M.  Moreau-Christophe  est  bien  supérieure  ,  quoiqu'il  me  fût 
facile  d'indiquer  quelques  passages  où  il  s'est,  à  mon  avis,  écarté 
delà  pensée  de  Sterne.  Mais  le  Voyage  sentimental  estun  ouvrage 
où  beaucoup  d'expressions  n'ont  pas  de  valeur  absolue,  surtout 
dans  une  langue  différente,  et  dont  le  sens  n'est  pas  exactement 
déterminé,  mais  varie  selon  l'organisation  et  la  manière  de  sen- 
tir du  lecteur.  Mes  critiques  ne  pourraient  donc  s'appuver  sur 
aucune  base  fixe,  et  je  les  abandonne  avec  plaisir  pour  louer 
sans  restriction  la  pureté  et  l'élégance  du  style  de  M.  Moreau- 
Christophe,  qui  témoigne  une  défiance  excessive  de  ses  forces 
et  de  son  mérite.  Sa  traduction  est  pleine  de  verve  et  de  couleur; 
les  notes  qu'il  a  placées  à  la  fin  du  volume  prouvent  qu'il  possède 
une  instruction  profonde  et  variée ,  et  je  pense  que  !e  public  ac- 
cueillera favorablement  un  ouvrage  qui  lui  est  présenté  avec  une 
insouciance  très-peu  paternelle.  La  vie  de  Sterne  est  générale- 
ment peu  connue  en  France;  et  pourtant  on  doit  être  curieux 
de  savoir  ce  que  fut  dans  le  monde  cet  homme  qui  nous  a  initiés, 
pour  ainsi  dire,  à  sa  vie  intime  :  j'aurais  désiré  que  M.  Moreau 
eût  placé  au  moins  un  abrégé  de  son  histoire  en  tète  de  sa  tra- 
duction, et  eût  donné  dans  ses  notes  |>lus  de  dévdoppeniens  aux 


LITTÉRATURE.  /,o3 

extraits  de  YQtio  de  Davis  qui  concernentStei  ik'.M.Walcrenaer 
(Biogr.  de  Michaud ,  t.  43,  )  lui  aurait  fourni  de  bons  matériaux, 
ainsi  que  le  livre  du  docteur  Ferriar,  de  Manchester  ,  intitulé  : 
Essai  et éclaircissemens  sur  les  ouvrages  de  Sterne.  On  doit  sou- 
haiter qu'il  répare  cette  omission  dans  les  éditions  subséquentes 
que  son  excellente  traduction  ne  peut  manquer  d'obtenir. 

A.  P. 

162.  —  Le  Chef  du  Mont,  ou  les  Contemporains  de  Brune 
haut ,  roman  historique  du  VIe  siècle;  par  M.  Emile  *****}  ancien 
élève  de  l'Ecole  polytechnique.  Paris,  1828;  Gosselin.  4  vol. 
in- 12  de  '208  à  a'36  pages;  prix,  12  fr. 

Le  Chef  du  Mont  est  encore  un  de  ces  personnages  qui , 
après  avoir  disparu  des  récits  de  l'histoire,  reprennent  une  vie 
mystérieuse  sous  la  plume  des  romanciers.  Le  poète  anglais 
.Southcy  est,  je  crois,  le  premier  qui  ait  employé  ce  moyen 
d'exciter  l'intérêt  dans  son  poème  de  Roderic  ,  dernier  roi  des 
Gotlis  y  dont  le  trop  fameux  Solitaire  n'est  qu'une  faible  imi- 
tation. Cette  fois  c'est  Gondebaud  ,  fils  de  Ciolaire  Ier,  dont 
l'auteur  du  roman  nouveau  a  jugé  à  propos  de  prolonger 
l'existence  après  la  catastrophe  qui  le  livra  au  pouvoir  de  Gon- 
tran.  Cet  auteur  paraît  avoir  fait  une  élude  assez  profonde  des 
lois,  des  institutions  et  des  mœurs  de  l'époque  qu'il  a  voulu 
retracer.  Les  Grecs  ,  les  Francs  déjà  chrétiens  ,  les  Gaulois  en- 
core idolâtres,  figurent  tour  à  tour  ou  ensemble  dans  ses  ré- 
cits, où  il  a  cherché  à  mettre  en  présence  les  intérêts  et  les 
opinions  de  ces  dis  erses  races.  Il  y  est  parvenu  avec  quelque 
succès  :  il  est  toutefois  à  regretter  qu'une  action  trop  comph 
quée  répande  de  l'obscurité  et  de  la  froideur  dans  plusieurs 
parties  de  l'ouvrage.  L'intérêt,  souvent  prêt  à  naître  ,  se  trouve 
ainsi  comme  suspendu  ,  et  ne  devient  vif  que  vers  le  dénoù- 
ment.  Le  si  vie  est  presque  toujours  correct  et  élégant;  mais  il 
manque  de  cette  Originalité  et  de  cet  abandon  qui  donnent  la 
vie  aux  peintures  Au  romancier.  *  ■"• 

iG'5.  —  Le  Fils  du  meunier;  première  partie 
Hvuen  1  chroniques  du  lerns  de  la  Ligue);  par  M.  Moj&tqui  u., 
l'atis,  1828;  Amb.   Dupont.   /|    vol.   in    [2,   formant  ensemble 
86'5   pages;  prix  ,  1  2  fr. 

Ces  amis  du  roman  In  ,  torique  se  >oii\  iennenl  encore  dt  la  Dante 
de  Saint-Bris,  le  premier  emprunt  que  .M.  AI01  louval  ait  fait  à  nos 
chroniques  nationales.  (Voy.  Rev.  Eue.,  t.  \\m\  ,  p.  5ia.)  Le  Fils 

du  inemnei est  un  dt is  personnages  que  l'a  11  leur  avait dps  lorSUUS 
en  seeuc  ;  de  l'AngOOmois ,  il  l'a  transporté  dans  les  campagnes d< 
la  Normandie,  et  il  pionicl  de  nous  le  montrer  encore  dans  lt 
forêts  du  Valois.  Car  celle  première  partie  nous  laisse  loi  t  in 


494  LIVRES  FRANÇAIS, 

décis  sur  le  sort  de  Jean  Rieul,  qui ,  après  avoir  quitté  le  moulin 
bannal  de  la  seigneurie  d'Allègre ,  s'est  jeté  tout  entier  dans  les 
guerres  civiles,  où  il  a  conquis  le  titre  de  chevalier  de  Rieux  , 
la  lieutenance  du  corps  libre  des  bandits  surnommés  les  Fruncs- 
Museaux ,  et  plus  tard  le  grade  de  capitaine  dans  le  régiment 
des  chevau-légers  provençaux  du  marquis  de  Yillars.  Ce  qui 
mieux  est,  du  moins  pour  son  bonheur  et  sa  moralité  ,  il  a  ob- 
tenu le  cœur  deMarion  Charpentier,  fille  d'un  riche  marchand 
de  Paris  ;  cet  amour  l'a  éloigné  des  cabarets  et  des  mauvaises 
habitudes  contractées  au  milieu  de  ses  grossiers  compagnons  de 
danger  et  de  pillage,  et  commence  même  à  faire  naître  dans 
son  esprit  de  sérieuses  réflexions  sur  les  horreurs  dont  il  est  le 
témoin  et  sur  la  religion  dont  les  jésuites  et  les  ligueurs  abusent 
avec  tant  d'effronterie  et  de  cruauté.  Le  véritable  héros  de  cette 
première  partie  est  le  colonel  Péhu  de  La  Mothe,  qui  ,  après 
bien  des  vicissitudes ,  après  l'assassinat  du  frère  de  sa  maîtresse 
dont  il  est  injustement  accusé,  après  avoir  joui  du  privilège  de 
la  fierté  de  Saint-Romain  ,  épouse  enfin  Marguerite  Duhallot, 
ancienne  amie  de  la  belle  dame  de  Saint-Bris.  Il  est  bon  de  dire 
que  la  fierté  de  Saint-Romain  donnait  tous  les  ans  la  liberté  au 
plus  grand  criminel  que  contenaient  les  prisons  de  Rouen  ,  et 
cela  par  la  condescendance  superstitieuse  des  magistrats  et  du 
peuple  pour  une  vieille  légende  qu'on  peut  lire  dans  le  roman. 
C'est  au  roi  Henri  IV  qu'est  due  l'abolition  de  cette  pratique. 

En  général,  M.  Mortonval  paraît  avoir  étudiéavecsoinl'histoire 
de  l'époque  dont  il  essaie  de  reproduire  les  traits;  il  cite  même 
souvent  les  chroniques  particulières  de  la  ville  de  Rouen.  Il  pos- 
sède uu  autre  mérite,  c'est  d'intéresser  vivement(les  lecteurs;  mais 
peut-être  son  pinceau  n'a-t-il  pas  assez  de  vigueur  pour  la  pein- 
ture d'un  tems  où  les  grands  crimes  étaient  aussi  communs  que 
les  grandes  vertus ,  où  l'habitude  de  la  guerre  et  de  ses  hasards, 
et  la  véhémence  des  opinions  religieuses  communiquaient  à  tous 
les  caractères  une  force  et  une  audace  qui  ne  se  rencontrent  pins 
dans  les  tems  de  calme  et  de  paisible  soumission  aux  idées  reçues. 
Toutefois,  certains  passages  de  ce  roman,  quelques  autres  du 
premier  ouvrage  de  M.  Mortonval ,  le  comte  de  Villainayor,  an- 
noncent chez  cet  auteur  un  esprit  original  qui  ne  manque  ni  de 
grâce,  ni  d'énergie,  toutes  les  fois  qu'il  prend  librement  son 
essor.  Nous  citerons,  parmi  les  chapitres  du  Siège  de  Rou en  qui 
nous  ont  paru  porter  plus  évidemment  le  cachet  du  talent,  ceux 
qui  sont  intitulés  :  les  Portraits  de  famille  ,  la  Lettre ,  la  Déli- 
vrance. Enfin,  nous  ne  craignons  pas  d'être  désavoués  en  pla- 
çant M.  Mortonval  parmi  les  plus  heureux  imitateurs  français 
de  Waltcr  Scott,  et  en  lui  promettant  le  premier  rang,  si,  plus 


LITTÉRATURE.— BEAUX-ARTS.  495 

confiant  dans  ses  propies  forces,  il  s'abaudonne  plus  souvent 
aux  inspirations  d'une  verve  brillante  et  hardie.  a. 

Beaux  -  Ai  ts. 

îGlf.  —  *  Description  des  tnonumcns  musulmans  du  cabinet  de 
M.  le  duc  de  Blacas  ;  par  M.  Reinatjd,  employé  au  cabinet  des 
manuscrits  orientaux  de  la  bibliothèque  du  roi,  membre  de  la 
Société  asiatique,  etc.  Paris,  1828;  imprimerie  royale;  librairie 
orientale  de  Dondey-Dupré.  2  vol.  in-8°  avec  planches;  prix  , 
18  fr. ,  et  3o  fr.  papier  vélin. 

Il  est  rare  que  l'on  ait  à  reprocher  aux  auteurs  de  donner 
au  public  bien  plus  que  ne  promettait  le  titre  de  leurs  ou- 
vrages; et  M.  Reinaud  doit  s'applaudir  de  mériter  ce  reproche. 
Non  seulement  son  livre  contient  un  traité  général  des  pierres 
gravées  i>.usulmanes,  très-complet,  et  une  description  détaillée 
des  monumens  de  ce  genre,  précieux  et  rares,  recueillis  par 
un  riche  amateur;  mais,  ce  qui  intéressera  certainement  un 
bien  plus  grand  nombre  de  lecteurs,  on  y  trouve  des  notices 
aussi  neuves  que  substantielles  sur  tous  les  pet>.onnages  dont 
ces  monumens  offrent  les  noms.  Parmi  ces  notices,  on  distin- 
guera surtout  une  vie  de  Mahomet,  très-différente  de  toutes 
celles  qui  ont  été  publiées  jusqu'à  ce  jour  :  c'est  l'histoire  exacte 
de  l'origine  et  des  progrès  de  l'établissement  de  l'islamisme 
dans  l'Orient;  de  cette  religion  qui,  après  s'être  répandue  dans 
les  deux  plus  anciennes  parties  du  monde,  aurait  peut-être, 
sans  une  grande  victoire,  envahi  l'Europe  et  détruit  à  jamais 
le  christianisme.  Je  conseillerais  volontiers  à  l'auteur  de  pu- 
blier séparément  cette  Vie  de  Mahomet,  qui  formerait  bien, 
à  elle  seule,  un  volume. 

On  ne  lira  pas  avec  inoius  de  profit  et  de  salis-faction  tout 
ce  que  l'auteur  a  réuni  de  renseignemens  sur  les  opinions,  les 
mœurs,  les  usages  et  la  vie  privée  des  musulmans.  Je  puis 
assurer  que  nulle  part  ailleurs  on  ne  recueillera  de  notions 
plus  exactes  sur  des  peuples  que  les  circonstances  politiques 
de  L'époque  nous  imposent  le  devoir  de  bien  connaître.  C'c.st 
aux  véritables  sources,  dans  les  manuscrits  orientaux,  que 
l'auteur  a  puisé  les  matériaux  de  tout  son  ouvrage  :  ses  con- 
naissances dans  l<s  langues  de  l'Orient,  et  la  place  qu'il  oc- 
cupe à  la  bibliothèque  du  roi,  lui  donnaient  à  cet  égard  toutes 
facilités.  Aussi  relève-t-il  une  foule  d'erreurs,  de  fausses  opi- 
nions émises  par  des  voyageurs  el  des  historiens,  ou  trompeurs 
ou  trompes. 

Un  ouvrage  si  important  et  si  utile  ne  peut  clic  suffisamment 


/,yG  LIVRES  FRANÇAIS. 

apprécié  dans  quelques  lignes  :  je  me  réserve  d'en  faire  l'objet 

d'un  plus  long  examen.  Am.  D — l. 

i65. — *  Description  de  la  collection  des  Médailles  de  feu 
M.  Allier  de  Hauteroche  ,  membre  de  l'Académie  de  Mar- 
seille, et  ancien  consul  au  Levant;  avec  des  Notes  archéolo- 
giques, par  M.  Dumersan,  du  cabinet  des  médailles  de  la 
Bibliothèque  du  roi.  Paris,  1829  (1828);  M.  Midy  d'Ermenil, 
propriétaire  de  la  collection  ,  rue  de  l'Échiquier,  a0  4  ;  Debure 
frères,  libraires,  rue  Serpente.  In-4°avec  iG  planches  gravées 
contenant  près  de  400  médailles;  prix,  i5  fr. 

Cette  collection,  formée  par  feu  M.  Allier  de  Hauteroche, 
dans  ses  vovages  en  Grèce  et  en  Egypte,  se  monte  à  quatre 
mille  pièces  d'une  très-belle  conservation,  la  plupart  rares  et 
parmi  lesquelles  il  y  en  a  beaucoup  d'inédites.  La  description 
intéressante  que  publie  en  ce  moment  M.  Dumersan  a  pour 
but  de  la  faire  connaître  aux  amateurs  de  numismatique, 
avant  qu'elle  ne  sorte  de  France,  si  elle  est  acquise  par  quelque 
cabinet  étranger.  Nous  ne  pouvons  qu'exprimer  le  désir  de 
voir  acquérir,  pour  le  riche  cabinet  du  roi,  ce  trésor  amassé 
par  un  Français  qui  a  passé  trente  ans  de  sa  vie  à  l'augmenter 
et  à  l'illustrer  par  ses  savantes  recherches.  Nous  avons  con- 
sacré à  M  de  Hauteroche  un  article  nécrologique  (voy.  Rev. 
£nc.,  t.  xxxvi,  p.  837,  décembre  1827  ),  dans  lequel  nous 
avons  fait  connaître  les  dispositions  testamentaires  par  lesquelles 
il  a  témoigné  son  zèle  pour  la  science  et  son  amour  pour  son 
pays.  Son  dernier  vœu  serait  rempli,  si  son  nom  se  trouvait 
associé  à  ceux  des  Pellerin  et  des  Deitnery,  dont  les  belles  suites 
de  médailles  ont  enrichi  le  cabinet  de  France.  Quel  que  soit 
maintenant  le  sort  delà  collection  de  M.  Allier  de  Hauteroche, 
la  publication  qu'en  a  faite  M.  Dumersan  lui  assigne  une 
place  parmi  les  cabinets  célèbres  que  se  plairont  à  citer  les 
numismatistes.  Les  médailles  sont  classées  dans  l'ordre  mé- 
thodique adopté  aujourd'hui  dans  tous  les  cabinets,  et  accom- 
pagnées de  Notes  sur  quelques  points  curieux  de  géographie, 
d'histoire  et  de  chronologie,  autant  que  l'ont  permis  à  l'au- 
teur les  bornes  dans  lesquelles  il  a  été  obligé  de  se  circonscrire. 
Cette  collection,  qui  par  sa  grande  valeur  et  l'intérêt  qu'elle 
offre  à  la  science,  peut  convenir  à  un  cabinet  royal,  est  main- 
tenant en  vente,  et  01;  oejl  la  voir  chez  les  héritiers  de 
M.  Allier  de  Hauteroche  :  mais  la  description  en  est  faite  de 
manière  que,  sans  l'avoir  \  ue ,  il  est  facile  à  toute  personne 
versée  dans  la  numismatique  île  l'apprécier  complètement.  N 
1G6.  — *  Choix  des  /dus  belles  /leurs  prises  dans  différentes 
lamillt :s  du  règf/te  végétât,  et  de  quelques  branches  des  plus  { 


BEAUX-ARTS.  —  OUVR.  PÉRIODIQUES.  497 

fruits  ,  groupées  quelquefois,  et  souvent  animées  par  des  in- 
sectes et  des  papillons,  gravées,  imprimées  en  couleur,  et 
retouchées  au  pinceau  avec  un  soin  qui  doit  répondre  de  leur 
perfection  ;  puv  P.-J.  Redouté  ,  peintre  et  professeur  d'ico- 
nographie au  Musée  d'histoire  naturelle j  4e>  5e,  6°,  7e,  8e, 
9e  et  10e  livraisons.  Paris  ,  1828;  routeur,  rue  de  Seine,  n°  6  , 
et  Panckoucke,  rue  des  Poitevins,  n°  j4-  7  cahiers  in-40, 
contenant  chacun  4  planches;  prix  du  cahier,  12  fr. 

Lors  de  la  publication  des  trois  premières  livraisons  de  cet 
ouvrage  (  Voy.  Rcv.  Enc. ,  t.  xxxvi ,  p.  202  ) ,  nous  avons  payé 
à  l'auteur  le  tribut  de  louanges  dû  à  son  beau  talent.  Les  livrai- 
sons que  nous  annonçons  n'ont  pas  trompé  l'espérance  que  les 
premières  avaient  fait  concevoir.  Dans  la  riche  collection 
placée  sous  nos  yeux  ,  nous  remarquons  principalement  une 
branche  de  cerisier  garnie  de  feuilles  et  de  fruits,  la  rose  jaune, 
le  narcisse  ,  une  branche  de  pommier  en  fleurs ,  le  camellia 
panaché;  la  rose  à  cent  feuilles,  humide  de  rosée,  et  sur  la- 
quelle un  beau  papillon  vient  butiner;  le  laurier-rose,  la  ja- 
cinthe blanche,  le  liseron  tiicolor ,  la  tubéreuse  et  bien  d'autres 
encore.  Chacune  de  ces  plantes  mériterait  d'obtenir  une  men- 
tion particulière.  OE. 
Ouvrages 'périodiques. 

167.  —  *  Journal  de  Caen  et  de  la  Normandie  9  paraissant  Us 
jeudi  et  les  dimanehrs.  —  Ou  souscrit  à  Caen  ,  chez  Chalopin  , 
rue  Froide.  Prix  de  l'abonnement ,  5  fr.  pour  trois  mois  ;  10  fr. 
pour  six  mois;  20  fr.  pour  un  an. 

Les  journaux  se  multipiient  dans  les  départemens  qui  for- 
maient l'ancienne  Normandie;   c'est  une  preuve  qu'on   y  lit 
davantage,  et  que  la   masse  de  la  population  s'éclaire  de  plus 
en  plus.    Ce  journal  que  nous  annonçons  .1  commencé  à  paraître 
au  mois  de  mai  dernier;  il  s'occupe  surtout  de  matières  litté 
raires    et   scientifiques*   et   rend  compte  avec  exactitude  des 
travaux  des  diverses  sociétés  savantes  que  renferme  la  ville  de 
Caen  ,   des    représentations  dramatiques  qui  s'y  donnent  ,  des 
principaux  ouvrages  qui  paraissent  ,  soit  à  Paris  ,  soit  en  Nor- 
mandie ;  il  O&ntienI  de  plus  des  articles  originaux   sur  différen 
sujets,   écrits    souvent,  avec    esprit    et  talent.    Nous    avons    1  c 
marqué    V  &>,,  fi  novembre  i8a8)  de  fort  jolis  couplets  sm 
la  chanson  de  Béranger,  intitulée  la  Comète,  de  18Î2  ;  un  lo ■>■ 
article  de  l'un  des  derniers  numéros  nous  puait  susceplibh 
de  quelques  céflexions  de  notre  part.  L'auteur  s'étonne  et  s'af- 
flige de  voit  atlSâi   pende  Normands  dans  les   rangs  de  l'adm 
nistratioii,  1!  prétend  que  d'autres  parties  de  la  France  foui 


A98  LIVRES  FRANÇAIS, 

nissent  en  plus  grand  nombre  aux  listes  ministérielles  des 
préfets,  des  receveurs-généraux  ,  etc.  En  supposant  que  cette 
disproportion  existât,  la  Normandie  devrait  s'en  féliciter;  car 
ce  qui  intéresse  un  département,  ce  n'est  point  tant  d'augmen- 
ter le  nombre  de  ceux  qui  vivent  sur  le  budget,  que  d'avoir 
moins  de  marais,  de  landes  ,  de  terres  incultes  ;  moins  de  men- 
dians,  plus  de  fabriques  et  plus  d'aisance  dans  toutes  les  classes. 
Ici,  l'orgueil  est  non-seulement  pardonnable,  il  est  louable , 
lorsqu'il  produit  l'émulation.  A.  P. 

168.  —  *  Le  Propagateur,  journal  du  Pas-de-Calais ,  con- 
sacré aux  matières  politiques  et  littéraires,  au  commerce  et  à 
l'agriculture,  a  paru  à  Arras  le  i5  novembre,  et  sera  publié 
deux  fois  par  semaine.  Prix  pour  l'arrondissement  d'Arras  , 
6  fr.  par  trimestre;  pourle  dehors,  7  fr. 

Si  l'établissement  d'un  journal  libre  est  un  bienfait  pour 
tous  les  départemens,  la  création  de  celui  que  nous  annon- 
çons sera  éminemment  utile  et  féconde  en  résultats.  Le  dé- 
partement du  Pas  de-Calals ,  considérable  par  sa  population, 
ses  contributions  ,  ses  deux  villes  maritimes  et  par  ses  autres 
richesses  statistiques,  manquait  d'un  ressort  qui  animât  son 
industrie  et  son  commerce,  et  qu'il  trouvera  désormais  dans 
la  publicité.  La  ville  de  Boulogne  compte  trois  journaux 
spéciaux,  et  Calais  en  a  un,  tandis  que  Saint-Omcr ,  la  se- 
conde ville  de  l'ancien  Artois  et  aujourd'hui  le  chef-lieu 
judiciaire  du  département,  est  réduit  à  une  simple  feuille 
d'annonces.  Les  villes  de  Béthune ,  Saint- Pol  et  Montreuil, 
chefs-lieux  d'arrondissement,  étaient  privées  aussi  de  toute 
presse  périodique,  consacrée  aux  besoins  de  leurs  localités. 
Cet  état  de  torpeur  morale  avait  inspiré,  il  y  a  quelques  mois, 
à  deux  membres  du  barreau  de  Saint-Omer,  la  pensée  d'un 
journal  administratif,  commercial ,  politique  et  littéraire,  dont 
le  prospectus  nous  fut  communiqué,  mais  qui  n'a  pu  se  réaliser, 
par  le  retour  inopiné  à  Paris  de  l'un  des  deux  associés.  C'est 
ce  projet  qui  vient  d'être  repris  en  quelque  sorte  à  Arras;  et 
peut-être  vaut-il  mieux  qu'un  semblable  journal  soit  publié 
au  chef-lieu  du  département,  d'où  il  sera  comme  un  phare , 
qui  répandra  la  lumière  de  plus  haut.  Le  Propagateur  du  Pas- 
de-Calais  justifie  ainsi  son  titre  :  «  Répandre  tous  les  genres  de 
connaissances  utiles,  tous  les  scntimens  patriotiques  et  mo- 
raux ;  faire  tomber  les  barrières  qui  séparent  encore  trop  les 
différentes  classes  de  citoyens;  dissiper  par ''la propagation  des 
lumières  les  préjugés  de  l'ignorance  ;  combattre  l'arbitraire; 
faire  aimer  et  respecter  les  lois,  tel  est  le  but  que  les  rédacteurs 
de  ce  journal  se   sont  proposé   d'atteindre  et  qu'ils   se   font 


OUVRAGES  PÉRIODIQUES.  4 99 

gloire  d'avouer.  »  La  Revue  Encyclopédique  réclame  aussi  le 
mérile  d'avoir  appelé  par  ses  vœux  la  multiplication  des 
journaux  dans  les  départemens,  comme  un  principe  de  vie 
sociale,  et  comme  un  lien  de  correspondance  et  un  moyen 
d'émulation  entre  les  provinces  et  la  capitale.  Le  rédacteur 
gérant  du  Propagateur  est  l'un  des  collaborateurs  de  la  Revue , 
et  c'est  ainsi  qu'elle  a  déjà  fourni  plusieurs  ouvriers  à  divers 
établissemens  d'utilité  publique.  On  peut  espérer  qu'un  journal 
entrepris  dans  les  plus  nobles  intentions  accomplira  digne- 
ment la  mission  qu'il  s'est  donnée.  Honneur  en  soit  rendu, 
comme  un  encouragement,  à  ses  deux  fondateurs,  MM.  Harlc 
fils  et  Corne  de  Brillernont ,  qui  ont  déjà  propagé  dans  le  Pas- 
de-Calais  plus  d'une  industrie,  et  qui,  en  employant  si  utile- 
ment leurs  capitaux,  ennoblissent  la  richesse  et  la  font  svm- 
pathiser  avec  la  prospérité  publique  !  P-R. 

169.  —  Gaceta  de  Bayona ,  periodico , politico ,  etc.  —  Gazette 
de  Bayonne,  journal  politique,  littéraire  et  industriel,  parais- 
sant tous  les  trois  jours.  On  souscrit  à  Paris,  chez  M.  Seguin  , 
rue  de  Cléry,  n°  9,  et  à  Bayonne,  chez  M.  R.  Barandiaran , 
rue  Mayou.  Prix  de  l'abonnement,  8  fr.  par  trimestre;  16  fr. 
pour  six  mois;  3a  fr.  pour  l'année. 

Le  titre  de  cette  feuille  indique  les  matières  dont  elle  s'oc- 
cupe. Ses  nouvelles  politiques  lui  viennent  des  journaux  de 
Madrid  et  de  ceux  de  Paris.  Nous  lisons,  dans  la  partie  litté- 
raire (  N°  du  7  novembre),  l'annonce  d'une  publication 
intéressante  qui  se  fait  à  Madrid,  chez  Escribano,  rue  des 
Carretas  :  c'est  la  Collection  des  chefs-d'œuvre  du  théâtre  espagnol , 
depuis  Lope  de  Véga,  jusqu'à  Caiïizares,  c'est-à-dire  depuis 
les  trente  dernières  années  du  xvi"  siècle,  jusqu'aux  trente 
dernières  années  du  xvmc.  C'est  la  première  entreprise  de  ce 
genre  qui  ait  été  faite  pour  réunir  les  bons  ouvrages  perdus 
dans  l'immensité  du  répertoire  dramatique  des  Espagnols. 

Nous  désirons  vivement  que  la  Gazette  de  Rayonne,  destinée  à 
se  répandre  en  Espagne,  y  propage  le  goût  de  l'instruction,  et 
surtout  des  arts  industriels,  qui  seuls  pourraient  donner  à  ce 
malheureux  pays  un  moyen  de  sortir  peu  à  peu  de  sa  profonde 
misère.  Les  numéros  que  nous  avons  sous  les  yeux  sont  écrits 
avec  clarté  et  correction.  Quant  aux  opinions  politiques  des 
rédacteurs,  elles  sont  de  nature  à  ne  porter  aucun  ombrage  au 
parti  qui  domine  dans  la  Péninsule;  un  fait,  dont  on  nous 
garantit  la  vérité,  suffira  pour  le  prouver.  Le  gouvernement  es 
pagnol,  ayant  appris  qu'un  journal  en  langue  nationale  se  publiait 
en  Fiance,  crut  devoir  prendre  des  mesures  prudentes  pour 
l'empêcher  d'introduire  sur  le  territoire  classique  du  catholi- 


5oo  LIVRES  FRANÇAIS. 

cisme  le  venin  des  mauvaises  doctrines  dont  ou  le  supposait 
imbu  :  il  fut  prohibe  à  l'entrée.  Mais  la  lecture  des  premiers 
numéros  détrompa  les  censeurs  de  Madrid  ,  qui  se  hâtèrent  de 
faire  révoquer  celte  prohibition.  A.  P. 

Livres  en  langues  étrangères  imprimés  en  France. 

170.  —  *  A  Commentary  an  the  Mernoirs  oj  Theobald  ff'ol/c 
Tone,  etc.  —  Commentaire  sur  les  Mémoires  de  Theobald  IVolfc 
Tone,  major  général  au  service  de  la  république  française, 
dans  lequel  on  examine  et  l'on  discute  la  question  de  savoir  si 
l'Irlande  est  moralement  et  physiquement  en  état  de  soutenir 
son  indépendance  comme  nation  ;  par  le  colonel  Philippe 
Roche-Fermoy.  Paris,  1828;  Bobée,  Amyot  et  Truchy.  In-8° 
de  i\i  pages;  prix,  4  fi\ 

Tout  le  monde  connaît  la  fin  malheureuse  du  patriote  irlan- 
dais Theobald  Wolfe  Tone,  l'ami  de  Caruot,  de  Hoche  et  de 
Kilmaine.  Pris  à  bord  «lu  vaisseau  le  Hoche,  sur  la  côte  d'Ir- 
lande, reconnu  parmi  les  prisonniers  français,  et  dénoncé  par 
sir  Georges  Hill,  son  ancien  camarade  de  collège,  il  fut  arrêté, 
traduit  devant  une  commission  militaire,  et  condamné  à  être 
pendu ,  comme  traître.  Mais  Tone  échappa  au  supplice  cruel 
qui  lui  était  destiné,  en  se  donnant  lui-même  la  mort. 

Le  général  Tone  n'a  pas  seulement  légué  à  la  postérité  le 
souvenir  de  ses  patriotiques  efforts  pour  l'affranchissement  de 
son  pays,  il  a  aussi  laissé  des  Mémoires  que  son  fils  vient  de 
publier  aux  États-Unis,  et  où  l'historien  puisera  des  rensei 
gneniens  précieux  sur  l'intéressante  époque  qui  en  fait  le  su- 
jet. Tone  assure  que  l'Irlande  était  en  état  de  maintenir  son  in 
dépendance;  mais  il  restait  à   prouver  par  des  faits  que  ce 
n'était  pas  la  une  simple  assertion.  C'est  ce  que  M.  le  colonel 
de  Fermoy  a  entrepris  dans  cet  ouvrage;  et,  si  nous  ne  somme-, 
pas  toujours  de  son  avis  sur  les  moyens  qu'il  croit  propres  à 
assurer  l'indépendance  irlandaise,  sans  le  secours  d'une  puis  - 
sance  amie,  telle  que  la  Fance  ou  les  États-Unis,  nous  conve- 
nons du  moins  avec  lui  que  l'Irlande  possède  des  ressource 
suffisantes  pour  défendre  sa  liberté,  lorsqu'elle  l'aura  conquise 

M.  Fermov  a  eu  l'ingénieuse  idée  de  comparer  l'Irlande  à 
une  place  forte  naturelle,  occupée  par  une  garnison  plus  que 
suffisante  pbttr  sa  défense,  et  qui  jouît  delà  faculté  de  se  re- 
nouveler sans  cesse:  il  développe  celte  idée  avec  beaucoup  tfes- 
prit  et  de  talent.  Il  compare  ensuite  les  capacités  physiques  et 
morales  de  cette  garnison  avec  celles  de  la  population  d'Angle- 
terre.  Il  montre,   d'un  côté,  un  peuple  presque  entièrement 


LIVRES  EN  LANGUES  ÉTR.  IMPR.  EN  FRANCE.  5o  i 
agricole  ,  par  conséquent  tout  militaire;  et  de  l'autre,  une  po- 
pulation où  les  agriculteurs  n'entrent  que  pour  environ  un  cin- 
quième ,  les  commerçans  et  les  industriels  pour  un  peu  plus  du 
quart,  et  dont  ie  reste  se  compose  de  pauvres  et  de  gens  qui 
n'ont  pas  besoin  de  produire  pour  vivre,  et  qui  certes  ne  four- 
nissent pas  les  meilleurs  soldats.  Il  prouve,  par  des  faits  in- 
contestables, que,  malgré  la  supériorité  numérique  de  la  po- 
pulation d'Angleterre,  la  partie  purement  militaire  est  à  celle 
d'Irlande  comme  i  est  à  i  -^.  L'auteur  considère  ensuite  les 
ressources  financières  de  sa  patrie,  qu'il  croit  égales  à  celles  de 
l'Angleterre  au  tems  de  sa  plus  grande  puissance,  et  infiniment 
supérieures  à  celles  des  Etats  de  Hollande,  à  l'époque  de  la 
fondation  de  leur  indépendance,  à  celles  de  la  Prusse  depuis 
Frédéric  II  jusqu'à  nos  jours,  et  enfin,  à  celles  des  Etats-Unis 
d'Amérique,  avant  et  depuis  leur  affranchissement.  Il  infère 
avec  raison  de  tous  ces  rapprochemens,  que  l'Irlande,  avec  une 
population  de  sept  millions  dames,  et  des  ressources  intérieures 
incalculables  ,  peut  justement  prétendre  à  l'indépendance  na- 
tionale. M.  Fermoy  a  dédaigné  de  s'occuper  de  la  question  de 
l'émancipation  catholique,  présentée  sans  cesse  aux  Irlandais 
comme  leur  summum  ùonuui.  Il  a  pensé  que  cette  concession  , 
fût-elle  même  avantageuse,  serait  une  faveur,  et  qu'il  y  aurait 
pour  eux  de  la  bassesse  à  l'accepter  d'un  ennemi  qu'ils  peuvent, 
quand  ils  le  voudront,  contraindre  à  leur  accorder  IVmancipa- 
tion  politique.  B — r. 


IV.  NOUVELLES  SCIENTIFIQUES 

ET    LITTÉRAIRES. 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE. 

ÉTATS-UNIS, 

Boston. —  Opinion  de  M.  Brougham  sur  l'établissement  d'une 
Université  dans  cette  ville.  —  En  tout  ce  qui  est  relatif  à  l'ins- 
truction publique ,  M.  Brougham  doit  être  consulté  ;  car  son 
approbation  peut  influer  beaucoup  sur  le  succès  d'un  établis- 
sement naissant.  Les  opinions  de  ce  zélé  promoteur  des  con- 
naissances utiles  ne  sontguère  favorables  à  ce  qui  est  considéré  , 
pn  France,  comme  une  œuvre  de  haute  sagesse;. il  n'approuve 
point  que  l'enseignement  soit  gratuit;  il  pense  que  les  jeunes 
gens  sans  fortune,  mais  riches  de  dispositions  naturelles  ,  ne 
manqueront  jamais  de  Mécènes  qui  leur  fourniront  les  movens 
de  s'instruire.  Il  ne  veut  point  que  les  gouvernemens  se  char- 
gent de  pourvoir  aux  besoins  des  hautes  écoles ,  et  acquièrent 
ainsi  le  droit  de  les  diriger  suivant  leurs  vues  ;  il  craint  même 
les  effets  du  patronage  ,  quel  qu'il  soit,  et  donne  la  préférence 
aux  établissemens  fondés  et  régis  par  ceux  mêmes  qui  en  pro- 
fiteront. Il  regarde  la  liberté  de  l'enseignement  comme  la  base 
de  toute  bonne  institution  d'écoles,  comme  le  seul  moyen  de 
sortir  enfin,  et  le  plus  tôt  possible,  de  l'ornière  delà  routine, 
de  meubler  la  tête  des  jeunes  gens  de  connaissances  utiles,  au 
lieu  d'y  entasser  un  savoir  dont  on  ne  fera  peut-être  jamais 
usage.  Si  M.  Brougham  a  raison,  et  si  les  Américains  suivent 
ses  conseils  ,  il  arrivera  peut-être  que  ,  tandis  que  les  Anglais 
vont  étudier  l'organisation  de  l'enseignement  public  en  France, 
pour  l'imiter  dans  leur  pays  ,  les  Français  iront  observer 
celle  des  États-Unis,  afin  de  l'importer  chez  eux.  Y. 

AFBIQUE. 

Voyage  de  M.  Auguste  Caillé  à  Tombouctou. 

Extrait  d'une  lettre  adressée  à  M.  le  président  de  la  Société 
de  géographie  par  M.  Delaporte  ,  vice-consul  gérant  le  consulat 
général  de  France  dans  l'empire  de  Maroc. —  Tancer  ,  leZ  octobre 
1828. —  Un  de  nos  concitoyens,  M.  Auguste  Cmlié,  vient  d'ac- 


AFRIQUE.  5o3 

quérir  à  la  Société  de  géographie  tous  les  territoires  situés  entre 
RioNuiïcz,  Sierra  Leone  etTanger,  c'est-à-dire  entre  l'Océan  et  la 
Méditerranée.  Il  a  visité  les  villes  de  Kanhan,  Jenné,  Tombouctou 
et  Âraouan.  Il  a  habile  Tombouctou  pendant  quatorze  jours. 
Sa  maison  était  à  quelques  portes  de  celle  qu'avait  occupée  le 
malheureux  major  Laing.  Il  a  employé  seize  mois  à  faire  ce 
travail  et  à  recueillir  les  matériaux  dont  il  enrichissait  sa  be- 
sace. Rien  ne  l'a  rebuté,  ni  refus,  ni  dégoûts,  ni  fatigues,  ni 
dangers;  sa  vocation,  ainsi  qu'il  meJ'a  dit  plusieurs  fois,  l'ap- 
pelait à  franchir  l'Afrique;  il  l'a  suivie,  et  a  résolu  le  pro- 
blême dont  l'impossibilité  paraissait  presque  démontrée:  savoir, 
qu'un  Européen  peut  traverser  l'Afrique.  Il  a  voyagé  sans  faste, 
et  j'ai  vu  un  derviche  quêteur,  la  besace  de  cuir  sur  le  dos, 
se  jeter  sur  le  seuil  de  ma  porte,  et  me  tendre,  non  la  main 
de  l'indigence,  non  la  main  de  la  misère  dont  il  portait  la 
livrée,  mais  celle  d'un  compatriote  qui  s'adresse  à  un  serviteur 
du  roi  de  France  et  requiert  sa  protection.  Il  l'a  obtenue,  M.  le 
président;  elle  lui  a  été  donnée  par  moi  qui  me  trouve  gérer 
momentanément  le  consulat  général  de  France,  autant  qu'il  a 
été  en  mon  pouvoir  de  le  faire;  et  grâce  à  la  coopération  de 
M.  le  chevalier  Luneau,  commandant  de  la  station  navale 
française  à  Cadix  ,  qui  eut  la  complaisance  de  m'envoyer  un 
bâtiment  du  roi,  j'ai  sauvé  le  voyageur  et  ses  papiers.  M.  le 
lieutenant  de  vaisseau  Jollivet  a  reçu,  à  bord  de  la  goélette 
du  roi  la  Légère,  qu'il  commande,  M.  Caillé;  et  le  28  sep- 
tembre dernier,  il  a  fait  voile  pour  Toulon,  où  il  doit  purger 
sa  quarantaine.  Deux  départemens,  celui  des  affaires  étran- 
gères et  celui  de  la  marine,  ont  contribué  à  rendre  un  Français 
à  son  pays  natal,  et  à  acquérir  à  la  Société  dont  vous  êtes  le 
président  un  voyageur  modeste  que  son  entreprise  illustrera. 

M.  Caillé,  dont  les  fatigues  et  les  travaux  ont  altéré  la  santé, 
s'est  embarqué  avec  la  fièvre.  Il  faut  espérer  qu'elle  n'aura  pas 
de  suite  et  qu'il  abordera  à  Toulon  sain  et  sauf. 

Si  M.  Caillé  n'a  pas  le  brillant  ni  l'éducation  de  nos  voya- 
geurs modernes,  il  a  l'ingénuité  et  la  franchise  de  ce  bon 
voyageur  du  vieux  tems  qui  nous  a  donné  sur  L'Inde  tant  de 
notions  intéressantes.  S'il  n'est  pas  X  Amédée  Jaubcrt  de  l'Asie, 
il  sera  le  Marco  Paolo  de  l'Afrique  ;  et  il  aura  le  mérite  d'avoir 
fait  à  ses  dépens,  et  sans  secours,  ce  que  tant  d'autres  n'ont 
pu  exécuter  à  force  de  trésors. 

Après  sa  quarantaine  ,  il  doit  se  rendre  à  Paris,  où  il  a 
L'intention  de  réclamer  l'assistance  de  M.  JoMAAn,  président  du 
bureau  central  delà  Société,  pour  la  rédaction  des  riches  ma- 
tériaux qui   fout  son  «inique  fortune. 


5o4  AFRIQUE. 

—  A  M.  Jomard  ,  membre  de  l'Institut.  —  De  V Amirauté  , 
Londres,  le  28  octobre  1828.  —  Monsieur,  j'ai  l'honneur  de 
m'adresser  à  vous  sur  un  sujet  auquel  je  suis  persuadé  que 
vous  prendrez  autant  d'intérêt  que  moi-même,  le  progrès  des 
découvertes  eu  Afrique. 

Je  vois  par  le  supplément  du  66e  Bulletin,  publié  par  la 
Société  géographique  de  Paris,  qu'un  Français  du  nom  de 
Caillé  a  réussi  à  atteindre  la  ville  de  Tombouctou,  et  que 
M.  Dflaporte,  vice-consul  à  Tanger,  observe,  dans  la  lettre 
qu'il  vous  a  écrite  pour  vous  annoncer  l'arrivée  de  M.  Caillé, 
que  ce  voyageur  se  console  des  fatigues  qu'il  a  souffertes,  par 
l'idée  qu'il  est  le  seul  Européen  qui  ait  réussi  jusqu'à  présent 
à  amener  à  une  heureuse  fin  une  enti-eprise  dans  laquelle  tant 
de  courageux  voyageurs  ont  succombé. 

Loin  de  moi  la  pensée  de  diminuer  le  mérite  de  ce  voyageur 
entreprenant  et  aventureux,  ou  de  blâmer  le  juste  orgueil  qu'il 
doit  ressentir  pour  avoir  donné  à  sa  tentative  une  heureuse  issue; 
mais  la  justice  qui  est  due  à  la  mémoire  d'un  autre  voyageur, 
qui  a  péri  par  la  main  barbare  d'un  assassin,  exige  que  je 
vous  expose  que  M.  Caillé  n'est  pas  le  seul  Européen  qui  a  visité 
Tombouctou,  ni  le  premier. 

Feu  le  major  Laino  est  celui  qui  a  mis  le  premier  les  pieds 
dans  Tombouctou,  et  je  vais  vous  le  prouver  par  l'autorité  la 
plus  irrécusable,  sa  propre  signature,  et  par  celle  de  son  ser- 
viteur qui  est  maintenant  à  Tripoli.  Dans  une  lettre  adressée  à 
M.  le  consul  Warrington  ,  et  maintenant  sous  mes  yeux,  datée 
de  Tombouctou  21  septembre  1826,  le  major  dit  qu'il  est  ar- 
rivé dans  cette  ville  le  18  du  mois  d'août  précédent ,  qu'il  de- 
vait la  quitter  le  lendemain  de  la  date  de  sa  lettre,  c'est-à-dire 
le  22  septembre,  et  qu'il  avait  l'intention  de  continuer  par  la 
route  de  Sego;  ensuite,  il  entre  dans  beaucoup  de  détails  tow- 
chant  cette  ville  et  donne  un  grand  nombre  de  documens  cu- 
rieux qu'il  a  réunis  sur  ce  sujet ,  et  d'autres  matériaux  qui,  sans 
aucun  doute,  seront  publiés  en  tems  convenable. 

Il  a  quitté  en  conséquence  Tombouctou  le  22  septembre  , 
avec  une  petite  caravane,  ayant  un  seul  domestique  arabe  à 
son  service;  le  troisième  soir,  il  fut  rejoint  par  quelques  Arabes 
faisant  partie  de  la  caravane,  et  ensuite  bassement  massacré.  Il 
arriva  que  la  lettre  mentionnée  plus  haut,  et  qu'il  avait  écrite 
de  Tombouctou,  se  trouvait  dans  la  possession  de  son  domes- 
tique ;  son  bagage  a  été  pillé  tout  entier,  ses  journaux  et  ses 
nombreux  papiers  enlevés;  mais  nous  avons  encore  l'espoir 
qu'ils  seront  recouvrés.  Le  domestique  a  subi  l'examen  le  plu-; 
sévère  ,  il  est   ferme  et  conséquent,  dans  toutes  sv>  irçpBtises  , 


AFRIQUE.  5o5 

et  je  regrette  de  dire  qu'il  y  a  grand  sujet  de  croire  que  cet  en- 
treprenant voyageur  est  tombé  victime  du  traître  et  barbare 
Bello,  qui  s'est  conduit  si  scandaleusement  envers  le  capitaine 
Clappertoh. 

J'espère,  par  conséquent  ,  de  votre  justice,  comme  mi 
homme  dévoué  aux  sciences,  et  particulièrement  à  celle  de  la 
géographie,  et  comme  président  de  la  commission  centrale, 
que  vous  prendrez  des  mesures  pour  donner  quelque  publicité 
à  cette  communication,  comme  elle  a  été  donnée  à  l'heureux 
succès  de  l'entreprise  méritoire  de  M.  Caillé.  — J'ai  l'honneur 
d'être,  etc.  John  Barrow. 

Extrait  de  la  Réponse  de  M.  Jomard  à  M.  John  Barrow  (  i). 
—  Paris ,  3i  octobre  1828.  — Monsieur,  —  Quoique  étranger  à 
la  lettre  qui  fait  le  sujet  de  votre  réclamation,  je  n'aurais  jamais 
voulu  participer,  môme  indirectement,  à  une  assertion  contraire 
à  la  vérité,  ou  à  la  réputation  du  courageux  voyageur  dont 
vous  défendez  justement  les  intérêts.  Personne  moins  que  moi 
n'est  accessible  aux  idées  exclusives  de  nationalité,  et  c'est 
aussi  dans  l'intérêt  général  de  l'humanité  que  je  suis  dévoué 
à  la  cause  des  sciences  et  de  leurs  progrès  indéfinis.  Je  me 
serais  donc  réjoui  sincèrement  de  signaler  le  premier  en  France 
le  retour  et  les  succès  du  major  Laing ,  ainsi  que  j'ai  été  assez 
heureux  pour  le  faire  à  l'arrivée  du  capitaine  Clapperton  et  du 
major  Denham.  Vous  devez  le  savoir,  monsieur,  c'est  moi  qui 
annonçai  au  public  français  les  travaux  de  ces  intrépides  explo- 
rateurs ;  qui  ai  publié  le  premier  leurs  admirables  découvertes 
dans  l'Afrique  centrale,  et  qui  payai  un  légitime  hommage  à 
la  mémoire  du  docteur  Oudney.  Quant  au  major  Laing,  j'ai 
long-tems  combattu  et  révoqué  en  doute  les  bruits  anticipés 
de  sa  mort,  et  je  me  suis  appliqué  à  faire  ressortir  les  contra- 
dictions des  récits  qui  circulaient  en  Afrique  et  en  Eurore.  Rien 
même  jusqu'ici  ne  m'avait  persuadé  de  la  réalité  de  la  cata- 
strophe, et  votre  lettre  pourrait  seule  me  faire  ajouter  foi 
entière  à  cette;  triste  nouvelle  :  tant  je  désirais  ardemment  d'ap- 
prendre le  succès  du  major  Laing,  d'avoir  le  plaisir  de  le  pro 
clamer,  et  de  concourir,  quoique  faiblement,  à  sa  brillante 
renommée.  Le  major  Denham  a  pu  vous  dire  comment  je  l'ac- 
cueillis à  Paris,  combien  je  m'estimai  heureux  d'embrasser  ce 
brave  officier,  et  de  m'entre  tenir  avec  un  homme  qui  avait  dix 


(i)La  Société  de  Géographie*  décidé  que  la  lettre  de  M.  .1.  Bahrow 
<t  la  réponse  de  M.  Jom  u» n  sciaient  imprimées  .  1  omioe  tenant  à  un 
objet  d'intéi ('•(  général. 

xi..  —  Novembre  i8a8.  33 


5o6  AFRIQUE. 

fois  exposé  vaillamment  sa  vie  pour  parvenir  le  plus  loin  pos- 
sible dans  un  continent  inconnu. 

Maintenant,  monsieur,  voici  les  propres  expressions  qui  sont 
l'objet  de  votre  réclamation  :  «  Il  est  le  seul  Européen  (  M.  Au- 
guste Caillé),  qui  soit  parvenu  jusqu'à  ce  jour  à  terminer  avec 
succès  une  entn  prise  dans  laquelle  ont  succombé  tant  de  cou- 
rageux voyageurs.  » 

Vous  voyez,  monsieur,  qu'il  s'agit  de  l'heureux  retour  du 
voyageur  dans  sa  patrie,  et  non  pas  de  la  découverte  de  Tom- 
bouctou.  On  ne  lui  fait  pas  un  mérite  d'y  être  allé  le  premier. 
C'est  ainsi  qu'après  la  mort  du  docteur  Oudney,  Clappe rton  et 
Denham  plus  heureux  revirent  leur  pays  natal;  on  pouvait 
donc  dire,  à  leur  retour  en  Angleterre,  qu'ils  étaient  les  pre- 
miers Européens  revenus  de  Bornou,  et  qui  fussent  parvenus 
à  terminer  ce  voyage  avec  succès;  et  cela,  sans  rien  ôter  de 
la  glorieuse  couronne  du  docteur.  Vous  rendrez  donc  justice, 
monsieur,  je  n'en  fais  aucun  doute,  non- seulement  à  moi,  mais 
à  M.  Delaporte ,  vice-consul  de  France,  et  vous  reconnaîtrez, 
sans  aucune  peine,  que  personne  n'a  eu  l'intention  de  frustrer 
vos  compatriotes  de  la  gloire  qui  leur  apparlient.  Je  m'honore 
d'avoir  contribué  à  établir  comme  principe,  dans  les  règlemens 
de  la  Société  de  géographie,  que  les  voyageurs  de  toutes  les 
nations  ont  un  égal  droit  à  son  attention,  que  les  récompenses 
appartiennent  à  tous,  quelle  que  soit  leur  patrie;  enfin,  qu'il 
n'y  a  aucune  distinction  dans  le  sein  de  cette  Société  entre  les 
étrangers  et  les  régnicoies. 

Qu'il  me  soit  permis,  monsieur,  de  déplorer,  comme  vous- 
même,  le  triste  événement  raconté  dans  votre  lettre  ;  cependant 
plusieurs  circonstances  semblent  encore  laisser  au  doute  une 
faible  place;  puisse  mon  incrédulité  être  justifiée  par  l'événe- 
ment! Si  néanmoins  la  catastrophe  est  certaine,  il  restera  un 
vœu  à  former,  c'est  que  ses  journaux  de  voyage  soient  retrou- 
vés, ou  au  moins  que  son  domestique  soit  en  état  de  fournir 
quelques  bonnes  informations;  enfin,  que  les  curieux  matériaux 
dont  vous  parlez,  comme  étant  en  votre  possession,  soient 
rendus  publics  le  plus  tôt  possible  :  ainsi  que  je  l'espère,  nous 
jouirons  bientôt  des  documens  rapportés,  dit-on,  par  le  nommé 
Lancier,  domestique  de  Clapperton;  et  alors  je  ne  serai  pas  le 
dernier  à  faire  valoir  le  mérite  de  cette  nouvelle  victime  des 
sciences.  Permettez-moi,  monsieur,  d'ajouter  ici  une  réflexion  : 
si  j'avais  eu  à  faire  la  liste  des  Européens  qui  ont  atteint  la 
ville  de  Tombouctou,  je  n'aurais  pas  oublié  plusieurs  individus 
qui  paraissent  l'avoir  visitée,  et  peut-être  aurais-je même  fait 
mention  de  Rvbcrt  Adams,  quoique  son  voyage  soit  révoqué  en 


AFRIQUE.  —  EUROPE.  5o7 

doute,  chose  sur  laquelle,  vous  le  savez,  les  avis  sont  partagés. 
M.  Delaporfe  également  n'aurait  pas  manqué  de  les  citer,  si  tel 
eût  été  son  but;  mais  son  intention  était  seulement  d'annoncer 
l'heureux  retour  du  voyageur,  après  avoir  traversé  le  grand 
désert:  ce  qui  n'est  arrivé  ni  à  Hornemann ,  ni  à  Par/,-,  ni  à 
Oudney,  ni  à  l'infortuné  Laing ,  ni  à  tant  d'autres  déplorables 
victimes. 

Il  me  reste ,  monsieur,  à  me  féliciter  de  l'occasion  que  vous 
m'avez  offerte  de  vous  exprimer  mes  véritables  sentimens  sur 
le  but  que  doivent  avoir  les  découvertes  géographiques  ,  c'est- 
à-dire  l'utilité  et  l'amélioration  qui  en  résulteront  pour  le  sort 
de  l'espèce  humaine;  je  suis  également  charmé  de  pouvoir 
vous  exprimer  personnellement  la  haute  estime  que  je  pro- 
fesse pour  les  savans  et  les  voyageurs  de  votre  pays;  c'est 
dans  ces  sentimens  que  je  vous  prie  de  me  croire  ,  etc. 

Jomard. 

EUROPE. 

GRANDE-BRETAGNE. 

Prospectus  de  V Almanach  britannique ,  pour  l'année  1829. 
—  La  Société  formée  en  Angleterre  pour  la  propagation  des 
connaissances  usuelles,  présidée  par  M.  Brougham,  a  conçu  le 
projet  de  publier,  tous  les  ans,  un  almanach  raisonnable  et 
instructif,  afin  de  diminuer  ie  débit  et  d'affaiblir  l'influence  des 
mauvaises  compositions  de  cette  espèce.  On  lui  doit  déjà  l' Al- 
manach de  1828,  œuvre  tardive  qui  ne  parut  qu'en  mars,  lors- 
que chacun  était  pourvu  de  calendriers  de  toute  espèce  :  mal- 
gré cette  circonstance  défavorable,  une  foule  de  curieux  et 
d'hommes  de  bon  sens  s'empressa  de  congédier  Mathieu  Laens- 
berg,  pour  lui  substituer  le  nouveau  venu.  Cette  année,  tout 
s'est  fait  avec  ordre  et  à  loisir;  l'Almanach  n'aura  souffert  au- 
cun relard  ;  et  d'ailleurs  un  prospectus  l'avait  précédé.  On 
pense  bien  que  les  pronostications  en  sont  bannies;  que  tout 
y  est  vrai,  d'une  utilité  reconnue;  que  quelques-uns  de  ces 
contes,  que  l'on  dit  amusans,  ne  viennent  point  s'y  placer  à 
côté  de  Tables  de  calculs,  de  Notes  sur  les  divers  impôts  ,  de 
tarifs,  des  indications  diverses  relatives  au  commerce,  etc. 
L'espace  y  est  trop  précieux  pour  en  livrer  aucune  partie  à  des 
futilités.  On  a  jugé  convenable  d'y  insérer  des  méthodes  pra- 
tiques pour  trouver  la  position  des  planètes  et  des  étoiles  les 
plus  remarquables,  sans  être  instruit  en  astronomie  :  l'agro- 
nome, le  jardinier  et  le  fleuriste  n'y  sont  pas  oubliés.  Le  ca- 

33. 


5o8  EUROPE. 

lendrier  indique  la  destination  actuelle  de  chaque  jour  pour  la 
religion,  les  affaires  publiques  ou  privées;  on  a  soin  que  le 
lecteur  ne  perde  point  de  vue  que  cet  emploi  de  chaque  jour 
est  réglé  par  des  institutions  humaines,  et  peut  varier  suivant 
les  besoins  de  la  société.  —  Enfin  on  y  a  mis  quelques-uns  de 
ces  mots  remarquables  d'hommes  célèbres  qui  sont  ou  des 
maximes  ou  des  avertissemens,  et  dont  la  mémoire  se  charge 
volontiers;  quelques  pensées  qu'il  faut  s'efforcer  de  reudre  ha- 
bituelles, etc. 

Mais  cet  Almanach  serait  devenu  un  gros  livre  si  l'on  y  avait 
mis  tout  ce  qui  parait  nécessaire  à  tous,  ou  tout  au  moins,  à 
l'immense  majorité  de  la  nation  :  on  a  pensé  qu'il  serait  avan- 
tageux de  le  partager  en  deux,  et  l'on  a  fait  le  Compagnon  de 
l'Almannch,  ou  Annuaire  d'indications  générales  pour  1829.  Cet 
ouvraçe,  car  c'en  est  un,  sera  des  plus  utiles,  s'il  est  con- 
forme au  prospectus;  il  ne  pouvait  être  fait  que  par  la  société 
qui  s'en  est  chargée.  De  bons  almanachs  sont  l'un  des  moyens 
les  plus  efficaces  d'attaquer  de  vieilles  erreurs,  et  de  rem'  e 
vulgaires  des  notions  dont  l'ignorance  ou  l'oubli  ,  qui  se  font 
sentir  presque  partout,  retardent  les  perfectionnemens  les  plus 
désirables.  Quand  même  les  sociétés  pour  la  propagation  des 
connaissances  utiles  ne  feraient  que  des  almanachs,  leurs  ser- 
vices seraient  dignes  de  la  reconnaissance  publique.         F. 

Hommages  a  J.  Bentham. — Le  célèbre  jurisconsulte  Jérémie 
Bentham  ,  ayant  adressé  au  roi  do  Bavière  plusieurs  de  ses 
travanx,  en  a  reçu  la  lettre  suivante: — -Munich,  le  18  oc- 
tol/re  1828. —  'Monsieur,  ce  n'est  que  dans  le  courant  du 
mois  d'août  que  j'ai  reçu  la  lettre  que  vous  m'avez  adressée  de 
Londres,  le  20  octobre  1827,  et  avec  laquelle  vous  avez  eu  la 
bonté  de  m'envoyer  votre  plan  d'un  rode  constitutionnel,  ainsi 
que  votre  ouvrage  ayant  pour  titre,  Projet  d'un  code  civil.  Je 
vous  remercie  sincèrement  de  cette  marque  d'attention  de  votre 
part.  J'ai  communiqué  ces  ouvrages  à  une  commission  chargée 
des  projets  de  loi,  qui  ne  manquera  pas  de  profiter  de  l'expé- 
rience d'un  esprit  aussi  éclairé  sur  des  matières  qui  peuvent 
être  appliquées  à  nos  États,  nos  constitutions  et  nos  coutumes. 
Recevez  l'expression  de  ma  reconnaissance  et  celle  des  senti- 
mens  d'estime  avec  lesquels  je  suis,  signé  le  Roi.  » 

Cette  lettre  fait  le  plus  grand  honneur  au  monarque  qui 
l'a  écrite  et  à  l'illustre  publiciste  à  qui  elle  est  adressée.  Mais, 
le  pouvoir  seul  n'est  pas  venu  rendre  hommage  aux  travaux 
philantropiques  de  Jérémie  Bentham;  les  arts  lui  ont  aussi 
pavé  leur  tribut  d'admiration.  Nous  pouvons  annoncer  ,  en 
effet,   que    notre    honorable  compatriote,  M.   David,   sculp- 


GRANDE  BRETAGNE.— RUSSIE.  509 

tour,  membre  de  l'Institut,  lui  a  fait  présent  du  beau  buste 
en  marbre  dans  lequel  ii  a  retracé  avec  une  grande  vérité  la 
physionomie  simple  et  noble,  tout  à  la  fois,  de  ce  patriarche 
des  philosophes  et  des  jurisconsultes. 

Un  autre  artiste,  M"e  Aimée  Pages,  peintre,  élève  de 
M.  Meynier  ,  a  fait  aussi,  avec  un  talent  remarquable,  un 
portrait  fort  ressemblant  de  Bentham  ,  à  l'époque  de  son  der- 
nier séjour  à  Paris,  en  1825.  On  peut  voir  encore  ce  portrait, 
à  l'atelier  de  l'auteur,  rue  de  l'Abbaye,  n°  3;  et  peut-être, 
S.  M.  le  roi  de  Bavière  aimerait  à  en  accepter  l'hommage  pour 
le  placer  dans  le  beau  musée  royal  de  Munich ,  ou  pour  le 
donner  à  l'Université  de  celte  capitale.  Les  jeunes  étudians  et 
leurs  professeurs  contempleraient  avec  recueillement  et  vér.é 
ration  les  traits  respectables  du  célèbre  vieillard  qui  a  consaci  é 
plus  d'un  demi-siècle  à  méditer  sur  les  réformes  et  les  amélio- 
rations que  les  diverses  parties  de  la  législation  réclament,  et 
que  les  gouvernemens  bienfaisans  et  éclairés  doivent  accorder 
aux  vœux  de.s  peuples.  À.  T. — A.  J. 

RUSSIE. 

Kamtschatka.  —  Amélioration  de  l'agriculture.  — ■  Dans  sa 
sollicitude  paternelle  pour  l'organisation  et  la  prospérité  de  ce 
pays  ,  le  gouvernement  russe  a  jugé  nécessaire  d'y  envoyer  un 
jardinier  pour  faire  participer  cette  contrée  aux  avantages  de 
l'agriculture  et  de  l'horticulture.  Ce  jardinier  est  placé  sous  la 
protection  du  ministre  de  l'intérieur,  et  sous  les  ordres  immé- 
diats du  gouverneur  du  Kamtschatka;  il  doit  propager  la  cul- 
ture des  grains,  des  légumes,  des  fruits,  des  bois,  et  en  général 
des  plantes  qui  sont  du  ressort  de  l'économie  domestique  et  ru 
raie;  il  est  chargé  de  rechercher  celles  d'entre  elles  qui  peu- 
vent s'y  naturaliser,  le  climat  i\u  Ivamtsehatka  n'étant  pas  aussi 
rigoureux  que  beaucoup  de  personnes  le  supposent.  Il  sera 
également  de  son  devoir  de  rechercher  et  de  recueillir  les  pro- 
duits du  règne  végétal  du  Kamtschatka ,  produits  peu  connus, 
quoique  très-curieux  ,  et  d'enseigner  aux  habitans  de  celte 
contrée  l'art  de  cultiver  la  terre  et  les  jardins.  Le  Comité  de 
Sibérie  a  choisi,  pour  remplir  ces  fonctions,  le  jeune  I'uidkr  , 
jardinier  plein  de  zèle  et  possédant,  beaucoup  de  connais- 
sances, qu'il  a  acquises  dans  les  superbes  jardins  de  s.  .AI.  l'im- 
pératrice-mère, à  Pavlovsk ,  sou.-,  la  direction  de  M.  \\  oinmann  , 
qui  jouit  d'une  piste  réputation.  M.  Rieder  a  emporté  avec  lui 
une  quantité  considérable  «I  instrumens  nécessaires  pour  le  jai 
dinage.  Avant  son  départ,  il  a  passé  quelques  mois  au  jard  0 


5io  EUROPE. 

botanique,  où  il  a  reçu  des  instructions  détaillées,  tant  pour 
son  séjour  au  Kamtschatka  que  pour  le  tems  de  son  voyage. 
Depuis  sa  fondation,  le  jardin  botanique,  dont  la  direction  en- 
tretient des  communications  avec  les  gouvernemens  les  plus 
éloignés  de  l'empire,  a  toujours  fourni  au  Kamtschatka  les  se- 
mences des  plantes  utiles  à  cette  contrée.  D. 

Commerce  du  thé. — -  Le  thé  est  l'un  des  produits  les  plus  im- 
portans  du  commerce  de  la  Russie,  et  l'un  des  articles  qui  con- 
tribuent le  plus  à  la  prospérité  de  la  foire  de  Nijni-Novgorod. 
Son  arrivée  plus  ou  moins  prompte  dépend  du  dégel  des  fleuves 
de  la  Sibérie.  On  profite  du  traînage  pour  le  transporter  de 
Kiakhta,  sur  les  frontières  de  la  Chine,  à  Tomsk,  en  Sibérie, 
où  il  attend  quelquefois  pendant  six  semaines  ou  deux  mois  le 
moment  de  son  chargement  sur  des  barques  pontées.  Il  descend 
l'Oby  et  remonte  l'Irtisch;  ensuite,  débarqué  de  nouveau,  il 
fait  sur  des  chariots  un  trajet  de  douze  verstes  jusqu'à  Perme, 
d'où  il  reprend  et  continue  sa  navigation  jusqu'à  Nijni-^Vovgo- 
rod.  C'est  au  commencement  de  février  que  les  expéditions  s'en 
font  à  Kiakhta.  En  1827,  l'envoi  qui  en  avait  été  fait  arriva  à 
]\Tijni- Novgorod  le  25  juillet,  sur  huit  raschives  (1),  portant 
chacune  de  5  à  6,000  ponds,  et  dont  les  cargaisons  formaient 
un  capital  d'environ  12  millions.  Les  frais  de  transport  s'élèvent 
à  près  de  10  pour  100,  et  les  ventes  s'en  font  à  un  an,  avec 
demi  pour  100  d'escompte.  Cette  marchandise  est  soigneuse- 
ment emballée  dans  des  feuilles  de  plomb  enveloppées  d'une 
peau,  de  sorte  qu'elle  ne  puisse  contracter  l'odeur  des  corps 
qui  l'environnent.  Le  thé  que  les  Plusses  transportent  par  terre 
a  une  grande  supériorité  sur  celui  des  Anglais,  qui,  dans  le 
trajet  qu'il  fait  sur  mer,  ne  peut  être  isolé  de  manière  à  se  trou- 
ver garanti  de  l'influence  des  exhalaisons  salines  de  l'Océan. 
Cet  objet  de  consommation  est  devenu  en  Russie,  en  quelque 
sorte  ,  un  article  de  première  nécessité;  et  l'on  peut  même  dire 
que  son  usage  a  exercé  sur  la  basse  classe  un  effet  salutaire, 
attendu  que,  depuis  qu'elle  l'emploie,  elle  a  commencé  à  cesser 
de  se  livrer  à  l'abus  des  liqueurs  fortes. 

C'est  vers  l'année  1 653  que  les  Sibériens  et  les  Boukhres 
commencèrent  à  conduire  des  caravanes  à  travers  la  Tatarie 


(1)  Les  raschives  sont  des  bateaux  pontés  ayant  une  quille  et  un 
gouvernail.  Ces  bateaux  marchent  mieux  que  les  barques  ,  dont  la 
plupart  sont  également  pontées ,  mais  ils  tirent  jusqu'à  2  archines  { 
(  l'archine  a  718  raillim.)  Elles  ont  ordinairement  onze  sagènes  fia  sa- 
gène  de  a  métrés  i54  millim.)  de  longueur  sur  7  de  quille  et  4  de 
large,  et  coûtent  i5oo  roubles,  et,  munies  de  leurs  agrès,  5  ou  6,000. 


RUSSIE.  ,  1 1 

chinoise  jusqu'à  Pékin.  Ils  y  portaient  des  fourrures,  qu'ils 
échangeaient  contre  de  l'or,  de  l'argent,  des  pierres  précieuses, 
des  étoffes  et  du  thé.  L'arrogance  de  ces  marchands  et  leur  mau- 
vaise conduite  leur  fermèrent  ensuite  l'entrée  de  la  Chine,  et 
ils  se  virent  réduits  à  trafiquer  sur  les  frontières.  En  1689,  la 
Russie  fit  avec  la  Chine  un  traité  de  commerce  qui  reçut  une 
certaine  extension  en  17 12,  lors  de  l'ambassade  île  Laurent 
Lange,  envoyé  à  la  Chine  par  Pierre-le-Grand.  Cette  branche 
de  commerce  se  consolida  et  se  régularisa  sous  les  règnes  sui- 
vans. 

On  distingue  les  thés  de  famille  par  les  noms  des  proprié- 
taires et  des  fabricans,  et  il  existe  dans  le  commerce  plus  de 
deux  cents  de  ces  familles  qui  jouissent  de  plus  ou  moins  de 
vogue,  selon  la  qualité  des  marchandises  qu'elles  fournissent. 
Dans  le  commerce  actuel,  on  remarque,  dans  les  qualités  ordi- 
naires, le  maïoukonc ,  le  knlounko ,  le  vansountcho ,  le  hokhous- 
sine  ,  le  schitichouane  ,  le  sounitchène  ,  le  sioufatchène  ,  etc.  ;  et , 
dans  les  fleurs  de  thé,  on  dis  lingue  les  noms  de maioukone-tioumé, 
fsalounko  -  lia/Usine ,  vansoitncho  -  koumé ,  kokhoussine  -  moumé  , 
sounitchène  -  koitnliane.  ,  sioufatchène  -  llantsîne  et  sioufatchène- 
s amé ,  etc.  De  petites  parties  de  thé  d'une  qualité  superfine  se 
vendent  dans  des  caisses  vernies  pesant  à  peu  près  3o  livres, 
et  que  l'on  paie  jusqu'à  55o  roubles  (T>5o  fr.  ). 

Pour  s'assurer  de  la  qualité  du  thé,  on  perce  le  tsibik  ou 
l'outre  qui  le  renferme  avec  une  sonde  creuse  qui  en  re- 
tire une  petite  quantité  :  l'essayeur  qui  a  l'odorat  exercé 
décide  tout  de  suite  de  la  bonne  ou  mauvaise  qualité  de  la 
marchandise. 

Les  plus  fortes  maisons  qui  font  ce  commerce  sont  établies 
à  Moscou  ,  et  ont  à  Kiakhta  des  comptoirs  chargés  de  faire  des 
échanges  avec  les  marchands  chinois.  Ces  derniers  ,  qui  ont 
souvent  recours  à  la  fraude,  ont  imaginé,  depuis  quelques 
années,  d'augmenter  la  tare  de  cette  marchandise  en  donnant 
une  plus  forte  épaisseur  aux  feuilles  de  plomb  qui  l'enve- 
loppent. 

Comme  on  n'apporte  annuellement  à  la  foire  de  Nijni-Novjjo 
rod  que  la  quantité  calculée  sur  la  consommation,  les  prix  se 
soutiennent.  A  la  dernière  foire  (1827),  les  prix  se  sont  établis 
de  la  manière  suivante  :  i°  Le  thé  ordinaire,  de  ±Zo  à  2/10 
roubles  le  tsibik,  contenant  généralement  55  livres,  poids  de 
Russie;  2°  le  thé  de  famille,  noir,  de  /tf>o  à  /( 7 5  roubles  le 
tsibik,  de  Go  à  65  livres;  'V  la  fleur  de  thé  «le  famille,  de  55o 
à  o:">o  roubles  le  tsibik  ,  de  5o  à  5r>  livres;  /t"  le  thé  vert  perlé  , 
à  A^o  roubles  le  tsibik,  contenant  six  caisses  du  poids  de  g  liv. 


5ia  EUROPE. 

et  demie  chacune;  5°  enfin,  le  thé  en  briques  s'est  vendu  de 
n5  à  120  roubles  le  tsibik.  Celte  dernière  espèce  de  thé  n'est 
achetée  que  par  les  Kalmouks  et  d'autres  peuples  nomades , 
qui  l'infusent  dans  du  petit-lait  de  jument.  (Extrait  du  Bulle- 
tin du  Nord,  cahier  d'avril  1828,  p.  412-416.)  E.  H. 

ALLEMAGNE. 

Prusse.  —  Berlin.  —  Congrès  des  physiciens  et  des  natura- 
listes dans  cette  capitale ,  le  18  septembre  1828.  —  Honneur  au 
gouvernement  prussien  qui  a  non-seulement  permis  ,  mais  fa- 
vorisé cette  réunion  de  savans!  Honneur  à  la  nation  allemande 
qui,  la  première,  conçut  le  projet  de  ces  assemblées,  qui  en 
fit  les  premiers  essais ,  et  dont  l'heureuse  persévérance  a  sur- 
monté tous  les  obstacles!  Ce  paisible  congrès  des  sciences  na- 
turelles tenait ,  cette  année ,  sa  septième  session  :  mais  ,  en 
raison  du  nombre  des  savans  réunis  et  de  l'importance  des 
objets  dont  ils  se  sont  occupés,  on  peut  dater  de  cette  année 
l'existence  influente  de  cette  assemblée  :  l'Europe  n'y  était  pas 
encore  complètement  représentée;  la  Grèce  n'avait  point  en- 
voyé sa  députation.  Mais  avant  que  la  nation  grecque  régé- 
nérée prenne  son  rang  dans  la  république  des  lettres,  il  faut 
que  la  politique  ait  marqué  sa  place  dans  les  congrès  des  puis- 
sances européennes.  On  a  remarqué  aussi  l'absence  des  députés 
du  Nouveau  Monde;  une  première  assemblée  ne  peut  guère 
être  aussi  régulière  que  celles  qui  viennent  après  quelques 
épreuves,  lorsque  l'institution  est  en  pleine  activité.  On  pense 
bien  que  le  nombre  des  représentant  de  chaque  nation  ins- 
truite n'était  nullement  en  raison  des  richesses  intellectuelles, 
ni  du  nombre  des  savans;  Berlin  seul  avait  197  mandataires; 
le  reste  de  la  Prusse,  127;  la  Saxe,  3i  ;  la  Bavière,  12;  le 
Hanovre,  7;  le  royaume  de  Wurtemberg,  3;  les  autres  Etats 
de  la  Confédération  germanique ,  parmi  lesquels  il  paraît  que 
l'on  a  confondu  la  iSttz.we,  qui  a  donné  elle-même  le  premier 
exemple  de  réunions  scientifiques  et  périodiques  du  même 
i^enre,  53;  les  Etats  autrichiens,  un  seul.  Les  députations  des 
.r.itres  contrées  de  l'Europe  étaient  réparties  de  la  manière 
suivante  :  la  Suède  avait  envoyé  12  savans,  le  Danemark ,  7; 
la  Pologne,  5;  la  Russie,  2,  ainsi  que  V Angleterre,  la  Hol- 
lande, la  France;  la  Norvège  n'avait  qu'un  seul  député,  non 
plus  que  Naplcs  :  le  reste  de  Y  Italie  n'avait  pris  aucune  part  à 
ce  mouvement  inusité,  et  dont  sans  doute  les  savans  de  Flo- 
rence ,  de  Turin,  etc.  ne  furent  pas  assez  promptement  avertis. 
Au   reste,  les  mots  députation ,  députés,  représentation,  cou- 


ALLEMAGNE.  —  SUISSE.  5  1 3 

grès  ,  n'onl  ici  aucune  analogie  avec  le  sens  qu'ils  reçoivent  en 
politique  :  chacun  des  savans  réunis  à  Berlin  ne  tenait  sa  mis- 
sion que  de  lui-même;  venait  qui  voulait,  et  tous  ceux  qui  se 
présentaient  étaient  bien  reçus.  Comme  les  sciences  médicales 
sont  une  partie  considérable  des  sciences  naturelles,  presque 
tous  les  médecins  de  Berlin  se  sont  trouvés  à  l'assemblée;  il  en 
est  venu  aussi  plusieurs  des  différens  États  de  l'Allemagne , 
ainsi  que  de  la  Prusse.  Le  nombre  total  des  savans  réunis  était 
467,  dont  324  prussiens,  10g  allemands,  et  3/»  des  autres 
parties  de  l'Europe. 

M.  Alexandre  de  Humboldt  ,  président ,  a  ouvert  et  fermé 
la  session  :  dans  son  discours  d'ouverture  il  s'est  attaché  à 
faire  connaître  le  but  de  l'assemblée,  à  indiquer  exactement 
ce  qui  distingue  les  nouvelles  réunions  de  savans ,  le  bien 
qu'elles  peuvent  opérer,  leur  influence  sur  la  découverte  et  la 
propagation  des  vérités  utiles.  Le  discours  de  clôture  nous  ap- 
prend que  la  8e  session  du  congrès  est  convoquée ,  pour  l'année 
prochaine,  à  Heidelberg ;  que  M.  de  Humboldt  sera  privé  du 
plaisir  d'y  assister,  parce  qu'à  cette  même  époque  il  visitera  le 
continent  asiatique,  et  se  trouvera  probablement  au  milieu  de 
la  Sibérie.  M.  de  Humboldt,  en  terminant  son  discours,  a  été 
l'organe  de  la  reconnaissance  de  l'assemblée  envers  le  souve- 
rain ,  dont  la  bienveillance  l'a  secondée  en  tout  ce  qui  pouvait 
rendre  le  séjour  de  Berlin  plus  agréable  à  chacun  de  ses 
membres,  et  plus  utile  pour  le  progrès  des  sciences. 

La  session  n'a  été  que  d'une  semaine,  mais  bien  remplie, 
et  qui  ne  sera  pas  omise  dans  l'histoire  des  sciences.  Des  lec- 
tures intéressantes  réunissaient  tous  les  savans  en  séance  pu- 
blique :  les  comités  occupaient  le  reste  de  la  journée  ,  et  c'était 
là  que  l'on  discutait,  que  Ton  s'éclairait  mutuellement ,  que  les 
opinions  se  rapprochaient.  L astronomie ,  la  géographie ,  la 
chimie,  la  minéralogie 3  La  botanique ,  la  zoologie  t  ['anatomie, 
la  physiologie  et  la  médecine  avaient  chacune  leur  comité. 

Quelques  discours  ont  été  imprimés  ,  entre  autres  le  premier 
de  M.  de  Humboldt,  et  un  Mémoire  de  M.  Reinvi  irdt,  de 
Leyde ,  sur  les  caractères  (\w  règne  végétal  dans  l'Archipel  in- 
dien. Espérons  que  le  publie  ne  sera  pas  privé  des  Mémoires 
lus  par  MM.  OEhstf.u,  Berzelius,  Oki.n  de  Jéna  ,  Pi  m  it  de 
Varsovie  ,  Gloeker  de  Breslau,  Hoffmann  de  //,///<•,  K.eilhai 
de  Christiania ,  Mu.  ni  s,  auquel  on  est  redevable  d'une  grande 
partie  de  ce  que  l'on  s:iit  sur  le  Brésil ,  etc.  N. 

SI   ISSK. 

Législation,    -Le  16  août  dernier,  la  commission  chargée 


5i4  EUROPE. 

de  l'examen  du  projet  de  code  pénal  militaire  pour  les  régi  meus 
capitules  en  France,  a  fait  un  rapport  dans  lequel,  outre  plu- 
sieurs modifications  et  changemens  de  rédaction,  elle  propose 
l'abolition  de  la  peine  du  bâton,  en  se  fondant  particulière- 
ment sur  l'opinion  publique  à  ce  sujet ,  et  sur  l'aversion  qu'on 
éprouve  en  France  pour  ce  genre  de  punition.  Les  autres  pro- 
positions de  la  commission  tendent,  en  général,  à  adoucir  les 
châtimens,  à  limiter  la  peine  capitale  ,  et  à  assurer  le  recours  à 
la  grâce  du  roi ,  dans  le  cas  de  sentence  de  mort.  La  dis- 
cussion dans  la  diète  a  été  favorable  à  ces  propositions,  pres- 
que sans  condition.  Le  député  du  canton  de  Bâle  désirait  que  la 
révision  du  code  suisse  fut  ajournée  jusqu'au  moment  où  le 
code  français  serait  revu.  Le  député  des  Grisons  ne  voulait 
prendre  les  nouvelles  dispositions  qu'à  l'essai,  et  pour  un  terme 
de  deux  ou  trois  ans.  Vingt  voix  ont  accepté  le  projet;  sur  ce 
nombre,  dix  députés  se  sont  réservés  la  ratification,  qu'ils 
ont  été  invités  à  envoyer  avant  la  fin  de  l'année.  Le  \éputé  de 
Genève  a  pris  la  discussion  ad  référendum ,  et  celui  de  Neu- 
châtel  a  refusé  d'une  manière  absolue.  —  On  ne  peut  qu'ap- 
plaudir à  la  décision  de  la  diète  ;  elle  n'était  pas  réclamée  seu- 
lement par  l'opinion  publique  ,  mais  encore  par  l'humanité  qui 
repoussait  une  coutume  barbare  et  cruelle.  A.  P. 

Genève.  —  Statistique  ;  population.  —  Nous  empruntons  aux 
Nouvelles  annales  des  voyages  et  des  sciences  géographiques  les 
observations  suivantes  sur  la  durée  moyenne  de  la  vie  des  ha  - 
bilans  de  Genève,  depuis  260  ans.  À.  P. 

Durée  moyenne. 

De  i56o  à  1600.  —  18  ans  5  mois. 

De  1601  à  1700.  —  2.3  ans  5  mois. 

De  1701  à   1760.  —  3a  ans  8  mois. 

De  1761  à  1800.  —  33  ans  7  mois. 

De  1801  à   1814.  —  38  ans  6  mois. 

De  i8i5  à  1826.  —  38  ans  10  mois. 

Cette  progression  nous  paraît  tout-à-fait  remarquable,  et 
fournil  une  preuve  imposante  en  faveur  des  avantages  crois- 
sans  de  la  civilisation  qui  améliore  la  santé  publique,  et  pro- 
cure à  la  fois  à  toutes  les  classes  de  la  société  plus  de  liberté, 
d'aisance  et  de  bien-être,  et  plus  de  moyens  de  prolonger 
la  vie» 

ITALIE. 

Turin.  —  Académie  royale  des  sciences.  —  Cette  Académie 
propose  un  prix  de  6'oo  fr.  pour  le  meilleur  travail  général  ou 
particulier   relatif  à  l'histoire  naturelle   des   États   du  roi  de 


ITALIE.  — GRÈCE.  5i5 

Sardaigne;  les  ouvrages  envoyés  au  concours  devront  être 
adressés,  avant  le  ier  mars  1829,  à  S.  Exe.  le  comte  Balbe, 
président  de  l'Académie,  ou  à  M.  le  professeur  Caréna  ,  secré- 
taire perpétuel. 

—  Société  économique  de  Chiavari.  —  Si  l'Italie  avait  un  point 
central  auquel  pussent  aboutir  les  travaux  d'une  multitude 
d'associations  scientifiques  éparses  sur  son  territoire,  on  ne 
saurait  se  dissimuler  toute  l'influence  qu'elle  exercerait  sur  les 
progrès  de  la  civilisation;  mais  l'état  d'isolement  dans  lequel 
se  trouvent  la  plupart  des  Académies  italiennes  nous  dérobe 
la  connaissance  de  leurs  travaux ,  et  quelquefois  même  leur 
existence.  Nous  citerons  entre  autres  la  Société  économique 
de  Chiavari,  digne  d'être  offerte  pour  exemple  à  nos  Sociétés 
départementales.  Instituée  en  1791,  elle  dut  suspendre  ses 
travaux  en  1799;  et  réorganisée  en  1806,  elle  n'a  cessé  de 
prospérer  sous  les  divers  gouvernemens  qui  ont  régi  la 
Ligurie.  Non  contente  de  diriger  son  influence  sur  tout  ce 
qui  peut  favoriser  l'agriculture,  les  arts  et  l'industrie,  cette 
Société  a  créé  une  bibliothèque  composée  de  plus  de  6,000  vo- 
lumes. En  18 19,  elle  a  fondé  un  asile  pour  les  orphelines 
délaissées;  en  1820,  elle  a  ouvert  deux  écoles,  l'une  d'ar- 
chitecture, et  l'autre  d'ornement.  Enfin,  chaque  année  elle 
fait  une  exposition  des  produits  de  l'industrie  locale,  et  ceux- 
ci,  au  moven  d'une  loterie  légalement  constituée,  trouvent 
un  débouché  facile  et  propre  à  encourager  les  producteurs. 

—  Exposition  industrielle.  —  Une  loi  rendue  par  S.  M.  le  roi 
de  Sardaigne  ordonne  qu'il  sera  fait,  tous  les  trois  ans,  une 
exposition  publique  des  produits  de  l'industrie  agricole  et  com- 
merciale de  ses  États.  Cette  exposition  aura  lieu  sous  les 
auspices  de  la  Chambre  d'agriculture  et  de  commerce  de 
Turin  ,  chargée  de  distribuer  trois  médailles  d'or,  dix  médailles 
d'argent,  et  un  nombre  indéterminé  de  médailles  de  bronze  à 
ceux  des  exposaus  qu'elle  en  aura  jugés  dignes. 

BoNAFOUS. 

GRÈCE. 

Égink.  —  On  a  imprimé  dans  cette  ville  la  traduction  en 
grec  moderne  du  Catéchisme  d'économie  politique  de  31.  J.-B. 
Nay;  et  le  traducteur,  M.  ('•  ChrYSEDÈS,  a  dédié  son  ouvrage 
à  S.  E.  le  président  Capo  d'Istria,  qui  veut  (pic  la  Grèce  nou- 
velle participe  a  tous  les  avantages  que  les  lumières  modernes 
pi  omettent  aux  nations. 

Nécrologie.  —  André- Maximilien  Broglio  (  le  comte  ]  na- 
quit à  l' cramât i ,  le  3 1  mai  1788.  Il  se  distingua,  dans  ses  pic- 


5i6  EUROPE. 

mières  éludes,  par  ses  succès  dans  les  sciences  mathématiques 
et  dans  la  littérature  grecque.  A  vingt  ans,  il  entra  comme 
volontaire  dans  la  garde  du  vice-roi  d'Italie,  d'où  il  passa  dans 
le  corps  des  chasseurs  italiens.  La  décoration  de  la  Légion- 
d'Honneur  fut  la  récompense  de  sa  belle  conduite  à  Smozinsko. 
A  Malojaroslavetz,  il  fut  couvert  de  blessures,  laissé  pour  mort 
sur  le  champ  de  bataille,  et  fait  prisonnier  par  les  Russes,  qui 
le  conduisirent  en  Sibérie.  Rendu  à  la  liberté,  il  courut  se 
ranger  sous  les  drapeaux  de  Murât,  et  se  distingua  particu- 
lièrement au  siège  de  Gaëte.  Le  comte  Rroglio  se  retira,  après 
la  guerre,  dans  la  maison  paternelle,  qu'il  ne  tarda  point  à 
quitter  pour  faire  un  long  voyage.  Il  parcourut  la  mer  Egée  et 
l'Asie  mineure ,  visita  Constantinople,  et  revint  par  le  nord.  Il 
s'arrêta  à  Varsovie,  et  épousa  dans  cette  ville  la  comtesse  Ed- 
wige Sulmienski,  qu'il  amena  dans  sa  patrie  en  1820.  Du  sein 
de  sa  retraite,  il  suivait  d'un  œil  sympathique  les  efforts  de  la 
Grèce.  En  1827,  il  céda  au  désir  qu'il  nourrissait  depuis  long- 
tems,  et  alla  joindre  le  corps  du  général  Church  ,  qui  le  nomma 
major  de  cavalerie  et  l'attacha  à  l'état  major  général  de  l'armée. 
Il  ne  fut  pas  assez  heureux  pour  servir  long-tems  la  noble  cause 
qu'il  avait  embrassée,  et  pour  être  témoin  de  son  triomphe.  Le  2^ 
mai  1828,  un  boulet  l'atteignit  mortellement,  au  moment  où  il 
s'élançait ,  avec  le  bataillon  des  philhellènes,  à  l'assaut  d'Ana- 
lolico.  Le  général  Church,  en  annonçant  sa  mort  à  sa  famille, 
s'exprimait  eu  ces  termes  :  «  Il  est  mort  en  héros...;  il  ne  nous 
reste  de  lui  que  son  exemple  à  imiter  eu  versant  notre  sang 
pour  la  cause  sainte  de  la  Grèce  et  de  la  liberté.  »  I. 

ESPAGNE. 

Gibraltar.  — Notice  sur  l'éruption  de  la  fièvre  jaune  dans 
rctte  ville  (1).  —  Dans  les  derniers  jours  du  mois  d'août  dernier  , 
le  navire  suédois  le  Digden,  venant  de  la  Havane,  mouilla  dans 
la  baie  de  Gibraltar  :  il  avait  été  repoussé  des  ports  de  Cadix  et 
de  Malaga,  parce  qu'il  avait  la  fièvre  jaune  à  son  bord,  et  qu'une 
partie  de  son  équipage  avait  succombé  à  cette  maladie.  Néan- 
moins ,  pendant  le  cours  de  la  quarantaine  qui  lui  fut  imposée  à 
Gibraltar,  il  obtint  la  permission  de  débarquer  sa  cargaison; 
ce  qui  ne  pouvait  se  faire  sans  des  communications  périlleuses. 


(1)  Cette  Notice,  rédigée  d'après  les  documens  officiels  espagnols  et 
..nglais  ,  a  été  communiquée  à  V Académie  des  Sciences  ,  dans  sa  séance 
fin  20  octobre  dernier. 


ESPAGNE.  5,7 

Le  3  septembre,  on  apprit  à  Cadix  qu'une  maladie  d'un  carac- 
tère pernicieux  avait  éclaté  dans  le  quartier  de  Gibraltar  avoi- 
sinant  les  casernes.  Les  renseignemens  que  se  procura  le  général 
comte  Gudin, commandant  les  troupes  françaises  qui  occupaient 
la  place,  firent  reconnaître  la  fièvre  jaune.  Aussitôt  la  junte  sa- 
nitaire, pour  prévenir  l'introduction  de  cette  maladie  dans  la 
ville  de  Cadix,  interdit  toute  communication  par  terre  et  par 
mer  avec  Gibraltar.  Les  juntes  de  Tarifa,  de  Saint-Roch  et  d'Al- 
gésiras  avaient  déjà  pris  les  mômes  mesures. 

Cependant,  jusqu'alors  ia  maladie  n'avait  fait  encore  que 
peu  de  progrès;  mais  immédiatement  après  l'arrivée  des  fré- 
gates brésiliennes  qui  amenaient  la  jeune  reine  de  Portugal, 
la  curiosité  que  fit  naître  cet  événement  ayant  réuni  dans  les 
lieux  publics  une  multitude  de  personnes,  la  fièvre  jaune  se 
propagea   rapidement. 

Le  6  ,  le  gouverneur  de  Gibraltar,  d'après  l'avis  de  la  junte, 
qui  déclara  que  la  maladie  était  transmissible,  publia  un  ban 
pour  engager  les  habitans  à  contribuer  de  tous  leurs  moyens  à 
rendre  efficaces  les  mesures  prises  par  l'autorité  pour  tenter 
d'arrêter  la  propagation  de  ce  fléau. 

Déjà  le  quartier  où  la  maladie  s'était  d'abord  manifestée  avait 
été  séparé  du  reste  delà  ville;  ses  habitans  avaient  été  campés 
hors  des  portes,  du  côté  de  la  terre  ferme,  et  les  malades 
avaient  été  envoyés  dan^  des  hôpitaux  spéciaux.  Des  moyens 
de  désinfection  avaient  été  adoptés  par  l'autorité,  et  employés 
sans  relard  dans  toutes  les  maisons  atteintes  par  l'épidémie. 

Aussitôt  des  mesures  sanitaires,  pour  prévenir  l'introduction 
de  la  fièvre  jaune  par  les  voyageurs  ou  par  les  marchandise- 
qui  pourraient  en  transmettre  le  germe,  furent  mises  à  exé- 
cution par  toutes  les  juntes  de  l'Andalousie.  Les  lieux  qui  , 
comme  le  port  Sainte-Marie,  n'ont  ni  lazaret,  ni  autre  en- 
droit propre  aux  quarantaines,  ont  intercepté  toute  espèce  de 
communications  maritimes.  L'entrée  des  navires  provenant  de 
Gibraltar  ou  des  lieux  qui  ont  communiqué  avec  cette  place, 
a  été  interdite  à  Cadix  ,  à  Malaga  et  dans  les  autres  ports  de 
l'Espagne  méridionale.  Un  cordon  de  troupes  empêche  toi, le 
relation  par  terre  avec  Gibraltar.  Séville  a  interrompu  les 
siennes  avec  les  villes  de  la  côte  par  une  ligue  de  postes  mi- 
litaires ;  plusieurs  de  ses  portes  (Mit  été  fermées,  et  l'on  a  établi 

trois  lazarets  bois  de  son  enceinte. 

Les  précautions  prises  à  Gibraltar  pour  combattre  les  progrès  de 
la  contagion  paraissent  avoir  été  trop  tardives  Le  1 3  septembre, 

on  comptait  dans  cette  ville  plus  de  cent   personnes  atteint 

la  fois  de  la  fièvre  jaune;  sept  avaient  succombé  dans  la  journée. 


5i8  EUROPE. 

Dans  les  18  jours  snivans,  le  nombre  des  malades  parvint  pro- 
gressivement, malgré  les  convalescences  et  les  décès,  à  6^3  per- 
sonnes atteintes  simultanément;  le  nombre  des  morts  s'élevait 
alors  à  20  par  jour.  Ainsi,  dans  cette  courte  période,  le  nombre 
des  malades  a  sextuplé,  et  celui  des  décès  a  triplé  seulement. 
Mais  il  faut  remarquer  que  les  bulletins  officieisne  comprennent 
guère  que  les  individus  transportés  aux  hôpitaux,  et  que  la  plus 
grande  partie  des  habitans  qui  ont  quelque  aisance  et  qui  sont 
renfermés  dans  leurs  maisons  parviennent  à  échapper,  lors- 
qu'ils tombent  malades,  à  la  surveillance  de  l'autorité  publique. 
En  examinant  les  nombres  que  présentent  ces  bulletins,  on 
reconnaît  :  i°  qu'il  périt  un  malade  sur  trente,  ce  qui  est  dix 
fois  moins  que  dans  les  grandes  irruptions  de  la  lièvre  jaune  aux 
Antilles;  d'où  l'on  peut  induire  que  la  malignité  de  la  con- 
tagion est  beaucoup  moins  grande  que  dans  les  contrées  tropi- 
cales; 2°  que,  malgré  des  mesures  sanitaires  auxquelles  on  ne 
peut  rien  reprocher  que  d'avoir  été  tardives,  et  nonobstant 
l'ordre  social  perfectionné  des  villes  de  l'Europe,  le  nombre  des 
malades  a  sextuplé  en  l'espace  d'un  peu  plus  d'une  quinzaine  de 
jours,  ce  qui  égale  e&  rapidité  de  propagation  les  plus  funestes 
irruptions  de  la  fièvre  jaune  dont  j'aie  été  témoin  sous  la  zone 
torride;  d'où  l'on  peut  conclure  que  si  la  maladie  est  moins 
meurtrière  à  Gibraltar  que  dans  l'Amérique  tropicale,  elle  n'a 
pas  une  puissance  de  transmission  qui  soit  moins  grande  et 
moins  rapide.  A.  Moreau  de  Jonnès. 

PAYS-BAS. 

Sociétés  savantes  et  d'utilité  publique.  —  La  Société  tôt  nut 
van't  algcmeen  (pour  l'utilité  générale)  a  surtout  pour  but  de 
répandre  dans  les  classes  inférieures  du  peuple  les  principes 
de  la  morale  et  les  élémens  des  connaissances  usuelles.  Sans 
faire  acception  d'aucune  croyance  religieuse,  elle  fonde  des 
écoles,  des  hospices,  distribue  des  secours,  accorde  des  prix 
aux  actions  généreuses,  institue  des  banques  ou  tontines 
d'épargnes,  fait  rédiger  des  livres  classiques  ou  propres  à  être 
lus  par  l'artisan,  l'habitant  des  chaumières,  ou  même  à  cor- 
riger le  coupable  qui  expie  ses  fautes  dans  les  prisons;  enfiu 
elle  s'attache  à  dissiper  les  préjugés  qui  infectent  ordinaire- 
ment les  prolétaires,  ainsi  qu'à  propager  les  méthodes  les  plus 
saines,  à  l'aide  d'almanachs  et  d'autres  écrits  merveilleuse- 
ment adaptés  aux  intelligences  les  plus  humbles.  Ses  départc- 
mens,  qui  peuvent  se  multiplier  à  l'infini,  correspondent  avec 
la  direction  centrale  établie  à  Amsterdam,  et  «pie  M.  Henri 


PAYS-BAS.  Sig 

R  avères  vivifie  de  son  zèle.  Chaque  année,  cette  direction  tient 
une  assemblée  générale  où  l'on  met  au  concours  une  foule  de 
questions,  dont  ce  qui  vient  d'être  dit  peut  donner  une  idée. 
.Suivant  le  programme  des  assemblées  des  12  et  i3  août  der- 
nier, le  département  de  Bruxelles  a  demandé  la  rédaction 
d'une  série  de  manuels,  à  l'instar  du  Petit  Producteur  français . 
et  de  la  Bibliothèque  industrielle  y  etc.,  ou  la  traduction  des 
meilleurs  ouvrages  de  cette  espèce  publiés  en  France.  Le  dé- 
partement central  a  indiqué  le  livre  sur  l'Emploi  du  tenu,  par 
M.  M.- A.  Jullien,  de  Paris,  comme  un  modèle  qu'il  désire 
qu'on  suive  en  traitant  un  sujet  analogue,  d'une  manière  ap- 
propriée aux  besoins  des  lecteurs  qu'il  a  en  vue. 

—  La  Société  de  littérature  nationale  de  Leyde  s'est  réunie,  le 
16  juin  dernier,  sous  la  présidence  de  M.  Siegenbeek,  qui, 
dansun  discours  étendu,  a  consacré  des  notices  historiques  fort 
détaillées  et  fort  intéressantes  à  la  mémoire  de  Jean  Scharp  et  de 
J)aniel  Gvyot  ,  tous  deux  philantropes  dignes  de  la  reconnais- 
sance publique,  et  dont  le  dernier,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit,  s'est  placé  à  côté  des  abbés  de  l'Épée  et  Sicard.  C'est  dans 
le  discours  de  M.  Siegenbeek  que  M.  Mahdl  doit  puiser,  s'il 
vent  enrichir  son  Annuaire  nécrologique  de  deux  articles  cu- 
rieux et  exacts. 

—  La  séance  de  la  Société  provinciale  d' ZJ trecht  a  eu  lieu  le  27 
juillet.  Parmi  les  questions  qu'elle  a  mises  au  concours,  on  remar- 
que celles-ci  :  i°  Tracer  l'histoire  des  Frères  de  la  vie  commune  ; 
20  Exposer  la  querelle  qui  s'éleva  dans  le  moyen  âge  entre  les 
nominalistes  et  les  réalistes,  et  son  influence  sur  les  progrès  de  la 
philosophie  et  la  propagation  des  lumières  en  Europe;  3°  Faire 
l'éloge  de  L.-G.  Vai.ckenaer;  4°  Restituer  autant  que  possible 
le  Traité  d'AaiSTOTs:  lloXinîcci  TroXttuv;  5°  Recueillir  les  fragmens 
et  les  ouvrages  attribués  aux  anciens  pythagoriciens ,  et  exa- 
miner leur  autorité. 

—  Le  il\  juillet,  M.  D.  Arnoulo,  secrétaire  de  la  Société 
d'encouragement  pour  l'instruction  élémentaire  dans  la  pro- 
vince de  Namur,  a  fait  son  rapport  sur  l'état  de  cette  associa- 
tion, dont  le  Globe,  en  1827,  a  entretenu  ses  lecteurs,  et  qui 
s'est  mise  en  relation  avec  celle  de  Paris  pour  l'enseignement 
élémentaire.  Il  en  résulte  qu'on  a  fourni  : 

Livres.  Ardoise*.  Crayon». 

En  1825-1826 38,236  ...... 

En  1826-1827 ...  .5o,226 3,ooo 15,700 

En  1827-1828.  ..  .54,620 2,388 22,400 

143,082     5,388     3  8, 100 


5ao  EUROPE.  — FRANCE. 

En  calculant  la  part  que  chaque  enfant  a  pu  obtenir  dans  la 
distribution  des  livres  ,  ou  trouvera  qu'elle  a  dû  être ,  l'un  por- 
tant l'autre,  de  six  exemplaires;  l'excédant  représente  les 
livres  fournis  aux  instituteurs  et  aux  bibliothèques  d'écoles  et 
des  réunions  de  districts. 

Les  charges  des  acheteurs,  de  1825  à  1828,  se  sont  ré- 
duites à  florins  ii$'ill,66  --.  Si  on  compare  cette  somme  à 
celle  que  les  instituteurs  et  les  parens  auraient  dû  débourser 
pour  la  même  quantité  de  livres,  avant  que  la  Société  eût  fait 
faire  des  éditions  économiques,  on  trouvera  qu'elle  aurait 
monté  à  environ  37000  florins,  en  ne  comptant  que  les  deux 
tiers  en  sus  des  prix  actuels,  évaluation  très-modérée  ,  puisqu'il 
y  a  beaucoup  de  ces  livres  qui  se  vendaient  28,  47  et  o,5  cen- 
tièmes, au  lieu  de  4  et  8  centièmes.  Néanmoins,  cette  consi- 
dération purement  économique  n'est  rien  en  comparaison  de 
l'immense  avantage  résultant  d'un  choix  de  livres  tendant  à 
donner  aux  enfans  des  notions  utiles  et  usuelles  en  harmonie 
avec  leur  intelligence,  et  à  offrir  une  lecture  assez  attrayante 
pour  éloigner  l'ennui  et  le  dégoxit,  compagnons  autrefois  insé- 
parables de  l'instruction. 

On  trouvera  des  rensej^roemens  plus  amples  dans  la  Icono- 
graphie des  établissemens  d'utilité  publique  du  royaume  des  Pays 
Eas ,  que  prépare  en  ce  moment  M.  Ed.  Ducpétiaux.  Un  fait 
très-propre  à  prouver  le  degré  de  civilisation  de  ce  pays,  c'est 
que,  cette  année  même,  à  Hilvcrsuin  ,  gros  village  entre  Ams- 
terdam et  Utrecht,  les  échevins  et  le  bourgmestre  ont  délibéré 
sur  la  création  d'une  académie  de  peinture!...  Hiàersum  ,  en 
effet,  possède  dix-neuf  peintres ,  dont  quelque-uns  d'un  grand 
mérite.  Cet  endroit  a  déjà  sa  chambre  de  rhétorique ,  comme 
beaucoup  d'autres  moins  considérables,  et  où  de  simples  pay- 
sans viennent  à  certains  jours  lire  de  la  prose  et  des  vers. 

de  Reiffenberg. 

FRANCE. 

DÉPARTEMENS. 

Sociétés  savantes  et  Etablissemens  d'utilité  publique. 

Arras  [Pas-de-Calais).  —  Société  royale  d' Arras,  pour  l'en 
couragement  des  lettres,  des  sciences  et  des  arts.  —  Sujet*  d< 
prix  pour  182g.  —  I.  Utilité  publique.  Quels  seraient  les  moyens 
de  procurer  à  la  ville  d'Arras  des  eaux  salubres,  soit  par  des 
pompes,  des  fontaines  jaillissantes,  ou  tout  autre  procède, 
afin  de  faire  disparaître  les  nombreux  inconvéniens  des  puits 


DÉPARTEMENT.  5  21 

actuels?  —  Prix,  médaille  d'or  de  3oo  fr.  —  Les  fonds  de  ce 
prix  sont  faits  par  l'administration  municipale.  —  II.  Économie 
rurale.  i°  Expliquer,  par  les  lois  de  la  physique  et  de  la 
chimie,  l'action  des  engrais  sur  les  plantes,  et  de  celles-ci 
sur  les  engrais  dans  la  végétation.  2°  Établir,  d'après  les 
faits  et  l'observation,  si  les  mélanges  de  différens  engrais, 
combinés  ensemble  et  soumis  à  la  fermentation,  produisent 
sur  les  terres,  en  développant  des  principes  nouveaux,  un 
effet  plus  marqué  que  chacun  de  leurs  composans  employé 
séparément,  et  qui  puisse  dédommager  des  frais  qu'ils  occa- 
sionent.  —  Prix,  médaille  d'or  de  200  fr.  —  III.  Économie 
publique.  Quelles  sont  les  améliorations  dont  serait  suscep- 
tible le  régime  actuel  des  prisons  du  département  du  Pas- 
de-Calais?  —  Prix,  médaille  d'or  de  200  fr.  —  IV.  Morale. 
Discours  en  prose  :  Situation  des  idées  philosophiques  au  dix- 
neuvième  siècle.  La  Société  croit  devoir  déterminer  le  sens 
précis  qu'elle  attache  à  cette  question  ;  elle  considère  que  les 
idées  philosophiques  ne  sont  pas  uniquement  des  abstractions 
métaphysiques,  mais  qu'elles  se  composent,  étant  appliquées 
à  l'ordre  social,  des  diverses  influences  que  la  marché  de 
l'esprit  humain  apporte  dans  la  civilisation,  dans  les  intérêts 
généraux,  dans  les  sciences,  les  arts,  les  goûts,  les  habitudes 
sociales,  et  comprennent  en  un  mot  toute  la  physionomie 
morale  et  distinetive  d'une  époque;  car  chaque  siècle  a  un 
caractère  qui  lui  est  propre,  et  qu'il  emprunte  de  la  marche 
ascendante  ou  rétrograde  de  l'esprit  humain,  ainsi  que  des  cir- 
constances générales  où  sont  placées  les  sociétés  politiques.  — 
V.  Eloquence.  Eloge  historique  de  M.  le  duc  de  La  Rochefou- 
cault-Liancourt ,  pair  de  France,  mort  à  Paris  en  1827.  —  Prix 
médaille  d'or  de  200  fr.  —  VI.  Poésie.  Luc  pièce  de  trois  cents 
vers  au  moins  sur  les  malheurs  causés  par  la  loterie.  —  Prix, 
médaille  d'or  de  200  francs. 

Les  ouvrages  envoyés  au  concours  pour  18119  devront  être 
adressés,  francs  de  port,  à  M.  le  secrétaire  perpétuel ,  et  être 
parvenus  avant  le  Ier  juillet,  terme  de  rigueur.  —  Les con- 
currens  joindront  à  leurs  ouvrages  un  billet  cacheté,  qui  con 
tiendra  leurs  noms,  prénoms,  qualité  el  domicile,  et  indiquera 
extérieurement  l'épigraphe  mise  en  tête  de  l'ouvrage  envoyé 
au   concours,  afin    d'éviter   toute   erreur.  —   Le   Président. 

Tuki.i.iki;    DE   SARS;    le   Secrétaire  perpétuel,    T.    CORNILLE. 

Mi  17,  [Moselle).  —  Société  académique.  —  Bibliothèque  in- 
dustrielle à  l'usage  des  ouvriers.  —  Cette  société  s'occupe  de 
former  une  bibliothèque  composée  d'ouvrages  moraux  et  in- 
structifs,  appropriés  aux    lu-soins    des   ouvriers   auxquels 
t.  xl.  —  Novembre  .'?', 


522  FRANCE. 

ouvrages  seront  prêtés.  Les  Messins  qui  aiment  à  voir  les  lu- 
mières descendre  dans  les  ateliers,  s'empresseront  de  seconder 
la  Société  dans  la  création  de  ce  nouvel  établissement. 

[Abeille  de  la  Moselle) 

Saumur  [Maine-et-Loire). — Ecole  royale  de  cavalerie. — 
Nous  désirions  depuis  long-tems  consacrer  une  mention  hono- 
rable à  cette  belle  institution,  peut-être  unique  dans  son  genre, 
dont  s'honore  la  France,  et  que  plusieurs  pays  étrangers  lui 
envient  et  se  proposent  d'imiter.  Le  but  est  grand  et  utile, 
l'organisation  est  vaste  et  bien  conçue,  les  bâtimens  sont  ma- 
gnifiques et  parfaitement  appropriés  à  leur  destination.  Le 
commandant  de  l'école  y  a  donné,  cette  année,  à  S.  A.  R.  Mœe  la 
duchesse  deBerry,  lorsqu'elle  est  passée  à  Saumur,  le  spec- 
tacle d'un  tournoi,  dans  lequel  on  a  admiré  la  précision  des 
manœuvres,  la  beauté  des  costumes,  la  bonne  tenue,  l'adresse 
et  l'agilité  des  chevaliers.  Enfui,  la  justice  et  la  vérité  ne  per- 
mettent point  de  laisser  ignorer  que  l'état  de  prospérité  de 
l'École  de  Saumur  et  les  services  importans  qu'elle  rend,  à 
l'armée  française  ,  sont  dus,  en  grande  partie,  au  général  com- 
mandant, M.  le  marquis  Oudixot  ,  fds  de  M.  le  maréchal  duc 
de  R.EGG10,  qui  a  introduit  le  plus  grand  ordre  dans  l'admi- 
nistration de  l'école  et  une  activité  soutenue  dans  les  exercices 
et  dans  les  études,  et  qui,  par  un  heureux  mélange  de  la 
douceur  et  de  la  fermeté,  par  un  zèle  infatigable,  par  une 
surveillance  paternelle  et  éclairée,  a  su  faire  aimer  et  respecter 
son  autorité  et  animer  de  son  esprit  tous  ceux  qui  doivent 
coopérer  avec  lui  à  la  direction  de  l'établissement.  Saumur 
avait  déjà  possédé  une  école  d'instruction  pour  les  troupes  à 
cheval  ;  les  besoins  de  cette  arme  ayant  fait  sentir  la  nécessité 
d'une  autre  organisation,  l'école  de  cavalerie  fut  créée  sur  les 
bases  actuelles.  Elle  est  en  quelque  sorte  une  école  normale  où 
se  forment  des  instructeurs  qui  passent  ensuite  dans  l'armée  et 
y  propagent  les  diverses  connaissances  dont  ils  ont  fait  une 
étude  spéciale  pendant  deux  ans. 

L'équitation  et  l'emploi  de  la  cavalerie,  ainsi  que  ses  rap- 
ports avec  les  autres  armes,  l'étude  du  cheval  aux  différentes 
époques  de  son  existence ,  la  ferrure  et  la  maréchalei  ie  :  tels 
sont  les  objets  principaux   dont  se  compose  l'enseignement. 

Une  école  de  raaréchalerie,  un'haras  qui  renferme  des  éta- 
lons anglais  et  arabes ,  un  manège  aux  exercices  duquel  sont 
consacrés  200  chevaux  de  prix  et  de  toutes  les  races,  une  école 
de  trompettes  et  deux  escadrons  de  cavaliers  élèves -instruc- 
teurs, sont  attachés  à  l'établissement. 

Des  capitaines  choisis  dans  les  régimens  ont  été  envoyés 
pendant  deux  ans  à  Saumur;  ils  y  sont  aujourd'hui  remplacés 


DÉPARTEMENS.  5a3 

par  des  lieutenans  appelés  aies  seconder  comme  instructeurs 
et  à  leur  succéder  dans  leur  grade.  En  sortant  de  Saint-Cyr, 
les  élèves  désignés  pour  la  cavalerie  vont  passer  deux  ans  à 
Saumur,  avant  d'être  placés  dans  les  régimens,  où  ils  devien- 
dront à  leur  tour  lieutenans  et  capitaines  instructeurs. 

Les  escadrons  de  cavaliers-élèves  se  composent;  i°  de  mili- 
taires portés  sur  les  tableaux  d'avancement  et  désignés  par  les 
colonels;  i°  d'enrôlés  volontaires,  choisis  de  préférence  parmi 
les  fils  de  militaires  et  les  jeunes  gens  a  qui  leur  âge  ou  leur 
fortune  n'aurait  pas  permis  de  se  présenter  au  concours  de 
Saint-Cyr,  mais  qui,  en  raison  de  leur  éducation  première, 
ne  se  seraient  pas  décidés  à  entrer  comme  simples  soldats  dans 
les  rangs  de  l'armée.  Ces  cavaliers ,  asstijétis  à  toutes  les  obli- 
gations, du  service  militaire,  suivent,  en  outre  ,  des]  cours 
analogues  à  ceux  des  officiers.  Ils  sont  envoyés  dans  les  corps 
en  qualité  de  sous-officiers,  lorsque,  après  deux  ans  de  séjour 
à  l'école,  ils  sont  reconnus,  dans  les  examens,  capables  de  bien 
remplir,  non  seulement  les  fonctions  de  sous-officiers,  mais 
encore  celles  d'instructeurs.  Chaque  régiment  en  reçoit  deux 
annuellement. 

L'instruction  de  l'école  comprend  :  i°  l'ordonnance  sur  l'exer- 
cice et  les  évolutions  delà  cavalerie,  l'escrime  à  pied  et  à  cheval , 
et  le  tir  des  différentes  armes;  i°  le  règlement  sur  le  service  inté- 
rieur et  celui  des  places;  3°  un  cours  théorique  et  pratique  d'é- 
quitation  divisé  en  quatre  parties,  savoir,  la  connaissance  du 
cheval,  son  emploi,  sa  conservation,  et  les  haras  et  remontes;  4°  un 
cours  d'art  et  d'histoire  militaires,  comprenant  la  topographie, 
l'administration  des  troupes  et  la  théorie  du  service  en  cam- 
pagne ;  5°  le  dessin,  appliqué  principalement  à  l'étude  du  cheval 
et  à  celle  du  paysage;  6°  l'escrime,  la  voltige  et  la  natation. 

On  a  fait  disparaître  de  l'établissement  la  distinction  d'em- 
ployés civils  et  d'employés  militaires.  Les  emplois  d'écuyers, 
de  maîtres  et  de  sous-maîtres  de  manège  ,  sont  donnés  à  des 
militaires  en  activité  ,  destinés  à  porter  clans  les  corps  les  prin- 
cipes et  la  méthode  de  l'école. 

Voici  quelle  est  la  composition  de  l'école  :  un  niarc'chal-de- 
camp ,  commandant;  un  colonel,  commandant  en  second;  un 
lieutenant-colonel,  quatre  officiers  supérieurs,  un  aumônier, 
huit  capitaines-instructeurs,  trois  capitaines- majors ,  un  capi- 
taine-trésorier, un  lieutenant  d'habillement ,  un  sous-lieutenant, 
cinq  officiers  de  santé,  un  écuyer-commandant ,  huit  écuyers 
militaires;  un  capitaine  d'état-major,  professeur  d'art  et  d'his- 
toire militaires,  deux  lieutenans  d'état-major,  professeurs 
adjoints  d'art  et  d'histoire  militaires,  un  profes  eur  de  dessin  , 


5a4  FRANCE. 

un  professeur  de  musique,  un  professeur  de  maréchalerie,  un 
maître  et  quatre  sous-maîtres  de  manège ,  maîtres  d'armes ,  etc. 
Le  corps  de  troupes   formant  un  effectif  de   5o7  hommes 
et  3o6  chevaux  ,  est  organisé  ainsi  qu'il  suit: 

.  {   Une  division  de  grosse  cavalerie; 

'  Une  division  de  dragons. 


i   Deux  divisions   de  cavalerie  légère,   dont 
Ie  escadron.    ]       l'une  armée  de  mousquetons ,  et  l'autre 
f        de  lances. 

.  |   Une  division  de  maréchaux  ferrans  ; 

5e  escadron,    j  Une  cnvisjon  d'élèves  trompettes. 

Chaque  année  les  inspecteurs  généraux  de  cavalerie  dé- 
signent au  choix  du  ministre  de  la  guerre  un  officier  de  tous 
les  corps  de  troupes  à  cheval,  tant  de  la  garde  que  de  la  ligne, 
pour  être  envoyé  en  qualité  d'officier  d'inslruction  à  l'école. 
Ils  y  conserventl'uniforme  du  régiment  auquel  ilsappartiennent  ; 
ils  y  amènent  leurs  chevaux,  et  s'en  servent  pour  les  exercices 
et  les  manœuvres. 

Les  emplois  de  capitaine-instructeur  sont  exclusivement  ré- 
servés aux  officiers  qui  ont  suivi  les  cours  de  l'école  en  qualité 
de  lieutenans  d'instruction.  Ceux  qui  ont  obtenu  aux  examens 
de  sortie  les  deux  premiers  numéros  de  mérite  sont  proposés 
au  roi  pour  obtenir  immédiatement,  soit  de  l'avancement, 
soit  leur  admission  dans  la  garde. 

Les  officiers-élèves  ,  sortis  de  Saint-Cyr,  forment  un  esca- 
dron, sous  les  ordres  d'un  officier  supérieur  et  de  deux  capi- 
taines d'état  -  major  :  ils  prennent  à  Saumur  l'uniforme  de 
l'école;  ils  sont  tenus  d'y  arriver  avec  un  bon  cheval  d'esca- 
dron, et  subissent  à  leur  sortie  un  examen  qui  détermine 
l'ordre  de  leur  avancement  parmi  les  élèves  de  la  même  pro- 
motion ,  et  leur  donne  le  droit  de  choisir  le  régiment  dans 
lequel  ils  désirent  être  placés.  Ceux  qui  obtiennent  les  deux 
premiers  numéros  aux  examens  de  sortie  sont  proposés  pour 
entrer  dans  la  garde,  ou  pour  recevoir  de  l'avancement,  à  l'ex- 
piration de  leurs  quatre  années  de  grade. 

Les  élèves  maréchaux-ferrans  soûl  admis,  depuis  l'âge  de 
18  ans  jusqu'à  22  ans.  Ils  sont  ou  enrôlés  volontaires,  ou 
choisis  dans  les  appels  ,  parmi  les  jeunes  soldats  qui,  sachant 
lire  et  écrire,  ont  fait  l'apprentissage  du  métier  de  maréchal  , 
d'armurier  ou  d'éperonnier.  Les  remplaçons  ne  peuvent  être 
admis  à  l'école  de  maréchalerie.  Les  élèves  suivent  à  l'école 
un   cours  élémentaire  d'hippiatrique,  et  un  cours  spécial  de 


DÉPARTE  MENS.— PARIS.  5a5 

raaréchalerie  théorique  et  pratique.  —  Lorsqu'ils  ont  acquis 
l'instruction  nécessaire,  ils  sont  placés  comme  ma réchaux-fer- 
rans  dans  les  régimens  de  la  garde  ou  de  la  ligne. 

Le  nombre  des  chevaux  de  l'établissement  ne  suffisant  pas 
à  la  consommation  des  fers  forgés  par  l'école  de  raaréchalerie, 
l'excédant ,  qui  s'élève  annuellement  à  environ  40,000  fers,  est 
dirigé  sur  les  places  fortes,  pour  former  un  approvisionne- 
ment qui  serait  très- utile  en  cas  de  guerre.  L'école  de  maré- 
chalerie  n'emploie  que  de  vieux  fers,  hors  de  service,  prove- 
nant des  arsenaux  ,  tels  que  canons  de  fusils  ,  lames  de  sabres, 
bandes  de  roues  de  voitures,  etc. 

Les  élèves  trompettes  sont  choisis  de  préférence  parmi  les 
enfans  de  troupe  et  les  fils  de  militaires  ,  âgés  de  i4  à  18  ans  , 
ayant  du  goût  et  de  l'aptitude  pour  la  musique.  Indépendam- 
ment de  leur  instruction  militaire,  ils  reçoivent  des  leçons  de 
musique  vocale  et  instrumentale  ,  de  lecture,  d'écriture,  d'a- 
rithmétique ,  d'escrime  ,  de  voltige  et  de  natation. 

Sans  nous  étendre  ici  sur  les  nombreux  avantages  que  peut 
présenter  l'école  de  cavalerie  de  Saumur,  nous  dirons  seule- 
ment que  plusieurs  souverains  étrangers  (  et  parmi  eux  l'em- 
pereur de  Russie)  ont  envoyé  en  France  des  officiers  distin- 
gués, chargés  d'en  étudier  l'organisation,  dans  le  dessein  d'établir 
dans  leurs  États  une  institution  semblable.  N. 

PARIS. 

Institut. — Académie  des  sciences. — Séance  dit  20  octobre  1 828. 

—  On  dépose  au  secrétariat  un  paquet  cacheté  que  M.  Gasparin 
déclare  contenir  l'exposé  de  nouvelles  expériences  de  balistique. 

—  M.  Raspail  annonce  qu'il  vient  d'achever  un  travail  qu'il  a 
entrepris  depuis  long-tems,  et  pour  lequel  il  désire  prendre  date. 
Ce  travail  a  pour  objet  de  reconnaître,  par  la  chimie  micros- 
copique, le  sucre,  l'albumine,  l'huile,  la  résine,  à  travers  les 
organes  qui  les  recèlent,  et  de  montrer  l'analogie  qui  existe, 
sous  ce  rapport,  entre  les  ovaires  et  ovules  des  plantes,  et 
l'appareil  femelle  de  la  génération  chez  les  animaux.  (Déposé 
au  secrétariat.  )  —  M.  Bouvard  annonce  que  la  comète  à  courte 
période  vient  d'être  aperçue  a  Florence,  le  5  octobre,  par 
M.  Pons.  Cette  comète  est  extrêmement  Faible,  sans  noyau 
visible;  il  a  été  jusqu'ici  impossible  à  M.  I\>ns  d'en  déterminer 
exactement  la  position-;  mais  il  l'a  trouvée  dans  le  lieu  du  ciel 
indiqué  par  les  éphémérides  que  M.  Enke  a  calculées,  et  qui 
sont  imprimées  dans  la  Connaissance  des  teins  pour  i83o. — 
M.  MoivEAU  i»k  JoNNES  communique  une  Notice  sur  l'éruption 


5*6  FRANCE. 

de  la  fièvre  jaune  à  Gibraltar.  (Voy.  ci-dessus,  page  5i6.  )  — 
M.  Geoffroy-Saint-Hilaire  lit  un  Mémoire  sur  les  organes 
de  la  génération  des  taupes  femelles. 

—  Du  27  octobre.  —  M.  Poisson  fait  connaître  que  le  Mé- 
moire rie  mathématiques  n°  2,  qui  a  obtenu  une  mention  très- 
honorable  au  dernier  concours,  est  de  M.  Duchemin,  ancien 
élève  de  l'École  polytechnique  et  officier  supérieur  d'artillerie. 
—  L'Académie  va  au  scrutin  pour  l'élection  d'un  académicien 
libre.  Sur  46'  votes,  M.  Daru,  déjà  membre  de  l'Académie 
française,  obtient  3o  suffrages;  M.  Lamandé ,  10;  MM;  Busclie 
et  Dcsgcnettes ,  chacun  2;  MM.  Séguier  et  Rogniat,  chacun  1. 
M.  Daru  est  proclamé.  —  M.  Cuvicr  fait  un  rapport  verbal  au 
sujet  de  l'ouvrage  de  MM.  l'abbé  Croiset  et  Jobert,  sur  les 
ossemens  fossiles  de  l'Auvergne.  —  Le  même  académicien  pré- 
sente le  dessin  d'une  mâchoire  inférieure  découverte  à  Eppen- 
heim,  et  qui  est  celle  de  l'animal  dont  les  dents,  connues  de- 
puis long-tems,  avaient  paru  annoncer  un  tapir  de  taille  gigan- 
tesque. On  voit,  par  les  deux  grandes  dents  coniques  qui  la 
terminent  en  avant,  que  cet  animal  est  d'un  genre  nouveau; 
en  lui  supposant  les  proportions  de  l'hippopotame,  il  aurait 
eu  ig  pieds  de  longueur.  —  M.  de  Blainville  lit  un  mémoire 
contenant  un  tableau  général  des  observations  qu'il  vient  de 
faire  dans  son  voyage  sur  les  bords  de  la  Méditerranée.  Il 
commence  les  mémoires  détaillés,  annoncés  dans  ce  tableau, 
par  une  description  spéciale  de  la  Physale. —  M.  Poisson  dé- 
pose un  mémoire  sur  les  petites  oscillations  de  l'eau  contenue 
dans  un  vase  cylindrique. 

—  3  novembre.  —  Il  est  donné  lecture  d'une  lettre  de  M.  de 
Corancez,  relative  à  diverses  objections  faites  par  un  des 
membres  de  l'Académie  contre  le  dernier  mémoire  qu'il  a 
présenté.  — M.  Binet  adresse  à  l'Académie  diverses  remarques 
au  sujet  de  la  présentation  de  candidats  faite  dans  la  dernière 
séance,  pour  la  place  vacante  dans  la  section  de  géométrie, 
et  il  désire  qu'on  le  considère  comme  étranger  à  l'éleeiion  qui 
va  avoir  lieu.  —  L'Académie  procède  au  scrutin  pour  l'élection 
d'un  membre  en  remplacement  de  M.  de  Laplace.  Sur  46  vo- 
tans,  au  premier  tour,  M.  Puissant  obtient  22  suffrages, 
M.  Francœur,  18,  et  M.  de  Corancez,  6;  au  deuxième  tour,  le 
nombre  des  votans  est  de  47  :  M.  Puissant  a  27  suffrages, 
M.  Francœur,  18,  et  M.  de  Corancez,  2.  M.  Puissant  est  pro- 
clamé.—  M.  Nobili  donne  lecture  d'une  note  dans  laquelle  il 
annonce  de  nouveaux  procédés  de  son  invention,  qui  ont  pour 
objet  de  colorer  divers  métaux,  comme  l'acier,  le  fer,  la 
fonte;  il  met  sous  les  yeux  de  l'Académie  différens  produits 


PARIS.  527 

de  ce  nouvel  art,  qu'il  propose  de  désigner  sous  le  nom  do 
métallochromie.  —  M.  Silvcslrc  fait  un  rapport  verbal  sur  la 
/je  livraison  des  Annales  agricoles  de  Roville,  par  M.  Mathieu 
de  Dombasle.  —  MM.  Cuvier  et  Damcril  font  un  rapport  sur 
le  mémoire  de  MM.  Audoin  et  Milse  Edwards,  qui  a  pour 
objet  d'exposer  leurs  recherches  récentes  sur  les  animaux  sans 
vertèbres,  qu'ils  ont  observés  aux  îles  Chaussey,  près  de 
Granville.  «  Ces  petites  îles,  ou  plutôt  ces  écueils,  au  nombre 
de  53,  ne  sont  fréquentées  que  par  quelques  ouvriers  qui 
exploitent  le  granit,  et  n'offrent  pour  abri  qu'une  seule 
chaumière;  mais  les  nombreux  détroits  qui  les  séparent  sont 
peuplés  d'une  quantité  de  crustacés,  de  mollusques  et  de 
zoophytes  ,  que  l'on  peut  y  observer  avec  facilité.  MM.  Audoin 
et  M.  Edwards,  encouragés  par  l'honorable  récompense  que 
l'Académie  a  accordée  l'année  dernière  à  leurs  travaux,  n'ont 
pas  craint  d'aller  se  confiner  sur  ces  rochers  perdus,  et  c'est 
de  ce  qu'ils  y  ont  vu,  de  ce  qu'ils  y  ont  dessiné,  de  ce  qu'ils 
y  ont  recueilli,  que  se  compose  le  fonds  de  leur  mémoire.  Les 
ascidies,  et  particulièrement  celles  de  leurs  espèces  qui  se  réu- 
nissent en  groupes  presque  semblables  à  ceux  que  forment 
les  polypes  ,  ont  les  premiers  attiré  leur  attention.  M.  Savigny 
avait  rangé  parmi  les  mollusques  des  genres  nombreux  que 
l'on  crovait  appartenir  à  la  classe  des  zoophytes;  mais  il 
restait  toujours  à  «avoir  si  ces  mollusques,  aiusi  réunis,  par- 
ticipent à  une  vie  commune,  et  jusqu'à  quel  point  ils  tiennent 
l'un  à  l'autre.  Les  auteurs  du  mémoire  ont  reconnu  qu'à  leur 
naissance  chacun  d'eux  est  solitaire  et  parfaitement  libre,  qu'ils 
nagent  alors  avec  rapidité;  qu'au  bout  de  quelques  jours  seu- 
lement une  partie  de  ces  jeunes  ascidies  se  fixent  à  la  masse 
dont  elles  proviennent,  tandis  que  d'autres  vont  au  loin  for- 
mer de  nouvelles  colonies.  Leur  forme  dans  l'état  de  liberté 
est  fort  différente  de  celle  qu'ils  prennent  après  leur  aggré- 
gation.  Les  eseates,  autrement  appelés  Jlustres ,  production  ma- 
rine semblable  à  une  sorte  de  gaze  par  la  minceur  de  ses 
feuillets  et  par  les  cellules  qui  en  composent  le  tissu,  ont  fait 
le  second  objet  des  observations  de  nos  auteurs.  D'après  celles 
de  Spallanzani,  M.  de  Blainville  pensait  que  les  escares  se 
rapprochaient  des  ascidies.  Ce  rapprochement  paraîtra  d'autant 
plus  certain  que,  pendant  que  MM.  Audoin  et  M.  I.dwards 
s'en  assuraient  sur  les  bords  de  la  Manche,  M.  de  Blainville  le 
constatait  sur  les  bords  de  la  Méditerranée.  Les  vrais  po- 
lypes sont  d'ordinaire  beaucoup  plus  simples,  et  leur  corps 
ne  contient  qu'une  cavité  digestive,  creusée  dans  son  in  té 
rieur,  et  sans  parois  qui  lui  soient  propres;  et  toutefois,  ainsi 


5^8  FRANCE. 

que  l'ut)  de  nous  l'a  publié  depuis  long-tems,  il  est  aussi 
de  vrais  polypes  où  une  cavité  stomacale  distincte  parait  se 
continuer  avec  un  certain  nombre  d'appendices,  ou  de  filamens 
ou  de  vaisseaux  plus  ou  inoins  contournés.  MM.  Audoiii  et 
M.  Edwards  ont  vérifié  cette  structure  sur  les  vérétillcs,  les 
pennatules ,  les  alcyons  à  polypes,  et  l'ont  retrouvée  sur  les 
gorgones  et  les  çornulaires.  D'autres  masses  ,  confondues  aussi 
jusqu'à  ce  jour  avec  les  alcyons  ,  n'ont  pas  même  de  polypes 
et  la  matière  vivante  y  est  distribuée  comme  dans  les  éponges. 
Nous  disons  la  matière  vivante,  et  à  peine  oserions-nous 
dire  la  matière  animale;  car  selon  nos  auteurs,  ainsi  que 
selon  M.  Grant,  les  éponges  mêmes  ne  donnent  aucun  signe 
de  contractilité,  quoique  leur  squelette  soit  bien  moins  so- 
lide que  celui  de  ces  masses  appelées  mal  à  propos  alcyons. 
Les  tbéties  ont  donné  des  manifestations  plus  marquées  de  leur 
animalité.  Ces  corps,  dont  le  noyau  est  silieeux,  ont  à  la 
surface  des  ouvertures  qui ,  dans  une  eau  de  mer  pure  et 
tranquille,  sont  béantes  et  traversées  par  des  courans  du 
liquide;  mais  pour  peu  qu'on  les  irrite,  ces  ouvertures  se 
contractent,  quoique  lentement,  et  finissent  par  se  fermer  tout- 
à-fait.  Outre  ces  observations  intéressantes  pour  la  physiologie 
comparée,  nos  jeunes  naturalistes  ont  fort  enrichi  la  zoologie 
par  leurs  collections.  Ils  portent  à  plus  de  600  le  nombre  des 
espèces  d'animaux  sans  vertèbres,  soit  mollusques,  annélides, 
crustacés,  arachnides,  insectes  ou  zoophytes  ,  que  leur  voyage 
a  procuré  au  Cabinet  du  Roi;  et  d'après  leur  estimation  ,  il 
y  en  aurait  dans  le  nombre  plus  de  400  nouvelles  ou  mal 
connues.  C'est  lorsque  les  auteurs  auront  achevé  leurs  tra- 
vaux sur  ces  espèces  que  l'on  pourra  prendre  des  idées  arrêtées 
sur  ce  dénombrement.  En  attendant,  nous  pouvons  nous  féli- 
citer que  ces  productions  négligées  de  nos  côtes  aient  enfin 
attiré  les  regards  d'observateurs  laborieux  et  capables.  L'his- 
toire naturelle  de  ces  êtres  inférieurs  est  encore  presque  à 
faire;  mais  nous  devons  tout  attendre  de  l'ardeur  avec  laquelle 
on  s'y  livre  de  toute  paît.  Nous  pensons  que  le  travail  de 
MM.  Audoin  et  M.  Edwards,  dans  la  partie  qu'il  nous  a  été- 
possible  d'examiner,  mérite  l'approbation  de  l'Académie,  et 
nous  ne  doutons  pas  que  cette  approbation  ne  lui  soit  accordée 
plus  amplement  lorsqu'il  aura  reçu  les  développemens  dont  il 
est  susceptible.  «  (Approuvé.)  — M.  Dutrocbet  lit  l'extrait  de 
deux  mémoires,  l'un  sur  l'irritabilité  dans  les  végétaux,  l'autre 
sur  la  cause  des  mouvemens  des  tiges  des  racines. 

—  Du  10  novembre. — M.  Arago  communique  une  note  de 
M.  Caunaut-Latour,  par  laquelle  ce  physicien  déclare  qu'il 


PARIS.  5ao, 

a  de  son  côté  réussi  à  faire  cristalliser  le  carbone  pour  obtenir 
du  diamant,  par  des  méthodes  différentes  de  celles  de  M.  Ga/i- 
nal,  et  qu'un  paquet  cacheté  ,  déposé  au  secrétariat  en  1824  , 
contient  le  détail  de  ses  premiers  procédés.  M.  Arago  annonce 
qu'il  connaît  une  autre  personne  qui  est  arrivée  à  des  résultats 
semblables ,  et  M.  Gay-Lussac  fait  connaître  que  M.  Ga/mul 
lui  avait  parlé  depuis  plus  de  huit  ans  de  ses  tentatives.  — 
MM.  Arago  et  de  Rosscl  font  un  rapport  sur  le  mémoire  de 
M.  Daussy  ,  relatif  à  la  détermination  des  longitudes  géogra- 
phiques des  îles  de  Malte  ,  de  Milo  et  de  Corfou.  Ces  longi- 
tudes, données  en  heures  ,  minutes  et  secondes,  à  compter  du 
méridien  de  Paris  ,  sont, 

Pour  Malte »  b  —  48'  —  42" 

Pour  Milo 1  h  —  28'  —    27'' 

Pour  Corfou.  .  .    1  b  —   10'  —  22". 

Voici  les  conclusions  du  rapport  :«  Les  longs  calculs  qu'ont 
nécessités  ces  importans  résultats  nous  paraissent  faits  avec 
le  plus  grand  soin,  avec  les  attentions  les  plus  minutieuses. 
Un  travail  de  ce  genre ,  qui  embrasserait  un  certain  nombre 
de  positions  convenablement  choisies  sur  la  surface  du  globe 
aurait  le  plus  grand  intérêt.  C'est  par  là  qu'il  faudrait  com- 
mencer la  réforme  ,  devenue  indispensable  ,  des  catalogues 
de  longitudes  et  de  latitudes  les  mieux  accrédités.  L'auteur 
du  mémoire  est  plus  en  état  que  personne  de  rendre  à  la  géo- 
graphie cet  émipeot  service.  Jeune,  plein  de  zèle  ,  calculateur 
infatigable,  familiarisé  avec  les  meilleurs  méthodes  de  réduc- 
tion ,  astronome  praticien  et  dès  lors  très-bon  juge  du  mé- 
rite relatif  des  différons  moyens  d'observation,  M.  Daussv 
joint  à  tous  ces  avantages  celui  d'être  attaché  au  dépôt  de  la 
marine  en  qualité  d'ingénieur  hydrographe  ,  et  de  pouvoir 
puiser  librement  dans  la  riche  collection  de  doeumens  inédits 
que  ce  bel  établissement  possède.  Il  nous  semble  ,  d'après  ces 
considérations,  qu'en  accordant  sou  approbation  la  plus  en- 
tière au  travail  de  M.  Daussy,  l'Académie  doit  L'inviter  a  par- 
courir avec  persévérance  la  route  pénible  ,  mais  féconde  eu 
utiles  résultats,  dans  laquelle  il  vient  d'entrer.  »  (Approuvé.) 
—  M.  Silvestre  fait  un  rapport  verbal  sui  la  Bibliothèque  agro 
nomique  de  M.  Giuscpjic  Moretti,  professeur  de  botanique  à 
l'université  de  Pavie. —  \I.  Héron  de  Villefosse  lait  un  rappori 
verbal  sur  le  voyage  métallurgique  en  Angleterre  de  MM.  I)i 
rnr.sNov  ci  K1.11.  de  Bbaumont.  —  M.  de  Profij  présente,  de 
l.i  part  de  l'auteui  ,  M.  li.w.n  ,  une  cal  te  très  détaillée  du  coiiii' 

de  Mayo,  en  Irlande,  avec  un  mémoire  sur  les  opérations 


53  o  FRANCE. 

trigonométriques  qui  ont  servi  de  hase  à  ce  travail.  —  M.  Gi- 
rou  de  Buzaraincdes  lit  un  mémoire  sur  la  distribution  et  les 
rapports  des  deux  sexes  dans  le  royaume.  —  M.  Lassis  lit  un 
mémoire  sur  les  moyens  de  faire  cesser  sur-le-champ  l'épidé- 
mie de  Giltaratar.  A.  Micheeot. 

Nota.  Les  habitudes  des  corporations  sont  difficiles  à  rompre  ; 
mais  dans  ce  tems  des  meilleures  destinées  pour  l'esprit  humain, 
elles  ne  sauraient  tenir  devant  des  avantages  une  fois  conçus  et 
compris.  Ce  qui  vient  de  se  passer  à  l'Académie  des  sciences  en 
est  une  preuve. 

L'Académie  devait  pourvoir  au  remplacement  de  M.  Bosc. 
La  section  d'économie  rurale  forma  sa  liste  de  candidats  des 
noms  suivans  :  MM.  Emmanuel  d'Harcourt,  Hachette,  Huzard 
fils,  Baudrillard ,  Basclie,  Darblay,  Girard  et  Soulange~Bodin. 
La  section  entendue,  l'Académie  admet  et  discute  une  autre 
liste  de  candidats,  qui  sont  MM.  Flourcns,  Dutrochet  et  Girou 
de  Buzaraingu.es.  Les  savans  anciennement  et  le  plus  souvent 
repoussés,  et  les  purs  applicateurs  préférés,  voilà  ce  qu'on 
essaie  de  changer. 

Les  acquisitions  de  l'esprit  humain  sont  de  deux  sortes, 
spéculatives  et  appliquées,  théoriques,  puis  pratiques;  les  in- 
ventions sont  le  fait  et  le  produit  de  la  science,  et  les  per- 
fectionnemens  ceux  de  l'art.  Le  bon  sens  du  public  avait  déjà 
trouvé  cela  et  pourvu  aux  besoins  de  la  société,  du  moins  à 
Paris,  par  l'établissement  d'une  Académie  des  sciences,  réu- 
nissant les  inventeurs,  et  par  la  formation  d'Académies  secon- 
daires pour  l'encouragement  des  applicateurs.  Celles-ci  sont  en 
effet  pour  l'art  de  guérir,  l'Académie  royale  de  médecine,  et 
pour  celui  des  procédés  agricoles  ,  la  Société  centrale  et  royale 
d'agriculture. 

La  discussion  fut  grave  :  le  nouveau  système  a  été  compris 
et  adopté  par  plus  que  les  trois  quarts  des  membres  :  car  à  un 
premier  tour  de  scrutin,  sur  57  votans  ,  4*  suffrages  lui  furent 
acquis,  et  5i   au  second  tour. 

Un  candidat  jeune  encore,  isolé  par  l'étude,  sans  le  crédit 
des  emplois,  sans  aucun  protecteur,  et  qui  n'était  recommandé 
que  par  un  grand  et  beau  talent,  a  profité  de  ce  changement 
de  système  :  M.  Flourens  a  été  élu.  Avis  à  la  jeunesse  labo- 
rieuse. Geoffroy  Saint-Hilaire. 
Ce  ier  décembre  1828. 

— Académie  jrançaise. —  Séance  publique  pour  la  réception  de 
M.  de  Barante  (  21  novembre  ).  —  Deux  candidats  se  pré 
sentaient  pour  recueillir  la  succession  de  M  Dksèze  à  l'Acadé- 
mie. Recommandables  tous  deux  par  l'aménité  de  leur  cara- 


PARIS.  53 1 

1ère  et  par  leurs  qualités  sociales,  tous  deux  se  recommandaient 
également  par  leurs  titres  littéraires  :  l'un,  par  l'éclat  d'une 
poésie  toujours  riche  d'élégance  et  d'harmonie,  par  une  lutte 
glorieusement  soutenue  avec  l'un  des  plus  grands  poêles  de 
l'antiquité,  par  des  fragraens  précieux  habilement  dérobés  au 
chantre  brillant  des  Métamorphoses  ;  l'autre,  par  quelques 
essais  de  critique  littéraire  ,  par  une  grande  composition  his- 
torique ,  par  sa  traduction  do  Schiller  et  par  des  opinions 
pleines  déloyauté,  de  sagesse  et  de  talent,  prononcées  à  la 
tribune  de  l'une  de  nos  Chambres  législatives.  Entre  de  tels 
concurrens,  l'Académie  ne  pouvait  faire  qu'un  très-bon  choix; 
aussi  eut-elle  quelque  peine  à  se  décider.  Au  scrutin  prépara- 
toire, M.  de  Pongerville  parut  l'emporter  d'une  voix  sur 
M.  de  Baraxte  ;  au  scrutin  définitif,  M.  deBaranfe,  à  son 
tour,  l'emporta  également  d'une  seule  voix  sur  M.  de  Pon- 
gerville.  On  a  pu  penser  ainsi  que  l'Académie  regrettait  de 
n'avoir  pas  deux  places  à  donner. 

La  séance  de  réception  du  nouvel  académicien  avait  attiré 
un  nombreux  concours  d'auditeurs.  Un  grand  nombre  de  pairs 
de  Fronce  avaient  voulu  assister  à  l'installation  de  leur  col- 
lègue dans  la  chambre  haute  de  la  littérature.  Le  discours  du 
récipiendaire  a  été  fréquemment  applaudi:  une  foule  d'aperçus 
ingénieux,  d'idées  généreuses  et  noblement  exprimées,  ont 
obtenu  de  pistes  suffrages.  Toutefois  ,  quelques  personnes 
n'ont  pas  été  complètement  satisfaites  de  la  manière  don'  l'ora- 
teur avait  embrassé  son  sujet,  et,  nous  devons  l'avouer,  nous 
sommes  sur  ce  point  un  peu  de  leur  avis. 

M.  de  Barante  avait  à  louer  M.  Desèze;  il  devait  rappeler 
sa  conduite  honorable  dans  un  procès  douloureusement  cé- 
lèbre: cette  nécessité  de  son  sujet  en  était  aussi  l'écueil.  \u 
danger  d'attrister  par  de  pénibles  souvenirs  une  solennité 
toute  littéraire,  se  joignait  le  danger,  pins  grand  encore,  i 
laisser  entraîner  à  des  impressions  légitimes  en  elles-mêmes, 
injustes  peut-être  dans  leurs  résultats.  En  effet,  la  révolution 
française  est  un  événement  trop  important,  trop  solennel, 
trop  immense,  pour  qu'il  soit  possible  de  l'apprécier  en  le  con- 
sidérant du  point  de  vue  d'un  incident  isolé, quels  qu'en  soient  la 
grandeur  et  le  caractère.  Se  :  lacer,  pour  le  considérer,  au 
milieu  de  179'^,  en  face  de  l'êchafaud  d'un  monarque  infor- 
tuné, victime  d'un  fatal  enchaînement  de  circonstances  dont 
les  plus  graves  ne  sont  point  imputables  à  l'influence  révolu- 
tionnaire, n'est-ce  pas  d'avance  se  condamner  presque  infail- 
liblement à  le  méconnaître  ?  La  catastrophe  à  jamais  déplorable 
du  21  janvier  fut,  sans  doute,  une  des  grandes  douleurs  de  la 


532  FRANCE. 

révolution;  elle  n'en  fut,  certes,  ni  le  but,  ni  même  la  consé- 
quence directe.  Appelé  à  parler  de  cette  époque  fatale,  l'art,  ce 
nous  semble,  conseillait  à  l'orateur  de  glisser  habilement  sur 
certains  détails,  de  laisser  à  l'écart  le  côté  politique  des  événc- 
niens,  pour  ne  s'attacher  qu'à  la  partie  dramatique  et  morale, 
de  ne  point  rendre  lugubre  une  commémoration  qui  ne  devait 
être  que  touchante,  et  de  laisser  à  l'histoire  le  soin  de  retracer 
des  scènes  dont  la  vaste  étendue  ne  peut  se  renfermer  dans  le 
cadre  étroit  d'une  allocution  académique.  M.  de  Barante  a  cru 
devoir  en  user  autrement:  il  a  attaqué  de  front,  il  a  même 
semblé  multiplier  à  plaisir  les  difficultés.  M.  Desèze  l'a  conduit 
à  Louis  XVI ,  Louis  XVI  à  la  révolution ,  et  le  héros  du  discours 
a  presque  disparu  sous  les  développemens  de  ce  double  épisode. 
A-t-il  bien  fait  d'en  agir  ainsi?  nous  n'oserions  l'affirmer;  et, 
malgré  l'élégante  convenance  de  son  expression,  malgré  la 
mesure  parfaite  de  sa  pensée  et  de  son  langage,  nous  ne  pou- 
vons dire  que  le  récipiendaire  ait  réussi  à  éviter  tous  les  incou- 
véniens  de  la  position  qu'il  avait  choisie. 

M.  Jouy  a  répondu  à  M.  de  Barante  en  homme  d'esprit  et 
de  goût.  Il  a  mêlé  à  de  justes  éloges  quelques  observations 
critiques,  exprimées  avec  autant  d'urbanité  que  de  franchise. 
En  parlant  des  qualités  personnelles  de  son  nouveau  collègue, 
il  a  rappelé  fort  à  propos  ces  paroles  de  d'Alembert  :  Si  le  mé- 
rite seul  a  droit  de  frapper  aux  portes  de  V  Académie  ,  c'est  aux 
qualités  sociales  à  les  faire  ouvrir.  L'application  n'en  pouvait  être 
plus  heureuse. 

Des  vers  de  M.  Lebrun  sur  l'inspiration  poétique,  bien 
pensés  ,  bien  écrits  ,  bien  lus  ,  ont  agréablement  terminé  cette 
séance  intéressante. 

— Académie  royale  des  beaux-arts. — Cet  te  Académie  a  procédé, 
dans  sa  séance  du  6  septembre,  à  l'élection  d'un  membre  pour 
remplir  la  place  devenue  vacante  dans  la  section  de  sculpture, 
par  la  mort  de  M.  Houdon.  M.  Ramey  fils  a  été  élu,  à  la  majorité 
absolue  des  suffrages. 


Société  philotechnique.  —  Séance  publique  du  a3  novembre 
1 8'Jt8.  —  La  vaste  salle  Saint- Jean  ,  à  l'hôtel  de  la  préfecture 
de  la  Seine,  était  remplie  d'une  société  brillante,  quand  la  séance 
a  élé  ouverte  ,  sous  la  présidence  de  M.  le  lieutenant-général 
Thiéhaui.t,  par  le  rapport  d'usage  sur  les  travaux  de  la  Société, 
fait  par  M.  Villenave  ,  secrétaire  perpétuel ,  qui  a  été  écouté 
avec  un  intérêt  soutenu,  et  souvent  interrompu  par  des  applau- 
dissemens. 


PARIS.  533 

Diverses  lectures  en  prose  et  en  vers  ont  été  favorablement 
accueillies.  MM.  Merville  et  Berville  ont  lu,  l'un,  pour 
M.  Bouchareat,  un  poème  intitulé  :  Léonidas  aux  Tliermopyles ; 
l'autre,  pour  M.  Ponce,  des  réflexions  sur  un  nouveau  moyen 
d'augmenter  l'utilité ,  l'influence  et  l'illustration  des  beaux-arts. 
Trois  fables  de  M.  Nauuet  et  trois  fables  de  M.  Febvé  ont 
été  applaudies  ,  comme  montrant  avec  un  art  ingénieux,  sous 
un  léger  voile,  la  vérité: 

...  Seule  vierge  en  ce  vaste  univers, 
Qu'on  aime  à  voir  ifn  peu  vêtue. 

On  a  principalement  distingué  le  premier  chant  d'uu  poëme 
sur  les  quatre  Ages,  l'enfance  chantée  par  un  vieillard  de  83  ans, 
M.  Gohier,  qui  couronne,  par  la  culture  de  talens  aimables,  une 
vie  consacrée  par  de  hautes  vertus. 

L'heure  avancée  n'a  permis  d'entendre  ni  des  réflexions  de 
M.  Alexandre  Lenoir,  sur  la  dernière  époque  de  la  restauration 
des  arts  en  France ,  ni  la  fin  d'un  Eloge  du  général  Miollis ,  pro- 
noncé par  le  secrétaire  perpétuel  ,  et  dont  l'impression  doit 
être  vivement  désirée. 

La  séance  a  été  terminée  par  des  morceaux  de  musique  et  de 
chant.  MM.  BAuniOT,  Vogt  et  Sowinsri,  jeune  artiste  polonais, 
ont  fait  admirer  leur  beau  talent  sur  le  hautbois,  le  cor  anglais, 
le  violoncelle  et  le  piano.  M.  Domenge,  M.  et  M"'c  Romagnesi 
ont  chanté  avec  goût  et  expression  des  romances,  des  nocturnes 
et  des  airs  légers,  qui  ont  enlevé  tous  les  suffrages. 

Athénée  royal  de  Paris  (rne  de  Valois,  n°  a,  près  le  Palais- 
Royal). —  Programme  pour  182g. —  Cet  utile  établissement  , 
qui  compte  maintenant  quarante-quatre  ans  d'existence,  va 
recommencer  ses  cours,  dont  la  seule  indication  suffira  sans 
doute  pour  y  attirer  beaucoup  d'amis  des  sciences.  —  Section 
des  Sciences  physiques:  M.  Pouiii.et  professera  la  physique 
expérimentale  ;  M.  Dumas,  la  chimie;  M.  Constant-Pbévost, 
la  géologie  ;  M.  Bory  de  Saint- Vincent,  la  géographie physique  ; 
M.  Baiunet,  la  météorologie;  M.  Amussat  ,  Yanatomic  et  l:i 
physiologie  ;  M.  Trélat,  Y  hygiène.  —  Section  des  Sciences  mo- 
rales et  politiques  et  de  la  littérature:  M.  Mabrast  professera 
la  philosophie;  M.  Adolphe  Blanqui,  Véconomie  politique; 
M.  Amédéc  Pommier,  la  littérature  ;  M.  \  11  111.  mi  Fera  un 
cours  sur  les  lois  de  la  population,  et  31.  DoiN,  sur  V his- 
toire des  établissemens  d'utilité  publique  en  Frances  depuis  le 
xe  siècle  jusqu'à  nos  jours.  Indépendamment  de  ces  cours, 
plusieurs  hommes  de  lettres  Feront  «les  lectures  sur  divers 
sujets. — -Le  prix  de  souscription  pour  l'année  entière  et   de 


534  FRANCE. 

120  fr.  pour  les  hommes;  de  60  fr.  pour  les  dames  et  pour  1rs 

étudians. 

Instruction  publique.  —  Cours  spéciaux  de  chimie,  de  physique 
et  d'histoire  naturelle,  appliqués  à  l'exploitation  des  mines,  aux 
arts  industriels  et  au  commerce ,  dans  l'institution  ds  M.  Gasc 
(rue  des  Postes,  nos  38  et  40).  —  Ces  cours  particuliers,  qui 
comprennent,  outre  des  leçons  préparatoires  pour  les  écoles 
militaires  et  pour  celles  de  la  marine,  l'enseignement  de  la 
chimie,  de  la  physique  et  de  l'histoire  naturelle  appliquées 
à  l'exploitation  des  mines,  aux  arts  industriels  et  au  com- 
merce, sont  spécialement  destinés,  i°  aux  jeunes  étrangers 
qui  ne  viennent  en  France  que  pour  apprendre  notre  langue, 
nos  sciences  et  nos  arts ,  et  qui  ne  trouvent  pas  à  Paris  l'en- 
seignement élémentaire  qui  leur  est  nécessaire  pour  suivie 
avec  fruit  les  cours  des  facultés;  i°  aux  jeunes  Français  dont 
les  études  classiques  ont  été  mal  faites ,  et  qui  pourront ,  au 
moyen  de  méthodes  moins  rebutantes  que  celles  des  collèges  , 
réparer  le  tems  précieux  qu'ils  ont  perdu  ;  3°  aux  jeunes  gens 
destinés  au  commerce  ou  aux  professions  industrielles  qui 
ne  reçoivent  qu'une  première  éducation  universitaire  dans  les 
départemens,  et  sont  ensuite  envoyés  à  Paris  pour  apprendre 
les  mathématiques,  l'histoire,  la  géographie  et  les  arts  d'agré- 
ment. Le  fondateur  et  le  chef  d'une  institution  qui  se  distingue 
d'une  manière  si  honorable  des  autres  établissemens  du  même 
genre,  donne,  par  la  fondation  de  ces  cours,  un  nouveau 
gage  de  son  zèle  actif  et  éclairé  pour  les  progrès  de  ren- 
seignement. 

Antiquités  de  la  France.  —  Commission  de  V Académie 
royale  des  inscriptions  et  belles-  lettres ,  chargée  de  l'examen  et 
du  classement  des  Notices  et  Documens  demandés  à  MM.  les 
préfets  des  départemens  sur  les  anciens  monumens  de  notre  his- 
toire. —  Cette  commission  ,  composée  de  plusieurs  membres 
de  l'Académie  des  inscriptions  et  belles-lettres ,  a  repris  ses 
travaux  avec  une  nouvelle  activité.  Déjà,  dans  un  rapport 
aussi  lumineux  qu'étendu,  l'un  de  MM.  les  commissaires  a 
fait  connaître  ceux  des  Mémoires  envoyés  dans  ces  derniers 
tems  qui  ont  le  plus  particulièrement  mérité  les  suffrages  de 
la  seconde  classe  de  l'Institut. 

M.  o'Allon  ville  ,  ancien  préfet  de  la  Somme,  et  actuelle- 
ment préfet  de  la  Meurthc ,  a  obtenu  l'une  des  trois  médailles 
d'or  que  Son  Ex.  le  ministre  Je  l'intérieur  a  mises  à  la  disposi- 
tion de  l'Académie  ;  M.  Jouannet  a  obtenu  la  seconde,  et  M.  Rê- 
ver la  troisième. 

Le  Mémoire  de  M.  d'Allonville  était,  quand  au  fond,   déjà 


PARIS.  55g 

connu  par  le  rapport  qui  en  fut  fait  en  1825.  Mais,  par  suite 
des  nombreux  développemens  que  l'auteur  a  ajoutés  à  sou  pre- 
mier travail ,  et  surtout  des  cartes  dont  il  l'a  enrichi ,  ce  Mé- 
moire est  devenu  ,  pour  ainsi  dire  ,  un  nouvel  ouvrage  ,  dans 
lequel  on  trouve  des  détails  très-intéressans  sur  la  Samarobriva 
des  Ambiant,  que  l'on  croit  généralement  avoir  été  la  ville 
connue  aujourd'hui  sous  le  nom  d'Amiens.  M.  Mangon  de  lv 
Lande  a  adressé  de  son  côté  ,  à  l'Académie,  un  Mémoire  dans 
lequel  il  prétend,  au  contraire,  que  la  Samarobriva  de  César 
n'est  autre  que  YAugusta  Vcromanduorum  ,  aujourd'hui  Saint- 
Quentin,  dans  le  département  de  l'Aisne.  L'opinion  de  M.  d'AÎ- 
lonvilie  ,  conforme  à  celle  de  Bergier  et  de  Banville ,  pa- 
rait devoir  être  préfet  ce  à  celle  de  M.  Mangon  de  la  Lande. 
Il  appartenait  au  fonctionnaire  éclairé  ,  chargé  pendant  plu- 
sieurs années  de  l'administration  du  département  de  la  Somme, 
de  nous  donner  d'utiles  renseigncmens  sur  les  camps  romains 
[stativa  ),  que  l'on  sait  avoir  existé  jadis  en  Picardie. 

M.  Jouannet,  auquel  on  devait  déjà  plusieurs  Mémoires  sur 
les  antiquités  du  département  de  (a  Gironde,  en  a  composé 
un  nouveau  sur  les  57  cippes  découverts  au  mois  de  sep- 
tembre 1826  dans  le  mur  d'enceinte  de  la  ville  de  Bor- 
deaux. Ces  cippes,  revêtus  d'inscriptions  funéraires,  sont  en 
outre  décorés  de  bas-reliefs  qui  ne  sont  pas  dépourvus  d'une 
certaine  élégance.  M.  Jouannet  croit  avoir  reconnu  que  qua- 
torze des  inscriptions  recouvrant  les  cippes  précités  ne  pré- 
sentent que  des  noms  celtiques.  Ces  monumens  lui  parais- 
sent être  en  général  antérieurs  au  règne  de  Constance. 

M.  Rêver  s'est  occupé  successivement  des  figurines  trouvées 
en  i8a5  dans  !r.  forêt  d'Évreux ,  département  de  l'Eure,  et 
de  divers  points  de  géographie  ancienne.  Parmi  les  figurines 
que  M.  Rêver  a  adressées  à  l'Académie,  à  l'appui  de 
Mémoire,  l'on  remarque  une  Vénus  anadyomène ,  uu  Mer- 
cure avec  le  pétase  ailé,  la  bourse  et  le  caducée,  <  l  plusieurs 
bustes  dans  le  genre  de  ceux  que  M.  de  Caylus  a  décrits  dans 
le  111e  volume  de  son  recueil  d'antiquités.  M.  Rêver  a  joint  à 
sa  dissertation  une  interprétation  heureuse  de  l'inscription 
qu'on  lisait  autrefois  sur  l'église  la  plus  ancienne  de  Pont- 
Audemer. 

Outre  les  Mémoires  couronné-,  par  V Académie ,  plusieurs 
autres  méritent  d'être  mentionnéshouorablemeut.  De  ce  nombre 
esl  celui  de  M.  ScHWElGH  ETJSEB  sur  un  vase  en  \  erre  li. 
dans  un  sarcophage  antique  près  la  porte  Blanche,  a  Strasbourg. 
Ce  vase,  qui  m'a  été  montré  par  le  savanl  M.  long  .  pendant 
le  séjour  (pie  j'ai  fait  dernièrement  dans  l'ancienne  capitale  cl  ■ 


536  FRANCE. 

l'Alsace,  ressemble  beaucoup  à  celui  qu'a  décrit  Fea  :  l'in- 
scription qu'il  porte ,  et  que  je  conserve  dans  mes  notes  ,  le 
fait  remonter  au  tems  de  l'empereur  Maximien,  collègue  do 
Constance.  Viennent  ensuite  une  dissertation  de  M.  Golbéry, 
conseillera  la  Cour  royale  de  Colmar,  sur  un  souterrain  con- 
sidérable découvert  il  y  a  quelques  années  à  Soultzmatten  ,  dé- 
partement du  Haut-Rhin,  et  d'autres  Notices  plus  ou  moins 
importantes  envoyées  par  M.  de  Mège,  sur  les  antiquités  des 
départemens  avoisinant  les  Pyrénées,  et  par  M.  Maugin  sur 
celles  du  département  des  Vosges.  M.  Maugin  fournit  des  ren- 
seignemens  intéressans  sur  les  tumulus  trouvés  dans  l'intérieur 
du  Châtclet  gaulois,  mur  elliptique  qui  environne  la  crête  d'une 
haute  montagne  située  à  une  lieue  N.  O.  de  la  ville  de  Darney. 
Le  rapport  des  membres  composant  la  commission  des  an- 
tiquités nationales  prouve  combien  il  était  indispensable  de 
rétablir  les  prix  fondés,  en  182 1,  pour  entretenir  une  noble 
énmulatio  de  travail  dans  nos  départemens. 

Alexandre  Le  Noble. 


Théâtres.  —  Théâtre-Français.  —  Première  représenta- 
tion des  Intrigues  de  cour,  comédie  historique  en  cinq  actes  et 
en  prose  de  M.  Jouy.  (Mardi,  18  novembre.)  —  Nous  ne 
ferons  point  l'analyse  de  cette  pièce,  imprimée  depuis  plusieurs 
années  dans  le  recueil  des  OEuvres  de  M.  Jouv,  et  que  nos 
lecteurs  doivent  connaître.  L'épreuve  de  la  représentation  ne 
lui  a  pas  été  favorable,  et  l'auteur  l'a  retirée  du  théâtre.  Le 
fond  de  cette  comédie  est  plutôt  une  conspiration  qu'une  in- 
trigue. Le  duc  de  Visco  ,  pour  venger  une  ancienne  injure  qu'il 
a  reçue  du  prince  actuellement  roi  de  Portugal,  et  pour  punir 
le  refus  que  fait  ce  roi  d'épouser  la  sœur  du  duc  de  Bragance, 
trame  un  complot  dont  le  but  est  d'enlever  le  roi  au  milieu 
d'une  fête.  Celte  conspiration  est  déjouée  par  le  père  de  Flo- 
rida,  jeune  fdle  dont  les  courtisans  veulent  faire  la  maîtresse 
du  roi ,  et  dont  le  roi  fait  sa  femme.  Les  deux  premiers  actes 
sont  un  peu  froids,  malgré  les  traits  spirituels  dont  l'auteur 
les  a  semés;  il  y  a  dans  les  trois  derniers  plus  de  drame  et 
de  mouvement;  mais  le  dénouement  semble  trop  prévu  :  c'est 
peut-être  à  ces  deux  causes  qu'il  faut  attribuer  l'impatience 
du  spectateur,  excitée  d'ailleurs  par  quelques  mots  hasardés, 
et  (pie  l'on  a  accueillis  avec  d'autant  plus  de  sévérité  qu'on 
les  attendait  moins  dans  un  ouvrage  de  M.  Jouy.  Il  y  a  de  la 
finesse,  de  la  gaieté,  de  l'observation  dans  plusieurs  parties 
de  la  pièce;  mais  on  voit  que  l'auteur  n'a  pas  été  lihre  de 
peindre  l'intérieur  d'une  cour  comme  il  l'aurait  voulu;  la  cen- 


PARIS.  53? 

sure,  qui  a  long-tems  empêché  la  représentation  de  sa  pièce 
était  sans  doute  présente  à  son  esprit  quand  il  la  composa  : 
c'est  elle  qui  lui  a  conseillé  de  placer  à  quelques  centaines  de 
lieues  et  d'années  la  scène  de  cette  comédie  ,  et  de  donner  à  des 
idées  de  roman  une  place  qui  eût  été  mieux  employée  à  des 
peintures  satiriques.  Le  titre  promettait  en  effet  quelque  chose 
de  plus  neuf  et  rie  plus  actuel.  On  a  mis  souvent  en  scène  des 
courtisans;  mais  le  tableau  comique  des  cours,  telles  qu'elles 
sont  aujourd'hui ,  est  encore  à  faire;  il  faudrait  un  Molière 
pour  exécuter  ce  chef  d'œuvre  ;  il  faudrait  une  censure  rai- 
sonnable pour  en  permettre  la  représentation  :  ces  deux  condi- 
tions ne  seront  pas  de  sitôt  remplies. 

Première  représentation  de  la  Duchesse  et  lePa^c,  comédie 

en  trois  actes  et  en  prose,  de  M.  Béraud.  (Mardi,  -xS  novembre.  ) 
— La  jeune  duchesse  Amélie  deWalbourg  est  le  fruit  d'une  union 
dont  la  légitimé  est  contestée,  et  dont  le  titre  se  trouve'  entre 
les  mains  d'un  nommé  Stub  ,  ancien  homme  d'affaires  du  duc  de 
Walbourg.  Un  baron  d'Arfeld  et  un  comte  de  Klinsberg  aspirent 
à  la  main  de  la  duchesse.  Le  premier,  cousin  d'Amélie,  la  me- 
nace de  faire  déclarer  sa  naissance  illégitime  et  de  la  dépouiller 
de  ses  grands  biens,  si  elle  ne  consent  à  l'épouser;  l'autre  est  un 
amant  timide  qui  essaie  trois  fois  de  faire  une  déclaration  que 
définitivement  il  ne  fait  pas.  Amélie,  qui  ne  voit  en  lui  qu'un 
ami,  et  qui  est  résolue  à  ne  pas  épouser  son  cousin,  se  sent  en- 
traînée par  un  penchant  irrésistible  vers  le  jeune  Théodore  que 
protégea  son  père,  qui  fut  élevé  avec  elle  en  qualité  de  page, 
et  qui  est  aujourd'hui  son  secrétaire.  Théodore  est  un  orphelin 
dont  les  parcns  sont  même  inconnus,  et  qui,  dans  cette  triste 
position,  n'ose  laisser  paraître  l'ardent  amour  qu'il  éprouve 
pour  sa  belle  maîtresse.  Amélie,  de  son  côté ,  se  trouve  placée 
entre  les  convenances  et  son  amour;  l'amour  triomphe  enfin,  et 
la  duchesse  épouse  son  ancien  page.  Cettepièce,  imitée  du  Chien 
du  Jardinier,  de  Lope  de  Vcga,  et  qui  rappelle  surtout  les  Faus- 
ses Confidences ,  nous  semble  bien  inférieure  à  cette  dernière 
comédie  pour  le  développement  de  la  passion;  pour  la  révélation 
de  tous  ces  petits  mystères  du  cœur  des  femmes,  dont  Marivaux 
savait  si  bien  le  secret;  enfin  pour  la  vivacité  des  situations 
dramatiques,  disposées  dans  l'ancienne  pièce  d'une  manière 
beaucoup  plus  piquante.  On  s'étonue  que  M.  BéraUjrj,  qui  a  fait 
preuve  sur  des  scènes  secondaires  (l'une  grande  fécondité,  n'ait 
pas  essayé  d'être  plus  neuf  snr  la  Scène  française.  Ce  sont  appa- 
remment des  souvenirs  trop  présens  à  la  pensée  d,,  parterre,  qui 
lui  ont  fait  accueillir  la  Duchesse  et  le  Page  avec  beaucoup  de  sc- 
t.  m..—   Novembre  1S28. 


538  FRANCE. 

■vérité;  cependant  on  a  applaudi  sans  opposition  une  scène  bien 
faite  entre  Amélie  et  Théodore,  scène  dans  laquelle  la  duchesse, 
jalouse  d'une  de  ses  femmes  dont  elle  croit  Théodoreamoureux, 
apprend  que  c'est  elle  qui  est  aimée.  Une  situation  dramatique  a 
aussi  obtenu  tous  les  suffrages  :  Arfeld,  qui  a  surpris  Théodore 
aux  pieds  de  la  duchesse,  indigné  de  se  voir  préférer  un  tel 
rival,  s*emporte  en  propos  injurieux  contre  Amélie;  en  vain 
Théodore  lui  en  demande  raison  ,  un  homme  de  sa  qualité  ne 
se  bat  pas  contre  une  espèce  de  domestique;  mais  en  ce  mo- 
ment le  comte  de  Klinsberg ,  qui  sollicitait  pour  Théodore 
une  place  d'officier,  en  remet  le  brevet  au  jeune  homme,  dont 
Arfeld  accepte  enfin  le  défi.  Théodore  est  blessé;  mais  mal- 
gré ses  souffrances,  il  court  après  Stlib,  qui,  dit-on,  a  dis- 
paru ,  et  va  vendre  à  Arfeld  le  titre  qui  constate  la  légitimité  de- 
là naissance  d'Amélie.  Tout  ce  qui  concerne  ce  titre  est  une  mal- 
heureuse invention  qui  a  failli  être  fatale  à  la  pièce  ;  le  dénoue- 
ment n'a  pas  été  entendu;  on  disait  à  nos  côtés  que  le  comte  de 
Klinsberg  adoptait  Théodore,  et  donnait  ainsi  un  nom  et  un 
rang  à  l'époux  d'Amélie.  La  pièce  a  été  bien  jouée;  et  made- 
moiselle Mars ,  si  parfaite  dans  le  personnage  d'Araminte 
des  Fausses  Confidences ,  a  été  parfaite  encore  en  jouant  au- 
trement un  rôle  presque  semblable.  M.  A. 

— Théâtre-Italien.  —  Le  tems  n'est  pas  encore  éloigné  où 
le  Théâtre-Italien  était  considéré  par  la  majeure  partie  des 
Parisiens  comme  une  espèce  de  temple  mystérieux  où  quel- 
ques initiés  avaient  seuls  le  droit  de  s'introduire.  Alors  la  mode 
n'avait  pas  fait  choix  de  ce  lieu  pour  y  rassembler  sa  cour,  et 
c'était  au  Grand-Opéra  que  se  foulait  l'aristocratie  de  l'Empire. 
Plusieurs  causes  le  voulaient  ainsi:  d'abord  nous  étions,  à 
cette  époque,  plus  voisins  du  tems  où  Piccini,  Sacchini,  Gluck 
et  autres,  Italiens  ou  Allemands,  avaient  importé  chez  nous  la 
musique  si  ingénieusement  appelée  musique  française  ;  les  sou- 
venirs des  batailles  livrées  aux  coins  du  roi  et  de  la  reine 
étaient  tout  palpitans  encore,  et  l'honneur  national  que  Napo- 
léon avait  fait  revivre  et  savait  exploiter  en  toute  occasion, 
voulait  que  Y  Opéra  français  fût  le  seul  applaudi  par  des  hommes 
dignes  de  ce  nom.  Mais  une  autre  raison,  presque  politique, 
était  encore  plus  impérative.  La  flatterie,  qui  depuis  long- tems 
sommeillait  sous  les  lambris  déchus  des  Tuileries,  s'était  réveil- 
lée au  bruit  des  pompes  de  l'Empire.  Le  soldat  heureux  de- 
venu empereur  n'avait  pas  manqué,  en  pénétrant  dans  l'an- 
tique demeure  des  rois,  d'y  trouver  tout  prêt  ce  mobilier  de 
louangeurs  que  la  puissance  rencontre  toujours  et  tout  d'abord 
sous  sa   main;   il  avait  donc  été  entraîné  presque  aussitôt  à 


TABLE  DES  ARTICLES 

CONTENUS 

DANS  LE  CENT  DIX-NEUVIÈME  CAHIER. 

NOVEMBRE  1828. 


I.  MÉMOIRES,  NOTICES  ET  MÉLANGES. 

i.    L'éducation  doit-elle  être  libre?  Second  article. .  C.  R.  Pag.  a65 
a.    De  l'absentisme  et  de  ce  que  deviendra  l'Irlande.  /.  B.  Say.   a83 

3.  Relation   d'un    voyage  dans  le  midi  de  la  France. 

Adolphe  Blanqui.   291 

II.  ANALYSES  D'OUVRAGES. 

4.  Voyage  autour  du  monde,  par  L.  J.  Duperrey N.  3a5 

5.  Rapport  sur  la  partie  botanique  de  ce  voyage ,  rédigée  par 

M.  Bory  de  Saint-Vincent Mirbel.  335 

6.  Histoire  critique  de  gnosticisme,  par  J.  Matter. 

Ph.  de  Golbèry.   343 

7.  Cours  complet  d'économie  politique  pratique,  par  J.B.  Say. 

D.  D.  3j9 

8.  Œuvres  de  Michel  Lepelletier Berville.  3(jj 

9.  Principj  di  Estetica  (Théorie  des  Beaux-Arts),  par  M.  Talia. 

Chanvet.   3yy 
10.    Napoléon  en  Egypte,  poème,  par  Barthélémy  et  Méry. 

P.  F.  Tissoc.  3go 

III.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

Annonces  de  97  Ouvrages  français  et  étrangers. 

Amérique  septentrionale.  — États-Unis ,  4 3g6 

Amérique  méridionale.  —  Chili,  1  ouvrage  périodique.  .   .  .   400 
Asie,  (,  savoir  :  Mémoires  de  la  Société  des  arts  et  des  sciences 

de  Batavia : 4°* 

Europe.  —  Grande-Bretagne,  7,  dont  4  ouvrages  périodiques.   4»4 

—  Russie,  3 4i3 

—  Allemagne ,  6 4 18 

—  Suisse,  a 4a9 

—  Italie,  5 43() 

—  Pars-Bas,  5,  dont  a  ouvrages  périodiques 44* 

Franck,    ft3  ,  savoir  :  Sciences  physiques  et  naturelles,  21.    .    .    .   44^ 

—  Sciences  religieuses  ,  morales  ,  politiques  et  historiques ,    18.    .    .  ,j(>(i 

—  Littérature,    17 48  t 

—  Beaux- A  ils  ,  3 ."....  49$ 

—  Ouvrages  périodiques,   3 497 

—  Livres  en  langues  étrangères,  imprimés  en  France t  t Soo 


55a  TABLE. 

IV.    NOUVELLES  SCIENTIFIQUES  ET  LITTÉRAIRES. 

Amérique  septentrionale.  —    États-Unis    :   Établissement    d'une 

université  à  Boston 5o?. 

Afrique.  —  Voyage  de  M.  Caillé  à  Tombouctou Ibid. 

EUROPE. 

Grande-Bretagne. —  Prospectus  de  l'Alraanach  britannique     ï> 
pour  1829.  —  Hommages  à  Bentham 5$y 

Russie.  —  Kamtsckatka  .-Amélioration  de  l'agriculture.  —  Com- 
merce du  tbé 509 

Allemagne.  —  Prusse  :  Congrès  des  physiciens  et  des  natura- 
listes  à   Berlin 5i2 

Suisse.  —  Législation  :  Abolition  de  la  peine  du  bâton  pour  les 
troupes  capitulées  en  France. —  Genève:  Statistique  ;  Popu- 
lation  5i3 

Italie.  —  Turin  :  Académie  royale  des  Sciences.  —  Exposition 
industrielle. —  Chiavari  :  Sociét é  économique 5i4 

Grèce.  —  Êgine  :  Traduction  en  grec  moderne  du  catéchisme 
d'économie  politique,  par  J.  B.  Say.  —  Nécrologie  :  An dré- 
Maximilien  Broglio 5i5 

Espagne. —  Gibraltar  :  Notice  sur  l'éruption  de  la  fièvre  jaune.  5i6 

Pays-Bas. — Sociétés  savantes  et  d'utilité  publique  :  Société  pour 
l'utilité  générale  ,  d'Amsterdam  ;  Société  de  littérature  natio- 
nale ,  de  Leyde  ;  'Société  provinciale  d'Utrecht  ;  Société  d'en- 
couragement pour  l'instruction  élémentaire  de  la  province  de 

Namur 5 18 

France.  Sociétés  savantes  et  d'utilité  publique.  —  Arras  (  Pas-de- 
Calais  )  :  Société  royale  pour  l'encouragement  des  lettres  ,  des 
sciences  et  des  arts.  —  Metz  (  Moselle  )  :  Société  académique  ; 
Bibliothèque   industrielle  à    l'usage   des  ouvriers.  —  Saumttr 

(  Maine-et-Loire)  :  École  royale  de  cavalerie 5ao 

Paris.  —  Institut:  Académie  des  sciences  :  Séances  du  20  oc- 
tobre au  10  novembre.  Académie  française  :  Séance  publique 
pour  la  réception  de  M.  de  Barante.  Académie  royale  des 
beaux-arts:  Nomination  de  M.  Ramey,  fils.  —  Société  philo- 
technique.  Séance  publique  du  23  novembre. —Athénée  royal: 
Programme  pour  1829.  —  Antiquités  de  la  France  :  Commis- 
mission  de  l'Académie  royale  des  Inscriptions  et  Belles-Let- 
tres ,  chargée  de  l'examen  des  travaux  qui  s'y  rapportent. 
—  Théâtres.  Théâtre-Français  :  premières  représentations  des 
Intrigues  de  Cour,  comédie,  et  de  la  Duchesse  et  le  Page  , 
comédie.  —  Théâtre  Italien. — Odéon  :  premières  représentations 
de  l'Appartement,  comédie,  de  Marie  de  Brabant ,  drame 
historique,  et  d'un  Trait  de  Cartouche ,  comédie.  — Nécrologie  : 
IsaacBerr;  Woisard. — Réclamations 255 

PAIUS. I>K   r,'lMPRIMF.H  IE  DE    RIGNOUX 

nie  des  lY.-inrslinuigeois-S  -Michel ,  n°  S. 


REVUE 

ENCYCLOPÉDIQUE, 

ou 
ANALYSES  ET  ANNONCES  RAISONNÉES 

DES    PRODUCTIONS    LES    PLUS   REMARQUABLES 

DANS  LA   LITTÉRATURE,  LES   SCIENCES  ET   LES   ARTS. 

I.  MÉMOIRES,  NOTICES, 

LETTRES  ET  MÉLANGES. 


Sur  la.  nature  et  les  usages  du   Guano,  sorte  d'en- 
grais fort  en  usage  au  Pérou.  — Etat  de  l'agriculture 

DANS  CE  PAYS  AVANT  LA  CONQUETE. 

M.  Mariano  Rivf.ro  ,   directeur-général  dos  mines  et  ins- 

'pecteur- général   de  l'instruction  publique  au  Pérou,    vient 

d'adresser  à  l'Académie  des  sciences  de  Paris  un  Mémoire  sur 

les  usages  du  guano,  son  origine  et  sa  composition  chimique. 

Ce  Mémoire  est  écrit  en  espagnol ,  et  imprimé  à  Lima. 

On  donne  le  nom  de  guano  à  une  sorte  d'engrais  fort  en  usage 
au  Pérou, qu'on  tire  de  plusieurs  îles  voisines  de  la  côte,  et  même 
de  certains  points  du  littoral.  Quelques  personnes leconsidèrent 
comme  un  produit  minéral  ;  d'autres ,  comme  l'accumulation 
des  excrémens  d'oiseaux  de  mer.  Les  premiers  allèguent  en  fa- 
veur de  leur  opinion  l'abondance  de  cette  substance  dont  on  fait 
chaque  année,  et  depuis  un  teins  immémorial,  une  extraction 
t.  xl. —  Décembre  1828.  36 


554  SUR  LA  NATURE 

considérable;  son  poids  et  sa  couleur  rouge  d'oxide  de  fer:  et 
il  est  vrai  que  l'imagination  s'effraie ,  quand  on  songe  au  tems 
et  à  la  quantité  d'oiseaux  qu'il  a  fallu  pour  produire  de  si 
vastes  dépôts.  D'un  autre  côté,  l'odeur  ammoniacale  de  cette 
substance  ,  la  présence  des  acides  urique  ,  phosphorique  , 
oxalique ,  celle  de  la  potasse ,  la  variété  des  nuances  qu'elle 
présente,  étant  plus  ou  moins  foncée,  suivant  qu'elle  a  été  plus 
ou  moins  exposée  à  l'action  de  l'air,  sont  des  raisons  suffi- 
santes pour  lui  attribuer  une  origine  animale.  Sa  composi- 
tion d'ailleurs  est  la  même  que  celle  du  guano  blanc  qui  se 
reproduit  constamment,  et  dont  l'origine  n'est  point  douteuse. 
Ajoutez  à  cela  que  le  guano  se  trouve  seulement  dans  les  lieux 
que  fréquentent  les  oiseaux  de  mer  ;  qu'on  ne  le  trouve  jamais 
dans  l'intérieur  du  pays  ;  qu'il  n'offre  aucune  apparence  de 
strutification  ;  qu'il  renferme  quelquefois  des  restes  de  ces  oi- 
seaux ,  et  qu'on  y  a  même  trouvé  des  instrumens  tranchans 
des  Indiens  ;  enfin ,  qu'on  a  un  exemple  dans  l'île  de  Torre- 
cilla  que  le  guano  blanc  prend  avec  le  tems  la  couleur  rouge. 

Variétés  du  guano.  —  On  distingue  trois  variétés  de  guano  : 
le  blanc ,  le  rouge  et  le  brun.  Ces  deux  derniers  se  trouvent 
dans  les  îles  de  Chincha  ,  près  de  Pisco ,  d'Iquique  ;  et  dans 
le  mont  du  Pabellon  de  Pica. 

Ce  fut  de  l'île  d'Iquique  qu'on  tira  d'abord  cette  substance. 
Du  moins,  pour  la  distinguer  du  blanc ,  on  a  coutume  de  l'ap- 
peler guano  de  Iquique ,  sans  vouloir  par  là  désigner  le  lieu 
dont  on  l'a  extrait. 

Lieux  où  se  trouve  le  guano.  —  L'île  d'Iquique  est  distante 
du  port  du  même  nom  d'environ  400  varas  (1)  ;  elle  a  près 
de  800  varas  de  long  et  200  de  large.  On  en  a  extrait  le  guano 


(1)  havara  est  une  mesure  espagnole  de  seize  centimètres  environ, 
plus  courte  que  le  mètre;  ou,  si  l'on  veut  le  rapport  exact,  une'vara 
.'•qui vaut  à  om,  8353oa6.  La  toise  espagnole  se  compose  de  a  varas; 
et  celle-ci,  par  conséquent,  équivaut  à  trois  pieds  espagnols. 

(  Note  du  Traducteur.  ) 


ET  LES  USAGES  DU  GUANO.  555 

pendant  vingt-cinq  ans  (i)  ;  aujourd'hui  le  dépôt  en  est  épuisé. 
Mais  un  pilote  appelé  Reye  découvrit ,  il  y  a  trente  ans ,  un 
nouvel  amas  dans  le  mont  du  Pabellon  de  Pica$  sur  le  bord  de 
la  mer,  à  environ  trente  lieues  de  la  peuplade  du  même  nom, 
et  à  quatre-vingts  du  port  de  Molledon.  Ce  mont  est  très-élevé; 
toute  la  base  du  côté  que  baigne  la  mer  est  de  guano  ;  le  côté 
opposé  est  de  grès  et  de  pierres  détachées.  On  a  fait  des 
fouilles  dans  ce  grès ,  parce  qu'on  croyait  qu'il  y  existait  une 
mine  d'argent.  Les  excavations  n'ont  fait  découvrir  aucune  in- 
dice de  guano  ;  les  collines  voisines  sont  composées  unique- 
ment de  sables,  qui,  enlevés  par  le  vent ,  viennent  se  déposer 
sur  le  guano  et  le  couvrent,  et  en  ont  ainsi  caché  long-tems 
l'existence.  Le  guano  occupe  sur  ce  rocher  environ  un  quart 
de  lieue  en  longueur,  et  y  monte  jusqu'à  la  hauteur  de  3oo  va- 
ras.  Pour  l'extraire ,  il  faut  d'abord  écarter  la  couche  de  sable 
qui  le  recouvre  ;  ce  qui  nécessite  des  excavations  assez  pro- 
fondes. 

A  la  Pointe  aux  Loups  (  Pimta  de  Lobas  ) ,  à  trois  lieues  au  S. 
du  Pabellon  de  Pica,  on  trouve  aussi  du  guano;  mais  on  ne 
l'exploite  guère ,  parce  que  les  bâtimens  destinés  à  le  trans- 
porter ne  trouvent  en  ce  lieu  qu'un  mouillage  dangereux.  On 
en  trouve  encore  à  huit  lieues  plus  loin;  il  est  l'objet  d'une 
exploitation  assez  importante  pour  les  Quallagas  et  les  Huato- 
condes.  A  la  pointe  de  Paquisca  il  existe  aussi  en  grande  abon- 
dance, et  le  peu  qu'on  en  a  tiré  jusqu'à  présent  est  de  la 
meilleure  qualité. 

Le  guano  blanc  est  considéré  comme  le  plus  actif;  on  le 
trouve  dans  presque  toutes  les  îles  qui  sont  à  une  petite  dis- 
tance de  la  côte,  telles  que  les  iles  de  Lagarto ,  Las  Animas, 
près  d'Ilo  ,  la  Margarita  ,  les  îles  de  Jésus,  celles  de  la  Brava 

(a)  Il  faut  qu'il  y  ait  ici  une  erreur  d'impression.  L'île  d'iquique, 
en  effet,  fournissait ,  au  tems  de  la  conquête,  «lu  guano,  et  cela  de 
tems  immémorial,  ainsi  que  nous  l'apprennent  les  écrivains  de  cette 
époque.  L'auteur  du  Mémoire  a  sans  doute  voulu  dire  que  depuis 
vingt-cinq  ans  le  dépôt  est  épuisé.  (  Note  dit  Traducteur.  ) 

36. 


556  SUR  LA  NATURE 

et  de  la  Mansa  sur  les  côtes  de  Cocotéa,  celles  de  Hornillos, 
et  beaucoup  d'autres. 

Prix  des  diverses  espèees  de  guano.  —  Le  prix  du  guano  varie 
suivant  les  variétés.  Le  rouge  et  le  brun,  qui  sont  plus  abondans, 
valent  10  réaux  de  Plata  (environ  6  fr.  55  c.)  la  fanègue  de 
dix  arrobes  (deux  quintaux  et  demi  poids  espagnol,  a38  livres 
poids  de  France  ).  Le  blanc  est  plus  cher ,  et  se  vend  au  port 
de  Mollendo,  à  raison  de  i  piastres  (io  fr.  5o  c.)  la  fanègue; 
dans  les  teins  de  guerre  il  est  monté  jusqu'à  7  piastres. 

Origine  du  guano  blanc.  —  Le  guano  blanc  est  déposé  sur 
les  îles  que  nous  avons  nommées  par  les  oiseaux  de  mer  qui 
y  passent  la  nuit,  et  dont  le  nombre  est  si  grand  que,  lors- 
qu'ils se  mettent  en  mouvement ,  ils  forment  une  épaisse  nuée 
de  plusieurs  lieues  de  longueur.  Dans  les  îles  d'Ilay  et  de  Jésus, 
que  les  oiseaux  fréquentent  de  préférence,  on  exploite  annuel- 
lement de  mille  à  quinze  cents  quintaux  de  guano.  Dans  les 
dernières  années ,  la  quantité  extraite  a  été  moins  considérable , 
parce  que  les  oiseaux  y  sont  moins  venus  :  ce  que  quelques 
personnes  attribuent  aux  chaleurs  excessives  qui  ont  régné 
pendant  plusieurs  étés  consécutifs;  d'autres,  aux  mouvemens 
plus  considérables  des  ports ,  aux  passages  des  bàtimens  ,  au 
son  du  canon  ,  et  au  tumulte,  qui  n'a  pu  manquer  d'écarter  les 
oiseaux.  On  sait  que  les  propriétaires  de  la  mine  de  guano  de  l'île 
de  Jésus  avaient  obtenu  de  la  cour  d'Espagne  une  cédule  royale 
défendant  à  tout  bâtiment  d'aborder  à  l'île;  et  l'on  ne  peut 
douter  que  l'ouverture  du  port  d'Ilay  n'ait  beaucoup  contribué 
à  diminuer  la  production  du  guano  ,  dont  l'année  dernière  on 
a  extrait  à  peine  trois  cents  quintaux. 

Composition  chimique.  —  MM.  Fourcroy  et  Vauquelin  ont 
donné  une  analyse  du  guano  rouge  qui  leur  avait  été  remis  par 
M.  de  Humboldt.  Ils  y  reconnurent  de  l'acide  urique ,  en  partie 
saturé  par  l'ammoniaque  et  la  potasse  ;  de  l'acide  phospbo- 
rique ,  combiné  avec  les  mêmes  bases  et  avec  la  chaux  ;  des 
traces  de  muriate ,  de  potasse  et  d'ammoniaque  ;  un  peu  de 
matière  grasse,  et  du  sable  quartzeux  et  ferrugineux.  L'analyse 
de  M.  Rivkro  s'accorde  parfaitement  avec  la  leur,  sauf  que  , 


ET  LES  USAGES  DU  GUANO.       55 7 

dans  le  guano  qu'il  a  analysé ,  il  existait  une  quantité  très- 
notable  de  muriate  de  soude ,  de  sel  d'ammoniaque  et  de  fer. 
L'abondance  de  ces  sels  est  même  telle,  que,  si  l'on  dissout  une 
certaine  quantité  de  guano,  dans  de  l'eau  qu'on  laisse  déposer, 
puis  qu'on  soumette  à  l'évaporation  la  liqueur  limpide,  on 
obtient  de  nombreux  cristaux  de  muriate  de  soude  et  de  mu- 
riate d'ammoniaque  tout  à-fait  faciles  à  reconnaître. 

Le  guano  blanc  a  la  même  composition  chimique  ;  seule- 
ment on  n'y  trouve  pas  de  sable.  Quant  aux  caractères  exté- 
rieurs, outre  la  différence  de  couleur,  il  est  moins  pesant. 
L'odeur  ammoniacale  qu'il  exhale  est  bien  moins  forte  ;  il  est 
presque  insipide,  tandis  que  l'autre  a  une  saveur  urineuse  et 
salée  très-prononcée.  Carbonisé,  il  laisse  moins  de  résidu  dans 
le  creuset ,  et  contient  moins  de  fer  et  de  muriate  de  soude. 

Usages  du  guano  dans  l'agriculture.  —  Le  guano  est  au  Pérou 
d'une  extrême  importance  pour  l'agriculture ,  surtout  dans  le 
département  d'Arequipa  ,  dont  le  sol  volcanique  et  sablonneux 
donne  pourtant,  grâce  à  cet  engrais,  d'excellentes  récoltes. 
Le  territoire  seul  des  environs  de  la  ville ,  ce  qu'on  nomme 
la  Gampïha  ,  en  consomme  à  elle  seule  annuellement  de  trente 
à  trente  cinq  mille  quintaux,  expédiés  parle  port  de  T\ïol- 
lendo  ,  qui  est  éloigné  de  la  ville  d'environ  trente  lieues.  Dans 
la  province  de  Tarapaca  ,  dans  les  vallées  de  Tambo  et  de 
Vitor,  la  consommation  en  doit  être  encore  plus  grandi-;  car 
on  y  emploie  cet  engrais  dans  toute  sorte  de  Culture  indistinc- 
tement, excepté  dans  celle  de  la  canne  à  sucre,  tandis  qu'à 
Arequipa  on  s'en  sert  seulement  pour  le  mais  et  la  pomme  de 
terre. 

On  a  coutume  d'employer,  dans  les  environs  d'Araquipa , 
pour  chaque  topo  ,  qui  est  une  superficie  de  cinq  mille  varcs 
earrées,  quand  on  veut  v  mettre  du  maïs  ou  des  pommes  de 
terre,  trois  fanègues  de  guano  (  sept  quintaux  et  demi  ).  Mais  , 
à  Tarapaca  et  dans  les  vallées  du  Tambo  el  de  Vitor,  il  en  faut 
cinq.  A  Arequipa  ,  un  champ  fumé  avec  le  guano  donne  qua- 
rante-cinq pour  un  de  pomme  de  terre,  trente  cinq  pour  un 
de  maïs,  taudis  que  le  fromeut,  pour  lequel  on  emploie  le  fu- 


558  SUR  LA  NATURE 

mier  de  cheval ,  ne  donne  dans  les  meilleures  terres  que  dix-huit 

pour  un. 

Manière  dont  on  emploie  le  guano.  —  Un  engrais  aussi  actif 
exige  quelques  précautions  quant  à  la  manière  de  l'employer. 
Les  laboureurs  d'Arequipa  ont  coutume  d'en  mettre  une  poi- 
gnée au  pied  de  chaque  touffe ,  et  le  lendemain  il  faut  qu'ils 
l'arrosent.  S'ils  négligent  cette  précaution  ,  la  plante  se  dessèche. 
Dans  les  vallées  on  écarte  un  peu  la  terre  au  pied  de  chaque 
touffe  de  piment  ou  d'oignon ,  en  prenant  garde  d'endom- 
mager les  racines  ;  on  y  met  une  pincée  de  guano  ;  on  la  re- 
couvre ,  et  on  arrose  peu  d'heures  après.  Si  l'on  cesse  de  mettre 
du  guano  dans  un  champ  où  l'on  veut  avoir  du  maïs  ou  des 
pommes  de  terre  ,  la  récolte  qu'on  obtient  est,  à  peu  de  chose 
près ,  la  moitié  de  ce  qu'elle  serait  si  le  champ  eût  été  fumé 
selon  l'usage. 

Le  port  de  Mollendo  emploie  pour  le  transport  du  guano 
six  bâtimens  qui  font  neuf  voyages  par  an.  La  quantité  qu'ils 
en  extraient  est  estimée  à  soixante  mille  quintaux.  De  Cocotea 
on  en  tire  pour  Umate ,  Carumas  et  Puquina ,  environ  treize 
mille  ;  les  deux  bâtimens  de  Chancay  en  exportent  annuelle- 
ment de  dix  à  onze  mille  ;  Arica  et  Tarapaca  en  donnent  à  peu 
près  la  même  quantité. 

Etat  actuel  de  l'agriculture  au  Pérou  comparé  à  ce  qu'il 
était  vivant  la  conquête.  —  D'après  ce  que  nous  apprend 
le  Mémoire  de  M.  Rivero  sur  ce  sujet ,  il  parait  que  ,  loin  de 
se  perfectionner  par  suite  de  l'introduction  des  Espagnols , 
cet  art  n'a  fait  que  dégénérer.  Tous  les  auteurs  espagnols  con- 
temporains de  la  conquête  ,  Gomara  ,  Xeres,  Zarate  ne  parlent 
qu'avec  admiration  des  immenses  travaux  qu'avaient  faits  les 
Incas  pour  porter  l'eau  dans  des  lieux  que  la  sécheresse  rend 
aujourd'hui  stériles,  enfin,  de  la  persévérance  et  de  l'habileté 
des  laboureurs  péruviens.  Or,  il  est  à  remarquer  qu'à  cette 
époque  la  culture  dans  certaines  provinces  de  l'Espagne,  était 
fort  bien  entendue,  et  qu'elle  ne  commença  à  décheoir  qu'à 
l'époque  de  l'expulsion  des  Maures.  Toutefois  ,  l'agriculture 
péruvienne  parut  aux  Espagnols  supérieure  en  bien  des  points 


ET  LES  USAGES  DU  GUANO.  559 

à  celle  de  leur  propre  pays.  Nous  allons  en  donner  une  idée, 
en  n'empruntant  nos  détails  qu'à  des  auteurs  qui  ont  vu  par 
eux-mêmes  tout  ce  qu'ils  ont  décrit.  Tel-est  Garcilasso','  qui , 
né  d'un  père  espagnol  et  d'une  mère  indienne  du  premier  rang', 
nous  a  laissé  un  fidèle  tableau  de  l'état  de  ce  pays  gavant 
l'arrivée  des  européens. 

Le  Pérou  ,  dont  les  peintures  de  quelques  romanciers  nous 
font  un  vrai  paradis  terrestre,  est  peut-être  de  toute  l'Amé- 
rique espagnole  le  pays  que  la  nature  a  le  moins  favorisé. 
Composé  en  grande  partie  de  montagnes  abruptes  et  de  plaines 
sablonneuses;  privé  de  pluies,  n'ayant  pour  rivières  que  des 
torrens,  loin  de  fournir  à  l'homme  une  nourriture  abondante 
et  facile,  il  ne  semblait  destiné  à  nourrir  qu'une  population 
clair-semée,  dénuée  des  choses  les  plus  nécessaires  à  la  vie, 
misérable  enfin,  malgré  tout  son  or.  Mais  le  travail  et  la  persé- 
vérance vainquirent  tous  les  obstacles.  Les  montagnes  s'apla- 
nirent; des  irrigations  artificielles  suppléèrent  au  défaut  des 
eaux  du  ciel  ;  des  engrais  de  diverses  natures  rajeunirent  le  sol 
auquel  on  était  forcé  de  demander  chaque  année  des  mois- 
sons. Les  pentes  trop  raides  pour  le  labour  se  couvrirent  de 
pâturages,  où  des  canaux  habilement  ménagés  entretenaient 
sans  cesse  la  fraîcheur,  et  nourrirent  d'immenses  troupeaux. 
Les  premiers  essais,  en  rendant  la  subsistance  plus  facile ,  firent 
croître  rapidement  la  population,  et  dans  un  petit  nombre  de 
siècles,  la  nation  péruvienne  devint  assez  puissante  pour  en- 
treprendre des  travaux  qui  encore  aujourd'hui  nous  étonnent 
par  leur  grandeur. 

L'Inca  Vip.acocha,  dont  le  règne  fut  le  cinquième  avant  le 
tems  de  la  conquête,  fit  construire,  entre  autres  ouvrages 
d'utilité  publique,  trois  aqueducs  en  pierres  taillées  d'une  vaste 
capacité,  et  dont  chacun  n'avait  pas  moins  de  cent  vingt  lieues 
de  longueur.  Les  difficultés  qui  se  présentèrent  dans  l'exécution 
de  ce  travail  furent  vaincues  moins  par  l'ait  que  parla  perse 
vérance;  car,  les  Péruviens  n'ayant  jamais  su  faire  une  voûte, 
il  fallait  que  lis  canaux  qui ,  à  <•<■  qu'il  paraît ,  étaient  habituel- 
lement à  ciel  ouvert,  courussent  le  long  de  la  pente  dés  mon- 


56o  SUR  LA  NATURE 

tagnes  et  en  suivissent  toutes  les  sinuosités.  La  plus  étroite 
vallée,  que  l'art  européen  eût  traversée  directement,  les  obli- 
geait à  faire  un  immense  détour. 

Ces  trois  aqueducs  étaient  destinés  à  arroser  des  pâturages 
que  la  sécheresse  rend  aujourd'hui  entièrement  stériles;  car 
les  Espagnols  non-seulement  ne  conservèrent  point,  mais  dé- 
truisirent même  en  partie  ces  constructions;  et  pour  s'épar- 
gner la  peine  de  tailler  quelques  pierres,  ils  les  enlevèrent  à 
ces  canaux  et  frappèrent  de  stérilité  des  districts  entiers. 

Il  y  eut  aussi  des  aqueducs  destinés  à  l'irrigation  des  terres 
de  labour  ;  mais  ces  ouvrages  en  général  furent  moins  gigan- 
tesques, parce  que,  dans  les  lieux  qu'on  pouvait  consacrer  à 
la  culture,  les  sources  étaient  habituellement  moins  rares,  et 
l'on  n'avait  pas  besoin  d'amener  l'eau  d'aussi  loin.  La  distri- 
bution des  eaux  était  confiée  à  des  administrateurs  qui  la 
donnaient  à  chaque  laboureur  par  ordre  et  par  mesure.  Pour 
en  tirer  tout  le  parti  possible,  on  avait  grand  soin  de  ne  donner 
au  terrain  que  la  pente  absolument  nécessaire;  et,  comme  les 
terres  de  labour  se  trouvaient  spécialement  sur  les  coteaux, 
on  les  soutenait  par  des  terrasses  en  échelons  qui  s'élevaient 
depuis  la  base  jusqu'au  sommet.  Si  une  partie  du  flanc  de  la 
montagne  par  une  pente  douce  semblait  propre  au  labour, 
mais  était  d'ailleurs  dépourvue  de  terre  végétale,  on  en  ap- 
portait, en  la  prenant  dans  les  lieux  que  leur  déclivité  rendait 
moins  propres  à  porter  des  moissons.  Les  terrasses  étaient 
formées  de  trois  murs  de  pierre  bien  résistans  et  un  peu  inclinés 
en  dedans  pour  mieux  soutenir  la  poussée  des  terres. 

C'était  principalement  pour  la  culture  du  maïs  qu'on  faisait 
tous  ces  travaux;  car  jamais  on  ne  semait  ce  grain  que  dans 
les  lieux  où  l'on  pouvait  disposer  d'une  irrigation  artificielle. 
Dans  ceux  où  cela  n'était  pas  possible,  on  plantait  la  pomme 
de  terre,  la  patate  douce  et  plusieurs  autres  plantes  tubercu- 
leuses que  nous  ne  connaissons  pas  en  Europe.  Comme  ces 
plantes  supportent  mieux  le  froid  que  le  mais,  on  trouvait 
moyen  d'utiliser  ainsi  les  plaines  qui  se  trouvent  à  une  grande 
hauteur  sur  les  Cordillères. 


ET  LES  USAGES  DU   GUANO.  56i 

On  employait  pour  ces  terres  le  fumier  des  troupeaux, 
tandis  que,  pour  les  terres  à  mais,  on  se  servait  communément 
pour  engrais  d'excrémens  humains. 

Dans  les  terres  voisines  de  la  côte,  depuis  Tarapaca  jusque 
bien  au-delà  d'Arequipa,  on  fumait  les  terres  avec  le  guano. 
Les  lois  veillaient  à  ce  que  la  reproduction  de  ce  précieux 
engrais  ne  fût  point  troublée;  et  dans  le  tems  où  les  oiseaux 
qui  passent  la  nuit  sur  ces  îles  y  élèvent  leurs  petits,  il  y  avait 
défense  sous  peine  de  mort  d'y  aborder. 

On  ne  mettait  pas  moins  d'ordre  et  d'économie  dans  la 
répartition  de  ces  engrais  que  dans  celle  de  l'eau  :  chaque  dis- 
trict avait  ses  îles  où  il  allait  le  chercher.  Les  îles  d'une  grande 
étendue  étaient  assignées  à  plusieurs  cantons  et  divisées  par 
bornes.  Au  reste,  chaque  Indien  ne  pouvait  en  emporter  que 
la  quantité  qui  était  reconnue  nécessaire  pour  l'étendue  de 
terre  qu'il  avait  à  cultiver.  Dans  quelques  autres  parties  de  la 
côte,  vers  Atica,  Villacori,  Malla,  etc.,  où  le  pays  est  sec, 
sablonneux,  sans  ruisseaux  et  sans  moyens  d'irrigation  artifi- 
cielle, les  habitans  avaient  établi  leurs  cultures  très-près  de 
la  mer.  Là  ils  creusaient  des  fosses  assez  profondes  pour 
qu'elles  fussent  un  peu  au-dessous  du  niveau  de  l'eau,  de 
sorte  que,  par  l'infiltration  qui  se  faisait  à  travers  un  sable  fin, 
le  fond  avait  quelque  humidité.  Mais  ce  sable,  bien  qu'hu- 
mecté, eût  été  encore  stérile,  si  la  mer  ne  leur  eût  fourni 
un  engrais  abondant,  en  faisant  échouer  chaque  année  sur 
leur  côte  des  bancs  entiers  de  petits  poissons  semblables  à  la 
sardine.  Après  avoir  bien  préparé  leur  fosse,  qui  était  assez 
vaste  pour  recevoir  plusieurs  boisseaux  de  semence,  ils  y 
traçaient  au  cordeau  des  lignes  le  long  desquelles  ils  plat  aient 
à  espaces  réguliers  dans  un  trou  de  quelques  pouces  de  pro- 
fondeur deux  ou  trois  graius  de  maïs  renfermés  dans  une 
tète  de  sardine. 

R— w. 


56a  DES  COLONIES  MILITAIRES 

Considérations  sur  les  colonies  militaires  établies 
en  russie. 

L'empire  russe  offre  une  superficie  d'environ  36o,ooo  milles 
géographiques  carrés,  et  une  population  qu'on  peut  évaluer 
approximativement  à  5o  millions;  ce  qui  donne  i38  habitans 
par  mille  carré.  L'armée  effective ,  d'après  des  données  ré- 
centes que  tout  porte  à  croire  exactes ,  présente  un  total  de 
622,270  hommes.  On  n'a  point  compris  dans  cette  évaluation 
les  troupes  irrégulières ,  ni  les  forces  qui  ne  paraissent  point 
susceptibles  d'être  mobilisées ,  comme  les  demi-invalides  ou 
vétérans,  les  76  bataillons  de  garnison  (1) ,  etc.  Ainsi,  le  mi- 
litaire effectif  est,  à  la  population,  dans  le  rapport  approxi- 
matif, de  1  à  83  ,  et  toute  la  force  armée,  comme  1  est  à  5o. 
Dans  un  État  qui  offrirait  une  population  compacte  ,  cette  base 
ne  présenterait  rien  d'excessif;  mais  il  suffit  de  jeter  les  yeux 
sur  la  carte  et  sur  les  tableaux  statistiques,  pour  se  convaincre 
que  cet  état  de  choses  est  ruineux  pour  la  Russie ,  dont  la  si- 
tuation financière  est  loin  d'être  florissante.  L'Oural  et ,  au- 
delà  de  cette  chaîne,  d'immenses  solitudes  appuient  ses  flancs 
à  l'est  ;  au  nord ,  ses  limites  sont  celles  des  régions  habitables 
de  cetlc  portion  de  notre  hémisphère  ;  elle  domine  le  nord  de 
l'Europe  par  les  forteresses  inaccessibles  de  la  Finlande  ,  d'où 
elle  s'étend  ,  en  traversant  l'Asie,  jusqu'à  l'Amérique  ;  en  Asie, 
elle  touche  à  la  Chine,  et  embrasse  une  partie  de  la  Caspienne; 
elle  a  déjà  le  pied  dans  la  Perse ,  contre  laquelle  le  Caucase 
lui  sert  de  rempart  ;  la  grande  lutte  actuelle  laisse  indécises 
ses  frontières  du  côté  de  la  Turquie;  à  l'ouest,  elle  presse 
l'Autriche  et  la  Prusse ,  et  la  Pologne  russe  est  comme  son 
avant-garde  européenne;  mais  les  40,000  soldats  qu'elle  y  en- 
tretient suffisent  à  peine  pour  contenir  ce  peuple  encore  pal- 
pitant de  liberté. 

Les  gouvernemens  les  plus  populeux  se  groupent  autour  de 
Moscou,  et  composent  le  noyau  des  populations  russo-slaves. 

(1)  Spectattur  militaire,  xxviue  livraison  ,  t.  V. 


DE   LA  RUSSIE.  563 

Cependant  on  cherche  en  vain  un  point  central  autour  duquel 
rayonnent  des  communications  générales.  Pétersbourg ,  pensée 
féconde  de  Pierre  Ier,  est  un  magnifique  port  auquel  l'empire 
est  redevable  de  sa  fortune  européenne  ;  mais  cette  capitale 
est  à  peine  russe.  Moscou,  situé  sur  un  ruisseau  ,  se  refuse  à 
un  grand  développement  commercial  ;  la  prospérité  éventuelle 
d'Odessa  dépend  du  bon  plaisir  des  Turcs.  En-supposant  même 
la  conquête  permanente  de  Constantinople  et  l'occupation  des 
Dardanelles,  on  n'aurait  encore  que  déplacé  la  difficulté.  Il 
est  vrai  que ,  dans  cette  hypothèse ,  les  contrées  les  plus  fer- 
tiles trouveraient  un  débouché  favorable  pour  leurs  riches 
produits;  mais  le  nord  irait  se  dépeuplant,  faute  d'un  point 
central  autour  duquel  graviteraient  la  population  ,  le  com- 
merce et  l'armée.  Ce  vice  dans  l'ensemble  se  fait  vivement  sentir 
en  Russie.  Les  provinces  semblent  être  à  quelques  villes  pri- 
vilégiées, ce  que  les  serfs  sont  aux  seigneurs;  les  capitaux  et 
les  produits  courent  s'engloutir  dans  un  petit  nombre  de  cités, 
sans  réagir  favorablement  sur  la  niasse ,  comme  dans  les  autres 
pays  de  l'Europe.  Mais  c'est  surtout  pour  le  recrutement  et 
la  mobilisation  des  forces  militaires  que  cet  inconvénient  est 
frappant.  Il  y  a  une  difficulté  extrême  à  transporter  des  troupes 
sur  les  points  menacés  ;  d'un  autre  côté ,  il  y  a  danger  à  se 
dégarnir;  et  le  défaut  de  places  fortes,  sur  la  frontière  occi- 
dentale, rend  cet  inconvénient  plus  grave  encore.  Aussi,  la 
politique  russe  a- 1- elle  habilement  exploité  les  mésintelligences 
de  ses  ennemis  naturels,  les  poussant  les  uns  contre  les  autres, 
profitant  presque  toujours  de  leurs  avantages  ou  de  leurs  re- 
vers ,  et  traitant  suivant  l'opportunité  des  circonstances  ses 
ennemis  en  alliés  et  ses  alliés  en  ennemis.  L'invasion  des 
Français,  leurs  victoires  si  chèrement  achetées,  qui  mettaient 
au  grand  jour  la  bravoure  du  soldat  russe  et  les  vices  de  l'ad- 
ministration ,  leurs  désastres  expliqués  par  les  localités  et  la 
rigueur  de  la  saison ,  tous  ces  grands  événemens  si  inattendus 
firent  une  impression  profonde  sur  l'esprit  de  l'empereur 
Alexandre.  Le  danger  qu'il  venait  de  courir,  la  crainte  d'une 
expédition  mieux  concertée,  et  le  rôle  qu'il  était  appelé  à  JOUCT 
en  Europe,  lui  inspirèrent  probablement  La  première  idée  d'iu 


564  DES  COLONIES  MILITAIRES 

système  de  centralisation  militaire  et  administratif;  je  veux 
parler  des  Colonies  militaires.  Le  comte  AraktcheÏef  fut  chargé 
de  l'exécution  de  ce  projet.  Le  but  était  grand  ;  mais  l'exécu- 
tion ,  ainsi  conçue ,  impraticable  partout  ailleurs  ,  pouvait 
du  moins  être  essayée  dans  un  pays  où  le  code  est  dans  la  vo- 
lonté du  prince. 

Les  colonies  militaires  devaient  offrir  une  armée  organisée, 
et  une  pépinière  toujours  ouverte,  destinée  à  en  remplir  les 
vides.  On  voulait,  par  cet  établissement  :  i°  obvier  aux  iucon- 
véniens  du  recrutement  ;  i°  simplifier  l'approvisionnement 
par  des  produits  permanens  en  harmonie  avec  les  besoins  ; 
3°  parvenir  à  la  mise  en  valeur  d'une  grande  étendue  de 
terres  en  friche ,  et  soumettre  à  la  culture  celles  que  l'éloi- 
gnement  ou  l'absence  des  communications  laissait  improduc- 
tives ;  4°  soulager  les  habitans  obligés  de  fournir  des  logemeus 
militaires  et  des  chevaux,  soit  dans  le  cantonnement,  soit 
lors  du  passage  des  troupes;  5°  améliorer  la  situation  morale 
du  soldat ,  en  lui  interdisant  l'oisiveté ,  en  lui  révélant  le  bien- 
être  de  la  condition  domestique ,  en  lui  montrant  dans  la 
propriété  la  récompense  de  ses  travaux  ;  enfin ,  en  assurant 
un  avenir  honorable  à  sa  vieillesse  et  à  ses  infirmités. 

Deux  grands  principes  ,  qui  paraissent  s'exclure  au  premier 
abord  ,  ont  été  les  bases  de  ce  système  ;  il  s'agissait  d'amalga- 
mer les  soldats  et  les  habitans  primitifs ,  de  telle  sorte  que  ces 
derniers  trouvassent  des  avantages  en  compensation  de  leurs 
nouvelles  charges ,  et  que  les  autres  parvinssent  à  se  plier  aux 
habitudes  laborieuses  de  la  campagne ,  sans  que  le  service  mi- 
litaire en  souffrît,  et  sans  préjudice  pour  la  prospérité  des 
cultures.  En  admettant  même  que  les  mesures  employées  eussent 
été  les  meilleures  possibles,  une  telle  marche  devait  rencon- 
trer des  difficultés  graves  et  nombreuses.  On  signalait  tout 
haut  les  vices  du  mode  de  recrutement;  ce  qui  n'empêchait  pas 
que  la  plupart  des  seigneurs  ne  vissent  cette  innovation  avec 
inquiétude.  En  effet,  quelque  défectueux  que  soit  un  système, 
par  le  fait  seul  de  sa  durée  ,  on  finit  par  se  résigner  à  ses  dé- 
fauts,; des  ramifications  qui  touchent  tant  de  détails  finissent 
par  s'incorporer  à  l'administration  ;  l'esprit  de  l'homme  se  fa- 


DE  LA.  RUSSIE.  565 

miliarise  avec  des  abus  que  le  tems  a  réduits  à  leur  plus  simple 
expression  ;  et  une  sorte  d'ordre  s'introduit  dans  le  désordre 
lui-même.  Il  faut  convenir,  d'ailleurs,  qu'une  pareille  réforme 
mettait  en  question  les  plus  hauts  intérêts  de  l'État  :  à  l'inté- 
rieur, par  la  propriété  et  la  civilisation;  à  l'extérieur,  par 
l'éveil  donné  aux  autres  puissances,  alarmées  de  voir  des  habi- 
tudes guerrières  imposées  à  toute  une  population. 

Une  organisation  ainsi  improvisée  devait  offrir  cet  état  de 
ciùse  qui  accompagne  les  grandes  révolutions  administratives. 
On  promettait  aux  habitans  primitifs  de  conserver  leur  pro- 
priété intacte  ,  de  réparer  leurs  maisons  et  de  compléter  leur 
ménage  aux  frais  de  la  couronne ,  de  doter  les  arrondissemens 
trop  à  l'étroit,  soit  par  des  défrichemens,  soit  en  leur  annexant 
de  nouvelles  terres;  d'affermer  les  terres  aux  colonies,  en  les 
affranchissant  de  tous  droits  et  de  toutes  redevances;  de  faire 
marcher  de  front  les  travaux  champêtres  avec  le  service  mi- 
litaire des  colons  aptes  à  le  remplir;  d'exempter  du  service  les 
vieillards  et  les  infirmes  ;  d'assurer  l'éducation  des  en  fans  et  la 
subsistance  des  invalides.  De  leur  côté  ,  les  soldats ,  tout  en 
conservant  l'ensemble  et  les  divisions  de  l'armée,  trouvaient 
un  domicile  fixe  et  affranchi  de  toute  redevance  ;  ils  se  voyaient 
distribués,  au  sein  de  leurs  familles  respectives,  dans  les  terres 
affectées  à  chaque  régiment,  et  l'exploitation  du  sol  devait  aussi 
tourner  à  leur  profit. 

L'armée  ,  dans  la  colonisation  ,  conserve  sa  composition  gé- 
nérale, et  comprend  :  i°  l'infanterie  ;  2°  la  cavalerie;  3°  l'ar- 
tillerie; 4°  les  sapeurs  et  les  pionniers.  Elle  se  divise  eu  corps, 
divisions,  brigades  et  régimens  (i). 

Les  terres  assignées  à  chaque  régiment  forment  les  arron- 
dissemens de  régimens  ;  ces  arrondissemens  composent  ceux 
de  brigades,  qui  forment  les  arrondissemens  de  corps  dont  se 
compose  le  domicile  de  l'armée. 


(i)Pour  In  partie  positive  de  ces  détails ,  nous  avons  puisé  aux 
mêmes  sources  que  le  Spectateur  militaire ,  auquel  nous  devons  aussi 
plusieurs  réflexions.  Tome  v,  xxvne  livraison. 


566  DES  COLONIES  MILITAIRES 

Tous  les  arrondissemens  militaires  sont  en  dehors  de  l'admi- 
nistration civile,  et  sont  soumis  à  un  régime  militaire.  L'ar- 
rondissement régimentaire  est  administré  par  le  comité  du  ré- 
giment ;  ceux  de  brigades ,  de  divisions  et  de  corps  le  sont  par 
leurs  chefs  respectifs.  Quand  les  corps  seront  tous  organisés,  le 
commandant  en  chef  de  l'armée  sera  investi  de  leur  adminis- 
tration générale. 

Dans  chaque  arrondissement  de  régiment ,  il  faut  considérer 
deux  choses  :  i°  la  composition  économique;  20  la  composition 
du  service  de  front. 

Chaque  arrondissement  se  divise  en  ménages  :  le  ménage  se 
compose  d'une  terre  avec  ses  dépendances ,  de  la  maison  et 
des  appartenances ,  des  animaux  domestiques  et  des  bêtes  de 
labeur,  des  instrumens  aratoires,  des  meubles  et  ustensiles  de 
ménage  ,  des  provisions  et  des  grains  pour  la  consommation  et 
les  semailles.  Le  nombre  des  ménages  est  proportionné  au 
nombre  d'hommes  faisant  le  service  de  front. 

La  population  d'un  arrondissement  de  régiment  se  divise  en 
immobile  et  mobile  :  la  première  ne  quitte  point  ses  foyers; 
l'autre  doit  toujours  être  disponible.  La  population  immobile 
se  compose  des  chefs  de  ménages,  des  cantonnistes,  des  inva- 
lides, des  habitans  primitifs  dont  l'âge  excède  45  ans ,  et  enfin 
des  familles  de  tous. 

L'exploitation  des  terres  ,  ainsi  que  toutes  les  appartenances 
économiques,  est  confiée  aux  maîtres  de  ménages,  qui  sont 
aussi  chargés  de  l'entretien  des  familles  que  le  corps  mobile 
laisse  incomplètes  lorsqu'il  entre  en  campagne. 

Les  individus  qui  appartiennent  aux  familles  des  absens 
sont  répartis  dans  les  ménages;  ils  prennent  part  aux  travaux, 
et  participent  aux  produits  et  aux  bénéfices.  Tout  ce  qui  est 
acquis  par  l'industrie  ou  le  commerce  des  chefs  de  ménages  et 
des  membres  immobiles  de  la  colonne  absente ,  indépendam- 
ment des  besoins  du  ménage,  est  leur  propriété  personnelle. 

Tous  les  enfans  mâles  indistinctement  sont  admis  au  nombre 
des  cantonnistes.  lisse  divisent  en  trois  âges  :  l'inférieur,  le 
moyen  et  le  supérieur. 


DE  LA  RUSSIE.  56  7 

Chaque  arrondissement  se  divise  en  bataillon ,  compagnies 
ou  escadrons,  selon  le  genre  de  service.  Les  maîtres  de  ménages, 
répartis  militairement,  préparent  au  service,  en  l'absence  de 
la  partie  mobile  ,  les  hommes  incorporés,  destinés  à  remplir  les 
vides  de  l'armée  en  campagne. 

"Des  églises  sont  construites  dans  chaque  arrondissement,  qui 
possède  aussi  divers  établissemens  d'utilité  générale.  Outre  les 
ménages  particuliers  ,  on  fondera ,  selon  les  circonstances  lo- 
cales et  les  besoins,  des  établissemens  économiques  dont  les 
arrondissemens  respectifs  toucheront  les  revenus. 

Des  haras  seront  établis  dans  chaque  arrondissement  de  ca- 
valerie. Il  sera  fondé  un  capital  d'emprunt  alimenté  par  les 
revenus  de  l'arrondissement.  Des  magasins  de  grains,  où  sera 
versé  l'excédant  des  récoltes,  seront  également  établis,  ainsi 
que  les  constructions  et  les  édifices  nécessaires  aux  diverses 
branches  d'administration.  On  organisera  dans  chaque  arron- 
dissement des  moyens  de  communications  pour  le  service  des 
postes  et  pour  les  relations  commerciales.  On  fondera  dans  le 
plus  court  délai  des  établissemens  destinés  au  transport  du 
matériel  ,  aux  capitaux  des  colonnes  mobiles ,  aux  places 
d'exercice,  aux  dépôts  de  munitions  et  d'armes,  aux  métiers 
affectés  à  l'entretien  des  armes. 

Des  écoles  sont  organisées  dans  chaque  arrondissement 
pour  l'enseignement  des  cantonnistes  de  l'âge  moyen.  Ceux  de 
l'âge  supérieur  sont  formés  au  service ,  selon  leur  destination. 
Une  maison  d'invalides  et  un  hôpital  sont  fondés  aux  frais  de 
la  couronne.  Des  villages  entiers  sont  souvent  la  proie  des 
flammes;  des  établissemens  ad  hoc  préviendront  ou  arrêteront 
les  progrès  de  l'incendie.  Les  paysans  colonisés  pourront  faire 
toutes  les  acquisitions  légales  ordinaires  ;  les  capitaux  d'em- 
prunt ouvriront  une  carrière  féconde  à  l'activité  et  à  l'industrie. 
Les  en  fans  mineurs  sont  entretenus  et  instruits  aux  frais  de  la 
couronne;  les  majeurs,  déjà  au  service,  sont  rendus  a  leurs 
familles  ,  à  leur  retour.  En  général  ,  les  propriétés  des  individus 
peuvent  être  inégales;  elles  suivront  le  mouvement  naturel  du 
travail  et  de  l'industrie.  Les  districts  suivans  sont  déjà  exempts 


568  DES  COLONIES  MILITAIRES 

du  recrutement.  :  dans  le  gouvernement  de  Nooogorod,  le  dis- 
trict du  même  nom  ;  dans  le  gouvernement  des  Slobodes  d'U- 
kraine ,  les  districts  de  Voltchansk  ,  de  Zmief,  de  Koupensk  et 
d'Isioum  ;  dans  le  gouvernement  de  Voronéje ,  le  district  de 
Starobelsk  ;  dans  le  gouvernement  de  Kherson ,  les  districts 
de  Kherson,  d'Elisabethgrad ,  d'Alexandrie  et  cY Oleiopol  ;  dans 
le  gouvernement  d' Ekathcrinostqf,  celui  de  Verkhni-D nrprowsk . 
A  cet  effet ,  le  sénat  dirigeant  a  reçu  les  oukases  suprêmes  ,  en 
date  du  26  août  1818,  du  12  décembre  1821  ,  et  du  18  fé- 
vrier 1825  (1). 

Après  ces  dispositions  réglementaires  qui  ne  sont  qu'une  es- 
quisse des  traits  principaux  de  ce  vaste  système  ,  nous  allons 
donner  quelques  détails  sur  l'état  des  colonies  militaires  d'in- 
fanterie et  de  cavalerie. 

Le  comte  Araktchéïef  a  désigné ,  pour  la  colonisation  des 
trois  régimens  de  grenadiers  ,  les  gouvernemens  de  Pétcrsbourg 
et  de  Novogorod.  La  première  division  (  composée  des  régi- 
mens de  l'empereur  François,  du  roi  de  Prusse,  d'Araktchéïef, 
premier  et  deuxième  de  carabiniers),  qu'on  peut  regarder 
comme  ayant  servi  d'essai,  a  été  installée  sur  le  Volkhof, 
fleuve  qui  fait  partie  du  grand  système  de  navigation  qui  ap- 
porte à  Pétersbourg  les  produits  de  la  Russie  méridionale.  Mais 
ses  rives  malsaines  et  incultes,  dépourvues  de  colons  agricoles 
(  les  habitans  primitifs  sont  adonnés -au  commerce),  n'offraient 
ni  établissemens  ,  ni  communications  ,  rien  enfin  de  ce  qui  au- 
rait pu  en  déterminer  le  choix ,  si  ce  n'est  la  proximité  de  la 
capitale.  Les  régimens  colonisés  n'ont  pas  reçu  plus  de  9  à 
10  mille  colons ,  tandis  qu'en  Autriche ,  où  ce  système  a  réussi , 
on  compte  i5  habitans  pour  un  militaire.  Tout  était  donc  à 
créer,  institutions  ,  défriehemens,  marais  à  dessécher,  canaux 
à  percer,  etc.  Des  sommes  considérables  y  ont  été  employées  ; 
mais,  la  population  n'étant  pas  en  harmonie  avec  le  nombre 


(1)  On  peut  compléter  oes  données  ,  en  y  joignant  les  détails  ci- 
après  sur  les  colonies  de  cavalerie. 


DE  LA  RUSSIE.  56g 

des  soldats  ,  les  avantages  obtenus  se  trouvent  réduits  à  la  mise 
en  valeur  d'une  grande  étendue  de  terres ,  et  l'on  est  fondé  à 
croire  que  l'économie  qui  en  résulte  pour  le  gouvernement  est 
loin  de  couvrir  la  valeur  et  l'intérêt  des  capitaux  qu'on  y  a 
affectés.  Il  faut  encore  faire  entrer  en  ligne  de  compte  la  perte 
de  belles  forêts,  dont  la  destruction  a  dû  se  faire  sentir  à  Pé- 
tersbourg.  La  colonisation  des  troisièmes  bataillons  des  deux 
autres  divisions  de  grenadiers,  sur  les, bords  du  lac  Ilmen,  ne 
présente  point  un  résultat  plus  satisfaisant.  Ainsi ,  pour  les  co- 
lonies d'infanterie,  le  mauvais  choix  des  localités  a  fait  manquer 
entièrement  le  but  qu'on  se  proposait;  et  malgré  les  modifica- 
tions que  l'empereur  Nicolas  se  propose  d'y  apporter ,  elles 
seront  long-tems  à  se  relever  du  coup  funeste  que  leur  a  porté 
une  première  organisation  défectueuse. 

Nous  nous  étendrons  davantage  sur  les  colonies  de  cavalerie 
dont  la  réussite  ne  saurait  être  contestée.  La  direction  en  a  été 
confiée  au  comte  de  Witt,  habile  administrateur,  qui  paraît 
avoir  envisagé  ce  système  sous  un  autre  point  de  vue  que  le 
comte  Araktchéief.  Favorisé  par  les  localités,  il  semble  avoir 
atteint  le  but  proposé,  sous  le  triple  rapport  de  l'organisation 
des  corps  mobiles  et  immobiles  ,  de  l'instruction  militaire  et  de 
l'économie. 

Deux  divisions  ,  l'une  de  lanciers  et  l'autre  de  cuirassiers  ont 
été  colonisées  dans  le  gouvernement  de  Kharhoj ';  la  première , 
sur  le  plan  modifié  du  comte  Araktchéief;  la  seconde,  d'après 
celui  du  comte  de  Witt.  Les  colonies  de  Kherson  se  composent 
de  trois  divisions,  une  de  cuirassiers  et  deux  de  lanciers.  Une 
population,  composée  d'un  ramas  de  Moldaves  ,  de  Valaques , 
de  Serviens  et  de  Tartares ,  occupait  une  vaste  étendue  de 
steppes  entre  le  Dniepr  etleBoug  sur  un  développement  consi- 
dérable de  l'est  à  l'ouest,  et  le  long  des  rives  du  Dniepr,  de 
l'Ingoul ,  de  l'Ingouletz ,  du  Boug  et  de  quelques  uns  de  leurs 
affluens.  Cette  population  pouvait  devenir  inquiétante;  la  co- 
lonisation l'a  agglomérée  et  l'a  façonnée  à  une  discipline  rigou- 
reuse. Une  grande  étendue  de  terres  forme  la  dotation  de  la 
colonie,  dont  la  subsistance  est  assurée  par  un  sol  vierge  ci 
t.  xl  —  Décembre  1828.  V 


570  DES  COLONIES  MILITAIRES 

une  végétation  vigoureuse.  Une  population  de  87,000  individus 
mâles,  qui  s'est  trouvée  habiter  cette  portion  du  gouverne- 
ment, a  été  distraite  de  l'administration  civile,  et  affectée  à 
l'entretien  et  au  recrutement  de  12  régimens  de  cavalerie. 
Elisabethgrad ,  qui  est  le  chef-lieu  général ,  est  resté  sous  l'ad- 
ministration civile.  Deux  modes  de  colonisation  ont  été  suivis. 
En  1818  ,  une  division  des  lanciers  du  Boug  est  entrée  en  can- 
tonnement,  et  tout  a  été  établi  en  sa  présence.  18  bataillons 
d'infanterie  y  furent  employés  ,  et  il  a  fallu  pourvoir  à  l'entre- 
tien et  à  la  subsistance  des  troupes ,  jusqu'à  ce  qu'on  eût  ob- 
tenu des  récoltes  suffisantes.  On  a  senti  le  vice  de  ce  mode, 
et  la  division  d'Ukraine  n'a  envoyé  à  Nijnénovogorod  que  des 
cadres  pour  les  escadrons  de  réserve  et  de  cantonistes;  c'est-à- 
dire,  27  officiers  et  60  sous-officiers  par  régiment.  Alors  on  a 
cadastré  le  pays,  distribué  la  population,  établi  des  écoles, 
des  magasins ,  des  haras  ;  façonné  au  service  les  habitans  qui 
v  étaient  appelés;  et  en  1821  les  régimens  sont  arrivés.  Toutes 
les  constructions  n'étaient  pas  encore  achevées ,  et  l'on  a  re- 
connu que  bien  des  améliorations  restaient  à  faire.  C'est  seule- 
ment après  quatre  ans  de  préparation  que  la  division  de  cui- 
rassiers a  pris  possession  de  ses  établissemens.  Cependant ,  il 
reste  encore  beaucoup  de  travaux  à  exécuter  pour  remplacer 
le  provisoire.  Les  bâtisses  paraissent  solides  et  simples  ,  la  ré- 
gularité a  été  réservée  exclusivement  aux  établissemens  publics. 
On  a  donné  aux  habitans  primitifs  des  modèles  et  des  facilités 
pour  construire  des  maisons  plus  commodes  ,  en  les  obligeant 
à  se  rapprocher  ;  de  cette  manière ,  les  villages  forment  des 
portions  d'escadrons  ou  des  escadrons  entiers.  On  a  laissé  à 
chacun  le  terrain  qu'il  cultivait;  mais  on  l'a  augmenté  pour  les 
plus  pauvres  jusqu'à  concurrence  d'un  maximum. 

Des  terres  sont  affectées  à  la  consommation  des  haras,  ainsi 
qu'aux  cultures  en  grains  et  en  avoines  ,  tant  pour  les  besoins 
ordinaires  que  pour  les  approvisionnemens  de  réserve.  Ces 
cultures  s'obtiennent  par  corvées;  des  prairies  fauchées  par  les 
.habitans  et  les  troupes  fournissent  également  aux  besoins  de  la 
cavalerie.  Le  résultat  des  cultures  est  si   satisfaisant  qu'on  a 


DE  LA  RUSSIE.  57i 

partout  une  année  d'avance.  La  dernière  récolte  offrait  un  ex 
cédant  qu'on  ne  pouvait  mettre  à  couvert;  290,000  tchetverts 
de  grains  avaient  été  mis  à  la  disposition  de  l'armée  qu'on  des- 
tinait à  entrer  en  Turquie  ;  et  cependant ,  à  peine  le  tiers  de 
la  dotation  territoriale  était  en  rapport.  Les  deux  tiers  en  plus 
seront  appliqués  aux  besoins  de  l'excédant  présumé  de  la  po- 
pulation. Les  moyens  de  recrutement  dépassent  de  beaucoup 
les  limites  ordinaires;  plusieurs  régimens  comptent  jusqu'à 
1,700  hommes  dans  la  réserve.  On  a  senti  la  nécessité  d'en  ré- 
duire le  nombre,  et  l'on  a  décidé  que  3oo  hommes  seulement 
recevraient  l'habillement  affecté  à  cette  classe. 

Le  nombre  des  élèves  qui  fréquentent  les  écoles  s'élève  à 
27,000;  mais,  sans  garantir  l'exactitude  de  ce  chiffre,  on  peut 
affirmer  que  les  écoles  présentent  un  aspect  florissant.  Un  rap- 
port d'un  escadron  de  la  division  d'Ukraine  constate  qu'au 
ier  octobre  1826  ,  il  existait ,  dans  les  établissemens  de  cet  es- 
cadron,  848  enfans  des  deux  sexes  au-dessous  de  dix  ans, 
et  460  entre  dix  et  dix-huit.  Les  écoles  d'escadron,  qui  com- 
prennent les  enfans  mâles  de  dix  à  quatorze  ans ,  ont  toutes 
offert  de  108  à  no  élèves  ,  et  l'école  régimentaire,  qui  ne  com- 
prend que  ceux  de  quatorze  à  dix-huit,  dont  la  constitution 
est  apte  au  service ,  est  partout  complète  au  nombre  de  200  ; 
ce  qui  est  plus  que  suffisant  pour  maintenir  à  3oo  les  escadrons 
de  réserve.  L'espèce  d'hommes  est  superbe  ,  et  paraît  également 
agile  et  intelligente. 

Quant  aux  moyens  de  remonte,  la  quantité  des  poulains  a 
paru  considérable,  les  étalons  beaux  et  les  jiunens  bien  choi- 
sies ;  en  un  mot,  le  succès  des  haras  est  hors  de  doute.  Poul- 
ies chevaux  des  cuirassiers,  on  peut  augurer  favorablement  des 
haras;  cependant,  le  mélange  de  tant  de  races  ne  saurait  être 
exactement  prévu;  A  en  juger  par  aperçu,  le  système  des  co- 
lonies de  cavalerie,  comparé  à  l'ancien,  parait  offrir,  toute 
dépense  l'aile,  une  économie  de  120,000  roubles  par  régiment 
Il  est  vrai  qu'il  y  a  une  première  mise  de  fonds  considérable  ; 
mais,  d'un  autre  côté,  toutes  les  dépenses  n'ayant  point  une 
destination  purement  militaire,  on  ne  peul  les  soumettre  à  un 

'■- 


57*  DES  COLONIES  MILITAIRES 

calcul  positif.  A  cet  égard  ,  le  gouvernement  lui-même  ne  peut 
avoir  des  renseignemens  d'une  précision  rigoureuse,  vu  la  mul- 
titude des  détails ,  leur  réaction  mutuelle  et  l'instabilité  dans 
l'évaluation  des  divers  produits. 

Si  l'on  en  juge  par  les  difficultés  qu'on  rencontre  à  visiter  les 
colonies  militaires,  dont  les  détails  sont  encore  peu  connus,  il 
est  présumable  qu'il  y  règne  encore  des  abus  nombreux  et 
graves;  cependant,  tout  porte  à  croire  que  ce  système  doit  in- 
fluer d'une  manière  sensible  sur  les  mœurs  et  l'esprit  de  la  po- 
pulation ;  l'avenir  seul  révélera  dans  quel  sens.  Nous  sommes 
obligés  de  nous  borner  à  cette  esquisse  incomplète  d'un  système 
que  l'on  peut  considérer  comme  un  ordre  social  tout  entier. 
Quatorze  volumes  en  renferment  les  règlemens.  Les  obligations 
des  tenanciers  chefs  colons  ,  leurs  droits  et  leurs  devoirs  y  sont 
tracés  ;  on  n'a  point  oublié  les  mesures  à  prendre  pour  les  ré- 
serves en  nature  ,  ni  un  capital  qui  fait  le  service  d'une  banque 
d'emprunt.  Le  sort  des  invalides ,  l'éducation  des  enfans  des 
deux  sexes  et  des  différens  âges  y  sont  prescrits  ;  le  mode  de 
léguer  et  celui  d'héritage  y  sont  définis  ;  et  une  sorte  d'admi- 
nistration municipale  élective  a  été  improvisée  au  sein  de  ce 
despotisme  militaire. 

Cependant,  au  milieu  de  l'abondance,  les  soldats  ne  pa- 
raissent point  satisfaits ,  et  les  officiers  ne  dissimulent  point 
leur  mécontentement.  Sans  prétendre  en  expliquer  les  causes , 
jetons  un  coup-d'œil  rapide  sur  le  côté  moral  de  ces  établis- 
semens. 

Plusieurs  personnes  pensent  qu'en  entreprenant  cette  grande 
tâche,  l'empereur  Alexandre  avait  plutôt  eu  vue  la  civilisation 
accélérée  de  ses  Etats  que  l'économie  et  la  facilité  des  mesures 
militaires.  L'éducation  des  fils  de  soldats,  qui  se  lie  intimement 
à  ce  plan  ,  semble  indiquer  qu'il  voulait  éclairer  les  masses  ,  et 
parvenir  à  créer  une  classe  moyenne  en  Russie;  les  dissidens 
religieux  qu'il  a  terrassés  ,  les  communications  ouvertes,  toutes 
les  institutions  qui  se  groupent  autour  des  colonies  militaires» 
paraissent  annoncer  des  intentions  ultérieures.  Peut-être  aussi 
ces  améliorations  n'étaient  qu'une  conséquence  naturelle  du 


DE  LA  RUSSIE.  573 

plan  militaire;  ou  bien,  se  prêtant  une  force  et  une  vitalité 
mutuelles,  ces  deux  projets,  incomplets  l'un  sans  l'autre,  s'of- 
fraient avec  une  égale  importance  dans  la  pensée  du  fon- 
dateur. 

Ici  un  jugement  basé  sur  les  idées  européennes  serait  peu 
applicable.  Pour  être  en  état  d'apprécier  les  avantages  et  les 
iuconvéniens  d'une  telle  mesure,  il  faut  connaître  les  mœurs 
et  l'administration  de  cet  empire  :  il  faut  avoir  étudié  l'obéis- 
sance passive  de  ce  peuple  extraordinaire  ,  la  rigueur  de  la  dis- 
cipline russe,  la  toute-puissance  des  moyens  de  répression. 
Dans  ce  siècle  où  tout  va  si  vite ,  on  est  souvent  pressé  de 
mettre  à  la  place  des  faits  des  opinions  ou  des  corollaires  spécu- 
latifs. Nous  ne  sommes  ni  assez  clairvoyans  ,  ni  assez  présomp- 
tueux pour  adopter  cette  marche;  et  dans  les  réflexions  que 
nous  donnerons  sur  les  colonies  militaires  ,  comme  nous  l'avons 
fait  ci-dessus  pour  les  détails  qui  nous  ont  été  communiqués  , 
nous  signalerons  des  jugemens  qui  ne  nous  appartiennent  que- 
par  leur  enchaînement  et  la  manière  de  les  présenter. 

Les  premiers  essais  de  la  colonisation  militaire  ont  inquiété 
l'ambition  des  seigneurs;  leur  esprit  délié  eut  bientôt  démêlé 
qu'il  sapait  par  la  base  l'édifice  de  leurs  privilèges  :  leur  patrio- 
tisme n'allait  pas  jusqu'à  sacrifier  leurs  intérêts  présens  à  des 
avantages  contestables  et  éloignés.  Le  pouvoir  suprême  n'en 
restait  pas  moins  sans  limites  ;  et ,  tandis  qu'on  relevait  le 
peuple  par  l'éducation,  l'on  ne  faisait  rien  pour  La  noblesse 
dont  l'influence  devait  diminuer  graduellement.  Les  distinc- 
tions militaires  devaient  finir  par  être  données  au  mérite  ,  et 
non  plus  à  la  noblesse  exclusivement.  D'un  autre  côté  ,  ce 
régime  despotique  et  militaire  n'était  pas  sans  danger  pour  le 
gouvernement  lui-même.  Il  suffisait  d'un  prince  faible  et  d'un 
favori  ambitieux  pour  bouleverser  l'empire.  Le  mécontente- 
ment des  grands  fermentait  d'une  manière  inquiétante,  lorsque 
la  mort  d'Alexandre  fit  éclater  une  conspiration  qui  ,  pour 
être  étrangère  aux  causes  dont  nous  nous  occupons,  n'en  at- 
testait pas  moins  un  état  (\f  malaise  dans  le  corps  social  ;  et , 
si ,  à  cette  époque,  les  chefs  des  colonies  militaires  eussent  eu 


574  DES  COLONIES  MILITAIRES 

dévoués  aux  mécontens ,  c'en  était   fait  peut-être  de  la  dy- 
nastie. 

C'était  peu  cependant  pour  les  desseins  du  gouvernement 
que  les  seigneurs  vissent  leurs  serfs  leur  échapper;  il  fallait 
encore  réduire  la  grande  propriété  foncière  .  Un  vaste  système 
hypothécaire,  qui  présentait  des  facilités  aux  emprunteurs, 
parait  avoir  été  organisé  dans  le  but  de  faire  rentrer  insensi- 
blement les  propriétés  seigneuriales  dans  le  domaine  de  la 
couronne;  et,  comme  ces  mesures  se  rattachaient  au  système 
des  colonies  militaires,  ou  du  moins  qu'on  le  supposait  ainsi, 
on  chercha  le  côté  faible  de  ces  institutions,  soit  en  considé- 
rant les  vices  inhércns  à  leur  essence,  soit  en  signalant  ceux 
que  leur  institution  récente  n'avait  pu  faire  disparaître  encore. 
Comme  on  n'osait  remonter  plus  haut,  on  accusa  l'ambition  hau- 
taine d'Araktchéief  ;  on  lui  reprocha  d'avoir  établi  les  colonies 
d'infanterie  dans  des  gouvernemens  voisins  de  la  capitale, 
malgré  l'absence  totale  de  toutes  ressources,  dans  la  crainte 
de  perdre  son  crédit  en  s'éloignant  de  la  Cour.  On  disait  tout 
haut  que  les  paysans  n'avaient  fait  que  changer  d'esclavage, 
avec  cette  différence  toutefois  que  le  despotisme  militaire  pesait 
plus  sur  eux  que  leur  première  dépendance  ;  que  cette  mesure , 
alarmante  pour  l'Asie  et  l'Europe,  devait  surtout  inquiéter 
l'Autriche  et  l'Angleterre;  l'Angleterre,  en  lui  montrant  un 
vaste  camp  assis  en  Ukraine,  destiné  à  empiéter  sur  la  Perse  , 
dans  la  direction  des  Indes,  et  au  sud,  en  s'acheminant  jus- 
qu'au littoral  de  la  Méditerranée;  l'Autriche,  par  le  danger 
plus  immédiat  de  sa  position,  par  ses  frontières  débordées,  et 
par  son  système  politique  qu'ébranlerait  dans  ses  bases  la  ré- 
génération de  l'Orient. 

C'est  ainsi  que  l'intérêt  privé  faisait  fermer  les  yeux  sur  la 
grandeur  nationale;  et  l'on  accusait  à  la  fois  Araktchéief,  pour 
ce  qu'il  faisait,  pour  ce  qui  serait,  et  pour  ce  qu'il  n'avait  pas 
su  faire.  On  s'est  élevé  contre  la  rigueur  excessive  qu'il  a  dé- 
ployée contre  les  habitans  primitifs  du  district  de  Novogorod: 
mais  l'exaltation  religieuse  de  ces  hommes,  dont  un  grand 
nombre  appartenait  à  la  secte  des  starovertsi[ vieux  croyans), 


DE  LA  RUSSIE.  575 

rendait  la  violence  inséparable  de  la  mesure,  et  c'est  ce  qu'on 
peut  dire  de  plus  fort  contre  un  tel  système.  On  contestait  les 
avantages  économiques  et  ceux  du  recrutement.  On  convenait 
que  l'ancien  mode  de  recrutement  faisait  périr  un  grand  nombre 
d'hommes,  surtout  dans  les  recrues  destinés  à  l'année  de 
Géorgie  (i);  mais  on  soutenait  qu'il  était  possible  d'améliorer 
ce  système,  sans  une  révolution  aussi  brusque;  que,  l'égalité  du 
recrutement  n'étant  applicable  qu'aux  districts  colonisés,  tout 
le  reste  de  l'Empire  se  trouvait  dans  un  régime  exceptionnel; 
que  l'hypothèse  de  la  colonisation  générale  de  l'Empire  ne 
pouvait  s'admettre,  puisque  le  service  des  mines  et  la  marine, 
les  commerçans  manufacturiers,  les  artistes,  les  artisans  et 
toutes  les  professions  libérales  resteraient  en  dehors  de  ce 
système;  que  la  violation  des  liens  de  famille  était  à  la  vérité 
moins  flagrante,  mais  qu'elle  existait  par  le  fait,  puisque  les 
enfans  étaient  séparés  de  leurs  païens,  dès  le  berceau.  On 
demandait  quelles  étaient  les  garanties  de  l'honneur  des  femmes 
et  des  filles  appartenant  aux  soldats  de  la  colonne  mobile, 
puisqu'à  leur  entrée  en  campagne  elles  étaient  distribuées  dans 
des  familles  étrangères,  et  que  cette  distribution,  souvent  ar- 
bitraire, dépendait  de  circonstances  purement  locales  et  ma- 
térielles. Du  moins,  dans  l'ancien  système,  la  femme  d'un 
recrue  devient  libre  et  peut  suivre  son  mari.  Quant  au  bien- 
être  des  colons,  on  objectait  que  la  prospérité  des  arrondisse- 
mens  était  pour  la  niasse,  sans  prolit  pour  les  individus;  que 
l'uniformité  dans  le  genre  de  vie  et  la  presque  certitude  que 
leur  sort  ne  peut  changer,  devaient  les  rendre  indifférens  au 
développement  de  la  richesse  coloniale.  On  comparait  à  cet 
état  celui  des  paysans  serfs  qui  s'enrichissent  souvent,  et  dont 
les  charges  annuelles  n'excèdent  pas,  v.o  roubles.  Quant  à 
l'éducation,  on  se  demandait  ce  qu'on  pouvait  en  faire  avec 
l'esclavage.   Ou  elle  resterait   imparfaite,   ou  elle   ré\  élei  ait  ce 

que  vaut  la  liberté.  Quel  parti  un  chef  ambitieux  ou  enthou- 


(i)  Il  en  oieurl  un  lier*  en  route. 


576  DES  COLONIES  MILITAIRES  DE  LA  RUSSIE, 
siaste  ne  pourrait-il  pas  tirer  de  semblables  circonstances,  en 
disant  aux  colons  :  Vous  connaissez  vos  droits  et  vous  avez 
des  armes!  A  des  hommes  ainsi  formés,  il  faut  tôt  ou  tard  des 
garanties,  c'est-à-dire  une  constitution;  mais,  lorsque  les 
connaissances  et  les  vertus  civiles  seront  greffées  sur  ces  corps 
robustes,  qui  osera  leur  dire  :  Vos  frontières  finissent  là  ? 

Ainsi,  malgré  l'insuffisance  des  détails  qu'on  a  recueillis 
sur  les  colonies  militaires  ,  on  peut,  ce  nous  semble,  en  déduire 
les  conséquences  suivantes  : 

Que  la  politique  russe  vise  à  l'émancipation  du  peuple,  mais 
en  modérant  l'effervescence  d'une  liberté  aveugle  par  le  frein 
de  la  discipline  militaire;  qu'elle  combat  les  systèmes  libéraux, 
parce  qu'elle  en  redoute  l'invasion  prématurée  ;  de  sorte  qu'elle 
élève  ses  institutions  d'une  main,  tandis  que,  de  l'autre,  elle 
contient  l'essor  des  constitutions  populaires,  jusqu'à  ce  qu'elle 
puisse  se  mettre  à  leur  niveau  ;  que ,  le  pouvoir  ne  pouvant  que 
gagner  à  l'affranchissement  successif  des  masses  ,  la  lutte  véri- 
table n'est  pas  entre  le  tzar  et  le  peuple ,  mais  entre  les  nobles 
et  l'autocratie;  que  l'influence  des  seigneurs  diminue  de  jour 
en  jour  avec  leur  fortune ,  et  que  cette  ..décadence  deviendra 
plus  sensible  à  mesure  que  la  civilisation  sera  plus  rapide  ; 
enfin,  que  le  gouvernement  russe  marche  à  beaucoup^ d'égards 
dans  le  sens  de  l'absolutisme,  et  en  sens  inverse  de  l'esprit  qui 
caractérise  notre  époque. 

Cependant,  par  une  compensation  heureuse,  les  autres  états 
de  l'Europe  exercent  moralement  sur  ce  vaste  empire  l'influence 
qu'il  exerce  matériellement  sur  eux.  Il  doit  à  leur  contact  ses 
progrès  dans  les  arts  et  les  sciences;  progrès  qui  s'arrêteraient 
infailliblement  s'il  venait  à  s'isoler  dans  ses  institutions  et  dans 
ses  mœurs.  Si  le  développement  de  sa  puissance  cause  de  l'in- 
quiétude, la  garantie  la  plus  sûre,  à  notre  avis,  se  trouverait 
dans  une  homogénéité  fraternelle  dans  les  institutions  politi- 
ques de  la  grande  famille  européenne  ;  dans  un  mode  adminis- 
tratif large  et  franc  qui,  en  respectant  les  droits  de  tous, pour- 
rait compter,  au  besoin,  sur  une  coopération  à  la  fois  intéressée 
et  généreuse;  et,  comme  les  lumières  attirent  les  lumières,  la 


DES  COLONIES,  etc.— NOTICE  SUR  MORATIN.  577 

civilisation,  ainsi  favorisée,  pénétrerait  peu  à  peu  sur  tous  les 
points  de  cet  empire,  et  le  forcerait  à  reporter  sur  lui-même 
cette  activité  inquiète  qui  décime  ses  générations,  et  qui  s'épuise 
dans  le  but  stérile  de  mettre  l'esclavage  à  la  place  de  la  liberté. 

Chopin. 


Notice  sur  Moratin,  et  Annonce  d'une  Histoire  du 
théâtre  castillan,  qu'il  a  laissée. 

Celui  des  auteurs  dramatiques  à  qui  l'Espagne  doit  la  réforme 
de  son  théâtre  national  est  mort  à  Paris,  le  21  juin  dernier,  à 
l'âge  de  soixante-huit  ans.  De  retour"  de  la  Catalogne  où  il 
s'était  rendu  de  France,  en  1817,  et  où  il  s'était  occupé  de 
travaux  dramatiques,  il  avait  fixé,  depuis  quelques  années,  sa 
résidence  à  Bordeaux.  Il  menait  dans  cette  ville  une  vie  paisible 
au  sein  de  l'amitié  qui  se  plaisait  à  l'entourer  d'attentions  et  de 
soins  affectueux,  lorsque  la  famille  de  M.  Silvela,  son  com- 
patriote et  son  ami,  vint,  en  1827,5e  fixer  à  Paris.  Moratin 
voulut  la  suivre.  Ceux  qui  connaissent  l'empressement  que  l'on 
met  dans  cette  capitale  à  honorer  les  hommes  de  talent,  de 
quelque  pays  qu'ils  soient,  s'étonneront  peut-être  de  la  solitude 
dans  laquelle  ce  littérateur  a  passé  ses  derniers  jours.  Beaucoup 
de  personnes  distinguées  firent  vainement  des  démarches  in- 
stantes pour  approcher  de  lui.  Une  attaque  d'apoplexie  qu'il 
avait  éprouvée  à.  Bordeaux  avait  changé  la  disposition  de  son 
esprit  vif  et  enjoué.  Uniquement  occupé  du  soin  de  sa  santé,  il 
vivait  dans  une  retraite  absolue.  A  peine  consentait-il  à  rece- 
voir d'anciens  amis  que  cette  réclusion  aflligeait.  Mais  toutes 
ces  précautions,  les  secours  de  l'art,  et  les  soins  les  plus  assidus 
n'ont  pu  éloigner  le  coup  fatal  qui  l'a  enlevé  aux  lettres  et  à 
l'amitié.  Les  restes  inanimés  de  Moratin  reposent  à  Paris, 
dans  le  cimetière  «le  l'Est,  auprès  de  eeiix  du  grand  Molière. 
Félicitons  ses  amis  d'avoir  choisi  cet  emplacement  pour  son 
tombeau.  Cette  idée  <st  heureuse  et  renferme  un  double  hom- 


578  NOTICE 

mage  rendu  à  la  fois  au  modèle  et  à  son  imitateur  :  hommage 

qui  ne  peut  qu'être  agréable  aux  deux  nations  qui  les  ont  vus 

naître. 

Nous  ne  parlerons  pas  ici  des  compositions  dramatiques  de 
Moratin,  ni  de  son  mérite  comme  poëte  et  littérateur.  La  Revue 
Encyclopédique,  dans  un  examen  critique  de  ses  différens  ou- 
vrages, a  déjà  tâché  d'apprécier,  leur  influence  sur  la  littérature 
espagnole  (  Voy.  t.  xxxm,  p.  45i.).  Nous  nous  bornerons  à 
dire  ici  que  Moratin  a  reformé  la  scène  de  Lope  de  Véga  et  de 
Calderon,  et  que,  plus  heureux  et  mieux  inspiré  que  ces  poètes, 
ses  devanciers,  il  a  fait  faire  à  l'art  de  véritables  progrès.  En 
effet,  si  d'ignobles  farces  ont  fait  place  sur  le  théâtre  espagnol 
à  des  tableaux  avoués  par  le  goût ,  si  des  comédies  vraiment 
gaies  et  plaisantes,  qui  cependant  renferment  des  leçons  mo- 
rales, y  sont  applaudies  par  les  gens  de  goût;  si  enfin  on 
préfère  aujourd'hui  à  quelques  traits  d'esprit  sans  liaison  et 
sans  but,  une  action  bien  conçue,  des  caractères  tracés  avec 
talent,  et  surtout  de  véritables  intentions  comiques,  c'est  à 
l'imitation  des  comédies  de  Molière  tentée  avec  le  plus  grand 
succès  par  Moratin  qu'on  doit  une  si  heureuse  révolution.  On  a 
beau  répéter  jusqu'à  satiété,  que  les  règles  gênent  l'imagination 
des  auteurs  espagnols,  et  que  l'imitation  de  l'école  française  a 
tué  leur  génie;  les  comédies  de  Moratin  où  régnent  le  naturel  et 
la  vraisemblance,  où  l'esprit  et  la  gaieté  animent  les  mœurs 
nationales  qu'elles  représentent  avec  une  grande  fidélité,  où 
dominent  constamment  la  pureté,  l'énergie  et  la  grâce  du 
langage ,  donneront  toujours  un  démenti  formel  aux  détrac- 
teurs de  la  scène  espagnole  moderne. 

Moratin  a  essayé,  comme  Molière,  de  flétrir  la  fausse  dévo- 
tion, dans  sa  Mogigata  (la  Femme  Tartuffe)  ;  mais,  en  traitant 
le  même  sujet,  il  n'a  pu  atteindre  à  la  hauteur  et  à  la  per- 
fection du  chef-d'œuvre  de  l'école  française.  Cependant, 
Moratin  a  tiré  un  grand  parti  d'un  sujet  qui  n'était  point 
sans  difficulté,  et  il  a  su  y  trouver  des  situations  vraiment 
comiques;  si,  après  avoir  traduit  ces  vices  avec  succès  sur 
la  scène,   il  n'a  point  réussi   à  extirper  entièrement  l'hypo- 


SUR  MORATIN.  5 79 

crisie  religieuse  chez  les  femmes  auxquelles  son  ouvrage 
s'adressait  spécialement,  on  avouera  du  moins  qu'on  voit  au- 
jourd'hui, en  Espagne,  peu  de  jeunes  personnes  afficher, 
comme  naguère,  une  dévotion  ardente,  un  vif  désir  d'atteindre 
à  la  perfection  recommandée  par  l'Évangile,  tout  en  conser- 
vant des  sentimens  très-mondains  et  fort  peu  en  harmonie 
avec  des  maximes  aussi  sévères. 

Quelqu'influence  qu'ait  exercée  l'imitation  de  l'école  fran- 
çaise sur  la  littérature  espagnole  en  -général,  on  ne  saurait 
contester  à  Moratin  de  la  verve  et  du  génie.  Après  avoir  imité 
Molière,  il  servira  lui-même  de  modèle  aux  poètes  dramatiques 
espagnols.  Ceux-ci  ne  craindront  pas  de  s'égarer,  en  marchant 
sur  ses  traces.  Car  il  importe  de  remarquer  que,  si  Moratin  a 
fait  école,  ce  n'est  pas  parce  qu'il  a  suivi  Molière,  mais  bien 
parce  qu'en  le  suivant  il  a  fidèlement  copié  la  nature,  et  su 
mettre  en  pratique  les  préceptes  recommandés  par  les  meilleurs 
maîtres. 

Les  premiers  tems  de  l'art  dramatique  chez  les  Espagcols  ne 
sont  pas  bien  connus,  faute  d'un  travail  spécial  sur  cette  ma- 
tière. Moral  in  s'est  chargé  de  débrouiller  ce  chaos.  Il  a  laissé 
l'histoire  de  la  scène  espagnole,  depuis  sa  naissance  jusqu'à 
Lope  de  Véga.  Son  ouvrage,  fruit  de  longues  veilles,  a  pour 
titre  :  Origcncs  del  theatro  espanol;  il  a  été  revu  avec  soin  par 
l'auteur,  et  se  trouve  tout  prêt  à  ètie  livré  à  l'impression;  on 
peut  croire  que  cette  histoire,  écrite  avec  toute  la  correction 
et  toute  l'élégance;  de  style  qui  distingue  les  autres  ouvrages 
du  même  auteur,  est  traitée,  pour  la  partie  critique,  avec  cette 
pureté  de  goût  et  cette  sagacité  dont  il  a  donné  tant  de  preuves. 
Nous  allons  traduire  ici  l'avant-propos  de  l'ouvrage  où  Moratin 
expose  l'esprit  et  le  but  de  son  travail. 

"  L'histoire  du  théâtre  espagnol  est  encore  à  faire.  Ceux 
qui  auraient  pu  entreprendre  cette  tâché  en  raison  de  leurs 
talens  et  de  leur  goût  ont  reculé  de\anl  la  nécessité  de  re- 
cueillir un  grand  nombre  de  documens,  depuis  l'origine  d< 
l'art  jusqu'à  la  lin  du  wV  siècle.  Quani  aux  auteurs  drama- 
tiques   du    xvn     siècle  ei   à   l'étonnante  multitude  de  leur 


58o  NOTICE 

ouvrages,  il  fallait  les  connaître,  les  classer,  les  comparer  et 
les  juger  avec  une  critique  juste  et  sévère.  Pendant  le  dernier 
siècle,  et  dans  le  commencement  du  xixe,  on  a  cultivé  la  poésie 
dramatique.  Mais  la  diversité  des  principes  des  auteurs,  dont 
les  uns  ont  suivi  l'exemple  des  poètes  qui  les  avaient  précédés , 
ou  se  sont  appuyés  sur  les  préceptes  des  maîtres  de  l'antiquité, 
tandis  que  les  autres  ont  cherché  à  former,  par  leurs  exemples, 
le  goût  moderne  et  à  le  conduire  dans  des  routes  nouvelles; 
cette  diversité  rend  indispensable  une  étude  approfondie, 
pour  pouvoir  distinguer  le  mérite  relatif  des  ouvrages  de  ces 
écoles  opposées.  On  chercherait  en  vain  à  profiter  pour  ce 
travail  des  jugemens  que  les  contemporains  ont  portés;  car, 
dans  la  lutte  de  doctrines  qui  les  divisait,  on  ne  peut  pas 
toujours  compter  sur  leur  impartialité,  ni  sur  leur  bon  goût. 
D'ailleurs,  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  l'influence  exercée  de 
tout  tems  sur  les  productions  littéraires  par  la  forme  de  gou- 
vernement, par  les  opinions  en  vogue  à  la  Cour,  par  le  mode 
suivi  dans  les  études  nationales  ,  par  la  politique,  enfin  par  les 
mœurs  :  d'où  il  suit  que  tout  auteur  qui  voudra  écrire  l'histoire 
de  notre  théâtre ,  aura  besoin  de  rechercher  les  véritables 
causes  de  ses  progrès  où  de  sa  décadence.  Or,  cette  investi- 
gation ne  saurait  être  sans  dangers,  là  où  régnent  l'inquisition 
et  l'arbitraire,  et  où  les  passions  politiques  sont  encore  en 
fermentation. 

«  Dans  les  travaux  des  bibliographes  sur  l'art  dramatique 
espagnol,  à  peine  pourrait-on  recueillir  quelque  légers  aperçus 
jetés  au  hasard  ,  incomplets  et  mal  coordonnés  ,  peu  propres 
par  conséquent  à  satisfaire  la  curiosité  de  ceux  qui  demandent 
une  histoire  de  notre  théâtre.  En  se  copiant  les  uns  les  autres  , 
ceux  qui  ont  écrit  les  derniers  n'ont  rien  ajouté  qui  soit  digne 
de  remarque.  On  est  même  tombé  dans  plusieurs  méprises  , 
et  l'on  a  manqué  à  la  fois  de  vérité  historique  et  de  critique. 
Lorsqu'enfin  il  fut  question  de  défendre  la  gloire  de  notre  litté- 
rature, il  ne  fut  pas  possible  aux  apologistes  de  rien  établir  sur 
d'aussi  faibles  bases.  Ils  remplirent  leurs  livres  de  sophismes 
et  d'erreurs;   ils    appliquèrent  leur  critique  à  des  ouvrages 


SUR  MORATIN.  58 1 

qu'ils  n'avaient  point  lus  avec  soin  et  réflexion  ;  et ,  faute  de 
bonnes  études ,  ou  bien  cédant  à  l'influence  de  leur  profes- 
sion et  des  lieux  où  ils  écrivirent ,  ils  montrèrent  avec  évi- 
dence qu'ils  manquaient  des  moyens  nécessaires  pour  accom- 
plir la  tâche  difficile  qu'ils  avaient  entreprise  avec  un  zèle , 
d'ailleurs  très-louable. 

«  Quant  aux  étrangers,  lorsqu'ils  parlaient  de  notre  poésie 
dramatique ,  pouvaient-il  faire  autrement  que  de  répéter  les 
mêmes  choses  qui  se  trouvaient  dans  nos  propres  auteurs  ?  Il 
est  même  arrivé  à  quelques-uns  d'entre  eux  de  ne  point  trou- 
ver une  meilleure  manière  de  se  tirer  d'affaire  qu'en  alléguant 
que  la  littérature  espagnole  est  une  mine  ingrate,  et  qu'il  y  a 
peu  de  profit  à  l'exploiter.  C'est  ainsi  qu'ils  ont  cherché  à  dé- 
guiser leur  ignorance. 

a  J'ai  donc  entrepris  cette  histoire  de  notre  théâtre  ,  tout 
en  reconnaissant  que  cette  tâche  est  fort  au-dessus  de  mes 
forces.  Néanmoins  ,  comme  je  me  suis  proposé  depuis  ma 
jeunesse  de  réunir  et  de  mettre  en  ordre  tous  les  renseignemens 
que  j'ai  pu  obtenir,  soit  en  Espagne,  soit  |au-dehors ,  il  m'a 
semblé  qu'avec  les  matériaux  que  j'avais  préparés  je  pourrais 
ouvrir  du  moins  la  carrière,  si  je  n'atteignais  pas  le  but;  tel 
est  le  travail  que  je  vais  offrir  au  public. 

«  Le  lecteur  jugera  maintenant  du  zèle  et  de  l'assiduité 
qu'ont  dû  exiger  tant  de  laborieuses  recherches  et  d'aussi  nom- 
breuses lectures  ;  il  jugera  combien  de  réflexions  ont  été  néces- 
saires pour  prononcer  avec  connaissance  de  cause  et  en  con- 
science; quel  désir  toujours  soutenu  de  trouver  la  vérité  a  dû 
m'animer  pour  démêler  et  pour  rectifier  les  erreurs  de  ceux 
qui  avaient  traité  avant  moi  le  même  sujet  ;  pour  examiner 
tout  par  moi-même,  afin  de  présenter  un  résumé  critique  sur 
l'origine  de  notre  scène ,  ses  progrès  ,  les  causes  des  vicissi- 
tudes qu'elle  a  éprouvées,  jusqu'à  ce  que  Lope  de  Yéga  vint 
fixer  son  caractère  par  son  exemple  et  son  autorité.  Voilà)  en 
abrégé,  les  obstacles  que  j'ai  dû  surmonter  dans  le  discours 
préliminaire  où  j'ai  tâché  d'ébaucher  mon  plan. 

«  Dans  les  notes  que  j'y  ai  ajoutées ,  j'ai  voulu  appuyer  mes 


58a  NOTICE 

assertions  sur  des  preuves  puisées ,  autant  que  cela  m'a  été 
possible ,  dans  des  documens  irrécusables  ;  je  suis  ainsi  par- 
venu à  éclaircir  un  grand  nombre  de  points  mal  compris, 
ou  entièrement  ignorés  jusqu'à  ce  jour.  Tient  à  la  suite 
un  catalogue  historique  et  critique  des  pièces  dramatiques 
anciennes ,  le  premier  de  ce  genre  qui  ait  paru  jusqu'ici  : 
il  contient  plus  de  cent  soixante  ouvrages  ,  tous  antérieurs 
au  tems  où  Lope  de  Véga  commença  à  écrire.  J'examine 
leur  mérite ,  leurs  beautés ,  leurs  défauts ,  en  insérant  tex- 
tuellement les  passages  les  plus  remarquables  de  plusieurs 
de  ces  comédies ,  sans  oublier  celles  qui  méritent  une  censure 
sévère.  Rien  n'est  si  facile ,  je  le  sais ,  que  de  décréditer  un 
ouvrage,  en  ne  citant  que  ce  qu'il  peut  avoir  de  défectueux, 
et  de  faire  valoir,  au  contraire,  une  production  médiocre  ou 
mauvaise  ,  en  rassemblant  soigneusement  les  passages  qui  mé- 
l'itent  des  éloges.  Telle  n'a  pas  été  ma  conduite.  J'ai  voulu 
éviter  les  deux  extrêmes  :  je  ne  me  suis  proposé  ni  l'apologie  , 
ni  l'accusation  de  notre  théâtre;  mon  intention  a  été  d'en  tracer 
l'histoire  impartiale ,  et  de  le  représenter  tel  qu'il  fut  réelle- 
ment à  l'époque  dont  je  me  suis  occupé. 

«  Des  détails  biographiques  sur  plusieurs  auteurs  accom- 
pagnent cet  examen  de  leurs  ouvrages.  En  cela,  je  crois  avoir 
rendu  un  plus  grand  service  aux  étrangers  qu'aux  Espagnols  ; 
car  les  premiers  seront  à  même  de  rectifier  un  grand  nombre 
d'erreurs  qui  se  sont  glissées  dans  leurs  notices  et  leurs  dic- 
tionnaires biographiques  ,  faits  trop  souvent  à  la  hâte,  et  sans 
le  discernement  convenable. 

«Quant  à  l'ordre  que  j'ai  suivi  dans  la  revue  de  ces  pièces,  je 
l'ai  établi  d'après  le  témoignage  des  écrivains  contemporains  des 
poètes  dont  j'avais  à  examiner  les  ouvrages,  et  en  consultant 
les  dates  des  premières  éditions ,  pour  déterminer  les  époques 
où  ils  durent  être  composés  ou  joués  ;  enfin  j'ai  donné  d'assez 
grands  détails  sur  la  vie  des  auteurs,  et  j'ai  puisé  beaucoup  de 
documens  et  de  faits  dans  les  avis  qui  précédaient  leurs  pièces. 
La  plupart  des  dates  que  j'ai  établies  sont  d'une  grande  exac- 
titude. Dans  celles  qui  n'offrent  que  des  probabilités,  j'ai  dû 


SUR  MORATIN.  583 

choisir  les  conjectures  les  plus  vraisemblables.  Le  même  cata- 
logue comprend  les  comédies  qui  furent  jouées  ou  qui  purent 
l'être  sur  les  théâtres  publics  ou  particuliers;  mais  on  en  a  exclu 
les  ouvrages  qui ,  sous  les  titres  de  comédies  et  de  tragédies, 
ou  de  tragi-comédies  (drames) ,  furent  si  nombreux  au  seizième 
siècle,  et  dont  la  collection  serait  trop  volumineuse.  Nous  cite- 
rons seulement  la  Celeslina ,  premier  modèle  de  cette  sorte  de 
composition,  à  laquelle  la  prose  et  le  dialogue  durent  des  pro- 
grès fort  remarquables.  Je  me  suis  borné  aux  productions 
théâtrales,  composées  exprès  pour  être  représentées  sur  la 
scène.  Dans  le  même  esprit  d'ordre,' et  pour  éviter  la  con- 
fusion, j'ai  réuni  les  ouvrages  des  poètes  dramatiques  contem- 
porains. 

«  Le  catalogue  est  suivi  d'une  collection  des  pièces  de  théâtre, 
en  prose  et  en  vers  ,  dont  j'ai  fait  le  choix  dans  les  oeuvres  de 
nos  anciens  auteurs,  et  qui  m'ont  paru  dignes  d'être  conservées. 
Je  me  suis  seulement  permis  de  mettre  un  titre  aux  pièces  qui 
en  manquaient,  d'énoncer  le  lieu  et  les-  changemens  de  dé- 
coration, de  diviser  en  actes  deux  comédies,  pour  faire  mieux 
sentir  la  régularité  de  leur  fable,  de  supprimer  parfois  quelques 
lignes  du  dialogue,  lorsqu'elles  m'ont  paru  entièrement  super- 
flues pour  l'action.  Le  texte  des  auteurs  a  été  religieusement 
conservé.  Il  m'aurait  été  facile  de  faire  une  collection  bien  plus 
volumineuse,  en  y  insérant  quelques  autres  pièces  d'un  mérite 
reconnu  ;  mais  celles  dont  je  présente  le  recueil  m'ont  paru  suf- 
fire pour  remplir  mon  dessein.  » 

Moratin  a  légué  ce  précieux  ouvrage,  ainsi  que  ses  autres 
manuscrits,  à  son  ami  M.  Si L VELA,  qui  se  propose  de  le  publier 
bientôt,  soit  au  moyen  d'une  souscription,  soit  en  traitant 
avec  un  libraire.  Plus  tard,  il  se  propose  aussi  de  faire  pa- 
raître une  Vie  de  Moratin ,  qui  renfermera  non  seulement  des 
détails  biographiques  sur  ce  poêle,  mais  un  grand  nombre 
d'autres  renseignemens  précieux  pour  l'histoire  littéraire  de  l'Es- 
pagne. On  a  lieu  d'espérer  qu'il  accomplir.!  cette  tâche  ave 
succès.  Cette    Vie  sera  accompagnée  de   lettres,  de  lïagmens  . 


534  NOTICE  SUR  MORATIN. 

et  de  notes  critiques  de  Moratin  ,  ainsi  que  quelques-uns  de  ses 

ouvrages  en  prose ,  déjà  imprimés ,  mais  qui  ne  portent  point 

son  nom  (i). 

A.  Muriel. 


(i)  Nous  terminons  cet  article  en  invitant  les  littérateurs  des  dif- 
férentes nations  de  l'Europe  à  transmettre  à  M.  Sii.ve.la.,  rue  de 
Montreuil,  n°  33,  à  Paris,  les  modèles  d'inscription  qu'ils  jugeront 
convenables  pour  la  tombe  de  Moratin ,  en  latin,  en  espagnol  ,  en 
français,  en  italien  ou  en  anglais.  Un  comité,  composé  d'hommes 
éclairés,  choisira  celles  qui  leur  pareîtront  réunir  au  plus  haut  degré 
les  qualités  de  ce  genre  de  composition.  Les  inscriptions  qui  orneront 
la  tombe  du  poète  seront  en  quatre  langues  différentes. 


.'«---V'U.-X/^'^X.-VX.-V-  •%/ w--v%* 


II.  ANALYSES  D'OUVRAGES. 


SCIENCES  PHYSIQUES. 

De  l'irritation  et  de  la  folie  ,  ouvrage  dans  lequel  les 
rapports  du  physique  et  du  moral  sont  établis  sur  les 
bases  de  la  médecine  physiologique;  par  F.  f^.  Broussais, 
médecin  en  chef,  premier  professeur  à  l'hôpital  mili- 
taire d'instruction  de  Paris,  etc.*(i). 

Observations  sur  les  attaques  dirigées  contri  le 
spiritualisme  ,  par  M.  le  docteur  Broussais ,  dans  s  i, 
livre  :  de  l'Irritation  et  de  la  Folie;  par  M.  Massias  (a r 

Deux  systèmes  entièrement  opposés  l'un  à  l'autre  se  par- 
tagent notre  école  philosophique.  L'un  proclame  la  préémi- 
nence de  la  substance  spirituelle  sur  la  substance  matérielle,  de 
l'âme  sur  le  corps ,  en  affectant  pour  les  sens  un  dédain  absolu  ; 
l'autre  nie  formellement  l'existence  de  l'âme,  et  attribue  à  la 
matière  seule  tous  les  phénomènes  de  la  vie  et  de  l'intelligence. 
Le  premier  de  ces  systèmes  ,  modification  de  la  philosophie  de 
Kant ,  associée  aux  idées  de  Platon,  présenté  par  un  homme 
d'un  génie  supérieur  et  d'une  immense  érudition  ,  compte  déjà 
un  grand  nombre  de  partisans.  Le  second,  défendu  par  le  chef 
de  l'école  physiologique  ,  s'appuie  sur  les  travaux  de  Loche  ,  de 
Condillac ,  de  Cabanis  et  de  Destutt-  Trac) .  Exagérés  dans  leurs 
principes ,  extrêmes  dans  leurs  conséquences  ,  ces  deux  sys- 
tèmes paraissent  néanmoins  destinés  à  imprimer  à  la  philosophie 
une  heureuse   impulsion.  Les  sectateurs  du   psycologisme   et 


(i)  Paris,  1828;  Mllc  Delannay.    1  vol.  iu-8"  dé  xftxn 
prix ,  8  fr. 

(^)Paris,  i8a8;Firmin  Didot.  Brochure  in-8° de  3tf p;i$j.  ;  prix,  a  fr. 
t.  xl.  —  Dcccmbrc  1828.  38 


536  SCIENCES  PHYSIQUES, 

ceux  du  physiologisme  ont  besoin  pour  se  réfuter  d'argumen» 
d'une  force  de  logique  invincible  ;  aussi  chacun  d'eux  oppose 
à  son  adversaire  des  faits  précieux  qui  serviront  à  faire  briller 
plus  promptement  le  flambeau  de  la  vérité.  Le  livre  de  V Irri- 
tation et  de  la  Folie  doit ,  en  philosophie  ,  produire  les  mêmes 
résultats  que  V Examen  des  doctrines  médicales ,  du  même  au- 
teur, est  appelé  à  produire  en  médecine;  son  premier  effet 
sera  de  jeter  du  doute  sur  les  dogmes  du  psycologisme ,  et 
bientôt  d'une  circonspection  salutaire'  naîtra  un  éclectisme 
éclairé ,  qui ,  réunissant  ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans  les  deux  sys- 
tèmes, donnera  naissance  à  une  doctrine  pure  et  sage. 

Notre  analyse  du  livre  de  Y  Irritation  et  de  la  Folie  était  en 
partie  terminée,  lorsque  M.  Massias  publia  ses  Observations 
critiques  sur  cet  ouvrage;  sa  brochure  ,  écrite  avec  lucidité,  se 
distingue  par  un  ton  de  modération  et  de  justice  que  devraient 
toujours  prendre  les  écrivains  rivaux.  Dès  lors,  nous  avons 
modifié  notre  travail ,  pensant  qu'il  serait  agréable  à  nos  lec- 
teurs de  trouver  réunies  dans  un  même  article  les  parties  sail- 
lantes de  ces  deux  productions,  et  qu'ils  verraient  avec  plaisir 
les  réfutations  de  M.  Massias  placées  immédiatement  à  la  suite 
des  argumens  lancés  par  M.  Broussais  contre  le  spiritualisme. 

L'ouvrage  de  M.  Broussais  se  compose  de  deux  parties» 
L'une,  qui  a  pour  titre  :  De  /' Irritation ,  est  toute  philoso- 
phique ;  l'autre,  qui  traite  de  la  folie ,  est  entièrement  médicale. 
L'auteur  se  propose  ,  dans  sa  première  partie  ,  ainsi  que  dans 
un  supplément  placé  à  la  fin  du  volume,  de  prouver  :  i°  que 
les  médecins  seuls  sont  aptes  à  écrire  l'histoire  de  l'homme 
intellectuel  ,  parce  que  seuls  ils  ont  étudié  les  organes  de 
l'homme  dans  l'état  de  vie  et  dans  l'état  de  mort;  a0  que  les 
philosophes  et  les  métaphysiciens  qui  se  sont  occupés  de  l'é- 
tude de  l'homme  intellectuel  ont  créé  une  science  chimérique, 
parce  que,  dit-il,  ignorant  l'homme  physique,  ils  ont  fait  une 
collection  des  phénomènes  de  notre  faculté  intellectuelle  plus 
ou  inoins  associée  à  nos  facultés  instinctives,  et  l'ont  désignée 
par  un  mol  âme,  mot  qui  est  devenu  pour  eux  le  mobile  de 
ces   phénomènes  eux-mêmes;   3°  enfin,  M.  Broussais  paraît 


SCIENCES  PHYSIQUES.  587 

vouloir  prouver  qu'un  principe  immatériel  ne  peut  s'unir  au 
principe  matériel,  ni  agir  sur  lui;  par  conséquent,  que  ce  sont 
les  organes  composant  l'encéphale  qui  sont  les  seuls  producteurs 
tle  la  pensée  et  de  tous  les  phénomènes  de  l'intelligence. 

Dans  la  seconde  partie  de  son  livre,  M.  Broussais  explique  , 
par  la  doctrine  de  l'irritation,  la  folie  dans  toutes  ses  nuances  ; 
il  propose  le  traitement  antiphlogistique  comme  moyen  curatif 
de  la  folie,  quelle  que  soit  sa  cause,  quelque  dissemblables  que 
soient  ses  symptômes;  il  complète  ainsi  son  système  médical. 

La  première  partie  renferme  une  préface  et  huit  chapitres. 
La  préface  est  une  attaque  violente  ,  et  parfois  injuste,  dirigée 
contre  le  chef  de  l'école  psycologique  et  contre  ses  disciples. 
La  verve  avec  laquelle  ce  morceau  est  écrit  ne  saurait  l'excuser  ; 
car  la  personnalité  doit  être  bannie  de  toute  discussion  scienti- 
fique. Le  chapitre  premier  est  consacré  à  la  définition  de  l'irri- 
tation; M.  Broussais  la  nomme  en  général  irritabilité;  dans  l'état 
normal,  c'est  la  faculté  que  possèdent  les  tissus  qui  forment  le 
corps  de  l'homme  et  des  animaux  de  se  mouvoir  par  le  contact 
d'un  corps  étranger,  et  il  réserve  le  nom  d'irritation  à  l'irrita- 
bilité exaltée,  à  l'irritation  maladive.  Il  distingue  ensuite  l'irri- 
tabilité de  la  sensibilité.  «Lorsque  l'homme,  dit-il,  a  la  con- 
science des  mouvemens  excités  par  les  corps  étrangers,  il  a  senti 
l'impression  de  ces  corps,  et  cette  faculté  de  sentir  prend  le  nom 
de  sensibilité.  La  sensibilité  appartient  donc  au  moi,  et  l'irrita- 
bilité à  toutes  les  fibres  du  corps  de  l'homme;  la  sensibilité  est 
donc  la  conséquence  de  l'irritabilité,  tandis  que  l'irritabilité  est 
indépendante  de  la  sensibilité.  Les  modifications  qui  mettent  en 
jeu  l'irritabilité  sont  appelés  excitans  ou  stimulans ,  et  leur  effet , 
stimulation  ou  excitation...  L'excitation  ou  la  stimulation  qui 
dépassent  l'état  normal,  qui  se  trouvent  être  excessives, 
forment  l'irritation  maladive,  et  les  agens  qui  les  produisent 
prennent  la  qualification  d'irritans...  C'est,  ajonle-t-il,  cette 
irritation  qui  fait  la  base  de  la  doctrine  physiologique; 

Cette  définition  de  l'irritation  normale  et  maladive  est  d'une 
grande  justesse,  de  même  que  la  distinction  établie  entre  l'irri- 
tabilité et  la  sensibilité;  maisla  proposition  suivante  :  a  Les  mo- 

38. 


588  SCIENCES  PHYSIQUES. 

«  dificateurs  qui  mettent  en  jeu  l'irritabilité  sont  appelés  excitons 
«  ou  stimulons,  »  renferme,  selon  nous ,  toutes  les  erreurs  de  la 
médecine  physiologique.  Il  résulte  de  cette  proposition,  que 
l'irritabilité  n'est  modifiée  que  par  une  seule  classe  d'agens,  les 
excitans;  que  tous  les  corps  que  renferme  la  nature,  dans  quel- 
que combinaison  qu'ils  se  trouvent,  ne  sont  que  des  excitans  ; 
d'où  toutes  les  maladies  sont  des  irritations  ;  c'est  ce  qui  est 
démenti  tous  les  jours  par  l'expérience  et  l'observation.  La  na- 
ture est  simple;  mais,  pour  être  ,  il  lui  faut  des  élémens;  elle  ne 
peut  se  réduire  à  l'uuité.  Or,  les  élémens  de  la  vie  sont  les  mo- 
dificateurs de  l'irritabilité;  il  est  donc  rigoureusement  néces- 
saire que  ces  modificateurs  appartiennent  au  moins  à  deux 
classes  distinctes  et  opposées  dans  leurs  propriétés.  Le  premier 
principe  de  la  médecine  physiologique  étant  en  partie  vicieux, 
ses  conséquences  peuvent-elles  toutes  être  vraies  ? 

Le  second  chapitre  expose  l'histoire  de  l'irritabilité.  Nous  y 
trouvons  la  preuve  que  la  découverte  de  cette  admirable  pro- 
priété des  tissus  vivans  est  un  des  titres  de  gloire  des  tems  mo- 
dernes. Dans  le  chapitre  suivant,  l'auteur  développe  les  points 
fondamentaux  de  la  doctrine  physiologique,  et  donne  un  ré- 
sumé des  différens  ouvrages  qu'il  a  publiés  jusqu'à  ce  jour, 
notamment  de  sa  physiologie  et  de  son  article  irritation ,  inséré 
dans  F  Encyclopédie  progressive.  Le  chapitre  quatrième  traite 
des  fonctions  du  système  nerveux  dans  les  phénomènes  instinc- 
tifs et  intellectuels.  Les  fonctions  du  système  nerveux  chez  l'a- 
dulte y  sont  d'abord  déterminées.  Le  rôle  des  nerfs,  que  nous 
considérons  ici  dans  leur  état  de  développement,  dit  M.  Brous- 
sais,  est  de  propager  la  stimulation  dans  l'économie  pour  entre- 
tenir les  fonctions.  Le  cerveau  est  placé  entre  deux  ordres  de 
nerfs.  Les  uns  se  terminent  à  la  surface  du  corps  où  ils  forment 
des  expansions  sensitives,  et  les  autres  se  plongent  dans  le  tissu 
de;  viscères.  De  ces  deux  ordres  de  nerfs,  le  cerveau  reçoit 
deux  espèces  de  stimulations  générales,  mais  qui  offrent  des  dif- 
férences secondaires.  Chaque  sens  externe  est  eu  rapport  avec  un 
agent  particulier,  dont  L'impression  produit  la  stimulation  sen- 
sitive;  et  tous  sont  susceptibles  d'un  autre  genre  de  stimulation, 


SCIENCES  PHYSIQUES.  589 

lorsqu'un  corps  vuînérant  pénètre  dans  la  matière  nerveuse  de 
l'organe  du  sens.  M.  Broussais  établit  ensuite  autant  de  sens  in- 
ternes qu'il  y  a  d'appareils  d'organes,  et  outre  ces  sens  internes 
normaux,  la  maladie,  dit-il ,  peut  encore  en  produire  d'acciden- 
tels; car  partout  où  l'irritation  se  développe, la  matière  nerveuse, 
présente  dans  tous  les  tissus  ,  acquiert  une  activité  qu'elle  n'a- 
vait pas,  et  qui  devient  une  source  continuelle  de  perceptions. 
Le  cerveau,  chez  l'adulte,  est  donc  en  rapport  avec  deux  ordres 
de  sens ,  et  il  est  organisé  de  manière  que  ,  dans  toutes  les  per- 
ceptions externes  relatives  à  la  satisfaction  des  besoins  instinc- 
tifs qui  se  développent  les  premiers ,  il  ne  puisse  déterminer 
l'action  qu'en  vertu  d'autres  perceptions  simultanées  ou  consé- 
cutives qui  proviennent  des  sens  internes. 

Après  avoir  établi  les  fonctions  du  système  nerveux  cbez  l'a- 
dulte, M.  Broussais  étudie  le  développement  successif  de  ce 
système,  depuis  l'état  d'embryon  jusqu'à  celui  d'individu  par- 
fait. Dans  les  premiers  momens  de  son  existence,  l'homme  n'est 
qu'une  masse  de  matière  animale,  sans  organes,  soumise  aux 
lois  de  la  chimie  vivante.  Pendant  les  premières  semaines  sui- 
vantes, l'embryon  est  encore  dépourvu  de  membres.  Ses  nerfs 
remplissent  alors  le  même  rôle  que  chez  les  vers  ;  ils  ne  peuvent, 
ainsi  que  le  cerveau ,  présider  qu'aux  mouvemens  du  cœur  et  du 
svstème  vasculaire. 

Les  membres  germent,  se  développent,  et  l'encéphale  voit 
augmenter  ses  fonctions  ;  réfléchissant  alors  les  stimulations  qui 
agissent  sur  les  nerfs,  le  cerveau  détermine  les  premiers  mou- 
vemens du  fœtus.  Les  sens  internes  s'accroissent ,  pendant  le 
reste  de  la  durée  de  la  gestation,  et  ils  acquièrent  plus  de  dé- 
veloppement que  les  sens  externes,  parce  qu'ils  sont  destinés  à 
la  respiration  et  à  la  nutrition. 

L'enfant  naît:  celuiqui  est  bien  organisé,qui  possèdeun  cerveau, 
pousse  des  cris  dès  qu'il  sent  l'impression  de  l'air;  mais  l'enfant 
acéphale, l'enfant  né  sans  cerveau,  ne  perçoit  ni  le  contact  de 
l'air,  ni  le  besoin  derespirer,  quoique  le  sens  du  tact  et  celui  de  la 
respiration  soient  convenablement  développés  et  reçoivent  des 
stimulations.  Les  premiers  cris,  la  première  respiration  de  l'en  • 


59o  SCIENCES  PHYSIQUES. 

fant,  sont  donc  déterminés  par  une  réaction  de  l'encéphale,  en 
conséquence  des  premières  stimulations;  mais  quand  il  n'y  a 
pas  de  cerveau  pour  les  recueillir  et  les  réfléchir  sur  les  muscles 
respirateurs,  il  n'y  a  pas  de  perception,  il  n'y  a  pas  de  sen- 
sations. 

Les  sens  externes  se  développent  avec  l'enfant,  et  à  mesure 
que  ses  besoins  s'accroissent;  il  exerce  ses  yeux  à  distinguer  les 
objets,  puis,  à  reconnaître  leurs  formes,  à  juger  de  leurs  dis- 
tances ;  il  recueille  les  sons  de  la  voix  humaine,  s'essaie  à  les 
imiter,  et  parvient  enfin  à  les  répéter.  Le  tact,  le  goût  se  per- 
fectionnent; l'encéphale  prend  en  même  tems  de  l'accroisse- 
ment; alors,  l'enfant  possède  la  faculté  de  se  distraire  de  ses 
sensations;  l'atteution  commence  à  paraître,  et  cette  nouvelle 
faculté  n'est  qu'un  plus  grand  développement  de  l'instinct,  te- 
nant à  l'augmentation  du  cerveau.  L'enfant  continue  de  croître, 
de  se  développer,  et  avec  lui  l'intelligence.  L'instinct  l'emporte 
sur  l'intellect,  pendant  les  premières  années  de  la  vie;  aussi , 
les  en  fans  ne  sont-ils  point  aptes  à  la  réflexion  :  leur  mobilité 
vient  du  besoin  instinctif  qu'ils  éprouvent  de  mettre  leurs  mem- 
bres en  action,  de  voir  un  grand  nombre  d'objets.  Ils  préfèrent 
le  mal  au  bien,  parce  qu'il  satisfait  mieux  leur  vanité,  parce 
qu'il  leur  faut  des  émotions.  La  crainte  des  châtimens,  le  be- 
soin instinctif  de  la  conservation  individuelle,  la  bienveillance, 
la  bonté,  l'exercice  de  l'attention  et  de  la  mémoire,  des  notions 
sur  le  bien  et  le  mal ,  le  juste  et  l'injuste,  servent  à  corriger  tous 
ces  penchans  vicieux. 

Arrive  l'époque  de  la  puberté;  avec  le  développement  subit 
d'un  nouveau  sens ,  s'opère  le  dernier  période  du  développe- 
ment organique  du  cerveau.  Alors  le  jeune  pubère  commence 
à  saisir  des  rapports,  à  voir  de  l'ordre  et  de  l'enchaînement  là 
où  il  n'apercevait  que  des  différences,  de  la  multiplicité,  de  la 
confusion.  Les  notions  de  dépendance  et  de  causalité  lui  appa- 
raissent; il  aime  la  déduction  qui  lui  est  aussi  facile  qu'elle  était 
naguère  difficile;  il  objecte,  il  raisonne,  il  commence  à  trou- 
ver du  plaisir  à  se  réfléchir  sur  lui-même,  à  observer  ce  qu'il 
pense,  et  h  comparer  les  nouvelles  facultés  qu'il  possède  à 


SCIENCES  PHYSIQUES.  59i 

celles  qu'il  découvre  chez  les  autres.  Le  système  nerveux  exé- 
cute dès  cette  époque  toutes  les  fonctions  qu'il  doit  remplir  ; 
toutefois,  les  facultés  intellectuelles  n'acquièrent  leur  plus  haut 
degré  d'énergie  que  vers  l'âge  de  trente  ans  ,  âge  où  l'accroisse- 
ment en  grosseur  a  fini  de  développer  l'encéphale  dans  toutes 
les  directions  où  ses  fibres  doivent  s'étendre. 

De  tous  les  faits  qu'il  vient  de  présenter,  M.  Broussais  croit 
devoir  conclure  que ,  puisque  l'intelligence  s'accroît  en  raison 
directe  du  développement  du  cerveau,  puisqu'on  la  voit  se 
perfectionner  à  mesure  que  cet  organe  pâment  à  son  entier 
accroissement,  on  ne  doit  pas  chercher  hors  de  lui  la  cause  de 
l'intelligence;  qu'elle  réside  dans  la  matière  nerveuse,  et  que 
l'attribuer  à  un  principe  autre  que  la  matière  nerveuse  est  une 
erreur.  Pour  nous  qui  sommes  intimement  convaincus  de 
l'existence  du  principe  spirituel,  du  principe  immatériel  intel- 
ligent, nous  voyons  dans  ces  faits  la  preuve  que  l'âme  pen- 
dant la  vie  est  dépendante  des  organes  matériels ,  parce  que 
c'est  par  eux  seuls  qu'elle  peut  se  mettre  en  communication 
avec  le  monde  matériel  ;  que  ces  organes  n'acquiérant  toute 
leur  perfection  que  par  des  développemens  successifs ,  l'intel- 
ligence semble  se  développer  avec  eux,  parce  que  l'âme  ne 
peut  juger  des  objets  matériels  que  d'après  les  impressions 
perçues  par  les  sens  et  le  cerveau,  et  que  ces  impressions  ne 
deviennent  parfaitement  perçues  que  lorsque  les  instrumens 
destinés  à  les  percevoir  ont  acquis  toute  leur  perfection. 

Nous  arrivons  au  chapitre  cinquième,  un  des  plus  importans 
de  l'ouvrage,  puisque  M.  Broussais  l'a  consacré  en  entier  à 
élever  les  principes  du  physiologisme  sur  les  ruines  des  théo- 
ries" admises  jusqu'ici  par  rapport  aux  facultés  intellectuelles, 
et  qu'il  s'y  attache  particulièrement  à  réfuter  la  doctrine  psvco- 
logique.  Il  entre  en  matière  en  cherchant  à  établir  comment 
1  homme  s'abstrait  de  lui-même.  «  Après  avoir  obsen  é  les  corps 
et  s'être  soumis  à  s,i  propre  observation,  après  avoir  mis  son 
bonheur  dans  la  contemplation  de  la  nature,  L'homme,  dit-il, 
va  plus  loin.  Il  se  partage  en  deux  entité*,  dont  l'une,  qu'il 
reconnaît  lui  être  commune  avec  les  animaux,  est  l'objet  d< 


592  SCIENCES  PHYSIQUES. 

son  mépris;  tandis  que  l'autre ,  qui  n'a  rien  de  commun  avec 
la  chair  et  le  sang,  ni  même  avec  la  matière  nerveuse ,  com- 
mande à  la  première,  et  constitue  l'homme  par  excellence.  » 

En  effet,  c'est  en  s'observant  lui-même  que  l'homme  est 
parvenu  à  reconnaître  en  lui  deux  principes  :  l'un  matériel , 
l'autre  spirituel  et  intelligent;  c'est  après  avoir  observé  la 
nature  et  s'être  comparé  aux  corps  qui  la  composent,  qu'il  est 
parvenu  à  cette  notion.  Partout  il  a  vu  la  matière  brute  et 
inerte;  en  lui  seul  il  a  trouvé  quelque,  chose  d'actif,  quelque 
chose  de  supérieur,  destiné  à  s'assujétir  la  matière  et  à  la 
faire  fléchir  sous  sa  volonté.  Ce  principe,  il  n«  l'a  découvert 
que  par  réflexion ,  que  par  la  révélation  de  sa  conscience  :  ses 
sens  lui  ont  servi  à  étudier  la  matière  et  ses  propriétés;  mais 
ils  n'étaient  point  aptes  à  lui  faire  saisir  le  principe  spirituel. 
C'est  pour  n'avoir  pris  pour  guide  que  ses  sens  ,  que  l'anato- 
miste,  comme  le  dit  M.  Broussais,  ne  trouvant  que  matière 
dans  l'appareil  encéphalique,  s'écrie:  L'âme,  l'intelligence  ne 
sont  autre  chose  que  cet  appareil  lui-même  !  Ainsi,  en  voulant 
prouver  que  la  conscience  est  une  cause  d'erreur,  l'auteur  du 
livre  de  l'Irritation  devient  la  preuve  que  les  sens  peuvent  aussi 
tromper.  Le  seul  moyen  de  parvenir  à  saisir  la  vérité  est  d'unir 
le  témoignage  de  la  conscience  au  témoignage  des  sens. 

Après  avoir  tenté  de  prouver  que  les  psycologistes  et  les 
métaphysiciens  s'étaient  mépris  en  admettant  dans  l'homme 
un  principe  immatériel ,  M.  Broussais  attaque  l'opinion  des 
premiers  sur  la  conscience.  «  Ils  entendent,  dit-il ,  par  ce  mot, 
la  faculté  que  l'homme  possède  de  s'observer  lui-même  ,  d'ob- 
server, non  pas  l'extérieur  du  corps,  mais  sa  pensée,  c'est 
sentir  que  l'on  sent.  » 

Je  sens  que  je  sens,  voilà  la  formule  à  laquelle  M.  Broussais 
veut  réduire  la  conscience!  M.  Massias  le  réfute  ainsi  :  «  Sentir 
n'est  pas  une  chose  simple.  Pour  sentir,  il  faut  savoir  qu'on 
sent;  sentir  qu'on  sent,  n'est  pas  la  même  chose  que  savoir 
qu'on  sent.  Pour  savoir  qu'on  sait  et  qu'on  sent,  il  faut  autre 
chose  que  des  sens...  Sentir,  c'est  savoir  qu'il  se  passe  en  nous 
Une  modification  organique;  or,  la  modification  est  différente 


SCIENCES  PHYSIQUES.  593 

de  savoir.  Dans  sentir  est  intelligence,  dont  l'action  se  confond 
avec  le  mouvement  organique;  dans  savoir  est  intelligence, 
dont  l'action  se  sépare  du  mouvement  organique  par  réflexion. 
D'où  il  résulte  que  le  premier  fait  de  conscience  (  perception 
analysée  )  n'est  pas  je  sens  que  je  sens ,  lequel  se  perd  dans  le 
mouvement  général  ,  mais  ,  je  sais  que  je  sens ,  fait  recueilli  et 
analysé  par  la  réflexion.  » 

Il  est  évident  que  M.  Broussais  se  forme  de  la  conscience 
une  idée  inexacte.  De  là  vient  que,  ne  pouvant  l'apprécier 
ce  qu'elle  est,  il  la  confond  avec  la  perception  ,  tandis  qu'elle 
est  la  faculté  d'analyser  la  perception.  La  fin  de  ce  chapitre 
contient  les  propositions  suivantes,  qui  sont  les  dogmes  prin- 
cipaux du  physiologisme ,  et  que  M.  Massias  a  refutés,  selon 
nous ,  victorieusement. 

La  matière  nerveuse,  dans  un  certain  état,  produit  par 
son  action  tous  les  phénomènes  intellectuels  chez  l'homme  et 
les  animaux.  —  Aucun  sens  ne  démontre  que  le  cerveau  soit 
l'instrument  d'un  autre  agent  que  tout  le  reste  de  l'appareil 
nerveux  avec  lequel  il  est  en  rapport.  —  On  peut ,  par  des  ex- 
périences faites  sur  le  cerveau  ,  suspendre  la  volonté  et  la  faire 
reparaître  à  son  gré.  —  Il  est  des  maladies  qui  détruisent  la 
volonté. 

Écoutons  maintenant  M.  Massias.  o  La  substance  cérébrale  , 
de  quelque  manière  qu'elle  soit  irritée  ,  n'est  qu'une  agrégation 
de  certaines  molécules  étendues  mises  en  mouvement;  et  j'en 
appelle  à  chacun  :  ne  répugnc-t-il  pas  de  chercher  dans  un 
peu  de  pulpe  nerveuse,  mue  suivant  un  mode  particulier,  le 
principe  et  la  substance  de  la  pensée?  L'union  en  un  tout 
des  parties  qui  composent  l'encéphale,  et  leur  mouvement, 
n'en  changent  pas  la  nature  inerte  par  elle-même  et  privée 
d'intelligence.  Plus  nous  étudierons  les  propriétés  et  les  produits 
spontanés  et  réfléchis  de  notre  principe  intelligent,  plus  nous 
nous  convaincrons  qu'on  ne  doit  pas  espérer  de  trouver  ce 
principe  dans  la  matière...  Que  si  on  nous  demande  de  prouver 
immédiatement  l'existence  d'une  âme  immatérielle,  nous  ré- 
pondions qu'aucun  sens  ne  nous  a  été  donné  pour  saisir  l'im- 


5 94  SCIENCES  PHYSIQUES. 

matériel ,  mais  que  ce  qui  nous  est  connu  de  la  matière  suffit 
seul  pour  nous  prouver  qu'elle  ne  peut  être  intelligente  ;  c'est 
plutôt  à  nous  à  demander  aux  physiologistes  purs  de  nous 
montrer  une  pensée  corporelle  ,  puisque  le  cerveau  est  soumis 
à  leur  scalpel  et  au  microscope ,  et  qu'ils  ne  croient  qu'à  ce 
qu'ils  voient  et  à  ce  qu'ils  touchent.  » 

M.  Massias  établit  ensuite  les  propriétés  du  principe  intelli- 
gent humain,  qui  sont  le  pouvoir  de  connaître ,  la  mémoire,  law- 
lonté  et  le  libre  arbitre.  «Connaître,  dit -il  ,  c'est  s'adjoindre 
l'intelligible,  se  l'identifier ,  s'en  pénétrer  de  manière  que  nous 
et  lui  ne  fassions  qu'un.  Or ,  cette  identification  est  en  opposi- 
tion avec  l'une  des  propriétés  primitives  de  la  matière,  Yim- 
pénétrabilité...  Connaître  ,  c'est  être  en  soi  et  hors  de  soi,  chose 
contradictoire  ,  absurde,  physiquement  et  géométriquement 
impossible,  appliquée  à  la  matière...  Nous  connaissons  Dieu  , 
nous  croyons  en  lui;  Dieu  est  immatériel ,  notre  intelligence  est 
donc  immatérielle ,  le  matériel  ne  pouvant  communiquer  par  le 
contact  avec  ce  qui  ne  l'est  pas. 

«  L'intelligence  ne  pourrait  connaître  ,  ou  bien  ses  connais- 
sances seraient  mortes  nées,  si  elle  ne  se  ressouvehait.  Je  sais 
que  je  suis  le  même  Je  d'auparavant;  je  sais  que  j'ai  déjà  su  ce 
que  je  sais.  Si  la  mémoire  est  matérielle,  elle  concilie  en  elle 
l'inconciliable,  elle  ment,  en  disant  que  ces  deux  Je,  aussi  dis- 
tincts que  deux  parcelles  de  matière,  n'en  sont  pourtant  qu'un. 
Le  moi  corporel  d'hier  ayant  des  modifications,  une  forme  dif- 
férentes du  moi  d'aujourd'hui ,  elle  ne  peut  dire  qu'ils  sont  le 
même...  La  mémoire  sort  à  volonté  du  présent  pour  aller  dans 
le  passé,  sans  néanmoins  quitter  le  présent,  ce  qui  est  impos- 
sible à  la  matière,  toujours  placée  dans  l'espace  et  qui  n'y  peut 
occuper  qu'un  point  dans  le  même  instant...  » 

Cette  citation  suffit  pour  démontrer  que  M.  Massias  conserve 
au  principe  spirituel  tous  les  droits  que  le  physiologisme  voulait 
lui  ravir. 

Revenons  au  livre  de  l'Irritation.  Les  chapitres  sixième  et 
septième  sont  les  développemens  des  propositions  que  nous  ve- 
nons de  voir  réfutées  par  M.  Massias.  Dans  ces  deux  chapitres, 


SCIENCES  PHYSIQUES.  595 

M.  Broussais  cherche  à  établir  les  rapports  qui  existent  entre 
l'appareil  nerveux  et  les  phénomènes  instinctifs  et  intellectuels,  et 
à  expliquer  comment  les  phénomènes  instinctifs  et  intellectuels  se 
rattachent  à  l'irritation.  Pour  y  parvenir,  il  recherche  comment  la 
perception  qu'il  nomme  cérébrale  fournit  les  matériaux  de  toutes 
nos  opérations  intellectuelles  et  instinctives;  comment  les  émo- 
tions de  la  sensibilité  deviennent  les  mobiles  de  tous  nos  actes; 
de  quelle  manière  l'observation,  née  de  la  perception  cérébrale, 
développe  nos  facultés  intellectuelles;  quelles  sont  ces  facultés; 
enfin,  comment  les  perceptions  intellectuelles  s'associent  aux 
émotions  instinctives ,  et  ce  qui  constitue  les  passions.  —  «  Le 
cerveau,  placé  entre  deux  courans  de  stimulations,  celles  qui 
viennent  des  nerfs  externes ,  et  celles  qui  viennent  des  nerfs 
internes,  reçoit  ces  stimulations  avec  ou  sans  phénomènes  de 
conscience.  Les  perceptions  avec  phénomènes  de  conscience  se 
divisent  en  perception  simple,  instinctive  ou  intellectuelle,  et 
en  perception  avec  émotion,  agréable  ou  désagréable  à  l'être 
sentant;  ces  perceptions  différentes  dépendent  des  modes  dil- 
férens  de  l'excitation  de  l'encéphale.  Quand  nous  sommes 
dans  l'état  que  nous  nommons  d'intelligence,  les  objets  sont 
perçus  :  i°  selon  les  attributs  de  la  vision  ;  2°  selon  les  attributs 
de  l'audition;  3°  selon  les  attributs  du  tact;  4°  et  5°,  selon  les 
attributs  de  l'odorat  et  du  goût.  Telles  sont,  dit  M.  Broussais  , 
les  perceptions  fournies  par  les  objets  extérieurs  qui  entrent 
comme  élémens  dans  les  phénomènes  de  l'intelligence.  Les  émo- 
tions de  la  sensibilité,  ajoutc-t-il,  sont  uniquement  physiques, 
et  c'est  à  tort  qu'on  les  diviserait  en  physiques  et  non  physiques; 
elles  sont  les  effets  des  perceptions  par  causes  externes  et  in- 
ternes, qui  sont  exécutées  par  l'encéphale,  et  c'est  ainsi  qu'elles 
deviennent  les  mobiles  des  actions  des  hommes;  aussi  font-elles 
suite  aux  émotions  instinctives.  Ces  dernières  sont  celles  de  la 
conservation  individuelle,  de  la  respiration,  de  la  faim,  de  la 
soif,  du  besoin  de  l'exercice,  du  repos  et  du  sommeil,  du  besoin 
des  exonérations  ,  du  besoin  de  la  génération  et  de  la  conserva- 
tion de  son  produit.  Les  émotions  le  moins  en  rapport  ave< 
l'instinct  reproducteur  et  conservateui    »onl  «elles  que  font  mn 


596  SCIENCES  PHYSIQUES, 

les  sens  externes  les  objets  qui  ne  sont  point  destinés  à  la  satis- 
faction du  double  instinct  de  reproduction  et  de  conservation. 
L'homme,  alors,  si  tous  ses  besoins  sont  satisfaits  ,  observe  en 
vertu  du  besoin  qu'il  en  a,  ou  de  la  curiosité.  C'est  alors  qu'il 
analyse  ses  perceptions,  qu'il  les  compare,  qu'il  se  perçoit  lui- 
même  percevant  :  acte  essentiellement  inexplicable  ,  et  qui  seul 
constitue  toutes  les  facultés  intellectuelles.  » 

Ainsi  donc,  c'est  sur  la  perception  de  la  perception  ,  cette 
idée  fausse  de  la  conscience ,  que  M.  Broussais  asseoit  son 
système  sur  les  facultés  intellectuelles  :  percevoir  que  l'on 
perçoit,  en  cela  consistent  toutes  ces  facultés;  la  perception 
de  la  perception,  voilà  à  quoi  se  réduit  l'acte  du  jugement; 
pour  lui  la  perception  est  le  phénomène  unique  de  l'intelligence. 
Mais  M.  Broussais  n'a  donc  pas  aperçu  que  percevoir  et  juger 
sont  deux  choses  entièrement  différentes.  Lorsque  je  perçois 
les  modifications  qu'impriment  à  mes  organes  sensitifs  deux  corps 
A  et  B,  je  suis  passif;  mais  si  je  compare  ces  perceptions,  je 
juge  que  A  est  différent  de  B;  j'affirme  que  leurs  propriétés  ne 
sont  pas  les  mêmes;  je  deviens  actif.  «La  perception,  dit 
M.  Massias,  est  l'appropriation  d'une  idée  ou  d'une  affection. 
Vous  pouvez  également  distinguer  de  la  perception  la  réflexion, 
la  comparaison ,  le  raisonnement,  l'induction;  donc,  la  per- 
ception n'est  pas  le  phénomène  unique  de  l'intelligence.  »  Et  plus 
loin  :  «  La  perception  est  l'excitation  elle-même  du  cerveau 
(proposition  énoncée  par  M.  Broussais).  Comme  dans  la  thèse 
que  nous  examinons,  on  repousse  tout  autre  agent  percevant, 
il  faut  bien  que  l'excitation  se  perçoive  elle-même;  mais 
d'après  les  théories  de  notre  honorable  adversaire,  l'excitation 
est  matérielle;  concevez,  si  vous  le  pouvez,  une  portion  de 
matière  mue  se  percevant  elle-même.  » 

L'erreur,  dans  un  principe  général,  entraîne  une  infinité 
d'erreurs  secondaires  dans  les  conséquences  qui  en  découlent. 
C'est  ainsi  que  M.  Broussais,  rejetant  les  phénomènes  de 
conscience,  parce  qu'il  ne  veut  se  confier  qu'aux  notions  ac- 
quises  par  les  sens,  se  trouve  conduit  à  nier  l'existence  du 
principe  spirituel ,  et  à  vouloir  placer    ans  les  modifications 


SCIENCES  PHYSIQUES.  59y 

de  la  matière  cérébrale  tous  les  phénomènes  d'intelligence. 
C'est  ainsi  que  la  doctrine  physiologique,  brillante  de  vérités 
fécondes  dans  tout  ce  qui  concerne  l'irritabilité  modifiée  par 
les  élémens  excitateurs,  appelée  à  la  gloire  de  placer  la  mé- 
decine au  rang  des  sciences  exactes,  n'a  encore  rempli  qu'une 
partie  de  sa  mission,  faute  d'avoir  reconnu  les  élémens  modi- 
ficateurs de  l'irritabilité ,  opposés  aux  excitans.  Cependant,  la 
part  de  M.  Broussais  est  bien  digne  d'envie;  car,  s'il  n'a  pas 
conduit  la  science  au  point  de  perfection  qu'elle  doit  atteindre, 
il  l'a  du  moins  placée  sur  la  voie  la  plus  sûre,  en  proclamant 
qu'il  ne  fallait  chercher  la  maladie  que  dans  les  organes  et 
leurs  modificateurs.  Ne  serait-il  pas  inouï  qu'un  seul  homme 
eût  produit  une  doctrine  parfaite  et  entièrement  exempte 
d'erreur  ? 

Le  chapitre  huitième,  qui  termine  la  première  partie,  est 
un  moyen  de  transition  que  l'auteur  se  ménage  pour  aborder 
l'histoire  et  la  description  de  la  folie  ;  il  y  examine  le  rôle  que 
joue  l'excitation  dans  la  production  des  maladies.  Ce  cha- 
pitre est  encore  un  développement  de  la  doctrine  physiolo- 
gique ;  il  contient  des  aperçus  neufs  et  ingénieux  et  des  vues 
profondes. 

La  seconde  partie  est  divisée  en  neuf  chapitres.  Dans  le 
premier  sont  exposées  les  diverses  causes  de  la  folie  et  sa 
définition.  —  La  folie,  dit  M.  Broussais,  est  la  cessation  pro- 
longée du  mode  d'action  du  cerveau  qui,  dans  l'état  normal, 
est  le  régulateur  de  la  conduite  des  hommes,  et  auquel  tient 
cette  faculté  que  l'on  appelle  la  raison.  Cette  définition  est  la 
conséquence  forcée  du  système  qui  matérialise  L'intelligence. 
Nous  lui  substituerons  cette  autre  définition  :  La  folie  est  la 
suite  d'un  état  anormal  de  l'appareil  encéphalique,  qui  fait 
que  l'âme  ne  recevant  plus  les  impressions  exactes  que  les 
COFps  composant  le  monde  matériel  exercent  sur  les  organes 
sensitifs,  et  que  le  cerveau  ne  recevant  plus  l'action  de  l'âme 
sur  lui ,  de  la  même  manière  que  dans  l'état  sain,  l'homme, 
pendant  toute  la  durée  de  cette  Modification  de  la  vie  du 
cerveau  ,  éprouve  des  sensations  inusitées,  et  est,   parce  fait 


598  SCIENCES  PHYSIQUES. 

même,  privé  de  l'usage  de  son  intelligence.  Ainsi,  la  folie  se 
déclare  toutes  les  fois  une  nos  sensations  cessent  d'être  en 
rapport  avec  le  mode  d'existence  des  objets  extérieurs. 

Dans  le  second   chapitre,  M.  Broussais  traite  de  l'incuba- 
tion de  la  folie.  Il  lui  remarque  deux  formes ,  l'état  aigu  et 
l'état  chronique.  L'état  aigu  n'est  autre  chose  qu'une  irritation 
du  cerveau,  ou  la  suite  d'une  inflammation  cérébrale  aiguë; 
l'incubation  chronique  dépend  d'un  moindre  degré  d'irritabi- 
lité et  d'énergie  du  système  sanguin  :  elle  peut  durer  des  mois, 
et  même  des  années.  Dans  le  chapitre  troisième ,  il  décrit  les 
caractères  de  la  folie  et  principalement  des  monomanies,  affec- 
tions extrêmement  communes,  et   qui   doivent  spécialement 
fixer  l'attention  des  légistes.  Dans  le  quatrième  chapitre,  il 
trace  la  description  de  la  marche,  de  la  durée,  des  complica- 
tions et  de  la  terminaison  de  la  folie.  Il  consigne,  dans  le  cha- 
pitre cinquième,  les  désordres  organiques  que  l'on  observe 
après  la  mort  des  personnes  qui    ont  succombé   pendant  la 
durée  de  la  folie.  Les  diverses  théories  admises  sur  la  folie 
par    les  anciens  et    les   modernes     sont   examinées   dans   le 
chapitre  sixième.  Nous  trouvons,  dans  le  septième,  la  théorie 
de  la  folie  selon  la  doctrine  physiologique,  théorie  qui  se  ré- 
duit en  dernière  analyse  à  une  irritation  de  la  substance  ner- 
veuse intra-crânienne   consacrée  aux  opérations  de  l'intelli- 
gence. Enfin,  les  chapitres  huit  et  neuf  traitent  du  pronostic 
de  la  folie  et  de  son  traitement. 

Nous  nous  contenterons  d'indiquer  sommairement  lesdiverses 
questions  traitées  dans  cette  seconde  division  de  l'ouvrage  de 
M.  Broussais,  qui  est  moins  importante  que  l'autre  sous  le  rap- 
port philosophique  :  les  médecins  y  puiseront  des  notions  justes 
et  neuves  sur  les  causes  et  le  traitement  de  la  folie.  Cette  se- 
conde partie  a  pris  rang  parmi  les  ouvrages  classiques ,  et  nous 
la  considérons  comme  devant  avoir  l'influence  la  plus  heureuse 
sur  le  traitement  d'une  affection  déplorable  dans  ses  effets , 
puisqu'elle  prive  l'homme  de  sa  raison  ,  son  plus  noble  at- 
tribut. 

Après  avoir  lu  et  médité  l'ouvrage  de  M.  Broussais,  les  le- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  599 

çons  imprimées  de  l'illustre  traducteur  de  Platon  (M.  Cousin )j 
et  les  observations  de  M.  Massias,  nous  avons  entrevu  les  vé- 
rités suivantes,  qui  résultent  de  l'alliance  de  leurs  opinions. 
i°  L'homme  est  un  être  mixte,  composé  d'un  principe  spiri- 
tuel intelligent ,  et  d'un  principe  matériel.  20  Le  principe  ma- 
tériel forme  un  ensemble  d'organes  destiné  à  mettre  le  prin- 
cipe immatériel  en  rapport  avec  le  monde  matériel.  3°  Ces 
organes  sont  susceptibles  de  développement ,  d'éducation  ,  de 
perfection  ;  et  c'est  à  mesure  qu'ils  se  développent. ,  qu'ils  se 
perfectionnent,  que  l'âme  peut  juger  plus  exactement  des  pro- 
priétés des  corps  qui  composent  le  monde  matériel ,  qu'elle 
peut  manifester  son  intelligence.  4°  Le  cerveau  est  l'instrument 
le  plus  immédiatement  en  rapport  avec  le  principe  spirituel  ; 
toutes  les  âmes  étant  également  intelligentes,  c'est  au  plus  ou 
moins  de  perfection  de  l'organe  cérébral  qu'il  faut  attribuer  le 
degré  plus  ou  moins  grand  d'intelligence  que  l'homme  mani- 
feste pendant  la  vie.  5°  Les  sens  peuvent  seuls  nous  faire  con- 
naître la  matière  et  ses  propriétés;  la  conscience,  réunie  au 
témoignage  des  sens ,  nous  conduit  à  la  connaissance  du  prin- 
cipe immatériel  ;  car  il  faut  avoir  la  notion  de  la  matière,  avant 
de  s'élever  plus  haut.  6°  Si  l'on  prend  pour  guide  la  conscience 
seule ,  bientôt  on  sera  conduit  à  ce  système  des  brames  qui 
regardent  comme  illusion  tout  ce  qui  compose  le  monde  ma- 
tériel ;  si,  au  contraire,  on  rejette  le  témoignage  de  la  con- 
science pour  n'admettre  que  celui  des  sens ,  ou  tombera  dans 
l'erreur  opposée.  7"  Enlin,  lorsqu'un  désordre  quelconque  sera 
survenu  dans  les  organes  sensitifs ,  et  (pie  les  sensations  ces- 
seront d'être  en  rapport  avec  le  mode  d'èlre  des  objets  exté- 
rieurs ,  la  folie  ,  ou  la  perversion  du  rapport  entre  rame  et  le 
monde  matériel  surviendra. 

Cn.  nii  Rougemont. 


SCIENCES  MORALES  ET  POLITIQUES. 


Compte   général   de  l'administration  de  la    justice 

CRIMINELLE  EN  FRANCE  ,  PENDANT  l' ANNÉE  1827  ,  pré- 
senté au  roi  par  le  garde  des  sceaux  ,  ministre  secré- 
taire d'état  au  département  de  la  justice  (i). 

Le  nouveau  garde  des  sceaux  a  suivi  l'exemple  que  son  pré- 
décesseur lui  avait  donné;  il  a  mis  sous  les  yeux  du  roi  le 
compte  général  du  l'administration  de  la  justice  criminelle  pen- 
dant l'année  1827,  et  il  a  porté  à  cent-trente-huit  le  nombre  des 
tableaux  qui  forment  cet  important  ouvrage;  c'est-à-dire  qu'il 
a  recueilli  avec  plus  de  soin  encore  les  documens  qui  peuvent 
faire  connaître  l'état,  moral  de  la  France ,  puisque  le  premier 
compte  rendu  ne  contenait  que  soixante-treize  tableaux,  et  le 
second  cent  sept.  (2). 

Nous  allons  extraire  du  Rapport  au  roi  qui  précède  cette 
curieuse  statistique  les  faits  qui  nous  paraîtront  les  plus  féconds 
en  conséquences  utiles  et  en  résultats  instructifs. 

Les  Cours  d'assises  du  royaume  ont  prononcé,  en  1827,  sur 
6,017  accusations,  savoir:  5,287  contradictoirement,  et  73o 
par  contumace. 

Le  nombre  des  causes  plaidées  contradictoirement,  en  1826, 
s'étant  élevé  à  5,3oi,  et  celui  des  accusés  à  6,988,  il  y  a  eu, 
en  1827,  14  accusations  et  5g  accusés  de  moins;  mais  les  arrêts 
par  contumace  présentent,  au  contraire,  219  accusations  et  242 
accusés  de  plus  qu'en  1826. 

Le  rapport  des  accusés  présens  avec  la  population,  qui  était, 
en  1826,  de  1  accusé  sur  4,557,  a  été,  pendant  l'année  sui- 
vante, de  1  sur  4>5g3. 

Le  département  de  la  Creuse  présente  1  accusé  sur  28,104 
habitans;  celui  de  la  Loire,  1  sur  1  i,74i- —  On  trouve  1  accusé 

(1)  Paris  ,  1828;  imprimerie  royale.  I11-40. 

(2)  Yoy.  Rev.  Eue.  ,  t.  xxxiv  ,  pag.  36o  et  734  ,  les  articles  consa- 
crés aux  comptes  rendus  do  1826  et  de  i8i6. 


SCIENCES  MORALES.  60 1 

sur  1,457  habitans  dans  le  département  de  la  Corse;  —  1  sur 
i,5oi  dans  le  département  de  la  Seine.  —  La  proportion  varie 
entre  ces  extrêmes  dans  les  autres  départemens. 

Sur  100  accusés,  28  ont  été  poursuivis  pour  des  crimes 
contre  les  personnes,  et  72  pour  des  crimes  contre  les  pro- 
priétés :  c'est  exactement  le  même  rapport  qu'en  1 826. 

Parmi  les  6,929  accusés  jugés  contradictoirement,  2,693  ont 
été  acquittés,  et  4,236  condamnés  ,  savoir  : 

A  la  peine  de  mort 1 09 

Aux  travaux  forcés  à  perpétuité 3i7 

A  tems 1,062 

A  la  réclusion 1,223 

Au  carcan 5 

A  la  dégradation  civique 6 

A  l'emprisonnement 1,446 

Enfin,  68  accusés  âgés  de  moins  de  seize  ans  ont 
été  condamnés  à  rester  détenus,  pendant  un  certain 

nombre  d'années,  dans  une  maison  de  correction. .  68 

Total 4,236  (1). 

Sur  les  109  condamnations  capitales,  76  individus  seulement 


(1)  Condamnations  prononcées  dans  les   trois  dernières  années. 
(  Pour  faire  cette  comparaison,  il  a  été  nécessaire  de  retrancher, 
dans  le  compte  de   i8?.5,  les   condamnations  par  contumace  ,  qui 
étaient  confondues    avec  les   condamnations  contradictoires. 


Condamnés  à  mort 

—  aux  travaux  forcés  à  perpétuité.  .  .  . 

—  à  tems 

—  à  la  réclusion 

—  au  carcan 

—  au  bannissement 

—  à  la  dégradation  civique 

—  à    l'emprisonnement   avec    ou    sans 

amende 

Accusés  Agés  de  moins  de  16  ans,  cou- 
damnés  ;i  rester  détenus  dans  une  mai- 
son de  correction 


t.  xr,.  —  Décembre  1828. 




1825 

1826 

1827 

i34 

i5o 

loi) 

283 

28r 

3,; 

io5-2 

n3q 

1  <)('»■>. 

1 1G0 

1228 

1223 

G 

5 

S 

a 

1 

C> 

1342 

1487 

1 146 

57 

56 

P8 

j  1  ;  7 

i  148 

4  ■.•;<■> 

39 


6oî  SCIENCES  MORALES. 

ont  été  exécutés  ;,  les  autres  ont  dû  à  la  clémence  royale  diverses 
commutations  de  peine. 

Des  1,062  individus  qui  ont  encouru  la  peine  des  travaux 
forcés  à  tems,  48  ont  été  condamnés  au  maximum,  486  au 
minimum  de  cette  peine. 

Le  maximum  de  la  peine  de  la  réclusion  a  été  prononcé 
contre  73  condamnés;  le  minimum  contre  781. 

La  proportion  des  acquittemens  a  dépassé  d'un  centième 
celle  de  1826.  Sur  100  accusés  dans  tout  le  royaume,  3g  ont 
été  acquittés,  et  61  condamnés,  savoir  :  39  à  des  peines  infa- 
mantes, et  22  à  des  peines  correctionnelles. 

Cette  proportion  varie,  comme  à  l'ordinaire,  d'un  départe- 
ment à  un  autre  ;  mais  il  est  à  remarquer  qu'elle  est  restée  à  peu 
près  la  même,  depuis  trois  ans,  dans  chaque  département  et 
dans  chaque  ressort  de  cour  royale. 

Ainsi,  dans  le  département  de  la  Côte-d'Or,  il  y  a  eu,  en 
1825,  19  acquittés  sur  100;  en  1826 ,  24;  en  1827,  23.  —  Dans 
le  département  de  la  Haute-Loire,  il  y  en  a  eu,  pendant  les 
mêmes  années,  58 ,  78  et  62  ;  et  dans  le  département  des  Hautes- 
Pyrénées,  52,  21,  80.  —  Dans  le  ressort  de  la  cour  rovale  de 
Rouen,  3  1,  3o,  3o;  dans  celui  de  Paris,  3i,  37,  35.  —  ACaen, 
34,  35,  36  ;  —  à  Douai,  3o,  32  ,  35  ;  —  à  Lyon,  35,  38,  38  ; 
—  à  Rennes,  36,  3i,  34  ;  —  à  Agen,  40,  44  ,  52  ;  —  à  Mont- 
pellier, 44,  5o,  49;  —  à  Poitiers,  42,  44  ,  5i  ;  —  à  Riom ,  45, 
41,  45  ;  —  à  Toulouse,  43,  49,  49- 

Dans  les  crimes  contre  les  personnes,  la  proportion  des 
acquittemens  est  de  5o  sur  100;  elle  n'est  que  de  35  dans  les 
crimes  contre  les  propriétés. 

Dans  la  première  classe,  les  accusations  de  rébellion  sont 
celles  qui  entraînent  le  plus  d'acquittemens.  Sur  100  accusés, 
2  ont  été  condamnés  à  des  peines  infamantes,  et  16  à  des  peines 
correctionnelles  ;  82  ont  été  acquittés. 

Sur  100  accusés  de  coups  et  de  blessures,  7  ont  été  con- 
damnés à  des  peines  infamantes,  et  41  à  des  peines  correction- 
nelles ;  52  ont  été  acquittés. 

Dans  les  crimes  contre  les  propriétés,  les  accusations  d'in- 


SCIENCES  MORALES.  6o3 

cendie  ont  donné  lieu  à  82  acquittemens  sur  100  accusés;  celles 
de  fausse  monnaie,  à  44. 

Parmi  les  accusés  qui,  après  avoir  été  condamnés  par  contu- 
mace, ont  été  repris  et  jugés  contradictoirement  (tableau  lx), 
on  trouve  55  acquittés  sur  100. 

Le  nombre  proportionnel  des  femmes  traduites  devant  les 
cours  d'assises  est,  comme  en  1826,  de  18  sur  100  accusés;  il 
n'a  pas  plus  varié  dans  les  tribunaux  de  police  correctionnelle, 
où  il  est  encore  de  21  sur  100.  Plusieurs  tableaux  indiquent, 
comme  l'année  précédente,  combien  de  femmes  ont  été  con- 
damnées, pour  quels  crimes  ou  délits,  et  à  quelles  peines. 

Le  nombre  des  accusés  âgés  de  moins  de  seize  ans,  qui  était 
de  124  eu  1826,  s'élève  cette  année  à  i36  ;  mais  le  nombre  des 
accusés  de  seize  à  vingt  et  un  ans  a  diminué  au  contraire  de  79. 

Les  accusés  âgés  de  moins  de  trente  ans  forment  les  5i  cen- 
tièmes du  nombre  total  ;en  1826,  ils  formaient  les  53  centièmes. 

Un  nouveau  tableau  (  lxiii  )  marque  la  nature  et  le  nombre 
des  crimes  commis  dans  chaque  mois  de  l'année.  Il  ne  peut 
donner  lieu,  quant  à  présent,  à  aucune  observation. 

M.  le  garde  des  sceaux  annonce  qu'il  a  tâché  de  compléter, 
par  huit  nouveaux  tableaux,  les  recherches  commencées  l'an- 
née 1826  sur  les  récidives. 

Le  nombre  des  accusés  en  récidive,  qui  était  de  756,  en  1826 
s'est  élevé  en  1827  à  893  :  744  out  été  condamnés  à  diverses 
peines;  149  ont  été  acquittés.  Ainsi  le  terme  moyen  des  ac- 
quittemens, pour  les  accusés  qui  ont  déjà  été  repris  de  justice, 
est  de  17  sur  100. 

Sur  les  893  accusés  en  récidive,  739  n'avaient  subi  qu'une 
seule  peine  quand  ils  ont  été  traduits  de  nouveau  aux  assises; 
io3  avaient  déjà  été  condamnés  deux  fois;  36  trois  fois;  12 
quatre  fois;  2  cinq  fois;  1  seul  avait  encouru  six  condamna- 
tions, qui,  à  la  vérité,  étaient  toutes  correctionnelles.  Il  a  été 
condamné,  la  septième  fois,  à  la  peine  des  travaux  forcés  à 
tems.  (  Tableau  lxx.  ) 

Plusieurs  tableaux  marquent  la  nature  des  peines  qui  avaient 
été  infligées  à  ces  individus.  —  17^  avaient  été  précédemment 

39. 


604  SCIENCES  MORALES, 

condamnés  aux  travaux  forcés;  —  1 12  à  la  réclusion;  —  397 
à  l'emprisonnement  d'un  an  et  plus;  —  211a  l'emprisonnement 
de  moins  d'un  an. 

Ainsi  le  nombre  des  forçats  libérés  en  récidive,  qui  était  de 
179  en  1826,  n'est  cette  année  que  de  173  ;  encore  faudrait-il 
en  retrancher  7  femmes  qui ,  d'après  la  loi,  ont  subi  leur  peine 
dans  des  maisons  de  réclusion. 

Le  nombre  des  récidives  parmi  les  individus  libérés  de  la  ré- 
clusion s'est  au  contraire  élevé  de  90  à  1 1 2. 

Les  renseignemens  administratifs  parvenus  au  ministère  por- 
tent à  11,4^4  le  nombre  des  forçais  libérés  qui  existent  en  ce 
moment  dans  tout  le  royaume,  et  à  7,896  celui  des  condamnés 
libérés  de  la  réclusion. 

En  comparant  ces  nombres  avec  ceux  des  récidives,  on 
trouve  pour  les  forçats  libérés  une  récidive  sur  66  indi- 
vidus; et  pour  ceux  qui  ont  subi  la  réclusion,  une  récidive 
sur  70. 

Cette  proportion  peut  paraître  encore  bien  forte  :  cepen- 
dant il  est  consolant  de  penser  que  les  98  centièmes  des  con- 
damnés les  plus  dangereux  profitent  du  premier  châtiment  qui 
leur  est  infligé,  et  l'entrent  dans  la  société  avec  de  meilleurs 
sentimens  et  des  habitudes  mieux  réglées.  Tel  est  le  premier 
résultat  des  sages  réformes  qui  ont  commencé  à  s'introduire 
dans  le  régime  des  lieux  de  détention.  De  tous  les  systèmes  qui 
ont  été  proposés,  depuis  quelque  lems,  pour  diminuer  le  nombre 
des  récidives,  celui-ei  est  le  seul  dont  l'efficacité  ne  puisse  pas 
être  contestée. 

C'est  parmi  les  individus  qui  ont  déjà  subi  des  condamna- 
tions pour  vol  qu'on  rencontre  le  plus  de  récidives  :  il  y  en  ;; 
686  sur  893,  ce  qui  est  dans  la  proportion  de  77  sur  100. 
(  Tableaux  lxxvi  à  lxxix.  ) 

On  ne  trouve,  parmi  les  accusés  en  récidive,  que  35  indi- 
vidus qui  aient  été  précédemment  condamnés  pour  vagabon- 
dage, et  122  (  ou  i3  sur  100)  qui  aient  été  précédemment 
condamnés  pour  des  crimes  ou  délits  contre  les  personnes? 
savoir  : 


SCIENCES  MORALES.  Go5 

Pour  coups  et  blessures 70 

Crimes  et  délits  militaires. 12 

Outrages  à  des  fonctionnaires  publics 8 

Crimes  et  délits  politiques 6 

Rébellion 4 

Divers  autres  crimes  et  délits 22 

122 

On  a  déjà  fait  remarquer  que  la  proportion  générale  des 
crimes  contre  les  personnes,  dans  le  nombre  total  des  accusés 
de  1827,  est  de  28  sur  100;  elle  n'est  que  de  11  sur  100  parmi 
les  accusés  en  récidive  de  la  même  année. 

268  individus  ont  été  accusés  d'assassinat  en  1827  :  10  d'entre 
eux  avaient  précédemment  subi  la  peine  des  travaux  forcés; 
3  celle  de  la  réclusion;  g  celle  de  l'emprisonnement  :  en  tout, 
22  ou  0,08. 

Des  109  condamnés  à  mort,  5  avaient  déjà  subi  la  peine 
des  travaux  forcés  ;  4  celle  de  la  réclusion;  3  celle  de  l'empri- 
sonnement. 

Le  crime  de  vol  est  celui  que  commettent  le  plus  fréquem- 
ment les  condamnés  libérés.  Parmi  les  accusés  en  récidive  de 
1827,  83  sur  100  ont  été  traduits  aux  assises  pour  ce  crime  , 
tandis  que ,  dans  le  nombre  total  des  accusés ,  la  proportion 
des  vols  n'est  que  de  61  sur  100. 

63g  accusés  en  récidive  ont  été  poursuivis  de  nouveau  pour 
des  faits  de  la  même  nature  que  ceux  qui  avaient  motivé  leiu 
première  condamnation  ,  savoir  : 

Pour  viol  ou  attentat  à  la  pudeur.  . \ 

Infanticide,  changé,  comme  il  arrive  sou- 
vent, en  simple  délit  d'homicide  par  im- 
prudence   1 

Coups  et  blessures i(> 

Pour  association  de  malfaiteurs 1 

Banqueroute  frauduleuse 1 

Faux 5 

Fausse  monnaie 1 

Vol (i  1  3 

To  1  ai (i'<<) 


6o6  SCIENCES  MORALES. 

Ainsi ,  tous  les  faits  conduisent  à  cette  conséquence ,  que  le 
penchant  au  vol  est  celui  qui  se  corrige  le  moins. 

Dans  chaque  classe  d'accusés  en  récidive  ,  la  recherche  de 
l'intervalle  de  tems  qui  s'est  écoulé  entre  la  première  libération 
et  les  nouveaux  crimes  commis,  donne  le  résultat  suivant  :  sur 
173  forçats  libérés  jugés  en  1827,  10  ont  récidivé  pendant  qu'ils 
subissaient  leur  peine  ;  42  dans  la  première  année  de  leur  libé- 
ration ;  29  dans  la  deuxième;  27  dans  la  troisième;  14  dans 
la  quatrième;  9  dans  la  cinquième  ;  et  l^i ,  après  cet  intervalle 
de  cinq  ans,  lorsque  nos  lois  leur  permettaient  d'aspirer  à 
une  réhabilitation  solennelle ,  en  récompense  d'une  bonne  con- 
duite soutenue. 

La  plupart  des  condamnés  qui  subissent  leurs  peines  dans 
les  maisons  centrales  de  détention  n'en  sortent  qu'avec  des 
ressources  suffisantes  pour  pourvoir  à  leurs  premiers  besoins. 
Cependant  ils  ne  paraissent  pas  moins  prompts  que  les  forçats 
libérés  à  reprendre  leurs  criminelles  habitudes.  La  proportion 
des  condamnés  qui  ont  commis  de  nouveaux  crimes,  dès  la 
première  année  de  leur  libération,  est  de  24  sur  100  pour  les 
travaux  forcés;  de  23  pour  la  réclusion;  de  3o  pour  l'empri- 
sonnement d'un  an  et  plus,  et  de  3i  pour  l'emprisonnement 
de  moins  d'un  an. 

Les  recherches  sur  les  récidives  sont  terminées  par  un  ta- 
bleau (  le  lxxx  )  qui  marque  l'âge  des  condamnés  libérés  à 
l'époque  de  leur  premier  crime,  et  à  l'époque  du  dernier.  On 
voit  avec  peine  que  238 de  ces  malheureux  (37  sur  100)  avaient 
encouru  leur  première  condamnation  avant  l'âge  de  vingt  et 
un  ans.  Il  serait  à  désirer  que  des  prisons  particulières  pussent 
être  établies  pour  des  condamnés  de  cet  âge ,  conformément 
aux  intentions  manifestées  dans  l'ordonnance  du  9  septembre 
i8i4- 

29  tableaux  (lxxxii  à  exi)  embrassent  tout  ce  qui  concerne 
les  jugemens  rendus  pur  les  tribunaux  correctionnels  du  royaume. 
Ces  tribunaux  ont  rendu,  en  1827,  11 5, 488  jugemens,  où 
figuraient  171,146  prévenus.  Ainsi  il  y  a  eu  7,098  affaires,  et 
11,406  prévenus  de  plus  qu'en  1826  ;  mais  celte  augmentation 


SCIENCES  MORALES.  607 

porte  principalement  sur  les  délits  forestiers.  Le  nombre  des 
jugemens  rendus  en  cette  matière  dépasse  de  6,41 3  le  total  de 
1826  ;  et  celui  des  prévenus  ,  de  11,540. 

Sur  les  171,146  prévenus  qui  ont  été  traduits  en  police 
correctionnelle,  25,980  ont  été  acquittés,  et  i45,i66  condam- 
nés ,  savoir  : 

A  l'emprisonnement  d'un  an  et  plus.  .  .      6,180  )  Kfi 

1  j>  cl    a7>li>0 
de  moins  d  un  an.    20,970  ) 

A  l'amende  seulement 1 17,999 

Capitaines  de   navire  interdits  de  tout  comman- 
dement    11 

Total 1 45, 166 

On  a  conservé  la  grande  division  des  condamnés  à  un  an  et 
plus  d'emprisonnement,  et  des  condamnés  à  moins  d'un  an  , 
parce  qu'elle  est  fondée  sur  les  dispositions  de  l'ordonnance  du 
2  avril  1817,  relative  à  l'organisation  des  maisons  centrales  de 
détention.  Mais  on  a  marqué  avec  plus  de  détails,  dans  un 
nouveau  tableau,  la  durée  de  l'emprisonnement  pour  les  con- 
damnés de  chaque  âge  et  de  chaque  sexe  (  tableau  lxxxv  ). 

Les  tableaux  cvm  ,  cix  et  ex  marquent  la  nature  et  le 
nombre  des  délits  de  la  presse  et  de  la  librairie  qui  ont  été  jugés 
à  Paris  et  dans  les  départemens.  Sur  191  prévenus,  impliqués 
dans  i38  procès  ,  96  ont  été  acquittés  et  95  condamnés, 
savoir  :  5o  à  l'amende  seulement,  45  à  l'emprisonnement  et  à 
l'amende. 

Après  ces  détails  sur  les  jugemens  correctionnels  ,  M.  le 
garde  des  sceaux  a  marqué  le  nombre  et  les  résultats  des  ap- 
pels. Sur  les  11 5, 488  jugemens  correctionnels  ,  5,548  ont  été 
attaqués  par  la  voie  de  l'appel  ;  c'est  la  même  proportion  que 
l'année  précédente,  un  peu  moins  d'un  vingtième;  2,952  ont 
été  confirmés  ,  et  2,596  ont  été  infirmés  ou  modifiés. 

7,743  prévenus  étaient  intéressés  dans  ces  appels  Les  ow.v 
et  les  tribunaux  d'appel  ont  confirmé  la  condamnation  de  i,54  ■>, 
et  L'acquittement  de  2,054.  1,025  prévenus,  condamnés  en 
première  instance,  ont  été  acquittes  en  appel;  857  acquittés 


608  SCIENCES  MORALES, 

ont  été  condamnés.  La  peine  prononcée  par  les  premiers 
juges  a  été  aggravée  à  l'égard  de  547,  et  diminuée  en  faveur 
de  1,047. 

La  troisième  partie  ,  relative  aux  jugemens  de  simple  police 
(tableau  cxu  et  suiv. ),  présente  11,718  affaires  et  18,006 
inculpés  de  moins  qu'en  1826.  Elle  n'avait  été  composée  jus- 
qu'ici que  d'un  seul  tableau;  on  en  a  ajouté  quati'e  indiquant 
pour  chaque  département  le  nombre  de  quelques  contraven- 
tions aux  lois  sur  l'observation  des  dimanches  et  fêtes  ,  sur  les 
poids  et  mesures,  les  injures  verbales,  les  bruits  et  tapages  in- 
jurieux et  nocturnes. 

La  quatrième  partie  comprend  19  tableaux.  Afin  d'y  réunir 
tout  ce  qui  concerne  l'instruction  criminelle,  on  a  transporté 
des  tableaux  qui  se  trouvaient  classés  dans  la  première  partie  > 
et  ajouté  plusieurs  autres.  Elle  embrasse  maintenant,  dans  cinq 
paragraphes  distincts,  les  affaires  terminées  par  les  chambres 
du  conseil  et  les  chambres  d'accusation ,  les  morts  accidentelles  , 
les  suicides  et  les  duels  qui  ont  excité  l'attention  du  ministère  pu- 
blic ;  la  durée  des  procédures  dans  les  divers  tribunaux  de  ré- 
pression; le  nombre  des  fonctionnaires  inculpés  à  raison  de 
leurs  fonctions,  et  qui  n'ont  pu  être  poursuivis  qu'en  vertu 
d'une  autorisation  spéciale;  le  nombre  des  jurés  qui  n'ont  pas 
comparu  devant  les  cours  d'assises  ;  la  durée  des  sessions  de  ces 
cours;  le  nombre  des  témoins  qu'elles  ont  entendus;  les  résultats 
comparés  de  l'instruction  écrite  et  de  l'instruction  orale  dans 
les  affaires  criminelles,  et  les  autres  incidens  de  la  procédure 
et  du  jugement  devant  les  cours  d'assises;  enfin  les  arrêts  de 
la  cour  de  cassation  en  matière  criminelle ,  correctionnelle  et 
de  police. 

Nous  allons  rappeler  les  principaux  faits  qui  sont  classés 
dans  ces  tableaux. 

Les  chambres  du  conseil  des  tribunaux  de  première  instance  ont 
déchargé  des  poursuites  16,888  inculpés,  parmi  lesquels 7, 54o 
avaient  été  arrêtés  pendant  l'instruction. 

Les  chambres  d'accusation  eu  ont  déchargé  i,385,  dont  90Î 
étaient  détenus. 


SCIENCES  MORALES.  609 

Les  chambres  du  conseil  ont  reudu  en  tout  3g, 01 4  ordonnances. 
Ce  nombre  excède  de  2,3 1 5  celui  de  1826;  et  cependant  l'in- 
struction a  été  encore  plus  rapide  que  précédemment.  Car,  en 
1826,  82  ordonnances  sur  100  avaient  été  rendues  dans  les  trois 
premiers  mois  du  crime  ou  du  délit;  et  en  1827  ,  la  proportion 
a  été  de  84  sur  100. 

Le  nombre  moyen  des  accusations  jugées  par  les  cours  d'as- 
sises dans  les  six  premiers  mois  du  crime  est,  comme  l'année 
dernière,  de  64  sur  100.  Dans  le  ressort  de  la  cour  royale 
d'Orléans,  80  sur  100  ont  été  jugées  dans  le  même  délai;  à 
Nancy  et  à  Rennes,  78;  à  Amiens,  77;  à  Colmar,  Aix,  Metz 
et  Angers,  76,  75,  71.  Dans  d'autres  ressorts,  il  n'en  a  été 
jugé  que  46,  45,  4^,  3g  et  même  22. 

Le  zèle  et  l'activité  des  tribunaux  correctionnels  ont  suivi 
l'accroissement  du  nombre  des  affaires.  En  1826,  go  causes 
sur  100  avaient  été  jugées  dans  les  trois  premiers  mois  du  délit. 
Il  en  a  été  jugé  cette  année  gi  dans  le  même  délai. 

Les  cours  et  les  tribunaux  d'appel  ont  aussi  expédié  leurs 
affaires  avec  un  peu  plus  de  célérité  que  l'année  précédente. 

Dans  le  ressort  de  la  cour  royale  de  Rennes,  sur  100  appels 
g3  ont  été  jugés  dans  les  deux  premiers  mois;  à  Douai,  gg;  à 
Bordeaux,  88;  à  Poitiers,  83;  à  Caen,  82.  Dans  d'autres  res- 
sorts on  H'en  trouve  que  /(g,  48,  43,  32,  27. 

Un  nouveau  tableau  (le  cxxve)  compare  le  résultat  des 
poursuites  correctionnelles  intentées  par  le  ministère  public , 
les  administrations  publiques  et  les  parties  civiles. 

Dans  les  poursuites  intentées  par  le  ministère  public,  la  pro- 
portion des  acquittemens  a  été  de  27  sur  100  :  elle  a  été  de  48 
sur  100  dans  les  procès  qui  ont  été  suivis  par  les  parties  ci- 
viles. 

Quant  aux  administrations  publiques,  qui  poursuivent  le 
plus  souvent  sur  des  procès  verbaux  faisant  pleine  foi  en  jus- 
tice,  elles  doivent  naturellement  obtenir  un  plus  grand  nom- 
bre de  condamnations. 

97  fonctionnaires  publics  ont  été  impliqués  ,  en  1827,  dans 
77  procès  criminels  ou  correctionnels,  relatifs  à  leurs  fonc- 


6io  SCIENCES  MORALES, 

tions.  L'autorisation  de  poursuivre  a  été  accordée  à  l'égard  de 
45,  par  les  chefs  des  administrations  auxquelles  ils  apparte- 
naient; et  à  l'égard  de  24  ,  par  le  roi ,  sur  l'avis  du  conseil 
d'état;  elle  a  été  refusée  à  l'égard  de  28.  Sur  les  69  dont  la 
mise  en  jugement  a  été  autorisée,  20  ont  été  renvoyés  des 
poursuites  par  la  chambre  du  conseil  ou  la  chambre  d'accu- 
sation ;  18  ont  été  acquittés,  1  par  un  tribunal  correctionnel, 
17  par  des  cours  d'assises;  24  ont  été  condamnés ,  savoir  :  6  à 
des  peines  infamantes,  et  18  à  des  peines  correctionnelles;  7 
n'étaient  pas  encore  jugés  au  moment  de  la  rédaction  du  compte 
rendu.  (Tableau  cxxvi.) 

Le  nombre  des  jurés  défaillans  a  été  à  peu  près  le  même 
qu'en  1826.  (Tableaux  cxxvn  et  cxxvm.) 

L'expédition  des  affaires  criminelles  a  rendu  nécessaires, 
en  1827,  dans  toute  la  France,  377  sessions  de  cours  d'assises, 
qui  ont  duré  ensemble  3,g58  jours;  47,99-3  témoins  y  ont  été 
entendus.  Sur  les  5,287  accusations  portées  devant  les  cours 
d'assises,  1,959  ont  été  accueillies  entièrement;  les  autres  n'ont 
été  accueillies  qu'en  partie;  1,148  ont  été  modifiées  de  manière 
à  ne  laisser  aux  faits  reconnus  constans  que  le  caractère  de 
simples  délits. 

La  cour  d'assises  où  il  y  a  eu  le  moins  d'accusations  rejetées 
ou  modifiées  est  celle  de  la  Côte- d'Or.  La  cour  d'assises  des 
Hautes-Pyrénées  est  celle  où  il  y  en  a  eu  le  plus.  Sur  23  accu- 
sations, une  seule  a  été  accueillie  entièrement;  5  l'ont  été  en 
partie;  17  ont  été  rejetées.  Dans  373  affaires,  sur  5,287,  les 
cours  d'assises  ont  été  appelées  à  délibérer  sur  des  déclarations 
du  jury  rendues  à  la  simple  majorité  de  7  contre  5.  Elles  se 
sont  réunies  à  la  majorité  dans  3n  affaires;  à  la  minorité, 
dans  62. 

D'après  les  mêmes  tableaux,  les  cours  d'assises  ont  appliqué 
en  faveur  de  237  individus  déclarés  coupables,  la  loi  du  25 
juin  1824,  qui  permet  de  modifier  les  peines  encourues.  Elles 
ont  été  réduites  à  des  peines  infamantes  d'un  degré  inférieur 
à  l'égard  de  67  individus;  à  des  peines  correctionnelles,  à 
l'égard  de  170.  Les  tableaux  font  connaître  dans  quels  dépar- 


SCIENCES  MORALES.  611 

terriens  et  pour  quels  crimes  ces  décisions  ont  été  rendues. 
(Tableaux  cxxx  et  cxxxi.  ) 

Les  cinq  derniers  tableaux  marquent  le  nombre  des  arrêts  et 
des  jugemens  cassés  en  matière  criminelle,  correctionnelle  et 
de  simple  police.  Sur  6,017  arrêts  contradictoires  ou  par  con- 
tumace rendus  par  les  cours  d'assises,  1,9.26  ont  été  déférés  à 
la  cour  de  cassation,  qui  a  statué  sur  tous  les  pourvois.  79  seu- 
lement ont  été  cassés  dans  leurs  dispositions  principales  ou 
accessoires,  avec  ou  sans  renvoi  devant  une  autre  cour  d'as- 
sises et  devant  un  autre  jury. 

Les  jugemens  correctionnels  sont  plus  rarement  attaqués  par 
cette  voie.  La  cour  n'a  statué,  en  1827,  que  sur  870  pourvois; 
elle  a  cassé  1 10  arrêts  ou  jugemens. 

En  matière  de  simple  police,  5o,  jugemens  ont  été  cassés  sur 
88  qui  avaient  été  attaqués. 

Nous  devons  joindre  comme  appendice  aux  calculs  rapportés 
dans  cet  article  les  détails  suivans  sur  l'instruction  des  indi- 
vidus détenus  en  ce  moment  dans  les  prisons. 

Il  résulte  du  recensement  que  le  garde  des  sceaux  a  fait  faire 
dernièrement  de  la  population  des  maisons  centrales  de  déten- 
tion ,  en  y  comprenant  quelques  grandes  prisons  soumises  au 
même  régime,  (pie  cette  population  s'élevait  à  18,890  condam- 
nés, savoir,  1 3,388  hommes  et  5,5o2  femmes. 

Sur  ce  nombre  total  de  18,890  condamnés  des  deux  sexes, 
6,1  72  seulement  ont  été  désignés  comme  sachant  lire  ;  les  autres 
n'ont  reçu  aucune  espèce  d'instruction.  Ainsi,  la  proportion 
générale  de  ceux  qui  savent  lire  est  (h;  33  sur  100;  mais  elle 
varie  d'une  manière  remarquable  dans  les  diverses  prisons.  Elle 
s'élève  jusqu'à  £9 ,  J7  et  5 1  sur  100  dans  les  prisons  de  Mehin  , 
Poi^sy  et  Bicètre  ,  qui  sont  particulièrement  destinées  aux  con- 
damnés de  Paris  et  des  départemens  voisins.  Elle  est  également 
de  ')()  à  Ensisheim  ,  où  sont  détenus  les  hommes  condamnés  dans 
les  deux  départemens  du  Rhin.  Elle  est  de  \  '>  à  Gaillon,  dé- 
partement de  l'Eure.  Elle  n'est  pas  de  16  sur  100  dans  la  vaste 
prison  de  Loos,  département  du  Nord;  el  elle  descend  jusqu'à  12 
dans  celle  de  Riom 


6ia  SCIENCES  MORALES. 

Dans  les  prisons  de  Clermont  (Oise)  et  Saint-Lazare  à  Paris, 
qui  sont  destinées  aux  femmes  condamnées  du  département  de 
la  Seine  et  des  départemens  voisins  ,  la  proportion  de  celles  qui 
savent  lire  est  de  45  sur  ioo.  Elle  n'est  que  ig  et  18  dans  les 
maisons  centrales  de  Montpellier  et  de  Cadillac ,  départe- 
ment de  la  Gironde,  qui  ne  renferment  également  que  des 
femmes  (i). 

Ainsi ,  le  résultat  définitif  de  ces  recherches  sur  l'instruction 
des  prisonniers ,  aboutit  à  prouver  que  sur  ioo,  il  y  en  a  67  qui 
ne  savent  ni  lire ,  ni  écrire.  Quelle  plus  forte  preuve  que  l'igno- 
rance est,  comme  l'oisiveté  ,  la  mère  de  tous  les  vices  ? 

L'important  travail  dont  nous  venons  de  rendre  compte  fait 
le  plus  grand  honneur  à  l'administration  qui  en  réunit  les  ma- 
tériaux et  à  M.  Guerry  de  Champneuf,  directeur  des  affaires 
criminelles  au  ministère  de  la  justice,  à  qui  l'exécution  en  a  été 
confiée.  Cette  statistique  officielle  laisse  bien  loin  derrière  elle 
les  documens  analogues  qui  se  publient  annuellement  dans  dif- 
férens  autres  États,  et  l'on  peut  dire  qu'un  semblable  ouvrage, 
s'il  se  continue,  comme  on  doit  l'espérer,  ouvrira  un  vaste 
champ  aux  méditations  des  esprits  sérieux  et  éclairés. 

A.  Taillandier. 


Histoire  des  Gaulois,  depuis  les  tems  les  plus  re- 
culés jusqu'à  l'entière  soumission  de  la  Gaule  a 
la  domination  romaine,  par  Amèdée  Thierry  (2). 

Nous  avons  déjà  eu  l'occasion  d'exprimer  quelle  haute  opi- 
nion nous  avons  conçue  des  talens  de  M.  Augustin  Thierry, 
auquel  nous  devons  Y  Histoire  de  la  conquête  de  ï  Angleterre 
par  les  Normands  ;  et  le  nom  de  son  frère,  auteur  de  l'ouvrage 


(1)  Moniteur  du  21  novembre  1828. 

(2)  Paris  ,  1858;  Sautelet  et  compagnie.  3  vol.  in-8°  de  lxxti-4o8, 
J 1 4  et  5 1 5  pages  ;  prix  ,  a  1  fr. 


SCIENCES  MORALES.  61$ 

que  nous  annonçons ,  nous  a  préparés  à  une  solidarité  de  suc- 
cès, puisque  nous  savons  combien  ils  sont  accoutumés  à 
étudier,  à  penser,  à  sentir  ensemble.  Cependant,  nous  l'avouons, 
ce  n'est  pas  sans  quelque  doute  sur  la  réussite,  que  nous  avons 
commencé  la  lecture  de  l'histoire  des  Gaulois;  nous  ne  savions 
point  prévoir  quel  intérêt  ou  quelle  instruction  nous  pouvions 
attendre  de  l'histoire  d'un  peuple  conquis,  et  presque  anéanti 
depuis  dix-huit  cents  ans;  d'un  peuple  qui,  durant  sa  longue 
existence  s'était  toujours  conservé  barbare,  qui  n'a  vait  jamais  rien 
fait  pour  l'avancement  de  l'espèce  humaine,  erqui,  indifférent 
sur  le  jugement  de  la  postérité,  ne  nous  a  pas  laissé  une  seule 
histoire,  une  seule  chronique,  un  seul  poëme,  une  seule  in- 
scription, dans  lesquels  nous  puissions  l'entendre  parler  lui- 
même  et  exprimer  les  sentimens  qui  lui  étaient  propres.  Les 
ravages  des  barbares,  les  maux  qu'ils  infligent  et  ceux  qu'ils 
souffrent,  nous  semblaient  former  un  tableau  propre  seule- 
ment à  nous  révolter  ou  à  nous  dégrader; nous  croyions  qu'il 
nous  ferait  péniblement  sentir  combien  peu  l'homme  non  civi- 
lisé est  au  dessus  de  la  brute,  et  qu'il  n'exciterait  en  nous  guère 
plus  de  sympathie  que  s'il  nous  représentait  les  combats  des 
loups  dans  les  montagnes ,  ou  leurs  invasions  dans  la  plaine 
où  l'hiver  les  force  à  descendre. 

Aussi,  la  première  impression  qu'a  excitée  en  nous  la  lec- 
ture de  l'histoire  des  Gaulois,  c'est  le  désir  de  rendre  hom- 
mage au  talent  créateur  qui,  après  avoir  recueilli  tant  de  faits 
épars  et  confus,  a  su  en  faire  un  bel  ensemble.  Il  a  rendu  la 
vie  en  quelque  sorte  à  un  peuple  presque  oublié,  pour  le  faire 
agir  devant  nous,  et  pour  nous  initier  dans  ses  passions  61  ses 
douleurs.  L'histoire  des  Gaulois,  loin  de  nous  faire  sentir  h 
vide  de  nos  connaissances  et  la  pénurie  des  documens  anciens  , 
satisfait  pleinement  notre  curiosité;  elle  nous  instruit  et   elle 
nous  émeut;  elle  explique  pour  nous  plusieurs  des  plus  grandes 
révolutions  de  notre   Europe;  elle  nous  attache    enfin    à  de 
hommes,  en  nous  faisant  sentir  que  ces  Gaulois  qui  peut-êtn 
sont  les  ancêtres  de  plusieurs  d'entre  dous,   malgré  toute  la 
différence  des  lois,  des  mœurs,  de  la  religion,  des  lumières, 


G,4  SCIENCES  MORALES. 

sont  des  êtres  de  notre  espèce,  qui  aimaient,  qui  espéraient, 

qui  souffraient  comme  nous. 

Le  plus  souvent,  les  journalistes  s'attribuent  le  droit  de  tra- 
duire devant  leur  tribunal  les  ouvrages  dont  ils  doivent  rendre 
compte;  d'opposer  les  idées  qu'ils  ont  conçues  d'avance  à 
celles  qu'ils  trouvent  dans  de  nouveaux  livres,  de  relever 
comme  des  erreurs  ce  qui  s'écarte  de  leurs  opinions ,  et  de  pro- 
noncer leur  sentence  sur  les  sujets  qui  ont  coûté  à  l'auteur  les 
plus  longues  méditations.  Nous  n'élèverons  point  si  haut  nos 
prétentions;  nous  sommes  disposés  à  croire  que  l'auteur  sait 
beaucoup  mieux  que  nous  ce  qui  a  fait  l'objet  de  ses  études 
spéciales.  Si  nous  différions  d'opinion  avec  lui,  si  nous  nous 
croyions  appelés  à  le  combattre,  nous  nous  sentirions  en  même 
tems  obligés  de  remonter  à  toutes  lés  sources  où  il  a  puisé,  de 
nous  placer  au  moins  à  son  niveau ,  et  de  discuter  une  question 
compliquée  avec  autant  de  soin  qu'il  en  a  mis  à  l'établir.  De 
même  nous  repoussons  la  tâche  toujours  ingrate  de  comparer 
l'ouvrage  de  M.  Thierry,  avec  un  autre  ouvrage  sous  le  même 
titre,  et  de  même  étendue,  publié  il  y  a  environ  vingt-cinq 
ans  par  un  auteur  vivant  (i).  Nous  ne  nous  croyons  point  de 
droit  pour  être  juges  :  il  nous  suffit  de  nous  présenter  devant 
le  public  comme  rapporteurs.  Peut-être  même,  en  nous  bor- 
nant à  exposer  le  plan  de  l'ouvrage  de  M.  Thierry,  l'enchaîne- 
ment des  faits  qu'il  rapporte ,  et  des  idées  nouvelles  qu'il  ren- 
ferme, serons-nous  plus  utiles  à  nos  lecteurs. 

En  remontant  dans  la  plus  haute  antiquité,  quinze  ou  seize 
cents  ans  avant  Jésus-Christ,  et  aussi  loin  que  la  lueur  incer- 
taine répandue  par  quelques  écrivains  grecs  ou  romains  peut 
nous  conduire,  nous  trouvons  la  Gaule,  habitée  par  le  peuple 
qui  lui  a  donné  son  nom,  et  que  M.  Thierry  désigne  par  le 
nom  de  Galls;  peuple  pasteur,  qui  ne  connaissait  point  encore 
l'usage  des  métaux,  qui  souvent  teignait  ou  tatouait  son  corps 


(i)  Histoire  des  Gaulois  depuis  leur  origine  jusqu'à  leur  mélange  avec 
les  Francs  ,  par  J.  Picot.  3  vol.  in-8°  ;  Genève,  an  xn. 


SCIENCES  MORALES.  61 5 

au  lieu  de  le  revêtir  d'habillemens,  qui  s'armait  de  pieux  aigui- 
sés ou  enflammés,  et  de  haches  de  pierre ,  et  qui  avec  ces  armes 
grossières  s'était  cependant  rendu  redoutable  à  ses  voisins.  La 
race  espagnole,  ou  des  Ibères,  occupait  cependant  un  angle 
de  la  Gaule,  l'Aquitaine,  pays  circonscrit  par  la  Garonne,  les 
Pyrénées  et  l'Océan.  Des  guerres  dont  il  ne  reste  point  de 
souvenirs,  entre  les  Gaulois  et  les  Ibères,  avaient  tour  à  tour 
refoulé  ces  deux  peuples  l'un  sur  l'autre.  Tandis  que  les  Ibères 
occupaient  l'Aquitaine,  les  invasions  des  Galls  dans  l'Espagne 
occidentale  les  avaient  rendus  maîtres  de  deux  provinces  dont 
les  habitans  conservèrent  leur  nom,  leurs  mœurs,  du  moins 
en  partie,  et  leur  langage;  c'étaient  les  Celtibères  et  les  Galli- 
ciens.  Mais  de  même  que  les  Galls  s'étendaient  au  couchant  en 
Espagne,  les  Ibères  débordaient  au  levant  dans  la  Gaule.  On 
peut  suivre  la  marche  de  deux  colonies  espagnoles  qui  fran- 
chirent les  Pyrénées  orientales;  les  Sicanes,  qui,  après  avoir 
traversé  la  Gaule  méridionale,  s'établirent  en  Italie,  et  les 
Ligures  ,  qui  occupèrent  toute  la  côte  de  la  Méditerranée,  des 
Pyrénées  jusqu'aux  bouches  de  l'Arno. 

D'autres  guerres  ,  que  notre  historien  place  entre  l'an  1400 
et  l'an  1000  avant  Jésus-Christ,  introduisirent  les  Galls  en  Italie. 
Une  horde  nombreuse,  composée  d'hommes,  de  femmes  et 
d'enfans  de  toute  tribu  ,  s'organisa  sous  le  nom  collectif  d'Am- 
bra  (les  vaillans  ou  les  nobles),  franchit  les  Alpes,  vers  l'an 
i364  avant  notre  ère,  et  se  précipita  sur  l'Italie.  Elle  chassa 
devant  elle  les  Sicules  qui  se  réfugièrent  dans  la  grande  île  à 
laquelle  ils  donnèrent  leur  nom;  cette  horde,  connue  dans  l'his- 
toire sous  le  nom  d'Ombres,  occupa  toute  l'Italie  supérieure 
jusqu'aux  Apennins.  A  leur  tour,  les  Ombres  y  furent  attaqués, 
entre  l'an  1000  et  l'an  600,  par  les  Rasènes  ou  Etrusques,  qui 
sortaient  de  la  Grèce  septentrionale.  Ceux-ci  qui  étaient  doués 
d'une  civilisation  bien  plus  avancée  reconquirent  successi- 
vement la  plus  grande  partie  du  pays  où  les  Ombres  s'étaient 
établis;  ils  subjuguèrent  les  uns,  ils  refoulèrent  les  autres  dans 
les  montagnes ,  où  une  petite  province:  conserve  encore  leur 
nom.  Dans  toute  celte  première  période  de  l'histoire  de  la  race 


616  SCIENCES  MORALES. 

gauloise,  lesGalls,  absolument  barbares,  n'entrèrent  point  en 
contact  avec  les  peuples  civilisés ,  à  la  réserve  cependant  des 
Phéniciens ,  dont  les  hardis  navigateurs  fréquentaient  déjà  pour 
leur  commerce  les  rives  de  la  Méditerranée,  des  deux  côtés  de 
la  bouche  du  Rhône  ,  et  y  avaient  établi  quelques  comptoirs. 

Une  nouvelle  période  commence  au  vne  siècle  avant  notre 
ère,  avec  l'invasion  des  Kimris  ou  Cimmétiens,  qui  vinrent 
partager  la  Gaule  et  tous  les  pays  où  les  Galls  avaient  jusqu'alors 
dominé.  M.  Thierry  regarde  les  Kimris  comme  une  autre 
branche  de  la  grande  famille  gallique ,  qui  avait  été  séparée 
des  Galls  à  une  époque  et  par  des  circonstances  qui  nous  sont 
inconnues  :  la  langue  des  Kimris,  qui  s'est  conservée  entre  autres 
dans  le  pays  de  Galles,  n'est  pour  lui  qu'un  second  dialecte  de  la 
langue  des  Galls  ou  Gaels,  qui  s'est  conservée  dans  la  Haute- 
Écosse.  Les  Kimris,  à  la  plus  ancienne  époque  où  l'histoire 
nous  les  montre,  habitaient  les  bords  du  Palus-Méotide  et  du 
Pont-Euxin,  ainsi  que  toute  la  vallée  du  Danube.  Plus  sauvages 
encore  que  les  Galls,  ils  n'avaient  pour  habitation  que  des 
chariots,  pour  plaisirs  que  la  guerre  et  le  pillage.  Une  invasion 
des  Scythes  dans  leur  terre  natale  les  fit  refluer  sur  l'Eifrope. 
Ils  passèrent  le  Rhin  sous  les  ordres  de  Hu  ,  ou  Hésus  le  puis- 
sant, chef  de  guerre,  prêtre  et  législateur;  ils  se  jetèrent  sur  la 
Gaule  occidentale,  et  ils  la  conquirent  tout  entière,  depuis  le 
pied  des  montagnes  jusqu'à  la  mer,  et  depuis  le  Rhin  jusqu'à  la 
Garonne;  tandis  qu'ils  forcèrent  les  Galls  à  se  retirer  dans 
toute  la  partie  montueuse  et  orientale  de  la  Gaule,  depuis  les 
Vosges  jusqu'aux  monts  Arvernes. 

Jusqu'ici  notre  historien  n'a  guère  été  dirigé  dans  ses  con- 
jectures, que  par  des  traditions  bien  vagues,  et  des  étymolo- 
gies  déduites  des  deux  langues  kimrique  et  gaélique,  qu'il 
paraît  avoir  étudiées  avec  beaucoup  de  soin.  Mais  vers  le  même 
tems,  ou  entre  l'an  600  et  l'an  587,  avant  Jésus-Christ,  la  fon- 
dation de  la  colonie  de  Massalie  ou  Marseille  par  les  Phocéens 
fait  jaillir  pour  la  première  fois  sur  la  Gaule  la  lumière  des 
histoires  grecques,  et  M.  Thierry  en  profite  avec  habileté  pour 
rendre  de  la  vie  et  un  mouvement  dramatique  à  un  récit  qui 


SCIENCES  MORALES.  617 

n'avait  eu  jusqu'alors  pour  objet  que  les  races,  non  les  indi- 
vidus. 

La  conquête  de  la  Gaule  occidentale  par  les  Kimris  causa  bien- 
tôt un  échange  de  demeures  entre  ces  deux  branches  de  la  même 
famille.  Les  Galls  se  trouvaient  trop  pressés  dans  la  région  mon- 
tueuse  où  ils  avaient  été  repoussés  ;  aussi  envoyèrent-ils  au- 
dehors  deux  armées,  ou  deux  colonnes  militaires.  Sigovèse 
conduisit  la  première  de  ces  hordes  formées  de  guerriers,  de 
femmes  et  d'enfans  ;  il  sortit  de  la  Gaule  par  la  forêt  Her- 
cynienne, et  il  s'établit  sur  la  rive  droite  du  Danube  et  dans 
les  Alpes  illyriennes.  Bellovèse  conduisit  la  seconde,  et  il  s'em- 
para de  l'Italie  transpadane.  Une  horde  de  Kimris,  suivant  son 
exemple  et  la  route  qu'il  s'était  frayée  ,  s'établit  dans  l'Italie 
cispadane. 

Ainsi ,  l'Europe  se  trouvait,  à  cette  époque  en  grande  partie 
aux  mains  des  Gaulois;  mais  chaque  contrée  était  partagée 
entre  les  Kimris  et  les  Galls  ,  qui,  après  une  lutte  acharnée  , 
avaient  paru  se  reconnaître  pour  issus  d'une  même  souche  , 
et  étaient  demeurés  plutôt  rivaux  qu'ennemis.  Les  Kimris  ha- 
bitaient tout  le  midi  de  l'île  qu'ils  avaient  nommée  Prydain  ou 
Bretagne,  et  que  les  Galls,  retirés  au  nord,  appelaient  et  ap- 
pellent encore  Albanuach  ,  Albion.  Les  Kimris  habitaient 
tout  l'occident  de  la  Gaule;  les  Galls,  tout  l'orient  :  les  Kimris, 
tout  le  midi  du  Pô  en  Italie;  les  Galls,  tout  le  nord  :  les  Kini 
ris  ,  tout  le  nord  du  Danube  en  Allemagne  ;  les  Galls,  tout  le 
midi.  Enfin,  les  Galls  occupaient  encore  une  grande  partie  <!<■ 
l'occident  de  l'Espagne  ;  M.  Thierry  n'y  place  pas  de  Kimris. 

Notre  auteur  entreprend  de  nous  faire  connaître  l'histoire 
de  ces  différentes  branches  de  la  race  Gauloise  jusqu'à  leur 
destruction  ou  leur  asservissement.  Connue  le  contact  avec  les 
i  civilisées,  les  seules  qui  gardent  le  souvenir  des  tems 
passés,  est  l'unique  moyen  de  répandre  quelque  lueur  sur 
elles,  il  ne  les  introduit  sur  la  scène  qu'à  mesure  qu'elles 
s'approchent  des  Grecs  ou  «les  Romains  ,  el  la  première  partie 
de  son  ouvrage  esl  destinée  à  suivre  1rs  Gaulois  en  dehors  de 
la  Gaule  r,es  premiers  qui  Gxenl  son  attention  sont  les  Gaulois 
t.  m   -  -  Décembre  i8a8,  4o 


6ib  SCIENCES  MORALES. 

de  l'Italie,  que  les  Romains  distinguaient  par  le  nom  de  Gau- 
lois cisalpins.  Ceux-ci,  de  l'an  587  à  l'an  3g  1,  avaient  fait  reculer 
la  civilisation  devant  eux  dans  toute  l'Italie  supérieure.  Ils  y 
avaient  détruit  toutes  les  villes,  à  la  réserve  de  cinq;  ils  avaient 
en  même  tems  ruiné  une  grande  partie  de  l'Italie  inférieure 
par  leur  brigandage,  car,  presque  chaque  année  des  expédi- 
tions parties  de  la  Cisalpine  allaient  piller  les  peuples  du  midi. 
Enfin,  en  3qi  ,  ils  rencontrèrent  les  Romains  en  Étrurie,  de- 
vant Clusium.  Ce  fut  alors  que  commença  cette  première  guerre 
gauloise  qui  mit  Rome  à  deux  doigts  de  sa  perte;  le  Brenn , 
ou  roi  de  guerre  des  Gaulois ,  dont  les  Romains  ont  pris  le 
titre  pour  un  nom  propre,  Brennus  ,  entra  sans  résistance 
dans  Rome,  après  avoir  défait  les  Romains  à  Allia.  Le  Ca- 
pitole  seul  se  défendit  ;  Manlius  le  sauva  d'une  surprise,  ce 
qui  n'empêcha  point  les  assiégés  de  payer  une  humiliante  ran- 
çon ,  et  Furius  Camillus,  qu'ils  avaient  nommé  dictateur,  ne 
les  en  sauva  point ,  encore  qu'il  remportât  plusieurs  avantages 
sur  les  Gaulois  dans  leur  retraite.  M.  Thierry,  sans  autre  guide 
que  les  historiens  des  R.omains ,  sait  donner  de  la  nouveauté 
au  récit  de  cette  guerre;  parce  qu'il  se  place  toujours  dans  le 
camp  des  Gaulois,  qu'il  ramène  l'intérêt  sur  eux,  et  qu'avec 
une  partialité  qui  n'est  pas  sans  reproche ,  et  qui  domine  dans 
tout  son  ouvrage  ,  il  relève  et  met  au  grand  jour  les  actes  de 
cruauté  et  de  perGdie  de  la  race  civilisée  ,  tandis  qu'il  passe  lé- 
gèrement sur  ceux  de  la  race  barbare,  en  confessant  seule- 
ment qu'on  ne  pouvait  attendre  d'elle  autre  chose.  Les  guerres 
des  Romains  contre  les  Gaulois  cisalpins ,  de  38g  à  a83  ,  sont 
traitées  par  lui  dans  le  même  esprit.  En  lisant  son  récit,  on 
est  frappé  sans  doute  de  la  bravoure  et  de  l'habileté  guerrière 
que  déploient  les  Gaulois;  mais  je  le  suis  davantage  encore, 
je  l'avoue,  du  danger  qu'aurait  couru  la  race  humaine  s'ils 
avaient  triomphé.  Sans  nier  les  vices  et  les  crimes  des  Ro- 
mains, il  faut  aussi  reconnaître  que  d'eux  seuls  on  pouvait 
attendre  les  progrès  de  la  perfectibilité  ,  tandis  que  chaque 
\ictoire  des  Gaulois  faisait  rétrograder  le  monde  vers  la  bar- 
barie ,  la  souffrance  et  l'esclavage. 


SCIENCES  MORALES.  619 

Dans  la  première  moitié  du  ive  siècle ,  la  Gaule  proprement 
dite  fut  exposée  à  une  nouvelle  révolution,  dont  aucun  détail 
ne  nous  est  connu  ;  la  confédération  des  Belgs ,  ou  Belges , 
«l'une  des  trois  grandes  confédérations  Kimriques  d'outre  Rhin, 
qui  avoisinait  de  plus  près  ce  pays  ,  franchit  tout  à  coup  ce 
fleuve  et  envahit  la  Gaule  septentrionale  jusqu'à  la  chaîne  des 
Vosges  à  l'est ,  et  au  mitli  jusqu'au  cours  de  la  Marne  et  de  la 
Seine.  La  résistance  des  Galls  et  des  Kimiis,  enfans  de  la  pre- 
mière conquête,  ne  permit  pas  aux  nouveaux  venus  de  dépasser 
ces  barrières.  Deux  de  leurs  tribus  seulement ,  les  Arécomiques 
et  les  Tcclosages  parvinrent  à  se  faire  jour;  et  après  avoir 
traversé  le  territoire  Gaulois  dans  toute  sa  longueur,  s'empa- 
rèrent d'une  partie  du  pays  situé  entre  le  Rhône  et  les  Pyrénées 
orientales,  et  formèrent  une  nation  unique  qui  continua  de 
porter  le  nom  de  Belg  ,  que  ses  voisins  les  Galls  et  Ibères  pro- 
nonçaient Bolg,  "Vol g  et  Volk.  »  (T.  I,  p.  i3o.) 

Cette  révolution  dans  la  Gaule  en  fit  sortir,  l'année  281,  par- 
la foret  Hercynie  une  nouvelle  horde  de  Gaulois  qui  suivirent 
dans  la  vallée  du  Danube  la  même  route  que  Sigovèse  avait 
suivie  3a  1  ans  auparavant.  Ils  parvinrent  jusqu'aux  bouches 
de  ce  fleuve.  Quoiqu'ils  fussent  de  la  race  des  Kimiis,  ils  s'al- 
lièrent sans  difficulté  avec  les  Galls  qu'ils  trouvèrent  établis 
dans  les  mêmes  contrées.  Ceux-ci  avaient  commencé  à  faire 
marchandise  de  leur  valeur,  et  à  se  mettre  à  la  solde  de  tous 
les  rois  successeurs  d'Alexandre  qui  voulaient  les  employer 
dans  leurs  guerres  ,  en  Grèce  ou  en  Asie.  Familiarisés  avec  ces 
contrées,  ils  proposèrent  aux  Kimiis  qui  arrivaient  au  milieu 
d'eux  de  s'associer  pour  les  piller.  Un  roi  de  guerre,  ou 
Brenn  ,  fut  nommé  pour  commander  les  <!ni\  nations  années 
nui  fondirent  en  même  tems  sur  la  Macédoine  et  la  Grèce. 
De  281  a  275,  les  Gaulois  dévastèrent  ces  deux  contrées  avec 
un  degré  de  fureur  que  les  barbares  ont  manifesté  plus  d'une 
fois  en  attaquant  la  civilisation  :  ils  semblent  dans  leur  jalousie 
vouloir  détruire  en  même  tems  tous  ses  bienfaits  el  toute  la 
race  qui  en  peut  conserver  le  souvenir.  Les  Gaulois  furent 
bien  près  d'effacer  de  la  terre,  dans   cette  invasion,  la  rare 


620  SCIENCES  MORALES. 

grecque;  comme,  no  ans  auparavant  ils  avaient  été  près 
d'anéantir  la  race  italique.  Heureusement  pour  les  progrès  du 
genre  humain  qu'ils  auraient  arrêtés ,  ils  furent  frappés  d'une 
terreur  superstitieuse,  en  275,  au  siège  de  Delphes;  leur  re- 
traite fut  désastreuse,  leur  Brenn  se  tua,  une  grande  partie 
de  leur  horde  périt;  d'autres  regagnèrent  leurs  forets  et  s'éloi- 
gnèrent de  ces  contrées.  Pausanias  est  le  meilleur  des  guides 
que  suit  M.  Thierry  dans  ce  récit ,  auquel  il  a  su  donner  un 
haut  intérêt. 

Une  partie  cependant  de  la  horde  gauloise  qui  avait  envahi 
la  Grèce  demeura  maîtresse  de  la  Chersonèse  Tracique  et  de 
Lysimachie  :  elle  étendit  hientôt  ses  ravages  sur  toute  la  côte 
depuis  l'Hellespont  jusqu'à  Bysance  ;  elle  se  rendit  si  redou- 
table et  si  à  charge  à  ses  voisins ,  que  le  roi  de  Macédoine  con- 
sentit à  la  transporter  de  l'autre  côté  de  l'Hellespont ,  pour 
s'en  débarrasser  et  la  rejeter  sur  ses  ennemis.  Ce  fut  le  com- 
mencement de  la  conquête ,  ou  de  la  dévastation  de  l'Asie 
mineure  par  les  Gaulois  :  elle  dura  de  278  à  24*  avant  J.  C. 
Les  peuples  riches ,  voluptueux  et  efféminés  de  l'Asie  furent 
abandonnés  aux  brigandages  de  hordes  sanguinaires  qui,  sans 
provocation  ,  sans  motifs  de  haine,  abusaient  de  la  supériorité 
de  leur  force  et  de  leur  valeur  pour  les  piller  et  les  égorger. 
Attale  ,  roi  de  Pergame,  réussit  enfin  à  les  rejeter  dans  la  haute 
Phrygie ,  qui  prit  d'eux  le  nom  de  Galatic.  Leur  mélange  avec 
le  peuple  conquis  leur  fit  donner  le  nom  de  Gallo-Grecs 
aussi  bien  que  celui  de  Galates ,  sous  lesquels  ils  maintinrent 
leur  indépendance  ,  de  l'an  241  jusqu'à  l'an  63  avant  J.  C. 

M.  Thierry,  après  nous  avoir  tracé  le  tableau  des  exploits  et 
des  ravages  de  cette  horde  gauloise  en  Asie,  nous  ramène  à  la 
suite  des  flots  d'aventuriers  sortis  de  la  Gaule,  qui,  avides  de 
guerres ,  d'émotions  fortes  et  de  pillages ,  et  ne  trouvant 
point  assez  de  combats  au  service  de  leur  patrie,  allaient 
vendre  leur  valeur  et  leur  sang  à  toutes  les  nations  qui  avaient 
de  l'argent  et  des  querelles.  Il  nous  montre  les  Gaulois  à  la 
solde  de  Pyrrhus,  et  les  vrais  auteurs  de  ses  victoires;  les 
Gaulois  à  la  solde  de  Carthage,  et  remplissant  la  Sicile  et 


SCIENCES  M-ORALES.  69.1 

l'Afrique  du  bruit  de  leurs  exploits;  les  Gaulois  cisalpins  dé- 
faits dans  rinsubrie  par  les  Romains;  les  Gaulois  transalpins 
engagés  par  Annibal  à  venger  leurs  frères.  Il  réclame  en  effet 
pour  la  Gaule  les  victoires  de  ce  grand  général,  et  il  nous 
représente,  avec  ce  talent  qu'il  partage  avec  son  frère,  ce  talent 
qui  rend  la  vie  aux  cages  passés,  qui  fait  voir  les  événemens 
et  fait  sentir  les  passions  des  peuples,  tout  le  tableau  delà  se- 
conde guerre  punique,  depuis  l'an  218  à  l'an  202,  et  jusqu'à  la 
destruction  de  toutes  les  armées  gauloises  que  les  Transalpins 
et  les  Cisalpins  avaient  alternativement  fournies  à  Annibal. 
Cette  alliance  des  Gaulois  avec  les  ennemis  les  plus  acharnés 
de  Rome  détermina  les  Romains  à  poursuivre  à  leur  tour  les 
Gaulois  partout  où  ils  les  trouvaient  établis  hors  de  la  Gaule. 
Les  deux  derniers  chapitres  du  premier  volume  de  cette  his- 
toire sont  consacrés  à  raconter,  l'un  la  conquête  de  la  Gaule 
cisalpine  par  les  Romains,  de  201  à  170  ;  l'autre  la  décadence 
de  la  Gallo-Grèce,  ou  Gaule  asiatique,  dans  sa  lutte  contre  le 
même  peuple,  de  l'an  191  à  l'an  63. 

Le  second  volume  et  la  seconde  partie  nous  ramènent  dans 
la  Gaule  proprement  dite,  pour  nous  faire  assister  à  sa  san- 
glante lutte  avec  les  Romains,  jusqu'à  l'époque  où  elle  fut 
subjuguée.  Le  premier  chapitre  de  cette  partie,  le  plus  long 
et  l'un  des  plus  importans  de  tout  l'ouvrage,  est  destiné  à  nous 
faire  comprendre  la  situation  de  la  Gaule  transalpine  pendant 
les  second  et  premier  siècles  avant  notre  ère.  Après  nous  avoir 
exposé  sa  situation  géographique,  telle  que  l'avaient  décrite 
les  anciens,  il  nous  lait  connaître  les  trois  familles  humaines 
qui  se  partagèrent  ses  richesses  et  son  beau  territoire;  savoir: 
in  la  famille  ibérienne,  divisée  en  deux  branches,  les  Aquitains 
et  les  Ligures;  20  la  famille  gauloise,  proprement  dite,  coin 
prenanl  la  race  gallique  et  la  race  kimrique,  partagée  elle 
même  en  i\cu\  branches,  les  kimris  de  la  première  invasion  . 
mélangés  en  grande  partie  avec  les  Galls,  et  qu'on  pourrait 
appeler  Gallo-Kimris ,  el  les  Kimris  de  la  seconde  invasion, 
ou  Belges  ;  'V  la  famille  grecque  ionienne,  composée  des  Mas 
aliotes  et  de  leurs  colonies.  L<  caractèn  de  ces  trois  familh 


û-î-i  SCIENCES  MORALES, 

humaines  était  très-différent.  «  L'Aquitain  était  brave;  mais 
rusé(i).  Un  esprit  vif  et  intelligent  le  rendait  très-habile  à 
saisir  et  à  imiter  la  tactique  de  son  ennemi  (a).  L'habitude 
d'exploiter  les  mines  lui  donnait  une  adresse  remarquable 
dans  tous  les  travaux  souterrains  applicables  à  la  défense  ou 
à  l'attaque  des  places  (3).  L'infanterie  aquitanique  était  renom- 
mée pour  sa  légèreté  (4).»...  Le  Ligure  avait  conservé  moins 
purement  que  l'Aquitain  le  type  original.  «  Il  était  de  petite 
taille  et  d'une  complexion  sèche  mais  nerveuse  (5) ,  sobre,  éco- 
nome, dur  au  travail  16);  il  gâtait  ces  vertus  par  des  vices  qui 
lui  donnèrent  chez  les  anciens  une  célébrité  malheureuse.  Il 
passait  pour  fourbe,  perfide,  intéressé  (7).  Dans  la  contrée 
Voisine  de  Massalie,  où  l'influence  de  la  civilisation  grecque 
s'était  fait  sentir  immédiatement,  les  Ligures  cultivaient  l'oli- 
vier, la  vigne  et  les  céréales,  soit  pour  eux,  soit  pour  le  compte 
des  marchands  massaliotes.  Plus  loin,  dans  la  montagne,  ils 
vivaient  de  chasse,  ou  venaient  dans  la  plaine  se  louer  comme 
ouvriers  aux  propriétaires  de  cultures  (8).  Sur  la  côte  ils  fai- 
saient la  pêche  ou  la  piraterie.  Dès  que  la  tempête  commençait 
à  troubler  la  mer,  on  voyait  ces  hardis  corsaires  mettre  à  flot 
leurs  fragiles  barques  ou  leurs  larges  radeaux  soutenus  sur 
des  outres,  et  aller  assaillir  les  vaisseaux  étrangers  surpris  par 
le  gros  tems  loin  des  ports;  ils  revenaient  ensuite  déposer  leur 


(r)  Callidum  germs.  Fjloh.  ,  I.  ni,  c.  10.  Cjes.  bell.  Gall.  ,  Lui. 

(2)  C/es.  bell.  Gall,  1.  ni ,  c.  20  et  seq. 

(3)  Cujus  rei  sunt  longé  peritissimi  aquitain  ,  proptereà  quod 
multis  locis  apud  eos  œrarise  structura:  sunt.  Idem,  ibid. 

(4)  C«S.  bel/.  Gall.  passim.  —  Bell,  civil. ,  1.  1. 

(5)  ToEîfyiOtç  etcri  miVEcrtxXuiSVOi,  xx!  ^'.à  ~r,v  auve/Y]  'pu.vaaîav  eutovoi. 

DlOD.  SlCUL. ,   1.  IV. 

(6)  Assuetum  malo  Ligurem.  Virgil.  Georg. ,  1.  n.  —  Diuum  gc- 
nus.  Tit.-Liv.,  I.  xxvii.  Strab.  ,  1.  m.  —  Dion.  Sicul.  ,  1.  iv,  1.  v, 
p.  3i5. 

(7)  Latrones,  insidiosi ,  mendaces,  f'allaees.  Cato  ap,  Servium,  ad 
1.  xi.  JEneid.  — Virg.  Aineid.,  1.  vi,  etc. —  Claudian,  Idyll.  xn,  etc. 

(8)  Strab.  ,  1 .  xii.  —  Dion.  Sic. ,  liv.  iv  et  v. 


SCIENCES  MORALES.  6a3 

butin  dans  les  îles  voisines  de  la  côte.  La  répression  de  ces 
brigandages  coûta  une  peine  infinie  à  la  marine  massaliote  :  en 
vain  les  Grecs  s'emparèrent  des  îles,  construisirent  dans  quel- 
ques-unes des  forts,  et  y  placèrent  des  garnisons;  les  pirates 
se  firent  d'autres  repaires  sur  le  continent,  et  ne  cessèrent  que 
très-tard  d'infester  les  parages  de  la  Gaule  et  de  l'Italie. 

«Le  Gaulois  était  robuste  et  de  haute  stature;  il  avait  le 
teint  blanc,  les  yeux  bleus,  les  cheveux  blonds  ou  châtains, 
auxquels  il  s'étudiait  à  donner  une  couleur  rouge  ardente,  soit 
en  les  lessivant  avec  de  l'eau  de  chaux  ,  soit  en  les  enduisant 
fréquemment  d'une  pommade  caustique  composée  de  suif  et 
de  certaines  cendres  (i).  Il  les  portait  dans  toute  leur  longueur, 
tantôt  flottans  sur  les  épaules,  tantôt  relevés  et  liés  en  touffe  au 
sommet  de  la  tète.  Le  peuple  se  laissait  croître  la  barbe;  les 
nobles  se  rasaient  le  visage,  à  l'exception  de  la  lèvre  supérieure, 
où  ils  entretenaient  d'épaisses  moustaches. 

«  Hardi,  bruyant,  impétueux,  né  surtout  pour  les  entre- 
prises du  champ  de  bataille,  ce  peuple  possédait  pourtant  un 
esprit  ingénieux  et  actif,  propre  à  tout  comprendre  et  à  tout 
faire.  Il  n'avait  pas  lardé  à  égaler  ses  maîtres  Phéniciens  et 
Grecs,  dans  l'art  d'exploiter  les  mines,  et  il  s'était  mis  à  les 
travailler  à  son  profit,  vendant  aux  marchands  étrangers  le 
métal  purifié,  tout  prêt  pour  la  fabrication.  Bientôt  même  il 
s'appliqua  à  imiter  les  armes  et  les  ornemens  provenant  de  ses 
propres  métaux,  qu'on  venait  ainsi  lui  revendre  à  grands  prix, 
et  des  fabriques  s'élevèrent  chez  les  Bituriges  pour  le  fer,  chez 
les  Édues  pour  l'or  et  l'argent.  » 

Diodore  de  Sicile,  Strabon,  Pline,  sont  mis  à  contribution 
par  M.  Thierry  pour  nous  faire  connaître  la  Gaule;  mais  surtout 
Posidonius  d'Apamée,  dans  des  fragmens  de  voyage  rapportés 
par  Athénée  ,  et  qui  peignent  mieux  qu'aucun  autre  ancien 
écrivain  les  mœurs  domestiques,  l'industrie,  et  le  degré  de 
civilisation  des  Gaulois. 


(r)  Galliarum  hoc  invenium  rutilandiscapilh's  fit  ex  sebo  et  cinere. 
Plih  ,  1.  xxvm,  c.  la.  —  Martial,  I.  vin,  ep.  33.  —  Tu  non. - 
Pau  ci*.» ,  1. 1,  c.  3. 


6*4  SCIENCES  MORALES. 

Enfin  M.  Thierry  trace  le  portrait  des  Massaliotes  qui  appar- 
tenaient à  la  troisième  des  grandes  familles  humaines  habitant 
la  Gaule.  «  Les  Massaliotes  se  recommandaient  généralement 
par  un  caractère  affable,  une  vie  tempérante,  des  mœurs  hou 
nètes  et  graves.  L'amitié  était  à  leurs  yeux  la  première  des 
vertus.  Pendant  long-tems  une  loi  somptuaire  fixa  à  cent  écus 
d'or  la  dot  la  plus  riche  ,  et  à  cinq  la  plus  riche  parure  d'une 
femme.  Les  femmes  ne  buvaient  pas  de  vin.  Les  spectacles  des 
mimes  étaient  sévèrement  proscrits  comme  pernicieux  à  la  mo- 
rale. Avec  non  moin3  de  rigueur  on  repoussait  les  magiciens 
et  ces  prêtres  mendians  qui,  pour  nous  servir  des  paroles  d'un 
écrivain  romain,  par  faux  semblant  de  religion,  et  sous  le  masque 
d'une  superstition  menteuse ,  circulaient  de  ville  en  ville  engrais- 
sant leur  paresse  (1).  Un  seul  mot  fera  connaître  de  quel  haut 
degré  d'estime  la  nation  massaliote  jouit  long-tems  à  l'étranger. 
Deux  siècles  avant  notre  ère,  à  l'époque  de  la  seconde  guerre 
punique,  l'expression  mœurs  de  Massalie  était  proverbiale  à 
Rome,  pour  signifier  (2)  l'idéal  de  la  gravité,  de  la  fidélité,  de 
l'honnêteté.  Quatre  cents  ans  plus  tard  ,  le  même  proverbe  sub 
sistait  encore;  mais  sa  signification  avait  bien  changé;  il  ré- 
veillait alors  l'idée  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  honteux  dans  les 
excès  de  la  corruption  (3).» 

Après  avoir  passé  en  revue  les  divers  peuples  iudépendans 
ou  confédérés  qui  appartenaient  à  chacune  des  trois  races  que 
nous  venons  d'énumérer,  et  plus  particulièrement  à  chacune  des 
divisions  de  la  race  gauloise,  les  Galls,  les  Gallo-Kimris  et  les 
Belges;  après  nous  avoir  fait  connaître  leur  habillement,  leur 
armure,  leur  industrie,  leur  éloquence,  et  leur  hospitalité,  l'état 
de  servitude  où  ils  tenaient  les  femmes,  les  trois  périodes  par 
lesquels  passèrent  leurs  gouvernemens,  savoir  la  théocratie, 
l'aristocratie  militaire,  et  les  constitutions  populaires;  après 
nous  avoir  montré  la  religion  du  peuple  et  celle  des  druides 

(1)  Valer.  Maxim.,  1.  11,  c.  6. 

(2)  Ubi  tu  es,  qui  colère  mores  Massilienses  postulas.  Plaut.  Casin. 
Ait.  8,  se.  4- 

(a)  Ath.  L.  xn,  c.  5.  Suicl.  Le.\. ,  t.  1,  p.  69a  ,  869. 


SCIENCES  MORALES.  6a5 

en  présence  l'une  de  l'autre;  la  première,  toute  sensible, 
dérivant  de  l'adoration  des  phénomènes  naturels,  et  par 
ses  formes  ,  ainsi  que  par  la  marche  libre  de  son  développe- 
ment, rappelant  le  polythéisme  de  la  Grèce;  l'autre  fondée  sur 
un  panthéisme  matériel,  métaphysique,  mystérieuse,  sacer- 
dotale, présentant  avec  les  religions  de  l'Orient  la  plus  éton- 
nante conformité;  notre  auteur  nous  ramène  £  la  lutte  entre 
les  Romains  et  les  Gaulois ,  dans  l'intérieur  même  de  la  Gaule. 

Celte  lutte  commença  par  l'assistance  que  les  Romains  don- 
nèrent aux  Massaliotes  contre  les  Ligures  :  elle  les  engagea  dans 
des  guerres  contre  les  Allobroges  et  les  Arvernes,  à  la  suite 
desquelles  les  Romains  demeurèrent  maîtres  pour  la  première 
fois  d'une  partie  de  la  Gaule  transalpine ,  dont  ils  formèrent 
une  province ,  qui  garde  encore  le  nom  de  Provence.  Elle  n'avait 
pas  beaucoup  d'étendue,  lorsque,  l'an  1 13  avant  notre  ère,  la 
plus  forte  des  hordes  kiinriques  restée  au-delà  du  Rhin,  qui 
habitait  la  Péninsule  idmrique  et  la  côte  voisine,  effrayée  par 
un  tremblement  de  terre  ensuite  duquel  la  mer  avait  englouti 
une  partie  du  rivage,  se  précipita  sur  les  peuples  du  midi ,  de 
concert  avec  une  nation  teutonique  du  voisinage.  Cette  inva- 
sion terrible, qui  menaça  de  nouveau  d  une  destruction  absolue 
les  pays  qui  avaient  participé  aux  bienfaits  de  la  civilisation, 
ne  fut  arrêtée  qu'après  qu'elle  eut  répandu  pendant  douze  ans 
la  dévastation  et  l'effroi  en  Espagne-,  en  Gaule  et  en  Italie. 
Marius  ne  vainquit  pas  seulement  les  Kimris  ou  Cimbres  et 
les  Teutons;  il  anéantit  presque  les  deux  hordes  qui  s'étaient 
mises  en  mouvement. 

Après  cette  victoire,  l'ambition  des  Romains  travailla  la 
Gaule  pendant  quarante  ans  encore  avant  de  l'asservir.  Elle 
sema  la  division  parmi  les  peuples  indépendans,  elle  tourmenta 
les  peuples  .soumis;  elle  poussa  les  uns  à  la  révolte,  «'lie  en 
engagea  d'autres  à  prendre  part  à  la  conjuration  de  Catilina,à 
la  dénoncer  ensuite.  Durant  cette  fermentation,  les  Séquanais 
et  les  Arvernes  cherchèrent  un  appui  étranger  contre  les  R.o 
mains,  dans  l'alliance  d'Arioviste,  roi  des  Suèves;  ils  introdui 
sireni  ces  peuples  germains  dans  la  GauU  comme  auxiliaire 


6*6  SCIENCES  MORALES. 

et  bientôt  ils  sentirent  qu'ils  s'étaient  donné  des  maîtres.  Non 
que  les  Germains,  plus  barbares  alors  que  les  Gaulois,  se  mê- 
lassent de  leur  gouvernement  intérieur,  ou  changeassent  la 
constitution  de  leurs  républiques.  C'était  sur  leurs  propriétés, 
sur  leurs  personnes,  et  non  sur  leurs  conseils  qu'ils  exerçaient 
leur  tyrannie.  Avides  d'argent  et  de  débauches,  ils  pillaient, 
ils  insultaient,  mais  ils  ne  gouvernaient  pas.  Les  efforts  des 
Gaulois  pour  se  soustraire  tantôt  à  l'opvression  des  Germains  , 
tantôt  à  celle  des  Romains,  produisirent  enfin  la  grande  lutte 
d'abord  des  Helvétiens,  ensuite  de  tous  les  peuples  des  Gaules 
contre  César.  Pour  l'étudier  et  la  décrire  ,  M.  Thierry  retrouve 
un  guide  incomparable  dans  cet  homme  qui  ne  déploya  pas 
moins  de  supériorité  comme  historien  que  comme  général. 
Aussi  tout  le  reste  de  la  seconde  partie  de  l'histoire  des  Gau- 
lois, ou  la  fin  du  seeond  volume  et  la  moitié  du  troisième,  sont 
consacrés  à  la  guerre  par  laquelle  César,  de  l'an  5g  à  l'an  5i 
avant  Jésus-Christ ,  acheva  la  conquête  de  la  Gaule. 

M.  Thierry  possède  à  un  trop  haut  degré  le  talent  de  faire 
revivre  ses  personnages  et  de  présenter  sous  la  forme  la  plus 
dramatique  la  suite  des  événemens,  pour  qu'il  ait  pu  mettre 
en  scène  César  sans  exciter  la  plus  vive  admiration  pour  ses 
talens  militaires.  Ce  n'est  cependant  pas  du  côté  des  Romains 
que  notre  auteur  voit  l'héroïsme  ;  tout  son  amour,  toute 
sa  sympathie,  sont  réservés  aux  Gaulois.  Leur  dévoiiment 
à  la  patrie,  leur  zèle  ardent  pour  son  indépendance,  leur  cou- 
rage, le  secret  impénétrable  et  la  fidélité  qu'ils  observaient  dans 
leurs  conspirations  ,  la  constance  avec  laquelle  ils  renouvelaient 
la  lutte  sous  des  circonstances  toujours  plus  défavorables,  ex- 
citent en  lui  l'enthousiasme  qui  les  animait  eux-mêmes.  Il  s'ap- 
puie sur  les  confessions  de  César  pour  faire  voir  que  la  perfidie 
et  la  férocité  pouvaient  au  moins  aussi  souvent  être  reprochées 
au  héros  civilisé  qu'au  peuple  barbare  ;  et,  en  fixant  notre  at- 
tention sur  les  aveux  (pie  le  Romain  laisse  échapper,  il  excite 
notre  horreur  pour  une  conquête  qui  coûta  tant  de  sang  à  l'hu- 
manité. Plutarque  avait  récapitulé  ces  calamités,  comme  si  elles 
étaient  autant  de  litres  de  gloire  pour  son  héros.  «César,  dit-il, 


SCIENCES  MORALES.  6; 7 

prit  de  force  plus  de  huit  cents  villes,  soumit  plus  de  trois 
cents  nations  ,  combattit  en  différens  tems  contre  trois  millions 
d'hommes,  sur  lesquels  un  million  périt  en  bataille  rangée,  et 
un  million  fut  réduit  en  captivité  (1).  » 

La  troisième  partie  de  cet  ouvrage  comprend  un  espace  de 
cent  vingt  ans  (  de  5o  avant  J.  C. ,  jusqu'à  70  de  l'ère  com- 
mune), pendant  lequel  les  vainqueurs  travaillèrent  efficace- 
ment à  assimiler  les  Gaulois  aux  Romains.  Dès  le  moment  de 
sa  victoire ,  César  commença  cet  ouvrage  par  la  douceur  et 
l'indulgence.  Les  Romains  possédaient  alors  trois  provinces 
portant  le  nom  de  Gaule  :  la  Cisalpine,  qu'ils  désignaient  par  le 
nom  de  Gallia  togata ,  parce  que  les  habitans  avaient  adopté 
la  toge  romaine;  la  Transalpine,  entre  le  Rhône  et  les  Alpes, 
qu'ils  nommaient  Gallia  braccata ,  parce  que  les  habitans 
avaient  conservé  les  braies ,  vêtement  de  leurs  ancêtres  ;  la 
province  nouvelle  enfin  subjuguée  par  César,  et  qui  s'étendait 
du  Rhône  et  des  Pyrénées  au  Rhin  et  à  la  mer,  ils  la  nom- 
maient Gallia  crinita ,  parce  que  les  habitans  portaient  tou- 
jours les  longs  cheveux  de  leurs  pères.  César,  embrassant  la 
défense  des  peuples  qu'il  avait  vaincus,  accorda  à  cette  der- 
nière les  plus  amples  privilèges,  au  point  d'exciter  vivement 
la  jalousie  des  deux  autres.  Aussi ,  dans  les  guerres  civiles  qui 
ne  tardèrent  pas  à  éclater,  tira-t-il  de  la  Gaule  chevelue  les 
plus  puissans  secours,  tandis  que  l'ancienne  province  était 
dévouée  à  Pompée.  Octave  fut  moins  partial  pour  la  Gaule 
chevelue,  dont  il  fit  une  province  militaire.  Cependant,  en 
même  tems  qu'il  assurait  sa  dépendance  par  l'organisation 
forte  qu'il  lui  donnait,  il  chercha  aussi  à  se  l'attacher  par  de 
nombreux  bienfaits  qu'il  distribuait  d'une  main  adroite,  en 
tondant  des  cités  nouvelles  ,  en  donnant  son  nom  avec 
d'amples  privilèges  aux  cités  anciennes ,  et  paraissant  se  pro- 
poser surtout  d'effacer  les  souvenirs  de  la  Gaule  indépendante, 
et  de  faire  disparaître  les  villes  qui  avaient  opposé  la  plus 
longue  résistance  aux  Romains. 


1    t'i.uT.  J .  Cas.  ,  p.  71  "). 


Ga8  SCIENCES  MORALES. 

La  conquête  de  l'île  de  Bretagne  réduite  en  province  ro- 
maine ,  entre  les  années  43  et '84  de  J.  C  ,  fait  diversion  au 
tableau  de  cette  civilisation  et  de  cet  asservissement  de  la 
Gaule.  La  lutte  des  Bretons  contre  les  Romains  et  la  persécu- 
tion des  druides  dans  leur  dernier  refuge  rentrent  dans  l'his- 
toire de  M.  Thierry,  parce  que  l'île  de  Bretagne  ou  d'Albion  , 
partagée  comme  la  Gaule  entre  les  Galls  et  les  Kimris,  compre- 
nait une  des  grandes  divisions  de  la  nation  dont  il  a  entrepris 
de  nous  faire  connaître  les  destinées. 

Enfin,  notre  auteur,  en  prenant  Tacite  pour  guide,  fait 
l'histoire  des  guerres  civiles  qui  éclatèrent  dans  la  Gaule  après 
la  mort  de  Néron,  des  projets  et  des  efforts  du  batave  Clau- 
dius  Civilis,  de  la  dernière  lutte  dans  laquelle  s'engagèrent  les 
Gaulois  vers  l'an  69  et  70  ,  pour  changer  leur  province  en  em- 
pire des  Gaules  ;  et ,  après  avoir  raconté  le  dévoùment  hé- 
roïque d'Eponine  ,  qui  vécut  neuf  ans  dans  les  tombeaux  avec 
son  mari  Julius  Sabinus  ,  et  qui  mourut  avec  lui  lorsque  Ves- 
pasien  punit  en  lui  l'ambitieux  qui  avait  revêtu  la  pourpre  des 
Césars  ,  M.  Thierry  termine  son  ouvrage  en  exposant  en  ces 
termes  ,  et  mieux  que  nous  ne  saurions  le  faire  ,  l'esprit  et  le 
but  de  tout  son  livre. 

«  Tel  fut  le  dernier  sang  versé  pour  la  cause  de  la  vieille 
Gaule ,  le  dernier  dévoùment  public  à  un  ordre  social ,  à  un 
gouvernement,  à  une  religion  ,  dont  le  retour  n'était  ni  dé- 
sirable ,  ni  possible.  Nous  avons  vu  combien  d'obstacles  firent 
avorter  cette  malheureuse  tentative  ;  ils  allèrent  croissant  et  se 
fortifiant  de  plus  en  plus.  Chaque  jour  davantage  la  haute 
classe  sépara  ses  intérêts  et  ses  sentimens  des  sentimens  et 
des  intérêts  de  la  masse;  les  Druides  eux-mêmes  firent  leur 
paix;  ils  s'éclairèrent  et  devinrent  professeurs  de  la  science  ro- 
maine ,  prêtres  du  polythéisme  gallo-romain  (1).  L'amour  de 
l'ordre  s'insinua  peu  à  peu  dans  tous  les  esprits  ,  et  la  Gaule 
fut  résignée  :  vint  bientôt  le  christianisme,  qui  accéléra  et 
consolida  l'ouvrage. 

(i)Auson.  de  Clar.  P ro/essor. 


SCIENCES  MORALES.  629 

«  De  cette  situation  nouvelle  sortit  une  nation  qui  ne  manqua 
point  d'originalité.  Le  rôle  que  joua  la  Gaule,  comme  province 
de  l'empire  romain  ,  est  plein  de  grandeur  et  d'intérêt.  Ce  be- 
soin de  mouvement  et  de  liberté  que  nous  avons  vu  tout  à 
l'heure  ébranler  un  gouvernement  contesté  ,  quand  ce  gouver- 
nement fut  consenti ,  ne  s'éteignit  point  ;  il  s'exerça  dans  les 
limites  de  la  constitution  et  des  coutumes  romaines  ;  il  prit  le 
caractère  d'opposition,  non  de  révolte.  Sous  cette  forme,  la 
Gaule  arracha  de  grandes  concessions  à  la  puissance  impériale , 
cassa  plusieurs  empereurs ,  en  imposa  d'autres  à  l'Italie  ,  et  s'é- 
tablit même  pendant  quelque  tems  métropole  de  tout  l'empire. 
Mais  ces  événemens  curieux  ,  quelque  place  qu'y  occupe  l'élé- 
ment Gaulois  ,  appartiennent  à  l'histoire  de  Rome  ,  et  ne  sau- 
raient en  être  détachés  ;  c'est  dans  l'histoire  de  Rome  qu'il  faut 
chercher  leur  explication  comme  leur  cause. 

«  Ainsi  donc  ma  tâche  est  achevée.  J'avais  entrepris  de  tracer 
les  destinées  de  la  race  gauloise,  et  j'ai  atteint  successivement 
les  époques  où,  sur  tos'S  les  points  du  globe  elle  a  fini  comme 
nation ,  non  comme  race ,  car  les  races  humaines  ne  meurent 
point  ainsi  ;  les  époques  où  son  individualité  disparaît  sous  les 
formules  d'une  civilisation  imposée  ,  où  son  histoire  devient  un 
épisode  d'une  histoire  étrangère.  Pendant  le  cours  de  dix-sept 
cents  ans  je  l'ai  suivie  pas  à  pas ,  à  travers  toutes  les  périodes  de 
sa  vie  si  aventureuse  et  si  pleine;  ici  nomade;  là,  sédentaire; 
tour  à  tour  conquérante  et  conquise  ,  sous  tous  les  climats  de  la 
terre  ,  en  Gaule ,  en  Bretagne ,  en  Germanie,  en  Espagne ,  en  Ita- 
lie, en  Grèce,  en  Afrique  ,  en  Asie  ;  et  partout  et  toujours  je  l'ai 
montrée  la  même  :  intelligente,  spirituelle,  brave ,  ardente  , 
mais  mobile,  peu  capable  de  constance  et  d'ordre,  mais  vaine 
et  désunie  par  orgueil.  Que  si  l'on  parcourt  les  tems  qui  suivent 
cette  histoire  ,  on  reconnaîtra  aisément  les  grands  traits  du  ca- 
ractère gaulois  dans  les  événemens  romains  de  la  Gaule  ro- 
maine; on  les  verra  percer  encore  au  milieu  de  la  barbarie  de 
la  (laide  franke,  malgré  la  conquête  et  le  mélange  des  races, 
et  ils  apparaîtront  de  loin  eu  loin  sous  les  institutions  originale 
du  moyen  âge 


63o  SCIENCES  MORALES. 

«  Est-ce  là  tout  ?  Descendons  des  soldats  de  Brenn  et  de 
Vercingélorix ,  des  citoyens  de  Carnutum  et  de  Gergovie ,  des 
sénats  de  Durocortorum  et  de  Bibracte,  n'avons-nous  plus  rien 
de  nos  pères  ?  Ce  type  si  fortement  empreint  sur  les  premières 
généi'alions,  le  teins  l'a-t-il  effacé  des  dernières?  Peuple  des 
sociétés  modernes,  la  civilisation,  ce  costume  des  races  hu- 
maines, a-t-elle  transformé  chez  nous  en  même  tems  que  re- 
couvert le  vieil  homme?  Et,  si  nous  nous  examinions  bien  dans 
quelqu'une  de  ces  crises  où  les  peuples  ,  brisant  toutes  les  con- 
ventions sociales  ,  se  remontrent,  pour  ainsi  dire,  dans  la  nu- 
dité de  leur  nature,  serait-il  impossible  de  découvrir  quelque 
signe  de  cette  parenté  de  vertus  et  de  vices  ?  Je  ne  sais  ,  mais , 
en  traçant  les  récits  de  ce  long  ouvrage,  plus  d'une  fois  je  me  suis 
arrêté  d'émotion  ;  plus  d'une  fois  j'ai  cru  voir  passer  devant 
mes  yeux  l'image  d'hommes  sortis  d'entre  nous  ;  et  j'en  ai  con- 
clu que  nos  bonnes  et  nos  mauvaises  dispositions  ne  sont  point 
nées  d'hier  sur  cette  terre  où  nous  les  laisserons.  » 

J.  I.  L.  de  Sismondi. 


Réfutation  de  l'histoire  de  France  de  l'abbé  de 
Mont  gaillard ,  publiée  par  M.  Uranelt  de  Leuze 
(  M.  Laurent,  auteur  de  X Histoire  de  Napoléon  et  du 
Résumé  de  V histoire  de  la  philosophie.  )  Seconde  édi- 
tion (i). 

Cet  ouvrage  n'est  pas  seulement  remarquable  par  les  qua- 
lités littéraires  que  nous  nous  sommes  plu  à  lui  reconnaître, 
dans  notre  premier  article  (v.  Rev.  Enc. ,  t.  XXXVIII,  p.  358), 
par  une  narration  intéressante  de  plusieurs  grandes  scènes  de 
la  révolution  française,  et  par  des  observations  profondes  sur 
le  caractère  des  hommes  de  cette  époque  :  il  peut  être  consi- 


(r)  Paris,  1828;   Delaforest ,  rue  des  Filles-Saint-Thomas,  n°  7. 
1  vol.  in-8°;  prix,  7  fr.  5o  c. 


■  SCIENCES  MORALES.  GSi 

déré  comme  une  première  application  des  doctrines  philoso- 
phiques de  l'école  de  Saint-Simon  à  la  manière  d'écrire  l'his- 
toire ;  et,  à  ce  titre,  il  mérite  une  attention  toute  particulière. 

L'absence  d'une  idée  générale ,  nécessaire  pour  concevoir  la 
liaison  des  faits  et  pour  en  embrasser  l'ensemble,  sans  être 
distrait  par  la  portion  purement  dramatique,  a  transformé, 
depuis  l'admirable  tableau  tracé  par  Bossuet,  presque  tous  les 
historiens  en  de  simples  chroniqueurs.  On  a  même  été,  dans 
ces  derniers  tems  ,  jusqu'à  réduire  l'histoire  à  un  procès- 
verbal  minutieux  ,  dénué  de  toute  pensée  de  relation.  Un  pareil 
travail  peut  à  peine  être  regardé  comme  un  recueil  de  maté- 
riaux pour  l'historien  à  venir,  matériaux  incomplets  et  souvent 
propres  à  induire  en  erreur;  car  les  faits  généraux,  seuls  im- 
portans  pour  bien  juger  l'état  des  lumières,  y  sont  presque 
toujours  négligés  au  profit  de  la  partie  anecdotique. 

La  tendance  de  la  nouvelle  école  est  de  nous  replacer  au 
point  de  vue  philosophique,  de  présenter  de  grandes  séries  de 
faits  pour  en  déduire  des  conséquences,  d'observer  la  marche 
de  la  civilisation  dans  le  passé,  afin  de  prévoir  celle  qu'elle 
suivra  dans  l'avenir. 

Lorsqu'on  veut  apprécier  une  période  historique,  le  premier 
devoir  est  de  se  poser  cette  question  et  de  la  résoudre:  Quelle  fut 
la  mission  accomplie  par  elle?  fut-elle  appelée  par  le  destin  à 
produire  un  svstème  social ,  à  le  consolider  ou  à  le  détruire 
pour  préparer  les  voies  à  un  nouvel  enfantement?  S'agit-il 
ensuite  déjuger  le  rôle  joué  par  chacun  des  acteurs  du  drame 
dont  le  but  est  éclairci  à  nos  yeux?  Il  faut,  dépouillant  tout 
motif  de  haine  ou  d'affection  personnelle ,  examiner  sa  part 
dans  les  efforts  tentés  pour  atteindre  ce  but;  il  faut  marquer 
sa  place,  selon  qu'il  a  contribué  à  la  direction  progressive,  ou 
qu'il  s'est  constitué  en  opposition  avec  elle.  Reste  encore  un 
troisième  travail  dont  l'importance  philosophique  est  de  beau- 
coup inférieure  :  c'est  celui  du  biographe.  A  près  avoir  loué  digne- 
ment les  services  rendus  par  un  homme  à  la  chose  publique  ,  ou 
l'avoir  maudit  comme  un  ohstaçle  aux  améliorations,  on  peut 
rendre  justice  aux  qualités  individuelles  et  aux   talens  de  celui 


G 3a  SCIENCES  MORALES. 

qu'une  déplorable  erreur  a  rangé  parmi  les  ennemis  de  la  civi- 
lisation ;  on  peut  sympathiser  avec  lui  plus  volontiers  qu'avec 
l'homme  audacieux  qui  marche  au  terme  désiré,  mais  en  impo- 
sant silence  à  tout  sentiment  affable. 

Appliquons  ces  principes  à  l'histoire  de  la  révolution  fran- 
çaise. Ce  grand  événement  apparaît  à  l'œil  du  philosophe 
comme  un  dernier  acte  inévitable  préparé  par  les  progrès  de 
l'humanité  depuis  la  réformation,  la  destruction  matérielle  du 
système  théologique  et  féodal  ,  déjà  ruiné  dans  les  intel- 
ligences par  la  critique  du  xvme  siècle.  L'accomplissement 
d'une  telle  mission  exigeait  un  douhle  travail;  il  fallait  con- 
server religieusement  le  territoire  et  le  purger  de  tout  ce  qui 
pouvait  mettre  des  entraves  à  une  réorganisation  sociale.  Les 
hommes  de  la  révolution  ont  admirablement  rempli  ce  mandat; 
mais  ceux  qui  en  commencèrent  l'exécution  ne  pouvaient  la 
mener  à  fin.  L'assemblée  nationale  porta  le  premier  codp  à  l'édi- 
fice antique;  c'est  pour  elle  un  beau  titre  de  gloire.;  Quels  préju- 
gés n'eurent-ils  pas  à  surmonter  ,  ces  hommes  dont  l'éducation 
avait  été  si  étrangère  aux  nouvelles  exigences?  Mais  d'un  autre 
côté,  pouvaient-ils  étouffer  ces  préjugés  assez  complètement 
pour  entrevoir  toute  l'étendue  de  la  réforme  nécessaire  ?  Les 
directeurs  spirituels  d'une  partie  de  l'assemblée.,  les  Lalli-To- 
lendal ,  les  Necker ,  les  Mounier  ,  ne  portaient  point  leurs  es- 
pérances plus  loin  que  la  charte  anglaise;  c'était  .méconnaître 
étrangement  les  besoins  du  peuple,  puisque  aujourd'hui,  lors- 
que nos  institutions  sont  incomparablement  plus  perfection- 
nées dans  la  direction  libérale  que  celles  de  l'Angleterre,  leur 
insuffisance  se  fait  sentir  chaque  jour.  D'ailleurs  ,  il  ne  pouvait 
être  question  d'établir  une  constitution  définitive  sur  un  terrain 
encore  couvert  de  vieux  débris  ;  il  fallait  auparavant  achever 
de  le  déhlayer  :  c'est  ce  que  l'assemblée  nationale  ne  put  con- 
cevoir. Elle  voulut  s'arrêter  au  moment  où  l'œuvre  de  la 
destruction  ne  faisait  que  de  commencer;  d'autres  hommes,  que 
leur  position  sociale  et  leur  éducation  mettaient  mieux  à  même 
de  comprendre  les  besoins  du  peuple  français,  s'emparèrent  du 
gouvernail  abandonné;  ils  poussèrent  le  navire  plus  loin  dans 


SCIENCES  MORALES.  633 

sa  direction  inévitable.  Bientôt,  cependant,  non  pas  effrayés, 
satisfaits  au  contraire  de  leur  ouvrage,  mais  hors  d'état  de  le 
terminer,  ils  confièrent  ce  soin  à  des  bras  plus  puissans.  Alors 
s'ouvrit  la  carrière  aussi  pénible  qu'éclatante  de  la  convention: 
plus  les  résistances  se  multiplièrent,  plus  elle  redoubla  d'éner- 
gie. D'une  main  elle  repoussa  l'agresseur  étranger  ;  de  l'autre 
elle  acheva  le  travail  commencé  depuis  plusieurs  siècles.  Le  sol 
français  demeura  intact,  et  il  n'y  resta  pas  une  trace  de  l'an- 
cienne organisation. 

Ici  la  scène  change.  Ceux  qui  viennent  de  tout  renverser 
s'arrêtent  et  ne  voient  plus  autour  d'eux,  que  des  monceaux  de 
ruines.  Ils  sentent  que  l'œuvre  de  la  désorganisation  est  accom- 
plie ;  ils  sentent  en  même  tems  que  les  peuples  ne  sauraient 
être  gouvernés  par  des  principes  purement  critiques,  et  que  le 
terrain  vacant  attend  les  fondations  d'un  nouvel  édifice.  Hébert 
et  la  faction  ochlocratique  ne  sont  point  satisfaits:  ils  s'efforcent 
de  remuer  des  cendres  fumantes  encore  ;  on  les  écrase.  On  voit 
surgir  le  projet  d'institutions  républicaines  de  Saint-Just,  la 
fête  à  l'Etre  suprême  de  Robespierre,  et  plus  tard  la  théophi- 
lantropie;  essais  imparfaits,  essais  vicieux,  mais  qui  attestent 
le  besoin  de  sortir  du  chaos.  Les  passions  individuelles,  domp- 
tées jusqu'alors  par  une  pensée  commune  essentiellement  active, 
celle  de  la  défense  à  l'extérieur  et  de  la  démolition  au-dedans  , 
les  passions  individuelles  se  déchaînent  et  le  désordre  est  à  son 
comble.  En  ce  moment,  un  homme  s'élève,  saisit  les  rênes  de 
l'État,  les  rassemble  en  un  faisceau  dans  sa  main  toute-puissante 
et  rétablit  l'unité;  unité  factice,  il  est  vrai,  précaire  ,  mais  qui 
permet  du  moins  de  travailler  à  l'abri  de  la  violence  dans  l'ate- 
lier de  la  civilisation.  La  crise  attrait  pu  se  terminer  d'une  ma- 
nière plus  heureuse,  nous  le  pensons;  clic  aurait  pu  l'être  par 
un  homme  qui  unît  aux  prodigieuses  facultés  intellectuelles  de 
Napoléon  un  sentiment  moral  plus  épuré.  Mais,  nous  le  répé- 
tons, une  force  de  volonté  comme  la  sienne  était  indispensable 
pour  rétablir  l'ordre;  heureux  s'il  ne  l'eût  poinl  exploitée  à  son 
profit,  au  li«'u  de  l'employer  ru  bien  être  gênerai  !  Hâtons-nous 
cependant  de  le  dire,  son  règne,  tout  déplorable  qu'il  fut  aux 

t.  XL.  —  Décembre   l8a8.  /.  i 


634  SCIENCES  MORALES, 

yeux  des  amis  de  la  chose  publique,  ses  guerres  elles-mêmes , 
contribuèrent  puissamment,  malgré  lui  peut-être,  aux  progrès 
de  la  civilisation.  Ses  soldats,  spectateurs,  acteurs  pour  la 
plupart  de  la  lutte  révolutionnaire ,  en  colportèrent  les  prin- 
cipes dans  l'Europe  entière;  ils  en  devinrent  les  vulgarisateurs , 
pour  me  servir  de  l'expression  de  Saint-Simon,  et  propagèrent 
le  levain  d'un  changement  universel ,  qui  s'opérera  tôt  ou  tard  , 
sous  l'empire  de  circonstances  diverses,  sans  doute,  et,  nous 
pouvons  l'espérer,  avec  des  formes  moins  violentes  que  n'ont 
dû.  l'être  nécessairement  celles  du  peuple  qui,  le  premier,  a 
entrepris  sa  régénération.  Combien  de  résistances  n'avait-il  pas 
à  vaincre,  dont  on  connaîtra  désormais,  par  son  expérience, 
l'inutilité  !  En  résultat ,  les  campagnes  militaires  de  Napoléon  ont 
servi  au  développement  du  sentiment  cosmopolite  qui  carac- 
térise notre  âge.  Les  haines,  disons  plutôt  les  colères  natio- 
nales qu'elles  ont  excitées ,  étaient  de  leur  nature  aussi  passa- 
gères que  véhémentes;  les  peuples  ont  appris  à  se  connaître 
et  à  s'associer  par  une  plus  grande  conformité  de  pensée  :  la 
croisade  de  nos  armées  a  jeté  les  fondemens  de  l'unité  de  lan- 
gage, puissant  moyen  de  transmettre  la  civilisation  ;  et  grâce  à 
une  prépondérance  matérielle  éphémère ,  la  prépondérance  de 
la  langue  française  est  assurée  dans  l'avenir. 

Nous  venons  de  tracer  un  aperçu  rapide  des  diverses  phases 
delà  révolution,  d'après  le  point  de  vue  où  doit  se  placer  le 
philosophe.  Ce  point  de  vue  est  celui  de  M.  Laurent.  On  lui  a 
reproché  d'avoir  parlé  avec  une  égale  approbation  de  plusieurs 
hommes  dont  les  carrières  politiques  semblent  opposées.  Mais , 
que  l'on  se  reporte  à  ce  que  nous  avons  dit  tout-à-1'heure  sur 
les  devoirs  de  l'historien  :  on  verra  qu'il  a  dû,  comme  il  le  dit 
lui-même,  «  signaler,  sans  acception  de  système  et  de  nuances 
politiques,  les  hommes  fameux  ou  célèbres  qui  lui  paraissaient 
avoir  suivi,  sous  des  drapeaux  divers,  la  ligne  progressive,  et 
servi  également,  quoique  avec  des  formulaires  et  par  des  moyens 
contraires,  l'entier  développement  de  notre  crise  régénératrice, 
selon  les  besoins  qui  s'étaient  révélés  à  chacune  de  ses  phases.  » 
On  verra  que,  ses  idées  étant  parfaitement  arrêtées  sur  la  mis- 


SCIENCES  MORALES.  G35 

sion  remplie  successivement  par  la  révolution  et  l'empire,  il 
s'est  enthousiasmé  tour  à  tour  pour  chacun  de  ses  héros,  en 
tant  qu'ils  contribuaient  à  l'accomplissement  de  cette  mission;  en 
d'autres  termes,  il  s'est  enthousiasmé  pour  un  être  abstrait, 
marchant  toujours  au  même  but,  et  personnifié  tour  à  tour  sous 
les  noms  de  Mirabeau,  de  La  Fayette,   de  Robespierre,  de 
Napoléon  :    l'homme    lui-même  disparaît   complètement  à  ses 
yeux  dès  l'instant  où  il  cesse  d'avancer  dans  la  direction  con- 
sidérée par  lui  comme  devant  mener  au  résultat  le  plus  avanta- 
geux. Plus  tard,  devenu  biographe,  nous  le  verrons  changer 
de  rôle;  il  tiendra  compte  de  toutes  les  circonstances  indivi- 
duelles,  il  saura  apprécier  le  mérite  de  chacun,  d'après  les 
efforts  qu'il  lui  a  fallu  faire  ;  l'éducation  ,  les  préjugés  de  caste 
serviront  d'excuse  à  L'adversaire  le  plus  acharné  du  progrès 
social;  il  parlera  avec  estime  des  Bouille,   des  Broglie ,  des 
Jîreteuil.   Ainsi,  les  apparentes  contradictions  que  l'on  a  cru 
remarquer  dans  son  ouvrage  sont  autant  de  témoignages  de  ses 
vues  philosophiques.  Il  importe  beaucoup  de  populariser  cette 
manière  rationnelle  d'asseoir  son  jugement ,  en  comparant  les 
actions  avec,  les  circonstances  qui  les  ont  inspirées,  les  institu- 
tions avec  l'état  des  lumières  chez  le  peuple  qui  lut  gouverné 
par  elles.  On  est  presque  toujours  amené  à  se  dire  :  cet  acte 
que  nous  condamnons  aujourd'hui,  celte  institution  que  nous 
blâmons,  méritèrent  ajuste  titre  l'admiration  des  contempo- 
rains et  furent  pour  eux  un  immense  bienfait. 

Je  trouve  dans  le  livre  de  M.  Laurent  lettre  ixc,  p.  %nl\  )  un 
développement  de  cette  pensée  qu'il  me  paraît  utile  de  transcrire 
ici  ;  il  y  combat  une  opinion  erronée  et  trop  répandue  :  «  Il  a 
été  long-lems  de  mode,  dans  le  monde  philosophique,  de 
considérer  les  institutions  du  moven  âge  comme  absolumenl 
pernicieuses  et  oppressives.  Ce  préjugé  qui  produisit,  en  1 7  «S  <  y , 
une  exaltation  utile  contre  un  système  social  devenu  abusif, 
n'est  pas  même  tout-à-fait  déraciné  encore.  Nous  voyons,  au 
contraire,  de  tems  à  autre,  les  invalides  de  L'école  critique, 
soutenus  de  quelques/eu/ies  vétérans,  s'efforcer,  de  le  raviver, 
en  lui  prêtant  la  chaleur  généreuse  de  leur  libéralisme  et  de 


636  SCIENCES  MORALES. 

leur  talent.  On  dirait  que  l'amour- propre,  aux  prises  avec  la 
raison,  les  empêche  de  convenir  que  l'organisation  sociale  qu'ils 
ont  décriée  à  bon  droit  dans  sa  vieillesse,  put  avoir  aussi  ses 
jours  d'utilitéet  de  bonté  relatives.  Ils  aiment  mieux  supposer  des 
effets  sans  cause,  que  d'accorder  la  moindre  influence  salutaire 
au  patriciat  et  au  sacerdoce  sur  l'éducation  progressive  de  l'espèce 
humaine;  et,  s'obstinant  à  refuser  au  système  théologique- 
féodal  toute  puissance  capable  de  produire  les  améliorations 
qui  se  sont  manifestées  pendant  la  durée  ou  à  la  suite  de  son  em- 
pire, ils  expliquent  les  progrès  dont  ils  s'enorgueillissent,  par 
une  impulsion  constamment  rétrograde,  et  font  ainsi,  du  dé- 
veloppement continu  du  principe  de  la  perfectibilité  un  miracle 
perpétuel.  Les  écrivains  précurseurs  de  la  révolution  ont 
commis,  il  est  vrai,  la  même  erreur  et  la  même  injustice;  mais 
en  cela  ils  ne  firent,  eux,  que  subir  la  loi  de  leur  teins,  et 
leur  méprise  seconda  même  l'accomplissement  de  la  mission 
qu'ils  avaient  à  remplir.  Il  était  en  effet  dans  l'ordre  des  progrès 
de  la  civilisation,  qu'au  moment  où  l'incompatibilité  des 
vieilles  institutions,  avec  des  idées  et  des  besoins  nouveaux, 
aurait  produit  un  malaise  universel,  les  plus  hautes  capacités 
intellectuelles  se  trouvassent  amenées  à  appliquer  passagère- 
ment et  spécialement  leurs  efforts  à  la  démolition  complète 
d'un  édifice  ruiné  de  toutes  parts,  sans  songer  que  d'autres 
générations  purent  y  jouir  des  avantages  sociaux  proportionnés 
aux  lumières  alors  acquises.  Mais  le  philosophe  qui,  après 
l'achèvement  de  cette  œuvre  immense  et  terrible  ,  peut  étudier 
l'histoire  du  moyen  âge  dans  le  silence  des  passions,  en  dépit 
des  cris  d'alarme  que  la  peur  des  revenans  arrache  à  quelques 
esprits  forts ,  et  malgré  les  folles  menaces  que  font  entendre 
des  légions  de  fantômes  qui  essaient  vainement  de  ressaisir  des 
armes  brisées  à  jamais,  le  philosophe  du  xixe  siècle  doit  juger 
un  ordre  social  irrévocablement  détruit ,  avec  cette  générosité 
qu'inspire  une  victoire  décisive ,  et  cette  justice  éclairée  qui 
ne  pouvait  se  faire  entendre  au  milieu  des  hostilités.  C'est  ce 
qu'a  fait  Saint-Simon,  lorsque  ,  s'éïevant  au-dessus  des  pré- 
jugés de  la  révolution  et  de  l'école,  il  a  démontré  la  supériorité 


SCIENCES  MORALES.  637 

du  système  théologique- féodal  sur  l'ordre  politique  des  Grecs 
et  des  Romains,  après  avoir  établi,  comme  point  de  compa- 
raison, que  la  meilleure  organisation  sociale  serait  celle ,  i°  qui 
rendrait  la  condition  des  hommes  composant  la  majorité  de  la 
société  la  plus  heureuse  possible,  en  lui  procurant  le  plus  de 
moyens  et  de  facilités  pour  satisfaire  ses  premiers  besoins; 
2°  dans  laquelle  les  hommes  qui  posséderaient  le  plus  de  mé- 
rite, et  dont  la  valeur  intrinsèque  serait  la  plus  grande,  auraient 
le  plus  de  facilité  à  parvenir  au  premier  rang ,  quelle  que  fût 
la  position  où  les  aurait  placés  le  hasard  de  la  naissance; 
3°  qui  réunirait  dans  une  même  société  la  population  la  plus 
nombreuse,  et  qui  lui  procurerait  les  plus  grands  moyens  de 
résistance  contre  l'étranger;  4°  qui  donnerait  pour  résultat 
des  travaux  qu'elle  protégerait  les  découvertes  les  plus  im- 
portantes et  les  plus  grands  progrès  en  civilisation  et  en 
lumières.  Sous  ces  divers  aspects,  le  moyen  âge  l'emporte  en 
effet  de  beaucoup  sur  l'antiquité;  les  masses  actives,  chargées 
de  la  production  matérielle,  n'y  subissent  plus,  comme  à 
Sparte,  à  Athènes  et  à  Rome,  le  joug  d'un  maître,  à  qui  la 
législation  accordait  le  terrible  droit  de  vie  et  de  mort  sur  ses 
esclaves,  sans  que  la  loi  religieuse  vînt  atténuer,  par  quelques 
inspirations  philantropiques,  les  rigueurs  de  la  loi  civile.  Si 
elles  sont  attachées  à  la  glèbe,  ce  n'est  plus  qu'une  sujétion 
indirecte  qui  pèse  sur  elles,  et  leur  servage  les  met  moins  à 
la  discrétion  que  sous  la  protection  de  leurs  seigneurs,  dans 
un  tems  où  l'esprit  de  compétition  hostile  fait  d'un  voisin  un 
ennemi,  et  réduit  la  faiblesse  laborieuse  à  accepter  la  tutelle 
delà  force  armée.  Chez  les  anciens,  la  hiérarchie  politique 
condamnait  l'homme  d'esprit  ou  de  génie  qui  avait  eu  le  mal- 
heur de  naître  dans  les  conditions  infimes  à  rester  dans  un 
état  perpétuel  d'infériorité.  L'ingénieux  Phrvgien  à  qui  nous 
devons  l'invention  de  l'apologue  ne  cessa  d'être  l'esclave 
d'un  philosophe,  (pie  pour  porter,  de  ville  en  ville  et  de 
(our  en  cour,  la  tache  de  son  origine,  et  pour  devenir,  sous 
le  titre  humiliant  d'affranchi  ,  le  devin  ou  le  bouffon  des  aris- 
Dcrates  et  des  rois.  Épictète  fut  obligé  de  tenir  constamment 


638  SCIENCES  MORALES, 

son  âme  dans  une  situation  extra-normale,  de  se  donner 
l'exaltation  ou  la  fièvre  du  Portique,  pour  supporter  sans 
accablement  le  poids  de  la  servitude.  Sous  le  régime  théolo- 
gique-féodal ,  au  contraire,  le  préjugé  de  la  naissance  n'in- 
terdisant point  aux  plébéiens  l'exercice  des  fonctions  sacerdo- 
tales, la  roture  lettrée  prima  bientôt  la  noblesse  ignorante, 
par  l'ascendant  de  la  religion  et  de  la  science,  et  parvint  à 
composer  le  premier  corps  de  l'État.  Ésope,  si  abreuvé  de 
dégoûts  et  d'amertume  par  son  maître  Xanthus,  aurait  pu 
s'élever  à  la  dignité  de  prince  de  l'église,  là  où  Spiridion  fut 
revêtu  de  l'épiscopat,  où  le  pâtre  de  Montalte,  héritier  d'un 
pêcheur  de  la  Judée,  orna  son  front  d'une  triple  couronne.  » 

Nous  avons  cru  devoir  prolonger  cette  citation  importante, 
parce  qu'elle  indique  suffisamment ,  pour  tout  homme  habitué 
à  réfléchir,  la  direction  philosophique  de  l'école  du  Produc- 
teur (i),  à  laquelle  appartient  M.  Laurent.  Son  ouvrage,  conçu 
sous  l'influence  de  cette  doctrine,  lui  doit  une  marche  assurée 
et  un  caractère  d'homogénéité  morale  que  l'on  est  peu  accou- 
tumé à  rencontrer  dans  les  compositions  de  notre  époque. 
Nous  lui  avons  reproché  ,  dans  notre  premier  article,  de  n'avoir 
pas  conservé  la  même  unité  dans  l'exécution  littéraire;  mais 
en  même  tems  nous  reconnaissions  que  la  faute  en  appartient 
à  Montgaillard  autant  qu'à  son  adversaire;  on  a  lieu  de  re- 
gretter que  celui-ci  n'ait  point  entrepris  un  travail  original , 
au  lieu  de  s'attacher  à  réfuter  un  libelle  qui  offre  en  lui- 
même  son  contre-poison,  par  ses  formes  atrabilaires,  ses  er- 
reurs évidentes  et  ses  nombreuses  contradictions.  D'un  autre 
côté,  cependant,  le  public  devra  quelque  reconnaissance  à  ce 
dernier,  pour  avoir  donné  lieu  à  la  réfutation  de  M.  Laurent, 
réfutation  qui,  heureusement,  n'impose  nullement  l'obligation 
de  lire  la  volumineuse  production  de  l'abbé. 

Après  avoir  donné  une  idée  de  la  méthode  historique  de 


(j)  Ce  journal,  dont  les  esprits  sérieux  legrettaient  le  long  silence, 
doit  recommencer  à  paraître  en  janvier  prochain. 


SCIENCES  MORALES.  639 

notre  auteur  et  de  ses  vues  générales,  nous  devrions  peut-être 
le  suivre  dans  quelques  détails  de  sa  narration;  mais  cette  tâche 
nous  mènerait  trop  loin,  et  ce  serait  une  espèce  de  trahison 
que  de  resserrer  dans  un  résumé  aride  un  récit  plein  de  chaleur 
ou  des  considérations  qui  ont  besoin  de  tous  leurs  développe- 
mens  pour  être  bien  appréciées.  Nous  aimons  mieux  renvoyer 
le  lecteur  à  l'ouvrage  même,  en  recommandant  surtout  à  son 
attention  la  seconde  moitié  du  livre,  supérieure  sous  tous  les 
rapports  à  la  première,  parce  que  l'auteur,  cessant  d'accom- 
pagner pas  à  pas  Montgaillard ,  s'y  livre  à  ses  propres  inspi- 
rations :  on  voit  que,  loin  de  se  fatiguer,  comme  tant  d'autres, 
au  milieu  de  la  carrière  ,  il  redouble  d'ardeur  ,  persuadé  déplus 
en  plus  de  la  bonté  de  sa  cause. 

A  ce  volume  sont  jointes  plusieurs  pièces  dignes  d'intérêt , 
entre  autres  un  plan  politique  inédit  de  Mirabeau,  une  lettre 
attribuée  à  Louis  XVIII,  alors  comte  de  Provence ,  et  une 
lettre  de  M.  Grégoire,  ancien  évèque  de  Blois,  au  grand- 
chancelier  de  la  Légion-d'Honneur,  contenant  une  abdication 
volontaire  et  motivée  du  titre  de  commandeur  dans  cet  ordre. 
Cette  dernière  lettre  assure  à  son  auteur  un  nouveau  droit  au 
respect  de  tous  les  hommes  de  bien. 

H.  C. 


LITTÉRATURE. 


Napoléon    en    Egypte  ,  poème  en  dix  chants ,    par 
MM.  Barthélémy  et  Méry  (i). 

Deuxième  et  dernier  article  (Voy.  ci-dessus,  ~pag.  3go-3g5.) 

En  révélant  au  public  les  mystères  de  la  fraternité  intellec- 
tuelle des  auteurs  delà  Villéliade  et  de  plusieurs  autres  poëraes 
connus  de  toute  la  France,  en  cédant  au  plaisir  d'annoncer 
d'abord  les  belles  choses  répandues  avec  profusion  dans  la 
composition  où  ils  viennent  d'appliquer  leur  talent  à  un  genre 
si  nouveau  pour  eux,  je  n'ai  pas  eu  la  pensée  de  méconnaître 
les  droits  de  la  critique.  Un  éloge  sans  restriction  n'est  propre 
qu'à  exciter  l'irascibilité  des  passions  rivales,  et  à  oTfenser  la 
raison  et  le  goût  du  lecteur.  Ainsi  l'amitié  même,  d'accord  avec 
le  devoir,  m'imposait  la  loi  de  mêler  la  censure  à  la  louange; 
et  ce  devoir,  je  me  réservais  de  le  remplir  dans  ce  second  ar- 
ticle. 

On  a  généralement  reproché  aux  deux  poètes  l'absence  d'un 
plan  bien  conçu ,  dont  toutes  les  parties  se  rattachent  à  un 
centre  commun:  il  faut  bien  convenir  de  la  force  de  l'objection, 
mais  il  faut  ajouter  aussi  qu'elle  suppose  et  demande  une  con- 
dition presque  impossible  à  remplir  par  les  auteurs  de  Napoléon 
en  Egypte.  Comment  établir  l'unité  de  lieu  pour  des  exploits 
qui  ont  eu  plusieurs  théâtres  différens  ?  Comment  enchaîner 
dans  une  seule  action  des  travaux  qui  se  rapportaient  à  un 
même  but,  mais  ne  faisaient  point  partie  d'un  tout,  comme  les 
événemens  du  siège  d'ilion  ou  de  la  conquête  de  Jérusalem  ? 

(i)  Paris,  1828  ;  Ambr.  Dupont.  1  vol.  in-8°  de  xv  et  387  pages  i 
prix  ,  7  fr.  5o  c. 


LITTÉRATURE.  6/,; 

Recourir  à  la  fiction  peur  trouver  un  cadre  a"  sujet  ?  Ne  jait- 
on  pas  combien  la  fiction  s'allie  mal  avec  la  vérité  présente  ù 
tous  les  yeux  ,  et  que  les  contemporains  n'accordent  aux  poètes 
aucune  de  ces  libertés  avec  lesquelles  ils  usaient  jadis  en  sou- 
verains du  droit  de  métamorphoser  les  hommes  et  les  choses? 
Je  ne  demanderai  donc  point  à  MM.  Méry  e*  Barthélémy  ce 
qui  n'était  pas  en  leur  pouvoir,  mais  je  les  crois  vulnérables 
sur  un  autre  point.  Faute  d'avoir  assez  attentivement  étudié  !e 
personnage  principal,  ils  ne  lui  ont  pas  donné  les  proportions 
colossales  de  sa  nature  morale  et  intellectuelle.  Nous  ne  le 
voyons  pas  couronné  des  palmes  de  sa  première  glo;re  d'Italie  , 
et  méditant  déjà  d'être  le  Brutus  des  rois  et  le  César  de  la 
France;  mais  n'ayant  point  osé  passer  le  Rubicon.  Sur  la  flotte, 
il  devait  nous  apparaître  préparant  en  secret  la  ruine  de  l'An- 
gleterre, comme  Alexandre  la  ruine  de  la  monarchie  des  Perses, 
et  préludant  comme  lui  à  l'empire  du  monde  par  la  conquête  de 
l'Asie  qu'il  promet  à  ses  armes.  A  côté  du  délire  sublime  où  une 
espérance  illimitée  jette  des  imaginations  pareille;-  à  la  sienne, 
je  voudrais  qu'on  me  montrât  Napoléon  refroidi  par  !a  raison, 
possédé  de  ce  désir  immense  de  connaître  qui  lui  était  propre  , 
cherchant  à  tout  apprendre,  prompt  à  tout  saisir,  et  doué  de  la 
plus  rare  sagacité  pour  deviner  ce  qu'il  n'avait  jamais  su.  Ainsi 
que  l'ont  pensé  plusieurs  personnes,  les  auteurs  n'ont  point 
répandu  assez  de  magie  autour  de  Napoléon,  donné  assez  de 
hauteur  à  ses  pensées,  assez  d 'importance  à  son  rôle  ,  lors  du 
débarquement  en  Egypte  et  dans  l'attaque  d'Alexandrie.  On 
croirait  qu'il  reste  en  partie  voilé  à  dessein,  mais  non  comme 
le  dieu  du  Tasse  et  de  Milton  ,  qui  se  cache  dans  des  Ilots  de 
lumière,  ou  comme  l'Achille  de  l'Iliade  autour  duquel  Mineiw 
assemble  un  nuage  d'où  jaillissent  les  éclairs  de  la  foudre.  En 
général  le  chant  d' Alexandrie ,  quoique  écrit  avec  beaucoup 
d'élégance  et  dans  un  style  brillant  d'images,  me  semble  un 
peu  nu.  Sauf  le  début ,  marqué  au  caohel  d'une  si  noble  inspi- 
ration, et  le  portrait  de  Mural  étincelatn  de  verve,  nuis  qui 
en  l'ait  désirer  d'antres  à  cote  de  lui,  on  dirait  que  les  auteurs 
n'étaient  point  encore  en  haleine,  tant  ils  s.- montivnl  sobres  d 


64*  LITTÉRATURE. 

ces  détails  qui  font  la  vie  d'un  poëme,  de  ces  traits  qui  peignent 
l'homme  tout  entier,  et  surtout  ménagers  des  riches  couleurs 
qu'ils  ont  prodiguées  ailleurs  avec  un  excès  de  luxe  peut-être, 
mais  sans  cesser  jamais  d'être  vrais. 

C'est  dans  leur  second  chant  que  MM.  Méry  et  Barthélemv 
peuvent  apprendre  ce  qui  manque  au  premier,  et  ce  que  leur 
muse  doit  y  ajouter  pour  peu  qu'ils  veuillent  la  solliciter  avec 
ardeur.  C'est  là  qu'on  trouve  cet  ange  El-Modhy,  la  seule  fic- 
tion peut-être  que  le  poëme  pût  admettre,  parce  qu'elle  re- 
pose sur  un  fait  et  sur  une  croyance,  et  qui  a  fourni  aux  poètes 
ces  beaux  vers  : 

Quel  est  son  nom?...  Son  nom  ,  ineffable  syllabe 

Se  prononce  tout  bas  dans  la  veillée  arabe; 

On  dit  qu'il  fut  créé  par  de  secrets  destins 

Sous  les  dunes  d'Ammon,  ou  chez  les  Abyssfas. 

Mais  quel  que  soit  le  peuple  où  le  soit  le  fit  naître, 

Dans  le  sein  d'une  femme  i!  n'a  pas  reçu  l'être. 

Les  esprits  infernaux  le  protègent  ;  on  dit 

Que  le  plomb  des  chrétiens  sur  son  Jlanc  km  bondit, 

Qu'il  charme  les  jakals,  et  que  sa  forte  haleine 

Arrête  le  boulet  qui  siffle  dans  la  plaine. 

Etre  mystérieux  et  prophète  imposteur, 

Son  nom  est  El-Modhy  ,  l'ange  exterminateur. 

Les  auteurs  ont  usé  du  privilège  de  la  poésie  en  prêtant 
l'amour  des  voluptés  au  farouche  et  ambitieux  Mourad-Bey  ; 
cethomme  de  fer,  et  capable  de  tout  entreprendre  pour  usurper 
le  pouvoir  et  le  conserver,  ne  s'abandonnait  point  avec  des 
femmes  aux  molles  délices  d'un  harem:  d'autres  beys,  ses 
rivaux ,  sacrifiaient  à  'la  faiblesse  commune  pour  le  sexe  qui 
commande  en  priant;  mais  aucun  ami  de  l'art  ne  voudra  re- 
procher à  MM.  Méry  et  Barthélémy  la  peinture  d'un  sérail  de 
l'Orient,  empreinte  de  toutes  les  couleurs  du  sujet ,  et  qui  forme 
une  si  heureuse  opposition  avec  l'arrivée  de  l'ange  El-Modhy, 
venant  annoncer  à  Mourad,  déjà  tout  brûlant  d'amour  et 
de  désir,  la  prise  d'Alexandrie  et  la  marche  des  Franchis  sur 
le  Caire.  Au  reste  ,  même  eu  le  plongeant  dans  les  voluptés  ,  les 


LITTÉRATURE.  6^ 

auteurs  ont  eu  soin,  comme  on  va  le  voir,  de  ne  point  altérer 
le  caractère  du  bey. 

Héros  voluptueux  qu'assiège  un  mol  ennui , 
Quel  œil  en  ce  moment  reconnaîtrait  en  lui 
Ce  bey  des  Mamclucks,  fils  de  laCircassie, 
Qui  nourrit  de  combats  sa  jeunesse  endurcie  ? 
Il  languit  au  sérail  ;  mais  quand  ce  bras  puissant 
Se  roidit  pour  -venger  la  gloire  du  croissant , 
Ce  bras  dans  la  bataille,  armé  par  le  prophète, 
Comme  un  hochet  d'enfant  fait  voler  une  tête. 

Voici  maintenant  les  séductions  dont  le  barbare  Africain  est 
entouré  : 

Les  femmes  cependant,  que  le  bej'  suit  des  yeux, 

Marchaient  sur  le  tauis  d'un  pas  silencieux, 

Quand  ,  au  signal  du  maître,  un  esclave  d'Asie 

Touche  d'un  doigt  léger  l'odalisque  choisie. 

La  captive  s'arrête,  et  deux  eunuques  blancs 

Jusqu'aux  pieds  de  Mourad  guident  ses  pas  tremblans. 

Pour  la  première  fois  la  timide  Persane 

Levait,  dans  le  sérail,  son  voile  diaphane; 

Un  vieux  marchand  d'Ormus  ,  par  Mourad  appelé  , 

Ce  matin  l'a  vendue  aux  eunuques  d'Hellé. 

Mourad  a  respiré  son  haleine  amoureuse, 

Plus  douce  qu'un  parfum  de  l'Arabie  heureuse. 

Le  réveil  de  Mourad,  le  discours  de  l'ange  exterminateur, 
plein  d'une  sauvage  énergie  et  d'images  empruntées  à  l'Orient . 
son  accent  prophétique,  contrastent  bien  avec  le  tableau  de 
la  paix  voluptueuse  du  sérail  et  réchauffent  la  scène  ;  mais 
la  colère  du  bey,  et  les  transports  de  ses  llamelucks  deman- 
dent un  pinceau  [dus  large,  une  teinte  plus  lière,  et  des 
mouvemeus  tumultueux  que  les  auteurs  sauront  trouver  quand 
ils  le  voudront.  Sur  la  lin  de  ce  chant,  où  leur  muse  a  pris 
un  vol  si  élevé,  le  lecteur  souhaite  non  -seulement  m\  tableau 
déchirant  du  désastre  de  la  Hotte  à  Aboukir ;  mais  il  attend 
Mirtoui  les  premiers  orages  du  cœur  de  Napoléon;  surpris  par 
un  si  grand  désastre,  séparé  désormais  de  la  France  par 
une  barrière  insurmontable  ,  se  sentant  d'abord   prisonniei 


64$  LITTÉRATURE. 

dans  sa  conquête  ".  peine  commencée ,  et  cependant  imposant 
silence  au  tumulte  de  ses  passions  et  de  ses  pensées  pour 
montrer  à  l'armée  un  visage  serein.  Il  y  a  là  une  peinture 
sublime  qui  reste  à  faire  et  que  sans  doute  les  deux  poètes  se 
sont  déjà  promis  de  nous  donner  dans  tout  son  éclat  comme 
dans  toute  sa  vérité.  La  crainte  de  fatiguer  le  lecteur  leur  a 
coûté  des  sacrifices  qui  sent  des  pertes  pour  leur  réputation  et 
pour  nos  plaisirs. 

Je  n'ai  presque  que  des  éloges  à  donner  au  chant  des  Pyra- 
mides, si  noblement  commencé  par  une  description  des  lieux 
tout-à-fait  neuve,  Pt  terminé  avec  tant  de  bonheur  par  cette 
scène  à  la  fois  idéale  et  vraie: 

Alors  un  grenadier  vieilli  sous  les  drapeaux 

Saisit  un  étendard  qu'a  déchiré  la  balle  , 

Et  gravit  de  Chéops  la  tombe  colossale. 

Par  les  gradins  détruits  et  de  sable  couverts, 

Par  les  angles  brisés ,  il  monte  dans  les  airs  ; 

Et  d'un  sublime  effort  tout  palpitant  encore, 

Place  sur  le  sommet  un  drapeau  tricolore. 

Soudain  du  camp  français  un  long  frémissement 

Salua  par  trois  fois  l'antique  monument. 

Vous  eussiez  dit  qu'alors  tous  les  rois  Ptolémée 

Sortaient  de  leurs  cercueils  pour  voir  la  grande  armée; 

Que  les  morts,  dépouillant  un  suaire  en  lambeaux , 

Quittaient  Nécropolis,  la  ville  des  tombeaux, 

Et  gravement  assis  sur  des  assises  noires, 

Dans  la  langue  d'Isis  célébraient  nos  victoires. 

Dans  ce  même  chant  Mourad-Bey  est  fièrement  dessiné  ;  sa 
harangue  respire  une  inspiration  passionnée  :  elle  frappe 
l'esprit  de  ces  soldats  par  des  images  familières  à  l'Orient, 
et  dont  on  trouve  le  modèle  dans  la  Bible,  avec  une  exagéra- 
tion dont  les  auteurs  ont  eu  raison  de  ne  pas  imiter  les  hyper- 
boles. La  bataille  renferme  des  beautés  originales  et  des  traits 
d'une  vigueur  extrême;  on  y  voit  bien  lutter  le  courage,  le 
sang  froid  et  le  génie  militaire  des  Européens,  avec  l'énergie 
tndomptée,  la  constance,  le  dévoûment  fanatique  des  Musul- 


LITTÉRATURE.  645 

I  mans.  Dans  l'action ,  le  bcy  développe  une  audace  extraordi- 
naire ;  il  attaque  avec  la  furie  d'un  soldat ,  et  commande  avec 
la  tête  d'un  général  ;  mais  Napoléon ,  immobile ,  sans  doute 
parce  qu'il  est  sûr  de  la  victoire  ,  paraît  dépenser  trop  peu  de 
génie  pour  l'obtenir ,  et  l'on  chercherait  en  vain  à  lui  appliquer 
l'image  de  ce  qu'il  était  vraiment  au  milieu  d'une  armée  fran- 
çaise : 

Spiritus  intus  alit,  totamque  infusa  per  arlus 
Mens  agitât  molem. 

Heureusement  ce  défaut  est  du  nombre  de  ceux  que  le  raient 
peut  corriger  ;  les  auteurs  en  regardant  Napoléon  face  à  face  , 
en  restant  long-tems  en  contemplation  devant  cet  homme 
extraordinaire,  s'élèveront  jusqu'à  lui  :  leur  faute  ne  vient  pas 
d'impuissance. 

Le  chant  qui  a  pour  titre  le  Caire  donne  lieu  au  même 
reproche  ;  et  à  cette  occasion  il  faut  encore  appeler  l'attention 
des  auteurs  sur  un  autre  oubli,  peut-être  volontaire  de  leur 
part,  et  dû  à  la  crainte  de  refroidir  le  poème  par  des  détails 
qu'il  n'est  pas  facile  de  rendre  intéressans,  malgré  leur  impor- 
tance. Dans  Napoléon  ,  le  talent  de  l'administration  appliqué  à 
dévastes  contrées  et  à  des  peuples  entiers,  la  science  pratique 
du  gouvernement,  l'habileté  à  manier  les  esprits  des  hommes 
n'étaient  pas  au-dessous  des  qualités  du  grand  capitaine.  Il  fit 
éclater  beauroup  de  sagesse  dans  le  gouvernement  de  l'Egypte  , 
et  l'autorité  suprême  avec  laquelle  il  imposa  à  nos  soldats  le 
plus  profond  respect  pour  les  coutumes,  les  mœurs  et  la  reli- 
gion du  peuple  conquis,  n'atteste  pas  moins  que  ses  victoires 
l'ascendant  de  son  génie  et  de  son  caractère.  Que  MM.  Méry 
et  Barthélémy  nous  donnent  le  grand  homme  tout  entier,  ils 
le  doivent,  ils  le  peuvent,  ils  le  feront  avec  moins  de  peines 
peut-être  qu'ils  n'en  ont  prises  pour  Iraeer  av  ec  tant  d'illusion  , 
de  magie  et  de  vérité  la  nuit  du  désert,  le  bivouac  de  l'ai  mee. 
la  description  vivante  des  monumens  de  l'Egypte,  et  les  fêtes 
du  Caire,  chefe-d'eauvre  d'une  poésie  descriptive  dont  les  ta- 
bleaux sont  animes  comme  les  scènes  d'exposition  d'un  drame 


G46  LITTÉRATURE. 

Plus  nous  avançons  dans  le  poëme  et  plus  les  deux  auteurs 
grandissent  dans  la  carrière  avec  le  héros.  Bonaparte  est  bien 
le  génie  tutélaire  de  l'armée  au  milieu  des  souffrances  du  désert: 
à  l'hôpital  de  Jaffa  il  se  montre  plus  sublime  encore  ;  on 
aime  à  voir  immortalisé  comme  lui  le  médecin  Desgenettes,  que 
la  Grèce  eût  mis  au  nombre  de  ses  dieux,  et  dont  cependant 
les  paroles  et  les  exemples  ne  peuvent  obtenir  l'ascendant  ré- 
servé au  génie  d'un  illustre  capitaine,  qui  peut  pousser  les  pro- 
diges de  son  influence  jusqu'à  racheter  ses  soldats  de  la  mort 
par  l'enthousiasme  qu'il  rallume  dans  des  cœurs  abattus  par  le 
désespoir.  Je  ne  sais  pas  si  l'on  trouverait  dans  les  plus  belles 
descriptions  de  la  peste  par  les  anciens  ou  par  les  modernes  des 
beautés  égales  à  celles  du  déchirant  tableau  de  la  mosquée  de 
Ptolémaïs  transformée  en  hùpital ,  et  habitée  par  la  douleur 
sous  toutes  les  formes  de  ses  affreuses  métamorphoses. 

Le  style  de  MM.  Méry  et  Barthélémy  a  obtenu  justement 
des  éloges  unanimes,  cependant  on  le  trouve  trop  riche  et  trop 
beau;  leur  poésie  éblouit,  a-t-on  dit,  comme  ce  miroir  de 
sable  qui  reflète  dans  le  désert  la  lumière  du  soleil.  Il  n'ap- 
partient pas  à  tout  le  monde  d'encourir  un  pareil  reproche:  il 
est  fondé  pourtant;  et  si  le  faux  éclat,  les  ornemens  brillantes 
ne  déparent  pas  leur  manière  ,  on  n'y  trouve  pas  la  mol- 
lesse et  l'abandon.  Euripide,  Racine  et  La  Fontame,  qu'ils 
connaissent  pourtant  si  bien  ,  qu'ils  en  sont  pour  ainsi  dire  pé- 
nétrés ,  auraient  dû  leur  apprendre  le  secret  et  le  mérite  de  ces 
vers  qui  sortent  du  cœur  avec  l'accent  de  la  vérité ,  et  qui 
donnent  au  discours  ce  charme  des  grâces  d'Esther  qui  délassaient 
Assuérus  fatigué  de  la  pompe  et  des  grandeurs  de  sa  Cour. 
Étudier  cette  partie  de  l'art  qui  consiste  à  se  rapprocher  le  plus 
près  possible  de  la  nature  est  un  des  besoins  de  MM.  Méry  et 
Barthélémy  ;  nul  doute  qu'ils  n'aient  déjà  prévenu  ce  conseil  de 
l'amitié.  Mais  le  développement  de  leur  talent,  qu'il  faut  rendre 
complet,  autant  que  le  permet  la  faiblesse  humaine;  mais 
l'intérêt  de  leur  réputatiou,  s'ils  veulent  suivre  la  carrière  dans 
laquelle  ils  viennent  d'entrer,  exigent  d'eux  avant  tout  un  com- 
merce intime ,  un  commerce  de  réflexion ,  d'habitude  et  d'amour 


LITTÉRATURE.  647 

avec  les  poëtes  dramatiques  de  toutes  les  nations,  et  d'abord 
avec  le  théâtre  grec,  qui  réunit  les  conditions  les  plus  impor- 
tantes pour  leurs  progrès  futurs  :  d'un  côté,  la  vérité  des 
sentimens,  l'accord  du  langage  avec  ce  qu'il  doit  exprimer, 
l'énergie  des  grandes  passions,  ou  la  douce  sensibilité  des 
âmes  tendres  ,  unis  à  l'intérêt  et  à  la  vérité  des  situations  les 
plus  dramatiques;  de  l'autre,  toutes  les  beautés  de  la  poésie 
depuis  les  plus  hautes  jusqu'aux  plus  simples,  telles  que  nous 
les  trouvons  dans  Athalie  et  dans  ses  chœurs,  dans  la  bouche 
du  grand- prêtre  Joad ,  ou  dans  celle  de  Joas  et  du  jeune 
Éliacin.  Quand  les  deux  frères  se  seront  remplis  de  cette 
divine  et  grande  nourriture;  quand  leur  esprit  l'aura  digérée  et 
transformée  en  une  substance  qui  leur  deviendra  propre,  qu'ils 
s'attachent  tour- à-tour  à  Corneille,  le  plus  grand  des  poêles 
tragiques  quand  il  est  simple,  quand  il  écrit  de  génie  et  non  pas 
avec  son  esprit;  à  Shakespeare  qui,  après  Molière,  a  peut-être 
le  mieux  connu  le  cœur  de  l'homme,  et  qui  a  mêlé  à  ses 
sublimes  portraits  tant  de  créations  charmantes  ;  témoin  ses 
rôles  de  femmes  pleins  de  charme,  de  tendresse,  de  naïveté 
de  jeunesse  de  cœur,  de  grâces  de  l'âme  et  de  la  personne. 
Avec  une  telle  direction  donnée  à  leurs  talens,  avec  la  constance 
dont,  je  les  connais  capables,  et  en  considérant  qu'ils  sont 
tous  deux  dans  l'âge  des  fortes  résolutions  et  des  grands 
progrès  ,  qui  deviennent  presque  des  métamorphoses  pour 
l'écrivain  qui  entre  dans  une  nouvelle  carrière,  j'espère  un 
brillant  avenir  pour  MM.  Méry  et  Barthélémy, 

P.  F.  Tissot. 


H.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

LIVRES  ÉTRANGERS  (i). 


\ 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE. 
ÉTATS-UNIS. 

171.  — *  On  the  influence  of  médecine  ,  etc.  —  De  l'influence 
delà  médecine;  Discours  prononcé  devant  la  Société  de  méde- 
cine de  Philadelphie,  le  9  février  1828  ;  par  /.  Bell,  D.  M.,  etc. 
Philadelphie  ,  1828  ;  Milfl'm  et  P*rry.  I11-80  de  36  pages. 

L'orateur,  après  avoir  montré  les  rapports  qui  existent  entre 
la  médecine  et  l'état  moral,  social  et  intellectuel  de  l'homme, 
passe  en  revue  les  différentes  branches  des  sciences  auxquelles 
l'art  de  guérir  prête  ou  demande  des  secours.  Il  signale  les 
hommes  illustres  qui  se  sont  occupés  de  chacune  d'elles  ,  et 
trace  un  résumé  rapide  de  l'histoire  de  la  médecine.  Dans  l'en- 
fance des  peuples ,  cette  science  se  confond  avec  les  mystères 
de  la  religion  :  les  prêtres  de  l'Egypte,  les  premiers  philoso- 
phes de  la  Grèce  étaient  médecins.  Plus  tard,  dans  le  moyen 
âge,  les  moines  joignaient  la  lecture  d'Hippocrate  et  de  Galien 
à  celle  des  livres  saints  et  possédaient  presque  seuls  l'art  de 
guérir.  La  morale,  la  philosophie,  l'agriculture,  la  chimie, 
l'histoire  naturelle  et  ses  subdivisions  fournissent  successive- 
ment à  M.  Bell  l'occasion  de  faire  des  rapprochemens  curieux 
entre  les  écrivains  célèbres  qui  les  ont  traitées.  Ainsi,  Hippo- 
crate  constate,  avant  Montesquieu,  l'influence  des  climats  et 
des  situations  géographiques  sur  les  hommes,  leurs  mœurs  et 
leurs  institutions  politiques.  Ainsi,  Rabelais,  qui,  comme  on  le 
sait,  avait  long-tcms  étudié  à  Montpellier,  est  comparé  à  Guy- 
Patin  et  à  ce  docteur  Henri  Stubbe,  qui  réunissait  à  une  belle 
aine  un  esprit  caustique  et  un  grand  savoir.  M.  Bell  a  su  prou- 


(1)  Nous  indiquons  -par  un  astérisque  (*)  ,  placé  à  côté  du  titre  de  chaque 
ouvrage,  ceux  des  livres  étrangers  ou  français  qui  paraissent  dignes  d'une  atten- 
tion particulière  ,  et  uous  en  rendrons  quelquefois  compte  dans  la  section  des 
Analyses. 


AMERIQUE  SEPTENTRIONALE.  649 

ver,  dans  un  petit  nombre  de  pages,    qu'il  possède  nue  véri- 
table érudition  et  une  éloquence  vive  et  facile.  A.  P. 

172. — *  A  discourse   on  t/ie  lifc   and  char ac  ter  of  Thomas 
Addis  Emmet ,  etc.  —  Discours  sur  la  vie  et  le  caractère  de- 
Thomas  Addis  Emmet,  prononcé  à  l'Hôtel-de-vilie  de  New- 
York,  le  ier  mars  1828;  par  Samuel  L.  Mitchill.  New- York 
1828.   In-8°. 

Thomas  Addis  Emmet,  né  à    Dublin  ,   en  Irlande  ,   étudia 
d'abord  la  médecine,  et  prit  son  degré  de  docteur  à  l'université 
d'Edimbourg.  Toutefois,  son  frère  aîné,  qui  était  avocat,  étant 
mort  fort  jeune,  il  résolut  de  suivre  la  carrière  du  barreau,  et 
alla  faire  son  droit  à  Londres.  De  retour  dans  sa  patrie,  où  il 
comptait  exercer  sa  profession,  il  s'y  ht  plutôt  connaître,  dit 
M.  Mitchill,  comme  homme  politique  que  comme  avocat.   La 
révolution  qui  affranchit  les  colonies  anglaises  de  l'Amérique 
du  nord  produisit  une  sensation  profonde  en  Europe,  et  par- 
ticulièrement en  Irlande.  Une  foule  d'Irlandais  avait  pris  part 
a  la  lutte,  et  plusieurs  même  avaient  été  du  nombre  des  chefs 
les  plus  distingués.  Leurs  compatriotes  en  avaient  lu  l'histoire, 
et  ceux  qui  "retournèrent  parmi  eux  leur  racontèrent   ce  qui 
venait  d'arriver.  Des  voyageurs  et  des   émigrans  qui  étaient 
venus  en    Amérique    le    virent   de  leurs  propres  yeux,  et  ne 
révèrent   plus  que   liberté.   Toute  l'Amérique,  dirent-ils,  est 
libre  depuis  ies  confins  du  Maine  jusqu'à  ceux  de  la  Géorgie, 
et  l'Irlande  est  dans  les  fers.   Ils   formèrent   le  projet  de   se- 
couer le  joug  à  l'instar  de  leurs  frères  d'outremer,    et  d'ob- 
tenir  de   force  les   droits  que   le   gouvernement  anglais   leur 
refusait.  Dès-lors  il  s'établit  une  espèce  de  ligue  sous  le  nom 
d'association  des  Irlandais  unis ,  qui  étendit  ses  ramifications 
dans  toutes    les  parties  de   l'île.  Malheureusement   les   réfor- 
materus  n'avaient   ni   armes  ni  discipline  pour  soutenir   avec 
succès  la  violente  lutte  qui   allait  s'engager.  Le  gouvernement 
adopta  des  mesures  de  défense  proportionnées  au  danger,  et  qui 
devaient  amener  l'anéantissement  des  insurgés.  Ceux-ci  résis- 
tèrent avec  courage,  le  sang  coula  sur  mille  champs  de  ba- 
taille;  mais  le  pouvoir  civil,  aidé  de   tontes  les   forces  «le   la 
Grande-Bretagne,  finit  par  triompher.  La  plupart  despatriotes, 
pris  les  armes  à  la  main,  périrent  sur  l'échafaud  ;  quelques-uns 
cherchèrent  leur  salut   sur  la  terre  d'exil  ,  et   d'autres  SC  sou- 
mirent  à  îles   conditions   pinson  moins  avantageuses. 

11  existait  une  antre  classe  de  put)  lûtes  ,  à  laquelle  appartenait 

Emmet,   qu'on   ne  pouvait  convaincre  d'insurreelion    ni  de 

rébellion  ,  mais    qui  n'en    inspirait  pas  moins   les  craintes   les 

plus  vives  .m  pouvoir,  à  cause  de  ses  principes  politiques.  1  . 
x.  ix.  —  Décembre  1828.  ..  ■ 


o"5o  LIVRES  ÉTRANGERS. 

gouvernement  en  fit  arrêter  plusieurs  et  les  jeta  dans  les  pri- 
sons. Emmet  fut  de  ce  nombre.  Traînés  séparément  devant 
le  conseil  privé,  les  prisonniers  y  subirent  des  interrogatoires 
captieux  et  perfides*  et  ceux  dont  on  ne  put  tirer  des  déposi- 
tions accusatrices  furent  renvoyés  à  leurs  cachots.  Pendant 
leur  longue  et  pénible  détention,  plusieurs  plans  furent  pro- 
jetés pour  la  délivrance  d'Emmet  et  de  ses  compagnons.  Après 
avoir  rejeté  toutes  les  propositions  de  ce  genre,  ils  accé- 
dèrent enfin  à  un  projet  qui  leur  permettait  de  quitter  le  pays 
et  de  se  rendre  aux  États-Unis.  Mais  l'ambassadeur  américain 
près  la  Cour  de  Saint- James  protesta  contre  cette  mesure  à  la- 
quelle le  ministère  anglais  s'empressa  de  renoncer. 

«  Braves  et  généreux  Irlandais!  s'écrie  M.  Mitchill.  (  Ces  évé- 
nemens  se  passaient  lorsqu'il  existait  chez  nous  une  loi  du  congrès 
qui  exigeait  d'un  étranger  quatorze  ans  de  résidence  avant  qu'il 
pût  devenir  citoyen.  Appelé  à  la  chambre  des  représentans,  je  sai- 
sis avec  empressementla  première  occasion  de  proposer  une  mo- 
dification à  la  loi  sur  la  naturalisation,  pour  réduire  ce  terme  à 
cinq  ans.  Je  voulais  que  de  paisibles  émigrans  pussent  jouir  avec 
nous  de  la  liberté  que  leur  gouvernement  leur  refusait.  Mon 
amendement  fut  adopté.)  Accourez,  hommes  de  bien,  venez 
partager  notre  bonheur;  vouspouvez  maintenant,  en  peu  d'an- 
nées, devenir  citoyens  de  notre  heureuse  république.  Du  mo- 
ment que  vous  avez  mis  le  pied  sur  notre  sol  hospitalier,  vous 
jouissez  de  la  protection  des  lois;  vous  pouvez  prétendre  aux 
emplois,  et  au  prix  de  vos  services.  Même  avant  l'expiration 
des  cinq  années,  il  vous  est  facile  d'obtenir  de  la  législature  la 
faculté  d'acquérir  des  biens-fonds.  Les  franchises  électives  vous 
sont  accordées  :  non-seulement  vous  êtes  électeurs,  mais  vous 
pouvez  prétendre  à  la  candidature.  Venez,  nos  écoles  et  nos 
collèges  réclament  l'assistance  de  vos  savans;  vos  hommes  de 
mérite  nous  seront  utiles  dans  leurs  professions  respectives  ; 
nos  arts,  notre  commerce,  notre  industrie  demandent  le  con- 
cours de  vos  connaissances;  et  vous  tous  qui  désirez  mettre  à 
profit  votre  intelligence  et  votre  activité,  venez  nous  aider  à 
construire  nos  habitations,  à  embellir  nos  villes,  à  dessécher 
nos  marais,  à  creuser  nos  canaux  et  à  cultiver  nos  campagnes. 
Vous  avez  ici  de  quoi  vous  occuper;  le  travail  est  sûr  de  trou- 
ver chez  nous  sa  récompense.  » 

Le  gouvernement  anglais  se  décida  enfin  à  reléguer  une  ving- 
taine de  ces  prisonniers  au  fort  George,  en  Ecosse,  où  ils  furent 
détenus  pendant  deux  années  et  demie.  La  paix  d'Amiens  venait 
alors  d'être  conclue;  la  France  n'était  plus  à  craindre,  et 
l'insurrection  irlandaise  était  apaisée.  On   permit    à  un  petit 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE.  65 1 

nombre  de  prisonniers  de  rentrer  dans  leurs  foyers;  M.  Emmet 
et  quelques-uns  de  ses  compagnons  d'infortune,  places  à  bord 
d'une  frégate,  furent  déportés  sur  les  rives  de  l'Elbe,  où  ou 
leur  communiqua  un  acte  du  parlement  qui  prononçait  les  peines 
les  plus  sévères  contre  ceux  d'entre  eux  qui  retourneraient  en 
Irlande.  Madame  Emmet,  qui  avait  en  vain  imploré  du  gou- 
vernement l'autorisation  de  visiter  son  mari  pendant  sa  longue 
captivité,  obtint  la  permission  de  le  suivre  dans  l'exil,  à  con- 
dition qu'elle  ne  remettrait  plus  les  pieds  sur  le  territoire  bri- 
tannique. 

M.  Emmet  tourna  alors  ses  regards  vers  les  États-Unis; 
et,  «  en  1804,  dit  M.  Mitchilf ,  j'eus  le  plaisir  d'embrasser  mon 
ancien  camarade  d'études,  et  de  le  féliciter  de  son  arrivée  sur  la 
terre  de  la  liberté.  «Les  persécutions  dont  il  avait  été  l'objet,  et  la 
renommée  de  ses  talens  étaient  parvenues  en  Amérique  long- 
tems  avant  son  émigration,  et  lui  valurent  l'accueil  le  plus  hono- 
rable et  le  plus  encourageant  de  tous  les  membres  de  la  profes- 
sion judiciaire.  Sa  qualité  d'étranger  ne  fut  point  un  obstacle 
à  leurs  yeux.  Reçu  membre  du  barreau  de  New- York,  il  ne 
tarda  pas  à  s'élever  au  premier  rang  dans  sa  profession,  et, 
en  1812,  il   fut  nommé  avocat  général  de  l'Etat. 

M.  Emmet  a  écrit  fort  peu  :  quelques  traités,  des  disser- 
tations médicales,  et  un  essai  sur  l'histoire  d'Irlande  ,  sont  tout 
ce  qu'il  a  laissé.  Ce  dernier  a  paru  dans  un  recueil  publié,  à 
New- York  ,  en  1807,  par  son  ami  et  compagnon  d'exil  le  doc- 
teur Mac  Neven  ;  il  est  intitulé  :  Pièces  of  Irish  history ,  illus- 
tra tive  of  the  condition  of  the  catiiolics  of  Jrclancl,  of  the  origi/i 
and  progress  ofthe polit  ical  syslem  of  the  United  Irishmcn ,  and 
of  their  transactions  with  the  anglo-Jrish  gooernment.  (Pièces 
pour  servir  à  l'histoire  de  l'Irlande,  et  pour  faire  connaître 
la  condition  des  catholiques  d'Irlande,  l'origine  et  les  progrès 
de  l'association  des  Irlandais  unis  ,  et  leurs  transactions  avec 
le   gouvernement  anglo-irlandais). 

M.  Emmet  est  mort  à  New -York  le  itt  novembre  1827, 
dans  sa  64e  année.  B — r. 

173. —  'J'he  humours  of  Entopiei ,  etc.  —  Caractères  de  l'Eu- 
topie  ,  conte  où  l'on  dépeint  l'ancien  étal  de  Mite  colonie;  par 
un  Eutopien.  Philadelphie,  1828;  Carey.  lieux  volumes  in-12 
de  209-228  pages. 

«  L'auteur  de  ce  roman  a  cessé  de  vivre]  c'était  un  jeune 
homme  de  grande  espérance  ,  né  dans  le  pays  dont  son  imagi- 
nation fait  un  tableau  si  animé  lorsqu'elle  se  reporte  au  teins 
où  les  hommes  v  fuient  à  peu  près  tels  qu'il  les  représente. 
C'est  d'une  main  défaillante  qu'il  a   dessillé  ces  ligures;  la  moi  I 

4a. 


C52  LIVRES  ÉTRANGERS.— EUROPE, 

n'a  pas  permis  qu'il  les  terminât.  Il  sentait  les  imperfections  de 
son  ouvrage,  et  désira  que  son  nom  demeurât  caché  s'il  man- 
quait de  tems  pour  retoucher  les  parties  qu'il  jugeait  les  plus 
défectueuses.  Toutefois,  comme  sa  famille  n'est  pas  dans  l'ai- 
sance, il  ne  voulut  point  qu'elle  fût  privée  du  léger  secours  que 
ce  manuscrit  pourrait  lui  procurer  :  ses  intentions  seront  sui- 
vies ponctuellement.  >> 

Cet  avertissement  des  éditeurs  a  sans  doute  procuré  à  l'ou- 
vrage de  nombreux  lecteurs  en  Amérique  :  en  Europe ,  on  fera 
plus  d'attention  au  mérite  littéraire,  à  l'originalité  des  por- 
traits, à  la  nouveauté  des  situations,  à  tout  ce  que  l'on  recherche 
dans  un  roman.  Avant  de  juger  X E utopie  en  France,  et  de  la 
faire  passer  dans  notre  langue,  on  fera  bien  de  consulter  sur 
cet  ouvrage  le  goût  de  nos  voisins  d'outre- mer.  Ils  ont  con- 
servé plus  que  nous  la  connaissance  des  mœurs  des  tribus  indi- 
gènes de  l'Amérique  :  ils  peuvent  apprécier  mieux  que  nous 
la  vérité  des  couleurs  locales,  et  juger  si  l'auteur  a  représenté 
une  nature  reconnaissable  ;  car  cette  qualité  est  nécessaire , 
même  dans  les  compositions  les  plus  romanesques.  Si  les  An- 
glais font  à  ce  roman  un  accueil  empressé,  nos  traducteurs 
pourront  se  mettre  à  l'œuvre;  mais  si  le  public  de  Londres 
uéglige  la  nouvelle  production  américaine,  les  Parisiens  la 
recevraient  plus  froidement  encore.  Ainsi,  attendons  :  nos 
voisins,  aussi  curieux  que  nous,  auront  bientôt  jugé  ces  deux 
volumes;  et,  dans  ce  cas,  il  nous  convient  de  ne  point  pro- 
noncer avant  eux  sur  un  sujet  qui  est  encore  à  leur  portée ,  et 
que  nous  avons  presque  entièrement  perdu  de  vue.  Y. 

EUROPE. 

GRANDE  -  BRETAGNE . 

174-  — *  Examen  statistique  du  royaume  de  France  en  1787, 
considéré  sous  les  rapports  de  son  étendue ,  de  sa  population  , 
de  ses  revenus ,  de  ses  dépenses ,  de  sa  dette ,  de  son  commerce 
et  de  sa  navigation ,  d'après  des  documens  officiels  recueillis  et 
mis  en  ordre  sous  une  forme  nouvelle,  par  Cew  Moreav  , 
vice-consul  de  France  à  Londres ,  membre  de  la  Société  royale 
des  sciences  de  Londres ,  de  Y  Institution  royale  de  la  Grande-Bre- 
tagne ,  avec  cette  épigraphe  :  Ecery  Une  a  moral';  every  page 
a  history.  Londres,  1828;  Treuttcl  et  Wurt/  ;  Paris,  même 
maison,  rue  de  Bourbon ,  n°  17.  Demi-feuille  in-4°  lithogra- 
phiée;  prix,  a  fr. 


GRANDE-BRETAGNE.  653 

En  examinant  ce  travail,  dont  nous  allons  extraire  quelques 
résultats  numériques,  nous  nous  sommes  demandé  si  fauteur 
a  voulu  présenter  le  chiffre  moyen  de  la  prospérité  de  la 
France  durant  les  dernières  années  qui  ont  précédé  la  révo- 
lution, ou  s'il  a  considéré  l'année  1787  comme  celle  qui  devait 
nous  intéresser  davantage  par  l'importance  de  ses  transactions 
commerciales.  Nous  pensons  que  ,  dans  l'un  ou  dans  l'autre  cas  , 
quels  que  soient  le  mérite  et  l'intérêt  des  savantes  recherches 
auxquelles  il  s'est  livré,  il  n'a  pas  entièrement  atteint  son  but. 
Dans  le  premier  ,  M.  Moreau  aurait  dû  offrir  au  moins  le  tableau 
des  cinq  ou  six  années  qui  précédèrent  1789,  en  y  comprenant 
cette  mémorable  année,  puis  tirer  de  ces  différens  nombres 
une  moyenne  qui  pût  servir  de  terme  de  comparaison  au 
chiffre  de  notre  époque.  Dans  le  second,  M.  Moreau  n'aurait 
pas  dû  oublier  qu'à  la  (in  de  la  guerre  de  l'indépendance,  le 
traité  de  commerce  conclu  avec  l'Angleterre ,  et  qui  favorisa 
chez  nous  pour  le  moment  une  plus  grande  masse  d'expor- 
tations dans  le  Nouveau-Monde,  rendit  l'année  1786,  plutôt 
que  l'année  1787,  éminemment  favorable  aux  intérêts  généraux 
de  la  France.  L'auteur,  en  outre,  a  puisé  la  plupart  de  ses 
renseignemens  dans  les  écrits  des  financiers  de  l'époque,  et 
particulièrement  dans  l' administration  de  Nec/.er,  et  quelques- 
uns  des  résultats  offerts  par  cet  administrateur  sont  erronés. 
Les  travaux  du  cadastre  perfectionné  ont  prouvé  que  Necker 
s'était  trompé  presque  d'un  tiers  sur  l'étendue  territoriale  de  la 
Franceàcette  époque,  et  par  suite,  sur  la  population  qu'il  avait 
calculée  par  lieue  carrée.  M.  Moreau  nous  a  ôté,  d'ailleurs, 
la  possibilité  de  vérifier  ses  résultats,  puisqu'il  n'a  indiqué 
aucune  des  sources  auxquelles  il  a  puisé.  Il  faut  donc  le  croire 
sur  parole,  sans  pouvoir  --déterminer  le  degré  d'exactitude  de 
ses  relevés  etdescs  calculs,  quin'en  sont  pas  moins  entièrement 
utiles  et  dignes  des  plus  grands  éloges. 

Quoi  qu'il  en  soit,  et  en  admettant  comme  officiel  l'examen 
statistique  de  la  France  en  1787,  il  résulte  qu'en  cette  année 
les  contributions  de  diverses  natures  frappées  sur  la  France,  et 
qu'on   appelait  alors  les  rêverais  du    roi ,  se 

montaient  à 55 1,000,000  liv. 

Que   les   impôts    prélevés  sur  nos   colonies 

étaient    de 9,000,000 

El  que  les  revenus  particuliers  du  roi  étaient 

de 3 1,000,000 

Total 593,000,000 


654  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Que  les  frais  de  perception  s'élevaient  à.  . .        59,000,000 

Que  les  dépenses  pour  le  département  de  la 
guerre,  y  compris  les  droits  d'oblats  pour 
THôtel  des  Invalides  et  les  taxations  an- 
nuelles de  la  trésorerie  de  la  guerre,  étaient 
de io5,6oo,ooo 

Que  les  dépenses  pour  la  marine  et  les  colo- 
nies, en  y  comprenant  les  chiourmes, 
étaient  de 45,200,000 

Que  les  dépenses  de  la  maison  particulière 

du  roi ,  y  compris  la  cassette,  étaient  de .  .        1 3,ooo,ooo  ( 

La  totalité  de  la  dette  publique  se  montait  à     290,000,000 

Ajoutez,  pour  entretien  des  jardins  publics, 
des  monumens,  des  bibliothèques,  pour 
solde  des  écrivains  religieux,  pensions  aux 
nouveaux  convertis,  enseignement,  pour 
tout  ce  qui  se  rapporte  enfin  aujourd'hui 
au  ministère  de  l'intérieur,  une  somme  de     219,200,000 

Total  des  dépenses 732,000,000 

Totalité   des  revenus 592,000,000 

Excédant  de  dépenses 140,000,000 

A  déduire  5o,ooo,ooo  liv.  passées  en  rem- 
boursement à  époques  fixes,  ci 5o,ooo,ooo 

Déficit  annuel 90,000,000 


Nous  pourrions  comparer  ici  les  recettes  des  dernières  an- 
nées qui  viennent  de  s'écouler  avec  celles  de  1787;  mais  on 
sait  que  l'accroissement  de  plus  du  double,  qui  a  eu  lieu  dans 
nos  budgets  depuis  cette  époque,  doit  être  attribué  aux  pro- 
grès de  la  civilisation  et  de  l'industrie,  qui  furent  comprimés, 
depuis  1824,  par  les  ministres  dirigeans  ;  ce  sera  donc  1824 
que  nous  prendrons  comme  terme  de  comparaison  avec  1787. 
Les  importations  en  France,  en  1787,  s'éle- 
vaient à  une  valeur  de 631,790,700  liv. 

En  1824,  elles  ont  été  de 454,000,000  (2) 

La  différence  en  moins  est  de 177,790,700 

Il  s'en  faut  donc  presque  du  tiers  de  la  valeur  des  objets  tirés 

(1)  Non  compris  l'entretien  de  la  maison  militaire  du  roi,  qui  était 
soldée  par  le  gros  budget. 

(a)  États  officiels  publiés  par  M.  Moreau  de  Jonnès  ,  et  lus  à 
l'Académie  des  Sciences,  en  1837. 


GRANDE-BRETAGNE.  655 

maintenant  de  l'étranger,  que  notre  importation  égale  celle 
d'autrefois  ;  et  cette  différence  s'explique  aisément,  quand  on 
se  rappelle  qu'alors  nous  étions  obligés  d'acheter  les  blés 
nécessaires  au  complément  de  notre  consommation,  tous  les 
tissus  de  coton,  et  une  multitude  d  objets  que  notre  industrie 
nous  fournit  aujourd'hui  abondamment. 

En  1787,  nos  exportations  étaient  de.  .  .  445,3oi,3oo  Hv. 
En  1824  .  elles  se  sont  élevées  à 44o,ooo,ooo 

La  différence  en  moins  est  de 5,3oi,3oo 

Par  conséquent,  la  valeur  de  nos  exportations  est  à  peu  près 
la  même  que  lorsque  nous  possédions  d'importantes  colonies , 
et  que  nous  prenions  rang,  immédiatement  après  l'Angleterre, 
sous  le  rapport  des  forces  navales.  Quelques  mois  de  progrès, 
aussi  rapides  que  ceux  qui  sont  constatés  par  l'année  1824, 
peuvent  donc  suffire  pour  effacer  complètement  les  traces 
qu'ont  laissées  jusqu'à  ce  jour  dans  la  principale  brandie  de 
notre  fortune  commerciale  trente  années  de  révolutions,  de 
guerres,  de  triomphes  et  de  malheurs.  Lorsqu'un  État  réunit  les 
avantages  d'un  climat  tempéré,  d'une  vaste  étendue  de  territoire, 
d'une  grande  population  et  d'un  désir  général  d'améliorations, 
c'est  en  lui-même  et  dans  les  ressources  qu'il  tient  de  la  nature 
qu'existent  les  élémens  de  son  plus  important  commerce  et  de 
sa  prospérité.  M.  B. 

1 7  5. — *  Observations  on  the  cultù'ation  ofpoor  soils  ,  etc. —  De 
la  nécessité  et  de  la  possibilité  de  cultiver  les  terres  incultes, 
prouvées  par  des  exemples  tirés  des  colonies  de  cultivateurs  éta- 
blis dans  la  Nord-Hollande;  par  M.  JF.  Jacoiî.  Londres,  1828. 
In-8°. 

Dans  le  malaise  général  qu'éprouvent  l'Angleterre  et  l'Ir- 
lande (  abstraction  faite  de  la  crise  qui  tourmente  ce  dernier 
royaume),  des  esprits  inquiets  et  peu  clairvoyans,  qui  s'aban- 
donnent aux  terreurs  de  leur  imagination  ,  ou  qui  ne  veulent 
pas  voir  le  mal  là  où  il  est,  se  sont  avisés  de  trouver  (pic  les 
machines  produisaient  trop,  et  que,  pour  arrêter  l'essor  qu'elles 
tendent  constamment  à  prendre,  il  contiendrait  de  les  frapper 
d'un  impôt  tel,  que  le  nombre  n'en  pût  désormais  augmenter, 
et  même  que  la  plupart  des  machines  existantes  lussent  aban- 
données. Il  est  difficile  de  discuter  sérieusement  une  telle  opi- 
nion, et  nous  ne  la  signalerons  ici  que  pour  faire  voir  (pie  les 
sciences  économiques  n'ont  pas  encore  fait  beaucoup  de  pro 
grès  en  Angleterre,  puisque  de  semblables  idées  viennent  de 
nos  jours  troubler  la  lele  d'un  grand  nombre  de  personnes  qui 
ont  à  cœur  la  prospérité  de  leur  pays  et  le  bonheur  des  classes 
souffrantes;  niais  qui,  faute  dr  posséder  de  saines  notions  d'u- 


656  LIVRES  ÉTRANGERS. 

conomie  politique  ,  veulent  appliquer  un  remède  violent  et  im- 
praticable à  une  maladie  sociale  qu'ils  ne  connaissent  point. 
Il  n'est  plus  possible  aujourd'hui  de  regarder  l'accroissement 
toujours  croissant  des  machines  comme  un  mal  contagieux  qu'il 
faut  à  tout  prix  arrêter.  Tout  prouve,  au  contraire,  que,  loin 
d'entraver  les  progrès  de  l'industrie,  un  gouvernement  éclairé 
doit  les  favoriser,  en  dégageant  le  commerce  de  tous  les  ob- 
stacles qui  peuvent  gêner  sa  marche,  et  en  encourageant  par 
tous  les  moyens  possibles  le  défrichement  de  cette  immense 
quantité  de  terrains  abandonnés  qui  composent  une  si  grande 
partie  du  territoire  de  chacun  des  grands  états  de  l'Europe. 

L'ouvrage  de  M.  W.  Jacob  est  destiné  à  confirmer  celte  der- 
nière assertion  ,  et  à  détruire  l'opinion  assez  généralement  ré 
pandue  parmi  les  économistes  et  les  hommes  d'état  de  l'Angle- 
terre, que  c'est  seulement  par  un  système  vaste  et  régulier 
d'émigration  aux  possessions  anglaises  transatlantiques  ,  que 
l'Angleterre  pourra  se  débarrasser  de  ce  grand  nombre  d'hom- 
mes inutiles  qui  la  surchargent,  et  qu'il  faut  se  hâter  d'embar- 
quer et  de  transporter  dans  les  colonies  une  grande  partie  de  la 
population  affamée  et  inoccupée  de  l'Irlande.  Ce  moyen  ex- 
trême, dont  M.  Jacob  fait  sentir  les  funestes  conséquences,  doit, 
selon  lui,  être  remplacé  par  le  défrichement  de  ces  bogs ,  ou 
marais,  qui  sillonnent  l'Irlande  dans  tous  les  sens,  et  de  ces 
bruyères  qui  commencent  aux  portes  de  Londres  et  qui  s'étendent 
dans  tous  les  comtés.  Ce  moyen,  dit  M.  Jacob,  est  peut-être  le 
seid  qu'ait  l'Angleterre  d'éviter  les  malheurs  qui  la  menacent. 

Il  est  bien  étrange  que  ce  pavs ,  où  l'agriculture  est  deve- 
nue une  science  ,  renferme  encore  une  si  grande  quan- 
tité de  terres  en  friche.  Il  résulte  d'un  rapport  adressé  par  un 
ingénieur  anglais  très-distingué  au  Comité  d'émigration,  que  la 
surface  territoriale  de  la  Grande-Bretagne  présente  les  divisions 
ci-après  : 


1 

Terres    culti- 
vées    et  jar- 
dins. 

Prairies 

et 
pâturages. 

Terres    in- 
cultes ,  mais 
susceptibles 

de  rapport. 

Terres    tout 
à  -  fait  incul- 
tes, sans  es- 
poir  de  pro- 
duit. 

Total. 

Angleterre.  .  . 
I'avs  de  Galles. 
Ecosse 

Iles  anglaises  . 

acres. 

10,252,800 

89o,57o 

2,4|i5.95° 

5,389,040 

109,63a 

acres. 
1 5,379,200 
2,226,430 

2,771,060 

6,73l',  ■  jo 

■>-  (,o6o 

acres. 
3,454,ooo 
5  io.ooo 

!>,<)  >o,oun 
4,900,000 

i66,( 

acres. 
32,342,4oo 
1,  to5,ooo 
8,5x3,930 

2416, 664 

acres. 

Î2,3  |2.4oo 

4,752,000 
19,758,030 
19,441,494 

1,119,159 

Totaux  en  ai  1 1  s. 

19,135,990 

»7,38i 

1 5,ooo,ooo 

1  1,871,463 

77,394,433  1 

t 

GRANDE-BRETAGNE.  6"  5; 

Ainsi ,  les  3/7  du  territoire  britannique  sont  sans  culture.  On  ne 
peut  expliquer  une  aussi  singulière  insouciance  chez  une  nation 
aussi  entreprenante ,  aussi  avide  de  gain  ,  aussi  intelligente  , 
qu'en  se  rappelant  que  c'est  un  article  de  foi  parmi  les  grands 
propriétaires  anglais,- et  même  parmi  leurs  fermiers,  que  ce 
serait  une  folie  de  tenter  aucun  défrichement,  et  que  la  dépense 
nécessaire  pour  les  essais  qu'on  pourrait  faire  dans  ce  genre 
serait  tout-à-fait  en  pure  perte.  C'est  en  vain  qu'à  diverses  re- 
prises, des  écrivains  éclairés  ont  appelé  l'attention  des  agricul- 
teurs sur  la  possibilité  d'opérer  des  défrirhemens  profitables  ; 
c'est  en  vain  que  plusieurs  individus,  excités  par  les  sages  con- 
seils de  ces  écrivains,  ont  eu  le  courage  de  lutter  contre  l'opi- 
nion générale,  en  commençant  à  défricher  quelques  portions 
de  ces  vastes  solitudes ,  et  ont  vu  leurs  efforts  couronnés  du 
succès.  Rien  n'a  pu  arracher  la  masse  des  propriétaires  à  leur 
apathie  et  ébranler  les  préjugés  existans.  On  a  toujours  répondu 
à  toutes  les  invitations,  à  tous  les  raisonnemens  des  gens  les 
plus  instruits ,«  que  les  terrains  incultes  devaient  être  aban- 
donnés, parce  qu'ils  étaient  stériles ,  et  que  bien  certainement 
les  dépenses  qu'on  ferait  pour  les  défricher  seraient  en  pure 
perte.  »  C'est  contre  cette  opinion  absurde  que  M.  Jacob  s'élève 
avec  énergie  et  patriotisme.  Il  prouve  par  des  faits  nombreuv 
et  bien  constatés,»  que  chaque  partie  du  territoire  britannique 
(  L'Irlande  surtout)  contient  de  nombreuses  portions  de  terrains  , 
incultes  jusqu'à  présent,  qui  ne  so/it  pas  stériles  de  leur  nature  ; 
et  que  ces  terrains  ne  paraissent  stériles  que  par  comparaison 
avec  les  autres  terrains,  et  parce  qu'ils  n'ont  jamais  été  mis  en 
cul  l  ure. » 

On  trouve ,  dans  l'ouvrage  de  M.  Jacob,  des  renseignemens 
très-curieux  sur  l'état  actuel  de  l'agriculture  dans  la  Flandre, 
le  Hanovre,  la  Hollande,  la  Prusse  ,  etc.,  pays  dont  la  plus 
grande  partie  du  sol  se  compose  de  craie  et  de  sable ,  et  qui  ont 
ité  rendus  florissans  par  les  efforts  pa  tiens  et  continus  de  leurs 
habitans.  La  Flandre  surtout,  où  l'agriculture  pratique  a  fait 
le  plus  de  progrès,  ne  présentait  encore,  au  teins  des  guerre- 
ci viles  qui  l'ont  désolée  pendant  si  long-tems  ,  qu'une  bruyère 
sablonneuse,  sans  habitans  ,  sans  cul  I  ure,  sans  troupeaux.  Au- 
jourd'hui, grâce  à  la  persévérance  de  ses  habitans,  ou  ne  tron\  e 
nulle  part  des  champs  plus  féconds,  des  troupeaux  plus  nom 
breux,  une  population  plus  robuste  ei  plus  active,  des  habi- 
tations plus  propres  et  plus  confortables ,  el  des  paysans  plus 
riches  et  plus-heureux, 

L'auteur  a  donné  en  outre  des  détails  fort  intéressans  sur  1» 
régime  administratif  et  les  produits  de  ces  colonies  de  pauvri 


C58  LIVRES  ÉTRANGERS, 

cultivateurs  que  le  gouvernement  des  Pays-Bas  a  établis  il  y  a 
quelques  années  dans  la  Nord-  Hollande.  Ces  colonies  qui  sem- 
blent prospérer,  peuvent  déjà  en  partie  suffire  à  l'entretien  de 
leurs  habitans.  M.  Jacob  cite  de  nombreux  exemples  d'essais 
faits  en  Angleterre  et  en  Ecosse  pour  défricher  les  terres  incultes, 
et  en  Irlaude  pour  cultiver  les  bogs.  Tous  ces  essais  ont  réussi  ; 
et  après  quelques  années,  ceux  qui  les  ont  tentés  ont  obtenu 
des  produits  satisfaisans  et  sont  rentrés  dans  les  avances  qu'ils 
avaient  faites,  M.  Jacob  indique  les  causes  qui  ont  empêché  jus- 
qu'à présent  à  ce  que  ces  exemples  soient  imités,  et  fait  connaître 
les  obstacles  que  des  lois  gothiques  y  ont  apportés.  Il  demande 
avec  instance  la  révision  de  ces  lois,  et  conclut  à  leur  abrogation. 

176. — *lnquiries  with  respect  to  tlie  progress  and  state  of 
pauperism  in  England ,  etc.  —  Recherches  sur  les  progrès  et 
l'état  actuel  du  paupérisme  en  Angleterre,  depuis  le  règne  de 
!a  reine  Elisabeth  jusqu'à  nos  jours.  Londres,  1827.  In-8°  de 
125  pag.  ;  prix  ,  6  sh. 

La  taxe  des  pauvres  est,  comme  on  le  sait,  une  des  plus 
grandes  plaies  de  l'Angleterre.  Établie,  en  1601,  dans  la  qua- 
rante-troisième année  du  règne  d'Elisabeth,  son  principe  fon- 
damental a  été  souvent  discuté;  et,  quoiqu'il  ait  trouvé  grâce 
devant  quelques  économistes,  l'observation  a  prouvé  que, 
dans  son  application  pratique,  cet  impôt  tend  à  rendre  les 
pauvres  paresseux  et  imprévoyans;  leur  enseigne  à  compter 
sur  les  secours  publics,  au  lieu  de  compter  sur  leur  travail  et 
sur  leurs  propres  efforts,  les  excite  à  former  les  mariages  les 
plus  inconsidérés,  en  leur  donnant  l'assurance  que,  si  les 
gages  qu'ils  retirent  de  leur  travail  deviennent  dans  quelques 
circonstances  insuffisans  pour  se  maintenir  eux  et  leur  fa- 
mille, le  déficit  sera  comblé  par  la  caisse  de  charité  de  leur 
paroisse,  etc.  Quoique  ,  un  grand  nombre  d'auteurs  se  soient 
inscrits  en  faux  contre  ces  assertions,  et  que  les  résultats  qwe- 
nous  venons  de  signaler  n'aient  pas  toujours  été  constatés, 
on  peut  cependant  affirmer  que  telle  a  été,  en  général,  la 
conséquence  de  ce  système.  Aussi,  à  peine  fut-il  en  vigueur, 
que  les  propriétaires  de  terres  et  les  fermiers  de  chaque  pa- 
roisse se  liguèrent  pour  en  combattre  le.s  effets  et  pour  arrêter 
l'accroissement  rapide  de  la  population  pauvre,  accroissement 
que  la  grande  quantité  de  mariages  contractés  sous  l'influence 
de  ce  système  n'aurait  pas  manqué  de  produire.  Ils  trouvè- 
rent, dans  l'acte  même  qui  établissait  l'impôt,  les  moyens 
d'en  paralyser  un  peu  les  effets  relativement  aux  mariages 
entre  les  pauvre-,  de  chaque  paroisse;  car  cet  acte,  en  impo- 
sant aux  propriétaires,  tenanciers,  fermiers, etc.  ,  le  fardeau 


GRANDE-BRETAGNE.  65o 

de  pourvoir  aux  besoins  de  la  classe  pauvre,  les  laissa  maîtres 
de  choisir  le  mode  d'après  lequel  les  secours  seraient  adminis- 
trés, et  de  les  distribuer  de  la  manière  qu'ils  jugeraient  la  plus 
convenable.  Grâce  à  cette  clause  et  à  l'adresse  autant  qu'à  la 
persévérance  que  déployèrent  constamment  les  comités  de 
bienfaisancedes  paroisses,  la  progression  si  redoutée  du  nombre 
des  pauvres  s'arrêta;  et  il  est  bien  remarquable  que,  depuis 
1601  jusqu'au  commencement  de  la  dernière  guerre,  la  popu- 
lation de  l'Angleterre  et  du  pays  de  Galles  n'a  presque  pas 
augmenté.  Son  grand  accroissement,  depuis  cette  époque  ,  dans 
les  districts  manufacturiers,  ne  doit  être  attribué  qu'à  l'exter- 
sion  prodigieuse  qu'ont  acquise  le  commerce  et  l'industrie  de- 
là Grande-Bretagne. 

Si,  comme  on  ne  peut  le  nier,  l'impôt  des  pauvres  en  lui- 
même  fut  tout  à  la  fois  un  mai  et  un  vice,  il  faut  avouer  que 
les  mesures  employées  par  les  administrations  des  paroisses 
pour  en  arrêter  les  effets  désastreux  ont  été  immorales,  odieuses 
et  subversives  de  tout  principe  social.  Une  fois  la  lutte  engagée 
entre  ceux  qui  payaient  et  ceux  qui  recevaient,  tous  les  moyens, 
même  les  plus  ignobles ,  ont  semblé  bons  aux  premiers  pour 
diminuer  les  charges  énormes  qui  pesaient  sur  eux.  La  fraude, 
la  violence,  la  déception,  l'arbitraire,  ont  été  mis  en  jeu;  el  les 
dispensateurs  de  ce  qu'on  appelait  les  charités  publiques  sont 
insensiblement  devenus  les  tyrans  des  infortunés  qui  dépen- 
daient de  leurs  caprices.  Voici  le  portrait  que  le  Dr  Brown 
traçait,  vers  le  milieu  du  dernier  siècle,  d'un  pverseer,  ou 
commissaire  de  charité;  la  ressemblance  est  encore  frappante 
pour  quiconque  connaît  l'Angleterre.  «Le  devoir  d'un  overscer , 
dit  le  savant  économiste,  est  de  veiller  avec  la  plus  grande 
attention  à  ce  qu'aucune  personne  étrangère  à  la  paroisse  ne 
vienne  s'y  fixer  sans  avoir  un  certificat  (chaque  pauvre  qui 
s'absente  de  la  paroisse  à  laquelle  il  appartient  légalement  a 
la  faculté  d'exiger  des  overseers  un  certificat  qui  constate  qu'il 
a  droit  aux  secours  de  cette  même  paroisse  ;  dans  le  cas  où  cet 
intrus  n'en  aurait  pas,  l'oveiseer  doit  recourir  de  suite  BUI 
magistrats  pour  le  forcer  à  quitter  le  territoire  de  la  paroisse. 
Il  est  chargé,  en  outre,  d'avertir  les  hahilans  qui  auraient 
besoin  de  prendre  à  leur  service  quelques  ouvriers  étrangers 
d'avoir  soin  de  ne  les  louer  qu'au  mois,  a  la  semaine,  <>u  même 
au  jour;  ou  ,  s'ils  se  trouvaient  contrainte  d'engager  qu.lqucs- 
uns  de  ces  ouvriers  à  l'année,  de  s'arranger  de  manière  à  avoir 
une  querelle  avec  eux  vers  la  lin  de  leur  engagement  afin  d< 
pouvoir  les  mettre  à  la  porte  avanl  l'expiration  du  dernier 
quartier,  el   par  là  d'en  débarrasser  la  paroisse.  [Pour  com 


€Go  LIVRES  ÉTRANGERS, 

prendre  ceci,  il  faut  remarquer  que  tontes  les  fois  qu'un 
ouvrier  étranger  passe  un  an  au  service  du  même  maître,  il 
a  droit  ensuite,  pendant  toute  sa  vie,  aux  secours  de  la  pa- 
roisse à  laquelle  son  maître  appartenait.)  Enfin,  le  devoir 
d'un  overseer  est  de  n'accorder  aux  pauvres  que  ce  qui  leur 
est  strictement  nécessaire  pour  ne  pas  mourir  de  faim  ,  et  de 
passer  un  marché  avec  quelque  sous-traitant  dur  et  brutal  qui 
se  charge  de  les  nourrir  en  masse,  et  qui  ne  soit  pas  tant  chargé 
de  subvenir  à  leurs  besoins  les  plus  pressants,  que  de  les  tenir 
toujours  in  terrorem  ,  au  cas  que  ces  malheureux  vinssent  h  se 
plaindre  aux  magistrats  de  l'insuffisance  des  secours  qu'on  leur 
alloue;  d'envoyer  le  plus  grand  nombre  possible  de  ces  misé- 
rables mendier  dans  les  paroisses  voisines;  de  placer  les  en- 
fans  des  pauvres  en  apprentissage  hors  de  la  paroisse,  quels  que 
soient  le  métier  dans  lequel  on  les  jette  et  le  maître  qu'on  leur 
donne; de  remuer  ciel  et  terre  dans  le  cas  où  un  pauvre  voudrait 
s'établir  dans  la  paroisse;  et  détacher  de  renverser  les  règles 
générales  et  de  n'épargner  aucune  dépense  pour  y  parvenir; 
d'abattre  des  chaumières,  d'en  chasser  les  pauvres  habitans ,  ou 
de  n'en  souffrir  que  très-peu  ,  c'est-à-dire  enfin ,  de,  dépeupler 
la  paroisse  afin  de  diminuer  la  taxe  des  pauvres ,  etc.  » 

Nous  arrêterons  ici  notre  citation  ,  et  nous  nous  contenterons 
d'observer  que  les  économistes  du  siècle  dernier  tels  que 
Smith,  Brown  ,  MM.  Alcoch ,  et  Hay ,  membres  du  parle- 
ment, etc.,  croient  que  la  population  agricole  de  l'Angleterre  a 
plutôt  diminué  qu'augmenté  depuis  la  révolution  de  1688 
jusqu'en  1770.  Cette  opinion  fut  aussi  celle  du  célèbre  Arthur 
Yonng,  si  profondément  versé  dans  l'histoire  de  l'agriculture 
de  son  pays.  «  La  conduite  des  overseers ,  conduite  qui  est 
encore  la  même  aujourd'hui,  équivaut,  dit  le  savant  docteur, 
à  une  guerre  ouverte  contre  les  chaumières.  »  [Farmer's  letters 
to  the  people  of  England ,  publiées  en   1770.) 

Cependant,  comme  l'absence  totale  de  la  population  ou- 
vrière aurait  été  funeste  aux  intérêts  de  la  paroisse,  attendu 
que  le  prix  de  la  main  d'eeuvre  aurait  considérablement  aug- 
menté, la  grande  affaire  des  overseers  était  de  maintenir  ce 
qu'ils  appellent  encore  un  juste  équilibre  entre  le  trop  et  le 
trop  peu  de  population  pauvre.  Cependant,  malgré  les  soins 
de  ces  commissaires,  cet  équilibre  se  trouve  très-souvent 
rompu;  car  on  remarque  fréquemment  entre  paroisses  conti- 
guës  une  disproportion  énorme  dans  le  prix  de  la  main-d'œuvre. 
Dans  l'une  il  est  réduit  à  presque  rien,  parce  que  le  nombre 
des  ouvriers  y  est  très-grand,  et  par  conséquent  la  taxe  des 


GRANDE-BRETAGNE.  66 1 

pauvres  y  est  très-élevée  ;  dans  d'autres,  au  contraire,  il  atteint 
un  taux  exorbitant  et  la  taxe  des  pauvres  y  est  presque  nulle. 
Ainsi,  les  paroisses  ont  été  tour  à-tour  les  victimes  des  fausses 
mesures  qu'elles  ont  prises. 

En  i665,  le  produit  des poor-rates  (taxe  des  pauvres)  s'éleva 
à  65o,ooo  liv.  sterling.  Les  auteurs  contemporains  de  la  reine 
Anne  estiment  à  environ  un  million  de  livres  st.  la  somme  qu'on 
payait  pour  les  pauvres  au  commencement  du  règne  de  cette 
princesse.  De  1700  à  17215,  cette  somme  resta  stationnaire; 
mais  elle  fut  considérablement  réduite  dans  les  vingt  -  cinq 
années  suivantes;  car  il  résulte  des  documens  officiels,  que, 
pendant  celte  période,  le  montant  de  ces  taxes  ne  s'éleva,  année 
commune,  qu'à  environ  690,000  liv.  st.  On  attribue  cette  dimi- 
nution importante  à  l'établissement  des  (vork-houses  (maisons 
de  travail)  qui  furent  créées  à  cette  époque,  et  dans  lesquelles 
on  forçait  les  pauvres  à  entrer.  S'ils  refusaient,  ils  devaient 
alors  se  suffire  à  eux-mêmes,  et  la  paroisse  les  abandonnait. 
La  répugnance  qu'inspiraient  aux  pauvres  ces  maisons  de  tra- 
vail, qu'ils  regardaient  comme  des  prisons,  était  telle,  qu'un 
grand  nombre  de  malheureux,  qui  jusque  là  s'étaient  fait  une 
habitude  de  la  paresse,  préférèrent  retourner  au  travail  que 
d'aller  les  habiter.  La  création  de  ces  établissemens  produisit 
donc  à  cette  époque  un  très-grand  bien.  Mais  ce  bien  ne  fut 
que  de  courte  durée,  et  le  peuple  s'accoutuma  bientôt  à  ces 
work-houses  qui  l'avaient  d'abord  si  fort  effrayé. 

La  rapide  augmentation  de  la  population  dans  les  villes  et 
dans  les  villages,  à  la  suite  de  la  paix  de  Paris,  en  17^3  , 
provenant  de  l'extension  extraordinaire  que  les  manufactures 
et  le  commerce  acquirent  alors,  occasiona  un  relâchement  fu- 
neste dans  le  système  précédemment  adopté  de  pourvoir  aux 
besoins  des  pauvres  au  moyen  des  work-houses.  Cependant, 
la  classe  pauvre,  trouvant  alors  facilement  de  l'emploi,  avait 
moins  souvent  recours  à  la  paroisse,  et  le  progrès  des  taxes 
ne  fut  pas  très-rapide.  Pendant  les  années  17S3,  84  et  <S5  , 
années  qui  suivirent  immédiatement  la  guerre  entre  l'Angle- 
terre et  l'Amérique  A\\  nord,  le  commerce  et  l'industrie  éprou- 
vèrent une  stagnation  presque  complète;  les  moissons  furent 
insuffisantes  pour  alimenter  la  population;  le  blé  atteignit  \\\\ 
prix  excessivement  élevé,  et  la  quantité  tic  blé  étranger  qu'on 
lut  obligé  de  faire  entrer  dans  les  ports  anglais  fui  immense. 
Cependant,  malgré  ces  circonstances  défavorables,  les  1 
de  ces  trois  années  ue  s'élevèrent ,  année  commune ,  qu'à  en\  i 
ron  2,  160,000  liv.  st.  (Environ  un  million  de  plus,  chaque  année. 
que  ce  qui  avait  été  dépensé  au  commencement  du  siècle,  j 


662  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Celte  augmentation  paraîtra  peu  importante,  si  l'on  considère  , 
i°  que  la  population  de  l'Angleterre  et  du  pays  de  Galles,  qui, 
en  1700,  se  montait  à  environ  5,5oo,ooo  habitans,  s'élevait, 
en  1780,  à  7,900,000;  20  que  la  nation,  par  suite  des  événemens 
politiques,  se  trouvait  alors  dans  une  position  difficile,  presque 
sans  commerce  el  sans  industrie.  Nul  doute  que,  dans  des  cir- 
constances aussi  malheureuses,  la  taxe  des  pauvres  ne  se  fût  éle- 
vée à  un  taux  beaucoup  plus  considérable,  si  les  overseers  des 
paroisses,  par  l'emploi  des  puissans  moyens  qu'ils  possédaient 
et  que  nous  avons  déjà  signalés ,  ne  fussent  parvenus  à  relarder 
l'accroissement  de  la  population. 

Il  n'existe  aucun  document  officiel  qui  permette  de  fixer 
d'une  manière  certaine  le  montant  des  poor-rates ,  depuis  1785 
jusqu'en  1793.  Mais  comme  cette  période  fut  pour  l'Angle- 
terre une  succession  non  interrompue  de  prospérité  agri- 
cole et  commerciale,  on  peut  hardiment  supposer  que,  pen- 
dant ce  tems,  les  taxes  des  pauvres  ont  dû  diminuer,  et  qu'elles 
n'ont  pas  dû  s'élever  au  delà  de  1,400,000  à  i,5oo,ooo  liv.  st. 
par  an.  Depuis,  elles  se  sont  graduellement  augmentées  dans 
une  proportion  vraiment  effrayante;  ce  que  l'on  peut  expli- 
quer par  les  causes  suivantes. 

En  1792,  le  mode  d'administration  de  la  taxe  des  pauvres 
subit  une  révolution  complète.  Un  acte  du  parlement  permit 
alors  aux  juges  de  paix  des  paroisses  de  venir  au  secours  des 
pauvres  qui  vivaient  hors  des  worh-houses ,  et  même  de  secou- 
rir les  personnes  qui ,  possédant  déjà  quelque  chose  par  elles- 
mêmes,  n'avaient  cependant  pas  des  ressources  suffisantes  pour 
subvenir  à  tous  leurs  besoins.  Ce  système  a  toujours  été  suivi 
depuis,  ou  du  moins  il  est  presque  universellement  suivi  dans 
la  partie  méridionale  de  l'Angleterre.  Dans  quelques  comtés, 
tels  que  le  £er/>shirc ,  par  exemple,  les  magistrats  ont  forcé  les 
overseers  à  allouer  à  l'ouvrier  qui  ne  retirait  de  son  travail 
qu'une  somme  trop  modique  une  espèce  d'indemnité  propor- 
tionnée au  nombre  de  ses  enfans,  et  qui  lui  permît  de  subvenir 
aux  dépenses  qu'exigeait  l'entretien  de  sa  famille.  On  peut  à 
peine  se  former  une  idée  des  fâcheux  résultats  et  des  inconvé- 
niens  que  produisit  la  mise  en  pratique  de  ce  système.  Il  est 
évident  qu'en  augmentant  la  somme  allouée  à  chaque  famille 
pauvre  à  mesure  que  le  nombre  des  enfans  augmente ,  on  ac- 
corde, par  ce  fait  seul ,  une  prime  aux  mariages  prématurés  et 
inconsidérés,  et  que  ces  mariages,  en  augmentant  le  nombre 
des  ouvriers  au-delà  des  besoins  de  l'industrie  et  de  l'agricul- 
ture,  ont  dû  nécessairement  produire  la  diminution  du  taux 
des  gages;  et  il  est  évident,  en  outre,  qu'en  accordant  aux  ou- 


GRANDE-BRETAGNE.  663 

vriers  paresseux  et  sans  conduite  les  mêmes  secours 
qu'aux  ouviiers  laborieux  et  actifs  ,  on  encourage  la  paresse 
et  le  libertinage.  Le  mal  ne  se  borne  pas  là.  Sous  l'in- 
fluence de  ce  funeste  système ,  un  ouvrier  industrieux  et 
travailleur  n'ose  pas  même  s'aventurer  à  gagner  au-delà 
d'une  certaine  somme;  car  il  perdrait  son  droit  aux  secours 
de  la  paroisse,  ou  du  moins  verrait  bientôt  réduire  la  somme 
qui  lui  est  allouée  chaque  semaine  par  les  overseers.  Ainsi, 
toute  émulation,  tout  projet  d'amélioration  pour  l'avenir, 
se  trouvent  détruits,  et  la  population  ouvrière  est  réduite 
presque  malgré  elle  à  la  condition  de  mendians,  privés  des 
moyens  et  même  du  désir  de  sortir  de  l'état  d'ilotisme  et  de 
dégradation  dans  lequel  ils  sont  tombés. 

On  peut  déduire  cette  conséquence  de  tout  ce  que  nous  ve- 
nons de  dire  :  Que  si ,  en  Angleterre,  la  taxe  des  pauvres  n'a- 
vait jamais  existé,  et  si,  par  conséquent,  les  ouvriers  n'avaient 
jamais  pu  compter  sur  les  secours  de  leurs  paroisses  pour  sub- 
venir à  leurs  besoins,  leur  sagacité  naturelle  et  la  nécessité  les 
auraient  tout  naturellement  conduits  à  agir  avec  plus  de  pru- 
dence et  de  modération,  et  à  ne  pas  contracter  de  si  bonne- 
heure  des  mariages  le  plus  souvent  inconsidérés,  et  dont  le 
résultat  inévitable  a  été  un  nombre  prodigieux  d'enfans,  hors 
de  proportion  avec  les  besoins  de  l'industrie  et  de  l'agriculture. 
C'est  sans  doute  parce  qu'en  France  les  ouvriers  n'ont  jamais 
été  dans  cette  position  ,  et  n'ont  dû  compter  que  sur  eux- 
mêmes  pour  vivre,  que  le  nombre  des  mariages  dans  la  classe 
ouvrière  est,  proportiomiément,  beaucoup  moins  grand  qu'en 
Angleterre,  et  que  surtout  le  nombre  des  enfans  y  est,  pro- 
portion gardée,  beaucoup  moins  considérable.  On  peut  attri- 
buer à  cette  raison  l'état  presque  stationnaire  de  la  population 
en  France  ;  état  dont  se  plaignent  les  économistes ,  parce  que 
toutes  les  nations  qui  nous  entourent  voient  augmenter  leur  po- 
pulation dans  une  progression  très-sensible;  mais  qui  ,  nous  le 
croyons,  cessera  dès  que  l'agriculture  et  l'industrie  françaises 
auront  pris  un  plus  grand  développement.  La  France  aura  alors 
une  population  ouvrière  nombreuse,  et  surtout  indépendante, 
qui,  bien  différente  de  celle  de  l' Angleterre ,  ne  comptera  que 
sur  ses  propres  efforts  pour  subvenir  à  ses  besoins,  et  regardera 
comme  un  déshonneur  d'être  forcé  de  recourir  à  la  charité  pu- 
blique. 

La  brochure  dont  nous  venons  de  donner  une  rapide  ana- 
lyse paraîi  mériter  toute  l'attention  des  économistes  et  des 
hommes  d'État. 

177. — *  The  fiistorjr  of  tke policy  «I  tin-  church  of  Rente,  etc. 
—  Histoire  de  la  politique  de  l'église  de  Rome,  dans  ses  rela- 


664  LIVRES  ÉTRANGERS, 

tions  avec  l'Irlande,  depuis  la  réunion  de  ce  royaume  à  la 
couronne  d'Angleterre  jusqu'à  la  grande  rébellion;  par  le 
Dr  ff'm.  Pheiaw.  Dublin,  1S27.  In-8°. 

On  a  publié  et  l'on  publie  tous  les  jours  en  Angleterre    un 
grand  nombre  d'ouvrages  sur  l'Irlande  et  sur  la  grande  ques- 
tion de  l'émancipation.   Ces  ouvrages  se  multiplient  d'autant 
plus  que  la  question  n'est  pas  seulement  une  question  de  poli- 
tique; mais  encore  une  question  de  religion,  et  que  les  Anglais 
sont, par  excellence,  le  peuple  des  controverses.  En  effet,  il  n'y 
a   pas  un  membre  de  la  glorious  established   c/iurch   qui   ne 
regarde  comme  un  devoir  impérieux  de  mettre  la  main  à  la 
plume  et  de  foudroyer  la  nouvelle  Babylone  :  de  là  ,  un  déluge 
de  brochures  plus  ou  moins   volumineuses,  plus  ou   moins 
ennuyeuses,  plus  ou  moins  furibondes,  mais  qui,  toutes  niaises 
qu'elles  soient  pour  la  plupart,  contribuent  cependant  à  en- 
tretenir parmi  les  classes  influentes   de  la  nation  l'esprit  de 
parti    et   d'intolérance   envers   la    population   catholique    de 
l'Irlande.  Cependant,  au  milieu  de  ces  innombrables  produc- 
tions dignes  du  xvie  siècle,  on  peut  citer  quelques  ouvrages 
qui  se  distinguent  de  la  foule  ;*nous  parlerons  entre  autres  de 
celui  du  Dr  W.  Phelan.  Le  savant  docteur  est  dans  toute  la 
force  du  terme  ce  que  les  Anglais  appellent  un  staunch  protes- 
tant (protestant  solide);  aussi  est-ce  avec  le  zèle  infatigable 
de  l'homme  de  parti  et  la  haine  invétérée  du  sectaire,  qu'il  a 
recherché  les  traces  des  intrigues  de  la  Cour  de  Rome  auprès 
du  clergé  irlandais.  Les  passions  du  religionnaire  ont  souvent 
égaré  l'historien,  et  Y  Histoire  de  la  politique  de  la  Cour  romaine 
ne  doit  être  consultée  qu'avec  circonspection.  Les  faits  n'y 
sont  pas  toujours  corrects  et  y  sont  d'ailleurs  présentes  sous  un 
jour  défavorable  au   saint-siége,  tandis  qu'au   contraire,  la 
conduite  du  clergé  anglican  et  du  gouvernement  anglais  y  est 
constamment  signalée  comme  un  modèle  de  modération  et  de 
longanimité.  Les  préventions  nationales  et  religieuses  obscurcis- 
sent le  jugement  de  l'écrivain  à  ce  point  qu'il  en  vient  à  affirmer 
«  que  la  grande  source  des  maux  qui  ont  accablé  et  qui  acca- 
blent encore  l'Irlande  n'est  pas  dû  au  pouvoir  exercé  par  le 
gouvernement   anglais,  mais  au   contraire  à  l'absence  de  ce 
pouvoir.  »  Il  faut  avoir  une  foi  bien  robuste  dans  ses  propres 
talens  et  dans  l'aveuglement  et  l'ignorance  de  ceux  auxquels 
on  s'adresse  pour  avancer  une  proposition  semblable.  Ceux 
qui  connaissent  la  longue  série  de  crimes  politiques  commis 
par  les  agens  du  pouvoir  anglais   en  Irlande  se  chargeront  de 
qualifier  cette  proposition.   Malgré  ces  taches,  l'ouvrage  du 
î)1  'Phelan  n'en  est  pas  moins  remarquable  sons  beaucoup  de 


GRANDE-BRETAGNE.  665 

rapports  importans.  I!  contient  des  renseignemens  curieux  sur 
les  menées  de  la  Cour  papale  et  sur  les  résultats  qu'elles  ont 
provoqués.  L'ouvrage  est  écrit  avec  chaleur,  avec  talent,  et 
peut  être  lu  avec  fruit  par  tous  ceux  qui  s'occupent  d'étudier 
l'histoire  de  l'Irlande. 

178. — *  Portraits  of  illustrions  personages  of  Great-Bri- 
tain ,  etc.  — Portraits  des  personnages  les  plus  illustres  de  la 
Grande-Bretagne,  gravés  d'après  les  originaux  les  plus  authen- 
tiques qu'on  trouve  dans  les  collections  particulières  les  plus 
célèbres  ,  et  dans  les  musées  nationaux  ;  accompagnés  de 
notices  biographiques  et  de  mémoires  historiques;  par  Edmund 
LonoE,  membre  de  la  Société  des  arts.  Londres,  1821-1828; 
Sharpe.  3  vol.  in-fol.  avec  200  gravures. 

Avant  la  publication  de  cette  magnifique  collection,  l'Angle- 
terre possédait  déjà  de  nombreuses  collections  de  portraits 
d'hommes  célèbres  et  même  d'hommes  qui  ne  l'étaient  pas.  La 
manie  des  portraits,  générale  en  Angleterre,  a  été  poussée  à 
un  point  tel,  qu'après  avoir  publié  les  portraits  des  rois  de  la 
Grande  Bretagne ,  les  portraits  des  généraux  parlementaires , 
les  portraits  des  poètes ,  etc.  .  on  a  fini  par  avoir  les  portraits 
des  maires  de  Londres,  les  portraits  des  fameux  boxeurs,  les 
portraits  des  voleurs  de  grands  chemins,  et  enfin  les  portraits 
des  chevaux  qui  avaient  remporté  le  prix  de  la  course.  Cependant 
quelques-unes  de  ces  collections  méritent  la  juste  réputation 
qu'elles  ont  acquise.  Celle  qui  est  intitulée  :  The  Hcads  of  illus- 
trions personages  of  Great-Britain  ,  with  their  lives  and  charade? s 
publiée  à  Londres  en  1747,  est  vraiment  superbe.  Les  gravures, 
tontes  exécutées  par  le  fameux  Houbrahcn ,  graveur  hollandais, 
sont  des  modèles;  mais  malheureusement  la  plupart  des  por- 
traits ne  sont  pas  ressemblans.  L'ouvrage  que  nous  annonçons 
ici,  supérieur  peut-être  sous  le  rapport  de  la  gravure  à  la  col- 
lection d'Houbraken  ,  l'est  surtout  de  beaucoup  sous  celui  de 
la  ressemblance.  Les  originaux  ont  été  choisis  avec  un  soin 
extrême  dans  toutes  les  collections  publiques  et  particulières 
qui  existent  dans  les  trois  royaumes;  et  un  grand  nombre  de 
portraits  qui  figurent  dans  la  collection  de  M.  Logde  parais- 
sent aujourd'hui  pour  la  première  fois  et  n'ont  jamais  été 
gravés.  C'est  Cooper,  fFalhcr,  Van-Dih,  sir  Joshua  Reynolds, 
sir  Thomas  Lawrence,  et  autres  grands  peintres  qui  ont  fourni 
les  plus  remarquables,  et  tous  ont  été  gravés  par  les  artistes 
les  plus  distingués. 

Indépendamment  du  goût  que  M.  Lodge  a  déployé  comme 
éditeur  de  ce  bel  ouvrage,  il  s'est  montré,  dans  les  notices  bio- 
phiques  qui  accompagneut  ces  portraits,  écrivain  élégant, 
•r.  xi,.  —  Décembre  1828.  4^ 


666  LIVRES  ÉTRANGERS, 

historien  impartial  et  exempt  d'esprit  de  parti,  et  savant  anti- 
quaire. La  plupart  de  ces  notices  sont  des  morceaux  d'histoire 
vraiment  remarquables;  et  son  ouvrage,  considéré  seulement 
sous  le  rapport  historique,  devra  nécessairement'prendre  un  ram; 
distingué  parmi  les  ouvrages  déjà  si  nombreux  et  si  curieux  qui 
traitent  de  l'histoire  d'Angleterre.  Ce  magnifique  monument, 
élevé  à  la  gloire  nationale  et  à  la  vanité  des  familles  nobles  de  la 
Grande-Bretagne,  va,  malgré  son  prix  élevé  et  quoique  à  peine 
terminé,  être  réimprimé,  et  les  portraits  gravés  de  nouveau. 
Il  y  a  peu  d'exemples  d'un  pareil  succès  pour  un  ouvrage  d'un 
tel  prix. 

179.  — *  The  poetical  works  of  S.  T.  Coleridge.  —  Œuvres 
poétiques  de  S.  T.  CoLERinoE.  Londres,  1828;  W  Pickcrinu 
3  vol.  petit  in-8°. 

Coleridge,  quoique  très-peu  connu  en  France,  jouit  en  An- 
gleterre d'une  réputation  distinguée.  Il  a  contribué  avec  quel- 
ques écrivains  à  fonder  cette  école  de  poètes  à  laquelle  on  a 
donné  le  nom  deLaAc  school.  Moins  profond  que  YV'ordswr;rth, 
Coleridge  a  dans  sa  poésie  plus  de  force,  plus  de  nerf,  peut- 
être  plus  de  brillant  que  son  rival.  Au  commencement  de  la 
révolution  française  ,  M.  Coleridge  ,  à  qui  ce  grand  mouvement 
donna  comme  à  bien  d'autres  de  si  flatteuses  espérances,  vit 
avec  joie  un  événement  qui  promettait  de  rendre  la  liberté  à 
un  peuple  opprimé  depuis  tant  de  siècles.  Il  célébra  l'ère  de  la 
régénération  dans  une  ode  à  la  France ,  ode  qui  comme  les 
autres  ouvrages  du  même  poëte  renferme  âe  grandes  beautés 
et  de  grands  défauts  :  on  y  remarque  surtout  ces  quatre  vers  : 

When  France,  in  vvrath,  her  giant-limbs  uprear'd 
And  with  that  oath  which  smote  heaven,  earth  and  sea. 
Stamped  her  strong  fooî,  and  swore  she  would  he  free, 
Witness  me ,  heaven,  how  I  hâve  hoped  and  fear'd  ! 

«Lorsque  la  France  irritée  souleva  ses  membres  de  géant,  frappa 
de  son  pied  terrible,  et  jura  qu'elle  serait  libre  avec  des  serroens  dont 
furent  ébranles  les  cieux,  la  terre  et  les  mers  ;  tu  fus  témoin,  ô 
Dieu,  de  mes  espérances  et  de  mes  craintes!  » 

C'est  surtout  lorsque  M.  Coleridge  peint  les  passions  les  plus 
tendres  et  les  sentimens  les  plus  tranquilles  ,  le  bonheur  do- 
mestique et  la  tendresse  conjugale,  que  ses  vers  ont  du  charmé. 
Amant  de  la  nature,  il  l'a  peint  aussi  en  véritable  poète, 
non  pas  comme  Byron ,  au  milieu  des  tempêtes,  mais  douce  et 
paisible,  comme  Claude  Lorrain  aimait  à  la  représenter.  La 
littérature  d'aucun  pays  n'offre  peut-être  rien  de  plus  déli- 


GRANDE-BRETAGNE.  6G7 

deux  en  ce  genre  que  la  description  d'une  belle  nuit  d'été  , 
dans  le  charmant  poëme  du  Rossignol  (  the  Nightingale.  ) 

M.  Coleridge  jouit  aussi  d'une  très-grande  réputation  comme 
métaphysicien  ,  et  c'est  peut-être  à  ses  profondes  études  en 
métaphysique  qu'il  faut  attribuer  le  caractère  qu'il  a  su  donner 
à  sa  poésie,  caractère  qui  le  distingue  de  tous  les  autres  poètes 
anglais. 

L'édition  que  nous  avons  sous  les  yeux  est  la  seule  qui  con- 
tienne toutes  les  oeuvres  poétiques  de  l'auteur.  Elle  est  im- 
primée avec  beaucoup  de  goût. 

180.  — ■  Our  village  ,  etc.  —  Notre  Village,  ou  Contes  et 
scènes  de  campagne,  par  miss  Mitford.  Londres,  1828; 
G.  et  B.  Whitaker.  3e  vol.,  in- 12  ;  prix  ,  6  sh. 

Il  n'est  peut-être  pas  dans  la  littérature  anglaise  d'ouvrage 
aussi  propre  à  faire  connaître  les  véritables  mœurs  des  habi- 
tans  de  la  campagne  en  Angleterre,  que  celui  dont  nous  an- 
nonçons ici  le  troisième  volume.  Miss  Mitford  a  fait  du  charmant 
petit  cottage  qu'elle  habite  une  lanterne  magique  au  moyen 
de  laquelle  elle  représente  aux  yeux  du  public  les  scènes  qui 
se  passent  autour  d'elle  ;  et  ayant  nous-mème  parcouru  ,  son 
livre  à  la  main  ,  les  endroits  qu'elle  décrit  avec  tant  de 
charme,  nous  n'hésiterons  pas  à  assurer  à  nos  lecteurs  que  ses 
tableaux  sont  aussi  vrais  qu'ils  sont  séduisans.  Les  deux  pre- 
miers volumes  de  cet  ouvrage  ont  eu  un  très-grand  succès  en 
Angleterre,  et  celui-ci ,  qui  ne  leur  est  inférieur  en  rien  ,  n'en 
aura  pas  moins. 

Miss  Mitford  est  l'auteur  de  Rienzi ,  tragédie,  qui  vient 
d'obtenir  un  succès  complet  au  théâtre  de  Dnuy-Lane.  H.  H. 

181. — *  Rienzi ,  etc.  —  Rienzi,  tragédie  en  cinq  actes  par 
miss  Mitfoud.  Londres,  1828;  Ctimberland. 

Cette  tragédie  anglaise  est  remarquable  sous  trois  rapports  : 
le  dialogue  en  est  énergique,  soutenu  :  il  atteint  quelquefois 
presque  au  sublime;  elle  offre  des  situations  variées  et  pleines 
d'intérêt;  enfin  elle  est  l'ouvrage  d'une  femme.  Miss  Mitfoid, 
auteur  de  deux  autres  pièces  qui  ont  réussi (Julien  et  les  Foscari) , 
s'est  élevée  aujourd'hui  bien  au-dessus  de  ses  premiers  essais, 
et  Rienzi  paraît  digne  d'être  rangé  parmi  les  ouvrages  dra- 
matiques dont  l'Angleterre  s'honore.  On  fait  cependant  un 
reproche  à  l'auteur;  enthousiaste  des  grandes  qualités  de 
Rienzi,  elle  a  oublié  de  peindre  ses  défauts.  Au  lieu  de  l'homme 
le  moins  conséquent  avec  lui-même  qui  fut  peut-être  jamais, 
elle  a  créé  un  ('ire  presque  constamment  grand  et  irréprochable. 
Tout  ce  qui  pouvait  défigurer  ce  beau  modèle  a  été  rejeté  sur 

ingelo  Colonna,  personnage  d'invention.  .Nous  ne  croyons  pas 


668  LIVRES  ÉTRANGERS, 

que  cette  partialité  de  miss  Mitford  ait  accru  l'intérêt  que  son 
héros  était  susceptible  d'inspirer;  et  le  véritable  Rienzi,  re- 
produit tel  que  le  vit  la  Rome  du  moyen  âge,  aurait  plus 
ému,  avec  ses  faiblesses  et  ses  erreurs,  que  l'être  vraiment 
héroïque  auquel  on  a  donné  son  nom.  Au  reste,  le  mérite  du 
style  et  la  manière  dont  cette  pièce  est  conduite  four  pardonner 
aisément  les  taches  qu'on  peut  y  remarquer.  L.  L.  O. 

RUSSIE. 

182.  —  Lettre  au  Rédacteur  du  Télégraphe  de  Moscou  sur 
quelques  articles  bibliographiques  et  critiques  relatifs  à  la  lit- 
térature russe.  Moscou,  1828;  impr.  d'Auguste  Sémen.  In-8° 
de  3o  p. 

Nous  avons  déclaré  plusieurs  fois  noire  éloignement  pour 
toute  polémique  oiseuse,  et  nous  voudrions  d'autant  plus  l'é- 
carter de  nos  articles  sur  la  littérature  étrangère  que,  limités 
bien  malgré  nous  dans  ces  articles  ,  tout  ce  qui  ne  va  pas  droit 
au  fait,  tout  ce  qui  n'apprend  rien  de  nouveau  à  nos  lecteurs, 
nous  semble  un  vol  fait  à  eux  et  à  nous-mêmes.  Aujourd'hui, 
cependant,  nous  sommes  amenés  sur  ce  terrain  par  ceux  qui 
nous  ont  reproché  quelquefois  de  ne  pas  consacrer  assez  de 
place  dans  nos  feuilles  à  la  littérature  du  nord,  et  surtout  à  la 
littérature  russe.  Nous  tâcherons  de  ne  pas  nous  y  arrêter  trop 
long-tems,  voulant  satisfaire  seulement  à  ce  que  peuvent  exiger 
de  nous  la  justice  et  les  convenances. 

Il  s'agit  d'un  reproche  adressé  à  la  Direction  de  la  Revue  par 
un  de  nos  correspondans,  auquel  nous  désirons  et  nous  espé- 
rons prouver  ici  même  toute  notre  estime.  M.  S.  P-y,  de  Mos- 
cou, nous  a  fait  parvenir,  en  1823,  un  article  sur  les  Œuvres 
du  prince  Chalikof,  inséré  dans  notre  cahier  d'octobre  de  la 
même  année  (vojr.  tom.  xx,  p.  1 38- 1  3g  ).  M.  P-y  réclame  au- 
jourd'hui contre  quelques  expressions  de  cet  article  que  nous 
aurions  modifiées  de  manière  à  lui  faire  avancer  tout  le  con- 
traire de  ce  qu'il  voulait  dire ,  en  présentant  M.  Chalikof  comme 
un  des  auteurs  qui  ont  entretenu  le  goût  et  l'esprit  classiques  en 
Russie,  tandis  que  ,  selon  lui,  «  on  chercherait  en  vain  de  la 
poésie  dans  les  vers  que  depuis  plusieurs  années  M.  Chalikof  a 
l'habitude  d'insérer  dans  chaque  premier  numéro  de  la  Gazette 
de  Moscou,  au  sujet  du  nouvel  an.  » 

Et  d'abord,  nous  répondrons  qu'en  général  nous  croyons 
devoir  élaguer  quelquefois  des  articles  de  nos  correspondans 
étrangers  les  longueurs,  les  dissertations  trop  spéciales,  les 
personnalités,  toutes  ceschoses  enfin  qui  ne  sont  point  dans  notre 


RUSSIE.  669 

plan  ou  dans  les  convenances  littéraires,  et  sur  lesquelles  nous 
nous  entendrions  bien  facilement  avec  les  auteurs  s'ils  étaient 
auprès  de  nous.  Mais  nous  usons  de  ce  droit  avec  discrétion;  et 
lorsque  nos  correspondans,  avec  le  tems  et  l'habitude,  se  sont 
mieux  pénétrés  de  l'esprit  de  la  Revue ,  il  est  rare  qu'il  ne  nous 
évitent  pas  eux-mêmes  un  travail  assez  ingrat,  et  auquel  nous 
ne  nous  livrons  que  dans  la  conviction  d'être  utiles  à  nos  lec- 
teurs,  ce  dont  M.  P-y  a  déjà  pu  se  convaincre  par  lui-même. 
Venant  à  l'application  pour  le  cas  dont  il  s'agit  ici,  nous  dirons 
que  nous  ne  sommes  plus  à  même,  après  un  aussi  long  espace 
de  teins,  de  vérifier  la  justesse  des  plaintes  de  notre  corres- 
pondant, et  qu'entièrement  confians  dans  ses  lumières,  nous  ne 
pouvons  que  rectifier  aujourd'hui,  d'après  lui,  le  jugement  porté 
sur  les  Œuvres  du  prince  ChaliAof  dans  l'article  rappelé  ci-dessus. 
Toutefois,  nous  déclarons  ne  point  prendre  sur  nous,  vis-à-vis 
de  nos  lecteurs,  la  responsabilité  de  ce  jugement  sur  un  poète 
que  nous  savons  seulement  être  éditeur  du  Journal  des  Daines, 
publié  à  Moscou,  mais  dont  aucune  production  ne  nous  est 
parvenue  jusqu'à  ce  jour.  Dans  cette  position,  où  nous  étions 
vis-à-vis  de  lui  en  182'^,  nous  aurions  bien  pu  adoucir  les  ex- 
pressions d'une  critique  qui  nous  aurait  paru  trop  vive  à  son 
égard;  mais  nous  n'aurions  pu  substituer  l'éloge  au  blâme,  et 
quelque  erreur  du  manuscrit  de  M.  Py,  ou  des  imprimeurs 
de  la  Revue,  doit  avoir  donné  lieu  à  l'espèce  de  contradic- 
tion avec  lui- même  dont  le  prince  Chalikof  a  cru  pouvoir  ac- 
cuser notre  correspondant. 

Il  paraît  en  effet  que,  dans  son  cahier  de  mai  1827  ,  l'éditeur 
du  Journal  des  Daines,  rapportant  l'article  de  la  Revue  dont  nous 
venons  de  parler,  l'aurait  oppose  à  ses  critiques,  et  se  serait 
félicité  d'avoir  au  moins  une  fois  obtenu  l'approbation  de 
M.  P-y.  C'est  ce  qui  a  été  pour  ce  dernier  l'occasion  de  la  lettre 
que  nous  annonçons  aujourd'hui ,  et  qu'il  nous  a  adressée  sépa- 
rément, après  l'avoir  fait  insérer  dans  le  Télégraphe  de  Moscou 
(  fév.  1828,  n°  /)).  Il  est  encore  question,  dans  cet  h'  lettre,  de 
['Essai  d'histoire  abrégée  de  la  littérature  russe ,  par  M.  Gai  rca 
(Voy.  Rev.  Une.,  t.  xxvm,  p.  470;  et  t  xxxu,  p.  38o) ,  auquel 
M.  P-y  avait  emprunté,  dit-il,  en  partie  le  jugement  qu'il  avait 
porté  sur  les  Œuvres  du  prince  Chalikof,  œuvres  qu'il  a  voulu 
connaître  depuis  par  lui-même.  \h\  reste,  M.  Gretch,  selon 
M.  P-y ,  aurait  modifié  plus  tard  le  jugement  trop  favorable  qu'il 
avait  d'abord  porté  sur  ce  poète,  (pi  il  av. ut  eu  p. un-  collabora- 
teur dans  la  rédaction  du  Fils  de  la  patrie.  Des  traductions  alle- 
mande et  française  de  V  Essai  de.  M.  Gretch  ayanl  été  annoncées . 
M.  P-y  croit  qu'il  n'est  point  hors  de  propos  n  de  prévenir  I 


670  LIVRES  ÉTRANGERS. 

«  ceux  qui  s'occupent  de  la  littérature  russe  qu'on  doit  consulte! 
«  cet  ouvrage  avec  beaucoup  de  précaution ,  pour  ne  point  repro- 
«  duire  des  notions  inexactes  sur  cette  littérature  si  peu  connue.  > 
Ici  nous  pouvons  exprimer  notre  propre  jugement ,  et  nous  nous 
empressons  de  faire  remarquer,  pour  atténuer  un  peu  ce  que 
celui  de  notre  correspondant  nous  paraît  avoir  de  trop  sévère, 
que  si,  d'accord  avec  lui,  nous  ne  plaçons  point  l'ouvrage  de 
M.  Gretch  au  même  rang  que  celui  de  La  Harpe  sur  la  litté- 
rature française,  et  de  Ginguené  sur  la  littérature  italienne,  du 
moins  nous  croyons  juste  de  reconnaître  que  le  critique  russe  a 
ouvert  la  route  et  qu'il  a  recueilli  une  foule  de  notices ,  de  faits 
et  de  renseignemens  précieux  que  pourront  comparer  entre 
eux  ceux  qui  viendront  après  lui  ;  qu'enfin,  s'il  n'a  pas  élevé  aux 
Muses  de  sa  patrie  un  monument  littéraire  irréprochable ,  du 
moins  il  a  préparé  les  matériaux  qui  serviront  un  jour  à  l'édifier. 

Plus  loin,  notre  correspondant  accuse  les  éditeurs  du  Fils 
de  la  patrie,  des  Archives  du  Nord  et  de  l'Abeille  du  Nord ,  d'a- 
voir pris  parti  dans  cette  polémique,  contre  lui,  contre  les 
rédacteurs  du  Télégraphe  de  Moscou,  et  contre  nous  surtout, 
à  cause  du  jugement  favorable  que  nous  avons  porté  sur  ce  der- 
nier journal,  et  que  nous  nous  plaisons  à  ratifier  ici.  Nous  le 
remercions  de  tout  ce  qu'il  veut  bien  dire  de  flatteur  pour  nous  en 
cette  occasion;  ses  éloges,  qu'il  ne  nous  convient  pas  de  repro- 
duire ,  nous  ont  trouvés  aussi  sensibles  que  nous  pouvions  l'être 
au  témoignage  qu'il  se  plaît  à  rendre  de  notre  justice  et  de  notre 
impartialité.  Nous  nous  permettrons  seulement  de  faire  remar- 
quer, avec  lui,  à  ceux  des  critiques  russes  qui  ont  blâmé  les 
éditeurs  du  Télégraphe  d'attacher  tant  de  prix  aux  jugemens 
littéraires  des  étrangers,  qu'il  faudrait  au  moins  que  les  écri- 
vains  nationaux  ne  selaissassent  pas  devancer  dans  l'appréciation 
des  ouvrages  qui  intéressent  directement  la  gloire  littéraire  de 
leur  pays,  et  que  nous  attendons  encore,  par  exemple,  que 
le  Fils  de  la  patrie  publie  une  analyse  de  la  traduction  des 
Fid>lcs  de  Krîlof ,  qu'il  reproche  au  Télégraphe  d'avoir  jugée 
d'après  nous.  (Rcv.  Eric.,  tom.xxvi,  pag.  717-736.) 

La  lettre  de  M.  P-y  a  provoqué  des  remarques,  écrites  éga- 
lement en  français,  et  publiées  dans  le  Journal  des  Dames  (n°  9  de 
1828).  On  pressent  bien  que  ces  remarques,  rédigées  sans  doute 
par  un  ami,  ou  dumoins  par  un  collaborateur  du  prince  Cha- 
likof  (1),  étaient  tout  à  l'avantage  de  ce  dernier.  Partagés  entre 


(i)On  nous  assure  que  cet  article,  écrit  très-élégamment  ,  est  dû 
a  la  plume  du  prince  Dadiake. 


RUSSIE.  67 1 

l'opinion  de  son  défenseur  et  celle  de  notre  correspondant, 
nous  déclarons  que  nous  voudrions  de  tout  notre  cœur  que  le 
premier  eût  raison  :  la  Russie  posséderait  un  bon  poète  de  plus  ; 
niais  sans  doute  nous  ne  serons  pas  admis  à  donner  sur  ce  point 
notre  propre  opinion  en  connaissance  de  cause,  puisque  le 
rédacteur  du  Journal  des  Dames  se  déclare  d'avance  contre 
ceux  qui  vont  chercher  parmi  les  étrangers  des  arbitres  de  la 
littérature  russe.  Si  le  contraire  arrivait,  nous  essaierions  de  lui 
prouver  que  les  rédacteurs  de  la  Revue  font  réellement  profes- 
sion de  cette  impartialité  qu'il  veut  bien  ,  un  peu  plus  loin ,  leur 
supposer. 

Un  autre  article,  écrit  en  langue  russe  par  M.  Iakovlef  ,  et 
qui  a  pour  titre  :  Pourquoi  irions-nous  chercher  des  juges  parmi 
les  Français?  a  paru,  sur  le  même  sujet,  dans  le  cahier  d'avril 
1828  du  Courrier  de  l'Europe.  L'auteur  de  cet  article  s'étonne, 
comme  le  rédacteur  du  Journal  des  Dames ,  que  nous  ayons  pu 
faire  dire  à  M.  P-y  tout  le  contraire  du  jugement  qu'il  avait 
exprimé  sur  les  OEwres  du  prince  Chalihof;  nous  avons  donné 
sur  ce  fait  l'explication  qui  était  en  notre  pouvoir.  Il  reproche 
ensuite  au  Télégraphe  d'avoir  mis  tant  d'empressement  à  se 
parer  aux  yeux  des  Russes  des  éloges  que  nous  lui  avions  don- 
nés et  que  lui  refusaient  ses  confrères.  Eu  ceci,  notre  jugement 
peut  fort  bien  ne  pas  être  aussi  éclairé  que  celui  des  journalistes 
lusses,  mais  il  doit  être  certainement  plus  indépendant ,  par 
la  raison  que  nous  n'avons  rien  à  craindre,  pour  nos  intérêts ,  de 
la  rivalité  du  Télégraphe ,  et  (pie  nous  ne  pouvons  voir  qu'avec 
plaisir  celle  qu'il  doit  élever  au  profit  des  lettres  russes,  et  les 
résultats  avantageux  de  cette  lutte  littéraire.  M.  Iakovlef  ter- 
mine son  article  par  un  noble  appel  à  ses  concitoyens  et  cite 
quelques-uns  des  titres  littéraires  de  la  Russie;  il  nomme  l'au- 
teur de  la  Rossiadc  (Ku£k\skoi)  ,  Kafniste  et  Deiuavix.  Nous 
partageons  son  admiration  pour  ces  écrivains  célèbres,  surtout 
pour  le  dernier,  que  nous  plaçons  au  rang  des  premiers  poètes 
lyriques  qui  aient  existé  ;  nous  regrettonsde  ne  pas  posséder  ses 
œuvres  ,  pour  essayer  d'en  mettre  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs 
une  appréciation,  pour  laquelle  nous  ne  nous  lions  pas  assez  à 
notre  première  impression  et  à  des  souvenirs  toujours  trop 
fugitifs. 

Terminons  en  faisant  remarquer  le  noble  procédé  de  notre 
correspondant,  auquel  nous  devons  toutes  les  pièces  de  ce 
procès.  Il  n'a  pas  voulu  être  seul  entendu;  il  a  voulu  non-, 
mettre  en  état  de  juger  nous-mêmes,  et  nous  laisser  lihres 
de  distribuer  a  chacun  L'éloge  ou  le  blâme  dans  celte  affaire. 
^'ohs  avons  dit  franchement  ce  que  nous  pensons;  et  si  les 


672  LIVRES  ETRANGERS. 

parties  ne  sont  pas  entièrement  contentes  de  nous,  du  moins 
sommes-nous  certains  do  n'avoir  affligé  personne  dans  le  récit 
de  cette  petite  polémique,  à  laquelle  nous  crovons  que  nos 
lecteurs  auront  pu  prendre  l'intérêt  qui  doit  s'attacher  à  tout 
ce  qui  vient  de  loin  ,  et  surtout  à  ce  qui  tend  à  rapprocher 
les  peuples  par  des  liens  littéraires  ,  objet  constant  des  efforts 
de  la  Revue  Encyclopédique.  E.  Héreau. 

ALLEMAGNE. 


i83.  —  *  Zur  Vermittelung  der  Extrême  in  den.  Meinungen. — 
Essai  d'un  terme  moyen  dans  les  opinions;  par  Fréd.  Ancillon. 
Première  partie,  histoire  et  politique.  Berlin,  1828;  Duncker  et 
Humblot.  In-8°  de  427  pages. 

Ce  serait  sans  doute  une  fonction  respectable  de  rechercher 
et  de  signaler  aux  contemporains  la  vérité  entre  deux  opinions 
discordantes  qui  divisent  le  monde,  d'être  une  sorte  de  mé- 
diateur entre  deux  partis,  en  leur  faisant  mutuellement  des 
réprimandes,  en  montrant  l'exagération  de  tous  les  deux, 
en  leur  faisant  voir  que  des  concessions  mutuelles  pour- 
raient les  rapprocher  et  les  unir.  En  politique  surtout,  où  les 
opinions  se  prononcent  souvent  avec  tant  de  virulence,  aux 
époques  où  tout  est  disposé  à  de  grandes  réformes,  ce  rôle  de 
médiateur,  quoique  répudié  d'abord  par  les  deux  partis  ex- 
trêmes, rendrait  de  grands  services  à  la  chose  publique  ;  mais 
il  faudrait  une  grande  autorité,  une  position  indépendante,  et 
un  talent  éminent  pour  s'en  charger.  Or,  nous  demandons  si, 
de  bonne  foi,  un  conseiller  d'état  prussien,  c'est-à-dire  un 
fonctionnaire  public,  dans  une  monarchie  absolue  et  militaire 
qui  maintient  la  censure  et  le  régime  arbitraire,  peut  se  croire 
appelé  à  nous  éclairer  sur  ce  que  nous  devons  penser  de  la 
liberté  de  la  presse  ,  du  régime  constitutionnel ,  de  l'esprit  du 
siècle,  etc.  Quand  M.  Ancillon  nous  assure  gravement  que  les 
gouvernetnens  représentatifs  n'ont  pas  besoin  de  la  liberté  illimitée 
de  la  presse  ,  et  que  ce  gouvernement  suffit  pour  en  tenir  lieu  , 
s'imagine-t-il  que  nous  regarderons  cette  sentence  comme  une 
médiation  ?  A  qui  persuatlera-t-il  qu'il  ne  parle  pas  ici  comme 
l'agent  du  régime  absolu  qui  a  besoin  de  la  servitude  de  la 
presse  pour  se  maintenir?  N'est-il  pas  un  peu  singulier  de  voir 
un  publiciste  dont  les  écrits  ne  peuvent  être  publiés  que  sous 
le  bon  plaisir  des  censeurs,  s'occuper  de  la  liberté,  des  consti- 
tutions, de  la  révolution  ,  etc.  Quand  M.  Ancillon  ne  sera  plus 
conseiller  d'état  prussien,  quand  il  écrira  dans  un  pays  libre  > 


ALEMAGNE.  67  3 

et  loin  des  censeurs,  ses  propositions  de  médiation  [pourront 
trouver  accès  auprès  du  public  ;  jusque  là  il  prend  une  peine 
tout-à-fait  inutile.  Nous  lui  conseillons  de  laisser  là  le  champ 
politique,  puisqu'il  est  obligé  d'exprimer  les  opinions  de  son 
gouvernement,  et  rien  de  plus.  Qu'il  se  réduise  au  rôle  innocent 
de  médiateur  dans  d'autres  branches  du  savoir  humain,  dans 
l'histoire,  dans  les  sciences:  là  peut-être  la  censure  lui  per- 
mettra d'exprimer  des  opinions  indépendantes.  L'auteur  dé- 
clare, dans  sa  préface,  qu'il  s'attend  à  être  attaqué  par  les  deux 
partis  dont  il  rejette  les  opinions  extrêmes,  et  il  pense  que 
cette  double  attaque  prouvera  la  justesse  de  ses  avis  média- 
teurs. Cependant,  nous  croyons  pouvoir  rassurer  M.  Anciilon 
contre  ces  doubles  attaques.  Tous  ceux  qui  connaîtront  sa  po- 
sition ne  perdront  pas  leur  tems  à  le  combattre.  On  l'attaque- 
rait, si  la  Prusse  avait  une  constitution,  et  la  liberté  de  la 
presse.  Au  reste,  M.  Anciilon  prouve  qu'au  moins  le  gouverne- 
ment prussien  a  fait  un  pas  en  avant;  il  veut  jouer  le  rôle  de 
médiateur  entre  les  ultra  et  les  radicaux;  le  gouvernement  au- 
trichien n'est  pas  encore  aussi  avancé  :  il  fait  prêcher  par  ses 
publicistes  l'obéissance  passive  et  l'esclavage  de  la  pensée.  Il 
se  pourra  qu'à  la  longue  la  Prusse  se  mette  au  niveau  du  siècle  ; 
quant  à  l'Autriche,  on  ne  voit  pas  comment ,  étant  si  arriérée, 
elle  pourra  jamais  atteindre  les  autres  peuples ,  à  moins  que  des 
événemens  inattendus  ne  viennent  à  son  secours.  D — c. 

184. — *  Mittheilungen  aus  des  vollendeten  Superintendenten 
Dr  H.-G.  Tzschirncr,  etc. —  Communications  sur  les  dernières 
années  d'activité  et  de  souffrances  duDrZ/.-G.  Tzschirner, 
surintendant  ecclésiastique,  augmentées  fies  Discours  prononcés 
à  su  mort,  par  le  D1'  Jean-David  Goluhorn.  Leipzig,  1828. 
Iu-8°  de  5/,  p. 

Il  a  été  souvent  question,  dans  ce  recueil,  de  Tzschirner  , 
célèbre  défenseur  de  la  liberté  religieuse.  On  connaît  son  der- 
nier ouvrage  sur  le  catholicisme  en  France ,  dans  lequel,  es- 
pérant se  rendre  utile  à  notre  patrie  au  moment  de  la  <rise  reli- 
gieuse où  elle  semble  placée,  il  adresse  de  profondes  et  judicieuses 
réflexions  à  MM.de  Chateaubriand,  deMontlosier,  deBonald  et 
deLaMennais,sur  le  système  que  chacun  d'eus  s*efforce  de  faire 
prévaloir  en  matière  religieuse.  Sans  doute  ,  T/.si  Miner  combat 
au  nom  de  l'église  évangélique  qui  le  comptait  parmi  ses 
premiers  prédicateurs  el  apologistes;  mais  ses  croyances  ne 
l'aveuglent  point.  Il  est  trop  pénétré  de  l'avantage  d'un  libre 
examen,  même  en  théologie,  pour  ne  pas  respecter  la  con 
liou  de  chacun  ,  el  la  discuter  avec  impartialité.  Cel  ouvrage, 
publié  par  31.  Km  o,  est  malheureusement  incomplet  ;  l'auteur 


674  LIVRES  ÉTRANGERS. 

n'a  pu  y  mettre  la  dernière  main.  Cependant ,  il  ne  méritera  pas 
moins  les  suffrages,  même  des  catholiques,  qu'un  autre  ou- 
vrage de  lui  dont  nous  avons  fait  mention,  et  qui  a  pour 
titre  :  Traité  sur  le  catholicisme  et  le  protestantisme  considérés 
sous  le  point  de  vue  politique  (Traduction  française,  Stras- 
bourg, i8a3.  vm  et  117  p.  in-8°). 

La  brochure  que  nous  annonçons  retrace  les  dernières  an- 
nées de  la  vie  de  Tzschiiner,  et  recueille  ses  dernières  paroles. 
Ce  savant  théologien,  né,  le  14  novembre  1778,  aux  environs 
de  Chemnitz,  en  Saxe,  avait  fait  ses  études  à  l'Université  de 
Leipzig.  Deux  fois  il  avait  été  appelé  à  une  chaire  de  théologie 
à  Vittenberg,  quand  il  accepta,  en  1809,  celle  qu'on  lui  offrit 
à  Leipzig,  où  il  réunit  à  l'enseignement  un  ministère  évangélique 
qui  le  plaça  bientôt  au  premier  rang  des  prédicateurs  alle- 
mands. Sa  carrière  fut  des  plus  laborieuses  et  des  plus  utiles. 
Sa  mort,  arrivée  le  i5  février  1828,  fit  une  profonde  sensation 
dans  l'Allemagne ,  et  nous  avons  été  témoins  nous-mêmes  ,  à 
Leipzig,  des  regrets  qui  honorèrent  sa  mémoire. 

La  Revue  Encyclopédique  se  félicite  de  lui  avoir  offert  une 
consolation  dans  ses  derniers  momeus,  et  d'avoir  eu  quelque 
part  dans  ses  affections.  Voici  ce  que  M.  Goldhorn  rapporte  à 
ce  sujet,  et  ce  que  nous  croyons  devoir  communiquer  à  nos 
lecteurs  : 

«  Ce  n'est  que  lundi  soir  que  j'appris  que  Tzschirner  avait 
suspendu  son  cours  :  je  me  hâtai  d'aller  le  voir.  L'ayant  trouvé 
dans  son  cabinet ,  entouré  de  papiers  officiels  et  de  documens 
de  toute  espèce  qu'il  s'occupait  à  mettre  en  ordre,  il  m'assura 
qu'il  se  sentait  hors  d'état  d'entreprendre  un  travail  soutenu 
et  qu'il  était  réduit  à  recourir  à  des  lectures  détachées  et  sans 
liaison  nécessaire.  A  cet  effet,  il  s'était  entouré  d'un  grand 
nombre  de  cahiers  de  la  Revue  Encyclopédique,  qu'il  consultait 
pour  ses  lettres  adressées  à  des  savans  français ,  et  que  l'obli- 
geance de  M.  Ébert,  conservateur  de  la  Bibliothèque  royale 
de  Dresde,  lui  avait  procurés.  Il  me  rendit  attentif  à  la  masse 
admirable  d'idées  lumineuses  qu'on  trouvait  déposées  dans  ce 
Recueil,  et  en  tira  un  bon  augure  pour  l'écrit  dont  il  s'occu- 
pait, espérant  qu'il  ne  manquerait  pas  d'attirer  l'attention  ,  de 
mériter  même  l'approbation  des  hommes  les  plus  influens  en 
France.  Il  se  flattait  ainsi  qu'il  contribuerait  pour  sa  part  à 
arrêter  les  progrès  de  l'œuvre  ténébreuse  qu'on  y  préparait,  et 
qu'il  pourrait  concourir  à  préserver  ce  bel  et  puissant  empire 
du  malheur  d'une  barbarie  nouvelle.  » 

On  nous  pardonnera  celte  citation,  justifiée  par  la  satisfaction 
que  nous  éprouvons   d'avoir  nourri  dans   l'âme  d'un  homme 


ALLEMAGNE.  67  5 

de  bien  et  sur  son  lit  de  mort  l'espoir  d'un  meilleur  avenir. 

J.    H.    SCHNITZLEK. 

i85.  —  Phantasiegemàlde. —  Tableaux  de  fantaisie,  parle 
Dr  George  Doering,  pour  l'année  1829.  Francfort -sur-Mein  , 
1828;  Sanerlander.  In-8°  de  272  pages. 

Sous  le  titre  de  Tableaux  de  fantaisie ,  M.  Doering  publie 
depuis  plusieurs  années,  vers  le  jour  de  l'an,  une  espèce  de  ga- 
lerie d'événemens  ou  d'aventures  romanesques.  Nous  n'avons 
pas  eu  occasion  de  voir  la  galerie  que  l'auteur  a  ouverte  au 
public  les  années  précédentes;  mais  pour  celle  de  l'année  1829, 
(jue  nous  avons  sous  les  yeux,  nous  pouvous  assurer  qu'elle 
présente  beaucoup  d'intérêt.  L'ouvrage  est  divisé  en  quatre  ta- 
bleaux ,  dont  le  sujet  est  sérieux,  et  même  tragique.  Ces  quatre 
tableaux  portent  les  titres  suivans  :  la  Jeune  Fille  muette ,  l'In- 
dien ,  Laïa,  la  Morgue.  Le  roman,  car  c'en  est  un  véi'itable, 
malgré  la  division  en  tableaux,  le  roman  commence  au  Pout- 
sans-pareil  sur  la  route  de  Calais  à  Saint-Omer ,  où  se  brise  la 
voiture  de  la  veuve  d'un  officier  de  la  marine  française,  qui  voyage 
avec  son  fils,  jeune  homme  qui  a  perdu  dans  l'Inde  une  amante 
à  laquelle  il  était  sur  le  point  de  s'unir.  Pendant  que  les  deux 
voyageurs  attendent  sur  le  pont  les  secours  que  le  postillon  est 
allé  chercher  dans  le  village  voisin,  ils  entendent  des  gémis- 
séraens  qui  partent  des  bords  d'un  des  deux  canaux  qui  s'unis- 
si  nt  sous  le  pont.  Ils  volent  au  secours  de  l'être  infortuné  qui 
paraît  réclamer  leur  charité.  Ils  aperçoivent  au  clair  de  la  lune 
une  jeune  fille  velue  de  blanc  qui  allait  périr  dans  l'eau.  Ils  la 
sauvent  et  en  prennent  soin.  C'est  le  sujet  du  premier  tableau; 
dans  les  deux  suivans  l'auteur  nous  conduit  dans  l'Inde  pour 
présenter  à  nos  regards  une  histoire  pathétique  des  amours  du 
jeune  Sainville  ,  (ils  de  la  veuve  du  premier  tableau  ,  et  de  la 
jeune  Indienne  Laïa.  Au  quatrième  tableau  la  scène  est  ramenée 
en  France.  Il  se  trouve  que  le  même  scélérat,  qui  a  traversé  les 
amours  du  jeune  Sainville  dans  l'Inde,  a  causé  aussi  le  mal- 
heur de  la  belle  inconnue,  sauvée  auprès  du  Pont-sans-pareil. 
Le  jeune  Sainville  rencontre  cet  homme  à  Paris,  et  veut  se 
battre  avec  lui;  mais  celui-ci  cherche  sa  fin  dans  la  Seine,  et 
sou  corps  est  exposé  à  la  Morgue.  Sainville  s'unit  ensuite  à  Ro- 
salie qui  lui  devait  la  vie.  M.  Dœring  peint  ces  aventures  a ve< 
beaucoup  de  talent ,  el  son  style  est  pur  et  bien  soutenu. 

18G  — Peter Schlemihls wundersame Geschichte. — Histoire  mer 

veilh  use  de  Pierre  Schlemihl,  communiquée  par  édelbert  di  Cba- 

0   Deuxième  édition,  augmenté    de  chansons  el  romances  de 

l'auteur.  Nuremberg,  i8a7;Schrag.  [n-8°de  ai3  p.avec figures. 

Le  petit  roman  de  Pierre  Schlemihl  e^t  déjà  connu  par  des 


676  LIVRES  ÉTRANGERS, 

traductions  française  et  anglaise  :  c'est  un  conte  dans  le  genre 
de  Faust  et  de  Robin  des  Bois  ;  seulement  Schlemihl  ,  au 
lieu  de  vendre  son  âme ,  vend  à  l'homme  noir,  long,  maigre 
et  sec,  c'est-à-dire  au  diable,  qui  le  tente  par  une  bourse  d  or 
inépuisable,  l'ombre  que  jette  son  corps  au  soleil  ;  en  sorte  que 
depuis  loi  s  il  est  un  corps  sans  ombre  quelconque.  Tous  ceux 
qui  s'aperçoivent  de  ce  qui  lui  manque  le  fuient  avec  horreur; 
il  a  beau  prodiguer  ses  richesses  ,  jouer  le  grand  seigneur  ;  dès 
que  l'on  découvre  qu'il  est  sans  ombre  ,  tout  le  monde  l'évite  : 
un  beau  mariage  qu'il  est  sur  le  point  de  faire  est  rompu  à 
cause  de  cette  découverte,  quoique  Schlemihl  soit  aimé  de 
celle  qui  lui  a  promis  sa  main.  Malgré  son  or,  il  est  l'homme  le 
plus  malheureux  de  la  terre:  il  court  après  l'homme  noir,  sec 
et  maigre  pour  échanger  son  or  contre  son  ombre ,  mais  en 
vain  ;  le  diable  le  nargue ,  le  tourmente ,  et  ne  lui  rend  pas 
son  ombre.  Aussi ,  Pierre  Schlemihl  prend  le  parti  de  fuir  la 
société,  de  se  loger  dans  les  catacombes  d'Egypte,  et  d'errer 
à  l'aventure  dans  le  monde;  il  trouve  même  le  secret  de  fran- 
chir en  peu  d'inslans  de  grands  espaces  ;  bientôt  il  se  sent  à 
l'étroit  sur  l'ancien  continent,  et  il  est  encore  malheureux  par 
les  désirs  qu'il  ne  peut  satisfaire.  Le  roman  finit  là;  il  est  sans 
dénouement,  et  l'auteur  laisse  croire  que  Pierre  Schlemihl 
court  encore;  on  l'a  même  représenté,  au  frontispice,  dans 
son  costume  de  voyageur  ,  et  l'auteur  assure  que  Schlemihl  est 
de  sa  connaissance  intime,  et  que  c'est  le  héros  même  qui  lui  a 
remis  le  manuscrit  de  ses  aventures.  Il  paraît  que  quelque  per  • 
sonnage  original  ou  d'un  extérieur  bizarre,  sur  lequel  on  riait 
à  Berlin  ,  et  qui  s'appelait  Pierre  Schlemihl ,  a  inspiré  à  l'auteur, 
connu  par  son  voyage  autour  du  monde  avec  le  lieutenant  de 
marine  russe  Kotzebuc  ,  l'idée  de  divertir  ses  amis  par  un  conte 
des  aventures  de  cet  individu.  La  composition  annonce  du  ta- 
lent, et  la  narration  présente  souvent  un  haut  intérêt,  malgré 
sa  bizarrerie  ;  mais  si  l'auteur  a  voulu  atteindre  un  but  moral , 
il  n'a  réussi  qu'à  moitié,  car  on  n'aperçoit  pas  clairement  ce 
but.  Aurait-il  voulu  prouver  cette  vérité  triviale  que  les  ri- 
chesses ne  font  pas  le  bonheur,  et  que  la  privation  de  quelque 
chose  qui  nous  manque,  d'un  ombre  que  nous  poursuivons, 
nous  rend  malheureux  en  dépit  de  l'or  que  nous  possédons? 
Cependant  si  cette  ombre  nous  est  nécessaire  pour  avoir  l'es- 
time des  hommes,  et  pour  ne  pas  leur  faire  peur,  il  n'est  pas 
si  déraisonnable  de  la  poursuivre  pour  l'attraper.  Il  semble 
donc  que  le  conte  de  M.  de  Chamisso  est  plus  bizarre  encmi- 
qu'intéressant ,  et  que  si  l'auteur  a  voulu  prouver  une  moralité  , 
il  u'a  pas  complètement  réussi  :  dans  l'un  et  l'autre  cas  c'est 


ALLEMAGNE.—  SUISSE.  677 

une  composition  défectueuse,  qui  néanmoins  justifie  la  "vogue 

dont  elle  jouit,  en  Allemagne  surtout,  par  le  talent  du  poëte. 
—  On  a  joint  à  cette  édition  des  chansons  et  des  romances  ou 
ballades  du  même  auteur.  Ce  sont  des  pièces  fugitives  très- 
courtes,  agréablement  versifiées,  et  qui  annoncent  chez  l'au- 
teur une  grande  facilité  dans  ce  genre  de  poésie. 

D.— G. 
SUISSE. 

1 87.' — *  Vcrhandbugen  der  vercinigten  àrlzlichen  Gcscllschaf- 
ten  der  ScJuveitz.  — Transactions  des  sociétés  médicales  réunies 
de  la  Suisse.  Année  1828.  Première  partie.  Zurich,  1828;  Ul- 
rich. Cahier  in-8°  de  140  pages. 

Il  existe  à  Zurich  une  Société  médicale  assez  active  qui  a 
fait  paraître  des  mémoires  pour  les  années  1826  et  1827.  En 
s'occupant  à  recueillir  «les  mémoires  pour  le  volume  de  cette 
année,  elle  a  pensé  qu'il  pourrait  être  agréable  aux  petites  so- 
ciétés cantonnâtes  de  la  Suisse  de  se  réunir  à  elle  pour  la  pu- 
blication de  leurs  travaux  :  en  conséquence  elle  a  invité  ces  so- 
ciétés à  coopérer  à  ses  transactions.  Cette  proposition  a  été 
accueillie  avec  empressement,  et  à  dater  de  l'année  1828,  les 
mémoires  paraîtront  à  Zurich  sous  le  nom  de  transactions  des 
Sociétés  médicales  réunies  de  la  Suisse.  Cependant  le  i€r  ca- 
hier qui  nous  a  été  envoyé  n'atteste  encore  que  la  diligence  de 
deux  Sociétés,  celles  de  Zurich  et  de  Berne:  les  autres  parais- 
sent être  en  retard.  La  Société  de  Zurich  a  fourni  un  rapport 
du  Dr  Meyer  sur  les  maladies  chirurgicales,  traitées  par  lui  à 
l'hôpital  de  la  ville  en  1S27;  des  observations  du  Dr  Fehr  sur 
quelques  médicamens  tels  que  le  stramonium ,  le  secale  cornu- 
tum ,  etc.;  description  d'un  hydrocéphale  cbez  un  veau  ,  par 
i).  Michel)  méd.-vétér.  à  Zurich;  remarques  sur  la  pustule  ma- 
ligne ,  par  INI.  Rahn ;  emploi  du  suc  de  pavot  chez,  les  enfuis, 
par  M.  Locher-JBaiber; enfin,  des  observations  d'art  vétérinaire, 
par  .M.  Prévost  «le  Genève.  La  Société  de  Berne  a  envoyé  le  pro- 
cès-verbal de  ses  séances,  ainsi  qu'un  mémoire  du  Dr  Brunner 
sur  la  théorie  et  la  pratique  du  système  homéopa tique.  LJauteur 
n'est  point  partisan  du  fameux  système  d'Hahnemann  ;  il  craint 
qu'entre  les  mains  des  charlatans,  ce  système  ne  donne  lieu 
au  plus  déplorable  empirisme;  seulement  M.  Brunner  est  d'avis 
que  les  recherches  d'Hahnemann  et  de  ses  disciples-sur  la  diffu- 
sibilité  des  médicamens  dans  les  organes  <lu  corps,  et  sur  la 
réceptivité  de  ces  organes  à  l'égard  <!<•-,  substances  qu'on  y  in- 
troduit progressivement,  pourront  servir  à  simplifier  la  théra- 
peutique, el  .1  bannir  les  médicamens  trop  violens,  ou  do 


M  LIVRES  ÉTRANGERS. 

à  doses  trop  fortes.  Le  cahier  est  terminé  par  des  observations 
médicales  sur  les  eaux  minérales  de  Pfœfers  et  sur  l'état  des 
bains  de  cet  endroit,  par  le  Dr  Kaiser,  à  qui  on  do.it  une  des- 
cription de  ces  eaux  minérales. 

j  88.—  Minera/que/le  und  Bad  zu  Jenatz  im  Pràttigau  ,  Ketn- 
ton  Graubùndten.— Source  minérale  et  bains  de  Jénatz  dans  le 
Prettigau  ,  canton  des  Grisons,  avec  une  vue  lithographiée  de 
la  maison  des  bains;  par  le  Dr  Paul  Eblin.  Coire,  1828- 
Otto.  In-ia  de  98  pages. 

Il  n'y  a  pas  un  siècle  que  les  eaux  minérales  de  Jénatz  sont 
découvertes ,  et  elles  sont  encore  aujourd'hui   peu  connues 
Une  première  description  de  cette  source  a  paru  en  1 -68-  celle 
que  vient  de  publier  le  Dr  Eblin  est  plus  étendue,  et' rend 
compte  de  plus  d'expériences  sur  les  vertus  des  eaux  de  Jé- 
natz: \es  analyses  chimiques  se  font  d'ailleurs  maintenant  avec 
plus  d'exactitude  et  de  sûreté  qu'au  milieu  du  dernier  siècle. 
L'eau  de  la  source  de  Jénatz  est  froide  et  a  un  goût  légèrement 
alcalin;  lorsqu'on  la  chauffe,  elle  dépose  sur  tons  l?s  objets 
qui  en  sont  mouillés,  une  matière  onctueuse;  après  la  cuisson 
il  reste  même  au  fond  du  vase  une  pellicule  assez  épaisse.  D'a- 
près l'analyse  faite  en  1827  ,  8  livres  d'eau  contiennent  16  pou- 
ces cubiques  de  gaz  acide  carbonique,  8  grains  de  carbonate 
de  chaux,  1  de  magnésie,  1  d'oxidule  de  fer,  11  demuriatede 
chaux,  de  sulfate  de  magnésie,  et  d'une  substance  grasse  par- 
ticulière. L'odeur  de  cette  substance  onctueuse  ressemble  beau- 
coup à  celle  du  suif;  on  distingue  seulement  un  petit  mélan-e 
d'huile  de  pétrole.  C'est  à  la  même  substance  crasse,  mêlée°à 
des  parties  ferrugineuses,  qu'on  peut  attribuer  i'efficacité  de  la 
source.  Prise  intérieurement  l'eau  de  Jénatz  agit  d'une  manière 
bienfaisante  sur  l'estomac  et  les  intestins,  fait  cesser  les  coli- 
ques, les   obstructions,  les  crampes  d'estomac,  les   vomisse- 
mens ,  etc.  On  la  vante  même  comme  antidote  contre  les  poi- 
sons, ou  contre  les  désordres  provenant  d'un  usage  immodéré 
des  substances  métalliques,  entre  autres  des  préparations  mer- 
cunelles,  contre  les  accidens  de  la  vessie,  etc.  Prise  en  bain  , 
l'eau  de  Jénatz  est  très -bonne  contre  les  éruptions  cutanées', 
contre  les  maux  hystériques,  etc.  L'auteur  ajoute  encore  beau- 
coup d'autres  maladies,  telles  que  la  jaunisse,  les  rhumatismes, 
les  scrophules ,  les  paralysies,  les  ulcères,  etc.  En  sorte  que  si' 
tout  cela  était  bien  avéré,  ou  aurait  dans  le  village  de  Jénatz 
une  véritable  panacée,  et  Escnlape  mériterait  un  temple  auprès 
de  la  source  minérale  du  Prettigau.  Le  docteur  ne  promet  pas 
au  reste  de  guérir  tous  les  malades;  il  croit  seulement  qu'ils 
seront  soulagés ,  si  leur  guérison  n'est  pas  complète  ,  ce  qui  est 


SUISSE.  679 

toujours  beaucoup.  Il  faudrait  d'ailleurs  être  bien  malade  pour 
résister  aux  effets  réunis  de  l'eau  minérale,  de  l'air  des  mon- 
tagnes et  du  lait  des  Alpes.  Jénatz  est  situé  à  environ  3, 000  pieds 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer;  à  cette  hauteur  l'air  est  déjà 
si  pur  qu'il  suffirait  presque  pour  faire  disparaître  les  maux 
légers,  surtout  en  observant  un  régime  modéré  et  en  se  pro- 
menant beaucoup.  D — G. 

189.  —  *  Mémorial  des  séances  du  Conseil  représentatif  du 
canton  de  Genève,  publié,  autant  que  possible,  d'une  séance 
à  l'autre ,  et ,  au  plus  tard ,  quatre  jours  après  celle  dont  il  rendra 
compte.  Genève,  1 828. On  souscrit  chez  A.  Cherbuiiez,  libraire; 
et  à  Paris,  chez  Th.  Baltimore,  rue  de  Seine,  nq  48,  faubourg 
Saint-Germain.  Prix  de  l'abonnement  (  du  1e1'  mai  au  3o  avril 
de  l'année  suivante  )  :  a5  florins  pour  le  canton,  et  i5  fr.  pour 
l'étranger. 

Ce  Mémorial ,  dont  la  publication  a  commencé  le  ie'  mai  de 
cette  année,  annonce  que  les  citoyens  de  Genève  voient  enfin 
chez  eux  l'aurore  de  la  publicité,  en  attendant  qu'ils  puissent 
jouir  de  toute  sa  lumière.  Une  délibération  du  Conseil,  du  28 
mars,  sur  le  rapport  d'une  commission  spéciale  dont  M.  le  pro- 
fesseur Rossi  était  l'organe  ,  autorise  cette  publication ,  et  l'en- 
courage par  l'allocation  d'une  somme  annuelle  accordée  à  l'édi- 
teur responsable  dont  les  offres  sont  acceptées  par  le  Conseil.  En 
France  et  en  Angleterre  un  tel  journal  passerait  pour  officiel; 
le  Conseil  a  eu  l'intention  de  lui  ôter  ce  caractère  qui  provoque 
la  méfiance,  lors  même  qu'elle  est  injuste.  Mais  îes  gouverne- 
mens  représentatifs  de  la  Suisse  ne  peuvent  être  comparés  à  ceux 
des  grandes  puissances  où  le  pouvoir  législatif  est  partagé  entre 
le  monarque  et  les  délégués  delà  nation  :  nos  maximes  et  dos 
usages  parlementaires  ne  peuvent  leur  convenir  entièrement. 
D'ailleurs,  la  singulière  existence  d'une  petite  république  au 
milieu  de  puissantes  monarchies  exige  de  grandes  précautions, 
beaucoup  de  sagesse  et  de  réserve  dans  les  relations  extéi  ieures, 
et  quelquefois  du  secret;  tout  ne  peut  pas  être  confié  à  la  presse 
périodique;  et  par  conséquent  cette  presse  ne  peut  pas  être  tout- 
à-fait  libre,  ni  dire  tout  ce  qui  est  vrai  :  il  est  plus  sûr  pour  lis 
citoyens  d'ignorer  ce  dont,  quelques-uns  d  entre  eux  pourraient 
faire  des  applications  dangereuses  pour  tous.  1!  paraît  qu<  ce 
Mémorial,  tel  qu'il  est,  convient  à  la  situation  actuelle  du  can- 
ton de  Genève;  mais  nous  ne  perdrons  point  l'espérance  qu'une 
publicité  plus complette  et  mieux  caractérisée  s'établira  quelque 
jour  dans  celle  ville,  si  heureusement  disposée  pour  la  cul- 
ture de  la  raison,  si  digne  de  jouir  de  tous  les  bienfaits  de  la 
liberté. 


68o  LIVRES  ÉTRANGERS. 

Le  rédacteur  du  Mémorial  est  M.  Gide  ,  avocat.  Il  justifie  le 
titre  du  recueil;  c'est  effectivement  un  mémorial,  uue  analyse 
étendue  de  chaque  séance,  où  les  opinions  sont  rapportées  a\ec 
clarté,  et  sans  doute  aussi  avec  une  scrupuleuse  exactitude. 

F. 
ITALIE. 

igo.  —  *  Stirpium  Saclaarum  elenchus. — Tableau  des  plantes 
de  la  Sardaigne,  par  M.  le  docteur  Moris,  de  l'Université  de 
Cagliari,  etc.  ire  et  2e  livraison.  Cagliari,  1827;  imprimerie 
royale.  In-4°- 

La  Sardaigne,  relativement  à  son  étendue,  renferme  un 
grand  nombre  de  végétaux  intéressans;  les  plantes  du  nord  de 
l'Afrique  et  celles  de  l'Europe  tempérée  s'y  trouvent  réunies. 
L'existence  de  quelques  espèces  semble  même  donner  du  poids 
à  l'hypothèse  des  géologues,  qui  pensent  que  la  Sardaigne  et  la 
Corse  ont  été,  à  une  époque  récente,  séparées  l'une  de  l'autre. 
Aussi  le  gouvernement  sarde,  persuadé  de  l'utilité  que  les 
sciences  doivent  retirer  de  la  connaissance  des  végétaux  qui 
croissent  spontanément  dans  cette  île,  a  chargé  M.  Moris,  un 
des  élèves  les  plus  distingués  du  professeur  Balbis,  de  re- 
cueillir tous  les  matériaux  nécessaires  à  la  formation  d'une 
flore  sarde.  Déjà  ce  jeune  savant  a  publié  les  deux  fascicules 
que  nous  annonçons,  et  qui  ne  sont  qu'un  prodrome  d'une 
flore  générale  de  l'île,  au  sujet  de  laquelle  on  ne  possédait  que 
le  catalogue  très-incomplet  de  Plazza,  inséré  en  1767,  par 
Allioni,  dans  la  Flora  Vedemontana.  Ces  deux  livraisons  pré- 
sentent beaucoup  de  plantes  nouvelles,  et  attestent  les  connais- 
sances botaniques  du  professeur  Moris.  Son  ouvrage  sera  la 
première  flore  publiée  en  Italie  d'après  la  méthode  naturelle, 
que  l'auteur  a  préférée,  avec  raison,  au  système  de  Linnée. 

191 .  —  Dell'  uso  il più  profîcuo  clegli  alberi  tord ,  dijjormi  c  di 
grandioso  diametro.  —  Mémoire  sur  l'utilité  des  arbres  courbes, 
défectueux  et  d'un  grand  diamètre,  par  le  marquis  de  Lascaris. 
Turin,  1827;  imprimerie  de  Chirio  et  Mina.  In-4°. 

L'accroissement  de  la  marine  sarde,  qui  compte  aujourd'hui 
plus  de  deux  mille  bâtimens  à  plusieurs  mâts  et  vingt  mille 
hommes  de  mer,  a  fait  naître  chez  l'auteur  de  cet  écrit  l'espoir 
d'ouvrir  à  l'agriculture  une  nouvelle  source  de  prospérité  en 
répandant  chez  les  cultivateurs  des  notions  méthodiques  et  ap- 
propriées à  leur  intelligence  ,  sur  les  moyens  d'appliquer  aux 
constructions  navales  les  arbres  courbes,  difformes  et  d'un 
grand  diamètre.,  au  lieu  de  les  employer  uniquement  connue 
bois  de  chauffage  ou  de  les  réduire  en  charbons.  La  richesse 


ITALIE.  68 1 

forestière  de  l'île  de  Sardaigne  et  des  possessions  continentales 
de  S.  M.  sarde,  suffiraient  tout  a  la  fois  pour  affranchir  la  ma- 
rine de  l'importation  des  bois  de  la  Calabre,  de  la  Toscane  et 
de  l'Adriatique,  et  pour  rendre  les  nations  maritimes  tribu- 
taires, en  quelque  sorte,  de  l'industrie  agricole  des  sujets  de 
S.  M.  — M.  deLascaris,  le  dernier  rejeton  d'un  prince  dont  le 
courage  et  la  prudence  retardèrent  la  chute  de  l'empire  d'Orient, 
n'ignore  point  qu'une  nation  éclairée  doit  puiser  ses  forces  dans 
le  sol  sur  lequel  elle  existe;  et  cet  écrit,  comme  ceux  qu'il 
a  publiés  précédemment,  tend  à  agrandir  les  ressources  agri- 
coles de  son  pays.  Il  atteindra  ce  but  lorsqu'on  placera  l'agri- 
culture au  rang  qu'elle  doit  occuper  dans  l'échelle  des  connais- 
sances humaines.  Cet  ouvrage,  digne  d'être  traduit  dans  notre 
langue,  est  accompagné  de  plusieurs  figures  dessinées  et  li- 
thographiées  par  le  comte  Ponte,  sur  un  calcaire  à  grains  jau- 
nâtres, nouvellement  découvert  dans  la  province  du  Mont- 
ferrat.  Bonafous. 

192.  —  Délie  fasciature  chirurgiche  e  de  loro  congrui  apparec- 
ehi,  etc.  — Traité  théorico- pratique  des  bandages  chirurgi- 
laux  et  de  leurs  appareils,  etc.  Modène,  1828.  1  gros  vol. 
petit  in-/t°,  un  avec  atlas  de  4^  planches  lithographiées. 

Cet  ouvrage  contient  l'exposition  de  la  méthode  la  plus 
propre  à  traiter  les  maladies  extérieures  du  corps  par  des 
moyens  locaux  déterminés.  L'utilité  d'une  bonne  méthode  de 
pansement,  en  chirurgie,  est  bien  plus  grande  qu'on  ne  le 
pense;  très-souvent,  le  résultat  d'un  traitement  dépend  de 
l'application  des  appareils  chirurgicaux.  Les  difformités  cor- 
porelles à  la  suite  d'une  fracture,  d'une  luxation  ou  d'une 
blessure  ont  fréquemment  pour  cause  la  négligence  ou  l'inexpé- 
rience du  chirurgien.  Donc,  si  l'on  peut  trouver  réuni  dans 
un  seul  traité  tout  ce  qui  a  été  écrit  jusqu'ici  sur  cette  ma- 
tière, on  aura  un  livre  d'une  utilité  réelle  et  pratique.  Tel  est 
le  traité  que  nous  annonçons  :  l'auteur  a  fait  un  choix  judicieux 
des  nombreux  matériaux  qu'il  s'est  procurés,  et  il  a  exposé 
sou  sujet  avec  ordre  et  avec  clarté.  FosSATI,  n.  m. 

ic)3. — *  Lettcrc  inédite  di  principi,  etc.  —  Lettres  inédites 
de  plusieurs  princes  et  hommes  célèbres,  recueillies  et  publiées 
par  Louis  Cibrario.  Turiu,  1828;  Joseph  Pic.  In-8°. 

Les  amis  des  études  historiques  liront  avec  intérêt,  dans  ce 
recueil ,  une  lettre  de  Louis  XIV,  et  une  série  de  dépêches 
que  la  duchesse  .leannc-Ilapliste  de  IN'einours  envoyait  au  mar- 
quis de  Ferraro,  son  amlussadeur  à  Paris,  à  une  époque  OÙ 
cette  princesse,  régente  îles  Ktats  de  son  (ils  Victor  Amédee  II, 
était  livrée  aux  intrigues  île  sa  propre  COUT  et  .1  I  inllueiicc  tonte 
r.  xt.. —  Décembre  1828.  /1 ', 


682  LIVRES  ETRANGERS. 

puissante  du  grand  roi  cl  de  ses  ministres.  Ce  recueil  comprend 
également  d'autres  lettres,  jusqu'ici  inconnues,  de  Redi,  de 
Peiresc,  de  Paoli ,  de  Métastase,  d'Alfieri,  etc.  On  trouve,  à 
la  fin  d'une  de  celles  d'Alfieri ,  quelques  lignes  de  la  comtesse 
d'Albany,  qui  fut,  comme  on  sait,  la  constante  amie  du  tra- 
gique italien  :  c'est  d'après  une  partie  de  ses  lignes  que  l'on  a 
tracé  le  fac-similé  inséré  dans  le  volume.  Mais  les  lettres  les 
plus  intéressantes  de  la  collection  sont  sans  contredit  celles  de 
Peiresc;  elles  sont  écrites  en  italien  et  adressées  particulière- 
ment au  cardinal  Barbarini  et  à  Galilée;  elles  jettent  un  nou- 
veau jour  sur  les  persécutions  qui  s'attachèrent  à  la  personne 
et  aux  ouvrages  du  philosophe  florentin  ;  elles  suffiraient  pour 
faire  admirer  dans  Peiresc  un  des  plus  beaux  caractères  dont 
les  sciences  puissent  s'honorer  dans  les  tems  modernes.  L'édi- 
teur nous  apprend  qu'elles  ont  été  copiées  à  la  bibliothèque  de 
Carpentras,  et  lui  ont  été  communiquées  par  M.  le  comte  de 
Balbe  ;  nous  promettons  à  M.  Cibrario  un  succès  assuré ,  s'il 
parvient  à  procurer  à  ses  lecteurs  d'autres  communications  du 
même  genre,  et  surtout  s'il  est  aidé  dans  ses  recherches  par  un 
guide  aussi  sûr  que  le  savant  distingué  que  nous  venons  de 
nommer. 

io/j. — De'  vizj  de'  letteratti ,  etc.  —  Des  défauts  des  gens  de 
lettres,  par  M.  Joseph  Manno.  Turin,  1828;  Alliaua.  In  8° 
de  45o  p. 

Il  paraît  journellement  en  Italie  une  foule  de  poèmes,  de 
dissertations  académiques  et  d'autres  ouvrages  , 

<•  Froids  et  pâles  enfans  de  pères  sans  génie,  » 

dont  les  auteurs  reproduisent  de  vieux  adages  et  se  font  im- 
primer à  leurs  frais  :  dans  les  pays  où  la  presse  est  libre  d'en- 
traves, des  productions  fugitives  du  même  genre  peuvent 
quelquefois,  par  les  sujets  qu'elles  traitent,  intéresser  les 
masses  et  trouver  des  acheteurs.  A  ces  différences  près,  la 
manie  d'écrire,  que  nous  envisageons  ici  comme  l'abus  d'une 
profession  honorable,  est  à  peu  près  universellement  répandue. 
M.  Manno  s'est  attaché,  dans  son  livre,  à  décrire  les  défauts 
des  gens  de  lettres:  il  parle  successivement  des  pédans,  des 
critiques  injustes,  des  écrivains  téméraires,  de  ceux  qui  sont 
trop  vieux  ou  trop  jeunes,  des  orgueilleux,  etc.,  et  chacun  de 
ces  travers  lui  fournit  un  chapitre.  Son  sujet  ainsi  généralisé 
ne  pouvait  guère  lui  offrir  que  des  données  vagues  et  incer- 
taines, qui  privent  son  ouvrage  d'une  partie  de  l'intérêt  dont  il 
était  susceptible.  M.  Manno  critique  les  prétentions  un  peu 
usées  des  classiques  et  des  romantiques  ;  il  se  plaint  aussi  de 


ITALIE.  —  ESPAGNE.  683 

là  vogue  qu'ont  obtenue  de  nos  jours  certaines  branches  des 
sciences  naturelles  ,  tandis  que  des  objets  dignes  d'une  attention 
plus  sérieuse,  la  législation  pénale,  par  exemple,  attendent 
encore  une  réforme.  Il  cite  à  cet  égard  les  coutumes  d'Angle- 
terre ;  mais  les  lois  criminelles  valent-elles  mieux  dans  beau- 
coup d'autres  États  de  l'Europe  ?  et  les  savans  jurisconsultes 
ont-ils  négligé  les  recherches  et  les  réclamations?  Nous  dési- 
rons que  l'auteur  complète  son  travail  par  un  nouvel  ouvrage 
présentant  le  tableau  des  vertus  et  des  qualités  qui  sont  insépa- 
rables d'une  carrière  dans  laquelle  il  a  paru  lui-même  avec 
avantage.  Il  ne  lui  sera  pas  difficile  de  prouver  que  les  hommes 
les  plus  éclairés  sont  aussi  en  général  les  plus  estimables ,  quels 
que  soient  d'ailleurs  les  dégoûts  et  les  chagrins  auxquels  les 
exposent  la  recherche  et  la  défense  de  la  vérité.       C.  R**. 

195.  —  Principi  morali  ciel  teatro,  etc.  —  Principes  moraux 
du  théâtre  appliqués  à  toutes  les  sortes  de  représentations  dra- 
matiques, par  P.  Schedoxi.  Modène,  1828.  In- 8°  de  226  p. 

Si  des  ouvrages  tels  que  celui-ci  obtenaient  quelque  succès  , 
les  compositions  dramatiques  deviendraient  très-ennuyeuses, 
et  les  théâtres  seraient  bientôt  déserts.  Allons  entendre  le  père 
La  Chaussée,  disait  Piron  en  allant  au  théâtre  où  l'on  jouait 
une  pièce  de  cet  auteur.  Si  M.  Schedoni  compose  des  comédies , 
il  imitera  l'auteur  du  Préjugé  à  la  mode ,  plutôt  que  celui  de  la 
Métromanie.  Il  provoque  une  sévère  inspection  des  théâtres,  et 
la  surveillance  des  inspecteurs  :  on  lui  sait  gré  de  s'être  arrêté  à 
ce  degré  de  juridiction  morale;  car  il  pouvait  aller  plus  loin, 
et  rendre  toute  nouvelle  représentation  à  peu  près  impossible. 
Ne  valait-il  pas  mieux  aller  droit  au  fait,  prouver  que  les 
théâtres  sont  une  école  de  mauvaises  mœurs,  un  scandale  per- 
manent, et  provoquer  leur  suppression?  On  s'étonne  que  ee 
livre  ait  été  écrit  en  Italie  ;  il  semble  qu'on  n'aurait  dû  le  voir 
paraître  que  dans  un  pays  où  les  mœurs  seraient  encore  aus- 
tères, et  où  l'on  craindrait  de  les  voir  dégénérer  en  s'adoucis- 
sant.  Y. 

ESPAGNE. 

iç)6. — Convenicncia  de  las  associacioncs  produvLoras  para  las 
obras  de  utïlidad  publica,  etc.  —  Avantages  des  associations 
productrices  pour  les  entreprises  d'utilité  publique.  .Madrid, 
1828.  In-8". 

L'auteur  de  ce  mémoire,  don  Antonio  Phat,  examine  une 
question  d'économie  politique  qui  pourrait  devenir  de  la  plus 
haute  importance  pour  L'Espagne,  si  le  gouvernement  de  ce 
pays  était  disposé  à  en  permettre,  sinon  a  en  protéger  l'appli 

M- 


684  LIVRES  ÉTRANGERS, 

cation.  Il  démontre  la  nécessité  d'établir  dans  la  Péninsule  le 
système  des  sociétés  industrielles  de  l'Angleterre  pour  ouvrir 
des  routes,  pour  bâtir  des  ponts,  creuser  des  canaux,  et  exé- 
cuter tous  le?  travaux  d'utilité  publique.  Il  traite  le  sujet,  sous 
ses  différens  points  de  vue,  avec  beaucoup  d'ordre  et  de  clarté. 
Il  y  développe  des  principes  très-dignes  d'attention,  et  il  est 
facile  de  reconnaître  au  style  de  l'auteur  qu'il  cherche  à  faire 
passer  dans  l'esprit  de  ses  compatriotes  la  conviction  dont  il 
est  animé.  Après  avoir  décrit  l'état  déplorable  où  se  trouvait 
l'Angleterre,  il  y  a  cinquante  ans,  à  cause  de  la  guerre  avec 
ses  colonies,  M.  A.  Prat  s'exprime  ainsi  :  «  Que  fit  l'adminis- 
tration britannique  pour  exécuter  en  si  peu  de  tems  un  si  grand 
nombre  d'entreprises  utiles  au  commerce  ?  Rien  autre  chose 
que  de  laisser  faire  aux  individus;  elle  a  permis  aux  grandes 
et  aux  petites  fortunes  de  s'entendre  au  sujet  de  leurs  besoins 
respectifs,  en  leur  prêtant  seulement  une  protection  éclairée 
et  commune  à  tous  les  entrepreneurs.  »  Ces  lignes  suffisent  pour 
indiquer  l'esprit  du  Mémoire  que  nous  avons  sous  les  yeux.  L'au- 
teur rappelle  aussi  les  heureux  résultats  que  la  France  a  su 
tirer  de  l'exemple  que  lui  avait  donné  l'Angleterre;  et  il  pas^e 
en  revue  les  entreprises  des  canaux  du  Loin  g ,  d'Orléans,  de 
Picardie,  du  Languedoc,  etc.  «  Si  l'on  ne  veut  jamais  traiter, 
dit-il  dans  un. autre  endroit  de  son  ouvrage,  qu'avec  des  ac- 
tionnaires  opulens,  on  ne  formera  en  Espagne  qu'un  très-petit 
nombre  d'associations,  le  nombre  des  grands  capitalistes  y  étant 
trés-borné.  Mais  si  l'on  met  ces  associations  à  la  portée  des 
fortunes  les  plus  médiocres,  on  en  verra  bientôt  un  grand 
nombre  qui  ne  manqueront  pas  d'apporter  à  l'Espagne  les 
succès  qui  résultent  toujours  de  la  concurrence  et  de  l'ému- 
lation. »  L'auteur  présente  ensuite  les  bases  sur  lesquelles  ces 
associations  sont  fondées  en  Angleterre,  et  il  exhorte  éloquem- 
ment  ses  compatriotes  à  les  adopter,  en  développant  la  supé- 
riorité des  moyens  naturels  que  présente  la  Péninsule  par  sa 
situation,  son  climat  et  son  sol.  Il  finit  par  démontrer  que, 
pour  régénérer  ce  beau  pays,  il  suffirait  d'imprimer  un  mouve- 
ment industriel  à  sa  population  oisive,  en  ouvrant  de  nouveaux 
débouchés  aux  produits  de  son  travail ,  au  moyen  de  commu- 
nications intérieures  dans  toutes  les  directions. 

P.  M. 
PAYS-BAS. 

197.  —  *  Mémoire  sur  1rs  changement  opérés  dans  l'instruc- 
tion publique ,  depuis  le  règne  de  V impératrice  Marie-  Thérèse 
jusqu'à  ce  jour ,  par  M.  Raingo,  professeur  au  collège  de  Mon*. 


PAYS-BAS.  685 

Bruxelles,   1827;  Hayer  ,   imprimeur  de   l'At*adéniie  royale. 
In-4°  de  106  payes. 

L'Académie  de  Bruxelles  avait  mis  au  concours  un  mémoire 
sur  la  question  suivante  :  «  Quels  ont  été  les  changemens  in- 
troduits dans  l'instruction  publique  depuis  le  commencement 
du  règne  de  Marie  -  Thérèse  jusqu'à  ce  jour;  quelle  a  été  l'in- 
fluence de  ces  changemens  sur  la  propagation  des  lumières  en 
général,  et  sur  la  culture  des  sciences  et  des  lettres  en  parti- 
culier?» M.  Raingo  a  remporté  le  prix;  ses  lecteurs  croiront 
volontiers  qu'il  l'a  mérité:  l'ordre  des  faits,  la  justesse  des  ob- 
servations et  la  clarté  de  l'exposition  ne  laissent  rien  à  désirer. 
Nous  ne  pouvons  néanmoins  entrer  dans  le  détail  des  faits  qui, 
pour  être  instructifs,  doivent  se  présenter  dans  leur  ensemble, 
laisser  découvrir  leur  connexion,  l'influence  du  passé  sur  le 
présent  et  l'avenir,  en  dépit  de  toutes  les  conceptions  du  gé- 
nie et  de  la  puissance  dej  gouvernemens.  Dans  un  intervalle 
de  trois  quarts  de  siècle,  la  nation  belge  a  changé  quatre  fois 
d'état  politique,  et  ses  établissemens  d'instruction  publique  ont 
éprouvé  encore  plus  de  révolutions.  Nous  recommandons  aux 
partisans  des  jésuites  la  lecture  du  Mémoire  de  M.  Raingo  , 
pourvu  qu'ils  soient  sincères;  car ,  s'ils  ne  voient  dans  cet  or- 
dre religieux  qu'un  instrument  de  leur  faction,  il  n'est  point 
question  de  leur  donner  des  avertissemens.  Dans  les  Pays-Has 
aussi  bien  qu'en  France,  les  jésuites  ont  retardé  les  progrès  de 
l'enseignement,  contrarié  les  projets  bienfaisans  de  l'autorité 
publique,  résisté  à  ses  ordonnances  aussi  long-tems  qu'ils  l'ont 
pu;  et  lorsque  l'obéissance  est  devenue  nécessaire,  la  subti- 
lité des  intet 'prétations  est  venue  à  leur  secours.  En  franchis- 
sant l'intervalle  de  tems  dont  M.  Raingo  a  fait  L'histoire,  pas- 
sons à  l'état  actuel  do  l'instruction  publique  dans  le  royaume 
des  Pays-Bas.  Ou  n'y  a  point  établi ,  comme  en  France,  sous  le 
nom  d'université  ,  une  ferme  générale  de  l'instruction  publique, 
avec  seseonnnisexploitans;  le  mot  d'université  est  rendu  à  sou 
acception  primitive;  il  désigne  un  établissement  où  l 'on  enseigne 
l'universalité  des  connaissances  humaines.  Les  Pays*  Bas  pro- 
prement dits  en  ont  trois;  et  la  Hollande,  trois  autres.  En 
comparant  la  population  de  ce  pays  à  celle  de  la  î'rauce,  nous 
aurions  seize  universités. 

a  L'enseignement  des  universités  se  divise  eu  quatre  facul- 
tés :  celle  de  jurisprudence,  celle  de  médecine  ,  celle  des  scie&cés 
màthémàtiqtteé  et  physiqueê  ,  et  celle  de  philosophie  spéculative 
et  des  lettres.  Une  faculté  de  théologie  doit  v  être  ajoutée,  aus- 
sitôt que  les  rfrCOnSl  uices  le  permettront ,  pour  les  catholiques 
romains  qui  se  destinent  à  l'état  ecclésiastique.  » 


086  LIVRES  ÉTRANGERS. 

ha.  faculté  de  théologie  ,  c'est-à-dire  des  connaissances  rela-r 
tives  à  la  Divinité,  peut-elle  être  classée  avec  la  jurisprudence, 
la  médecine,  etc.,  et  même  avec  la  philosophie  spéculative? 
La  théologie  n'est-elle  pas  essentiellement  commune  à  toutes  les 
sectes  chrétiennes,  et  la  même  pour  toutes?  Et  si  l'on  réunit 
aux  notions  générales  et  véritablement  théologiyues  une  ïnsU  uc- 
tion  spéciale  pour  une  croyance  particulière,  est-ce  dans  un 
royaume  protestant  qu'il  convient  de  créer  un  enseignement 
pour  les  catholiques  seuls,  tandis  qu'on  ne  fait  rien  pour  les 
protestans?  Ces  questions  sont  importantes,  et  il  serait  bien 
fâcheux  que  l'on  eût  oublié  d'y  répondre.  S'il  est  vrai ,  comme 
le  dit  Newton ,  que  le  prix  des  sciences  est  en  raison  des  ser- 
vices qu'elles  rendent  à  la  morale ,  on  ne  peut  être  indifférent 
sur  les  progrès  de  la  théologie  digne  de  ce  nom,  science  qui 
devrait  être  répandue  partout,  au  lieu  d'être  réservée  pour  les 
ministres  d'un  culte  qui  n'est  pas  même  celui  de  la  majorité  des 
citoyens.  Si  des  questions  de  controverse  sont  associées  aux 
sublimes  notions  sur  lesquelles  se  fonde  la  religion  ,  et  par  son 
moyen  la  morale,  il  est  clair  que  l'enseignement  n'est  plus  du 
ressort  des  universités,  et  qu'il  doit  être  confiné  dans  les  sémi- 
naires. Les  cours  universitaires  doivent  être  ouverts  à  tous  les 
disciples  qui  sont  en  état  d'en  profiter  ;  la  faculté  de  théologie, 
telle  qu'on  veut  l'introduire  dans  l'organisation  des  universités 
des  Pays-Bas,  ne  peut  être  considérée  comme  une  division  des 
connaissances  humaines;  elle  serait  hors  déplace,  et  par  cette 
seule  cause  elle  nuirait  dès  à  présent,  et  plus  encore  dans 
l'avenir.  Elle  opposerait  son  immobilité  aux  perfectionnemens 
les  plus  désirables  ;  tandis  qu'autour  d'elle  tout  tendrait  à 
croître  et  à  se  coordonner,  elle  seule  persisterait  dans  son  état 
et  son  isolement.  Espérons  que  les  universités  des  Pays-Bas 
seront  préservées  de  ce  dangereux  accroissement. 

Nos  voisins  n'ont  pas  eu  peur  de  l'enseignement  du  droit 
naturel.  La  langue  latine  est  seule  autorisée  dans  les  leçons  de 
leurs  universités,  «  excepté  pour  les  cours  de  littératures  hol- 
landaise et  française,  de  la  pratique  du  droit ,  des  sciences  éco- 
nomiques, et  de  quelques  autres  parties  à  l'égard  desquelles  il 
est  accordé  des  dispenses.  »  On  attribuera  peut-  être  la  con- 
servation de  cet  ancien  usage  à  l'influence  de  l'exemple  des 
universités  d'Allemagne,  si  dignes  à  d'autres  égards  de  servir 
de  modèle. 

Chaque  faculté  n'admet  que  deux  grades,  la  candidature  et 
le  doctorat  :  le  vieux  mot  de  bachelier ,  et  l'inintelligible  mot 
de  licencié  ont  disparu  :  cette  réforme  a  plus  d'importance  qu'on 
ne  le  supposerait  au  premier  coup  d'ccil;  lorsque  les  exprès- 


PAYS-BAS.  687 

sions  deviennent  justes,  on  peut  être  assuré  que  les  idées  se 
sont  rectifiées. 

On  voit  que  ,  dans  les  Pays-Bas ,  la  haute  instruction  est  en 
état  de  prospérer  de  plus  en  plus  :  examinons  maintenant  ce 
que  l'on  a  fait  pour  l'instruction  primaire.  Voyons  si  l'on  a 
pris  assez  de  précautions  pour  consolider  la  base  de  l'édifice 
dont  nous  avons  loué  les  parties  les  plus  remarquables. 

Dans  les  provinces  méridionales  du  royaume,  l'instruction 
populaire  n'était  pas  aussi  avancée  que  dans  les  provinces  du 
nord  :  il  fallait  rétablir  l'équilibre,  et  consacrer  des  soins  parti- 
culiers aux  lieux  qui  éprouvaient  les  plus  grands  besoins. «Loin 
de  repousser,  sous  prétexte  de  religion,  les  méthodes  expédi- 
tives  d'enseignement,  on  les  a  propagées  ,  et  les  encouragemens 
ne  leur  ont  point  manqué.  Une  corporation  soumise  à  une  règle 
invariable  n'eut  point  le  monopole  de  l'instruction  primaire  ;  on 
se  tint  constamment  prêt  à  mettre  en  usage  les  meilleures  mé- 
thodes, à  mesure  que  leurs  avantages  seraient  constatés;  dans 
les  concours  entre  les  instituteurs,  les  pères  de  famille  sont 
préférés,  à  mérite  égal ,  et  dans  l'appréciation  du  mérite  les 
mœurs  sont  examinées  avec  autant  de  soin  que  le  savoir. «L'é- 
tablissement et  la  propagation  d'un  système  d'enseignement 
perfectionné  a  tiré  l'instruction  primaire  de  l'état  déplorable 
où  l'avaient  laissée  les  gouvernemens  précédens;  l'acquisition 
des  premières  connaissances,  icndue  facile  par  le  moyen  de 
méthodes  ingénieuses,  a  permis  d'en  agrandir  le  cercle,  et  d'y 
introduire  les  élémens  de  diverses  sciences  utiles  à  tous  les  su- 
jets d'un  gouvernement  constitutionnel.  Ces  améliorations  ,  il 
est  vrai ,  ne  se  sont  introduites  que  là  où  l'organisation  et 
l'inspection  des  écoles  ont  été  confiées  à  des  personnes  capa- 
bles et  bien  pénétrées  des  vues  du  gouvernement  ;  mais,  si 
quelques  choix  moins  heureux  ont  empêché  certains  rameaux 
de  porter  leurs  fruits,  l'arbre  n'en  a  pas  moins  acquis  la  plus 
grande  vigueur;  l'émulation  générale  fait  espérer  (pie  la  sève 
abondante  en  circulera  bientôt  uniformément,  et  fertilisera  les 
branches  qui  jusqu'à  présent  sont  restées  stériles.  » 

Il  faut  nous  arrêter;  l'examen  de  ce  mémoire  intéressant  et. 
les  réflexions  qu'il  provoque  nous  conduiraient  beaucoup  trop 
loin.  Heureux  habitans  des  Pays -Bas  !  on  n'a  point  refusé  i 
leurs  enfans  le  lait  salutaire  de  L'instruction  :  aujourd'hui,  nous 
y  voyons  une  jeunesse  vigoureuse  d'intelligence  ;  dans  son  âge 
mûr  elle  aura  sous  les  yeux  une  jeunesse  plus  forte  encore, 
et  plus  capable  d'enrichir  le  dépôt  des  connaissanceshmnaines: 
il  nous  faudra  de  bien  grands  efforts  pour  l'atteindre,  et  niai  - 
(lier  avec  elle  sur  la  même  ligne.  ^f. 


688  LIVRES  ÉTRANGERS. 

198. — *Plutarque  des  Pays-Bas ,  ou  Vies  des  hommes  illustres 
de  ce  royaume  ,  avec  cette  épigraphe  : 

Aux  grands  hommes  la  patrie  reconnaissante. 

2  e  vol.  avec  portraits.  Bruxelles,  1828  ;  Laurent  frères,  impr. 
hbr.,  place  de  Louvain ,  n°  547-  Il  y  aura  4  vol.  Prix,  1  2  flor. 

Le  second  volume  de  cetle  galerie  historique  contient ,  comme 
le  précédent,  treize  personnages:  Egmont,  Van  Dyck ,  Trornp, 
Te nier s  ,  Guillaume  111 ,  Duquesnoy ,  Juste-Lipse ,  Cohorn  , 
fansénius ,  Van  Helmont ,  Barneveld,  Gérard  Dow  et  Coniines. 

L'article  Barneveld  est  sans  contredit  le  mieux  fait,  le  mieux 
écrit  et  le  plus  intéressant  ;  je  le  crois  même  à  l'abri  de  toute 
critique  fondée.  Les  articles  Jusle-Lipse,  Cohorn,  Coinines  et 
Gérard  Dow  méritent  à  peu  près  les  mêmes  éloges;  mais  il  n'en 
est  pas  tout-à-fait  ainsi  de  la  Notice  sur  le  comte  d'Egmont; 
elle  est  écrite  d'un  style  inégal,  tantôt  beaucoup  trop  brillante, 
tantôt  dépourvu  d'élégance  et  d'harmonie,  témoin  cette  phrase  ; 
«  Elle  (Marguerite  de  Parme  )  écrivit  seulement  au  voïpourle 
supplier  de  vouloir,  pour  ménager  sa  santé,  la  décharger  du 
gouvernement  pénible  d'un  pays  où  d'ailleurs  sa  dignité  ne  lui 
permettait  pas  de  rester  avec  un  pouvoir  si  borné ,  vu  celui 
dont  le  duc  paraissait  déjà  investi.  » —  Plusieurs  images,  qui 
ne  manquent  pas  de  prétention,  manquent  de  justesse  ,  celle-ci 
par  exemple:  «  Mais  le  despotisme  tient  d'une  main  son  sceptre 
de  fer  et  de  l'autre  la  balance  de  la  justice.  »  Le  despotisme 
appesantit  son  sceptre  de  fer  sur  la  balance  de  Thémis,  à  la 
bonne  heure;  mais  il  ne  faut  pas  la  lui  mettre  dans  les  mains; 
elle  ne  doit  jamais  lui  servir  d'attribut.  Le  choix  des  épilhètes 
n'est  pas  toujours  bon  ;  l'épithète  d'impétueux  (  p.  6  )  ne  con- 
vient pas  trop  au  connétable  Anne  de  Montmorency,  que  son 
système  de  temporisationavaitfaitsurnommer  le  Fabius  français. 
D'ailleurs ,  c'est  pour  avoir,  en  quelque  sorte ,  manqué  d'au- 
dace ,  c'est  pour  n'avoir  pas  saisi  le  moment  favorable  ,  qu'il 
échoua  dans  sa  tentative  de  secourir  Saint-Quentin.  —  Le 
comte  d'Egmont  était  d'une  bravoure  incontestable  ;  mais  le 
proclamer  le  plus  vaillant  capitaine  d'un  siècle  qui  compte  le 
chevalier  Bayard  au  nombre  de  ses  héros  ,  c'est  trop  ressem- 
bler à  ce  prédicateur  qui  dans  chacun  de  ses  panégyriques  ne 
manquait  jamais  de  considérer  le  saint  du  jour  comme  le 
plus  grand  saint  de  la  légende.  Tout  ce  que  l'auteur  avance 
sur  Granvelle  (évèque  d'Arras  et  non  d'Ath)  est  puisé  dans 
des  sources  suspectes;  le  cardinal  de  Granvelle  est  une  de 
ces  victimes  historiques  vouées  ù  la  haine  aveugle  de  quelques 
contemporains,  et  qu'une  plume  impartiale  se  fera  sans  doute 


PAYS-BAS.  689 

un  devoir  de  réhabiliter.  Fils  d'un  père  distingué  par  ses  em- 
plois et  par  ses  services ,  mais  d'une  naissance  obscure ,  il  eut 
contre  lui  tous  les  grands  seigneurs.  Pour  le  Taciturne,  il 
craignait,  il  délestait  dans  Granvelle  l'homme  d'État  habile, 
toujours  en  mesure  de  déjouer  ses  projets  ;  Granvelle  avait , 
on  outre,  le  malheur  d'être  le  conseiller  d'une  princesse  faible 
et  irrésolue;  il  dut  succomber  sous  l'intrigue  et  la  malveillance 
qui  le  signalaient  aux  protestans  comme  un  persécuteur  impi- 
toyable ,  tandis  qu'elles  le  représentaient  à  Madrid  comme  un 
homme  dont  la  faiblesse  encourageait  les  progrès  de  l'hérésie. 
La  bibliothèque  de  Besançon  fourmille  de  pièces  officielles , 
de  pièces  authentiques  qui  le  justifient  pleinement  des  repro- 
ches qu'on  ne  cesse  de  lui  faire ,  d'après  les  déclamations  de 
ses  ennemis,  avec  une  légèreté  inconcevable.  Au  surplus,  le 
comte  de  Neny,  dans  ses  Mémoires ,  le  traite  avec  plus  de 
justice.  On  ne  doit  pas  oublier  qu'en  faisant  admettre  le  con- 
cile de  Trente  aux  Pays-Bas,  Granvelle  eut  soin  de  prescrire 
toutes  les  réserves  qu'exigeaient  l'indépendance  du  trône. 

Nous  transcrirons  sans  commentaire  la  page  suivante ,  afin 
d'indiquer  les  principes  qui  dirigent  le  Plutarque  belge  :  «  Oui, 
sans  doute,  l'insurrection  n'était  pas  un  droit  aux  yeux  de 
d'Egmont.  La  tête  puissante  du  Taciturne  avait  seule  bien 
compris  les  liens  qui  unissent  les  rois  aux  peuples,  et  comment 
on  acquérait  le  droit  de  les  rompre.  D'Egmont  ne  s'était  pas 
élevé  au-dessus  de  l'éducation  politique  qu'il  avait  dû,  recevoir 
de  son  époque.  On  n'approfondissait  pas  encore  les  mystères, 
les  préjugés  qui  environnent  la  royauté  ;  les  esprits  se  livraient 
entièrement  à  l'attaque  de  ceux  de  la  religion.  L'ambition  ou 
la  vengeance  aiguisaient  quelquefois  un  fer  régicide,  mais  pas 
encore  dans  les  mains  du  peuple.  Des  rois  seuls  immolaient 
dfa  rois.  Avant  Charles  Ier,  les  rois  d'Angleterre  ne  périssaient 
pas  au  nom  de  la  nation.  D'Egmont  naquit  dans  un  tems 
d'obéissance  aveugle  aux  monarques,  et  Philippe  II  n'eut 
jamais  peut-être  un  sujet  plus  sincère  et  plus  dévoué.  Par  son 
attachement  à  la  monarchie,  d'Egmont  est  le  miroir  de  son 
époque.  » 

La  notice  sur  Fan  Dych  fait  concevoir  une  idée  assez  exacte 
du  talent  de  ce  digne  émule  de  Ruhens;  mais,  parmi  les  anec- 
dotes qui  s'y  trouvent  rapportées,  on  est  surpris  de  ne  point 
voir  le  trait  de  Van  Dyck  réparant  le  dommage  causé  par  Ses 
camarades  à  un  des  chefs-d'œuvre  du  maître.  Ouant  à  l'as- 
sertion que  Van  Dvck  partit  précipitamment  de  Rome  , 
après  avoir  jeté  dans  le  Tibre  les  reliques  qu'un  cardinal  lui 
avait  envoyées   en    paiement    d'un   tableau,    son    biograplu 


69o  LIVRES  ÉTRANGERS, 

devrait  nous  dire  sur  quelle  autorité  il  l'appuie,  d'autant  plus 
que  de  son  propre  aveu  personne  jusqu'ici  n'avait  parlé  de 
cette  circonstance. 

Il  est  nécessaire  de  relever  dans  la  vie  de  Tromp  quelques 
inexactitudes;  on  ne  peut  se  montrer  trop  minutieusement 
sévère,  lorsqu'il  s'agit  d'ouvrages  de  la  nature  de  celui-ci. 
La  chaîne  d'or  que  reçut  Tromp  après  sa  victoire  sur  les 
Espagnols  devant  Dunkerque,  en  i638 ,  ne  lui  fut  pas  envoyée 
parle  cardinal  de  Richelieu,  mais  parlés  États-généraux; 
c'est  du  moins  ce  qu'assure  d'une  manière  positive  M.  Marron 
dans  sa  Notice  sur  l'illustre  marin  hollandais:  Richelieu  avait 
seulement  accompagné  d'une  lettre  flatteuse  le  cordon  de 
Saint-Michel.  Le  célèbre  amiral  sous  les  ordres  duquel  servit 
Tromp  en  qualité  de  capitaine  de  frégate  ne  s'appelait  pas 
Dehein,  mais  Hein,  vulgairement  Pit-Hein.  Je  n'aime  pas 
l'expression  :  en  un  instant  la  mer  fut  couverte  de  morts  et  de 
débris  ;  le  style  de  l'histoire  exige  moins  d'emphase  et  plus 
d'exactitude.  Le  coeur  des  matelots,  de  ceux  qu'il  appela  ses 
enfant ,  sera  pour  lui  un  monument  plus  durable  que  les  marbres 
de  Delft  est  une  de  ces  phrases  ambitieuse  qui  ne  supportent 
guère  l'analyse.  Tromp ,  si  l'on  en  croit  son  biographe,  fut 
l'amiral  le  plus  brave  et  le  plus  heureux  qu'aient  jamais  eu  les 
Provinces-Unies  :  l'un  des  plus  braves  sans  contredit ,  mais  il  ne 
fut  pas  le  plus  heureux,  puisqu'il  éprouva  d'assez  fréquens 
échecs.  Point  d'exagération  dans  les  éloges,  c'est  le  moyen  de 
les  rendre  flatteurs. 

On  s'aperçoit,  à  plus  d'une  phrase,  que  l'auteur  de  la  notice 
sur  Téniers  n'a  pas  négligé  la  Biographie  universelle ,  et  qu'il 
l'a  consultée  avec  fruit;  ce  n'est  pas  néanmoins  dans  cet  ou- 
vrage qu'il  a  trouvé  la  justification  du  peu  d'estime  que  faisait 
des  scènes  flamandes  Louis  XIV  habitué  aux  productions  mâles 
et  sévères  des  Coypel,  des  Lebrun  et  des  Mignard.  Les  Mignard 
(Nicolas  et  Pierre)  ne  passent  pas,  que  je  sache,  pour  avoir 
une  touche  sévère,  mais  bien  une  touche  suave  et  gracieuse. 
Pour  Coypel  (Noël),  il  manquait,  de  même  que  son  fils 
Antoine ,  de  correction  et  de  vérité  ;  jamais  les  connaisseurs  ne 
les  ont  mis  au  nombre  des  grands  maîtres  de  l'école  française. 
Il  est  douteux  que  David  Téniers,  le  jeune,  ait  eu  pour  maître 
Adrien  Brauwer;  il  ne  fréquenta,  paraît-il,  d'autre  atelier  que 
celui  de  son  père. 

La  Notice  sur  Guillaume  III  nous  arrêtera  quelques  instans  ; 
elle  offre  de  nombreuses  traces  d'une  extrême  précipitation  de 
travail  qui  s'annonce  ,  tantôt  par  des  expressions  impropres  ou 
iiéologiques  ,  comme  dans  ces  phrases:  La  monarchie  proscrite 


PAYS-BAS.  691 

par  le  protecteur  était  rentrée  de  l'exil  ;  l'engouement  de  la 
cour  de  France,  au]  lieu  de  l 'engouement  povr  la  Cour  de  France; 
cette  manœuvre  prépara  la  libération  (  délivrance  )  des  Pro- 
vinces-Unies  ;  tantôt  par  des  erreurs  que  de  faciles  recherches 
auraient  fait  éviter.  C'est  ainsi  qu'on  donne  le  nom  d'OLiviER 
Cromwell  au  Gis  du  fameux  protecteur  d'Angleterre,  tandis 
que  c'était  le  protecteur  lui-même  qui  s'appelait  Olivier;  son 
éphémère  successeur  était  Puchard  Cronuvell.  — Henriette  d'An- 
gleterre ,  choisie  par  la  France  pour  négocier  avec  Charles  II, 
est  désignée  comme  ia  belle-mère  de  Louis  XIV  ;  c'était  sa 
belle-sœur.  —  Il  n'y  avait  point  d'empereur  d'Autriche  au 
xvue  siècle,  mais  bien  un  empereur  électif  d'Allemagne.  Le 
comte  de  Monterey  (  don  Juan  Domingo  de  Zuniga-y-Fon- 
seca  )  n'était  pas  un  simple  gouverneur  de  province  (  p.  121); 
c'était  le  gouverneur  général  des  Pays-Bas  catholiques.  —  Com- 
ment peut-il  être  vrai  de  dire  (  pag.  128)  que  Guillaume  III 
(  mort  en  1702  ,  avant  les  revers  de  la  France  )  ait  mis  au  tom- 
beau la  grandeur  gigantesque  de  Louis  XI F? —  Par  une  réti- 
cence singulière,  on  ne  parle  point  des  soins  donnes  par  le 
grand  pensionnaire  de  "Witt  à  l'éducation  du  jeune  Guillaume  ; 
on  passe  également  sous  silence  le  combat  livré  par  le  prince 
d'Orange  au  duc  de  Luxembourg,  dans  le  village  de  Saint-De- 
nis, au  moment  où  la  paix  venait  de  se  conclure  à  Nimègue  , 
en  1678,  et  quoiqu'il  en  eût  connaissance...  L'impartialité 
n'est-cîio  donc  plus  le  premier  devoir  de  l'historien,  et  doit-il 
ne  présenter  ses  héros  que  de  profil?  On  ne  dit  rien  non 
plus  îles  ennuis  que  Guillaume  éprouva  sur  le  trône  d'Angle- 
terre ,  et  de  son  projet  d'abdiquer,  projet  constaté  par  la  mi- 
nute autographe  du  discours  qu'il  devait  prononcer  devant  les 
deux  chambres  réunies,  et  qu'on  voit  encore  au  musée  britan- 
nique. Nous  aurions  voulu  retrouver  ici  un  trait  charmant  et 
qui  ne  fait  pas  moins  d'honneur  à  l'équité  qu'à  l'esprit  de  Guil- 
laume III  :  un  jeune  seigneur  anglais,  revenu  do  Versailles, 
dit  que  ce  qui  lui  avait  semblé  le  plus  curieux  à  la  Cour  de 
Louis XIV,  c'était  d'y  voir  une  maîtresse  de  soixante  ans  (  ma- 
dame de  Mainlenon) ,  et  un  ministre  de  vingt-deux  (Barbe- 
zieux  }.  «Cela  devait  vous  apprendre  ,  jeune  homme,  répondit 
Guillaume,  «pu-  le  roi  de  France  peut  se  passer  de  l'un  et  de 
l'autre.  -  Le  plus  grand  défaut  de  cette  Notice  est  de  ne  pas 
faire  connaître  assez  le  caractère  du  personnage  auquel  elle  est 
Consacrée  ,  et  dont  la  vie,  connue  celle  de  presque  tOUS  les  am- 
bitieux, offre  à  l'écrivain  philosophe,  au  moraliste,  un  livr< 
pour  ainsi  dire  en  partie  double,  un  livre  qui,  bien  couru, 
peut  fournir  matière  à  d'utiles  méditations. 


G92  livres  étrangers. 

L'article  Duquesnoy  ne  donnera  lieu  qu'à  une  seule  remarque, 
c'est  que  le  Manneken  piss  (i)  fut  décoré  par  Louis  XV  (et  c'est 
une  plaisanterie  peu  digne  d'un  grand  roi)  du  cordon  de  Saint- 
Michel,  mais  non  de  la  croix  de  Saint-Louis. 

Nous  ne  suivrons  pas  nos  auteurs  dans  la  vie  de  Jansénius 
(morceau  remarquable  sous  le  rapport  du  talent,  mais  qui 
manque  trop  souvent  de  cet  esprit  d'impartialité  toujours  si 
rare,  quoique  préconisé  sans  cesse  ),  ni  dans  la  notice  sur  Van 
Helmont ,  où  les  importantes  découvertes  et  les  erreurs  de  cet 
habile  chimiste  sont  discutées  avec  sagacité  ;  cela  nous  jetterait 
dans  des  digressions  trop  longues.  Nous  en  avons  dit  assez 
pour  mettre  nos  lecteurs  à  même  d'apprécier  les  deux  premiers 
volumes  d'une  production  nationale  qui ,  malgré  ses  imperfec- 
tions, n'est  pas  indigne  du  public.  On  regrette  seulement  que 
les  hommes  de  lettres  auxquels  on  la  doit  ne  se  soient  pas  tous 
également  identifiés  avec  la  manière  de  Philippe  de  Comines. 
«  Cet  historien,  dit  son  biographe,  n'affecte  point  d'être  phi- 
losophe, moraliste  et  écrivain  politique,  mais  il  est  tous  les 
trois  à  la  fois  ;  il  ne  donne  rien  à  l'imagination  et  aux  conjec- 
tures, et  dans  quelque  moment  qu'on  le  prenne  ,  on  le  trouve 
froid  (  c'est-a-dire  de  sang-froid  ) ,  grave  et  impartial,  repré- 
sentant, comme  dit  Montaigne,  un  homme  de  bon  lieu  et  élevé 
aux  grandes  affaires.  «  Stassart. 

i  99. — Miscellanea,  etc. — Mélanges,  par  le  chevalier  J.-B.-  G. 
Camberlyn  d'Amougies.  Gand  ,  1828  ;  Goesin  -  Verhaeghe. 
In-8°  de  a53  pages. 

En  annonçant ,  il  y  a  quelques  années,  l'éloge  de  Van-Eyck, 
l'inventeur  delà  peinture  à  l'huile,  éloge  que  l'auteur  repro- 
duit aujourd'hui  (p.  0/2),  nous  nous  étonnions  qu'un  homme  de 
sens  qui  n'est  pas  condamné  à  faire  des  vers  latins  par  son  état 
ou  par  le  nom  qu'il  porte  (  puisqu'il  y  a  aujourd'hui  des  jour- 
naux assez  complaisans  pour  assurer  que  le  talent  de  versifier 
en  latin  est  héréditaire  dans  certaines  familles  ) ,  poétisât  ainsi 
dans  une  langue  morte,  et  s'assujétît  pour  lui  seul  à  exprimer 
des  idées  modernes  dans  un  idiome  qui  n'était  pas  fait  pour 
elles.  M.  d'Amougies  n'a  pas  tenu  compte  de  nos  observations, 
et  le  voilà  qui  lance  dans  le  public  deux  cent  quarante  pages 
de  vers  latins  de  sa  façon  :  il  faut  avouer  cependant  que  le  tiers 
environ  se  compose  de  notes;  car,  ce  qui  n'est  pas  intelligible 
en  langue  de  collège  ,  il  faut  bien  le  mettre  en  français  pour  le 


(i)  C'est  le  nom  qu'on  donne  à  une  petite  statue  en  bronze  qui  orne 
îa  principale  fjntaine  de  Bruxelles. 


PATS-BAS.  —  LIVRES  FRANÇAIS.  693 

commun  des  lecteurs.  Du  reste,  on  imagine  facilement  ce  que  c'est 
qu'une  poésie  bardée  de  mots  flamands  ,  avec  une  terminaison 
latine,  et  de  quel  effet  doivent  être  pour  nous  les  divinités  de 
l'Olympe,  voulant  à  toute  force  régir  le  monde  anti-poétique 
des  modernes. 

On  doit  cependant  distinguer  et  citer  avec  éloge  les  épîfres: 
h  l'inventeur  de  l'imprimerie, à  l'auteur  de  la  découverte  de  la  pein- 
ture à  l'huile ,  autos  amis  de  la  botanique,  et  à  l'immortel  Jeûner. 

L'ouvrage  est  terminé  par  un  essai  de  douze  pages  sur  les 
rapports  entre  les  différens  caractères  des  peuples  et  leurs 
idiomes.  ]j. 

LIVRES  FRANÇAIS. 

Sciences  physiques  et  naturelles. 

200.  —  *  Histoire  naturelle  générale  et  particulière  des  mam- 
mifères et  des  oiseaux  découverts  depuis  1788  jusqu'à  nos  jours  , 
par  M.  Lkssoît.  T.  II  comprenant  les  races  humaines.  Paris, 
189.8;  Baudouin. 

Ce  livre,  qui  forme  le  second  volume  du  complément  des 
OEuvres  complètes  de  Buffon,  publiées  par  M.  Baudouin  ,  n'est 
pas  seulement  un  livre  d'histoire  naturelle.  L'étude  de  l'homme 
moral  et  intellectuel  ne  peut  être  séparée  de  l'étude  de  l'homme 
physique,  et  le  naturaliste  qui  veut  comprendre  ,  dans  un 
examen  comparatif  et  philosophique,  les  diverses  races  hu- 
maines doit  attacher  une  importance  presque  égale  aux 
observations  faites  sur  leurs  mœurs,  leurs  usages,  leurs  pen- 
chans  ,  leurs  croyances  et  leurs  langues  ,  à  celles  qui  ont  pour 
objet  leur  organisation.  Étudier  l'homme  sous  tous  les  points 
de  vue  accessibles  à  nos  observations,  c'est  marcher  à  la 
connaissance  de  la  vérité  par  toutes  les  voies  qui  nous  sont 
ouvertes.  On  ne  doit  donc  pas  s'étonner  de  trouver  dans 
l'ouvrage  de  M.  Lcsson  non  -seulement  le  tableau  de  l'orga- 
nisation des  races  humaines  dont  il  fait  un  examen  compa- 
ratif, mais  aussi  des  remarques  nombreuses  sur  leurs  mu-iirs. 
leurs  penchans,  leurs  croyances  et  leurs  langues,  et  de  ren- 
contrer, sous  le  titre  d'histoire  naturelle  de  l'homme  ,  d. g 
observations  que  l'on  croirait  au  premier  aspect  absolument 
étrangères  à  la  science  zoologique,  et  que  les  philologues  ,  les 
psychologistes,  les  géologues  et  les  géographes  recueilleront  a  vce 
le  même  intérêt  que  les  naliit  alisUs  et  les  physiologistes.  C'est 
surtout  lorsqu'on  étudie  l'homme,  que  l'on  reconnaît  que  toutes 
les  sciences  sont  liées  entre  elles  par  des  rapports  intimes  et 


694  LIVRES  FRANÇAIS. 

multipliés,  et  qu'il  n'en  est  pas  une  seule  qui  n'emprunte  et  qui 
ne  prête  quelque  chose  aux  autres. 

L'ouvrage  de  M.  Lesson  n'est  point  une  histoire  naturelle  de 
toutes  les  races  humaines,  mais  seulement  de  celles  qui  ha- 
bitent l'Océanie,  la  Polynésie,  l'Australasie,  l'Amérique  du 
Sud  et  quelques  autres  contrées.  L'auteur,  quia  beaucoup 
vovagé,  a  beaucoup  vu  et  observé,  et  il  s'est  attaché  à  pré- 
senter un  résumé  des  observations  qu'il  a  faites  lui-même,  au 
lieu  de  compiler  après  tant  d'autres,  et  de  se  borner  à  re- 
produire sous  une  autre  forme  des  faits  que  l'on  trouve  partout. 
M.  Lesson  n'a  discuté  nulle  part  la  question  de  l'unité  spé- 
cifique de  l'homme.  Cependant,  la  manière  dont  il  explique 
l'existence  de  toutes  les  variétés  qu'il  a  observées,  la  manière 
dont  il  donne,  si  je  puis  employer  celte  expression,  leur  gé- 
néalogie, montre  qu'il  ne  partage  pas  les  idées  émises  dans  ces 
derniers  tems  par  plusieurs  naturalistes,  et  qu'il  n'admet  pas 
l'existence  de  plusieurs  espèces  d'hommes.  Nous  regrettons 
qu'il  n'ait  pas  abordé  franchement  et  hardiment  l'examen  de 
cette  importante  question  qu'il  était  peut-être,  plus  que  per- 
sonne, en  état  de  résoudre  d'une  manière  certaine  et  définitive, 
et  qu'il  se  borne  à  énoncer  simplement  son  opinion  dans  la 
phrase  suivante,  sans  exposer  les  motifs  sur  lesquels  il  la  fonde. 
«  On  ne  devrait  adopter,  dit-il  (p.  44),  les  distinctions  de  races 
ou] d'espèces  que  comme  des  moyens  artificiels  destinés  à  pré- 
ciser nos  idées  dans  l'étude  de  l'homme,  et  à  la  rendre  plus 
facile.  » 

Nous  ne  terminerons  pas  cet  article  sans  recommander  à  nos 
lecteurs  les  considérations  générales  que  l'auteur  a  placées  en 
tête  de  son  ouvrage,  et  où  il  a  consigné  des  remarques  neuves 
et  ingénieuses  ,  et  des  observations  pleines  d'intérêt  sur  la  dis- 
tribution géographique  des  végétaux  et  des  animaux  dans 
l'Océanie,  la  Polynésie  et  l'Australasie.  Is.  G.  St. -H. 

201.  —  *  Histoire  naturelle  des  crustacés ,  contenant  leur  des- 
cription et  leurs  mœurs,  avec  figures;  par  L.-A.  Bosc.  Se- 
conde  édition y  revue  par  A.  -  G.  Desmarest,  correspondant  de 
l'Institut.  Paris.  1828;  2  vol.  in- 18  de  328  et  3o6  p.;  prix,  9  fr. 
L'histoire  des  crustacés  appartient  à  la  collection  connue 
dans  la  librairie  sous  le  nom  de  Euffon  de  Castel.  Elle  a  été  pri- 
mitivement rédigée  par  M.  Bosc,  et  plusieurs  fois  réimprimée 
depuis  sans  aucun  changement.  La  seconde  édition  que  l'on 
vient  de  publier  diffère  considérablement  de  la  première  par 
des  améliorations  importantes,  et  par  le  soin  avec  lequel  elle  a 
été  mise  au  niveau  des  découvertes  nombreuses  faites  dans  ces 
dernières  années  dans  la  classe  des  animaux  enveloppés  d'un 


SCIENCES  PHYSIQUES.  69S 

test  calcaire,  ou  crustacés.  La  science  ne  possède  point  de  livres 
complets  sur  cette  branche  obscure  et  difficile  de  l'histoire  na- 
turelle, si  nous  eîi  exceptons  le  traité  écrit  par  M.  Dcsmarcst 
lui-même,  et  extrait  du  grand  Dictionnaire  des  sciences  natu- 
relles publié  chez  Levrault  :  aussi,  doit-on  regarder  les  deux 
volumes  que  nous  annonçons  comme  les  plus  convenables  et  les 
plus  commodes  pour  les  collecteurs  et  les  voyageurs  jaloux  d'é- 
tudier les  êtres  dont  ces  volumes  renferment  le  tableau  descrip- 
tif. Aux  anciennes  figures,  M.  Desmaresta  fait  ajouter  celles  que 
réclamaient  les  nouvelles  coupes  génériques  proposées  par 
Leacli  et  par  M.  Latreille ,  et  nous  regrettons  beaucoup  qu'on 
se  soit  dispensé  d'ajouter  quelques  figures  d'espèces  rares,  et 
que  M.  Desmarest  ait  surtout  cru  inutile  d'indiquer  la  syno- 
nimie  et  les  travaux  récens  de  plusieurs  naturalistes  anglais. 
A  part  cette  légère  lacune,  cette  histoire  des  crustacés  sera  un 
des  meilleurs  livres  élémentaires  et  l'un  des  plus  propres  à  être 
consultés  avec  fruit.  Tous  les  crustacés  généralement  admis 
comme  existant  réellement  dans  la  nature  sont  répartis  dans 
82  genres,  et  chacun  d'eux  est  décrit  par  une  courte  phrase, 
suivie  d'une  synonimie  assez  complète  pour  l'étude.  Les  genres 
sont  caractérisés  par  des  descriptions  sommaires,  à  la  suite  des1 
quelles  se  trouvent  mentionnés  les  détails  spéciaux  d'organisa- 
tion, et  les  habitudes  générales  et  surtout  la  manière  de  vivre 
des  espèces  qui  composent  chacun  de  ces  genres.  L'histoire  de 
la  science  est  traitée  avec  des  proportions  convenables  dans 
une  introduction  où  toutes  les  méthodes  de  classification  pro- 
posées sont  passées  en  revue.  La  partie  anatomique  est  celle 
qui  a  subi  de  grands  changemens  :  elle  était  trop  peu  avancée 
à  l'époque  où  Bosc  écrivait  son  livre,  pour  être  traitée  par 
ce  savant  avec  des  développement  satisfaisans.  Celte  tâche 
était  réservée  à  M.  Desmarest ,  qui  depuis  long-tems  s'occupe 
avec  persévérance  de  crustacés,  el  qui  a  pu  mettre  à  profit 
tous  les  travaux  nombreux  publiés  sur  ce  sujet.  Enfin,  un  ta- 
bleau méthodique  qui  précède  la  description  des  genres  et  des 
espèees  contribue  à  rendre  les  recherches  plus  faciles,  et  peut 
servir  de  guide  dans  la  classification  qui  est  admise  aujourd'hui. 

Less.. 
9.02t.  —  *  Atlas  des  oiseaux  d'Europe  ,  pour  servir  de  com- 
plément au  Manuel  d'ornithologie  de  AI.  Temminck  ,  par 
J.-C.  Vernf.r,  peintre  nu  Muséum  d'histoire  naturelle.  Paris, 
1828;  A13elin.  ye  et  iofl  livraisons,  formant  ao  planches  in -8°, 
consacrées  aux  insectivores.  Prix  de  chaque  livraison  co- 
loriée, 5  francs. —  Nota.    On    trouve    le    texte  in-8?    chez    le 

même  libraire.  Y.  Rev,  Enc.}  t.  xxxvm,  pag.  738). 


6$6  LIVRES  FRANÇAIS. 

ao3.  —  *  Faune  française ,  ou  Histoire  naturelle  des  animaux 
qui  se  trouvent  en  France,  constamment  ou  passagèrement,  à  la 
surface  du  sol ,  dans  les  eaux  qui  le  baignent,  et  dans  le  littoral 
des  mers  qui  le  bornent;  par  MM.  L.-P.  Vieillot,  Desmarest, 

UUCROTAY    DE   BlAINVILLE,  AuDINET-SeRVILLE  ,  Le  PELLETIER 

de  Saint-Fargeau,  Walkenaer.  Paris,  1828;  Levrault ,  rue 
de  la  Harpe,  n°8i.  17e  livraison;  5  feuilles  de  texte  et  10 
planches,  in-8°.  Prix,  en  noir,  4  foj  en  couleur,  10  fr. 

C'est  avec  un  vif  contentement  que  nous  annonçons  la  re- 
prise de  cette  belle  et  nationale  entreprise,  qui  a  été  trop  long- 
tems  interrompue  par  suite  de  la  mort  du  premier  éditeur, 
et  qui  mérite  si  bien  les  encouragemeus  de  tous  les  hommes 
éclairés. 

Afin  de  rendre  la  Faune  française  tout-à-fait  complète  ,  les 
auteurs  y  ajouteront  la  description  et  la  figure  des  animaux  do- 
mestiques et  des  lames  d'insectes  dont  la  connaissance  est  de 
la  plus  grande  importance  pour  l'agriculture. 

L'addition  de  ces  deux  nouvelles  parties ,  les  recherches 
et  les  découvertes  faites  dans  l'histoire  naturelle"  des  ani- 
maux de  la  France,  ont  forcé  l'éditeur  à  porter  le  nombre 
des  planches  à  neuf  cents ,  au  lieu  de  huit  cents  ,  et  à  composer 
chaque  livraison  de  texte  de  cinq  feuilles  au  lieu  de  trois.  Ainsi , 
l'ouvrage  sera  composé  en  tout  de  90  livraisons,  qui  seront 
formées  chacune  de  10  planches  et  de  5  feuilles  de  texte,  et 
qui  paraîtront  dans  un  petit  nombre  d'années  ,  à  raison  d'une 
livraison  au  moins  par  mois.  Les  planches,  que  nous  regardons 
comme  les  plus  belles  qu'on  ait  publiées  dans  le  format  in-8°  , 
seront  portées ,  s'il  est  possible ,  à  un  plus  haut  degré  de  per- 
fection. Pour  y  parvenir,  l'éditeur  a  fait  voyager  à  ses  frais  des 
artistes  sur  les  bords  de  la  mer,  pour  y  peindre  les  animaux  sur 
le  vivant ,  ou  du  moins  peu  de  tems  après  leur  mort. 

Le  texte  de  la  17e  livraison,  qui  est  la  dernière  publiée, 
traite  des  oiseaux  échassiers  et  des  nageurs ,  elle  est  due  à 
M.  Vieillot.  Les  10  planches  sont  des  figures  à' oiseaux ,  d'in- 
sectes et  de  poissons,  gravées  et  coloriées  avec  un  soin  digne 
des  plus  grands  éloges  (1).  A.  Michelot. 

20/4-  —  Art  d'élever  les  lapins,  et  d'en  tirer  un  grand  profit, 
par  M.  Redarès.  Paris,  1828;  Audot.  In-18;  prix,  1  franc. 

Nous  ne  sommes  point  de  ces  esprits  superbes  auxquels 


(1)  Les  personnes  qui  auraient  à  communiquer  des  renseignemens 
utiles  à  la  Faune  française  pourront  les  adressera  M.  J.  Rapet,  édi- 
teur, rue  des  Marais-SaiiU-Germain,  11°  12. 


SCIENCES  PHYSIQUES.  6g 7 

M.  R.edarès  reproche,  dans  son  chapitre  premier,  leurs  in- 
justes dédains  à  l'égard  des  lapins  :  bien  loin  de  là,  nous  se- 
rions tentés  de  lui  demander  à  lui-même  s'il  a  désespéré  de  la 
richesse  d'un  sujet  qu'il  est  bien  loin  d'avoir  épuisé.  Les  gens 
qui  aiment  à  connaître  les  conséquences  de  ce  qu'ils  font  sou- 
haiteraient dans  son  traité  des  renseignemens  moins  values 
sur  le  rôle  important  que  le  poil  de  lapin  joue  dans  la  cha- 
pellerie :  s'il  était  vrai  qu'en  Angleterre  les  peaux  de  lapin 
se  vendissent  au  prix  moyen  de  1  fr.  ao  c.  la  pièce,  comme 
nos  cuisinières  n'en  tirent  que  10  à  1  5  centimes,  il  serait  curieux 
de  s'informer  des  causes  qui  chez  nos  voisins  leur  donneraient 
une  si  grande  «râleur.  L'assertion  de  Rosier,  que  dix  lapins  man- 
gent autant  qu'une  vache;  l'opinion  d'autres  agronomes,  qui 
trouvent  qu'une  vache  consomme  la  nourriture  de  soixante  la- 
pins, paraissent  également  dénuées  de  preuves.  Pour  arriver  à 
une  conclusion  économique,  il  fallait  donner,  d'après  des  ex- 
périences suivies  et  variées,  et  en  tenant  compte  des  fécondités 
et  des  mortalités  comparatives,  la  quantité  et  la  qualité  de 
substances  alimentaires  ou  industrielles  que  produisent  des 
quantités  données  de  fourrage,  consommées  par  différentes 
espèces  de  lapins.  Ces  détails  auraient  remplacé  avec  avan- 
tage la  dissertation  sur  la  politique  des  jésuites,  qui  occupe 
les  trois  quarts  du  chapitre  des  'Moyens  d'améliorer  la  chair 
des  lapins,  et  d'autres  digressions  fort  agréables,  qui  pouvaient 
se  rattacher  a  tout  antre  sujet.  Malheureusement  il  paraît  que 
ces  expériences  ne  sont  pas  faites;  le  travail  de  M.  Redarès  en 
fait  sentir  le  besoin,  en  prouvant  combien  cet  accessoire  obscur 
de  l'agriculture  est  loin  d'être  dépourvu  d'intérêt.  La  multi- 
plication rapide  des  lapins  peut  faciliter  des  observations  d'un 
ordre  beaucoup  plus  élevé  sur  les  effets  respectifs  du  croise- 
ment des  races  et  du  maintien  de  leur  pureté.  La  nature  paraît 
n'avoir  qu'une  manière  d'agir;  et  si  l'on  ne  pouvait  pas  tigou- 
reusement  conclure  de  ces  observations  quels  sont  les  meilleurs 
moyens  de  perfectionner  les  races  de  grands  animaux,  elles 
donneraient  du  moins  une  méthode  d'investigation  qui  con- 
duirait sûrement  et  rapidement  à  ce  but.  .1.  .T.  P». 

ao5.  —  Atlas  de  botanique ,  ou  d'histoire  naturelle  des  végé- 
taux, composé  de  120  planches  représentant  la  plupart  des 
plantes  décrites  dans  le  Manuel  de  botanique ,  etc.  Paris,  i8a,8; 
Fioret;  prix,  lig.  noires,  18  fr.\  fig.  coloriées,  V>  fr. 

Pour  éclairer  les  descriptions  insérées  dans  le  Manuel  de  bo- 
tanique, M.  ELorel   a  jugé  convenable  de  publier  un  petit  alias 
de  lao  planches,  où  l'on  trouve  les  figures  des  plantes  que  ce 
manuel    indique,   pour  servir   d'exemples  aux   généralités  qui 
t.  xr,.  —  Décembre  i8?.8. 


f>y8  LTVRES  FRANÇAIS. 

s'v trouvent  exposées.  Ces  figures,  déjà  publiées  dans  une  autre 
circonstance,  dessinées  par  Dcsève  et  gravées  par  Tardant,  Le 
Te  Hier ,  Racine,  et  autres  artistes,  représentent  divers  détails- 
relatifs  aux  plantes  qu'on  a  voulu  faire  connaître  aux  lecteurs. 

Francoeur. 

206. —  *  Traité  pratique  de  chimie,  appliqué  aux  arts  et 
aux  manufactures,  à  l'hygiène  et  à  l'économie  domestique, 
par  S. -F.  Gray  ;  traduit  de  l'anglais,  considérablement  aug- 
menté, et  mis  en  harmonie  avec  nos  besoins,  nos  usages  et 
les  matières  que  nous  pouvons  employer,  par  T.  Richard. 
Paris,  1828;  Anselin.  3  vol.  in-8°  avec  cent  planches,  repré- 
sentant 379  fig.  gravées  en  taille-douce.  L'ouvrage  sera  com- 
posé de  i3  livraisons  de  112  pages  et  8  planches  chacune; 
elles  paraissent  tous  les  20  jours;  prix  de  chaque  livraison, 
2  fr.  5o  c. 

L'auteur  a  consacré  une  partie  de  sa  vie  à  visiter  les  ma- 
nufactures et  les  usines,  en  Angleterre  et  dans  d'antres  pays; 
il  s'est  fait  partout  simple  ouvrier,  pour  être  plus  en  état 
d'apprécier  et  d'applanir  les  difficultés  qu'on  rencontre  dans 
l'application  des  sciences.  Ce  qui  distingue  son  livre  de  tous 
ceux  qu'on  a  publiés  sur  la  même  matière,  ce  sont  les  con- 
naissances pratiques  qu'il  renferme.  Il  n'a  pas  eu  la  prétention 
d'enseigner  les  théories  scientifiques  avec  de  grands  dévelop- 
pemens;  ces  théories  font  d'ailleurs  l'objet  d'un  grand  nombre 
d'excellens  ouvrages.  C'est  la  pratique  des  arts  chimiques 
qu'il  décrit  d'une  manière  précise,  et  dans  un  langage  qui  est 
à  la  portée  de  tous.  Il  a  cependant,  le  soin  de  placer  en  tète 
de  chaque  partie  de  son  traité  un  résumé  des  principes  qui 
en  font  la  base.  Il  fournit  ainsi  au  manufacturier  le  moyen 
d'étudier  les  théories  chimiques  nécessaires  à  son  industrie, 
quoiqu'il  n'ait  pas  approfondi  l'étude  de  la  chimie  générale. 

Si  les  arts  chimiques  ne  sont  pas,  en  Angleterre  ,  aussi  théo- 
riquement avancés  qu'en  France,  si  les  manufacturiers  man- 
quent souvent  des  connaissances  élémentaires  les  plus  impor- 
tantes, on  ne  peut  nier  qu'on  ne  trouve  dans  les  ateliers  de  ce 
pays  delà  méthode  dans  les  opérations,  beaucoup  de  précision 
et  d'économie,  et  une  multitude  de  procédés  simplifiés,  qui 
Tendent  à  l'ouvrier  son  travail  plus  facile  et  plus  agréable,  et 
à  l'entrepreneur  son  succès  plus  certain.  C'est  sous  ce  point  de 
vue  que  l'ouvrage  de  M.  Gray  doit  être  surtout  utile  aux 
industriels  auxquels  il  s'adresse  spécialement,  puisqu'il  les  aide 
à  modifier  leurs  procédés  d'après  ceux  que  l'auteur  considère 
comme  les  meilleurs;  ils  y  verront  sans  doute  ,  dans  la  descrip- 
tion  des    gigantesques  ateliers  des    Anglais,    ce  que  peut    la 


SCIENCES  PHYSIQUES.  699 

hardiesse  jointe  à  la  persévérance  et  à  l'esprit  d'ordre  pour 
la  réussite  d'une  entreprise. 

Cinq  livraisons  de  cet  ouvrage  sont  en  vente.  —  Les  deux 
premières  traitent  de  la  chaleur.  M.  Gray  ,  après  avoir  posé 
les  principes  que  l'expérience  a  démontré  devoir  diriger  l'em- 
ploi de  cet  important  agent,  en  déduit  toutes  les  constructions 
pyrotechniques  employées  dans  la  chimie  des  manufactures  , 
dans  la  chimie  de  laboratoire  et  dans  l'économie  domes- 
tique. On  y  trouve  des  données  précises  sur  les  valeurs  rela- 
tives des  divers  combustibles,  et  sur  les  mélanges  calorifiques 
qu'il  applique  ensuite  aux  principes  généraux  de  la  construc- 
tion des  fourneaux,  dont  il  donne  des  descriptions  assez 
détaillées  pour  diriger  l'homme  le  plus  étranger  aux  sciences 
physiques  et  chimiques. 

L'emploi  de  la  vapeur,  les  calculs  de  la  surface  des  tuyaux, 
1rs  séchoirs,  les  éluves,  les  thermomètres,  les  lentilles  de  Par- 
ker, de  Brewster,  etc.,  sont  décrits  dans  la  troisième  livraison. 
La  quatrième  contient  d'abord  un  traité  de  la  chaleur 
spécifique;  puis,  viennent  la  comparaison  des  lampes  et  des 
chandelles  sous  le  rapport  de  la  lumière  qu'elles  donnent; 
l'électricité,  les  paratonnerres,  les  piles,  etc.  Le  chapitre  des 
balances  est  traité  avec  beaucoup  de  soin. 

Il  est  vrai  que  les  matières  traitées  dans  les  livraisons  déjà 
publiées  offrent  peu  de  choses  nouvelles  pour  les  hommes  qui 
se  sont  occupés  de  la  chimie  et  de  ses  applications.  Si  l'on 
en  excepte  les  appareils  ingénieux  de  Haie,  de  Brewster  et 
de  quelques  autres,  le  reste  est  bien  connu  et  d'un  usage 
général.  Mais  le  deuxième  volume,  qui  commencera  avec  la 
septième  livraison,  comprendra,  entre  autres  sujets  impor- 
tais, et  après  l'exposition  de  la  théorie  chimique  très-abrégée  , 
la  ventilation  et  l'assainissement  des  maisons  particulières, 
des  hôpitaux,  des  théâtres,  des  vaisseaux,  etc.;  l'ingénieux 
système  de  Ryan  pour  l'airage  des  houillières;  les  procédés 
de  fabrication  des  acides,  du  verre,  etc.  Ce  volume  offrira 
sans  doute  un  grand  intérêt  aux  industriels  par  la  compa- 
raison qu'ils  pourront  faire  des  procédés  anglais  et  fian- 
çais. 

Le  troisième  volume  commencera  par  le  travail  des  mines, 
l'extraction  et  l'emploi  des  métaux  ;  l'auteur  y  traite  des  usages 
de  chaque  métal  en  particulier , de  la  fonte  dés  canons,  des 

cloches,  des  Iris,  (les  aeiers,  etc.,  et  revient,  an  sujet  de 
chaque  art  qu'il  décrit,  sur  les  fourneaux,  |«s  machines ,  les 
appareils  qui  lui  sont  propres.  T. es  sucres,  les  savons,  les 
esprits,  la  poudre,  le  beurre,  les  fromages 3  etc.  etc.,  trouve- 

.',->■ 


-oo  LIVRES  FRANÇAIS. 

root  leur  place  dans  ce  volume.  Des  détails  historiques  sur 
chaque  art,  sur  l'état  de  cet  art  chez  les  anciens,  et  sur  les 
découvertes  qui  lui  ont  donné  naissance,  rendent  l'ouvrage 
plus  intéressant  encore. 

Nous  avons  remarqué  que  l'auteur  décrit  tous  les  systèmes, 
tous  les  procédés  fort  en  détail ,  lors  même  qu'il  le«  condamne, 
et.  que  ce  n'est  qu'après  avoir  mis  le  lecteur  en  état  de  les 
appliquer  lui-même,  qu'il  entreprend  d'v  substituer  d'autres 
procédés  qu'il  juge  meilleurs.  Nous  approuvons  fort  cette 
manière  d'établir  un  parallèle  entre  les  divers  procédés  de 
l'industrie,  et  nous  espérons  que  le  traducteur,  tout  en 
remplissant  sa  promesse  de  mettre  l'ouvrage  en  harmonie 
avec  nos  besoins,  ne  négligera  pas  l'exemple  que  lui  donne 
son  auteur,  et  qu'il  ne  retranchera  aucune  partie  de  l'ouvrage 
de  M.  Gray ,  quelque  défectueuse  ou  futile  qu'elle  lui  paraisse. 

5,07.  —  Tableaux  synoptiques  ,  ou  Abrégé  des  caractères 
chimiques  des  bases  salifiables  ;  par  MM.  Ed.  Laucieu  et  A.  de 
Kramf.r.  Paris,  1828;  Dondey  -  Dupré.  In-8"  de  20  pages  et 
huit  tableaux;  prix ,  2  fr.  5o  c. 

Au  moyen  de  huit  réactifs  qu'on  peut  se  procurer  facile- 
ment et  à  peu  de  frais,  les  auteurs  apprennent  à  reconnaître 
les  caractères  de  quarante-cinq  bases  salifiables.  La  seule  con- 
dition nécessaire,  c'est  d'obtenir  ces  bases  en  dissolution;  on  les 
traite  alors  par  les  réactifs.  Les  changemens,  les  précipités  for- 
més sont  indiqués  dans  les  huit  tableaux  ,  dont  chacun  présente 
l'action  de  l'un  des  réactifs.  On  doit  savoir  gré  aux  jeunes  au- 
teurs d'avoir  ainsi  classé  les  résultats  qu'ils  ont  obtenus.  Dans 
une  science  qui  embrasse  autant  de  faits  que  la  chimie,  les  ta- 
bleaux sont  d'un  grand  secours  pour  les  etudians. 

H.   DUSSAED. 

208.  - —  Nosographir  organique ,  par  F.  -  G.  Boisseau,  d.  m. 
p.  ,  etc.  T.  Ier.  Paris,  1828;  Ba'illière.  In-8°  de  684  pages;  prix, 
5  francs. 

H  v  a  une  douzaine  d'années,  on  admettait  qu'outre  les 
maladies  particulières  à  chacun  de  nos  organes,  il  en  existait 
de  générales  où  l'économie  tout  entière  était  intéressée  ;  lors- 
qu'elles avaient  eu  une  terminaison  funeste,  si  l'on  trouvait  des 
altérations  dans  la  texture,  dans  la  consistance  de  certaines 
parties,  on  ne  regardait  ces  lésions  que  comme  un  simple  effet, 
un  résultat  de  la  maladie  elle  -  même,  quoiqu'elles  pussent  de- 
venir à  leur  tour  cause  d'accidens  secondaires.  Depuis  cette 
époque,  un  changement  notable  se  lit  dans  la  médecine,  lors- 
que M.  Broussais  eut  appris  à  donner  une  juste  importance  à 
ces  affections  locales,  eût  montré  qu'elles  étaient  la  source  de 


SCIENCES  PHYSIQUES.  :or 

la  plupart  des  symptômes  qui  alors  absorbaient  toute  l'atten- 
tion, et  fait  voir  qu'elles  exigeaient  qu'on  leur  appliquât  un 
traitement  spécial.  Mais  plusieurs  médecins ,  en  reconnaissant 
combien  il  est  utile  d'interroger  l'état  des  organes  et  Je  remé- 
dier aux  dérangemens  qu'ils  éprouvent,  continuèrent  à  penser 
que,  daus  beaucoup  de  cas,  ces  organes  ne  sont  affectés  que 
par  suite  d'un  trouble  général  qui  provoque  leur  irritation ,  et 
porte  son  atteinte  à  la  fuis  ou  successivement  sur  les  parties 
les  plus  essentielles  à  la  vie,  sur  le  système  nerveux  ,  sur  les 
poumons,  l'estomac  ou  les  intestins.  C'est  ce  qui  aurait  lieu, 
par  exemple,  pour  le  typhus,  la  peste,  et  dans  les  épidémies 
les  plus  graves.  D'un  autre  côté  ,  ceux  qui  adoptent  la  doctrine 
nouvelle  jusque  dans  ses  dernières  conséquences  n'aperçoi- 
vent que  des  affections  locales,  ne  voient  rien  au  delà  des  alté- 
rations organiques;  pour  eux,  la  peste,  le  tvplius  se  réduisent 
à  une  inflammation  de  l'estomac,  et  ils  proclament  i\\x  actuel- 
lement ta  médecine  ,  ne  s' arrêtant  plus  aux  symptômes  ,  est  de- 
venue organique.  Nous  empruntons  ces  expressions  à  l'intro- 
duction du  livre  que  nous  annonçons;  aussi,  en  preuve  de  ce 
perfectionnement,  31.  Boisseau  a  composé  ce  qu'il  appelle  une  nu- 
sographie  organique,  cest-k-dite  une  description  desmaladies  des 
organes;  et  dans  ce  ier  volume,  le  seul  qui  ait  encore  paru,  sont 
comprises  toutes  celles  de  l'appareil  digestif,  depuis  la  bouche 
jusqu'au  dernier  intestin.  Un  pareil  travail  serait  sans  doute 
fort  utile,  s'il  n'était  pas  fait  d'après  les  vues  étroites  d'une 
théorie  exclusive;  si  les  maladies  dont  il  s'agissait  de  faire  l'his- 
toire n'étaient  pas  presque  uniquement  rapportées  à  l'inflam- 
mation, distinguée  seulement  par  ses  degrés  en  inflammation 
suraiguë ,  aiguë  ,  aiguë  exaspérée }  partielle,  chronique,  intermit 
tente ,  en  irritation  passagère  ou  prolongée,  'l'ont  en  les  ratta- 
chant à  ces  types,  souvent  tracés  d'imagination  ,  M.  Boisseau 
est  cependant  forcé  d'avouer  (  page  217  )  que,  pour  l'estomac, 
par  exemple,  qui  est  le  plus  important  des  organes  dont  il  ait 
traité,  il  y  a  impossibilité  de  classer  les  différentes  nuances  de 
la  phlegmasie  autrement  que  d'après  les  symptômes  qui  les  ca- 
ractérisent, et  qu'on  ne  peut  le  faire  d'après  les  tracts  qu'elle 
laisse  sur  le  cadavre.  Ou  voit  que  l'étude  des  symptômes  est 
loin,  quoiqu'on  en  dise,  d'avoir  perdu  de  sa  valeur,  et  que  les 
altérations  matérielles,  quelque  bien  étudiées  qu'elles  soient 

maintenant,   ne  peinent  encore   servir  de  hase    à  la  distinction 
de    eetle  réunion    de    phénomènes  auxquels  il  faut  bien   COUti 
nuer  de  donner  le  nom  de  maladies. 

Cet  ouvrage  est  écrit  d'un  ton  dogmatique  el  sentencieux; 
el  l'auteur,  que   du  meilleures    productio  DS  avaient    fait    roc 


702  LIVRES  FRANÇAIS. 

naître  d'une  manière  avantageuse,  n'y  épargne  pas  les  impu- 
tations contre  les  médecins  qui  se  dirigent  dans  leur  pratiqué 
d'après  d'autres  principes  que  les  siens. 

Rigollot  ,  fils ,  n.  M. 

209.  —  *  Rapport  général  sur  les  travaux  du  Conseil  de  salu- 
brité ,  pendant  l'année  1827.  Paris,  1828  ;  au  bureau  du  Re- 
cueil industriel ,  manufacturier  et  des  beaux- arts  ,  rue  Tailbout, 
n°  6.  In-4°  de  4o  pages. 

L'indication  rapide  des  objets  traités  dans  ce  rapport  suffira 
pour  faire  apprécier  leur  utilité;  et  sans  doute  l'institution  du 
conseil  de  salubrité ,  que  toutes  nos  grandes  villes  devraieut 
s'approprier,  agrandira  encore  la  noble  tâch»  qui  lui  est  con- 
fiée, maintenant  que  le  nouveau  magistrat  placé  à  la  tète  de 
la  police  de  Paris,  veut  fortement  rendre  à  la  police,  qui  était 
devenue  l'ignoble  instrument  des  passions  et  des  partis  poli- 
tiques, sa  véritable  et  honorable  destination,  la  surveillance 
de  tout  ce  qui  intéresse  la  sûreté,  la  propriété,  la  santé  et  la 
moralité  publiques.  i°  L'état  des  vacheries  à  Paris  et  dans  les 
environs  a  fixé  l'attention  des  membres  du  conseil.  Celles  qui 
sont  établies  dans  l'intérieur  de  la  ville  se  sont  sensiblement 
améliorées  ;  celles  de  la  banlieue  sont  loin  d'être  aussi  satis- 
faisantes. Pour  obvier  à  l'inconvénient  que  présente  l'altération 
du  lait,  de  jour  en  jour  plus  général,  et  qui  provient,  soit  du 
mauvais  état  des  vacheries,  soit  du  mélange  de  l'eau  ou  d'autres 
matières  avec  le  lait,  le  Conseil  propose  d'encourager  l'éta- 
blissement de  vacheries  plus  nombreuses  et  plus  considérables 
dans  la  capitale,  et  de  soumettre  à  la  surveillance  de  l'admi- 
nistration celles  des  environs.  —  2°  L'assainissement  des  bou- 
levards extérieurs  est  aussi  d'une  grande  importance  pour  la 
population  parisienne.  Les  fossés  qui  les  bordent,  remplis 
par  les  eaux  venues  des  communes  environnantes  ,  deviennent 
des  cloaques  d'infection  fort  nuisibles  à  la  santé  publique.  Ce> 
fossés,  versant  souvent  leur  trop-plein  jusque  dans  l'intérieur 
de  Paris,  remplissent  le  grand  égoùt,  et  causent  des  inon- 
dations dans  les  caves  des  rues  voisines.  Le  Conseil ,  tant  pour 
l'assainissement  des  boulevards,  que  pour  l'écoulement  des 
eaux  pluviales  dans  les  communes  ,  propose  de  ceindre  les 
boulevards  extérieurs  d'un  vaste  fossé  pavé  dans  sou  fond  ,  et 
affectant  des  directions  variées  suivant  des  pentes  naturelles  , 
prises  des  divers  points  culminans,  et  se  dirigeant  ensuite  jus- 
qu'à la  Seine,  à  travers  la  plaine  Saint-Denis  d'un  côté  ,  et  de 
l'autre  jusqu'au  ru  de  Montfort,  d'où  les  eaux  arriveraient 
aussi  à  ce  fleuve.  —  3°  Le  Conseil  donne  des  moyens  de  sûreté 
simples  et  faciles  pour  prévenir  les  incendies,  auxquels  pour- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  7o3 

rait  exposer  l'emploi  thi  gaz  pour  l'éclairage. — h0  Mortalité 
dans  la  capitale.  Il  résulte  des  tableaux  qui  ont  été  dressés  , 
que  les  maladies  qui  ont  fait  le  plus  de  victimes,  sont,  comme 
pendant  l'année  1826,  la  phthisie  ,  le  catarrhe  pulmonaire, 
la  gastrite  et  l'entérite;  ces  maladies  ont  produit  à  elles  seules 
plus  des  deux  cinquièmes  des  décès.  —  5°  Femmes  publiques. 
Le  Conseil  propose  rétablissement  d'une  maison  de  refuge  , 
principalement  destinée  à  recevoir  les  jeunes  filles  qu'une  dé- 
pravation anticipée  aurait  livrées  à  la  prostitution  ;  on  les  y 
retiendrait  pendant  que  l'administration  prendrait  sur  leur 
compte  les  renseignemens  nécessaires,  et  il  est  permis  d'es- 
pérer qu'un  traitement  doux,  le  travail,  et  des  exhortations 
salutaires  en  détourneraient  plusieurs  de  l'infâme  carrière  dans 
laquelle  l'abandon  de  leurs  familles,  l'excès  de  la  misère  ou  la 
contagion  des  mauvais  exemples  les  auraient  précipitées.  Nous 
regrettons  de  ne  pouvoir  entrer  dans  le  détail  de  tous  les  ob- 
jets qui  ont  occupé  le  Conseil  de  salubrité  ;  tous  les  amis 
du  bien  publie  aimeront  à  lire  eu  entier  ce  rapport,  qui  a  été 
inséré  dans  le  Recueil  industriel  publié  par  M.  de  Molkon, 
ancien  élève  de  l'Ecole  polytechnique.  On  pourra  le  comparer 
avec  le  rapport  fait  en  1826,  et  qui  se  trouve  dans  le  même 
recueil,  tom.  iv,  n°  10,  pag.  5 ,  et  le  rapprochement  des 
travaux  du  Conseil  à  différentes  époques  suggérera  sans 
doute  de  nouvelles  vues  d'amélioration  et  des  propositions 
utiles  à  ceux  qui  dirigent  leurs  méditations  sur  les  moyens  de 
corriger  et  de  perfectionner  notre  état  social  dans  tout  ce  qui 
fait  partie  des  attributions  de  la  police  municipale,  de  la  sûreté 
et  de  la  santé  publiques.  A.  P. 

210.  —  Discours  prononcé  dans  la  séance  publique  du  cours 
de  géométrie  et  de  mécanique,  appliquées  aux  arts  ,  à  Bouleaux  , 
le  i5  octobre  1828.  Bordeaux,  1828.  In-8°. 

211.  —  Discours  prononcé  pour  l'ouverture  du  coins  de  géo- 
métrie et  de  mécanique  appliquées  aux  arts  ,  à  Castres  ,  le  20, 
octobre  1828;  par  M.  le  baron  Charles  Dupin,  député  du  Tarn  ; 
publié  au  profit  d'une  salle  d'asile  pour  la  ville  de  Castres. 
Castres,  1828;  imprimerie  de  \  idal  frères.  In-8°. 

Par  un  heureux  concours  de  circonstances,  l'un  des  fidèles 
dépositaires  des  plus  grands  intérêts  de  la  patrie  étail  chargé 
par  le  gouvernement  d'une  mission  qui  l'obligeait  à  parcourir 
le  tiers  de    la    France,    et   qui  le  incitait    à  portée  de  recueillir 

des  données  exactes  el  précises  sur  plusieurs  parties  de  I  admi- 
nistration, sur  l'opinioD  publique,  les  vœux  el  les  espérances 

de  la  nation.  La  faction  anti-nationale  I  observait  avec  inquié- 
tude; elle  suivait  de  ville  en  ville  le  député  Ubeial,  et  frémis 


'">;>  LIVRES  FRANÇAIS. 

sait.de  l'accueil  qu'il   recevait  partout.  Nantes  et  Bordeaux 
avaient  porte  son  courroux  au  plus  haut  degré  de  véhémence  ; 
et  cependant   ses  organes  habituels,  la   Gazette  de  France  et 
la    Quotidienne,   gardaient  encore  le  silence,  comme  si  leurs 
moyens  de  calomnie  n'eussent  pas  été  suffisamment  préparés. 
Mais  lorsque  le  député  du  Tarn  fut  arrivé  à  Castres ,  il  était 
impossible  que  la  faction  ne  fit  pas  un  peu  de  scandale,  faute 
de  mieux  ,  dans  le  sens  de  ses  intérêts,  tels  qu'elle  les  com- 
prend.  La  Gazelle  et  la  Quotidienne  ont  donc  dirigé  contre 
M.  Dupin  des  calomnies  ,  le  même  système  de  calomnies  dont 
elles  poursuivent  les  hommes  les  plus  honorables.  Les  lecteurs 
de  bon  sens  et  de  bonne  foi,  qui  lisent  quelquefois  ces  journaux 
pour  y  voir  jusqu'à  quel  point  les  passions  politiques  peuvent 
égarer  le  jugement  ou    pousser  l'audace  et  l'impudence  ,  n'ap- 
prendront point  sans  intérêt  ce  qui  s'est  réellement  passé  dans 
ces  villes  ,  quel  y  était  l'esprit  de  la  majeure  et  de  la  plus  saine 
pari  je  de  la  population,   quelles   maximes  ont  été  professées 
par  le  député.  Ces  deux  discours  ne  sont  point  publiés  comme 
une  réponse  à  la  Gazette  et  à  la  Quotidienne  :  et  à  quel  titre 
ces  honteuses   publications   prétendraient-elles  qu'où  les  ho- 
norât d'une  réponse?  On  les  publie  par  les  motifs  qui  les  in- 
spirèrent, qui  les  firent  prononcer,  qui  excitèrent  lesapplau- 
dissemens  des  auditeurs. 

A  Bordeaux  ,  voici  comment  s'exprimait  M.  Dupin.  «  Le  but 
auquel  nous  voulons  arriver,  c'est  d-'ajouter  à  l'apprentissage 
du  corps,  des  pieds  et  des  mains,  l'apprentissage  de  l'esprit, 
de  la  raison  ,  de  1  imagination  ;  en  un  mot,  de  nos  plus  hautes 
facultés.  Des  ouvriers  ,  nous  disait-on  ,  ne  pourront  jamais 
selcverjusquà  cet  apprentissage!  Eh,  pourquoi  pas  ?...  pour- 
quoi moins  que  l'enfant  de  l'oisif  et  du  riche  ?  Celui  qui  nous  a 
tous  crées  nous  a  donné  des  âmes  dont  la  différence  ne  saurait 
se  peser  au  poids  de  l'or.  Plus  d'illustres  génies  sont  nés  dans 
le  Cerceau  de  1  ouvrier,  sous  le  toit  de  l'honnête  médiocrité 
qti  il  n  eu  est  né  sous  les  lambris  de  l'oisive  opulence.  N'est-ce' 
donc  pas  un  admirable  symbole  de  cette  grande  vérité  que 
le  Rédempteur  des  hommes ,  sorti  dans  toute  sa  gloire  de 
1  humble  atelier  d'un  charpentier,  et  prenant  pour  compagnons 
d  immortalité  douze  ouvriers  d'un  seul  pays  !  Ou'on  me  cite 
une  autre  croyance  qui  suppose  la  classe  ouvrièreplus  capable 
d  un  plus  sublime  enseignement!  » 

Voyons  maintenant  quelle  a  été  la  sage  réserve  du  député. 

«  Quelques  personnes  dont  j'estime  les  intentions  ont  paru 
désirer  que  je  présente  des  considérations  relatives  à  l'état  po- 
étique de  la  France  ;  il  m'est  impossible   d'accéder  à  ce  vœu 


SCIENCES  PHYSIQUES.  7o5 

Chaque  fois  que  je  paraîtrai  devant  la  jeunesse  studieuse, 
même  accompagnée  de  citoyens  de  tout  âge ,  je  ne  serai  que 
professeur.  Si  mes  concitoyens  m'estiment  assez  pour  me  con- 
fier ia  défense  de  quelques-uns  de  leurs  droits  publics  ou 
privés  ,  j'accepterai  leur  mission,  en  m'efîbrçant  de  la  remplir 
selon  mes  faibles  moyens;  mais  aujourd'hui  ,  mais  en  votre 
présence,  je  ne  puis  exprimer  d'autre  idée  politique  que  mes 
vœux  pour  la  gloire  et  mon  espoir  pour  le  bonheur  et  la  sta- 
bilité de  notre  monarchie  constitutionnelle  :  je  ne  puis  exprimer 
que  mon  respect  sans  bornes  pour  la  majesté  du  roi  qui  nous 
gouverne  ,  et  pour  la  bienveillance  éclairée  de  M»1'  le  Dauphin  , 
qui  n'a  pas  dédaigné  de  m'exp rimer  de  vive  voix  avec  quel 
plaisir  il  apprenait  que  l'enseignement  de  la  classe  ouvrière 
prépare  un  peuple  chaque  jour  plus  instruit,  et  par  là  plus 
sage  et  plus  illustre.  » 

A  Castres,  des  considérations  politiques  et  morales  étaient 
à  leur  place,  en  raison  de  quelques  circonstances  locales; 
M.  Dupin  l'a  bien  senti.  «  Si  Ms1'  i'archevéqiie  d'Alby  n'avait 
pas  dû  retourner  à  sa  ville  métropolitaine,  il  eut  eu  pour  les 
ouvriers  de  Castres  la  même  bonté  que  pour  les  ouvriers  d'Alby; 
il  eût  assisté  à  l'ouverture  de  votre  cours  avec  autant  de  bien- 
veillance qu'au  cours  professé  pour  les  Albigeois.  La  présence 
de  ce  vénérable  prélat  eût  été  pour  vous  le  plus  noble  encou- 
ragement. Vous  serez  du  moins  heureux  d'apprendre  les 
vœux  qu'il  forme  pour  votre  instruction.  Les  bénédictions  de 
cet  autre  Cheverus  ne  vous  seront  pas  moins  prospères  que  ne 
l'ont  été  pour  vos  émules  celles  de  l'illustre  pontife  de  Mon- 
tauban  et  de  Bordeaux  ,  qui  sait  être  ,  comme  l'archevêque 
d'Alby,  le  pasteur  des  catholiques  et  le  père  des  protestans.  » 
Des  applaudissemens  unanimes  et  prolongés  ont  prouvé  que 
l'orateur  avait  exprimé  la  véritable  opinion  publique,  et  que, 
dans  le  midi  3e  la  France,  comme  aux  États-I  ais  d'Amérique, 
la  diversité  des  crovanees  religieuses  ne  troublerait  pas  l'union 
des  citoyens,  si  des  hommes  qui  exploitent  à  leur  profit  les 
discordes  civiles  ne  prenaient  soin  d'alimenter  et  de  perpétuer 
les  haines  entre  les  catholiques  et  les  protesta  US.  Ces  hommes 
ont  suscité  à  M.  Dupiu  quelques  ennemis  dans  le  département 
du  Tarn  ,  tandis  (pie  les  journaux  de  la  faction  le  calomniaient. 
Ou'il  se  résigne:  quoiqu'il  fasse,  certaines  gens  interpréteront 
.i  mal  toutes  ses  actions,  l!  en  fut  ainsi  de  .1.  .1.  IVotissc.iu  ,  que 
ses  ennemis  accusaient  également  pour  des  faits  opposés  :  S"  il  fait 
V  aumône:  ah  le  cafardl  S'il  la  refuse  :  eh  bien,  voilà  cet  homme 
qui  prêche  ld  bienfaisance.  Telle  est  la  tactique  ordinaire  de 

l'esprit    de    parti   et    de     l'esprit  de    secte  ,   également    injustes, 

intolérans  et  prodigues  de  diffamations  et  de  calomnies. 


706  LIVRES  FRANÇAIS. 

212.  —  *  Encyclopédie  populaire ,  publiée  par  M.  Audot. 
[Foyez,  sur  cette  collection,  le  tome  xxxvi,  p.  717,  et  le 
tome  xxxviii  ,  p.  729  ).  —  M.  Audot  a  joint  les  traités  suivans  à 
ceux  dont  nous  avons  publié  la  notice. —  Géométrie  des  ouvriers, 
ou  application  de  la  règle  de  l'équerre  et  du  compas  à  la  solu- 
tion des  problèmes  de  géométrie;  par  E.  Martin,  professeur 
de  sciences  physiques.  Un  volume  de  108  pages  ,  et  2  planches. 

2 1 3. —  *  Notions  élémentaires  de  perspective  linéaire ,  et  théorie 
des  ombres;  par  M.  G.- T.  Richard.  76  pag. ,  et  2  planches. 

21 4-  —  Art  de  l'ornemaniste,  du  stucateur,  du  carreleur  en 
pavés  de  mosaïque  ,  et  du  décorateur  en  divers  genres  ;  par  M***. 
112  pages,  et  une  planche. 

21 5.  —  Art  du  vitrier.  102  pages  et  une  planche. 

216.  —  Art  de  la  peinture  en  bâtimens  et  des  décors  ,  y  com- 
pris le  badigeon  et  la  tenture  des  papiers  ;  par  M.  Doublette- 
Desbois,  peintre-vitrier,  et  rédigé  par  M.  ***.  2  vol.  208  pag., 
et  2  planches. 

217.  —  *  Art  du  chauffage  domestique  et  de  la  cuisson  écono- 
mique des  alimens;  par  M.  Pelouze.  Deuxième  édition,  avec 
3  planches  gravées.  (  Voy.  pour  la première  édition ,  le  t.xxxvm, 
pag.  729.)  Paris,  1828.  Audot;  prix,  1  fr.  chaque  volume. 

Les  deux  premiers  ouvrages,  quoique  très-abrégés,  sont 
très-clairs  ;  les  lecteurs  auxquels  ils  sont  destinés  les  compren- 
dront facilement,  et  pourront  faire  l'application  de  ce  qu'ils 
auront  appris.  —  Les  autres  traités  ne  sont  pas  moins  soignés , 
et  n'étaient  peut-être  pas  moins  difficiles  à  bien  faire  :  c'est 
dans  la  description  des  procédés  des  arts  que  la  nécessité  d'être 
court  est  plus  incommode  ,  que  l'on  éprouve  le  plus  impérieu- 
sement le  besoin  de  multiplier  les  détails  :  le  rédacteur  ano- 
nyme de  ces  quatre  petits  volumes  y  a  mis  beaucoup  de 
choses  ;  il  a  su  se  mettre  à  la  portée  de  ses  lecteurs  ;  et  certes 
ses  écrits  ne  sont  pas  trop  longs.  F. 

218.  —  Géométrie  du  compas,  par  L.  Mascheroni  ;  traduite 
de  l'italien,  par  A. -M.  Curette.  Deuxième  édition.  Paris,  1828; 
Bachelier.  In-8°  de  372  pages,  avec  i/t  planches;  prix  ,  6  fr. 

Il  est  peu  de  personnes ,  parmi  celles  qui  n'ont  point  fait  une 
étude  spéciale  des  mathématiques,  qui  puissent  se  former  une- 
idée  juste  de  l'objet  de  ce  livre;  il  est  donc  nécessaire  de  défi- 
nir la  géométrie  du  compas.  C'est  celle  qui  a  pour  objet  de  dé- 
terminer, à  l'aide  du  compas  seulement ,et  sans  le  secours  de  la 
règle,  la  position  des  points  qu'on  désire  connaître.  Ces  re- 
cherches, dont  les  résultats  pourraient  au  premier  abord  ne 
paraître  que  de  véritables  tours  de  force  scientifiques,  ont  ce- 
pendant une  utilité  fort  réelle.  En  effet,  quand,  dans  la  pra- 


SCIENCES  PHYSIQUES.  707 

tique ,  il  serait  nécessaire  de  décrire  des  lignes  avec  une  grande 
précision,  il  est  presque  impossible  de  parvenir  à  les  tracer 
rigoureusement  droites  dans  toute  leur  longueur;  on  ne  peut 
donc  point  compter  sur  l'exactitude  de  leurs  intersections,  ni 
par  conséquent  sur  celle  des  points  dont  ces  intersections  dé- 
terminent le  lieu.  Or,  comme  on  s'appuie  sur  ces  points  pour 
en  déterminer  de  nouveaux,  on  conçoit  que  les  erreurs  vont 
sans  cesse  s'accumulant,  et  qu'on  arrive  à  des  résultats  graphi- 
ques souvent  fort  éloignés  de  la  vérité.  L'usage  du  compas  seul 
remédie  souvent  à  ces  inconvéniens  graves  et  trop  bien  connus 
par  les  ingénieurs  de  toutes  les  classes.  C'est  donc  plus  parti- 
culièrement à  eux  que  ce  livre  convient.  Ils  y  trouveront  la  so- 
lution graphique  de  277  problèmes  qu'ils  pourront  souvent 
appliquer  à  leurs  travaux.  Sans  doute  il  en  est  un  certain  nom- 
bre qui  sont  déjà  bien  connus;  mais  il  en  est  d'autres  assez 
curieux  pour  intéresser  même  ceux  qui  par  goût  ou  par  profes- 
sion ont  pu  se  livrer  à  ce  genre  de  recherches.     T.  Richard. 

219. —  Essai  pratique  sur  l'art  du  briquetier  au  charbon  de 
terre;  d'après  les  procédés  en  usage  dans  le  département  du 
Nord  et  dans  la  Belgique,  par  M.  /.-F.  Clere,  ingénieur  en 
chef  au  corps  royal  des  mines.  Paris,  1828;  Carilian-Gœury. 
I11-80  de  188  p.;  prix,  4  fr.  5o  c. 

L'usage  des  briques  est  destiné  à  devenir  plus  général  qu'il 
ne  l'est  actuellement  en  France,  et  le  livre  de  M.  Clere  rendra 
d'autant  plus  de  services,  que,  l'exploitation  «le  la  houille 
prenant  tous  les  jours  plus  d'extension,  on  pourra  établir  des 
briqueteries  dans  des  lieux  où,  jusqu'à  présent,  il  n'avait  pas 
été  possible  de  le  faire  à  cause  de  la  cherté  du  combustible. 
L'auteur  divise  son  livre  en  cinq  chapitres  :  1"  choix  et  prépa- 
ration de  la  (erre;  20  de  la  fabrication  ou  du  moulage;  3"  de 
la  dessiccation;  4°  de  la  cuisson;  5°  observations  sur  le  com- 
bustible. Chacun  de  ces  chapitres  est  traité  avec  clarté  et 
exactitude.  L'ouvrage  est  terminé  par  un  Appendice  présentant 
un  aperçu  des  dépenses  qu'occasione  une  briqueterie,  et  les 
bénéfices  présumés  qu'eue  peut  rendre  à  son  propriétaire  dans 
le  déparlement  du  Nord.  Ceux  qui  veulent  établir  en  grand 
cette  fabrication,  liront  avec  intérêt  le  livre  de  M.  Clere;  ils  y 
trouveront  des  renseignemens  précieux.  A.  IYi.i.i. 

220.  —  Manuel  complet  du  marchand  papetier  et  du  régleur; 
par  MM.  Juma  de  FovriMiM  et  /'.  Poisscnr.  Paris,  1828; 
Koret.  In- 18  île  x  et  'loi  pages,  avec  planches;  prix,  3  fv. 

Cet  ouvrage,  dor.l  l'acquisition  est  indispensable  pour  h  s 
manufacturiers  et  les  marchands  de  papier,  peut  encore  être 
utile  k  la  classe  descousommatcurs.  Les  auteurs  ont  su  faire  entrer 


7o8  LIVRES  FRANÇAIS, 

dans  leur  cadre  une  infinité  de  renseignemens  curieux  et  de  dé- 
tails instructifs  qu'on  rencontre  seulement  dans  un  traité  com- 
plet sur  cette  branche  d'industrie  et  qu'on  est  bien  aise  de 
connaître,  quelque  étranger  qu'on  soit  d'ailleurs  à  cette  partie. 
Il  nous  suffira  d'exposer  en  peu  de  mots  le  sommaire  des  ma- 
tières contenues  dans  ce  volume,  pour  donner  une  idée  de  tout 
ce  qui  se  rattache  à  la  profession  du  fabricant  de  papier.  La 
première  partie  de  l'ouvrage  traite  du  papier,  de  ses  différentes 
qualités,  et  du  parchemin;  des  papiers  à  l'usage  des  peintres 
et  des  dessinateurs;  des  papiers  de  couleur,  marbrés  et  maro- 
quinés  ;  des  vélins;  de  la  rognure,  du  satinage,  de  la  ré- 
glure,  etc.  —  La  seconde  partie  est  consacrée  à  la  prépara- 
tion des  plumes,  à  la  fabrication  des  crayons  de  mine,  des 
crayons  colorés,  et  contient  la  description  des  procédés  de 
M.  Conté.  La  troisième  donne  les  recettes  des  diverses  encres, 
de  celle  qu'on  emploie  pour  marquer  le  linge ,  de  l'encre  de  la 
Chine ,  de  l'encre  d'imprimerie ,  de  celle  qui  sert  à  la  litho- 
graphie, des  encres  de  couleur  et  sympathique,  etc.  La  qua- 
trième enfin  renferme  tout  ce  qui  concerne  la  cire ,  les  pains  à 
cacheter,  les  colles  diverses,  les  sables  minéraux.  Des  planches 
convenablement  exécutées  facilitent  l'intelligence  du  texte. 

OE. 

221,  —  Guide  des  dames  et  des  demoiselles.  —  Art  de  la  cou- 
turière en  robes  ;  par  Mme  Buutel.  Paris,  1828;  Audot.  In- 18 
de  75  pages,  avec  une  planche;  prix,   1  franc. 

222.  —  Art  de  faire  les  corsets  ,  les  guêtres  et  les  gants  ;  par 
le  même  auteur.  Paris,  1828;  Audot.  In-18  de  65  pages,  avec- 
une  planche;  prix,  1  franc. 

Ces  deux  écrits,  et  ceux  qui  les  suivront,  n'appartiennent 
point  à  la  technologie  de  notre  sexe:  il  fallait  qu'une  dame  s'en 
chargeât.  Maintenant  ,  puisque  ,  grâce  à  Mme  Burtel  ,  nous 
en  avons  un  essai  d'après  lequel  on  peut  juger  de  ce  qui  reste 
encore  à  faire,  il  ne  sera  point  inutile  que  ces  deux  petits  livres 
soient  lus  par  des  hommes,  surtout  par  ceux  qui  ont  fait  ou 
veulent  faire  des  ouvrages  populaires. 

«  Mères  !  ne  perdez  jamais  de  vue  que  vous  devez  élever  vos 
filles  pour  qu'elles  soient  heureuses.  Faites  servir  les  talens  à 
ce  but,  et  vous  mériterez  d'elles,  et  de  la  société  dont  elles 
seront  un  jour  l'ornement,  une  reconnaissance  durable.  »  (  In- 
troduction de  C Art  de  la  couturière  en  robes.  )  Conclusion.  «  Nous 
croyons  en  avoir  dit  assez  pour  rendre  nos  jeunes  lectrices 
capables  de  faire  elles-mêmes  les  principales  parties  de  leur 
habillement,  et  les  mettre  en  état  de  se  passer  de  couturières 
de  profession.  Les  conseils  que  nous  leur  avons  donnés  leur 


SCIENCES    PHYSIQUES.  709 

permettront  c!e  s'habiller  à  moindre  frais,  et  souvent  avec  plus 
«le  grâce,  puisqu'elles  pourront  aussi  suivre  leur  goût,  exé- 
cuter elles-mêmes  ce  qu'elles  croiront  le  plus  convenable  à  leur 
position  sociale,  à  leur  âge,  à  leur  tournure,  au  Heu  de  s'as- 
treindre aux  modes  dictées  par  des  couturières  qu  on  a  tant 
de  peine  à  y  fa  ire  déroger.  » 

Comme  ces  sortes  d'écrifs  se  refusent  à  l'analyse,  nous  avons 
cru  devoir  donner  une  idée  du  style  de  l'auteur  :  il  est  partout 
clair,  simple,  convenable.  Y. 

aa3.  —  La  Cuisinière  de  la  compagne  et  de  la  ville ,  ou  ia 
Nouvelle  cuisine  économique  ,  précédée  d'instructions  sur  la 
dissection  des  viandes  à  table,  et  suivie  de  recettes  précieuses 
pour  l'économie  domestique,  et  d'un  Traité  sur  les  soins  à 
donner  aux  caves  et  aux  vins,  dédiée  aux  bonnes  ménagères, 
par  M.  L.-E.  A.  Septième  édition ,  revue,  corrigée  et  augmentée, 
par  M.  Sulpice  Bakué,  chef  de  cuisine.  Paris,  1828;  Audot. 
In- 12  de  338  p.,  avec  9  planches  gravées,  dont  une  coloriée; 
prix  ,  3  francs. 

22/f  —  Voyage  dans  les  cinq  parties  du  monde ,  par  M.  Al- 
bert 3IoNTÉKONT.  T.V,  Amérique.  Paris,  1828;  Charles  Béchet, 
prix ,  5  francs. 

Ce  volume,  fort  de  5oo  pages  et  accompagné  de  9  cartes, 
renferme  une  grande -masse  de  faits  curieux  et  inédits  sur 
l'Amérique,  notamment  sur  les  terres  polaires,  les  États-Unis, 
le  Mexique,  le  Guatemala,  les  Antilles,  et  les  nouvelles  répu- 
bliques de  l'Amérique  du  Sud.  Le  sixième  et  dernier  volume  , 
consacré  à  VOcéanie  ,  doit  paraître  avant  la  fin  de  ce  mois. 

22J. — *  La  Monarchie  française  comparée  aux  principaux 
états  du  Globe,  ou  Essai  sur  la.  statistique  de  la  France,  consi- 
dérée sons  les  rapports  géographique,  moral  et  politique, 
offrant,  dans  un  seul  tableau,  le  maximum,  le  minimum  et  le 
terme  moyen  de  sa  population,  de  la  richesse,  de  l'industrie, 
du  commerce,  de  l'instruction  et  de  la  moralité  de  ses  habi- 
tans ,  comparés  à  leurs   corrélatifs   dans   plusieurs  pays  de 

l'ancien  et  du  nouveau  monde;;»  l'usage    des  hommes   d'Etat, 

des  administrateurs,  des  banquiers,  des  négocians,  des  voya- 
geurs, et  spécialement  des  Pairs  de  France  et  d"s  Députés; 
par  Adrien  Balbi.  Paris,  1828;  Jules  Renouard,  et  au  Bureau 

de  la  Revue  Encyclopédique.  Un  tableau  in -piano  colorié; 
prix  ,  G  fv. 

La  statistique  est  une  science  aussi  utile  par  ses  résultats 
que  difficile  dans  se,  movens  de  recherche;  elle  exige  dans 
ceux  qui  se   vouent   a   -es  travaux  autant  de  persévérance  que 

d'impartialité.  Malheureusement,  elle  devient  trop  souvent  la 


7io  LIVRES  FRANÇAIS. 

proie  de  spéculateurs  de  deux  espèces  :  les  uns,  dépourvus 
de  l'esprit  d'ordre  et  de  patience  nécessaires  pour  classer  les 
faits  et  pour  les  bien  choisir,  sont  incapables  de  surmonter 
les  obstacles  qui  s'opposent  trop  souvent  à  la  découverte  de 
la  vérité;  les  autres,  professant  d'avance  des  opinions  à  l'appui 
desquelles  ils  veulent  à  toute  force  trouver  des  preuves  dans 
le  monde  matériel,  ne  négligent  rien  pour  arranger  les  chiffres 
de  telle  sorte  que  les  conséquences  s'accordent  toujours  avec 
leurs  totaux  déterminés  à  priori.  Sans  citer  ici  aucun  nom 
propre,  qu'il  nous  soit  permis  de  remarquer  combien  de  pareils 
travaux  ont  décrédité  la  science!  Il  appartient  à  un  observa- 
teur aussi  consciencieux,  à  un  savant  aussi  infatigable  que 
M.  Balbi  de  la  réhabiliter  dans  l'opinion  des  hommes  qui 
pensent  et  qui  jugent.  Le  premier  mérite  de  son  tableau,  c'est 
d'offrir  les  faits  dans  toute  leur  sécheresse  :  les  chiffres  sont 
là  ,  ils  parlent  plus  haut  que  tous  les  raisonnemens,  et  le  soin 
d'en  tirer  des  conséquences,  en  faveur  de  telle  ou  telle  doc- 
trine, s'il  y  a  lieu,  est  laissé  aux  lecteurs. 

Après  cet  éloge,  nous  ne  négligerons  pas  les  droits  d»  la 
critique,  et  nous  ne  craindrons  pas  de  dire  que  plusieurs  par- 
ties du  tableau  nous  ont  paru  contenir  quelques  docuinens 
hasardés;  M.  Balbi  lui-même  s'est  empressé  de  reconnaître 
l'incertitude  des  renseignemens  statistiques  en  général,  et  il 
émet  souvent  ses  doutes  sur  l'exactitude  bien  avérée  des 
nombres  dont  il  est  obligé  de  se  contenter.  D'ailleurs,  il  a 
l'inappréciable  avantage  d'avoir  pu  consulter  une  foule  de 
savans  sur  la  statistique  de  chaque  partie  <\u  monde;  et  il  sait 
discuter  avec  méthode  le  mérite  relatif  de  leurs  contributions. 
INous  renverrons  ceux  qui  voudraient  en  avoir  des  preuves 
au  premier  tableau  de  l'auteur,  la  Balance  politique  du  Globe  (i), 
et  à  une  dissertation  sur  la.  population  de  l'Amérique  du 
Sud,  insérée  dans  la  Reçue  Encyclopédique.  (Voy.  t.  xxxvin, 
p.  3o3-3n,  et  561-579.) 

Afin  de  donner  une  idée  de  la  masse  de  renseignemens 
réunis  dans  le  tableau  que  nous  annonçons,  et  de  l'importance 
des  rapprochemens  auxquels  il  peut  donner  lieu  ,  nous  em- 
prunterons à  celle  de  ses  parties  qui  est  intitulée  Résumés 
statistiques  comparés,  quelques  faits  qui  not'S  paraissent  con- 
duire aux  résultats  les  plus  instructifs  ;  et,  imitant  la  sage 
réserve  de  l'auteur,  nous  nous  abstiendrons  de  tonte  réflexion, 

(1)  Balance  politique  du  globe ,  en  1828.  ou  Essai  sur  la  statistique 
générale  de  la  terre,  par  Adiien  Balbi.  Paris,  1828;  au  bureau  de 
la  Revue  Encyclopédique.  Un  tableau  colorié  in-plano  ;  prix,   (>  ti\ 


SCIENCES  PHYSIQUES.  7 1 1 

de  crainte  de  nuire  à  l'effet  assuré  que  doivent  produire  les 
chiffres,  dépouillés  de  tous  les  prestiges  des  déclamations 
libérales  ou  anti-libérales. 

vaisseaux.  tonneaux. 

La  marine  marchande  de  la  France  compte.   .    i4,53o  équiv.  à       700,000 

Celle  des  États-Unis  d'Amérique , 1,4^3,000 

Celle  du  royaume-uni  de  la  Grande-Bretagne.    i8,63i 2,141,000 

importations.  exportations. 

Le  commerce  français  est  évalué  à.   .       554,7  10,000  fr.       6  io,ofi8,ouofr. 

Celai  des  États-Unis  à 464.708,000  462,696,000 

Celui  de  la  Grande-Bretagne  à.   .   .   .    i,o56,522,ooo        1,411,768,000 

Nous  copions  en  entier  le  résumé  n°  XV  : 
Rapport   des  forces    et   des    ressources    des  principaux    états 
comparées  ci  leurs  populations  respectives. 


Rapport  du  revenu  à  la  population. 

Pour  ebaque  habitant.  Fr. 

Grande-Bretagne 65.2 

France 3o.o, 

Pays-Bas 26.3 

Monarchie  prussienne 17.2 

États-Unis 12.1 

Empire  d'Autriche lo.p, 

Empire  russe 6.6 

Rapport  de  l  armée  a  la  population. 
Un  soldat  sur  babitans. 

Empire  russe 57 

Monarchie  prussienne 80 

Empire  d'Autriche 1 18 

France i38 

l'.iv      lias 142 

Grande-Bretagne 229 

États-Unis '977 


Rapport  de  la  dette  à  la  population. 

Ponr  chaque  habitant.  Fr. 

Grande-Bretagne 869 

Pays-Bas 635 

France • i45 

Empire  d'Autriche 45.6 

États-Unis 34-8 

Monarchie  prussienne.    .   .   .      29.3 
Empire  russe 21.4 

Rapport  de  la  flotte  a  la  population. 

Vaîsseaax  de  ligne  et  frég.    1  sur      habilans. 

Grande-Bretagne 8^.(179 

M.  Norvégienne-Suédoise.      i5.f,64o 

Pays-Bas 170,556 

France 290,909 

1  tais-Unis 3i6,ooo 

Empire  russe 686, a5q 

Empire  d'Autriche.  .  .   .  2,909,091 


Veut-on  savoir  dans  quelle  proportion  chaque  peuple  est 
représenté  dans  les  chambres  électives  : 

La  France  a 4  3o    députés  on    1    sur   74,418  habitans. 

—  1    —    60,129 
i  —    55 

—  1   —    35,455 

—  1   —    i4,""o 
Comparons  ces  pays  dans  deux  des  élémens  principaux  de 

leur  civilisation,  I'éducatioh  •''  ';1  pressi   périodiqi  i  : 

écolier  sur   1-.6  habitons  el    1     journal   1  >.i r    r.\l  1-I1. 
t  ">.  i  —  I 


J.is  i  i.iis-Uuis.  .  .   . 

187 

Les  Pays-Bas.    .  .   . 

1 10 

La  (  rrande-Bretagne. 

658 

7  5 

1  o  France,  il  y  a  1 

En  Angletei  re.    .  t 

En  l'i  usse I 

D.ius  les  Pays-Bas  1 

Aux  Etats-l  nis. .  r 

I  h  \  Qtricbe.  .  .  1 


9. 


43,090 
lo,o5  I 

1   I  ,(io(> 


71 1  LIVRES  FRANÇAIS. 

Voici  une  dernière  citation  qui  ne  paraîtra  pas  la  moin* 
curieuse  dans  ce  moment,  et.  où  Ion  trouvera  peut-être  l'indi- 
cation d'une  des  causes  principales  du  mécontentement  de 
l'Irlande  : 

Revenu  moyen  en  francs  de  chaque  ministre,  curé  ou  pasteur. 


Eu  France  (catholiques).   .       757  fr. 
Eu  Russie  d'Europe  (grecs)       244 
En  Prusse  (catholiques  et 

protestans) r,4<io 

En  Autriche  et  Bohême.  .  .  1,263 

Ed  Hongrie 1,482 

Eu  Espagne i,43o 


F.n  Portugal 2,926  fr. 

En  Angleterre  (anglicans).  10,1  55 

—  —       (dissidens).    r,56o 
En  Ecosse  (presbytériens).    5,5oo 

— ■       —       (dissidens).    2,057 
En  Irlande  (anglicans),  .    .19,090 

—  —       (dissidens).   2,900 


Nous  pourrions  prolonger  à  l'infini  le  nombre  de  ces  extraits; 
ceux-ci  suffiront  sans  doute  pour  faire  apprécier  le  mérite  du 
travail  de  M.  Balbi,  que  nous  ne  quitterons  pas  sans  lui  faire 
un  reproche  ,  d'avoir  donné  ses  évaluations  en  milles  et  en 
arpens,  au  lieu  de  les  réduire  eu  myriamètres  et  en  hectares, 
qui  ont  sur  toutes  ies  autres  mesures  l'avantage  do  désigner 
des  valeurs  fixes  et  bien  déterminées.  Peut-on  se  plaindre  de 
la  stupide  ténacité  des  masses  en  faveur  des  anciennes  routines  , 
quand  les  savans  eux-mêmes  dédaignent  de  tenir  compte  des 
progrès  de  la  science,  et  des  réformes  dont  elle  a  démontré 
l'utilité?  a. 

229.  —  Itinéraire  descriptif  ',  historique  et  monumental  des 
cinq  départemens  composant  la  Normandie ,  précédé  du  précis 
historique  et  de  la  géographie  de  cette  province ,  etc.,  par  Louis 
Dubois,  ancien  bibliothécaire.  Caen  ,  1828;  Mancel.  1  vol. 
in-8°,  avec  une  carte,  deux  vues  et  un  plan;  prix,   11  fr. 

La  Normandie  est  une  des  provinces  de  la  France  que  les 
Français  et  les  Anglais  visitent  le  plus,  et  pour  laquelle  on  a 
par  conséquent  le  plus  besoin  d'itinéraires.  Il  en  a  été  fait 
pour  la  route  de  Paris  au  Havre,  il  a  été  publié  aussi  un  grand 
nombre  de  topographies;  quelques-unes  sont  ornées  de  jolies 
gravures  ou  de  lithographies.  Parmi  les  guides  je  signalerai  sur- 
tout celui  de  Piouen,  par  M.  Licquct  qui  laisse  peu  de  choses  à 
désirer  ,  et  qu'on  peut  recommander  comme  un  modèle  aux  au- 
teurs d'ouvrages  tnpographiques.  M.  Louis  Dubois  a  voulu  faire 
un  itinéraire  complet  pour  toute  la  Normandie.  Cet  auteur 
s'occupe  avec  zèle  de  sa  province;  il  en  a  donné  des  preuves 
dans  ses  Archives  normandes ,  dans  !a  traduction  de  l'histoire 
ecclésiastique  d'Onderic  Vital ,  importante  pour  l'histoire  de  la 
Normandie,et  dans  d'autres  ouvrages  relatifs  au  même  pays. L'i- 
tinéraire qu'il  publie  actuellement,  n'est  pas, je  l'avoue,  à  l'abri 
de  la   critique  ,  et   on  peut   y   reprendre   plusieurs  points.    Il 


SCIENCES  PHYSIQUES.  7i'5 

semble  d'abord  que  l'auteur  ne  s'est  pas  bieu  rendu  compte 
des  conditions  d'un  bon  itinéraire,  et  qu'il  n'a  point  vu  ces 
jolis  itinéraires  anglais  où,  dans  un  petit  volume  commode  à 
porter  pour  les  voyageurs,  on  trouve  réunies  une  foule  de  eboses 
intéressantes  imprimées  avec  une  grande  économie,  et  ornées 
de  vues,  de  cartes,  de  plans,  etc.  M.  Louis  Dubois  divise  son  ou- 
vrage en  deux  volumes  in-8°,  dont  le  premier  est  rempli  tout 
entier  d'un  abrégé  de  l'histoire  de  la  Normandie  :  c'est  beau- 
coup trop  pour  un  itinéraire;  car  pour  apprendre  l'histoire  on 
a  d'autres  ouvrages,  et  il  suffisait  de  rappeler  dans  Une  intro- 
duction les  principaux  événemens  de  la  province.  Encore  l'a- 
brégé donné  par  M.  Dubois  n'est  -  il  point  au  niveau  de  la 
science  historique.  On  croirait  que  l'auteur  ignore  toutes  les 
recherches  qui  ont   été  faites  dans  les  dernières   années  sur 
l'histoire  de  la  Normandie;  il  répète  des  fables  qui  ont  été  suf- 
fisamment réfutées,  et  ne  cite  nulle  part  des  ouvrages  modernes. 
Apparemment  cet  abrégé  est  composé  depuis  long-tems;  un 
avis  du  libraire  nous  apprend  qu'il  est  imprimé  depuis  i.Safi. 
Cela  est  fâcheux,  car  il  perd  une  graude  partie  de  l'utilité  qu'il 
pourrait  avoir  pour  ceux  qui  achèterontl'itinéraire.  Cen'estque 
dans  le  second  volume  que  l'auteur  arrive  enfin  à  son  sujet.  Il 
donne  des  listes  détaillées  de  toutes  les  routes,  avec  indication 
des  distances;  vient  ensuite  un  dictionnaire  des  villes,  bourgs 
et  communes  de  la  Normandie,  puis  un  autre  dictionnaire  des 
auteurs  et  artistes  de  cette  contrée.  Ainsi  l'ouvrage  de  AI.  Louis 
Dubois  consiste  en  quatre  morceaux  détachés  qui  concourent 
bieu  au  même  but,  mais  qui  ne  forment  pas  un  ensemble;  le 
second  volume  ne  présente  guère  que  de  sèches  nomenclatures; 
la  statistique  y  est  passée  sous  silence;  on  n'y  trouve  presque 
rien  sur  l'industrie  et  le  commerce;  la  population  n'est  indi- 
quée que  pour  quelques  villes;  les  curiosités  des  divers  endroits 
ne  sont  pas  signalées  non  plus,  et  je  n'ai  i  ien  trouvé  dans  l'ou- 
vrage qui  justifie  les  épitliètes  de  descriptif  et  àe  monumental , 
donné  à  cet  itinéraire  dans  le  litre.  Si  M.  Louis  Dubois  refaisait 
son  ouvrage,  comme  je  l'y  engage,  je  lui  conseillerais  de  foudre 
toutes  les  parties  en  une  seule;  de  prendre  pour  modèles  les 
meilleurs  itinéraires  anglais,  ou  ceux  de  Rcichard;  d'indiquer 
le  plus  brièvement  possible  tout  ce  que   les  filles  et  les  cam- 
pagnes ont  d'intéressant  ;  de  rappeler  les  souvenirs  historiques; 
enfin   de  dispenser   le   voyageur  muni  de  sou  itinéraire  •:      Se 
procurer  une  douzaine  d'autres  ouvrages  pour  connaître  les 
lieux  qtf'il  est  obligé  de  parcourir  rapidement. 

L'éditeur  a  joint  à   l'ouvrage  de  M.   Louis   Dubois  une  or;- 
t.  xi,.  --  Décembre  1 8 -j» 8 .  ','> 


7i 4  LIVRES  FRANÇAIS. 

de  la  Normandie,  une  vue  de  Rouen,  prise  du  côté  du  quai , 

un  plan  et  une  vue  de  la  ville  de  Caen.  Deppinc. 

227.  —  *  Description  gèognostique  du  bassin  du  bas  Boulon- 
nais,  par  M.  Rozet,  officier  au  corps  royal  des  ingénieurs 
géographes,  etc.  Paris,  1828;  Levrault  à  Paris  et  à  Stras- 
bourg; Treuttel  et  Wurtz  à  Londres  et  à  Paris.  In  8°  de  n5 
pages,  avec  une  planche  coloriée;  prix,  4  fr. 

Le  travail  de  M.  Rozet  a  été  soumis  à  l'Académie  des 
Sciences,  et  deux  juges  dont  la  décision  est  sans  appel, 
MM.  Cordier  et  Beudant,  l'ont  examiné  avec  soin;  nous 
n'avons  rien  de  mieux  à  faire  que  d'offrir  à  nos  lecteurs  un 
extrait  du  rapport  de  ces  deux  savans. 

«  Le  bas  Boulonnais  forme  une  zone  étroite  de  terrain  qui 
borde  le  canal  de  la  Manche  depuis  Stoples  jusqu'à  Vissant, 
et  dont  la  surface  n'est  guère  que  la  treizième  partie  de  celle 
du  département  du  Pas-de-Calais.  Cette  petite  contrée  se  dis- 
tingue du  reste  du  département  par  sa  constitution  variée; 
elle  en  est  d'ailleurs  séparée  nettement  par  une  enceinte  natu- 
relle de  montagnes  basses  offrant  à  peu  près  la  forme  d'un 
croissant  dont  les  deux  extrémités  regardent  les  côtes  de  l'An- 
gleterre. 

«  Plusieurs  géologues  se  sont,  à  diverses  reprises,  occupés 
de  la  contrée  dont  il  s'agit,  mais  d'une  manière  imparfaite  ou 
incomplète.  On  peut  dire  qu'elle  n'a  commencé  à  être  connue 
que  depuis  l'excellent  travail  qui  a  été  publié  il  y  a  quelque 
tems  par  M.  Fitton.  Les  observations  de  ce  géologue  anglais 
sont  le  fruit  de  plusieurs  années  d'études;  elles  ont  prouvé 
que  le  bassin  du  Boulonnais  était  exactement  formé  des  mêmes 
matériaux,  placés  dans  le  même  ordre  et  offrant  les  mêmes 
accidens  que  les  contrées  de  l'Angleterre  situées  de  l'autre 
côté  de  la  Manche. 

«  Le  travail  de  M.  Rozet  n'est,  à  proprement  parler,  que 
le  développement  de  celui  de  M.  Fitton;  mais  ce  dévelop- 
pement est  plein  d'intérêt  par  les  détails  nouveaux  et  nom- 
breux qu'il  renferme,  par  les  coupes  de  terrain  et  par  la 
carte  géologique  qui  l'accompagnent...  »  M.  Rozet  décrit  avec 
détail  toutes  les  roches  qu'il  a  vues,  et  toutes  les  circonstances 
de  leur  gisement.  Il  cite  toutes  les  sources  où  il  a  puisé  des 
renseignemens,  surtout  ceux  qui  concernent  la  détermination 
des  coquilles  fossiles  dont  il  a  parlé.  Il  ne  néglige  aucune  occa- 
sion d'appliquer  les  notions  théoriques  déjà  reçues  en  géologie. 
Il  insiste  principalement,  et  avec  succès,  sur  la  concordance 
qui  existe  entre  les  côtes  de  France  et  d'Angleterre  dans  cette 


SCIENCES  PHYSIQUES.— SCIENCES  MORALES.  71 5 
partie  du  canal  de  la  Manche;  en  un  mot,  son  travail  est  fait 
avec  soin  et  discernement. 

«  Nous  pensons  que  ce  travail  constitue  une  monographie 
géologique  intéressante,  utile,  et  qui  mérite  l'approbation  de 
l'Académie.  » 

Les  conclusions  des  rapporteurs  ont  été  adoptées  par  l'Aca- 
démie. N. 

Sciences  religieuses ,  morales ,  politiques  et  historiques. 

228.  —  *  Bibliothèque  choisie  des  pères  de  l'église  grecque 
et  latine ,  ou  Cours  d'éloquence  sacrée;  par  M.  N.-S.  Guillon, 
professeur  d'éloquence  sacrée,  etc.  Ouvrage  dédié  au  roi. 
Tom.  xix,  xxii,  xxiii,  xxiv  et  xxv.  Paris,  1828;  Méqnignon- 
Havard.  5  vol.  in-8°;  prix,  i3  f.  la  livraison,  composée  de  deux 
volumes. 

Cette  collection  se  compose  principalement  de  morceaux  choi- 
sis des  pères  et  d'autres  écrivains  de  l'église  grecque  et  latine, 
depuis  son  établissement  jusqu'à  saint  Bernard,  qui  florissait 
dans  le  douzième  siècle.  Tout  ce  qu'avait  à  faire  M.  l'abbé 
Guillon  sur  ce  point,  c'était  de  choisir  avec  discernement  et  de 
traduire  avec  fidélité  et  avec  élégance.  11  faut  avouer  qu'il  a 
généralement  rempli  sa  tâche.  Cependant  il  aurait  pu  élaguer 
quelques  passages  peu  appropriés  à  nos  mœurs  actuelles,  et  en 
insérer  d'autres  qui  eussent  offert  un  plus  grand  intérêt  pour  ses 
lecteurs,  et  une  instruction  plus  solide,  plus  convenable  pour  les 
élèves  du  sanctuaire.  Peut-être  aussi  pourrait-on  reprochera  sa 
traduction  d'être  un  peu  surannée  dans  quelques  endroits  et  de 
manquer  d'énergie.  Ces!  qu'il  a  copie  trop  servilement  ceux  qui 
l'avaient  devancé  dans  de  semblables  travaux,  et  qu'il  n'a  pas 
assez  fait  attention  que  son  ouvrage  devait  être,  non-seule- 
ment un  répertoire  de  matériaux  pour  les  prédicateurs ,  mais 
encore  un  cours  complet  d'éloquence  sacrée ,  peut-être  même 
un    livre  de    piété. 

Le  docte  professeur  s'est  bien  plus  heureusement  souvenu  de 
son  but  dans  le  rapprochement  qu'il  a  lait  d'un  grand  nombre 
de  morceaux  des  pères  avec  les  imitations  de  nos  orateurs 
modernes.  Il  a  montré,  ainsi  qu'il  le  dit  lui-même,  com- 
ment  on  doit   profiter   des   anciens. 

La  Bibliothèque  choisie  des  pères  est  enrichie  de  quelques 
discours  prononcés  en  Sorbonne  pur  M.  l'abbé  Guillon,  au 
cours  d'éloqm  nce  saci  ée  :on  1  e .  reite  qu'il  n'y  en  ait  pas  davan- 
tage. Le  talent  le  plus  distingué  y  brille  dans  tout  son  éclat. 
La  profondeur  des  pensées,  la  linesse  des  aperçus  s'y  montrent 
revêtues  d'un  style  constamment  noble  et  pur;  la  couleur  est 


7i6  LIVRES  FRANÇAIS. 

toujours  adaptée  au  sujet.  On  est  bien  aise  que  celui  qui  donne 

de  si  belles  leçons  les  mette  lui-même  en  pratique. 

Une  notice  biographique  précède  les  extraits  de  chaque  père 
ou  de  chaque  écrivain  ecclésiastique;  l'abbé  Feller  en  a  presque 
fait  tous  les  frais  :  M.  Guillon  pouvait  mieux  s'adresser.  Cette 
partie  est  maigre  et  peu  exacte;  elle  n'est  pas  digue  de  lui. 

Il  en  est  de  même  de  la  partie  bibliographique.  Elle  a  été  trai- 
tée au  moius  avec  insouciance,  tout  importante  qu'elle  est  pour 
les  jeunes  lévites,  qui  sont  intéressés  à  connaître  les  meilleures 
éditions  des  ouvrages  dont  on  leur  conseille  la  lecture...  Hasar- 
derons-nous notre  opinion  tout  entière? Pourquoi  pas?  M.  l'abbé 
Guillon  est  du  petit  nombre  d'hommes  dont  la  réputation  soli- 
dement établie  n'a  rien  à  redouter  de  la  critique  la  plus  sévère. 
Eh  bien!  au  milieu  des  plus  louables  sentimens,  des  intentions 
les  plus  droites  et  les  pi  us  honorables,  des  connaissances  les  plus 
profondes  en  théologie,  nous  sommes  fâchés  de  rencontrer  quel- 
ques préjugés  de  l'école,  quelques  tendances  au  mysticisme ,  qui 
nous  paraissent  rabaisser  un  si  haut  mérite,  déparer  un  ouvrage 
précieux,  et  que  nous  désirons  ardemment  voir  disparaître. 

Cette  intéressante  entreprise  touche  à  sa  fin;  il  ne  manque 
plus  que  le  volume  des  tables.  Le  public  l'a  favorablement  ac- 
cueillie; cela  devait  être.  Car,  bien  qu'il  y  ait  quelques  défauts, 
ils  sont  surabondamment  compensés  par  l'immense  quantité  de 
bonnes  choses  que  renferme  cet  ouvrage,  et  par  le  talent  très 
remarquable  de  l'auteur.  J.  L. 

22g.  —  Sermons  par  sir  JValter  Scott,  traduits  de  l'anglais. 
Paris,  1828;  Gosselin.  In- 12  de  98  p.  ;  prix,  2  fr. 

Ces  sermons  ont  été  composés  par  Walter  Scott  vers  le  com- 
mencement de  cette  année,  ou  peu  auparavant,  pour  servir, 
sinon  de  modèle,  du  moins  d'encouragement,  à  un  jeune  homme 
de  ses  amis  qui  entrait  avec  quelque  défiance  de  lui-même  dans 
le  ministère  sacré.  Ils  sont  au  nombre  de  deux,  et  intitulés,  le 
premier  :  la  Loi  chrétienne  et  la  Loi  juive  comparées  ;  le  second  : 
le  Bonheur  du  juste.  On  y  trouvera,  à  défaut  d'une  éloquence 
passionnée  que  ne  recherche  guère  la  prédication  protestante, 
ce  bon  sens  ingénieux,  caractère  constant  des  compositions 
diverses  de  l'auteur  écossais.  H.  P. 

a3o.  —  *  Essai  sur  l'emploi  du  tems  ,  ou  Méthode  qui  a  pour 
objet  de  bien  régler  sa  vie,  premier  moyen  d'être  heureux, 
destinée  spécialement  à  l'usage  des  jeunes  gens;  par  M.  A. 
Jullien,  de  Paris,  membre  d'un  grand  nombre  d'Académies  et 
de  Sociétés  savantes,  françaises  et  étrangères,  fondateur-di- 
recteur de  la  Rame  Encyclopédique.  Quatrième  édition.  Paris, 
1829(1828);  Dondcy  -  Dupré ,  et   au  Bureau  central  de   la 


SCIENCES  MORALES.  717 

Revue  Encyclopédique.  In  -  8°  de  490  pages,  avec  une  gravure 
(  l'Economie  recueille  les  résultats  du  tems  ) ,  et  une  planche 
graphiée  (Courbe  de  la  vie);  prix,  7  fr. 

A  une  époque  où  la  philosophie  est  replongée  par  quelques 
professeurs  célèbres  dans  les  ténèbres  épaisses  du  mysticisme,  et 
où  des  investigations  laborieuses  sur  l'origine  de  nos  sensations 
et  de  nos  impressions  ne  conduisent  souvent  que  dans  les  pro- 
fondeurs d'un  ahyme,  sans  donner  des  notions  claires  et  positives 
sur  la  nature  de  l'esprit  et  du  cœur  humain,  on  recherchera 
peut-être  avec  un  nouvel  intérêt  un  Traité  de  philosophie  mo- 
rale pratique ,  dont  l'auteur,  sans  avoir  la  prétention  de  créer 
aucun  système  nouveau  ,  ni  de  faire  uu  choix  entre  les  systèmes 
et  les  doctrines  souvent  contraires  qui  ont  divisé  les  écoles 
philosophiques,  propose  avec  simplicité  et  clarté  une  méthode 
facilement  praticable  pour  bien  administrer  sa  vie  et  pour 
tirer  le  meilleur  parti  possible  du  tems,  trésor  si  précieux  et 
pourtant  si  généralement  dépensé  avec  profusi"n  et  impru- 
dence, et  dont  la  perte  irréparable  n'est  trop  souvent  appréciée 
et  amèrement  regrettée  que  lorsqu'on  approche  du  terme  de  sa 
carrière,  et  qu'en  reportant  un  regard  sur  sa  vie  passée  on 
sent  ce  qu'elle  aurait  pu  et  dû  être,  si  elle  avait  été  bien 
dirigée,  lu  Essai  sur  l'emploi  du  tems ,  à  peine  annoncé  parles 
journaux  français,  a  été  successivement  traduit  et  publié  en 
allemand,  en  anglais,  en  italien,  en  hollandais  et  en  russe.  On 
en  prépare  des  traductions  danoise,  polonaise,  et  une  traduc- 
tion espagnole  pour  les  États  de  l'Amérique  du  Sud.  L'au- 
teur a  pratiqué,  pendant  plus  de  trente  années,  la  méthode 
qu'il  expose  :  elle  est  le  produit  de  son  expérience  personnelle. 
Il  s'est  occupé  avec  soin  de  la  perfectionner.  Il  a  inventé  un 
instrument  ou  livret  pratique  fort  curieux  et  ingénieux,  inti- 
tulé :  Biomètre  ou  Mémorial  horaire s  qui  permet  de  recueillir 
sur  une  seule  ligue,  et  en  une  seule  minute,  tous  les  divers 
emplois  de  chaque  intervalle  de  2,',  heures.  Un  signe  mysté- 
rieux, placé  à  la  suite  de  la  ligne  de  chaque  journée,  indique 
si  le  souvenir  et  l'examen  de  cette  journée  ont  produit  une 
impression  bonne,  mauvaise  ou  médiocre;  et  la  seule  addition 
de  ces  différens  signes  fait  eonnaître,  à  la  fin  de  la  quinzaine 
OU  du  mois,  si  la  vie  a  été  bien  ou  mal  employée.  On  est 
toujours  averti  à  tems  pour  se  corriger  ou  s'améliorer  :  on  voit 

sa  c luite  retracée  dans  u;\  fidèle  miroir.   La   plus  grande 

indépendance  est  laissée  à  chacun,  puisque  le  compte  rendu 
de  chaque  jour  n'est  inscrit  que  le  lendi  main  sur  les  table  Ile, 
destinées  à  cet  usage.  Ou  peut  donner  ainsi  la  plus  grande 
régularité  à  la  vie  la  plus  répandue  et  la  plus  agitée,  ci  1 


7i8  LIVRES  FRANÇAIS, 

variété  piquante  à  la  vie  la  plus  monotone.  Tout  ce  qui  oblige 
l'homme  à  réfléchir  sur  lui-même,  à  interroger  sa  conscience 
et  à  recueillir  les  réponses  qu'il  en  reçoit,  est  éminemment 
salutaire  et  moral.  Aussi ,  la  direction  de  l'instruction  publique, 
en  France,  avait  adopté  cet  ouvrage  pour  nos  lycées,  en  1808, 
lorsqu'il  parut  pour  la  première  fois.  On  trouve  à  part,  chez 
M.  Dondey  Dupré,  et  au  Bureau  de  la  Revue  Encyclopédique , 
des  exemplaires  cartonnés  avec  soin  des  deux  livrets  pra- 
tiques :  Agenda  général  et  Biomètre.  Le  prix  de  chacun  de 
ces  livrets  est  de  5  fr.  C'est  une  étrenue  très-convenable  et 
utile  pour  les  jeunes  gens  de  i5  à  21  ans.  E. 

23 1.  —  *  De  l'amour  selon  les  lois  primordiales ,  et  selon  les 
convenances  des  sociétés  modernes ,  par  M.  de  Sénancour.  Troi- 
sième édition,  avec  des  additions  et  des  changemens  considé- 
rables. Paris,  1829  (1828);  Vieilli  de  Boisjoslin  ,  rue  de  l'École 
de  Médecine.  In-18  de  xi  et  472  pag.  ;  prix ,  5  francs. 

Cet  ouvrage,  dont  la  première  édition  fut  publiée  en  j8o6, 
a  été  l'objet  de  vives  et  nombreuses  critiques.  Il  les  méritait; 
car  ce  n'est  point  un  livre  médiocre.  La  matière  qu'il  traite 
tient,  d'ailleurs,  à  tout  ce  qu'il  y  a  de  grave  parmi  les  hommes  : 
à  la  religion,  à  la  morale,  à  la  législation,  aux  institutions  po- 
litiques. L'auteur  s'y  affranchit  partout,  et  trop  complètement 
peut-être,  des  préjugés  les  plus  universels;  il  les  attaque  avec 
une  verve  d'originalité,  une  vivacité  de  talent  qui  durent  attirer 
l'attention  de  ceux  qui  croient  de  leur  devoir  ou  de  leur  intérêt 
de  les  défendre.  C'est  un  acte  d'accusation  contre  notre  organi- 
sation sociale  tout  entière.  L'ouvrage  de  M.  de  Sénancour  est 
donejugé  depuis  long- tems.  Cependant,  après  une  intervallede 
plus  de  vingt  ans,  il  reparaît  avec  de  nouveaux  développemens, 
et  des  améliorations  nombreuses. 

Je  voudrais  pouvoir  donner  au  moins  une  idée  de  la  doc- 
trine de  M.  de  Sénancour.  Mais  l'auteur,  comptant  probable- 
ment un  peu  trop  sur  l'intelligence  de  tous  ses  lecteurs,  a  pro- 
digué les  aperçus  ingénieux ,  les  pensées  fortes  et  souvent 
profondes,  sans  se  mettre  beaucoup  en  peine  de  les  lier  entre 
elles  et  de  les  coordonner  en  système.  —  Il  me  paraît  évident 
toutefois,  malgré  quelques  protestations  contraires,  qu'il  rejette 
la  doctrine  du  devoir  et  prend  pour  base  desamorale  la  doctrine 
de  l'intérêt  ou  du  bonheur  individuel.  Certes,  il  ne  faut  pas  faire 
consister  uniquement  la  vertu  dans  le  mérite  de  la  difficulté  vain- 
cue :  tous  les  hommes  de  bon  sens  sont  d'accord  sur  les  pieuses 
folies  des  anachorètes  de  la  Thébaïde.  Mais  la  vertu  ne  con- 
sisterait elle,  comme  paraît  le  croire  M.  de  Sénancour,  que 
dans  la  satisfaction  de  ceux  de  nos  désirs  qui  ne  nuisent  point 


SCIENCES  MORALES.  7kj 

à  autrui?  Je  ne  puis  le  penser.  Notre  auteur  voudrait  exclure 
de  toutes  nos  actions  les  passions,  quelles  qu'elles  soient,  et  ne 
laisser  à  l'homme  que  la  raison  pour  unique  mobile.  Il  peut 
être  fondé  jusqu'à  certain  point  dans  cette  prétention,  qui, 
du  reste,  ne  saurait  être  admise  d'une  manière  absolue.  L'a- 
mour de  la  vertu  n'est-il  pas  lui-même  une  grande  et  noble  pas- 
sion? Il  n'y  a  pas,  dit  Montesquieu,  de  plus  forte  république 
que  celle  où  l'on  observe  les  lois,  non  pas  par  crainte,  non  pas 
par  raison,  mais  par  passion. — Je  ne  puis  non  plus  laisser  passer, 
sans  le  combattre,  ce  que  l'auteur  dit  de  l'affection  des  enfans 
pour  leurs  pères,  qu'il  prétend  n'être  pas  dans  la  nature.  La 
réfutation  serait  facile  :  chacun  de  nous  peut  la  trouver  au  fond 
de  son  cœur. 

Il  faut  donc  l'avouer,  les  paradoxes  sont  nombreux  dans  ce 
livre;  mais  ils  sont  présentés  avec  tant  d'art,  avec  une  argu- 
mentation si  pittoresque  et  si  vive,  qu'il  est  difficile  de  n'être 
pas  séduit.  L'auteur,  du  milieu  même  de  ses  sophismes,  fait 
jaillir  une  foule  d'observations  neuves  et  profondes  qui  prou- 
vent qu'il  a  long- teins  réfléchi  sur  la  philosophie,  la  morale, 
et  sur  l'homme  de  tous  les  tems  et  de  tous  les  pays.  On  peut 
lire,  par  exemple,  les  chapitres  de  la  pudeur,  de  la  nudité, 
du  mariage,  et ,  à  la  lin  du  volume,  la  note  44  sur  k  divorce, 
note  qui  est  jointe  pour  la  première  fois  à  l'ouvrage.  M.  de  Sé- 
nancour  y  renverse,  avec  une  dialectique  puissante,  les  rai- 
sonnement entassés  contre  cette  loi  si  malheureusement  abro- 
gée. Il  est  impossible  de  voir  un  plaidoyer  plus  fort  et  plus 
lumineux.  Z. 

2°i2.  —  Musée  moral,  ou  préceptes ,  conseils  et  exemples  re- 
cueillis chez  les  anciens  moralistes  et  divers  autres  personnages 
célèbres  de  l'antiquité,  par  M.  Ch.  S...  de  L... ,  avec  cette  épigra- 
phe :  Cupio  in  te  transfundere  ista  <juœ  efficacia  expertus  sutn. 
(  Sénèquk  ).  Paris,  1828;  Carilian  -  Gœury ,  quai  des  Augus- 
tins  ,  et  Gérard,  rue  Poupée-Saint  -Germain.  ire  livraison; 
in-8°  de  2/t5  pages;  prix,   5  fr. 

C'est  à  la  jeunesse  que  M.  Ch.  S...  de  L...  destine  son  recueil. 
Je  dois  donc  louer  d'abord  ses  intentions,  tout  en  avouant  que 
je  crois  peu  à  l'utilité  des  maximes  ,  dont  le  seul  effet  ,  à  mon 
avis,  est  de  donner  à  l'esprit  une  teinte  de  pédantisme.  Un 
homme  ne  cherche  pas  à  se  sauver  d'un  danger  physique  en  re- 
passant dans  sa  mémoire  Les  règles  de  la  gymnastique.  !)«■  même, 
dans  un  danger  moral,  nn  jeune  homme  ne  va  point  consulter 
tel  ou  tel  mot  de  Socrate  ou  de  Thaïes.  Il  échappera  au  péril  , 
si  dès  long  -  tems  une  éducatior  raisonnée  a  pénétré  soname 
d'un  instinct  d'affection  pour  cv  qui  est  mile  et  juste,  d'aveji 


■7*0  LIVRES  FRANÇAIS. 

sion  pour  ce  qui  est  injuste  et  immoral.  Ce  sont  les  doctrines  , 
non  les  maximes,  qui  donnent  à  l'homme  une  force  de  tous  les 
instans.  Telle  ou  telle  chose  n'est  point  vraie  ou  juste,  parce 
que  telle  a  été  l'opinion  de  Platon  ou  de  Pythagore :  ce  serait 
baser  sur  le  principe  irrationnel  de  l'autorité  l'éducation  qui 
doit  s'appuyer  sur  la  liberté  d'examen  ,  la  conscience  et  la  con- 
viction. Après  avoir  dit  ma  pensée  sur  les  recueils  de  maximes 
en  général ,  je  reconnaîtrai  volontiers  que  celui  de  M.  de  Ch... 
est  classé  avec  méthode,  que  les  matériaux  en  sont  ordinaire- 
ment bien  choisis.  Je  regrette  pourtant  d'y  trouver  les  argu- 
mens  de  Thaïes  contre  le  mariage.  Ils  pourraient  être  fort 
nuisibles  ,  s'ils  étaient  seulement  spécieux.  Heureusement  , 
personne  ne  les  prendra  que  pour  une  plaisanterie  d'un  philo- 
sophe égoïste.  Ils  auraient  donc  dû  ô1re  exclus  de  ce  recueil , 
qui  gagnerait  aussi,  ce  me  semble,  à  être  moins  volumineux. 
Les  choses  médiocres  et  inutiles  s'y  trouvent  en  foule  au  milieu 
d'autres  vraiment  belles  et  bonnes.  Les  vérités,  les  grandes 
pensées  morales  sont  rares  dans  tous  les  siècles  et  ne  se  comp- 
tent point  par  volumes.  A.  P. 

a33.  —  *  Collection  de  lois  maritimes  antérieures  au  xvme  siè- 
cle ,  dédiée  au  roi,  par  /.  -  M.  Pardessus,  conseiller  à  la  Cour 
de  cassation  ,  etc.  T.  I.  Paris,  1828  ;  imprimerie  royale.  In-4° 
de  Lxxxviij  et  5a5  pages. 

Cette  Collection  est  un  monument  de  la  plus  haute  impor- 
tance, élevé  à  la  science  du  droit  commercial  par  un  juriscon- 
sulte qui  en  a  fait  l'objet  des  études  de  toute  sa  vie.  Il  nous 
serait  difficile  d'exprimer  combien  de  recherches  laborieuses 
un  pareil  travail  a  dû  coûter  à  son  auteur.  Dans  une  savante 
introduction  ,  M.  Pardessus  a  présenté  le  tableau  du  commerce 
maritime,  antérieurement  à  la  découverte  de  l'Amérique.  Il 
expose  ensuite  l'objet  et  le  plan  de  son  ouvrage;  puis ,  il  entre 
eu  matière  par  des  observations  sur  les  peuples  anciens  dont  il 
n'existe  aucun  monument  de  législation  maritime.  Arrivé  à 
ce  qui  concerne  les  Grecs,  Fauteur  consacre  des  développe- 
mens  intéressans  particulièrement  au  droit  commercial  des 
Athéniens.  La  législation  maritime  des  Romains,  celle  de  l'Eu- 
rope pendant  l'invasion  des  peuples  du  Nord,  et  celle  de  l'em- 
pire d'Orient  occupent,  une  place  étendue  dans  la  collection  de 
M.  Pardessus. 

La  Compilation  connue  sous  le  nom  de  droit  maritime  des 
Rhodiens  a  donné  naissance  à  beaucoup  de  dissertations  parmi 
lesquelles  il  faut  distinguer  celle  de  M.  de  PASTonETet  celle  que 
mon  savant  confrère  Isambert  a  fait  insérer,  il  y  a  quelques 
années,  dans  la   The  mis  ;  l'auteur  de  l'ouvrage  dont  nous  nous 


SCIENCES  MORALES.  721 

occupons  en  ce  moment  consacre  aux  lois  rhodiennes  de  nou- 
veaux détails.  Les  assises  de  Jérusalem  lui  ont  offert  des  notious 
sur  le  droit  maritime  des  pays  conquis  par  les  croisés  en  Orient. 
Les  rooles  ou  jugemens  d'Oiïron,  les  usages  maritimes  des 
Pays-Bas  méridionaux  ,  appelés  jugemens  de  Dan/me  ou  lois  de 
ff'estcapelle  ,  ceux  des  Pays-Bas  septentrionaux,  appelés  cou- 
tumes d' Amsterdam  ,  d'Enchujsen ,  deSlavern,  la  compilation 
vulgairement  connue  sous  le  nom  de  Droit  maritime  de  IFisby, 
terminent  ce  premier  volume  de  la  Collection.  Les  textes  ori- 
giuaux  sont  accompagnés  de  traductions  latines  ou  françaises, 
et  éclaircis  par  des  notes  dans  lesquelles  l'auteur  a  fait  preuve 
dune  immense  érudition.  Nous  ne  saurions  trop  recommander 
cet  ouvrage  aux  jurisconsultes  français  et  étrangers  qui  s'appli- 
quent à  l'étude  de  l'histoire  du  droit.  Il  offre  un  témoignage  ir- 
récusable que  la  saine  érudition  est  encore  cultivée  dans  la 
patrie  des  Pithou,  des  Baluze,  des  Ducange,  des  Lainière  et 
de  tant  d'autres  savans  qui  ont  répandu  de  si  vives  lumières 
sur  les  vieux  textes  dont  ils  s'étaient  rendus  éditeurs. 

A.  Taillandier. 

254. — *  Questions  commerciales,  par  M.  D.-L.  Rodet.  Paris, 
1828.  In- 8°  de  i5o  pages;  Renard,  rue  Sainte-Anne,  n°  71; 
prix,  2  fr.  5o  c. 

M.  Rodet,  dans  cette  brochure,  comme  dans  celles  qu'il  a 
publiées  précédemment,  donne  des  renseignemens  fort  utiles 
pour  diriger  les  négocians,  soit  dans  leurs  fabrications,  soit 
dans  leurs  envois;  et  de  plus  utiles  aux  personnes  qui  font  des 
réglemens  d'administration  pour  appuyer  leurs  mesures.  Peut- 
être  serait -on  fonde  à  lui  demander  qu'il  précisât  un  peu  plus 
les  sources  qui  lui  ont  fourni  ses  chiffres.  Quand  il  dit  :  Le  ta- 
bleau suivant  n  suite  des  rapports  faits  au  parlement ,  sans  rien 
ajouter  de  plus,  nous  ni'  pouvons  pas  remonter  à  la  source,  , 
faute  de  savoir  le  nom  du  rapporteur  et  la  séance  où  il  a  parlé. 
Au  reste,  rien  n'est  moins  précis  que  les  tableaux  officiels. 
M.  Rodet  a  soin  de  mettre  son  lecteur  en  garde  contre  les  va- 
leurs officielles   des  marchandises,  telles  que  les  présentent  les 

tableaux  anglais  :  le  prix  des  marchandises  v  est  évalué  d'après 
des  fixations  anciennes  dont  plusieurs  s'écarteul  de  la  vérité 
de  plus  de  cent  pour  cent.  Il  nous  met  également  en  garde 
contre  des  tableaux  où  l'on  ne  distingue  pas  les  marchandises 
en  transit  des  marchandises  importées,  et  où  l'on  ne  peut  ja- 
mais faire  mention  des  contrebandes,  portion  quelquefois  im- 
portante du  commerce  des  nations. 

Parmi  les  documens  qui,  toute  exactitude  a  part,  présentent 
dans  cet  te  brochure  des  renseignei  nen  s  simplement  an  i<u\,nous 


722  LIVRES  FRANÇAIS. 

citerons  les  suivans  :  les  soieries  françaises,  qui,  avant  le  présent 
tarif ,  étaient  entièrement  prohibées  en  Angleterre,  y  entrent 
maintenant  pour  une  valeur  de  5oo,ooo  liv.  (  12  millions  et 
demi  de  francs  ).  En  1827,  il  est  entré  en  Angleterre  865  mille 
paires  de  gants  français,  63  mille  chapeaux  de  paille,  A9  mille 
onces  de  sulfate  de  quinine,  2,672  chevaux  ,  et  60  millions 
d'œufs.  On  voit  que  nous  faisons  plus  de  cas  des  exportations 
et  des  importations  qui  relatent  la  quantité  des  produits  plutôt 
que  leur  valeur.  Les  évaluations  sont  trop  souvent  altérées  par 
les  intérêts  des  particuliers  ou  par  ceux  du  fisc.  M.  B.odet  donne 
quelques  détails  intéressans  sur  les  différences  qui  se  sont  ma- 
nifestées dans  le  produit  des  impôts  anglais  depuis  l'adoption 
du  système  d'adoucissement  sur  les  droits  d'entrée.  Il  traite  ra- 
pidement quelques  questions  de  principes  où  il  n'a  pas  toujours 
raison,  comme  lorsqu'il  prétend  relever  l'importance  relative 
du  commerce  extérieur;  mais  il  est  bien  fondé  à  réclamer  contre 
les  erreurs  de  MM.  Vaablanc  et  Fcrrier.  J.  B.  S. 

235.  —  *  De  la  mendicité ,  de  ses  causes  et  des  moyens  de  la 
détruire  en  France;  par  f.-N.  Bidaut.  Paris,  1828;  Renard, 
rue  Sainte-Anne,  n°  71  ;  et  Delaunay,  Palûis-B.oyal.  In-8°  de 
3g  pages;  prix ,  1  fr. 

M.  Bidaut  rejette  formellement  la  doctrine  de  Malthus 
sur  la  population;  il  croit  que  la  cause  de  la  stagnation  du 
commerce  et  du  malaise  qui  se  fait  sentir  dans  les  classes  labo- 
rieuses, provient  du  monopole  qui  s'établit  dans  les  arts  indus- 
triels et  le  commerce  ;  et  il  a  publié  dernièrement,  sur  ce  sujet , 
une  brochure  dans  laquelle  il  cherche  à  démontrer  quels  maux 
résultent  nécessairement  de  l'application  abusice  des  grandes  ma- 
chines à  la  fabrication  des  objets  usuels. — J'imagine  que  cette  opi- 
nion a  dû  paraître  bizarre  à  beaucoup  de  personnes;  mais,  en 
dépit  de  l'enthousiasme  qu'excite  aujourd'hui  la  découverte  de 
quelque  machine  qui  réduit  mille  bras  à  l'oisiveté,  mille  estomacs 
à  la  faim,  j'avoue  que  je  suis  près  de  partager  jusqu'à  un  cer- 
tain point  l'avis  et  les  craintes  de  M.  Bidaut,  et  qu'il  me  paraît 
plus  utile  d'appliquer  à  l'agriculture,  à  la  production  des  ma- 
tières alimentaires,  cette  ardeur  d'inventtion  qui  se  porte  presque 
exclusivement  sur  la  transformation  des  matières  premières. 
Mais  je  me  hâte  d'ajouter  que  toute  mesure  qui  tendrait  à  en- 
traver la  liberté  que  chacun  a  de  diriger  son  industrie  comme 
il  lui  plaît,  serait  injuste  et  tyrannique,  et  tout-à-fait  inutile. 
Cherchons  donc  ailleurs  les  moyens  d'éteindre  la  mendicité 
qu'un  tel  état  de  choses  contribue  à  accroître.  M.  Bidaut  pro  - 
pose  les  mesures  suivantes  :  «  La  colonisation  et  le  défriche- 
ment de  nos  terres  incultes  par  des  pauvres  valides  auxquels 


SCIENCES  MORALES.  7u3 

on  ferait  des  avances  nécessaires  (x);  la  division  des  grands 
fermages;....  l'ouverture  d'asiles  suffisans  pour  les  individus 
atteints  de  maux  irrémédiables;  l'établissement  d'ateliers  per- 
manens  pour  les  pauvres  valides;  la  multiplication  des  sociétés 
pbilan tropiques  de  secours  mutuels;  la  surveillance  rigoureuse 
des  cabarets,  des  guinguettes  et  des  autre-,  lieux  où  le  peuple  se 
corrompt,  se  ruine  et  s'énerve;  la  répression  sévère  des  ban- 
queroutes; la  suppression  de  la  loterie;  enfin  la  défense  ex- 
presse des  quêtes  abusives  du  clergé  nomade,  sous  quelque 
forme  qu'elles  se  présentent ,  quêtes  qui  enlèvent  aux  pasteurs 
des  paroisses  les  moyens  de  secourir  les  pauvres,  dont  eux 
seuls  connaissent  les  besoins.  »  —  Notre  auteur  distingue  trois 
sortes  de  mendians  :  ceux  qui  ne  peuvent  pas  travailler;  ceux 
qui  le  pourraient,  mais  ne  le  veulent  pas;  ceux  enfin  qui ,  le 
pouvant  et  le  désirant,  ne  trouvent  pas  d'occupations.  Il  pro- 
pose, pour  les  premiers,  l'établissement  d'asiles  ou  Hôtels- 
Dieu.  11  se  plaint  du  luxe  avec  lequel  sont  bâtis  et  administrés 
ceux  qui  existent,  et  surtout  ceux  des  grandes  villes.  On  ne 
peut,  il  est  vrai,  imposer  telle  ou  telle  condition  à  la  bienfai- 
sance des  fondateurs,  et  une  pensée  de  vanité  se  mêle  sou- 
vent à  une  pensée  généreuse;  mais,  lorsque  le  gouvernement 
ou  les  administrations  départementales  ou  municipales  font  les 
frais  de  ces  fondations,  on  peut  et  on  doit  désirer  qu'ils  atta- 
chent moins  d'importance  à  l'élégance  de  l'architecture;  qu'ils 
cherchent  à  rendre  la  distribution  intérieure  plus  salubre  et 
plus  commode,  etlessallessusceptibles  de  receVoirun  plus  grand 
nombre  de  malades  et  d'infirmes,  etc.  Ces  élablissemens  de- 
viendraient alors  plus  utiles  et  moins  coûteux.  —  M.  ludaut  de- 
mande, pour  la  seconde  classe  de  mendians  ,  la  création  d'ate- 
liers de  prévoyance  établis  dans  chaque  département,  et  qui 
seraient,  suivant  les  dispositions  morales  des  individus,  des 
hospices  ou  des  maisons  de  réclusion.  Il  serait  facile  d'obliger 
les  mendians  à  travailler,  en  employant  les  moyens  usités  dans 
les  prisons  des  Etats-Unis.  L'utilité  de  ces  maisons  de  travail 
ne  paraît  point  douteuse,  et  sans  elles,  il  serait  peut-être  im- 
possible de  parvenir  à  éteindre  entièrement  la   mendicité. — 


(i)  M.  d'H vussF.7. ,  pu  [et  delà  Gironde, à  qui  la  ville  de  Bordeaux 
doit  des  mesures  aussi  sages  que  bienfaisantes  pour  l'extinction  de  la 
mendicité,  (voy.  Rev,  Inc.,  t.xxxvii  :  0.77a)  avaîl  tenté  ce  moyen 
pour  le  défrichement  des  landes,  pendant  .vi  comte  administration 
dans  ce  département.  On  regrette  que  les  plans  de  cet  habile  admi- 
nistrateur aient  été  abandonnés  par  ses  successeurs,  et  que  cette  ulîl< 
pensée  soit  testée  a  peu  près  sans  résultat. 


7*4  LIVRES  FRANÇAIS. 

Enfin,  pour  la  troisième  classe  de  mendians ,  Tailleur  propose 
de  les  employer  à  des  travaux  d'utilité  publique,  tels  que  la 
réparation  des  routes,  le  dessèchement  des  marais,  le  défri- 
chement des  landes.  Il  croit  aussi  qu'il  serait  utile,  dans  le  mo- 
ment actuel,  de  former  dans  les  grandes  villes  des  communautés 
libres,  espèce  de  couvens  industriels,  où  une  administration 
commune  diminuerait  les  frais  de  subsistance  de  chacun.  Cette 
brochure,  inspirée  par  un  amour  vif  et  éclairé  du  bien  public, 
mérite  d'être  lue  et  consultée  par  tous  ceux  qui  s'occupent  de 
l'importante  question  qu'elle  traite.  A.  P. 

a3o.  —  *  De  l'instruction  de  l'armée  ,  et  des  moyens  de  l'y  ré- 
pandre. Paris ,  1 828  ;  Anselin.  In-8°  de  5a  pag.;  prix ,  1  fr.  5o  c. 

L'auteur  de  cette  brochure  nous  révèle  un  fait  bien  affli- 
geant. L'obscurantisme  est  une  maladie  tellement  contagieuse, 
qu'elle  s'est  répandue  même  dans  nos  armées ,  et  que  des  of- 
ficiers osent  soutenir  qu'il  ne  faut  point  instruire  le  soldat,  et 
que  le  sous-officier  ne  doit  savoir  que  ce  qui  est  rigoureuse- 
ment nécessaire  pour  le  service  dont  il  est  chargé.  Il  ne  man- 
querait plus  à  cette  éducation  prise  en  sens  contraire,  que  de 
travailler  à  fausser  l'intelligence,  à  multiplier  les  préjugés,  à 
frapper  d'interdit  tout  bon  usage  de  la  raison.  L'auteur  n'est 
point  de  cet  avis  :  il  affirme  que  le  soldat  instruit  ne  sera  ni 
moins  docile,  ni  moins  brave  que  l'ignorant,  et  qu'il  s'acquit- 
tera mieux  de  ses  devoirs  quels  qu'ils  soient.  Il  demande  des 
écoles  régimentaires  qui  coûteraient  peu  ,  et  rendraient  plus 
de  services  qu'une  école  spéciale  pour  les  sous-officiers  :  il  suit 
le  soldat  jusqu'au  bout  de  sa  carrière  militaire  s'il  ne  la  quitte 
point,  et  dans  la  vie  civile  lorsqu'il  veut  y  rentrer,  et  fait 
voir  que,  dans  ces  positions  diverses,  le  savoir  est  toujours 
utile  à  l'homme  qui  le  possède.  Il  demande  que  l'on  encourage 
les  écoles  d'enseignement  mutuel  que  certains  corps  ont  con- 
servées en  dépit  de  l'ancienne  administration  de  la  guerre ,  et 
que  celles  que  l'obscurantisme  a  fait  supprimer  soient  ré- 
tablies. 

Portant  ses  regards  un  peu  plus  haut,  l'auteur  les  arrête  sur 
l'école  militaire  de  Saint-Cyr.  Ici  l'obscurité  commence ,  et 
des  hommes  également  jaloux  de  la  gloire  de  nos  armes,  éga- 
lement attachés  à  leur  patrie  et  à  ses  institutions,  peuvent  être 
d'avis  très-opposés.  La  question  est  beaucoup  plus  compliquée 
qu'on  ne  l'imagine,  et  ne  peut  guère  être  résolue  isolément , 
comme  on  a  l'habitude  de  la  poser.  Le  malaise  que  l'armée 
éprouve,  et  qui  semble  en  altérer  l'esprit ,  tient  à  des  causes 
plus  graves  et  fondamentales;  son  organisation,  ses  lois,  ses 
maximes  ne  sont  point  en  harmonie  avec  le  reste  du  corps 


SCIENCES  MORALES.  7a5 

social.  Si  cette  observation  est  vraie,  ce  sera  vainement  que 
l'on  multipliera  les  ordonnances  et  les  lois  sur  quelques  détails  ; 
le  vice  radical  subsistera  toujours,  et  produira  ses  funestes 
effets.  Il  ne  s'agit  donc  point  d'examiner  si  l'auteur  a  bien  ré- 
solu la  question  qu'il  s'est  proposée,  mais  de  savoir  s'il  est 
tems  de  s'en  occuper.  Lorsqu'une  statue  de  bronze  doit  être 
refondue  et  recevoir  une  ferme  toute  nouvelle ,  les  dissertations 
sur  quelque  partie  de  sa  forme  actuelle  sont  tout-à-fait  super- 
flues. —  L'au  teur  de  celte  brochure  est  à  la  fois  un  bon  français 
et  un  militaire  judicieux;  ses  intentions  sont  pures,  ses  vues 
constamment  dirigées  vers  le  bonheur  et  la  gloire  de  la  patrie  ; 
il  expose  ses  idées  avec  clarté,  dans  un  style  dont  la  noble 
simplicité  convient  parfaitement  au  sujet  qu'il  traite  :  il  a 
raison  si  l'armée  française  doit  conserver  son  organisation 
actuelle  :  dans  le  cas  contraire,  on  ne  peut  savoir  s'il  aurait 
tort.  N. 

237.  —  *  La  Russie,  ou  coup  d'oeil  sur  la  situation  actuelle  de- 
cet  empire;  par  M.  Niellon  Gilbert.  Paris,  1828;  Mesnier. 
In-8°  de  200  pages;  prix  ,  /(  fr. 

Tous  les  regards  sont  aujourd'hui  fixés  sur  la  Russie;  on  se 
demande  quels  sont  ses  projets,  quels  sont  ses  moyens  de  les 
exécuter. 

La  réponse  à  la  première  question  est  facile:  le  portage  de  la 
Pologne,  l'envahissement  progressif  des  bords  de  la  mer  Noire, 
l'existence  d'une  immense  armée,  disent  assez  sur  quelle  route 
marche  le  cabinet  de  Pétersbourg. 

On  peut  voir  dans  d'autres  nations  de  grandes  familles  dont 
l'organisation  tend  au  développement  de  toutes  les  améliora- 
tions sociales,  et  dont  les  progrès  intéressent  l'humanité  tout 
entière.  Le  peuple  russe  ne  s'est  jusqu'ici  présenté  que  comme 
un  grand  instrument  qu'on  ne  perfectionne  (pie  pour  en  rendre 
l'action  redoutable  à  l'extérieur.  Là  est  le  secret  de  la  puis- 
sance des  Russes;  mais  là  est  aussi  celui  de  leur  faiblesse;  une 
seule  guerre  malheureuse  pourrait  détruire  pour  nu  demi-siècle 
leur  puissance  maritime,  et  si  leurs  armées  venaient  se  faite; 
battre  à  une  extrémité  de  l'Europe,  avant  que  l'empire  se  fût 
relevé,  la  Pologne  aurait  le  tems  de  se  reconstituer,  et  l'Europe 
d'accumuler  les  garanties  beaucoup  trop  oubliées  de  sa  sécurité. 

L'ouvrage  de  M.  Niellon  Gilbert  contient  une  foule  de  docu- 
mens  positifs  sur  la  situation  actuelle  et  sur  l'organisation  in- 
térieure de  l'empire  russe,  et  les  paroles  qui  précèdent  en  sont 
à  peu  près  le  résumé.  Un  long  séjour  dans  le  pays,  de  fré- 
quens  voyais   sur  ses  principaux    points,   ont    mis  l'auteur  à 

même  d'apprécier  combien  l'intervention  de  la  Russie  dans  les 


7aS  LIVRES  FRANÇAIS. 

affaires  de  l'Europe  peut  être  à  craindre.  Ce  que  rapporte  l'au- 
teur de  l'état  des  finances,  de  l'inconcevable  activité  de  police 
que  nécessite  l'esprit  dont  la  noblesse  est  animée,  la  disposition 
aux  révolutions  de  palais  qui  trouble  les  alentours  du  trône  des 
czars,  prouve  combien  est  peu  désirable  pour  les  gouverne- 
mens  comme  pour  les  particuliers  l'élévation  qui  se  fonde  sur 
l'abaissement  des  autres.  Il  est  juste  de  dire  qu'aux  louables 
efforts  que  fait  souvent  le  gouvernement  pour  relever  les  points 
les  plus  intéressans  de  son  territoire,  on  voit  qu'il  est  pénétré 
de  cette  vérité. 

Un  grand  problème  est  aujourd'hui  posé  :  il  s'agit  de  mesurer 
les  forces  agressives  de  la  Russie,  de  les  comparer  aux  moyens 
de  défense  de  la  Turquie,  et  de  calculer  quand  et  comment  doit 
finir  la  lutte  engagée  entre  elles.  L'ouvrage  que  nous  annonçons 
a  pour  objet  d'éclaircir  une  partie  de  cette  question.  La  solution 
commence  à  se  dégager  avec  assez  de  clarté,  pour  que  l'Europe 
réfléchisse  aux  moyens  de  prévenir  le  retour  d'une  lutte  dont 
un  des  résuliats  possibles  serait  de  mettre  pour  long-tems  son 
repos  à  la  discrétion  de  la  puissance  la  moins  civilisée  de  la 
chrétienté.  J.  J.  B. 

238.  —  *  L'art  de  vérifier  les  dates ,  depuis  tannée  1  770  jus- 
qu'à nns  jours  y  formant  la  continuation  ou  troisième  partie  de 
l'ouvrage  publié  sous  ce  nom  par  les  religieux  bénédictins  de 
la  congrégation  de  Saint-Maur.  Tome  xi  et  vu.  Paris,  1828; 
Ambroise  Dupont.  2.  vol.  in-8°  de  5a5  et  476  pages.  Prix  du 
vol.,  7  francs. 

Nous  avons  annoncé  les  huit  volumes  déjà  publiés  de  cet 
important  ouvrage.  (Voy.  Rcv.  Eric.,  tom.  xxxu,  j).  174; 
t.  xxxiii,  p.  234  >  ct  t-  xxxvii,  p.  201.)  Les  deux  volumes 
qui  viennent  de  paraître  contiennent  la  continuation  de  la 
chronologie  historique  du  Chili,  la  chronologie  de  la  république 
Argentine  ;  celles  des  rois  d'Angleterre ,  de  la  Hollande  ou  des 
Provinces- Unies ,  des  Pays-Bas;  celle  des  empereurs  d'Allema- 
gne, et  celle  des  grands  ducs  de  Bade. 

Lorsque  nous  examinerons  dans  leur  ensemble  les  travaux 
des  continuateurs  des  savans  bénédictins,  il  sera  teins  de  faire 
remarquer  les  parties  dans  lesquelles  quelques  imperfections 
ont  pu  se  glisser.  Toutefois,  nous  observons  avec  plaisir  qu'on 
ne  peut  reprocher  à  l'histoire  de  la  révolution  du  Chili  l'es- 
prit de  partialité  que  nous  avions  dû  signaler  dans  l'histoire 
des  guerres  de  la  France  en  Italie,  de  1802  à  1806.  Les  faits 
sont  exposés  avec  concision ,  avec  l'exactitude  que  peuvent  as- 
surer' les  documens  existans,  mais  sans  aucune  réflexion  de  la 
part  du  narrateur  en  faveur  de  l'un  ou  de  l'autre  parti,  comme 


SCIENCES  MORALES.  727 

cela  doit  être  dans  un  monument  purement  chronologique. — 
Nous  aurions  désiré  qu'on  eût  facilité  les  recherches  en  pla- 
çant les  dates  des  années  en  tète  de  la  marge,  et  par  une  meil- 
leure disposition  du  titre  des  pages;  l'économie  du  teins  est 
l'un  des  principaux  avantages  qu'un  ouvrage  de  cette  nature 
doit  procurer.  Enfin,  quand  tant  de  livres  mauvais  ou  médiocres 
s'impriment  avec  un  grand  luxe  typographique,  on  doit  re- 
gretter qu'on  l'ait  trop  négligé  dans  l'Art  de  vérifier  les  dates, 
production  à  laquelle  son  importance  garantit  une  place  dans 
toutes  les  bibliothèques,  où  elle  est  pour  ainsi  dire  indispen- 
sable. A.  P. 

a3g.  —  *  Histoire  universelle  de  l'antiquité ,  par  M.  FrétL- 
Chrét.  Schlosser  \  traduit  de  l'allemand  par  M.  P.  A.  de  Gol- 
béry.  Paris,  1828;  Levraut,  3  vol.  in-8Q;  prix,  18  fr. 

Ces  trois  volumes  ne  comprennent  que  l'histoire  ancienne; 
mais  elle  y  est  développée  avec  plus  d'érudition  que  dans  les 
abrégés  d'histoire  universelle  que  l'on  possède  en  France. 
L'auteur  allemand  que  M.  Golbéry  a  traduit  dans  notre  langue 
a  profité  des  nombreuses  recherches  de  ses  compatriotes  sur  les 
peuples  et  les  institutions  de  l'antiquité;  nous  appuierons  sur 
ce  mérite  dans  une  analyse  (pie  nous  nous  proposons  de  donner 
prochainement  de  l'ouvrage  de  M.  Schlosser.  D-c. 

240. — *  Essai  sur  l'histoire  de  l'esprit  humain  dans  l'antiquité , 
par  M.  Rio,  professeur  d'histoire  au  collège  royal  de  Louis-le- 
Grand.  Ier  volume.  Paris,  1828  ;  Alexandre  Mesmer,  place  de 
la  Bourse.  In  8°;  prix,  7  ir.  5o  cent. 

M.  Rio  a  pris  pour  épigraphe  de  son  livre  cette  pensée  de 
Pascal  :  «  Toute;  la  suite  des  hommes  pendant  tant  de  siècles 
doit  être  considérée  comme  un  même  homme  qui  subsiste  tou- 
jours et  qui  apprend  continuellement.  »  Cela  seul  annonce  que 
l'auteur  n'est  pas  resté  étranger  au  mouvement  d'idées  qui  tend 
à  renouveler  complètement  les  études  historiques.  Une  première 
lecture  suffit  pour  faire  reconnaître  qu'il  s'est  livré  à  de  nom- 
breuses recherches  pour  amasser  les  matériaux  du  vaste  édifice 
qu'il  se  propose  d'élever.  Il  nous  apprend  lui-même,  dans  sa 
préface,  que  son  travail  a  passé  par  plusieurs  formes  avanl  de 
recevoir  celle  sous  laquelle  il  le  présente  aujourd'hui.  C'est  en 
dernier  lieu  qu'il  a  consulté  les  ouvrages  produits  par  l'Alle- 
magne, et  notamment  ceux  de  Creutzer,  Heeren  et  Herder, 
Nous  le  féliciterons  d'avoir  fail  une  pan  Importante  à  l'Orient, 
(pie  nous  avons  ignoré-  trop  long-teins,  et  qui  offre  encore  une 
mine  si  neuve  et  si  abondante  à  exploiter.  En  effet,  l'antiquité 
classique,  sur  laquelle  les  érudits  concentraient  autrefois  leurs 
études,  a  emprunté  à  l'Orient  ses  religions,  ses   langues,  sou- 


7 2 8  LIVRES  FRANÇAIS, 

vent  même  ses  lois  et  ses  mœurs.  M.  Rio  a  donc  consacré  le 
premier  livre  de  son  ouvrage  à  résumer  les  connaissances  ac- 
tuelles sur  la  Chine,  l'Inde,  la  Perse  et  la  Phénicie,  l'Egypte 
et  la  Judée.  Le  second  livre  traite  de  la  Grèce  avant  Périclès. 
Dans  le  troisième  livre,  il  envisage  le  siècle  de  Périclès,  tour  à 
tour  sous  le  point  de  vue  des  beaux  arts  et  de  la  poésie,  de 
l'éloquence,  de  l'histoire  ,  delà  philosophie  et  des  sciences  ; 
enfin ,  le  quatrième  livre  est  consacré  au  siècle  d'Alexandre. 
On  voit  que  l'auteur  n'est  encore  qu'à  moitié  chemin  de  la  car- 
rière qu'il  doit  parcourir.  Si,  après  avoir  rendu  justice  à  un 
travail  aussi  sérieux  et  aussi  louable,  nous  cherchions  à  faire  la 
part  do  la  critique,  peut-être  trouverions-nous  que  le  plan  et 
l'exécution  ne  répondent  pas,  dans  toutes  les  parties,  à  ce  que 
promet  le  titre  de  l'ouvrage.  L'idée  générale  qu'annonçait  l'é- 
pigraphe, et  qui  semblait  devoir  servir  de  fil  directeur  dans 
l'obscurité  des  siècles  antiques,  ne  ressort  pas  suffisamment; 
elle  n'éclaire  pas  assez  la  marche  progressive  des  peuples,  et  ces 
révolutions  successives  qui  doivent  composer  l'histoire  de  l'es- 
prit. La  manière  dont  M.  Rio  apprécie  le  siècle  de  Périclès,  par 
exemple,  ne  manque  ni  de  justesse  ni  de  goût:  il  s'appuie  vo- 
lontiers sur  lesjugemens  des  critiques  les  plus  habiles;  mais  ces 
jugemens  divers  ne  paraissent  pas  toujours  assez  bien  fondus; 
on  est  tenté  de  les  croire  superficiels,  parce  qu'ils  ne  sont  pas 
assez  fortement  liés;  en  un  mot,  c'est  l'unité  qu'on  désire  au 
milieu  d'une  foule  d'aperçus  ingénieux,  mais  trop  isolés.    D. 

a4 1 .  —  *  De  la  Bataille  et  de  la  capitulation  de  Paris ,  extrait 
d'un  Essai  historique  sur  le  règne  de  i 'empereur  Napoléon  ;  suivi 
de  la  deuxième  édition  du  Congrès  de  Chdtillon;  par  M.  Poss 
(  de  l'Héraut  )  ;  avec  cette  épigraphe  :  Tout  pour  le  peuple 
français.  Paris,  1828;  Delaforest,  rue  des  Filles-Saint-Thomas, 
n°  7.  In- 8°  de  5oo  pages;  prix,  7  fr.  5o  c. 

L'histoire  du  congrès  de  Châtillon,  publiée  il  y  a  environ  deux 
ans,  produisit  quelque  sensation  et  ne  tarda  pas  à  être  traduite 
en  plusieurs  langues  étrangères.  La  voix  publique  attribuait  à 
l'ambitieuse  opiniâtreté  de  Napoléon  et  à  son  amour-propre 
blessé  par  l'idée  de  laisser  après  lui  la  France  moins  grande 
qu'il  ne  l'avait  reçue  des  mains  de  la  république,  l'insuccès 
des  négociations  entamées  à  Châtillon  pendant  la  campagne 
de  1814.  M.  Pons,  de  l'Héraut,  en  combattant  celte  opinion 
et  en  assignant  pour  cause  à  cet  événement  les  fautes  du  di- 
plomate français  et  la  mauvaise  foi  des  alliés,  devait  néces- 
sairement fixer  l'attention  ;  il  devait  aussi  exciter  des  mécon- 
lentcmens  particuliers,  c'est  ce  qui  est  arrivé.  Son  ouvrage 
a  été,  lors  de  sa  première  apparition,  l'objet  d'un  article  détaillé 


SCIENCES  MORALES.  729 

dans  la  Reçue  Encyclopédique  ;  nous  n'entrerons  donc  pas ,  à  son 
égard,  dans  un  nouvel  examen.  L'écrit  qui  va  nous  occuper 
forme  la  première  et  principale  partie  du  volume;  il  traite  de 
la  bataille  et  de  la  capitulation  de  Paris,  en  mars  1814. 

L'auteur  prend  son  récit  où  il  l'a  laissé  en  terminant  le  congrès 
de  Châtillon  ,  c'est-à-dire  aux  combats  de  Fère- Champenoise 
(  a5  mars  ) ,  premier  revers  de  nos  armées  après  la  rupture  des 
conférences;  il  le  suit  jusqu'à  la  triste  catastrophe  du  3i.  On  ne 
le  blâmera  point  d'avoir  consacré  un  volume  à  une  période 
historique  de  sept  jours  :  cette  période  est  abondante  en  inci- 
dens,  et  surtout  en  malheurs  pour  la  France.  M.  Pons  a  jugé 
sagement  que  le  détail  des  opérations  stratégiques  ne  devait  pas 
entrer  dans  son  cadre;  mais  il  a  su  présenter  un  tableau  animé 
de  la  situation  intérieure  de  la  capitale  à  l'approche  de  l'en- 
nemi et  pendant  le  siège.  Les  incertitudes  du  pouvoir,  le  dévoû- 
ment  des  citoyens  et  les  intrigues  secrètes  d'une  poignée  de  misé- 
rables, forment,  dans  son  livre,  un  contraste  plein  d'intérêt 
dramatique;  la  mésintelligence  de  quelques  chefs,  l'incapacité 
et  la  trahison  dequelques  autres  ,  l'espèce  de  fatalité  qui  semble 
s'attacher  au  sort  de  l'homme  que  la  fortune  avait  comblé  de 
tant  de  faveurs;  la  conspiration  des  quatre  abbés  dont  on  re- 
trouve l'empreinte  à  chaque  pas;  enfin,  tout  ce  qui  caractérise 
cette  époque  est  présenté  d'une  manière  frappante,  ou  dévoilé 
avec  hardiesse. 

Ce  n'est  pas  que  l'ouvrage  de  M.  Pons  soit  exempt  de  re- 
proches sous  le  rapport  de  l'exécution  littéraire.  Il  manque 
généralement,  de  méthode;  des  réflexions  oiseuses  ou  entachées 
de  déclamation  retardent  la  narration,  et  les  mêmes  formes 
de  style  sont  trop  fréquemment  reproduites;  ce  qui  jette  sur  la 
lecture  de  ce  volume  un  peu  de  monotonie.  On  ne  doit  pas 
d'ailleurs  être  surpris  d'y  trouver  l'expression  exagérée  de  l'or- 
gueil national  et  de  la  haine  de  l'étranger  ;  c'est  le  cachet  de 
l'époque,  et  l'ouvrage  a  été  conçu  à  l'ile  d'Elbe,  avec  l'appro- 
bation impériale.  On  ne  doit  donc  pas  non  plus  s'étonner  de  la 
partialité  qui  y  règne  en  faveur  du  héros;  c'est  la  voix  d'un 
ami  qui  se  fait  entendre.  De  tels  attachemens  sont  toujours 
respectables;  ils  sont  un  éloge  de  celui  qui  les  éprouve  comme 
de  celui  qui  les  inspire. 

En  résumé,  l'histoire  de  la  capitulation  de  Paris,  malgré  les 
défauts  (pic  nous  avons  cru  devoir  v  signaler,  se  l'ail  lire  avec 
un  véritable  intérêt  ;  elle  est  du  petit  nombre  des  ouvrages  qui , 
par  un  ton  de  sincérité,  un  accent  de  conviction  .sollicitent 
l'estime  générale  eu  faveur  de  l'auteur.  II.  C. 

—  *  Relation  historique.,  pittoresque  et  statistique  du 
t.  \  1 . .  —  Décembre  18  -i  8 . 


1; 


^3o  LIVRES  FRANÇAIS. 

voyage  de  S.  M.  Charles  X  dans  le  département  du  Nord ? 
ornée  de  planches  lithographiées  par  MM.  Victor  Adam  ,  Bo- 
nington ,  Deroy,  Sabatier,  etc.  ;  dédiée  à  MM.  les  membres  du  con- 
seil généralde  ce  département,  par  M.  C/i.  du  Rozoir,  professeur 
d'histoire ,  etc.  ;  avec  cette  épigraphe  :  «  //  ne  suffit  pas  que  ma 
présence  produise  des  impressions  passagères  ,  je  veux  qu'elle 
laisse  des  traces  durables.  »  (  Paroles  du  Roi.  )  Paris  ,  1827  ;  im- 
primerie de  A.  Belin  ;  l'auteur,  rue  de  Seine,  faubourg  Saint- 
Germain,  n°  3o.  In-folio  de  142  pages  de  texte.] 

Les  journaux  ont  donné  dans  le  tems  la  relation  du  voyage 
du  roi  au  camp  de  Saint-Omer.  M.  du  Rozoir,  en  réunissant  les 
mêmes  détails  ,  revêtus  d'une  forme  historique  ,  a  joint  à  cette 
collection  quelques  tableaux  de  statistique  qui  servent  à  com- 
pléter le  magnifique  volume  que  nous  annonçons.  Il  serait  à 
désirer  que  le  même  auteur  voulût  publier  aussi  l'histoire  du 
dernier  voyage  du  roi  dans  le  Nord;  il  aurait  à  constater  les 
durables  effets  de  la  présence  du  monarque,  qui  veut  voir  par 
lui-même  jusqu'à  quel  point  nos  départemeus  jouissent  de  ce 
bonheur,  toujours  célébré  par  les  courtisans,  même  dans  les 
tems  les  plus  désastreux  ,  et  à  raconter  les  témoiguages  de  joie 
et  d'amour  des  peuples  qui  préfèrent  ces  visites  de  famille, 
où  l'on  s'occupe  de  leurs  intérêts  ,  à  ces  représentations  coû- 
teuses qui  ne  manquent  jamais  à  aucun  pouvoir,  et  qui  sont 
comme  de  larges  doses  d'opium  versées  sur  les  plaies  publiques. 

N. 
243.  —  *  Voyage  en  Pologne  et  en  Russie  ,  par  un  prisonnier 
de  guerre  de  la  garnison  de  Dantzick,  en  1 8 13  et  18 14.  Palis  , 
1828;  Ambroise  Dupont.  I11-80  de  270  pag.  ;  prix  ,  4  f''- 

L'auteur  de  ce  voyage  est  un  homme' d'esprit,  observateur 
attentif  sous  les  formes  légères  et  cavalières  d'un  officier  fran- 
çais. A  travers  ses  plaisanteries  ,  ses  narrations  piquantes  que 
déparent  quelquefois  la  recherche  et  le  mauvais  goût,  on 
trouve  des  faits  neufs  et  intéressans ,  des  tableaux  variés  et 
empreints  de  couleurs  locales  ,  sur  un  pays  peu  connu  ,  peu 
exploré  et  cependant  bien  digne  de  l'être  ,  quand  ce  ne  serait 
que  pour  y  chercher  la  source  de  la  puissance  russe  ,  destinée 
peut  -  être  à  rappeler  la  grandeur  romaine.  Ces  rapides 
esquisses  commencent  à  Dantzick  ,  au  moment  de  la  reddition 
de  la  place  par  le  général  Rapp  qui  commandait  sa  brave  gar- 
nison. Voyageant  d'abord  dans  le  petit  royaume  de  Pologne, 
l'auteur  passe  successivement  en  revue  les  habitans  des  villes, 
parmi  lesquelles  celles  qui  appartiennent  à  l'État  jouissent  de 
privilèges  assez  étendus  ,  tandis  que  les  autres  restent  soumises 
aux  caprices  des   seigneurs   qui   en    sont   propriétaires;  les 


SCIENCES  MORALES.  ?5i 

paysans  qu'on  menait  à  la  foire  il  y  a  moins  de  5o  ans,  et  qu'on 
vendait  sur  la  plane  publique  comme  des  bêtes  de  somme  ; 
les  nobles  «tyrans,  ennemis  de  la  tyrannie,  vivant  sur  leurs 
terres  ,  loin  de  leurs  égaux  et  de  leurs  supérieurs,  se  précipi- 
tant dans  les  cbamps  du  carnage  comme  dans  un  tournoi;» 
les  châtelaines  ,  «  passionnées  comme  les  italiennes  ,  parlant 
comme  les  françaises  ,  »  sans  oublier  les  cosaques  de  l'escorte 
«  à  figures  triangulaires,  »  et  leur  capitaine  Ivan,  «  centaure  sin- 
gulièrement redoutable  aux  dame  -jeannes  d'Israël,  dont  il 
fait  un  portrait  fort  original.  Les  observations  du  prisonnier 
voyageur  se  portent  ensuite  sur  la  Volhynie ,  la  Podolie  et  les 
gouvernemens  de  Tzernikow,  de  Kiew,  de  Koursk,  de  Voro- 
netz  et  de  Poltava.  Pour  donner  une  idée  de  sa  manière  d'é- 
crire, nous  citerons  les  principaux  fragmeus  du  chapitre  où  ii 
est  question  des  juifs  de  la  Pologne.  Ce  morceau,  ainsi  que 
plusieurs  autres,  nous  a  paru  digne  d'attention.  Mais  on  ne 
doit  point  perdre  de  vue  que  ces  observations  trop  généralisées, 
et  peut-être  aussi  empreintes  d'animosité,  se  rapportent  aux 
juifs  de  Pologne,  traités  avec  rigueur  par  la  loi  du  pays,  moins 
avancés  en  civilisation  que  leurs  co-religionaires  de  l'occident 
de  l'Europe  ,  et  dont  nos  soldats  eurent  beaucoup  à  se  plaindre 
pendant  la  désastreuse  retraite  de  1812. 

«  Des  Juifs.  Débris  flottans  que  l'orage  ballotte  et  ne  peut 
submerger;...  cosmopolites  insinuans,  sanguinaires,  énervés, 
les  Juifs  fleurissent  surtout  aux  lieux  où  la  guerre,  l'esclavage 
et  le  despotisme  concourent  à  dégrader  les  homrr.es.  Quand 
l'Europe  était  barbare  ,  ils  étaient  ce  qu'ils  sont  aujourd'hui  : 
à  présent,  qu'elle  est  civilisée,  ils  sont  encore  ce  qu'ils  étaient 
autrefois.  Stationnaires  et  garrottés  à  jamais  par  de  folles  su- 
perstitions,  ils  résistent  aux  idées  nouvelles,  appuyés  sur  ce 
qu'il  y  a  de  plus  fort  parmi  les  hommes  ,  je  veux  dire  sur  une 
religion  législative.  —  Les  Juifs  ne  sont  citoyens  nulle  put 
(  l'auteur  se  trompe  ici;  les  Juifs  jouissent  en  France  de  tons 
les  droits  civils  et  politiques  )  ;  ils  ne  sympathisent  avec  aucune 
nation  delà  terre;  les  plus  grandes  calamités ,  quand  elles  ne 
les  touchent  point,  ne  sont  à  leurs  yeux  qu'un  spectacle;  et 
comme  ils  ne  tiennent  ni  au  sol  ,  ni  aux  mœurs,  ni  aux  lois  , 
mais  seulement  à  l'argent,  ils  fuient  devant  l'orage,  repa- 
raissent avec  le  vainqueur,  et  procèdent  froidement  a  l'agran- 
dissement de  leur  fortune  au  milieu  des  cadavres  et  des  ruines. 

—  Ceux  que  la  Pologne  nourrit  portent  en  été  \n\c  soutane 
étroite  d'une  étoffe  rase  et  luisante;  en  hiver.  u\\  bonnet  de 
velours  assez  semblable  à  un  épais  turban,  et  une  robe  fourrée 
que  serre    autour  d'eux   une  ceinture  de  laine   rouge  ,  coin 

■'•: 


73*  LIVRES  FRANÇAIS. 

posent  tout  leur  habillement.  Ils  laissent  croître  et  flotter  leur 
barbe  et  leurs  cheveux.  Une  grande  maigreur,  de  beaux  yeux  , 
un  teint  pâle  ,  dans  le  regard  je  ne  sais  quoi  d'avide  et  d'intel- 
ligent, sont  les  traits  distinctifs  de  leur  physionomie...  —  Le 
commerce  de  tous  les  genres  et  de  tous  les  degrés  étant  dans 
leurs  mains,  ils  s'entendent  entre  eux  pour  hâter  la  ruine  de 
tout  trafiquant  étranger  à  leur  culte.  Ils  exercent  avec  prédi- 
lection les  métiers  de  courtier  ,  de  fripier,  de  changeur,  d'au- 
bergiste, de  maquignon,  en  un  mot,  les  professions  où  la 
ruse  de  l'esprit  supplée  à  la  force  du  corps  et  à  l'adresse  des 
mains.  Soit  paresse  ,  et  en  effet  leur  fainéantise  est  extrême, 
soit  faute  d'industrie,  soit  dégoût  pour  les  profits  lents,  ou 
condescendance  pour  les  principes  d'une  aristocratie  ombra- 
geuse qui  a  fondé  ses  prérogatives  sur  la  stupidité  du  peuple, 
et  qui  veut  que  les  hommes  soient  épars  pour  qu'ils  demeurent 
inaccessibles  à  la  civilisation  ,  ils  u'ont  point  établi  de  manu- 
factures. «  L'auteur  paraît  avoir  beaucoup  chargé  le  tableau; 
et  nous  désavouons ,  en  le  citant,  l'exagération  presque  inju- 
rieuse qui  étend  à  une  race  d'hommes  tout  entière  les  traits 
souvent,  hideux  qu'il  a  pu  observer  chez  quelques  individus. 

Ad.  G. 

"i-kk'  —  Les  Carrosses  à  cinq  sols,  ou  les  Omnibus  du  dix- 
septième  siècle.  Paris,  1828;  Firmin  Didot;  Mesnier;  Biaise. 
In-12  de  74  pages;  prix,  1  fr.  5o  cent. 

77  n'y  a  rien  de  nouveau  sous  le  soleil,  pas  même  vraisem- 
blablement cette  manière  de  commencer  une  annonce.  Les 
voitures  appelées  Omnibus,  qui  établissent  des  communications 
si  faciles  entre  les  extrémités  les  plus  éloignées  de  la  capitale, 
et  qui  transportent  d'un  quartier  à  l'autre,  pour  la  somme  de 
cinq  sous,  celui  qui  se  met  en  course  pour  son  plaisir  ou  pour 
ses  affaires,  étaient  connues  depuis  près  de  deux  siècles.  Par 
lettres-patentes  du  mois  de  janvier  1662,  enregistrées  au  par- 
lement le  27  février  suivant,  le  duc  de  Roanès,  le  marquis  de 
Sourches,  et  le  marquis  de  Crenan  obtinrent  la  faculté,  avec 
privilège,  d'établir  des  carrosses  à  cinq  sous  par  place,  qui 
devaient  suivre  dans  l'intérieur  de  Paris  des  routes  déter- 
minées, et  partir  à  des  heures  fixes.  Ces  carrosses  commen- 
cèrent à  circuler  le  18  mars  de  la  même  année.  On  a  cru  qu'ils 
étaient  de  l'invention  du  célèbre  Pascal;  toujours  est-il  certain 
qu'il  avait  un  intérêt  dans  l'entreprise,  de  même  que  madame 
l'rricr,  sa  sœur. 

Un  grave  et  savant  magistrat,  M.  de  Monmerqué,  vient  de 
publier,  pour  la  Socïrté  des  Bibliophiles  Français,  des  recher- 
ches historiques  sur  ces  Omnibus  du  xvnc  siècle,  auxquelles  il 


SCIENCES  MORALES.— LITTÉRATURE.  733 

a  joint  une  lettre  de  madame  Périer  à  M.  Ârnauld  de  Pom- 
ponne,  un/flc  simile  de  l'écriture  de  cette  dame,  de  celle 
de  l'auteur  des  Provinciales ,  son  frère,  et  plusieurs  autres 
pièces  singulières  qui  ont  rapport  à  ces  carrosses,  ou  bien  à 
l'éclairage  de  Paris,  tel  qu'il  se  pratiquait,  conformément  aux 
lettres-patentes  de  1662,  qui  accordent  à  l'abbé  Laudali 
Carajfe  le  privilège  d'établir  des  porte-lanternes  et  des  porte- 
flambeaux.  Il  n'est  point  indifférent  de  connaître  les  usages 
de  nos  pères  et  de  les  comparer  avec  les  nôtres  :  il  en  résulte 
toujours  quelque  utilité.  J.  L. 

Lit  ter alare . 

2  45. — *  Essai  sur  V universalité  de  la  langue  française,  ses 
causes,  ses  ejfets  et  les  motifs  qui  pourront  contribuer  à  la  rendre 
durable;  lu  à  l'Académie  des  Inscriptions,  les  i5  et  22  sep- 
tembre 1826,  par  C.  N.  Allou,  ingénieur  au  corps  royal  des 
mines,  Paris,  1828;  Firmin  Didot.  In-8°  de  xxm  et/434  pages.; 
prix  ,  7  fr. 

Nous  reviendrons  incessamment  sur  cet  important  ouvrage. 
Qu'il  nous  suffise  de  dire  aujourd'hui  que  l'auteur  nous  semble 
avoir  conçu  et  embrassé  son  sujet  dans  toute  son  étendue,  et 
qu'il  l'a  d'ailleurs  traité,  non  en  savant  superficiel  qui  se  con- 
tente d'approximations,  mais  en  érudit  à  qui  les  recherches 
n'ont  rien  coûté  pour  assurer  le  prix  et  le  succès  de  son 
ouvrage. 

7.^6. —  Soirées  littéraires ,  ou  Cours  de  littérature  à  l'usage 
des  gens  du  monde,  professé  à  Rouen  par  M.  C/î.  Durand, 
recueilli  et  annoté  par  M.  Tougaro.  Rouen ,  1 828  ;  Frère,  2  vol. 
in-8°,  formant  652  pages. 

Les  vingt  et  une  soirées  qui  composent  cet  ouvrage  ont  pour 
but  de  faire  connaître  aux  gens  du  monde  l'état  de  la  litté- 
rature en  Grèce ,  en  Italie  ,  en  France;  c'est  donc  un  ouvrage 
entièrement  taillé  sur  le  patron  du  cours  d'éloquence  du  même 
auteur  (voyez  ci -dessus  page  2o3  )  ;  les  mêmes  idées,  le 
même  ton,  le  même  style,  les  mêmes  qualités  et  trop  sou- 
vent les  mêmes  fautes  s'y  retrouvent.  M.  Durand  recommande 
encore  dans  sa  préface  d'improviser  au  lieu  de  lire  des  leçons 
préparées  et  d'éviter  le  pédantisme  (p.  xxi):  si  ce  mot ,  chez  lui , 
semble  signifier  la  connaissance  profonde  du  sujet  que  l'on 
traite,  assurément  il  s'est  mis  à  l'abri  du  reproche.  Oublions 
ira  instant  ce  style  brillante  qui  n'est  pas  sans  agrément,  et  qu'il 
doit  en  partie  à  une  grande  facilite  d'éloCUtion.  ÏMais  si  non 
(lisons   que  ,   dans   500   cours  d'éloquence,    il   laisait  déjà   du 


734  LIVRES  FRANÇAIS. 

Dante  l'élève  de  Pétrarque  (t.  I,  p.  285)  ,  qu'il  mettait  au  rang 
des  historiens  du  siècle  de  Louis  XIV  cet  Anquetil  qui  dédia 
à  Napoléon  empereur  ,  son  ennuyeuse  histoire  de  France 
(  ib.  3o5  );  qu'aujourd'hui  il  compte  au  nombre  des  poètes  con- 
temporains des  empereurs,  Plante  et  Térence  (ge  soirée, 
p.  21 1),  dont  le  dernier  fut,  comme  chaeun  sait,  l'ami  des 
Scipions  ;  qu'il  représente  (t.  II,  p.  57),  Clément  Marot,  qui 
vivait  sous  François  Ier,  comme  opérant  dans  ses  vers  la  même 
révolution  qu'avait  subie  la  prose  d'Amyot,  qui  ne  fleurit  que 
sous  Charles  IX,  et  de  Montaigne  qui  écrivait  sous  Henri  IV} 
qu'il  fait  encore  vivre  dans  le  xvnc  siècle  Anquetil  notre  con- 
temporain (  ib.  p.  i36);  qu'il  fait  écrire  sous  Louis  XV  la 
comédie  du  Joueur  ,  par  Regnard ,  qui  mourut  cinq  ans  avant 
Louis  XIV  (  ib.  p.  i85)  :  ne  conviendrons-nous  pas  qu'on  lui 
a  rendu  un  triste  service  en  sténographiant  ses  improvisations  , 
et  qu'il  valait  mieux  les  laisser  dans  les  cercles  qui  s'en  conten- 
taient,  que  de  les  exposer  aux  regards  d'un  public  à  qui  tant 
d'excellens  ouvrages  ont  donné  le  droit  d'être  difficile. 

Mais  peut-être  dira- 1- on  que  ces  critiques  de  détail  ne 
tombent  que  sur  des  erreurs  de  date;  que  les  jugemens  de 
M.  Durand  sur  chaque  auteur  sont  aussi  complets  que  concien- 
cieux.  Je  désirerais  qu'il  en  fût  ainsi;  mais  la  vérité  me  force 
de  dire  qu'il  ne  paraît  pas  même  avoir  lu  les  auteurs  qu'il  cite. 
Pindare ,  poète  étonnant  par  la  richesse  et  la  variété  de  ses 
images,  imité  quelquefois  ,  mais  jamais  surpassé,  n'obtient  du 
professeur  que  ces  lignes  dédaigneuses  (t.  I ,  p.  36)  :  «  Que  dire 
de  Piudare,  si  exalté  autrefois,  et  surpassé  depuis,  non-seu- 
lement par  Horace,  mais  même  par  plusieurs  de  nos  lyriques 
français?  Il  faut  le  lire  et  le  connaître,  et  il  faut  aussi  se  réjouir 
d'avoir  mieux  que  lui  à  admirer.»  A-t-il  à  juger  Lucrèce, 
homme  admirable,  qui  couvrit  la  philosophie  d'Épicure  d'assez 
de  poésie  dans  le  style  et  les  images  pour  faire  lire  et  passer 
jusqu'à  nous  un  poème  didactique  en  six  chants  plus  longs 
que  ceux  de  l'Enéide  ?  Il  le  fait  en  ces  termes  :  «  Est-  ce  un  phi- 
losophe qui  parle?  est-ce  un  poète?  Ni  l'un,  ni  l'autre  (t.  I, 
p.  214  )•  »  Térenjce  n'a  plus  d'autre  mérite  que  de  ne  pas  man~ 
(juer  de  gaîté ,  et  Plante,  d'avoir  fourni  a  Molière  le  sujet  de 
X Avare  {  t.  I,  p.  221  ). 

Les  Français  du  moins  seront-ils  mieux  traités?  Malherbe, 
dont  l'auteur  avait  déjà  cité,  dans  son  cours  d'éloquence,  les 
huit  vers  si  souvent  répétés  sur  la  mort  de  la  fille  de  son  ami 
Duperrier,  apparaît  encore  ici,  escorté  des  mêmes  vers,  comme 
s'il  n'avait  pas  d'autre  titre  à  la  gloire.  Le  Franc  de  Pompignan 
n'est  indiqué  que  comme  l'auteur  d'une  ode  fort  belle  (p.  176 ) ; 


LITTÉRATURE.  735 

Crébillon  n'a  plus  que  son  Rliadamiste  qui  soit  digne  d'être 
lu  (  p.  179);  Régna rd  n'a  qu'un  mérite  de  détails,  ne  fait  que 
de  bonnes  plaisanteries  et  de  jolies  épigrammes  ,  et  manque  de 
naturel  (p.  i85)!  Arrêtons-nous  :  ces  citations  ne  finiraient 
pas.  Mais,  si  nous  pouvons  employer  une  tournure  dédaigneuse 
de  l'auteur,  que  dire  d'un  cours  de  littérature  où,  pour  ne 
parler  que  de  quelques  écrivains  des  deux  derniers  siècles  , 
Régnier,  Gresset,  Gilbert,  Malfilâtre,  Parny ,  Vertot ,  Saint- 
Réal ,  Millot,  Buffon,  Condorcet,  Condillac,  Hamiltou,  et  tant 
d'autres  ,  ne  sont  pas  même  nommés  ?  B.  J. 

247.  —  *  Almanach  des  Muses  pour  l'année  1829  (65e  an- 
née de  la  collection).  Paris,  iSaSjAudin.  In- 12,  papier  cou- 
ronne, de  284  pages;  prix,  3  fr.  5oc. 

248.  — *  Le  Chansonnier  des  Grâces  pour  1820,  (33e  année 
de  la  collection).  Paris;  Fr.  Louis.  In -18  de  324  pages, 
imprimé  sur  papier  fin  ,  satiné  ,  orné  d'une  jolie  estampe,  d'un 
fleuron,  d'un  titre  gravé  et  de  32  pages  de  musique  ;  prix,  bro- 
ché ,  3  fr.  et  par  la  poste ,  3  fr.  5o  c. 

249.  —  *  Annales  romantiques.  R.ecueil  de  morceaux  choisis 
de  littérature  contemporaine ,  en  prose  et  en  vers  (  6e  année  de 
la  collection  ).  Paris,  1828;  L.  Janet.  In-18  grand-raisin  vélin, 
de  vi- 367  pages  ,  avec  8  gravures  anglaises;  prix,  10  fr. 

Nous  ne  prétendons  point  assigner  les  rangs  entre  les  trois 
recueils  dont  nous  transcrivons  ici  les  titres  dans  leur  ordre 
d'ancienneté  :  chacun  d'eux  a  son  mérite,  mais  son  mérite  dis- 
tinct; et  quoique  leur  but  et  leur  destination  soient  en  appa- 
rence les  mêmes,  il  existe  entre  eux  assez  de  différences  pour 
qu'on  ne  puisse  leur  appliquer  les  ternies  d'une  comparaison 
rigoureuse.  Sous  le  rapport  de  la  composition,  le  Chansonnier 
des  Grâces ,  qui  n'offre  guère  que  des  pièces  lyriques,  ne  saurait 
rivaliser  entièrement  avec  V Almanach  des  Muses  et  les  Annules 
romantiques ,  dont  l'accès  est  ouvert  à  tous  les  genres  de  poé- 
sie; ces  deux  derniers  même  ont  des  points  de  dissemblance  as- 
sez sensibles,  en  ce  que  le  premier  renferme  un  plus  grand 
nombre  de  poésies  inédites,  envoyées  par  leurs  auteurs  à  un 
concours  toujours  renaissant  ouvert  depuis  plus  d'un  demi- 
siècle,  et  que  son  jeune  rival  s'attache  de  préférence  à  faire  un 
choix  libre  parmi  les  morceaux  de  littérature  contemporaine 
déjà  connus,  soit  en  prose,  soit  en  vers.  Sous  un  autre  rapport, 
celui  de  l'ordonnance  matérielle,  aucune  comparaison  ne  peut 
être  établie  entre  I' 'Almanach  des  Muscs ,  imprimé  très-simple 
ment,  sans  aucun  luxe,  sans  aucune  dépense  de  vignettes  ou 
de  gravures,  et  le  Chansonnier  des  Grâces ,  qui  joint  tous  les 
ans  ,   à   la  musique  gravée  des  airs  nouveaux,  une  vignetU 


736  LIVRES  FRANÇAIS. 

et  un  fleuron  charmans ,  d'après  les  dessins  de  Chasselat.  En- 
core moins,  le  doyen  de  nos  alnianachs  pourrait -il  ,  sous  ce- 
rapport,  entrer  en  comparaison  avec  les  Annales  romantiques  , 
dont  le  luxe  de  typographie,  le  nombre  et  la  perfection  des 
gravures,  cette  année  surtout,  le  sortent  entièrement  de  la  ligne 
des  autres- recueils  du  même  genre.  Malgré  son  prix  plus  élevé, 
ce  dernier  nous  paraît  donc  sûr  de  fixer  l'attention  des  per- 
sonnes qui  veulent  surtout  offrir  des  étrennes  qui  séduisent  les 
yeux. 

Quant  à  celles  qui  cherchent  encore  autre  chose  dans  un  re- 
cueil poétique  ,  nous  leur  ferons  l'énuméralion  des  forces  avec 
lesquelles  chacun  des  trois  rivaux  se  présente  dans  l'arèue. 
M.  Justin  Gensoul  ,  connu  lui  -  même  par  de  jolies  composi- 
tions, s'avance,  escorté  de  MM.  PicJiat ,  Chateaubriand ,  Ch. 
Nodier,  Stassart ,  Brès  ,  d'Anglcmont ,  Naudet,  Fan-  Has- 
sclt,  et  quelques  autres  peut-être  aussi  connus,  mais  dont  les 
compositions  nous  ont  moins  frappés.  De  ces  poètes,  le  premier 
est  mort  prématurément,  en  léguant  à  la  Comédie  française 
un  Guillaume- Tell ,  dont  tous  ses  amis  et  les  admirateurs  de 
son  talent  attendent  avec  impatience  la  représentation  ;  les 
trois  suivans  semblent  avoir  dit  adieu  aux  Muses  pour  des 
occupations  plus  sérieuses;  le  septième,  au  contraire,  vient  de 
rassembler  en  un  volume  ,  dont  nous  entretiendrons  inces- 
samment nos  lecteurs,  les  titres  littéraires  que  nous  avons  eu 
plusieurs  fois  l'occasion  de  signaler  à  leur  attention  ;  enfin  le 
dernier,  Belge  de  nation,  nous  promet  des  vers  aussi  harmo- 
nieux que  son  nom  paraît  peu  poétique.  N'oublions  pas  Bé- 
ranger,  à  côté  duquel  l'éditeur,  comme  pour  offrir  un  contraste 
frappant  entre  les  productions  franches  et  naturelles  de  l'an- 
cienne école ,  et  les  essais  informes  d'une  Muse  bâtarde  qui 
prétend  la  détrôner,  a  placé  le  nom  d'un  jeune  poète  que  cette 
même  Muse  s'empresse  déjà  de  répudier  aujourd'hui,  comme 
elle  le  fait  de  tous  ceux  dont  elle  préconise  trop  légèrement  à 
l'avance  le  mérite,  et  qu'elle  abandonne  prudemment  après  le 
combat. 

M.  Louis,  éditeur  du  Chansonnier  des  Grâces,  profitant  de  la 
défection  des  autres  recueils ,  tels  que  le  Nom-eau  Caveau  ,  les 
Soupers  de  Momus,  etc.,  a  réuni  aux  jeunes  adeptes  qui  enri- 
chissaient annuellement  son  volume  de  leurs  aimables  produc- 
tions ,  les  anciens  souteneurs  de  la  gaieté  française,  qui  étaient 
déjà  venus  quelquefois  fraterniser  avec  eux.  Le  verre  ou  la  lyre 
à  la  main  ,  couronnés  de  pampre  ou  de  roses,  chacun,  dans  ce 
nouveau  concours,  a  voulu  payer  son  tribut  à  la  divinité  de 
son  choix:  Bacchus  et  l'Amour,  Cornus  et  les  Grâces,  ont  reçu 


LITTÉRATURE.  737 

des  hommages  multipliés,  et  Momus,  agitant  au  milieu  d'eux 
ses  grelots,  a  répété  successivement  avec  les  auteurs  des  refrains 
malins  ou  gracieux.  Tout  près  de  MM.  Bèranger,  Arnault , 
Joseph  Pain,  Brazier,  Simonnin ,  Ourry,  Dussaulchoix ,  et  sous 
un  même  drapeau  portant  pour  devise  les  mots  indépendance 
et  gaité ,  sont  venus  se  grouper  MM.  Paul  de  Kock,  Camille , 
Terrasson ,  Edouard  Neveu ,  Léon  Dus illet ,  Blanc  Sugerel ,  Ad. 
de  La  Fillette,  Jacinthe  Leclère  ,  Hippolyte-  Louis  Guérin , 
Dubois-Davesnc ,  Creuzé  de  Lessert ,  etc.  ;  et  ils  ont  inscrit  leurs 
noms  au  bas  d'une  vingtaine  de  pièces  que  l'on  pourrait  citer 
comme  des^  modèles  dans  les  différens  genres  de  poésie  lyrique 
cultivés  aujourd'hui.  Une  seule  pièce  peut-être,  celle  de  la 
page  85,  paraîtra  déplacée  dans' un  recueil  spécialement  con- 
sacré aux  Grâces  ;  nous  serions  portés  à  croire  qu'elle  s'y  est 
glissée  par  surprise,  si  nous  ne  savions  pas  quel  soin  tout  par- 
ticulier l'éditeur  apporte  à  sa  rédaction.  D'un  autre  côté,  il  a 
donné  trop  de  preuves  de  bon  goût  pour  que  nous  n'ajoutions 
pas  l'expression  du  doute  à  l'observation  que  nous  lui  soumet- 
tons ici. 

Nous  avons  insisté  plus  haut  sur  la  perfection  des  gravures 
des  Annales  romantiques  de  cette  année;  nous  croyons  nous 
rappeler  les  avoir  déjà  vues  dans  un  joli  recueil  anglais ,  inti- 
tulé :  Forget  me  not.  M.  Louis  Janet  ,  en  les  transportant  dans 
le  sien,  les  a  fait  accompagner  de  pièces  eu  prose  ou  en  vers 
destinées  à  en  expliquer  le  sujet ,  et  parmi  lesquelles  nous  avons 
distingué  Y  Ecolier  en  retard ,  espèce  de  ballade  duc  à  M.  Denne- 
Baron  et  pleine  de  verve  et  d'originalité.  Nous  avons  aussi 
remarqué  la  Fête-Dieu,  par  M.  Brault  (voy.  Rev.  Enc. ,  t.  xxxn, 
p.  188  et  t.  xxxiv,  p.  507)  ,  la  Moisson  de  roses  à  Samos ,  par 
M.  Adolphe  de  Puibusque,  (  ibid,  t.  xxxv,  p.  7  44)  »  le  Cygne, 
par  M.  P.  Lebrun,  plusieurs  fables  de  MM  Andrieux  ,  Ar- 
nault, Dauu  ,  ParcevaldeGrandmaison,  Viexxet,  extraites 
en  partie  du  recueil  d'imitations  du  fabuliste  russe  Krilofi voy. 
Rev.  Enc,  t.  xxvi,  p.  717-736).  Tous  ces  noms  n'appartien- 
nent point  sans  doute  à  l'école  romantique,  mais  nous  avons 
déjà  fait  observer,  l'année  dernière,  qu'il  ne  fallait  pas  prendre 
à  la  lettre  le  titre  d' 'Annales  romantiques,  que  les  éditeurs  ont 
cru  sans  doute  utile  à  leurs  intérêts  d'imposer  à  leur  recueil,  et 
auquel  pourraient  lui  donner  droit  cependant  l'Ode  à  Sainte - 
Hélène ,  par  M.  Vigarosv,  l'Expédition  de  Russie ,  par  M.  Amé- 
déc  Pommier  (  Rev.  Enc,  t.  xxxv,  p.  744  )>  S/narra,  fragmens 
par  M.  Fictor  Pavie  ,  un  sonnet  de  M.  Emile  Deschamps,  le  Pré- 
sage ,  par  Me  Desisordks  -  Valmobk  ,  un  fragment  i'OU'vier- 
Cromwell}  par  >1    \  ictob     Ht   .<■  ,  enfui  la  Gloire ,  pièce  d'une 


738  LIVRES  FRANÇAIS, 

jeune  Muse,Mlle  Élisa  Mercoeur,  qui  vient  de  publier  une  se- 
conde édition  de  son  Recueil  de  poésies.  (Voy.  ci-après ,  p.  740) 
Des  fragmens  en  prose  de  MM.  Nestor  de  la  Marque,  Bouilly, 
Villemain,  Ph.  Chasles  et  Lesson,  sur  Napoléon,  les  Femmes, 
Ricliardson ,  Rabelais  et  Schongi ,  chef  d'une  tribu  de  la  Nouvelle- 
Zélande,  et  un  morceau  inédit  de  Madame  Cottin  achèvent 
de  compléter  ce  recueil ,  auquel  convient  mieux  son  second 
titre  de  Morceaux  choisis  de  littérature  contemporaine,  quoiqu'on 
put  s'étonner  d'y  rencontrer  le  nom  de  Charles  d'Orléans 
(  mort  en  1467  )  >  et  qu'on  doive  regretter  de  ne  pas  y  trouver 
ceux  de  MM.  Casimir  Delavigne,  Béranger,  de  Lamartine, 
Poxgerville,  et  quelques  autres  que  le  rédacteur,  M.  Charles 
Malo,  aurait  bien  fait,  selon  nous,  de  substituer  à  plusieurs 
de  ceux  que  nous  venons  de  citer. 

25o.  —  *  Odes  et  ballades,  par  Victor  Hugo.  Quatrième 
édition ,  augmentée  de  VOde  à  la  Colonne  et  de  dix  pièces 
nouvelles.  Paris,  1828;  Hector  Bossange;  Ch.  Gosselin.  2  vol. 
in-8°,  de  xl-3i8  et  468  pages,  avec  gravures;  prix,  i5  fr. 

Les  premiers,  à  une  époque  où  M.  Victor  Hugo  n'avait 
encore  que  des  partisans  exagérés  ou  de^i  détracteurs  injustes, 
et  point  déjuges,  nous  avons  essayé  de  caractériser  son  talent 
et  sa  personne  (voy.  Rev.  Enc,  juillet  1822  ,  t.  xv,  p.  169- 171, 
l'annonce  de  la  première  édition  de  ses  Odes  et  Poésies).  Nous 
disons,  son  talent  et  sa  personne,  parce  que  la  publication  de 
son  livre  étant  faite  à  cette  époque,  comme  il  l'écrivait  lui- 
même,  avec  une  double  intention,  Vintention  politique  et  X in- 
tention littéraire,  nous  dûmes  l'examiner  sous  ce  double  rap- 
port, et  juger  le  poète  et  le  citoyen.  La  tâche  était  difficile; 
et  si  nous  eûmes  à  tempérer  par  quelques  observations  critiques 
les  éloges  que  nous  parut  mériter  le  premier,  le  second  n'eut 
guère  à  essuyer  de  nous  que  des  reproches,  puisés  dans  le 
sentiment  de  nos  devoirs  et  dictés  entièrement  par  la  conscience. 
Il  parut  accueillir  notre  opinion  littéraire  avec  quelque  défé- 
rence, mais  il  s'irrita  du  blâme  que  nous  avions  cru  pouvoir 
déverser  sur  sa  conduite  politique,  et  nous  accusa  d'avoir 
méconnu  et  même  d'avoir  calomnié  ses  intentions.  Nous 
l'adjurions  alors  de  revenir  à  des  inspirations  plus  nobles,  à 
des  pensées  plus  généreuses  et  plus  conformes  aux  vertus  et 
aux  habitudes  de  son  âge.  Lui-même  a  pris  soin  bientôt  de 
nous  justifier  et  de  nous  laver  du  reproche  de  prévention  et 
de  partialité.  Après  la  publication  d'un  second  volume,  où 
nous  pûmes  déjà  constater  une  heureuse  amélioration  sous  le 
rapport  de  la  pensée  (voy.  Rev.  Enc,  t.  xxn,  p.  7o4-70.r>\ 
VOde  à  la  Colonne  de  la  place  Vendôme  est  venue  réveiller  de 


LITTÉRATURE.  739 

grands  souvenirs,  parler  à  tous  les  cœurs  et  réconcilier  l'au- 
teur avec   la    jeune   France    et  avec  un   parti   qui ,  donnant 
tout  à  coup  dans   une  exagération   contraire,   le   prôna  dans 
toutes  ses   feuilles  et  le  fit  représenter  par  tous  ses  organes 
comme  une  des  plus  chères  espérances  du  Parnasse  moderne, 
où  naguère  encore  il  lui  refusait  une  place.  Pour  nous,  en 
applaudissant  dans  cette  pièce  à  un  retour  vers  des  idées  plus 
justes  et  plus  raisonnables,  nous  ne  prunes  qu'y  reconnaître, 
à  côté  de  quelques  beautés,  les  mêmes  défauts  poétiques  qui 
tiennent  à  la  manière  de  l'auteur;    et,  ne  pouvant  le  louer, 
comme  nous  l'aurions  voulu  ,  de  ses  progrès  dans  la  science  du 
rhythme  et  de  l'harmonie  et  dans  l'art  de  reudre  ses  idées  avec 
clarté,  nous  saisîmes  avec  empressement  chaque  occasion  qui 
s'offrit  à  nous  de  rappeler  celles  de  ses  pièces  que  nous  regar- 
dions comme  ses  plus  beaux  titres  de  gloire  :  tels  sont  Moïse 
sur  le  Nil,  la  Fille  d'O-Taïti,  et  quelques   autres  morceaux 
où  la  grâce  et  l'élégance  se  joignent  à  la  vérité  de  sentiment. 
Depuis,  c'est-à-dire,    au  commencement   de  l'année    1828, 
M.  Victor  Hugo  a  fait  paraître  son  drame  de  Cronnvcll,  qui 
a  été  analysé  avec  beaucoup   de  soin  et  de  talent  par  un  de 
nos  collaborateurs  (vov.  Rev.   Enc. ,  t.   xxxvn,  p.  654-665). 
Nous  ne  pouvons  que  renvoyer  les   lecteurs  à  cette  analyse, 
qui   est  un   excellent  morceau  de  critique,   et   où  se  trouve 
parfaitement  exposé  et  réfuté  le  système  de  l'auteur,  qui  pré- 
tend que  le  mérite  du  poète  consiste  à  imiter  «  non  pas  seule- 
ment le  beau,  mais  encore  le  laid,  le  difforme,  le  grotesque.  » 
Cette  théorie  d  11  grotesque ,  qui  n'était  rien  moins  que  neuve 
d'ailleurs,  et  dont  Rabelais  avait  déjà  fait  usage  en  France,  et 
peut-être  même  avait  abusé,  quoiqu'elle  lui  servît  à  voiler  de 
sanglantes    vérités   et  de  mordantes  satires,  M.  Victor  Hugo 
semble  en  avoir  fait  sa  Muse.  Il  est  peu  de  ses  poésies ,  en 
effet,  qui  n'en  portent  le  cachet,  ou  plutôt  la  tache;  et  nous 
disons  la  tache,  parce  que  nous  reconnaissons  ,  avec  M.  Chau- 
vet  et  avec  tous   les  bons    esprits,   «  que  le  grotesque  est  la 
caricature  du   laid,  et   que   le  laid    déplaît  généralement  aux 
hommes,  ou  du  moins  qu'il  ne  peut  leur  plaire   que   relative 
ment,  en  faisant  ressortir  le  beau.  •>  Des  neuf  pièces  inédites  (1) 
que  renferme  la   nouvelle  édition    des    Odes   et   Ballades   que 


(1)  Voici  les  titres  de  ces  pièces  :  l'Épilogue  du  Tome  1  r;  la  De- 
moiselle; A  mon  ami  S.  H.;  Premier  soupir;  Pluie  d'été  j  Rêves  ;  la 
Chasse  du  Hurgrave;   le  Pas   d'armes  du  roi  Jean;  la  '   delà 

\oone 


7  4o  LIVRES  FRANÇAIS. 

nous  annonçons  aujourd'hui,  il  n'y  a  guère  que  la  suivante 
ou  Ion  ne  remarque  point  de  trace  de  cette  affectation  dont 
nous  venons  de  parler. 

La  Demoiselle ,  ode  xvie. 

Quand  la  demoiselle  dorée 
S'envole  au  départ  des  hivers, 
Souvent  sa  robe  diaprée, 
Souvent  son  aile  est  déchirée 
Aux  mille  dards  des  buissons  verts. 
Ainsi,  jeunesse  vive  et  frêle, 
Qui ,  t'égarant  de  tous  côtés  , 
Voles  où  ton  instinct  t'appelle, 
Souvent  tu  déchires  ton  aile 
Aux  épines  des  voluptés. 

Mais  nous  demandons  si  l'on  peut  donner  le  titre  d'ode  à  ces 
lieux  strophes,  de  cinq  vers  chacune,  où  l'on  ne  remarque 
aucune  inspiration  lyrique  ,  et  qui  ne  renfermeront  plus  qu'une 
idée  fort  commune  et  fort  rebattue  si  l'on  veut  substituer 
seulement  à  la  demoiselle  de  l'auteur  le  papillon  qu'avaient  pris 
constamment  pour  emblème  ceux  qui  jusqu'ici  ont  habillé  cette 
allégorie  des  couleurs  de  la  poésie.  Ce  n'est  point  là,  non 
plus,  du  moins  nous  le  pensons,  la  pièce  que  citeront  comme 
modèle  les  admirateurs  exclusifs  du  talent  de  M.  Hugo,  et 
nous  trouverions  sans  doute  plus  d'originalité  dans  les  autres 
pièces  nouvelles.  Mais  cette  originalité  même  a  besoin  d'être 
appréciée  à  sa  juste  valeur  et  d'être  dégagée  par  la  critique  de 
tout  l'alliage  qu'on  peut  taxer  de  bizarrerie  et  d'étrange  té.  Ce 
travail  ne  saurait  être  l'objet  d'une  simple  annonce,  et  nous  y 
reviendrons  en  offrant  à  nos  lecteurs  une  analyse  du  troisième 
volume  que  prépare  en  ce  moment  l'auteur,  et  qui  doit  se  com- 
poser entièrement  de  poésies  orientales  inédites.     E.  Héreau. 

a5i.  —  *  Poésies  de  M11*  Élisa  Mercoeur  ,  de  Nantes.  Seconde 
édition ,  augmentée  de  nouvelles  Pièces.  Paris,  1829  ('  1828  )  ; 
Crapelet.  In-12  de  228  pages;  prix,  5  fr. 

Nous  avons  rendu  compte  (  t.  xxxix,  p.  478)  de  la  première 
édition  des  poésies  de  Mlle  Mercœur.  Parmi  les  pièces  nouvelles 
que  contient  la  seconde  édition,  nous  avons  surtout  remarqué 
Childe-Harold ,  imitation  de  Byron.  M"u  Mercœur  a  reproduit 
avec  talent,  dans  ce  morceau  fort  court,  les  pensées  et  la  ma- 
nière de  cet  homme  de  génie.  L'éditeur,  dans  une  préface, 
nous  fait  connaître  les  encouragemens  accordés  à  la  jeune  muse 
par  diverses  académies  de  province,  et  les  suffrages  qu'elle  a 
obtenus  de  MM.  de  Chateaubriand  et  de  Lamartine:  Il  nous  ap- 


LITTÉRATURE.  74 1 

prend  en  même  tems  que  M.  le  ministre  de  l'intérieur  vient  de 
ratifier  ces  nobles  promesses  de  la  gloire,  en  faisant  augmenter 
la  pension  déjà  accordée  à  Mlle  Mercœur.  Ainsi,  nous  l'espé- 
rons ,  se  trouveront  pleinement  démentis  les  sinistres  présages 
qui  avaient  inspiré  à  l'auteur  son  ode  intitulée  :  La  Gloire  et 
l'Indigence,  ode  composée  à  l'âge  de  dix  huit  ans  ,  et  déjà  re- 
marquable par  de  fort  beaux  vers,  comme  nos  lecteurs  pour- 
ront le  voir  dans  la  strophe  suivante  : 

Du  mortel  indigent  coupable  de  génie  , 
C'est ,  hélas  !  au  tombeau  que  le  crime  s'expie. 
La  pierre  du  cercueil  est  son  premier  autel. 
Il  existe,  on  l'insulte;  il  expire,  on  le  pleure; 
Il  commence  de  vivre  à  cette  dernière  heure... 
Sous  la  main  du  trépas  il  devient  immortel. 

X. 

252. Le  Pèlerinage  de  Childc-Harold ;  traduit  de  lord  By- 

ron  par  l'auteur  des  Mélodies  poétiques.  Paris,  1828  ;  Delangle 
frères  ,  rue  du  Battoir  Saint- Audré-des- Arcs  ,  n°  19.  Iu-18 
de  vin  et  280  pag.;  prix  3  fr. 

En  annonçant  une  traduction  du  poëme  que  lord  Byron  pré- 
férait à  tous'  ses  ouvrages  ,  nous  avons  dû  nous  défendre  d'une 
tentation  bien  naturelle;  nous  eussions  voulu  hasarder  quel- 
ques idées  sur  les  questions  littéraires  qu'éveille  le  nom  du 
poète  anglais.  Il  ne  sera  pas  du  moins  hors  de  saison  de  jeter 
en  passant  quelques  considérations  sur  ce  génie  original  moins 
connu  par  ses  ouvrages  que  par  les  anathèmes  de  ceux  qui 
voient  en  lui  l'un  des  coryphées  de  l'école  nouvelle. 

Lord  Byron  ne  ressemble  à  aucun  des  poètes  qui  l'ont  pré- 
cédé. On  l'a  dit  souvent,  c'est  la  passion  qui  fait  les  poètes  :  ce 
mot  est  vrai,  surtout  de  la  poésie  lyrique,  dans  laquelle  l'en- 
thousiasme laisse  peu  de  place  à  la  réflexion;  car  la  réflexion 
amène  le  doute,  et  le  doute  glace  l'inspiration  :  l'inspiration  a 
besoin  de  croire  à  la  puissance  qui  la  domine.  Ouvrez  les  li\  res 
de  l'antiquité  :  Pindare  se  jouc-t-il  des  dieux  qu'il  convie  aux 
solennités  d'Olympie?  Horace  n'oublie-t-il  pas  sa  verve  caus- 
tique en  présence  du  Capitole  ?  et ,  pour  parler  une  langue  qui 
sera  mieux  comprise  ,  Béranger  nous  entretiendrait-il  encore 
de  la  gloire  militaire  de  l'empire,  si  elle  ne  l'avait  séduit 
le  premier?  Ainsi  ,  l'enthousiasme  du  poète  doit  sa  puis- 
sance à  sa  foi.  Lord  Byron  n'emprunte  pas  son  inspiration  à 
ses  croyances,  et  c'est  là  le  caractère  propre  de  son  génie  poé- 
tique. Il  doute  ,  il  nie;  et  cependant  il  émeut.  Il  s'enivre  d'il- 
lusions et  de   souvenirs  sur  les  débris  de  la  C.ièce;  puis,  par 

nu  caprice  de  sa  pensée,  il  s'arrête  tout  à  coup,  et  se  demande 


74»  LIVRES  FRANÇAIS. 

ce  que  c'est  que  la  gloire.  Il  peint  avec  enthousiasme  l'héroïsme 
religieux  de  l'Espagne;  puis  ,  il  semble  rire  de  lui-même  et  de 
son  admiration  pour  des  croyances  qui  n'entrent  point  dans 
son  âme.  Comment  le  septicisme  est-il  devenu  si  poétique? 
C'est  que  Byron,  tourmenté  de  ce  doute  impérieux  ,  l'a  poussé 
jusqu'à  la  passion,  et,  nous  l'avons  dit  en  commençant,  c'est 
la  passion  qui  fait  le  poêle.  Ailleurs  ,  le  doute  est  froid  ,  et  n'a 
de  grâce  que  dans  la  poésie  légère  :  Voltaire  s'en  fait  une  arme 
dont  il  se  joue  ;  mais  le  doute  de  lord  Byron  n'est  pas  un  jeu 
de  l'esprit ,  un  caprice  de  l'imagination  :  c'est  un  malaise  de 
l'âme,  une  pensée  de  tous  les  momens ,  qui  se  transforme  en 
passion  et  crée  une  langue  ;  cette  préoccupation  est  si  profonde 
que  le  poète  la  met  dans  l'âme  de  tous  ses  héros  ,  et  qu'elle  se 
mêle,  à  son  insu,  à  ses  compositions  les  plus  légères. 

Il  semble  que  le  génie  poétique  de  lord  Byron  ,  toujours 
sous  l'empire  de  ce  doute,  devrait  conserver  partout  le  même 
caractère  :  mais  il  n'en  est  pas  ainsi.  Ce  scepticisme,  il  est  vrai, 
se  retrouve  dans  tous  les  ouvrages  du  poète;  mais  il  revêt 
toutes  les  formes.  L'analyse  du  Pèlerinage  de  Childe-Barold 
achèvera  notre  pensée. 

Le  premier  chant  du  poème  -nous  montre  en  Espagne  et  en 
Portugal  le  héros  de  cette  composition  singulière  qu'on  pour- 
rait appeler,  avec  M.  de. Lamartine,  une  Odyssée  pittoresque 
et  morale.  Ce  premier  chant  respire  toute  la  vie  et  l'entraîne- 
ment de  la  jeunesse,  mêlés  à  je  ne  sais  quel  amer  dédain  pour 
l'humanité,  qui  n'est  que  trop  justifié  par  le  spectacle  qu'of- 
frait alors  l'Espagne  aux  regards  du  poète.  —  Au  second  chant , 
le  voyageur,  transporté  au  milieu  des  poétiques  débris  de  la 
Grèce,  se  console  du  présent  avec  ses  souvenirs  et  ses  espé- 
rances. Mais  tout  à  coup  ces  ruines  l'avertissent  du  passage  des 
tyrans  et  de  l'indifférence  de  l'Europe.  Le  doute  saisit  son 
âme,  et  mêle  une  teinte  sombre  à  ses  sublimes  inspirations.  — 
C'est  surtout  dans  le  troisième  chant  que  l'âme  du  poète  se 
développe  tout  entière.  A  l'époque  où  il  fut  composé  ,  une 
séparation  légale  venait  d'être  prononcée  entre  lord  Byron 
et  sa  femme.  Il  adresse  ses  derniers  adieux  à  l'Angleterre  ,  loin 
de  laquelle  les  orages  de  sa  vie  l'emportent  encore ,  et  va  cher- 
cher sur  les  bords  enchantés  du  Léman  un  asyle  contre  les 
pensées  qui  le  dévorent.  —  Le  quatrième  chant  trouve  le  poète 
à  Venise  ;  il  est  dans  l'âge  de  la  maturité  :  ses  inspirations  sont 
devenues  plus  sévères ,  et  son  style  ,  sans  avoir  encore  rien 
perdu  de  son  originalité  pittoresque,  a  déjà  moins  d'agitation 
et  plus  de  simplicité.  La  jeunesse  qui  commence  à  s'éloigner 
donne  à  ce  dernier  chant  quelque  chose  de  mélancolique  qui 


LITTÉRATURE.  74S 

contraste  heureusement  avec  la  magnifique  description  de 
Rome,  et  nous  fait  penser  à  la  mort  prématurée  du  poète. 

Tel  est  le  poëme  dont  nous  annonçons  une  traduction.  Nos 
lecteurs  ont  (iù  comprendre,  par  l'analyse  que  nous  venons 
d'en  donner  ,  qu'une  œuvre  de  ce  genre  ne  saurait  se  traduire. 
S'il  est  difficile  de  faire  passer  des  images  et  des  sentimens 
d'un  idiome  dans  un  autre,  c'est  surtout  lorsque  ces  sentimens 
et  ces  images  reçoivent  du  caractère  personnel  du  poète  un 
cachet  d'originalité  individuelle.  Ne  semhle-t-il  pas  que  le  tra- 
ducteur ,  pour  reproduire  son  modèle,  aurait  besoin  d'en  re- 
trouver les  inspirations  ?  On  traduit  un  poëme  descriptif,  parce 
que  la  nature  est  toujours  la  même;  mais,  qui  peut  se  flatter 
de  retrouver  en  soi  la  source  des  émotions  du  poëte  lyrique 
et  la  trace  de  ces  impressions  fngitives  que  la  volonté  ne  saurait 
faire  naître.  Lord  Byron  seul  pourrait  traduire  lord  Byron  ; 
et  encore  aurait-ilhesoin  d'attendre  le  retour  des  circonstances 
à  la  faveur  desquelles  s'est  éveillé  son  génie,  en  uu  mot,  de 
recommencera  vivre  pour  recommencer  à  chanter.  Qu'est-il 
arrivé  ?  c'est  que  le  traducteur  de  lord  Byron  s'est  contenté  de 
substituer  des  tours  vulgaires  et  des  périphrases  convenues  aux 
libres  inspirations  de  son  modèle.  Dans  le  premier  chant,  le 
génie  du  poëte  anglais  le  soutient  encore;  mais,  dès  le  second 
chant ,  sa  verve  se  lasse  et  l'abandonne.  Son  style  conserve  en- 
core de  l'élégance  et  de  l'harmonie,  mais  il  n'a  plus  qu'un 
faux  air  de  ressemblance  avec  l'original. 

Le  défaut  dominant  du  style  de  l'auteur  'c'est  l'absence  de 
toute  variété  dans  le  rhythme  poétique.  La  nouvelle  école  a  re- 
proché à  notre  vers  alexandrin  une  régularité  trop  uniforme, 
et  a  tenté  quelques  innovations  plus  ou  moins  heureuses.  Mais 
le  traducteur  de  Childe-Harold ,  au  lieu  de  varier  par  une 
coupe  neuve  ou  un  rejet  heureux  l'allure  solennelle  des  vers 
hexamètres,  prodigue  le  rejet  et  la  césure  irrégulière,  et  se  con- 
tente de  substituer  la  monotonie  de  l'enjambement  à  la  mono- 
tonie de  l'uniformité  classique.  Aussi  sa  manière  a- t-el le  quel- 
que chose  de  négligé  et  de  heurté  qui  trahit  trop  souvent  la 
précipitation  de  l'écrivain. 

Ce  n'est  donc  pas  dans  cet  ouvrage  que  nous  chercherions 
les  traces  du  talent  dont  l'auteur  a  fait  preuve  ailleurs.  Elles  s< 
présenteraient  à  nous  dans  la  nouvelle  dédicace  qui  suit  la  tra- 
duction ,  dédicace  dans  laquelle  le  poète  redevenu  lui-même 
retrouve  la  grâce  de  ses  premiers  chants. 

a53.  —  La  forétde  lUii-mc,  poème;  par  M.  de  Lai  m  m.,  tra- 
ducteur des  Églogues  de  Virgile.  Paris,  i8»8;  Pillet  aîné,  rue  des 
Grands-AugustiDS>n°7.  [n-x8  dexu  et  85  p.;  prix,  -2  fr.  5o  c. 


744  LIVRES  FRANÇAIS. 

Pendant  que  la  nouvelle  école  poétique  justifie,  chaque  jour, 
par  des  productions  diversement  remarquables,  tantôt  l'en- 
thousiasme de  ses  admirateurs  et  tantôt  la  censure  de  ses  enne- 
mis ,  l'ancienne  école  trahit  encore  sa  faiblesse  par  quelques 
compositions  qui  cachent  rarement  une  inspiration  vraie  sous 
des  formes  élégantes  et  pures.  De  ce  genre  est  l'opuscule  que 
nous  annonçons.  La  forêt  de  Belème  appartient  à  celte  classe 
de  poèmes  qui  tiennent  le  milieu  entre  l'idylle  et  le  poème  des- 
criptif. Ce  qui  nous  paraît  manquer  à  cet  essai,  c'est  un  amour 
véritable  de  cette  nature  que  le  poète  essaie  de  nous  retracer. 
Le  poète  qui  se  passionne  pour  une  contrée  trouvera  pour  la 
peindre  des  couleurs  locales  et  des  images  pittoresques.  La 
copie,  en  un  mot,  ne  ressemblera  qu'à  l'original.  Je  crains 
Lien  que  la  foret  de  Belème  ne  ressemble  à  toutes  les  forêts, 
dans  le  poème  de  M.  de  Lauréal ,  et  qu'il  n'ait  cédé,  en  le  com- 
posant, qu'à  un  caprice  d'imagination.  Si  Pope  a  chanté  la  forêt 
de  Windsor,  c'est  qu'à  l'inspiration  du  génie  se  joignait  pour  lui 
le  prestige  des  illusions  de  sa  jeunesse,  écoulée  au  milieu  de  ces 
magnifiques  solitudes.  M.  de  Lauréal  a,  comme  Pope,  appelé  à 
son  secours  les  souvenirs  de  l'histoire;  mais  la  mort  violente 
du  premier  héritier  de  la  conquête  de  Guillaume  est  d'un  tout 
autre  intérêt  que  les  honteuses  annales  du  règne  de  Charles-le- 
Chauve.  M.  de  Lauréal  a  un  avantage  sur  Pope,  c'est  l'unité  du 
plan.  Le  poète  se  présente  comme  voyageur  dans  cette  forêt 
qu'il  veut  décrire,  et  chaque  pas  lui  ouvre  une  perspective 
nouvelle.  Cette  idée  heureuse  et  simple  est  le  lien  qui  réunit 
entre  elles  ces  différentes  descriptions  que  les  magnifiques  images 
de  Pope  ne  sauvent  pas  toujours  de  la  monotonie. 

Au  terme  de  son  pèlerinage,  le  poète  arrive  à  un  lieu  autre- 
fois célèbre  par  des  bains,  dont  il  ne  manque  pas  de  raconter 
l'origine.  L'allégorie,  dont  le  fond  offre  d'ailleurs  peu  d'inven- 
tion ,  présente  quelques  détails  ingénieux.  Mais  l'auteur  est  trop 
souvent  dominé  par  ses  souvenirs.  On  ne  peut  oublier,  en  lisant 
ses  vers,  qu'il  a  déjà  traduit  Virgile.  Toutefois,  il  emprunte 
avec  bonheur,  et  même,  il  faut  le  dire,  il  trouve  quelquefois, 
en  traduisant,  l'inspiration  qui  paraît  lui  manquer  quand  il  est 
abandonné  à  lui-même.  Son  style  n'est  dépourvu  ni  d'élégance 
ni  d'harmonie,  mais  il  serait  à  désirer  qu'il  retombât  moins  sou- 
vent dans  les  formes  convenues,  et  qu'il  écrivît  plutôt  avec  son 
âme  qu'avec  ses  livres.  Z. 

a5/t.  —  Le  vingt- un  janvier,  dithyrambe  dédié  au  roi,  par 
M.  A. -A.  Malinas.  Paris,  1828,  Dauthereau.  In-8°  de  iSpag.  ; 
prix  ,  1  St.  25  c. 

Cet  opuscule  nous  a  paru  fort  au  dessous  de  la  triste  gravité 


LITTÉRATURE.  7/45 

du  mémorable  événement  que  M.  Malinas  a  peut-être  eu  tort 
«le  choisir  pour  sujet.  Nous  pourrions  motiver  ce  jugement 
par  des  citations;  il  nous  suffira  de  transcrire  les  vers  suivans  : 

Tel  qu'un  loup  furieux  élancé  dans  l'arène; 
Voici  l'enfer  qui  se  déchaîne... 
Ah  !  je  tremhle...  O  mon  roi ,  etc. 

Les  sentimens  généreux  ne  suffisent  pas  pour  s'élever  à  la 
noble  destination  du  poète,  il  faut  de  longues  études,  un  goût 
sévère,  et  le  privilège  si  rare  de  l'inspiration. 

230.  —  Ode  à  l'Océan,  par  Antoine  Cunyngham,  auteur 
de  poésies  diverses.  Paris,  1828;  Arthus  Bertrand,  rue  Haute- 
feuille.  Ï11-80  de  i'j  p.;  prix,  1  fr. 

Les  vers  faits  aisément  rarement  sont  aisés. 
C'est  Boileau  qui  l'a  dit,  et  Boileau  se  trompait  rarement  en 
fait  de  vers.  Nous  prendrons  la  liberté  de  rappeler  ce  conseil  à. 
M.  Cunyngham.  H  y  a  beaucoup  de  réminiscences  et  de  pro- 
saïsmes dans  l'opuscule  que  nous  annonçons;  il  est  à  regretter 
qu'un  goût  sévère  ne  les  ait  pas  fait  disparaître.  Ces  défauts  dé- 
parent quelques  pensées  qui  ne  sont  pas  sans  éclat  et  sans  vi- 
gueur, et  des  vers  harmonieux  cl  bien  tournés.  A.  P. 

25(5.  —  *  Voyages  d'Ântéflor  ni  Grèce  et  en  Asie,  avec  des 
notions  sur  l'Egypte  ;  manuscrit  grec  trouvé  à  Herculanum , 
traduit  par  M.  Lantier.  Nouvelle  édition,  revue  et  corrigée  par 
l'auteur.  Paris ,  1828;  Arthus- Bertrand.  6  vol.  in-i8;prix, 
7  fr.  :jo  cent. 

Devant  rendre  compte  d'un  ouvrage  aussi  généralement 
connu,  je  ne  puis  mieux  faite,  pour  donner  une  idée  de  l'in- 
térêt qu'on  éprouve  en  le  lisant,  que  de  rapporter  l'anecdote 
inédite  qui  suit  : 

«  Louis  XVIII    fit    part  à  M,   D du    désir  qu'il  avait   de 

connaître  les  Voyages  d'Anténor.  Dans  la  soirée  du  même  joui, 
M.  D apporte  au  château  l'ouvrage  de  Lantier.  Il  com- 
mence à  lire;  et  l'art  du  lecteur,  h'  charme  des  récits  enchan- 
tent le  royal  auditeur.  I.e  premier  volume  est  achevé;  on  vienl 
prévenir  Sa  Majesté  que  l'heure  de  son  coucher  approche  :  — 
Qu'on  me  laisse,  dit  le  Roi,    j'.u   à  travailler  avec  M.  1) ; 

>i  j'ai    besoin    de-   quelqu'un,   je  sonnerai.   I.e    ministre    reprend 

si  lecture;  el  le  second  volume  ajoute  à  L'impression  qu'avait 

»uv(  oonar  pie.  —  Si  je  1.  lis  de  vous  :.iii 

dit  le  Roi,  en  \  ryanl    '.'.  !-•....  prendre   le  troisi  urne, 

is  di   '  ontinuer.  \  o..-  lisez    ;  b  et  ou\  rage 

esl  m  piquant....  On  divine  la  réponse.  Enfin,   de  volume  en 

volume,  on  arrive  à  la  fin     il  était  presque  jour.  -  -  Kt  l'auteur 

t.  xl. —  Décembre  1828.  ]■, 


74ô  LIVRES  FRANÇAIS. 

existe  encore?  —  Oui,  sire,  il  habite  Marseille,  où  il  vit  très 
simplement.  —  A-t-on  pensé  à  lui?. —  Je  ne  crois  pas,  sire. 
—  Quoi,  on  a  pu  oiwblier  un  ancien  militaire,  uu  auteur  aussi 
aimable!  C'est  un  tort  à  réparer;  je  lui  assigne  dès  ce  jour  une 
pension  de  1,200  francs  sur  ma  cassette.» 

Ce  charmant  ouvrage,  imprimé  dans  tous  les  formats  ,  a  eu 
seize  éditions  rapidement  épuisées,  et  qui  ont  à  peine  suffi  à 
l'empressement  de  ses  nombreux  lecteurs.  Cette  dix-septième 
édition,  ornée  d'une  carte  géographique  où  sont  tracés  les 
Voyages  d'Anténor,  et  de  six  jolies  gravures  dont  les  dessins 
sont  dus  à  Chasselat,  ne  peut  manquer  d'obtenir  un  succès 
non  moins  heureux.  Sueur -Merlin. 

257.  —  *  Le  Gueux  des  Bols,  ou  les  patriotes  belges  de  i556; 
suivi  de  la  bataille  de  Navarin;  par  M.  More  ,  auteur  du  Gueux 
de  Mer.  Paris,  1828;  Lecointe.  4  vol.  in-12;  prix,  12  fr. 

Si  les  libraires  de  Bruxelles  réimpriment  trop  souvent  sans 
la  permission  des  auteurs  ou  des  éditeurs  français  les  ouvrages 
publiés  à  Paris  ,  il  arrive  quelquefois  aussi  à  notre  librairie  de 
faire  de  pareils  larcins  à  la  littérature  de  la  Belgique.  De  part 
et  d'autre  on  ne  se  vole  guère  que  de  bons  livres  ,  et  ce  n'est 
jamais  sans  quelque  orgueil  que  les  écrivains  français  ou  belges 
apprennent  qu'on  s'est  passé  de  leur  autorisation  pour  les  réim- 
primer hors  de  leur  pays.  C'est  du  reste  la  seconde  fois  que 
M.  Moke  peut  se  glorifier  de  ce  genre  de  succès.  Son  Gueux 
de  Mer  avait  été  trop  bien  reçu  parmi  nous,  pour  qu'on  ne 
s'empressât  point  de  nous  offrir  son  Gueux  des  Bois ,  qui  ob- 
tient déjà  le  même  accueil. 

Une  connaissance  profonde  de  l'histoire  delà  révolution  des 
Pays-Bas  se  révèle  dans  les  romans  de  M.  Moke,  et  les  Belges 
peuvent  y  étudier  quelques  parties  de  leurs  annales,  avec  autant 
de  profit  et  d'agrément  que  le  font  les  Ecossais,  en  lisant  leur  in- 
tarissable compatriote  Walter  Scott.  Au  moment  où  Philippe  II 
tentait,  à  l'aide  de  l'inquisition  et  des  supplices  ,  d'étouffer  l'hé- 
résie en  Belgique,  des  prolestans,  des  proscrits,  des  suspects, 
sans  moyens  de  vivre  à  l'étranger,  ou  retenus  dans  leur  patrie 
par  l'espoir  de  la  vengeance  ,  se  retirèrent  dans  les  bruyères  ou 
dans  les  forêts  ;  ce  qui  leur  valut  le  nom  de  Bosquets  ou  Bos- 
q  11  illons ,  ou  Gueux  des  Bois.  De  persécutés  ils  se  firent  per- 
sécuteurs ,  saccagèrent  des  églises  ,  brûlèrent  des  couvens  , 
égorgèrent  des  prêtres  ,  justifiant  ou  expliquant  par  leur 
intolérance  celle  de  leurs  perfides  adversaires.  Tels  sont  les 
personnages  que  M.  Moke  a  mis  en  scène  dans  son  dernier 
ouvrage,  où  apparaissent  aussi  plusieurs  des  héros  qui  par 
leurs  talens  et  leur  courage  ont  contribué  à  l'affranchisse- 
ment des  provinces   belgiqucs.    D'Egmond  n'est   pas   de  ce 


LITTÉRATURE.  747 

nombre  ;  M.  Moke  le  range  parmi  les  complices  de  l'étranger  ; 
jugement  sévère,  mais  plus  sûr  peut-être  que  celui  qui  fait 
de  ce  comte  un  champion  de  l'indépendance  nationale  et  un 
ami  de  la  liberté.  Il  faut  bien  l'avouer,  d'Egmond  a  laissé  après 
lui  plus  de  regrets  que  de  gloire;  il  n'avait  pas  justifié  toute 
l'estime  que  lui  accordaient  ses  concitoyens.  Appelé  à  la  tête 
du  parti  national  ,  il  refusa  de  suivre  le  mouvement  qu'il  de- 
vait diriger;  et  de  peur  d'être  séditieux  ,  n'osa  plus  se  montrer 
mécontent.  A  force  de  craindre  les  périls  ,  il  ne  sut  pas  les 
dissiper  ;  préoccupé  des  siens  propres  ,  il  les  aggrava  en  né- 
gligeant ceux  de  l'a  pairie  qui  étaient  les  siens  encore,  et  la 
peur  de  l'exil  le  conduisit  à  l'échafaud.  Les  Belges  pleurèrent 
en  lui  moins  un  grand  citoyen  qu'un  père  de  onze  en  fans  ,  un 
brave  capitaine  et  un  brillant  chevalier. 

Les  lecteurs  du  Gueux  des  Bois  trouveront  à  la  suite  de  ce 
roman  la  Bataille  de  Navarin  ,  ouvrage  dans  lequel  l'imagina- 
tion de  l'auteur  sait  respecter  aussi  la  vérité  historique,  et  où 
sont  exprimés  avec  autant  d'énergie  que  de  talent  ces  senti- 
mens  généreux  qui  ont  entraîné  les  gouvernemens  eux-mêmes 
à  prendre  parti  pour  la  cause  de  la  liberté,  contre  eelle  du  fa- 
natisme et  delà  tyrannie.  Crussole-Lam-ï  . 

a58.  —  *Crohoore  na  Bilhoge,  ou  les  JP'hite-boys ,  roman 
historique  irlandais;  par  M.  Banim,  traduit  de  l'anglais  par 
M.  A.  J.  Z?.  Defauconpret.  Paris,  1829  (1828);  Charles  Gosselin; 
3  vol.  in- 11  formant  ensemble  environ  600  pages;  prix,  9  fr. 

Crohoore  na  Bilhoge,  ou,  si  l'on  veut,  Cornélius  à  la  Serpe, 
appartient  à  la  famille  de  ce  nain  mystérieux  que  "Walter- 
Scott  nous  a  fait  connaître  dans  un  des  contes  de  son  hôte. 
M.  Banim,  en  empruntant  à  son  illustre  devancier  l'idée  gêné  - 
raie  de  tracer,  dans  une  suite  de  romans,  la  peinture  caracté- 
ristique des  mœurs  et  de  l'histoire  d'un  peuple  non  moins 
remarquable  sous  bien  des  rapports  que  le  peuple  écossais  , 
lui  a  donc  fait  aussi  quelques  emprunts  de  détail.  Il  y  a  peut- 
être,  dans  le  récit  des  aventures  de  Cornélius  à  la  Serpe, 
moins  de  poésie,  moins  de  vigueur  et  de  coloris  que  dans  les 
chefs-d'œuvre  du  peintre  d'ivanhoé  et  des  Puritains;  mais  il 
en  reste  encore  bien  assez  à  l'auteur  pour  lui  mériter  un  rang 
tics  -  distingué  parmi  les  imitateurs  de  ce  grand  modèle,  et 
pour  permettre  aux  lecteurs  de  saisir  les  traits  saillans  de  la 
physionomie  originale  du  peuple  d'Erin.  Si  l'on  peut  repro- 
cher à  M.  Banim  d'avoir  choisi  une  intrigue  usée  depuis 
tong-tems  par  les  auteurs  de  romans  et  de  drames,  on  ne 
peut  nier  qu'il  n'ait  su  lui  communiquer  plus  de  chaleur  et 
d'intérêt  que    beaucoup    d'entre  eux.    Si  quelques  uns  de   ses 

48. 


748  LIVRES  FRANÇAIS. 

personnages  principaux  ressentent  mal  sur  le  fond  du  tableau, 
faute  de  couleurs  assez  vives  et.  assez  neuves,  il  est  d'autres 
figures  et  des  scènes  importantes  où  l'on  reconnaît  avec  plaisir 
la  nature  prise  sur  le  fait,  et  rendue  avec  infiniment  de  bon- 
heur et  de  talent.  Tel  est  Andy  Houlohan ,  le  frère  de  lait 
et  l'inséparable  compagnon  du  malheureux  Pierce  Shea,  véri- 
table héros  de  cette  histoire;  telles  sont  plusieurs  des  situations 
où  se  développe,  dans  le  dialogue  ou  dans  le  récit,  le  carac- 
tère gai,  naïf,  affectueux  et  enclin  à  la  superstition  de  cet 
enfant  de  la  verte  Irlande.  On  annonce  la  traduction  de  plu- 
sieurs autres  ouvrages  de  M.  Banim  qui  ont  obtenu  une  juste 
réputation  en  Angleterre.  Le  talent  de  l'auteur,  et  peut-être 
aussi  l'intérêt  que  les  Français  n'ont  cessé  de  porter  à  sa  belle 
et  infortunée  patrie,  leur  assureront  chez  nous  un  succès  pro- 
noncé ;  et  nous  ne  serons  pas  les  derniers  à  faire  connaître  et 
apprécier  ces  productions  remarquables.  «. 

25g.  —  La  Dame  blanche,  Chronique  des  chevaliers  à 
l'Écusson  vert;  par  M.  Brès.  Paris  ,  1829;  Lefuel.  In- 18,  grand 
raisin,  avec  une  pagination  particulière  pour  chaque  livre, 
au  nombre  de  six,  et  autant  de  gravures  et  de  frontispice; 
prix  ,  6  fr. 

M.  Brès,  auquel  nous  devons  déjà  une  version  moderne  de 
Y  Histoire  des  quatre  fils  d'Aymon  (voy.  Rev.  Eue.,  t.  xxxvi , 
p.  782-783),  a  voulu,  dans  la  Dame  blanche,  nous  donner  un 
second  tableau  dout  il  a  puisé  les  couleurs  à  la  même  source, 
c'est-à-dire  dans  l'histoire  de  la  chevalerie.  Tout  n'est  pas 
fiction  dans  ce  sujet,  qu'il  a  embelli  des  traits  d'une  imagi- 
nation riche  et  variée.  Aujourd'hui  encore  ,  ainsi  que  le  re- 
marque l'auteur,  dans  plusieurs  villages  de  la  Champagne  et 
de  la  Bourgogne,  lorsqu'on  voit  le  clair  de  la  lune,  passant  à 
travers  les  arbres,  éclairer  un  mur  blanc,  et  dessiner  ainsi 
des  formes  plus  ou  moins  régulières,  les  paysans  disent  que 
c'est  la  Dame  blanche.  Biais  il  a  d'ailleurs  une  autorité  plus 
respectable,  qu'il  cite  dans  son  avertissement,  c'est  celle  de 
Théodore  Godefroy  et  dePillan,  historiens  de  Boucicaut,  monu- 
ment remarquable  de  l'histoire  du  moyen  âge,  et  qui  mérite  l'at- 
tention des  personnes  qui  veulent  connaître  les  anciennes  mœurs 
de  notre  nation.  L'enlèvement  de  la  duchesse  de  Beaufort  par  le 
comte  de  Périgord,  à  une  époque  où  les  dames  semblaient  ne 
devoir  être  que  la  proie  de  la  force  ou  le  jouet  d'une  brutale 
galanterie,  fut  le  sujet  d'une  ligue  qui  prit  le  titre  de  X ordre 
militaire  de  la  Dame  blanche,  à  l'Écusson  -vert,  dont  Charles 
d'Albret,  cousin  germain  du  roi  de  France  régnant  alors,  fut 
nommé  grand-maître,  et  auquel  s'empressèrent  de  se  faire 
affilier  tous  les  plus  nobles  chevaliers  de  la  cour  de  Charles  VI. 


LITTERATURE.  7. ',9 

L'esprit  de  cette  institution,  outre  son  but  spécial,  qui  était 
de  retrouver  et  d'arracher  la  duchesse  de  Beaufort  des  mains 
de  son  ravisseur,  pour  la  remettre  aux  mains  de  son  amant, 
le  brave  Geoffroy  de  Boucicaut  était,  comme  celui  de  la  che- 
valerie en  général,  de  protéger  le  faible  contre  le  fort,  et 
surtout  d'honorer  et  de  défendre  les  dames.  Le  comte  de 
Périgord,  ayant  eu  l'adresse  de  se  faire  admettre  dans  cet  ordre, 
parvint  long-tems  à  se  soustraire  aux  recherches  étala  ven- 
geance de  Boucicaut.  On  voit  que  ce  n'est  pas  d'hier  que  des 
traîtres  et  des  faux  frères  se  sont  glissés  dans  les  meilleures 
institutions  ,  et  sont  parvenus  souvent  à  les  vicier,  ou  du  moins 
à  paralyser  les  efforts  des  bien  intentionnés.  Nous  voulons 
réserver  aux  lecteurs  la  surprise  de  tous  les  incidens  par  les- 
quels l'auteur  les  fait  passer  pour  les  mener  à  un  dénouement 
d'ailleurs  prévu.  Disons  seulement  que  le  style  de  l'ouvrage  et 
les  gravures  qui  accompagnent  le  texte  sont  dans  le  goût  et  la 
couleur  du  tems,  et  que  M.  Brès  nous  paraît  être  parvenu 
pour  un  moment  à  le  faire  revivre  à  nos  yeux,  en  le  présentant 
sous  son  côté  le  plus  aimable  et  en  laissant  dans  l'ombre  les 
parties  les  moins  avantageuses  du  tableau.  E.  Héreau. 

260. —  *  Gcrlriulc ,  par  Mme  Hortense  Allart  de  Therask. 
Deuxième  édition.  Paris,  1828;  Âmb.  Dupont.  4  vol.  in-12  de 
208  à  2^7  pages  chacun;  prix  ,  12  fr. 

Nous  avons  annoncé  (t.  xxxix,  p.  4*5)  la  première  édition 
de  ce  roman,  imprimé  à  Florence.  L'auteur  a  bien  fait  d'e 
confier  la   réimpression  à  des  presses  françaises  :   le   no 
éditeur,  en  faisant  disparaître  les  fautes  nombreuses  qui  défi  - 
guraient  l'édition  faite  en  Italie,  a  donné  un  nouveau  prix  au 
style  original  et  piquant  de  M'ne  ài.lart.  Ch. 

261.  —  *  Pelluim  y  ou  les  Aventures  d'un  gentilhomme  anglais  ; 
traduit  librement  de  l'anglais  par  Jean  Cohen.   Pans,    i" 
Maine   et    Delaunav-  Vallée.    4   vol.  in-12  formant  ensemble 
892  pages;   prix,    12  fr. 

Ce  roman  est  une  vive  et  spirituelle  satire  des  mœurs  de 
l'aristocratie  anglaise,  si  lière  et  si  frivole,  si  jalouse  de  sa  pui  • 
sauce  politique,  et  si  peu  capable,  le  plus  souvent  ,  (Ici  e\ 
d'une  manière  digne  de  ses  orgueilleuses  prétentions.  La  mère 
de  Peiham  ressemble  à  plus  d'une  femme  de  ce  grand  m» 
pour  qui  les  bals  d'Allmaek  ,  les  réceptions  à  (la  ri  ton- 11  ou  se ,  el 
les  dîners  de  tel  ou  tel  riche  amphytrion  sont  les  seules  affaires 
importantes  ;qui  n'a  guère  d'autre  lecture;  que  le  Morning-Post, 

dont  les  longues  colonnes  ,  conférées  au  un  ni;  détail  des  dîners 
ministériels  ,  pourraient  servir  de  pendant  aux  cartes  de  DOS 
laurateurs,  «m  certain  magazine  qui  s'extasie  sur  les  diamans 
de lady  une  telle  et  sur  les  chevaux  du  colonel  N...  Peiham  lui- 


75o  LIVRES  FRANÇAIS. 

même  est  un  homme  comme  il  faut,  et  non  pas  seulement  un 
gentilhomme,  ainsi  que  M.  Cohen  a  traduit  mal-à-propos  le 
mot  anglais  gentleman.  De  plus,  il  a  de  l'esprit,  de  l'instruction, 
des  talens,  un  cœur  sensible  et  généreux;  mais  comme  il  s'est 
aperçu  de  bonne  heure  que  tout  cela  servait  fort,  peu  à  qui  vou- 
lait réussir  dans  la  belle  société  de  son  pays  ,  il  s'est  appliqué  à 
cacher  ses  qualités  sous  les  dehors  de  la  mode  et  de  la  fatuité; 
et  tout  le  moude  admire  et  envie,  dans  la  personne  de  Pelham  , 
l'un  des  plus  prétentieux  et  des  plus  efféminés  petits-maîtres 
qui  encombrent  les  routs  de  Londres.  Il  y  aurait  à  choisir  dans 
l'histoire  de  Pelham  bien  d'autres  portraits  tracés  avec  la 
même  finesse  de  pinceau ,  et  où  les  lecteurs  reconnaîtraient 
sans  peine  plus  d'un  original  qui  se  croit  à  l'abri  des  atteintes 
du  ridicule  et  du  sarcasme  :  car  l'auteur  saisit  avec  une  mer- 
veilleuse adresse  la  caricature  des  personnages  qu'il  met  en 
scène ,  et  cela  sans  qu'on  puisse  lui  faire  le  reproche  d'outrer 
ou  de  charger  ses  malicieuses  esquisses.  Mais  on  ne  reconnaît 
plus  la  même  main  dans  le  récit  de  plusieurs  épisodes  d'une 
touche  plus  vigoureuse  et  plus  mâle,  où  l'intérêt  dramatique  est 
substitué  d'une  manière  fort  heureuse  à  l'intérêt  satyrique. 
Pelham  y  paraît  encore;  mais  la  nature  des  événemens  dans 
lesquels  il  se  trouve  engagé  lui  permet  d'abdiquer  pendant 
quelques  instans  son  caractère  emprunté  de  fat  à  la  mode, 
pour  se  montrer  ce  qu'il  est  réellement  :  homme  courageux 
et  entreprenant ,  ami  sensible  et  dévoué. 

S'il  nous  était  permis  de  soulever  le  voile  de  l'anonyme, 
peut-être  pourrions-nous  expliquer  plus  clairement  la  cause 
des  nuances  disparates  que  nous  avons  cru  remarquer  entre 
les  diverses  parties  de  cette  production.  Toutefois,  qu'elle 
soit  l'ouvrage  d'un  seul  auteur,  ou  qu'elle  ait  été  composée 
par  deux  associés,  riches  de  qualités  différentes  et  opposées, 
nous  aimons  à  reconnaître  que  c'est  un  des  romans  les  plus 
omusans  que  nous  ayons  empruntés  depuis  long  -  tems  à 
l'Angleterre,  et  nous  remercions  M.  Cohen  d'avoir  répondu 
à  l'appel  que  nous  avions  fait  les  premiers  aux  traducteurs,  en 
annonçant  l'édition  anglaise. (Voy.  Rev.  Eric.,  t.  xxxix,p.6a/|)  «. 

262.  —  {Deuxième  édition)  Contes  à  mes  Petites  amies ,  ou 
Trois  mois  en  Touraine  ,  par  J.-N.  Bouilly.  ire  partie,  et 
2e  édition.  Paris,  1828;  L.  Janet.  2  vol.  in-12  de  xi-332  et 
367  p.,  avec  gravures;  prix  ,  3  fr.  5o  c. 

263.  —  *  Conseils  d'une  Mère  à  ses  Filles ,  suivis  d'une  Lettre 
à  Louisa  sur  l'éducation  et  les  soins  à  donner  aux  enfans  au 
berceau;  par  lady  Pennington;  ouvrage  traduit  de  l'anglais 
par  Mlle  S.-U.  Trkmadeure.  Paris,  1828;  Lefuel.  In-18,  avec 
une  gravure  et  un  fleuron;  prix,  4  fr- 


LITTÉRATURE.  75i 

264.  ' —  Le  Secrétaire  des  en/ans,  ou  les  Petites  fêtes  de 
famille;  par  M.  Brès.  Paris,  1828;  L.  Janet.  In- 18,  avec  une 
gravure;  prix,  2  fr.  5o  e. 

M.  Bouilly  est,  après  Fauteur  du  Mérite  des  femmes ,  celui 
des  écrivains  modernes  qui  s'est  le  plus  occupé  de  ce  sexe  dont 
les  vertus  font  le  bonheur  de  notre  vie,  et  dont  les  défauts 
pourraient  bien  souvent  avec  tant  de  raison  nous  être  repro- 
chés. C'est  auprès  de  Mme  Dupin,  ancienne  propriétaire  du 
château  de  Chenonceaux,  en  Tou raine,  à  laquelle  il  eut  le 
bonheur  d'être  présenté  clans  sa  jeunesse,  qu'il  reçut,  dit- il, 
cette  première  impression,  et  qu'il  puisa  cet  attachement  res- 
pectueux, inaltérable  qu'il  a  voué  aux  femmes,  à  qui  il  doit 
ses  succès  les  plus  flatteurs.  C'est  à  une  autre  dame,  sa  parente, 
MD,e  Loiseau  ,  née  Mercier,  qu'il  a  dédié  ses  Contes  à  ses  Petites 
amies,  improvisés  l'été  dernier  sur  les  bords  de  la  Loire,  et 
qu'il  pouvait  bien  présenter  au  public  sans  toutes  les  précau- 
tions oratoires  usitées  en  pareil  cas  (voir  son  avertissement). 
L'auteur  des  Contes  à  ma  Fille,  des  Conseils  à  ma  Fille,  des 
Jeunes  Femmes  ,  des  Mères  de  famille ,  des  Encouragemcns  de 
la  jeunesse  (1)  et  des  Contes  aux  en/ans  de  France  (  voy.  l'an- 
nonce de  ces  derniers  dans  la  Rec.  Enc.,  t.  xix,  p.  274-277), 
devait  être  assuré  de  le  trouver  bien  disposé;  et,  s'il  croyait 
devoir  pressentir  ses  amis  sur  cette  nouvelle  publication,  ce 
ne  devait  pas  être  pout  en  recevoir  des  éloges  ou  des  encou- 
ragemens,  mais  pour  les  prier  de  l'éclairer  de  leur  critique 
bienveillante.  C'est  cependant  ce  qu'ils  auront  omis  de  faire, 
à  moins  qu'éloignés  du  cercle  de  l'auteur  et  de  ses  complaisans, 
nous  ne  jugions  autrement  qu'eux,  c'est-à-dire  avec  plus  de 
sévérité.  Nous  retrouvons  bien,  dans  ses  nouveaux  Contes,  la 
même  intention,  le  même  amour  du  bien,  le  même  désir  de  le 
faire  naître  dans  le  cœur  de  ses  jeunes  lectrices;  niais,  plus  que 
dans  ces  précédons  ouvrages  peut-être ,  nous  trouvons  aussi 
que  les  moyens  auxquels  il  a  eu  recours  ne  sont  pas  toujours 
propres  à  seconder  ses  vues.  Il  y  a  souvent  trop  de  fiction  et 
nous  dirons  même  de  romanesque,  et  pas  assez  de  naturel  ou 
du  inoins  de  vraisemblance  dans  ses  inventions;  souvent  il 
nous  paraît  devoir  manquer  le  but  à  force  de  l'eîagérer; 
quelquefois  enfin  ,  il  pèche  par  défaut  de  convenance  ,  ou 
par  des  détails  dont  il  n'a  pas  assez  pris  soin  de  déguiser 
la   trivialité,  et  qui  contrastent  d'une   manière  d'autant  plus 


(1)  Chacun  de  ces  ouvrages, publié  en  a  vol.  in-11,  comme  celui 
que  nous  annonçons,  se  trouve  chez  !»•  même  libraire. 


2&*  LIVRES  FRANÇAIS. 

forte  avec  les  passages  ou  règne  une  certaine  prétention,  tout  à- 
fait  incompatible  avec  le  styie  qu'exigeaient  des  contes  écrits 
pour  de  jeunes  personnes.  La    Satins  blanche,  le  Comité  de 
bergères,   la    Noce  de  village,   les  Portraits  historiques,    Miss 
Touche-tout,  l'Hypocrite,  ou  la  Jeune  inspirée  ,  le  Cri  de  C  hon- 
neur, et  surtout  la  Robe  de  Guingamp,  offrent  de  nombreuses 
traces  des  défauts  que  nous  venons  de  signaler;  dans  le  dernier 
principalement,  nous  croyons  que  l'auteur  a  manqué  à  toutes 
les  règles  du  bon  goût  et  des  convenances,  en  faisant  parler  et 
agir  une  jeune  princesse  d'une  manière  étrangère  sans  doute  à 
ses  habitudes,  et  qui  contraste  d'ailleurs  avec  les  traits  pleins 
d  esprit  et  de  grâce  que  M.  Bouilly  nous  avait  appris  d'elle 
(voy.  les  Contes  aux  en/ans  de  France).  En  revanche,  non, 
citerons  avec  plaisir  le  jeune  Pécheur,  la  Chanteuse  voilée,  la 
Première  Communion,  les  deux  Orphelines,  une  Mère,   la  Fai- 
seuse d 'histoire ,  l'Institutrice,  le  Retour  au  foyer ,  enfin  te  Pro- 
duit d'une  gerbe,  qui  renferment  autant  de  leçons  bien  pré- 
sentées. Nous  aurions  désiré  que  tous  fussent' écrits  dans  le 
même  goût,  et  avec  les  mêmes  convenances  de  sentiment,  de 
style  et  de  naturel,  qui  se  font  remarquer  surtout  dans  le  der- 
nier, et  qui  sont  si  difficiles  à  rencontrer  et  à  réunir  quand 
on  écrit  pour  l'enfance. 

Les  Conseils  d'une  mère  à  ses  filles  ne  sont  pas  écrits  pour 
la  jeunesse,  mais  pour  ceux  qui  sont  chargés  de  la  diriger 
C  est  aux  malheurs  de  lady  Pennington,  dit  son  éditeur,  que 
le  public  est  redevable  de  cet  ouvrage  plein  d'intérêt  et  'de 
grandes  vérités.  «Lady  Pennington,  qui  vivait  dans  le  siècle 
dernier,  était  la  femme  du  baronnet  sir  Joseph  Pennington, 
de   Walter-Hall,  dans  le  Yorkshire.  Remarquable  sous  plus 
dun  rapport,  vertueuse  et  sage  par  goût,  par  caractère,  par 
principes,  douée  de  beaucoup  d'esprit  et  de  talens,  eile  crut 
long-temsque  la  pureté   de  leur  conduite  peut  affranchir  les 
femmes  d'une  minuti'  use  observation   des   comenances  éta- 
blies, et  qu'avec  une  bonne  conscience  il  leur  est  permis  de 
braver  l'opinion  publique.  Cette  malheureuse  erreur  coûta  à 
lady  Pennington  le  bonheur  de  toute  sa  vie.  »  Aussi,  le  chapitre 
premier  de  son  ouvrage  est-il  consacré  au  développement  de  cette 
pensée  de  Mœe  Necker  :  «  Un  homme  doit  savoir  braver  l'opi- 
nion, une  femme  s'y  soumettre.  »  Le  2  e  chapitre  renferme  une 
instruction  sur  les  bienfaits  de  la   religion.  Le   3e  chapitre   a 
pour  épigraphe  cette  autre  pensée  de  31'-  Necker  :  «Le  bon- 
heur ou  le  malheur  de  la  vieillesse  n'est  le  plus  souvent  que 
la  conséquence  de  notre  vie  passée.  >>  Le  /,<-'  contient  des  ren- 
seignemens  utiles  sur  l'administration  intérieure  d'une  maison; 


LITTÉRATURE.  753 

le  5e  des  préceptes  sur  la  civilité,  dans  la  bonne  acception  de 
ce  terme ,  et  une  distinction  bien  établie  et  bien  sentie  entre 
l'amitié  et  cet  engoûment  passager  que,  dans  la  jeunesse,  on 
prend  trop  souvent  pour  elle.  L'auteur  développe  dans  le  6e, 
cette  pensée  de  Mme  de  Staël,  que  «  nul  bonheur  ne  peut  exister 
pour  les  femmes  que  par  le  reflet  de  la  gloire  et  des  prospé- 
rités d'un  autre.  »  Enfin  ,  le  7e  a  pour  texte  cette  réflexion  de 
M""  Necker:  «Heureux  qui  peut  avoir  la  passion  de  ses  devoirs! 
c'est  la  seule  qui  prend  toutes  les  formes,  qui  s'unit  atout,  qui 
embellit  tout,  et  qui,  nous  mettant  continuellement  en  présence 
de  la  Divinité,  nous  fait  habiter  le  ciel  sans  quitter  la  terre.» 
Tous  ces  sujets  sont  traités  avec  la  même  hauteur  de  vues  et 
de  talent,  et  contiennent  les  plus  précieux  enseignemens  de  la 
morale.  Dans  la  Lettre  à  Louisa,  on  trouve  les  préceptes  les 
plus  sages  d'hygiène  pour  l'enfance.  L'auteur  y  combat  les 
préjugés  les  pius  funestes  au  développement  des  facultés  phy- 
siques de  cet  âge,  mais  sans  prescrire  d'ailleurs  de  règle  uni- 
forme et  invariable,  s'élevant  avec  beaucoup  de  raison  confie 
les  systèmes  exclusifs  en  éducation.  Lady  Penningtou  ne  se 
borne  pas  à  l'éducation  physique;  l'éducation  morale  de  la 
première  enfance  attire  également  son  attention,  et  elle  re- 
marque avec  beaucoup  de  justesse,  selon  nous,  que,  dès  sa 
naissance,  l'homme  est  pourvu  de  raison  et  d'intelligence,  et 
que  par  conséquent  il  faut  commencer  de  bonne  heure  à 
développer  l'une  et  l'autre.  Nous  ne  saurions  donc,  sous  ce 
double  rapport ,  trop  recommander  son  ouvrage  aux  mère, 
de  famille. 

Quant  à  M.  Brès,  déjà  connu  par  plusieurs  petits  ouvra 
du  même  genre,  c'est  à  la  lois  pouf  la  jeunesse  et  pour  l'âge 
mûr  qu'il  a  voulu  écrire ,  en  s'intitulant  le  Si  crétaire  des  enfans. 
Il  a  pensé  qu'on  pouvait  faire  un  livre  utile,  en  réunissant  \r-, 
extraits  de  nos  poètes  qui  peuvent  être  récités  par  les  enfans, 
par  les  jeunes  gens  et  par  les  jeunes  demoiselles,  lois  de  la 
fête  de  leurs  païens;  il  a  cru  que  ce  livre  présenterait  un 
nouveau  degré  d'utilité,  s'il  indiquait  les  gravures  OU  les 
lithographies  propres  à  exercer  avec  le  plus  d'avantage  le 
crayon  des  jeunes  dessinateurs:  tel  est  le  luit  du  petit  volume 
qu'il  vient  de  publier,  et  auquel  il  ne  pouvait  manquer  île 
donner  un  double  intérêt,  en  sa  double  qualité  de  poète  e' 
d'artiste.  Quelques  vers  de  circonstance,  appropriés  aux  dif- 
férons degrés  d'âge,  de  se,xe  et  de  parenté,  !<■  rangenl  dans  la 
classe  des  [ivres  consacrés  aux  fêtes  de  famille;  mais  un  plus 
grand  nombre  de  pièces  bien  choisies,  empruntées  à  nos  meil- 
leurs auteurs,  anciens  el   modernes,  et  auxquelles  M.  Br< 


754  LIVRES  FRANÇAIS, 

a  joint  quelques-unes  de  lui  qui  ne  déparent  pas  le  volume,  le 
font  sortir  de  ligne  et  doivent  lui  mériter  le  nom  de  Petits 
ornement  de  la  mémoire.  E.  Héreau. 

Beaux- Jrts. 

a65. — Manuel  de  calligraphie. — Méthode  complète  de  Carstairs, 
dite  américaine ,  ou  L'art  d'écrire  en  peu  de  leçons  par  des  moyens 
prompts  et  faciles,  etc. ,  traduit  de  l'anglais  sur  la  dernière  édi- 
tion, par  M.  Trémery,  professeur  d'écriture,  etc.  Paris,  1829 
(1828);  Roret,  rue  Hautefeuille.  In-18  de  120  pag. ,  accom- 
pagné d'un  Atlas  renfermant  un  grand  nombre  de  modèles  mis 
en  français;  prix,   3  fi*. 

Nous  pensons,  avec  M.  Trémery,  grand  partisan  pourtant  de 
M.  Carstairs,  qu'on  a  beaucoup  exagéré  les  avantages  de  la  mé- 
thode de  ce  calligraphe.  D'après  l'expérience  d'un  grand  nombre 
de  personnes  de  not"e  connaissance  qui  ont  suivi  cette  méthode, 
nous  nous  croyons  fondés  à  dire  qu'elle  est  fort  bonne  pour 
améliorer  v..ne  écriture  tout  à  fait  illisible,  mais  qu'elle  ne  doit 
être  employée  que  dans  ce  «"as.  Elle  donne,  il  est  vrai,  à  l'écri- 
ture une  apparence  de  régularité  qui  plaît  à  l'œil,  mais  qui  n'est 
en  effet  qu'une  confusion  de  caractères  semblables  rangés  en 
ligne  droite.  Ce  défaut  lui  est  commun  avec  tous  les  genres  d'é- 
critures appelles  anglaises.  M.  Trémery  trouvera  sans  doute 
que  nous  parlons  en  profanes  de  la  calligraphie,  qu'il  proclame 
le  premier  des  arts;  elle  n'est,  selon  nous,  que  l'art  d'écrire  vite 
et  lisiblement.  Quant  à  lui,  il  en  parle  avec  un  enthousiasme  qui 
ne  laisse  pas  d'être  assez  comique:  «Honneur,  s'écrie-t  il,  honneur 
aux  écrivains  célèbres  dont  se  glorifie  l'Angleterre  !Honn«uraux 
talens  de  tous  les  pays!  »  Nous  pensions  d'abord  qu'il  s'agissait 
de  Mi/ton,  de  Hume,  de  Robertson.  Non  !  c'est  de  MM.  Buitcr- 
vorth,  Carstairs,  etc.  — Nous  nous  plaisons,  du  reste,  à  rendre 
justice  à  la  beauté  des  exemples  de  l'atlas,  et  sans  comprendre 
grand  chose  aux  traits  multipliés  qui  les  décorent,  et  qui  sont 
sans  doute  le  mérite  du  graveur,  nous  avons  admiré  la  netteté 
des  caractères,  l'élégance  et  la  pureté  de  leurs  formes.  Ceux  qui 
ne  partagent  pas  notre  opinion  sur  les  écritures  anglaises  ou 
américaines  trouveront  difficilement  de  plus  beaux  modèles  et 
des  instructions  plus  détaillées  pour  parvenir  à  les  imiter.  A.  P. 

266.  —  *  Notice  des  monumens  exposés  dans  le  cabinet  des  mé- 
dailles ,  antiques  et  pierres  gravées  de  la  Bibliothèrjue  du  Roi; 
suivie  d'une  Description  des  objets  les  plus  curieux  que  renferme 
cet  établissement,  de  Notes  historiques  sur  sa  fondation,  ses  ac- 
croissement, etc.  etc.;  par  M.  Dumkksan.  Nouvelle  édition,  con- 


BEAUX- ARTS.— MÉMOIRES  ET  RAPPORTS.  755 
sidérablement  augmentée.  Paris,  1828;  l'auteur,  rue  Neuve- 
des-Petits-Cbamps,  n°  12.  In-8°  de  62  pages;  prix,  2  fr. 

Cette  nouvelle  édition  se  distingue  surtout  par  l'ordre  mé- 
thodique dans  lequel  sont  classées  les  pierres  gravées.  La  Notice 
peut  servir  de  catalogue  pour  cette  belle  collection,  par  le  soin 
qu'on  a  pris  d'en  numéroter  les  diverses  parties.  Le  cabinet  du 
roi  possède  plus  de  mille  pierres  gravées,  dont  six  cents  in- 
tailles et  quatre  cents  camées.  Les  plus  importantes  de  ces 
pierres  sont  décrites  et  expliquées  avec  des  détails  historiques 
curieux,  et  toutes  les  traditions  connues  sur  leur  origine,  leurs 
divers  possesseurs,  les  auteurs  qui  en  avaient  déjà  parlé,  et  les 
ouvrages  où  elles  sont  figurées.  Cette  Notice  est  augmentée  de 
la  description  de  plusieurs  monumens  qui  ont  enrichi  depuis 
peu  le  cabinet  des  médailles.  Z. 

Mémoires  et  Rapports  de  Sociétés  savantes. 

267.  —  *  Mémoires  de  la  Société  centrale  d'agriculture ,  scien- 
ces et  arts  du  département  du  Nord ,  séant  à  Douai  (  1827 — 
1828  ).  Douai  ,  1828;  imprimerie  de  Wagrez  aîné.  Iu-8°  de 
262  pages. 

Nous  regrettons  que  la  nécessité  de  nous  restreindre  à  un 
petit  nombre  de  lignes  ne  nous  permette  point  de  parler  en 
détail  de  la  séance  publique  du  28  juillet  ,  du  discours  d'ou- 
verture prononcé  par  le  président ,  M.  Lambert  ,  avocat- 
général  à  la  cour  royale,  et  du  compte  rendu  des  travaux  de 
la  société  par  le  secrétaire-général,  M.  Corne,  conseiller- 
auditeur.  L'importance  de  quelques  Mémoires  contenus  dans 
ce  volume  nous  impose  l'obligation  de  les  faire  connaître  à 
nos  lecteurs,  ou  du  moins  de  les  indiquer  spécialement  aux 
hommes  studieux  qui  s'occupent  des  mêmes  sujets.  Nous  clas- 
sons parmi  les  Mémoires  les  Rapports  sur  les  questions  mises 
an  concours  et  sur  les  ouvrages  des  concurrens  ,  parce  que 
les  rapporteurs  font  une  analyse  philosophique  de  ces  ouvra- 
ges, en  discutent  les  doctrines,  et  approfondissent  ainsi  pe  que 
les  auteurs  n'ont  pas  assez  examiné,  indiquent  1rs  omissions, 
et  souvent  v  suppléent.  (Test  ainsi  que  M.  Lengi.et  a  rendu 
compte  de  <\v\\x  ouvrages  sur  cette  question  :  «  De  quelles  ré- 
formes et  de  quelles  améliorations  le  système  actuel  d'ensei- 
gnenient ,  eu  France,  est-il  susceptible  ?  »  Quoiqu'on  n'ait  pas 
adjugé  de  prix,  mais  seulement  des  mentions  honorables  avei 
médailles  d'argent  ,  on  n'apprend  point  sans  intérêt  que  la 
première  mention  a  été  décernée  à  M.  Jacques,  lieatcnai 


7 56  LIVRES  FRANÇAIS.      v 

corps  royal  d'artillerie,  et  la  seconde  à  M.  Pelletier  ,  prin- 
cipal du  collège  de  St. -Amour. 

Un  autre  rapport  a  été  fait  par  M.  Avignon  ,  professeur  de 
physique  au  collège  royal ,  sur  les  objets  présentés  au  con- 
cours par  les  élèves  du  cours  industriel.  Les  auditeurs  de  ce 
cours  avaient  présenté  à  la  Société  centrale  un  grand  nombre 
d'objets  dont  trois  ont  fixé  l'attention  des  commissaires  char- 
gés de  les  examiner.  L'un  était  un  nouveau  moyen  de  trans- 
former un  mouvement  recciligne  continu  en  mouvement  rec- 
tiligne  ,  imaginé  et  construit  par  M.  Blangarnon,  serrurier; 
le  prix  d'invention  (  médaille  d'or)  lui  a  été  décerné.  La  se- 
conde pièce  était  un  très-beau  modèle  de  mull-jennjr,  machine 
à  hier  le  coton  ;  son  habile  auteur,  M.  Bulcourt,  mécanicien, 
a  obtenu  le  prix  d'exécution  (  médaille  d'or  ).  La  troisième 
pièce  était  un  modèle  très-correct  de  la  roue  hydraulique  de 
M.  Poxcelet,  construit  par  M.  Veroux,  menuisier;  il  a  été 
jugé  digne  d'un  prix  d'encouragement  (médaille  d'argent). 

M.  le  chevalier  Masclet,  ancien  consul  général  de  France 
à  Edimbourg  ,  est  auteur  d'un  Mémoire  très-étendu  sur  la 
manière  dont  on  élève  les  bétes  à  laine  en  Angleterre  et  en 
Ecosse,  et  principalement  sur  l'espèce  d'abris  qu'on  leur  fournit. 
Nous  devons  aussi  faire  mention  de  deux  applications  de  la 
chimie,  l'une  est  relative  à  l'emploi  des  lignites  pyriteux,  vul- 
gairement nommés  cendres  noires  ,  comme  amendement  pour 
les  prairies  artificielles  ;  l'autre  est  une  Notice  sur  quelques 
expériences  exécutées  pour  constater  les  propriétés  hydrauli- 
ques du  sable  fossile  argileux  ,  et  sur  les  qualités  des  mortiers 
qui  en  résultent.  L'auteur  du  premier  Mémoire  est  M.  Lecoq  , 
professeur  d'histoire  naturelle  à  Clermont  (  Puy-de-Dome  ). 
On  a  perdu  de  vue,  depuis  long-tems ,  un  écrit  très-remar- 
quable sur  le  même  sujet,  dont  l'auteur  n'occupera  ni  dan 
l'histoire  des  sciences,  ni  dans  nos  fastes  politiques,  la  place 
qui  lui  appartient,  Le  travail  de  M.  Lecoq  devrait  être  joint 
à  celui  de  Pache  ;  il  en  serait  le  complément.  C'est  à  M.  Pla- 
zanet  ,  chef  de  bataillon  du  génie,  qu'on  est  redevable  du  se- 
cond Mémoire. 

L'a  Société  de  Douai  a  bien  rempli  l'année  qui  vient  de 
s'écouler;  on  est  fondé  à  croire  que  ses  travaux  seront  toujours 
aussi  fructueux  et  ses  Mémoires  aussi  instructifs. 

iG 8.  —  *  Mémoires  de  la  Société  des  lettres  ,  sciences  et  arts 
et  d'agriculture  de  Metz.  ge  année  (  1827-  1828  ).  Metz  ,  1828; 
Lamort,  imprimeur  de  la  Société.  In-8°  de  320  pages,  avec 
5  planches. 

Quelques  Sociétés  savantes  imposent  aux  rédacteurs  de  la 


MÉMOIRES  ET  RAPPORTS.  7 57 

Revue  Encyclopédique  une  tâche  des  plus  difficiles  à  remplir. 
A  inoins  qu'on  ne  transcrive  en  entier  les  rapports  de  leurs 
secrétaires,  il  est  impossible  de  leur  rendre  justice,  en  disant 
tout  ce  qu'elles  ont  fait.  Parmi  les  associations  les  plus  labo- 
rieuses, et  dont  les  travaux  méritent  le  plus  de  reconnaissance, 
la  Société  de  Metz  occupera  toujours  un  rang  distingué  :  il  ne 
faudrait  lien  moins  qu'une  puissante  cause  retardatrice  pour 
l'arrêter  dans  sa  marche,  et  l'empêcher  de  répandre  de  pré- 
cieuses connaissances,  non-seulement  autour  d'elle,  mais  dans 
tous  les  lieux  où  ses  Mémoires  pénétreront.  «  Je  trouve  ,  dit  le 
secrétaire  (M.  Berger?  ),  en  récapitulant  nos  travaux  de  cette 
année,  que  six  cours  publics  de  sciences  industrielles  ont  été 
faits  sous  les  auspices  de  la  Société  ,  et  par  des  professeurs  tirés 
de  son  sein  ;  que  cinq  ouvrages  de  mathématique  ont  été  pu- 
bliés par  ces  professeurs;  que  les  autres  membres  ont  produit 
un  Mémoire  sur  la  physiologie  végétale,  un  Mémoire  sur  la 
météorologie,  un  Mémoire  sur  la  géologie  de  nos  contrées  ,  un 
autre  sur  des  opérations  chirurgicales,  un  autre  encore  sur  la 
force  motrice  de  la  Moselle  ;  une  note  statistique  sur  les  forêts, 
des  recherches  sur  l'industrie  du  département,  trois  discours 
sur  l'instruction  publique  ,  et  un  autre  sur  l'influence  de  l'esprit 
d'association;  enfin,  une  dissertation  archéologique.  Nous  avons 
entendu  douze  rapports  relatifs  aux  sciences  mathématiques, 
physiques  et  médicales,  deux  rapports  relatifs  à  la  mécanique 
pratique,  treize  sur  des  sujets  littéraires  et  archéologiques, 
deux  sur  la  calligraphie,  cinquante  et  un  sur  les  Recueils  des 
Sociétés  académiques  avec  lesquelles  nous  sommes  en  relation  ; 
en  tout,  quatre-vingt-sept  rapports.  Il  est  bien  probable  que 
nous  n'aurons  pas  moins  à  présenter  l'année  prochaine;  car, 
dans  celle-ci ,  le  tableau  des  membres  de  la  Société  a  éprouvé 
un  heureux  accroissement.  » 

Parmi  les  Mémoires  insérés  dans  ce  volume  ,  les  géomètres 
rechercheront  avec  empressement  le  dernier  travail  du  jeune 
professeur  Woisard  ,  dont  la  mort  a  causé  de  si  justes  régi  ets. 
Il  s'était  occupé  de  la  détermination  des  fonctions  de  deux  va- 
riable* dont  les  coëfficiens  différentiels  du  premier  ordre  sont 
donnes  implicitement,  Lue  Note  de  M.  Bardin  mérite  la  plus 
sérieuse  attention,  et  devra  être  méditée  par  les  nombreux 
professeurs  de  sciences  industrielles,  et  des  arts  qu'elles  ont 
créés.  C'est  le  dessin  géométrique  que  M.  Bardin  enseigne  aux 
ouvriers:  -Il  faut  le  concours  de  beaucoup  de  moyens  pour 
faire  avec  fruit  un  cours  dont  le  caractère  essentiel  est  Y  action. 
Seul  ,  et  sans  le  secours  des  séances  extraordinaires,  je  n'au- 
rais pas  obtenu  le  plus  faible  résultai  ;  seconde  comme  je  l'ai 


7  58  LIVRES  FRANÇAIS. 

été,  et  en  doublant  le  nombre  des  séances,  j'ai  pu  obtenir  des 
résultats  vraiment  remarquables.  Je  crois  devoir  accorder  aussi 
beaucoup  d'influence  à  la  marche  lente  et  un  peu  minutieuse 
peut-être  à  laquelle  je  me  suis  assujéti...  Avec  des  ouvriers 
peu  habitués  aux  travaux  de  l'esprit,  il  faut  se  décider  à  aller 
très-lentement,  ne  pas  craindre,  par  exemple,  de  rester  tout 
un  hiver  sur  l'étude  de  la  ligne  droite  et  du  plan  en  relief. 

«  Je  me  félicite  aussi  des  nombreux  points  de  contact  que 
j'ai  établis  dès  le  commencement  entre  les  élèves  et  moi,  et 
du  peu  d'apparat  de  mes  leçons.  Ces  deux  choses  me  semblent 
indispensables ,  quoique  tout  le  monde  n'ait  pas  été  de  mon 
avis.  Dans  un  cours  destiné  à  des  ouvriers,  et  surtout  dans  un 
cours  de  la  nature  du  mien,  on  ne  saurait  traiter  l'auditoire 
comme  celui  d'un  Athénée.  »  Ces  observations  ne  sont  pas 
seulement  d'un  professeur  zélé ,  mais  d'un  sincère  ami  des 
hommes.  Afin  d'être  plus  sxircment  utile  à  ses  élèves,  sans  en 
exiger  de  trop  pénibles  efforts,  il  a  étudié  la  marche  naturelle 
de  leur  intelligence;  il  a  vu  que  ,  le  travail  manuel  n'exerçant 
point  la  faculté  d'abstraire  ,  et  pouvant  même  être  uu  obstacle 
à  son  développement,  ce  n'était  point  par  des  notions  abstraites 
qu'il  fallait  débuter  avec  de  jeunes  ouvriers.  Il  les  laisse  quel- 
que tems  à  leur  habitude  de  considérer  les  corps  tels  qu'ils 
sont  ,  avec  leurs  trois  dimensions  ,  et  ce  n'est  que  par  degrés 
qu'il  les  accoutume  à  les  isoler,  à  leur  appliquer  séparément 
les  méthodes  de  description  et  de  mesure.  Sans  examiner  si 
cette  manière  plus  lente,  mais  plus  sûre,  de  transmettre  des 
connaissances  qui  doivent  être  bien  sues  ,  afin  qu'elles  soient 
bien  appliquées,  sera  nécessaire  dans  tous  les  tems  ;  si  des  gé- 
nérations dont  les  pères  seront  instruits  ,  dont  l'instruction 
environnera  le  berceau ,  ne  seront  pas  en  état  d'aller  plus  vire  , 
comme  il  s'agit  d'obtenir  le  bien  actuellement  faisable  en  opé- 
rant sur  les  hommes  tels  qu'ils  sont,  il  semble  que  M.  Bardin 
est  dans  la  bonne  voie  ,  et  ses  succès  déposent  en  faveur  de  sa 
manière  d'enseigner. 

Nous  ne  dirons  rien  des  expériences  hydrauliques  de 
M.  Poncelet  sur  la  dépense  d'eau  des  moulins  de  Metz  ,  et  sur 
l'eau  qui  était  fournie  par  la  Moselle  dans  un  tems  où  cette 
rivière  était  réduite  à  un  état  qui  peut  être  considéré  comme 
un  minimum.  Ces  résultais  recueillis  avec  soin  seront  employés 
avec  confiance  par  tous  les  ingénieurs.  Il  est  bien  à  désirer 
que  l'on  suive  la  même  marche  pour  procurer  au  calcul  des 
machines  des  données  sur  lesquelles  il  puisse  compter. 

Nous  serons  encore  plus  courts  sur  un  Mémoire  de  M.  Dou- 
merc  ,  dans  lequel  ce  naturaliste  expose  ses  observations  sur 


MÉMOIRES  ET  RAPPORTS.  75g 

l'accouplement  de  quelques  aranéides  :  il  fout  en  venir  à 
quelques  Rapports  où  l'on  trouve  aussi  beaucoup  d'instruc- 
tion. M.  Emile.  Bouchotte  en  a  fait  un  sur  le  projet  de  M.  Ter- 
naux  pour  la  propagation  et  l'amélioration  des  moutons  à 
laine  fine;  en  appliquant  les  idées  et  les  vues  de  l'illustre  ma- 
nufacturier à  la  situation  agricole  du  département  de  la  Mo- 
selle, le  rapporteur  pense  que  les  cultivateurs  n'y  trouveraient 
point  d'avantages,  si  même  ils  ne  s'exposaient  point  à  des 
pertes.  — Deux  autres  Rapports,  l'un  de  M.  Berger  Y,  sur  la 
méthode  calligraphique  de  M.  Bernardet,  et  l'autre  de  M.  Mâ- 
cherez sur  celte  méthode  modifiée  par  M.  Senoco  ,  maître 
d'écriture  à  Metz  ,  attireront  sans  doute  l'attention  des  Sociétés 
qui  s'occupent  de  l'enseignement  élémentaire  ;  les  rapporteurs 
y  ont  joint  des  tableaux  lithographies  qui  mettent  sons  les 
yeux  les  résultats  des  expériences  faites  sur  chacune  de  ces 
méthodes. 

Un  autre  rapport  très-étendu  ,  et  qui  devait  l'être,  est  celui 
de  M.  V.  Simon  sur  le  tableau  géologique  des  roches  ,  par 
M.  Huot.  Le  rapporteur  fait  voir  que  plusieurs  espèces  miné- 
rales indiquées  dans  des  contrées  lointaines,  au-delà  des  mers, 
peuvent  être  étudiées  sur  le  sol  français,  et  même  sans  avoir 
à  parcourir  une  grande  partie  de  la  France.  Ce  rapport  est  un 
Mémoire  où  sont  déposés  des  faits  minéralogiques  et  géolo- 
giques dont  les  sciences  feront  un  bon  emploi. 

Disons  encore  un  mot  d'une  Notice  de  M.  Lemoine  rela- 
tive à  la  Correspondance  météorologique  de  M.  Morin  ,  dont 
nous  rendrons  compte  incessamment.  Après  avoir  exposé  les 
idées  de  M.  Morin,  M.  Lcmoine  s'exprime  ainsi  :  «  Reconnais- 
sons que  ses  efforts  doivent  être  secondés  :  aidez-le,  mes  col- 
lègues, d'une  approbation  flatteuse,  afin  que  votre  témoignage 
excite  les  personnes  de  noire  département  qui  s'occupent  de 
météorologie  à  correspondre  avec  M.  Morin  ,  et  en  même  !ems 
à  vouloir  bien  nous  communiquer  les  observations  et  les  Mé- 
moires qu'elles  lui  auront  envoyés.  » 

Nous  terminons  à  regret  cette  notice,  beaucoup  trop  courte, 
sur  Les  travaux  de  l'Académie  de  Metz.  Ajoutons  cependant 
encore  une  observation.  Dans  la  liste  des  membres  de  la  So- 
ciété de  Met/.,  ou  remarque  d'anciens  préfets  ;  la  magistrature 
ne  prend  aucune  part  à  ces  travaux  pour  les  sciences,  les 
lettres,  le,  arts,  l'instruction:  on  y  remarque  aussi  l'absence 
de  plusieurs  noms  (pie  l'on  s'attendait  à  trouver  sur  cette  ho- 
norable liste.  F. 


760  LIVRES  FRANÇAIS 

Ouvrages  périodiques. 

26g.  —  *  Journal  des  Savans.  Paris,  1828  ;  Levrault,  rue  de 
la  Harpe,  n°  81.  Il  paraît  chaque  mois  un  cahier  composé  de 
huit  feuilles  ou  64  pages  in-4°.  Prix  de  l'abonnement  :  pour 
l'année,  30  fr.  à  Paris;  40  fr.  par  la  poste,  dans  les  départe- 
mens  et  jusqu'aux  frontières  des  pays  étrangers.  On  trouve  chez 
le  même  libraire  des  collections  des  cahiers  publiés  depuis  1816. 

De  tous  les  ouvrages  périodiques  consacrés  aux  sciences, 
aux  lettres  et  aux  arts,  le  Journal  des  Savans  est  le  plus  ancien. 
Denis  de  Sallo,  conseiller  au  parlement  de  Paris,  en  publia  les 
premières  feuilles  en  iC65  ;  Colbert  encourageait  cette  entre- 
prise. Suspendue  dès  i665,  elle  fut  reprise  en  1666,  et  conti- 
nuée, sauf  quelques  interruptions,  par  l'abbé  Gallois,  jusqu'en 
1675;  par  l'abbé  de  Roque,  jusqu'en  1686;  et  durant  les  quinze 
années  suivantes,  par  le  président  Cousin,  que  le  chancelier 
Boucherai  avait  chargé  de  ce  travail.  A  la  fin  de  1701,  le  chan- 
celier Pontchartrain  crut  à  propos  de  partager  entre  plusieurs 
hommes  de  lettres  la  rédaction  du  Journal  des  savans.  Les 
premiers  membres  de  cette  société  se  réunissaient  chez  l'abbé 
Bignon;  mais  depuis  171a  jusqu'en  1792,  les  conférences  des 
auteurs  de  ce  journal  se  sont  tenues  à  la  chancellerie,  et  l'on  en 
rédigeait  des  procès -verbaux.  Ce  bureau  adoptait  quelquefois 
des  articles  présentés  par  des  hommes  de  lettres  qui  n'étaient 
pas  du  nombre  de  ses  membres.  De  Roze ,  Sénac ,  Mairan, 
Foncemagne,  etc. ,  en  ont  ainsi  fourni  plusieurs;  mais  il  y  avait 
toujours  des  rédacteurs  ordinaires,  parmi  lesquels  on  remarque, 
dans  le  cours  du  dix-huitième  siècle,  Vertot,  Fontenelle,  Burette, 
dHéricourt,  Dubos ,  Joseph  Saurin,  Bouguer ,  du  Resnel ,  Clai- 
raut,  etc.  En  1791,  le  bureau  du  Journal  des  Savans  était 
composé  comme  il  suit  :  président,  le  ministre  de  la  justice  ; 
assistans,  Barthélémy,  de  Bréquigny ,  Daubenton  ,  Bailly ,  du 
Theil  ;  auteut's,  de  Guignes,  Gaillard,  Du  pu  y  ,  Lalande ,  de 
Vozelles,  Ameilhon ,  Kéridio ,  et  M.  Tessier ,  l'un  des  rédac- 
teurs actuels.  Quelques  membres  de  l'institut  essayèrent,  en 
1797  ,  de  reproduire  le  Journal  des  Savans  ;  ils  en  publièrent 
douze  cahiers;  mais  les  tems  n'étaient  pas  redevenus  assez  fa- 
vorables à  une  telle  entreprise.  —  Ce  journal  reparut  le  ier  sep- 
tembre 1816,  et,  depuis  cette  époque,  il  en  a  été  publié  un 
cahier  chaque  mois.  —  Les  articles  dont  il  se  compose  peuvent 
se  diviser  en  trois  classes:  i°  Analyses  critiques  d'ouvrages', 
fiançais  et  étrangers;  20  Dissertations  ou  Mémoires  sur  des 
questions  littéraires  ou  des  découvertes  dans  les  sciences;  3° 
Nouvelles  littéraires,  c'est-à-dire  ,  séances  et  programmes  des 


OUVRAGES  PÉRIODIQUES.  761 

académies;  notices  nécrologiques,  annonces  des  livres  récem- 
ment imprimés  ou  encore  sous  presse.  Mais  ce  sont  toujours  les 
articles  du  premier  genre  qui  occupent  le  plus  d'espace  :  ceux 
du  second  sont  rares,  et  ceux  du  troisième  fort  courts. 

Voici  la  liste  des  membres  actuels  du  bureau  :  Président, 
M.  le  garde  des  sceaux;  assistans,  MM.  D  acier ,  Sihestre  de 
Sacy,  Gosselin,  et  Cuvier,  secrétaire  perpétuel  de  l'académie 
dessiiences;  auteurs,  MM.  Daunou,  secrétaire  du  bureau  et 
édile;  r  du  journal,  Tessier,  Quatremère  de  Quincy,  Biot , 
Raymuard,  Raoul- Rochette ,  Chézy,  Cousin,  Letronnc ,  Abel- 
Rémusat,  Chevreul,  Saint- Martin ,  Delambre  ,  Claudius'  Rich  ; 
MM.  Mongez  ,  Walckenaer,  fomard,  Hase,  Deluc ,  Brianchon , 
Biot  fils t  Barnouf fils,  Depping,  y  ont  inséré  des  articles.     Z. 

270. — * Sixième  section  du  Bulletin  universel,  publié  sous  les 
auspices  de  Me  le  Dauphin,  etc.  Bulletin  des  sciences  géographi- 
ques ,  économie  publique  et  voyages,  tome  IV.  Premier  volume 
supplémentaire  (  ouvrages  périodiques  de  1828  ).  Paris,  1828; 
rue  de  l'Abbaye,  n°  3;  Arlhus  Bertrand.  In-8"  de  388  pages  ; 

Prix' 

Au  ier  janvier  prochain,  la  publication  du  Bulletin  universel 

sera  réglée  conformément  à  la  nouvelle  existence  de  cette  vaste 
entreprise  scientifique  ;  les  proportions  relatives  des  sections  et 
de  leurs  bulletins  particuliers  recevront  quelques  modifications; 
et  les  sciences  géographiques,  etc.  ne  seront  plus  resserrées  dans 
un  cadre  trop  étroit,  en  raison  des  progrès  immenses  qu'elles 
font  depuis  quelques  années  Les  limites  qui  leur  furent  assi- 
gnées à  l'époque  de  la  fondation  du  Bulletin  avaient  été  fixées 
d'après  les  besoins  de  cette  époque,  et  depuis,  il  n'a  pas  été 
possible  de  les  changer.  Cependant,  les  matériaux  ont  afflué  de 
toutes  parts,  sans  qu'il  fût  possible  de  les  employer  tous  :  dans 
le  nombre  des  articles  ajournés,  plusieurs  étaient  recommandés 
par  un  intérêt  de  circonstance;  un  séjour  prolongé  dans  les 
cartons  leur  eût  fait  perdre  beaucoup  de  leur  prix,  si  même  ils 
n'étaient  devenus  tout-à-fait  inutiles,  et  hors  de  service.  La 
direction  a  pris  un  parti  qui  recevra  certainement  L'approbation 
de  tous  les  abonnés  :  choisissant,  parmi  les  Mémoires  et  les  No- 
tices que  le  Bulletin  n'aurait  pu  insérer  cette  année  ,  tout  ce 
qu'il  peut  être  utile  de  Paire  connaître  en  ce  moment,  elle  en  .1 
formé  dfux  volumes  supplémentaires,  dont  le  premier  est  sous 
;i\  :  le  second  suivra  de  près. 
Plusieurs  mémoires  contenus  dans  ce  volume  viendront  fort. 
à  propos.  On  s'empressera  d'y  chercher  de  nouvelles  données 
statistiques,  des  informations  plus  précises  sur  les  deux  puis- 
sances belligérantes;  les  recherches  relatives  a  la  Turquie  en 
xr..  —  Décembre  i8a8  4o 


76a  LIVRES  FRANÇAIS.  —  LIV.  EN  LANG.  ÉTR. 
appelleront  d'autres  qui  puissent  les  éclaircir  et  les  compléter; 
l'attention  du  lecteur  se  fixera  sur  la  Méditerranée,  sur  la  po- 
pulation européenne  qui  occupe  ses  cotes;  on  voudra  savoir 
avec  plus  de  certitude  ce  que  l'on  peut  attendre  de  ces  peuples 
divers,  de  leur  situation  politique,  morale,  industrielle.  En  re- 
portant leurs  regards  sur  leur  patrie,  les  lecteurs  français  vou- 
dront savoir  si  notre  situation  présente  n'est  pas  au  dessous  des 
connaissances  acquises,  des  résultats  obtenus,  chez  nos  voisins, 
par  des  institutions  analogues  aux  nôtres.  Les  pouvoirs  législa- 
tifs vont  reprendre  leurs  travaux;  l'instruction  publique  sera 
peut-être  l'un  des  objets  dont  ils  auront  à  s'occuper:  dans  ce 
cas,  il  sera  utile  de  rassembler  les  meilleurs  documens  pour 
éclairer  leurs  délibérations  et  former  l'opinion  publique ,  puis  - 
sance  morale  que  les  législateurs  mêmes  doivent  reconnaître  et 
respecter.  Les  circonstances  exigeront  peut-être  que  l'on  sou- 
mette à  un  nouvel  examen  les  délicates  et  difficiles  questions  re- 
latives à  la  législation  sur  les  grains  ;  dans  ce  cas,  on  demandera 
encore  aux  étrangers ,  et  surtout  à  la  Grande  -  Bretagne ,  des 
faits  et  des  instructions  dont  notre  propre  expérience  n'est  pas 
assez  bien  pourvue  :  ainsi,  divers  motifs  multiplieront  les  lec- 
teurs de  ce  volume,  au  profit  des  connaissances  statistiques  et 
d'économie  publique. 

Les  lecteurs  seront  satisfaits  du  savoir  dont  la  plupart  des  ar- 
ticles de  ce  recueil  sont  remplis;  ils  applaudiront  aux  vues  des 
auteurs,  mais  ils  s'écarteront  quelquefois  de  leurs  avis.  Il  est 
très  probable,  par  exemple,  que  M.  De  la  Roquette  ralliera 
peu  d'adhérens  à  son  opinion  sur  l'état  industriel  de  l'Espagne  , 
et  sur  les  effets  de  l'exposition  des  produits  des  fabriques  espa- 
gnoles à  Madrid.  On  conviendra  sans  peine  que ,  si  le  gou- 
vernement de  ce  pays  faisait  ce  qu'il  ne  fera  point,  que,  si  la 
nation  cessait  d'être  ce  qu'elle  est,  pour  revenir  à  ce  qu'elle 
fut ,  l'Espagne  se  présenterait  à  l'Europe  sous  un  aspect  plus 
satisfaisant  :  mais  on  ne  saurait  perdre  de  vue  ce  que  veut  le 
gouvernement  de  ce  pays,  et  ce  que  la  nation  ne  veut  point,  et 
qu'un  auto-da-fé  a  plus  d'influence  qu'une  exposition  des  pro- 
duits de  l'industrie.  D'ailleurs,  si  celte  exposition  a  réellement 
donné  la  mesure  de  ce  que  l'Espagne  sait  faire  actuellement , 
elle  tombe  au  dernier  rang  par  rapport  à  l'industrie,  comme 
par  rapport  à  l'instruction.  F. 

Livres  en  langues  étrangères ,  imprimés  en  France. 

271.  —  Nouveaux  Cours  de  thèmes,  par  M.  Planche,  avec 
un  supplément  et  leurs  corrigés,  par  M.  L.-J.-M.  Carpentier. 


IMPRIMÉS  EN  FRANCE.  763 

Paris,  1828  ;  Roret.  10  vol.  in-12.  Savoir  :  thèmes  de  sixième, 
198  p.  ;  corrigés,  180  p.  ; — thèmes  de  cinquième,  287  p.  ;  cor- 
rigés, 190  p.  ; — thèmes  de  quatrième  ,210p.;  corrigés,  192  p.; 
—  thèmes  de  troisième,  2o3  p.  ;  corrigés,  187  p.;  — thèmes 
de  seconde  ,  216  p.  ;  corrigés,  198  p.  —  Prix  , 

On  a  beaucoup  déclamé  contre  l'usage  des  thèmes;  généra- 
lement ils  exercent  peu  à  l'analyse  ;  et  sous  ce  rapport ,  on  a 
bien  fait  de  leur  ôter  une  partie  de  1'imporîance  qu'ils  avaient 
obtenue  dans  les  anciennes  études.  Mais  ils  aident  à  retenir  les 
mots  ;  ils  gravent  souvent  mieux  les  tournures  dans  la  tète,  en 
offrant  aux  élèves  laborieux  l'occasion  d'imiter  les  locutions 
des  bons  auteurs  :  ces  avantages  ont  fait  oublier  les  reproches 
qu'on  avait  adressés  aux  thèmes,  et  l'on  a  continué  d'en  faire 
dans  l'université.  —  C'est  donc  rendre  un  service  aux  profes- 
seurs que  de  leur  donner  une  collection  de  thèmes  pour  toutes 
leurs  classes;  et  nous  nous  applaudissons  d'avoir  à  annoncer 
celle  qui  porte  le  nom  de  M.  Planche,  puisqu'il  est  difficile  de 
caractériser  un  recueil  de  ce  genre  autrement  que  par  le  nom 
■de  sou  auteur. 

272.  —  Entro/xi]  tvjç  Ufuç  i<rroptcis-  —  Abrégé  de  l'Histoire  sa- 
crée ,  depuis  la  création  du  monde  jusqu'à  l'entière  dispersion 
des  Juifs  sous  Adrien  ;  par  L.-A.  Chabouillé  Maisonneuve. 
Texte  grec.  Paris,  1827; Chabouillé,  rue  Saint-Martin  ,  n°  226. 
In-12  de  xvi  et  228  pages. 

Cet  ouvrage  pourra  servir,  comme  tous  ceux  qu'on  a  fait 
dans  le  même  but;  mais  il  ne  faut  pas  lui  attribuer  plus  d'uti- 
lité qu'il  n'en  aura  réellement  :  tout  autre  livre,  composé  dans 
un  style  facile  à  entendre  (  l'auteur  lui-même  en  cite  plusieurs 
de  ce  genre),  doit  rendre  absolument  le  même  service  que 
celui  que  nous  annonçons.  Il  ne  diffère  donc  des  autres  que 
par  le  choix  du  sujet,  qui,  je  l'avoue,  ne  me  paraît  pas  heu- 
reux. L'Histoire  sainte,  soit  qu'on  en  retranche,  soit  qu'on  y 
laisse  le  merveilleux  ,  soit  qu'on  en  abandonne  ou  qu'on  en 
conserve  le  sens  mystique,  devrait  toujours  être  mise  la  der- 
nière dans  les  mains  des  jeunes  gens  :  et  partant,  j'aurais 
mieux  aimé  que  l'auteur  prît  son  sujet  hors  du  peuple  juif. 
Ensuite,  si  l'on  remarque  combien  les  enfans  se  fatiguent 
promptement  d'un  sujet  qui  ne  leur  offre  aucune  variété,  on 
se  convaincra  facilement  (pie  le  livre  élémentaire  le  meilleur 
pour  eux  ,  serait  un  recueil  d'anecdotes  courtes  et  plaisantes, 
comme  M.  Barbier  Vémars  en  avait  réuni  un  grand  nombre 
dans  son  Mercure  lutin  ;  on  n'aurait  pas  besoin  de  les  extraire 
des  auteurs  originaux  :  des  anecdotes  françaises  intéresseront 
davantage;  et ,  pour  peu  qu'elles  présentent  des  reparties  vives 

49- 


764  LIVRES  ÉTRANGERS  IMPRIMÉS  EN  FRANCE. 
ou  piquantes  ,  ou  quelque  singulai'ité  dans  l'action ,  on  verra 
bientôt  le  plaisir  succéder  dans  la  traduction  d'un  pareil  livre 
à  l'ennui  qui  gagne  tous  nos  élèves,  quand  le  professeur  les 
tient  avant  l'âge  sur  l'interminable  suite  des  actions  du  peuple 
de  Dieu  ou  du  peuple-roi.  Je  livre  ces  observations  à  M.  Mai- 
sonneuve  ;  je  souhaite  sincèrement  que  lui-même  ou  quelque 
autre  s'empare  de  cette  idée  et  la  développe;  je  croirai  alors 
devoir  le  remercier  au  nom  de  l'enfance.  B.  J. 

273.  —  *  Quinti  Horatii  Flacci  opéra  omnia.  —  OEuvres 
complètes  d'Horace;  édition  revue  par  M.  Filon,  professeur 
au  collège  royal  de  Louis-le- Grand.  Paris,  1828;  imprimerie 
de  Didot  jeune  ;  Sautclet,  libraire.  In-48  de  viij  et  229  pages; 
prix  ,  G  fr. 

Voici  une  des  merveilles  de  l'art  typographique.  Les  odes , 
les  satires,  les  épîtres ,  l'art  poétique,  en  un  mot  les  OEuvres 
complètes  d'Horace  resserrées  dans  23o  pages  d'un  format  de 
bonbonnière!  et  cependant,  aucun  des  soins  qu'on  accorde 
ordinairement  à  une  édition  de  luxe  n'a  été  négligé  :  les 
pages  ne  sont  pas  trop  pleines,  le  caractère  est  net  et  bien  des- 
siné ,  le  texte  est  corrigé  avec  un  soin  minutieux.  On  devait 
déjà  à  M.  Henri  Didot ,  fils  de  l'inventeur  des  caractères  polya- 
matypes ,  une  jolie  édition  ,  dans  le  même  format,  des  Maximes 
de  la  Rochefoucault.  Il  promet  encore  aux  amateurs  de  curio- 
sités bibliographiques  et  de  volumes  portatifs  plusieurs  clas- 
siques français  et  latins,  comprimés,  pour  ainsi  dire ,  dans  le 
plus  mince  volume  possible.  Le  succès  de  cette  bibliothèque 
en  miniature  est  assuré  ,  non-seulement  en  France,  mais  surtout 
chez  nos  voisins  d'outre-mer  ,  où  l'art  du  graveur  et  du  fondeur 
de  caractères  n'a  jusqu'à  présent  rien  produit  de  comparable 
aux  infiniment  petits  de  M.  H.  Didot.  «. 


IV.  NOUVELLES  SCIENTIFIQUES 

ET    LITTÉRAIRES. 


AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE. 

États-Unis. — Médecine. — Projet  de  Pharmacopée  américaine. 
— Au  mois  de  janvier  1820,  il  se  lin  ta  Washington  une  assemblée 
de  médecins  ayant  pour  but  derédiger  une  pharmacopée  améri- 
caine. Elle  invita  son  président,  le  docteur  Samuel  L.  Mitchill, 
à  adresser,  le  ier  janvier  1828,  des  circulaires  aux  différentes 
sociétés  médicales  de  l'union  pour  les  engager  à  envoyer  trois 
délégués  à  la  convention  générale,  dont  la  réunion  est  fixée 
au  Ier janvier  i83o.  Pour  se  conformera  ce  désir,  M.  Mitchill 
a  publié,  le  ier  janvier  dernier,  un  appel  à  cet  effet  à  toutes 
les  sociétés  médicales,  et  collèges  de  médecine  et  de  chirurgie 
des  États-Unis.  W. 

—  Nouvelle  Orléans.  —  Nouvelle  ville  de  Galepîa.  —  L'ori- 
gine de  cette  ville,  dont  le  nom  est  assez  significatif,  vient  de 
l'exploitation  de  la  mine  de  plomb  surfuré  qui  se  trouve  dans 
son  voisinage.  On  l'a  placée  à  la  dernière  station  des  bateaux 
à  vapeur,  sur  la  rivière  de  la  Fièvre  [fever  river),  l'un  des 
affluens  du  Mississipi,  à  5oo  milles  de  navigation  au-dessus  de 
Saint-Louis.  Il  semble  (pie  le  terrible  nom  donné  à  la  rivière 
qui  arrose  cette  ville  nouvelle  soit  comme  le  dragon  du  jardin 
des  Hespérides,  chargé  de  défendre  les  trésors  du  pays  contre 
la  cupidité  humaine;  cette  défi  use,  fut-elle  plus  réelle  que 
les  animaux  gardiens  de  la  toison  d'or,  ne  sera  pas  plus  efficace, 
et  Galcna  surpassera  quelque  jour  les  villes  d'Europe  qui 
doivent  aussi  leur  existence  à  des  exploitations  de  mines. 
L'abondance  des  mines  de  ce  pays  semble  illimitée,  et  cepen- 
dant ses  produits  seront,  long-tems  encore,  au-dessous  de- 
demandes.  La  prospérité  <ic  cel  établissenx  nt  suivra  les  pi  ogres 
de  la  population  dans  le  bassin  du  Mississipi,  après  l'avoir 
devancée.  Plus  on  acquiert  de  connaissances  sur  les  ressources 
de  ce  pays,  plus  on  esl  persuadé  que  la  Nouvelle-Orléans  de 
viendra  la  plus  grande  ville  du  monde,  et  la  plus  opulente 
par  l'immensité  de  son  commerce. 

"\li  xique.  —  Commerce  de  la  mer  du  Sud. —  Populatjor*  0 


766       AMÉRIQUE  SEPTENTRIONALE.— EUROPE. 

Californie.  —  Dans  un  excellent  journal  de  cette  capitale,  el 
Espiritu  Publico,  du  n  août  1828,  au  sujet  de  l'expédition 
ordonnée  par  les  États-Unis  pour  une  reconnaissance  com- 
merciale de  la  mer  du  Sud,  les  rédacteurs  appellent  l'attention 
de  leurs  compatriotes  sur  la  part  que  le  Mexique  doit  prendre 
un  jour  à  ce  commerce;  il  doit  s'y  préparer  d'avance  par  des 
dispositions  qui  donnent  quelque  activité  aux  ports  mexicains 
sur  la  mer  du  Sud,  et  fassent  croître  la  trop  faible  population 
de  cette  partie  delà  république.  «Les  délicieuses  Californies, 
disent-ils,  réclament  surtout  la  sollicitude  du  gouvernement 
et  des  législateurs;  et,  en  raison  de  la  position  géographique 
et  de  la  fertilité  du  sol,  il  est  à  désirer  que  l'on  s'occupe  plus 
spécialement  de  la  nouvelle  Californie.  Cette  province  immense 
ne  compte  pas  plus  de  25, 000  habitans;....  ne  pourrait-on  pas 
considérer  cette  partie  reculée  du  territoire  mexicain  comme 
un  pays  à  coloniser,  et  le  peupler  des  mêmes  élémens  qui  ont 
fourni  à  la  Grande-Bretagne  la  population  de  la  nouvelle  Galles 
du  Sud?...»  Ce  conseil  n'est  pas  sans  danger;  et  de  plus,  il  est 
contraire  à  l'équité.  De  quel  droit  enverrait-on  aux  paisibles 
Californiens  les  redoutables  voisins  dont  on  les  menace?  Si 
on  leur  faisait  ce  funeste  présent,  ne  seraient-ils  pas  autorisés 
à  faire  transporter,  par  représailles,  leurs  malfaiteurs  à  Mexico? 
C'est  une  île  déserte  qu'il  faut  choisir  pour  y  déporter  les  cri- 
minels, et  c'est  ce  qu'ont  fait  les  Anglais;  car  la  population 
de  la  nouvelle  Galles  du  Sud  ne  pouvait  empêcher,  au  juge- 
ment de  la  morale  la  plus  sévère,  l'établissement  de  l'homme 
civilisé  dans  cette  vaste  contrée.  La  république  du  Mexique 
ne  manque  point  de  lieux  où  elle  pourrait  déporter  ses  con- 
damnés, sans  inquiéter  personne.  F. 

EUROPE. 

GRANDE-BRETAGNE. 

Londres.  — Société  médico-botanique. — Cette  Société  a  tenu, 
le  28  novembre  dernier,  la  première  séance  de  sa  neuvième 
session,  sous  la  présidence  de  sir  James  M'Grigor.  Après  la 
lecture  du  procès-verbal  de  la  dernière  assemblée,  le  secrétaire 
annonce  différens  dons  faits  à  la  Société ,  parmi  lesquels  nous 
mentionerons  les  suivans  :  i°  une  collection  de  600  plantes  des 
Alpes  de  Bavière  et  du  nord  de  l'Italie,  soigneusement  classée 
par  le  docteur  Martius  et  envoyée  par  le  roi  de  Bavière  ;  20  une 
collection  considérable  de  plantes  médicinales  des  Indes  orien- 
tales ,  par  la  compagnie  des  Indes;  3°  une  autre  collection, 


GRANDE-BRETAGNE.  767 

faite  à  Jersey,  par  sir  M'Grigor;  /,°  une  nombreuse  collection 
de  mousses  et  d'autres  plantes  cryptogames  ,  avec  plusieurs 
plantes  phanérogames  fort  rares,  par  M.  Frost;  5°  une  col- 
lection de  plantes  indigènes  d'Angleterre,  par  M.  /.  Woodford; 
6°  un  beau  spécimen  de  l'épine  du  Christ  [Christ' s  thorn ,  gledit- 
chia  triacanthos  ),  par  M.  Abraham  Faveue;  70  un  spécimen  de 
la  plante  de  chocolat  (  geum  canadcme)  ,  par  le  colonel  J. 
Ready  ;  une  espèce  de  typha  et  une  autre  plante  ,  appelée  van- 
gui/la,  qui  possède  des  propriétés  médicinales  très  -  actives , 
offertes  par  la  Société  philosophique  de  la  Guiane  anglaise. 
Parmi  les  ouvrages  adressés  à  la  Société,  on  trouve  la  collection 
complète  des  plantes  médicinales  de  M.  Nées  ab  Essenbech  , 
formant  384  feuilles  de  planches  lithographiées  et  coloriées;  et 
des  ouvrages  de  MM.  Hornemann  ,  de  Copenhague,  Cheva- 
lier, de  Paris,  Joseph  Houlton,  Boucher,  d'Abbeville,  etc. 

—  M.  Aiton  a  mis  sous  les  yeux  de  la  Société  une  nombreuse 
collection  de  plantes  médicinales  du  jardin  royal  de  Kew. 

Un  grand  nombre  de  nouveaux  membres  sont  admis. 

La  lecture  de  la  correspondance  a  occupé  ensuite  l'assem- 
blée :  S.  M.  l'Empereur  nu  Brésil  témoigne  à  la  Société  le  vif 
intérêt  qu'il  prend  à  ses  travaux; — le  comte  Mandelsloh  annonce 
que  la  collection  de  plantes  que  S.  M.  le  Roi  de  Vurtemberg 
a  ordonné  de  rassembler  pour  la  Société,  se  trouvera  bientôt 
prête.  — S.  A.  I.  le  Grand-Duc  de  Toscane  fait  prévenirla  So- 
ciété qu'il  a  ordonné  an  professeur  de  botanique  de  l'hôpital 
principal  de  Florence,  de  rassembler,  pour  elle,  les  plantes 
médicinales  indigènes  de  la  Toscane. 

M.  Frost,  directeur,  a  terminé  la  séance  par  un  discours  - 
dans  lequel  il  a  exposé  les  progrès  et  les  travaux  de  la  Société 
qui  a  voté  à  l'unanimité  l'impression  de  ce  discours.       A.  P. 

Liverpool.  —  Souscription  pour  élever  une  statue  à  Canning. 

—  En  même  tems  que  l'on  souscrivait  à  Paris  pour  faire  frap- 
per une  médaille  en  l'honneur  de  Canning,  et  à  Londres,  pour 
ériger  un  monument  en  bronze  à  la  mémoire  de  ce  grand  mi- 
nistre ,  les  citoyens  les  plus  respectables  de  la  ville  de  Liverpool 
ouvrirent  une  souscription  pour  payer  un  dernier  tribut  de 
gratitude  et  d'admiration  à  l'homme  qu'ils  avaient  eu  la  gloire 
de  nommer  leur  représentant  à  la  chambre  des  communes.  Le 
comité  formé  à  cet  effet,  après  plusieurs  séances  où  les  voix 
étaient  partagées  entre  le  marbre  et  le  bronze,  eut  une  réunion 
définitive,  h-  H  septembre  dernier,  dans  laquelle,  sous  la  pré- 
sidence du  maire  de  la  ville,  il  fut  arrêté  que  le  monument  sérail 
en  bronze,  el  qu'on  relèverait  sur  une  place  publique- — Le 
total  de  la  souscription  ,  montant  a  pus  de  0,0,000  francs,  r< 


768  EUROPE. 

présente  une  somme  égale  à  la  moitié  de  ceile  qu'a  produite  la 

souscription  de  Londres  pour  un  but  semblable.  Alb. 

RUSSIE. 

Saint  -  Pétersbourg.  —  Industrie.  —  Mécanique.  —  Brio- 
mètre  ou  Mesureur  de  laine.  —  M.  Skiadan  ,  propriétaire  dans  le 
gouvernement  deVoronéje,  vient  d'inventer  un  instrument  qui 
doit  être  considéré  comme  une  découverte  bien  précieuse, 
puisqu'il  fournit  un  moyen  mécanique  pour  mesurer  des  corps 
dont  la  divisibilité  échappait  presque  à  nos  sens  :  il  mesure 
jusqu'à  rrz^z  de  pouce.  Son  auteur  l'a  déjà  appliqué  à  diverses 
expériences  où  l'emploi  du  microscope  ne  pouvait  offrir  que 
des  évaluations  approximatives  ,  qui  ne  se  laissaient  graduer 
sur  aucune  échelle.  C'est  ainsi  qu'il  est  parvenu  à  vérifier  que 
le  fil  de  l'araignée  a  une  épaisseur  plus  considérable  que  l'or 
battu.  La  sensibilité  de  l'instrument  est  telle  que  le  moindre 
frottement  opère  un  changement  assez  considérable  dans  la 
mesure. 

Cet  instrument  paraît  susceptible  de  perfectionnemens  qui 
peuvent  le  faire  appliquer  dans  les  arts  à  plusieurs  usages 
pour  lesquels  on  n'avait  pu  jusqu'à  présent  se  servir  que  du 
microscope.  Ce  n'est  point  du  reste  le  premier  instrument  de 
cette  espèce  que  l'on  invente;  M.  de  Hamel  ,  auteur  de  la 
Description  de  la  fabrique  d'armes  de  Toula,  dont  nous  avons 
rendu  compte  à  nos  lecteurs  (voy.  tom.  xxxvn ,  pag.  126), 
cite  dans  une  Notice  qu'il  a  publiée  sur  l'invention  de  M.  Skia- 
dian  ,  et  dont  nous  avons  l'analyse  sous  les  veux,  les  principaux 
appareils  qui,  jusqu'à  ce  jour,  ont  é;é  proposés  pour  mesurer 
l'épaisseur  delà  laine;  ce  sont  :  i°  l'instrument  optique  inventé 
par  Pierre  Dollond,  à  Londres,  en  181 1,  sous  le  nom  d'.-Wo- 
mètre ;  %°  l'appareil  que  fit,  vers  le  même  tems,  Lerebours, 
opticien  de  Paris,  pour  M.  Girou  de  Buzareingues,  et  dont  l'em- 
ploi consiste  à  rouler  un  brin  de  laine  en  forme  de  spirale  au- 
tour d'une  aiguille,  et  à  compter  le  nombre  de  ces  tours  sur 
un  espace  donné;  3°,  4°  et  5°  les  inslrumens  inventés  par 
Voightlàmler,  de  Vienne;  par  Schirmer,  deDoubravine,  en  Mo- 
ravie, et  par  Winkler,  de  Berlin,  et  qui  tous  trois  sont  des  mi- 
cromètres; 6°  enfin,  l'appareil  mécanique  imaginé  par  M.Kœhler, 
de  Zwickau,  en  Saxe,  à  l'aide  duquel  on  mesure  à  la  fois  l'é- 
paisseur de  cent  brins  de  laine.  De  tous  ces  différens  méca- 
nismes, celui  de  Kœhler  paraît  à  M.  Hamel  présenter  lé  plus 
d'inconvéniens,  en  ce  qu'on  est  obligé  do  commencer  par  déta- 
cher de  la  laine  que  l'on  veut  mesurer,  l'un  après  l'autre,  exac- 


RUSSIE.  769 

temenl  cent  brins,  et  de  les  placer  parallèlement,  ce  qui  est  ex- 
trêmement difficile  et  ennuyeux.  Il  donne  la  préférence  à  celui 
deDollond,  qui  en  augmentant  cinquante  fois  la  grosseur  de 
la  laine,  détermine  son  épaisseur  en  dix  millièmes  parties  d'un 
pouce  anglais;  mais,  au  dire  même  du  célèbre  Thaer,  qui  s'est 
donné  beaucoup  de  peine  pour  déterminer  la  finesse  des  laines 
au  moyen  de  cet  instrument,  il  est  difficile  de  ne  point  com- 
mettre d'erreur  en  l'employant,  et  en  outre  sou  usage  souvent 
répété  affaiblit  les  yeux. 

Le  Bulletin  de  la  Société  d'encouragement ,  de  Paris,  contient 
aussi,  dans  son  cahier  de  juillet  1826,  une  Notice  de  de  M.  Ha- 
chette, sur  un  instrument  propre  à  mesurer  la  grosseur  de  toutes 
espèces  de  fils  de  laine,  importé  de  Saxe  par  M.  Ternaux;  on 
peut  lire,  dans  le  journal  spécial  que  nous  citons,  la  descrip- 
tion de  cet  instrument,  qui  n'est  autre  peut-être  que  celui  de 
Kœhler  lui-même,  et  la  comparer  avec  celle  de  l'ériqmètre  de 
M.  Skiadan  qu'ont  donnée  plusieurs  journaux  russes,  et  que  les 
lecteurs  auxquels  cette  langue  n'est  point  familière  trouveront 
dans  le  cahier  de  juillet  1828  du  Bulletin  du  Nord,  rédigé  en 
français  par  M.  Lecointe  De  Laveau,  à  Moscou,  où  elle  occupe 
les  pages  268  à  279.  Nous  devons  nous  borner  à  dire  ici  (pie 
l'instrument  de  M.  Skiadan  nous  paraît  ne  pas  avoir  les  incon- 
véniens  de  tous  ceux  qu'on  avait  proposés  avant  le  sien, et  qu'il 
atteint  parfaitement  son  but,  en  indiquant  le  degré  de  finesse 
par  de  très-petites  divisions  d'une  mesure  généralement  con- 
nue, c'est-à-dire  en  cent  millièmes  parties  d'un  pouce  anglais. 
Au  moyen  de  cet  instrument  le  mesurage  de  la  laine  s'opère 
très -facilement,  avec  une  promptitude  étonnante  et  l'exacti- 
tude la  plus  grande,  sans  que  la  vue  soit  aucunement  fatiguée, 
avantages  qui  lui  feront  suis  doute  donner  la  préférence  sur 
tous  ceux  qui  ont  été  inventés  jusqu'à  ce  jour.  Les  proprict; 
de  troupeaux  pourront  facilement,  à  l'aide  «le  l'ériomètre  de 
M.  Skiadan  ,  choisir,  par  exemple  ,  Ceux  des  béliers  qui,  à  cause 
de  la  finesse  de  leur  laine,  devront  être  préférés  pour  l'accou- 
plement,alin  de  perfectionnei  progressif  ement  la  race;  ils  pour- 
ront également  s'assurer  des  divers  degrés  de  finesse  de  la  laine 
prise  sur  différentes  parties  du  corps  de  l'animal,  et  ils  pourront 
même  vérifier  si  les  brins  présentent  le  même  diamètre  dans 
toute  leur  longueur.  E.  II. 

Rectification  d'un  point  historique.  —  I  hier  d'octobn 

dernier  de  la  Revue  Em  ■/<■  (Tom.  m,  p.   i',o-i'|i 

en  rendant  compte  «le  la  traduction  française  «lu  poëme  «1  l 
faite  par  AI.   Blanchard,  je  lui  ai,  par  suite  d'une  préocci 
pation  impardonnable,  attribué  en  noie  nue  erreur,   tandis 


77o  EUROPE. 

que  moi  seul  j'en  commettais  une  au  même  instant.  Il  ne  s'est 
point  trompé,  en  disant  que  l'auteur  de  ce  poëme  était  sans 
douie  contemporain  d'Igor;  mais  ce  n'est  point  d'Igor  Ier,  fils 
de  Rurick,  qui  occupa  !e  trône  de  Russie  ,  comme  je  l'ai  dit, 
de  912  à  945  >  et  dont  le  règne  fut  troublé  par  les  fréquentes 
incursions  des  Petchénègues.  Ce  sont  les  hauts  faits  d'Igor 
de  Novgorod,  prince  de  Séversky,  contre  les  Polovtsis,  qui 
avaient  fait  une  invasion  sur  son  territoire,  en  11 85,  au  tems 
où  la  Russie  fut  partagée  en  apanages,  que  l'on  a  voulu  célé- 
brer dans  ce  poëme,  qui  passe  pour  un  des  plus  anciens  mo- 
numens  littéraires  de  la  nation  russe.  Un  des  correspondais 
et  des  lecteurs  assidus  de  la  Revue  Encyclopédique,  Mt  J.  Tols- 
toy,  a  bien  voulu  me  signaler  cette  erreur,  que  je  m'empresse 
de  relever  ici,  plutôt  dans  la  crainte  qu'elle  ne  soit  propagée, 
que  dans  l'appréhension  qu'elle  nie  soit  imputée  à  mal. 

E.  Héreau. 
Moscou.  —  Nécrologie.  —  Alexandre  Pissaref  ,  jeune  poète 
qui  donnait  les  plus  belles  espérances,  vient  de  mourir  à  l'âge 
de  vingt-six  ans  ,  également  regretté  des  muses  et  de  ses  amis. 
Né  en  1801  ,  il  décelait  déjà  dans  sa  plus  tendre  enfance  un 
esprit  au-dessus  de  son  âge ,  et  était  doué  de  la  mémoire  la  plus 
étonnante.  Api'ès  avoir  fait  ses  études  dans  la  pension  noble 
de  l'université,  à  Moscou,  il  débuta,  en  1821 ,  dans  la  carrière 
poétique ,  et  choisit  le  genre  lyrique ,  qui  était  le  plus  en  rap- 
port avec  son  imagination  ardente.  Mais  il  le  quitta  bientôt 
pour  s'adonner  entièrement  à  la  littérature  dramatique.  Les 
essais  de  Pissaref  dans  ce  genre,  surtout  sa  comédie  historique , 
intitulée  Colomb  ,  dont  il  n'a  malheureusement  laissé  que  le 
premier  acte,  faisaient  espérer  qu'il  aurait  frayé  une  nouvelle 
route  à  cet  art.  Il  voulait,  disait-il ,  arracher  le  poignard  des 
mains  de  Melpomène  pour  le  remettre  aux  mains  de  Thalie  ; 
non  qu'il  prétendît  reléguer  la  comédie  dans  le  genre  du 
drame  larmoyant;  mais  il  voulait  briser  d'une  main  intrépide 
le  masque  séduisant  du  vice,  et  le  montrer  à  nu  dans  toute 
sa  laideur.  M.  Serge  Gli>tfla,  littérateur  distingué,  lui  a  consa- 
cré une  notice  nécrologique ,  reproduite  dans  le  Bulletin  du 
Nord  (cah.  d'avril  1828,  p.  409-412),  et  dont  nous  venons 
d'extraire  ce  qu'on  vient  de  lire.  E.  H. 

ALLEMAGNE. 

Prusse.  —  Berlin.  —  Institution  industrielle  dirigée  par 
K.LŒDEN. — Le  gouvernement  prussien  a  eu  le  bon  esprit  de  sentir 
que  l'instruction  de  collège  n'est  pas  du  tout  celle  qui  convient 


ALLEMAGNE.  77i 

aux  fils  des  industriels ,  et  en  général  à  tous  les  jeunes  gens 
qui  se  destinent  à  embrasser  la  carrière  des  arts,  des  métiers,  etc. 
Il  a  donc  favorisé  l'établissement  d'une  institution  où  l'on 
cherche  à  donner  aux  jeunes  gens  toutes  les  connaissances  qui 
peuvent  leur  être  utiles  dans  leur  carrière  future ,  telles  que 
la  géographie,  l'histoire  naturelle  ,  les  mathématiques,  la  phy- 
sique ,  la  chimie,  les  langues  modernes.  Cette  institution  est 
en  activité  depuis  quelque  teins,  sous  la  direction  de  M.  Klœ- 
den,  dont  on  loue  le  zèle  et  le  bon  esprit.  On  espère  que  cette; 
institution  prospérera  de  plus  en  plus,  et  donnera  lieu  à  d'autres 
établissemens  du  même  genre  dans  les  villes  de  province  où  ils 
ne  sont  pas  moins  nécessaires  que  dans  la  capitale. 

Leipzig.  —  Foire  de  librairie.  —  Le  Literatur-Blatt  contient 
un  aperçu  intéressant  sur  la  dernière  foire  de  Saint-Michel , 
dont  nous  allons  donner  ici  un  extrait.  Le  catalogue  de  la  foire 
de  Saint-Michel  annonce  3,235  articles  nouveaux,  celui  de  la 
foire  de  Pâques  en  annonçait  3,883  ;  ainsi  l'année  1828  a  pro- 
duit 7,118  articles;  c'est  plus  qu'aucune  des  années  précé- 
dentes ,  ainsi  qu'on  peut  le  voir  par  le  tableau  suivant  : 

En   181 A  il  a  paru  2,529  ouvrages. 

i8i5  2,75o 

18 16  3,197 

1817  3,532 

1818  3,781 

1819  3,916 

1820  3,958 

1821  3,997 

1822  4,^83 

1823  </i>3o9 

1824  4,5n 

1825  4,83ô 

1826  4,704 

1827  5,io8 

1828  5,654 

Ce  dernier  nombre  diffère  de  celui  que  nous  avons  indique 
plus  haut  comme  le  produit  de  cette  année  ,  en  ce  que  l'on  en 
a  soustrait  les  livres  étrangers  donnés  en  commission  aux  li- 
braires allemands,  les  caries  géographiques,  les  œuvres  de 
musique  et  les  livres  qui  sont  annonces  seulement  comme  de- 
vant paraître.  Le  nombre  des  libraires  qui  nui  fourni  leur 
contingent  de  cette  masse  de  livres  nouveaux  s'élève  ;'i  391  ; 
le  pins  productif  de  ions,  est  le  libraire  Cotta,  à  Stuttgart  , 
qui  a  fourni  à  la  dernière  foire  60  articles   nouveaux  ;  Harl 


77»  EUROPE. 

rnann ,  a  Leipzig,  en  a  apporté  47  j  Reimer.  à  Berlin ,  43  ;  le 

comptoir  d'industrie  à  Weimar,  t\i ,  elc. 

La  théologie  est  toujours  le  champ  le  plus  fertile  de  la  litté- 
rature allemande;  tant  que  les  sectes  y  seront  vivaces  ,  il  est 
probable  qu'elles  disputeront  sur  le  dogme  ;  d'ailleurs  l'Alle- 
magne est  le  pays  où  l'on  prêche,  sermone  et  moralise  le  ]  lus , 
aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  de  voir  dans  un  seul  semestre 
pulluler  jusqu'à  367  ouvrages  théologiques,  dont  3oo  pour- 
raient être  supprimés  sans  le  moindre  inconvénient.  Après  la 
théologie  marche  la  littérature  périodique  (  i85 journaux)  ,  et 
l'histoire  (180  articles)  ;  viennent  ensuite  les  romans  au  nombre 
de  11 1' ,  en  partie  traduits  du  français  et  de  l'anglais.  On  re- 
marque encore  76  almanachs  et  99  ouvrages  en  langues  étran- 
gères modernes.  Ce  qui  caractérise  bien  le  despotisme  de  plu- 
sieurs gouvernemens  allemands,  et  l'esclavage  dans  lequel  les 
trente-huit  souverains  de  la  confédération  maintiennent  la  presse 
à  l'envi  les  uns  des  autres,  c'est  la  nullité  actuelle  de  la  litté- 
rature politique.  Tout  ce  que  le  catalogue  de  la  dernière  foire 
annonce  de  nouveau  dans  ce  genre,  se  réduit  à  quelques  bro- 
chures sur  les  affaires  des  Grecs  et  des  Turcs,  sur  les  querelles 
entre  le  duc  de  Brunswick  et  son  ancien  tuteur,  le  roi  d'Angle- 
terre ,  enfin  sur  le  pouvoir  des  princes  dans  les  affaires  ecclé- 
siastiques. Les  pauvres  Allemands  sont  maintenant  obligés  de 
s'instruire  des  affaires  politiques  par  les  journaux  et  les  bro- 
chures de  la  France  et  de  l'Angleterre;  leurs  propres  gazettes 
sont  pitoyables,  et  dans  la  plupart  de  leurs  journaux  il  règne 
un  esprit  servile  qui  n'indique  que  trop  les  effets  du  joug  que 
l'on  fait  peser  sur  eux.  Aussi  la  plupart  des  hommes  de  talent, 
qui  se  signalaient  dans  la  littérature  politique  en  1818  et  1819, 
se  sont  retirés,  et  ont  laissé  le  champ  libre  aux  écrivains  salariés 
et  aux  jeunes  gens.  La  littérature  historique  dans  cet  état  de 
choses  paraît  être  cultivée  plus  que  jamais  par  les  savans  labo- 
rieux de  ce  pays  ;  ainsi  le  dernier  catalogue  annonce  la  3e  édi- 
tion de  Y  Histoire  romaine  de  Niebitlu ,  et  des  Mélanges  historiques 
et  philosophiques  du  même  auteur;  le  5e  volume  de  la  Géogra- 
phie des  Grecs  et  des  Romains  ,  par  Mannert  ;  le  4e  de  Y  Histoire 
du  peuple  allemand ,  par  Luden  ;  le  1 5e  des  OEuvres  historiques 
de  Hecren  ;  la  6°  édition  de  Y  Histoire  universelle  de  Beçker  ;  et 
la  8e  édition  de  YHistoire  d'Allemagne  ,  par  Kohlrausch.  On  re- 
marque encore  une  Histoire  des  l\Jag)ares  (Hongrois),  par 
Mailath  ;  une  Histoire  de  Prusse  ,  par  Voigt  ;  une  Histoire  des 
Israélites ,  par  fost.  On  a  traduit  en  outre  un  grand  nombre 
d'ouvrages  historiques  des  langues  étrangères.  Le  catalogue  in- 
dique de  nouvelles  éditions  ou  continuations  des  OEuvres  de 


ALLEMAGNE.  773 

Goethe,  Schiller,  Herder,  ff'ieland ,  Lessiug,  Jean  Paul,  dont 
les  OE «vres  sont  terminées  par  le  60e  vol. ,  Tieck  (  les  10  pre- 
miers vol.  ) ,  Hippel.  Nous  signalons  encore  une  Histoire  de  la 
poésie  et  éloquence  allemande  ,  par  François  Hôrn  ;  les  OEuvres 
dramatiques  de  Kotzebue  et  de  Mullner  ;  la  Correspondance  de 
George  Forster;  la  Bibliothèque  des  poètes  allemands  du  1  ne  siècle; 
enfin  la  7e  édition  de  la  petite  Encyclopédie  ou  du  Dictionnaire 
de  conversation  ,  en  12  vol.,  ouvrage  qui  a  eu  un  succès  éton- 
nant en  Allemagne,  mais  dnnt  on  a  été  obligé  d'adoucir  la 
teinte  libérale  pour  ne  pas  effaroucher  les  trembleurs  poli- 
tiques qui  remplissent  toutes  les  administrations  de  ce  pays. 

Nécrologie.  —  Goeck_i>-gk.  —  Ce  poëte  ,  qui  appar- 
tenait à  l'ancienne  école,  et  qui  avait  peu  composé  depuis 
le  commencement  de  ce  siècle,  est  mort  !e  18  février  de  cette 
année.  Il  était  né  en  1  ~.\S  ,  dans  le  pays  d'Halberstadl ,  et  avait 
occupé  divers  postes  sous  le  règne  de  Frédéric  fil;  pen- 
dant la  guerre  de  sept  ans  il  avait  été  directeur  de  chancelle- 
rie, et  en  178'J  il  avait  été  nommé  conseiller  des  domaines  à 
Magdebourg;  Frédéric  Guillaume  II  l'avait  anobli  en  1789; 
quatre  ans  après  il  avait  été  appelé  au  conseil  des  finances  à 
Berlin.  Le  due  de  Courlande  le  choisit  pour  son  chargé  d'af- 
faires dans  cette  capitale;  et  en  1802  , quand  le  prince  d'Orange 
obtint  les  évêchés  sécularisés  de  Foolda  et  Corvey,  Goèckingk 
fut  chargé  d'organiser  l'administration  de  la  nouvelle  princi- 
pauté. Le  roi  de  Prusse  l'avait  nommé  aussi  membre  de  la 
commission  de  législation.  Gœckingk  avait  été  camarade  d'é- 
tude de  Biïrger  au  lycée  [Pàdagogiurn)  de  Halle  Les  deux  poètes 
restèrent  toujours  amis,  et  après  que  Biirger  eut  été  l'éditeur 
de  l'aima nach  des  Muses  de  Gœttingue ,  Gœckingk  publia  avec 
Woss  l'almanacii  des  Muses  de  Hambourg.  Il  se  fit  connaître 
par  des. épî très  dans  le  genre  didactique,  où  il  exposait  dans 
des  vers  bien  faits  une  philosophie  douce  et  pratique  comme 
celle  de  Socrate.  Il  s'exerça  aussi  avec  succès  dans  le  genre 
lyrique.  Ses  Chants  de  deux  amans  sont  très  estimés,  et  on  les 
compte  parmi  Tes  meilleures  pièces  de  la  poésie  lyrique  alle- 
mande. On  a  encore  de  Gœckingk  beaucoup  d'épigratnmes , 
ainsi  que  des  essais  satiriques  en  prose,  qui  furent  recueillis 
et  publiés  à  Francfort  en  1784  ;  mais- ils  firent  peu  de  sensa- 
tion, et  l'auteur  s'est  arrêté  au  premier  volume.  Il  composa 
encore  diverses  pièces  dans  un  à^e  plus  avancé;  mais  il  ne 
marqua  plus  dans  la  littérature  du  teins.  En  1806,  habitant 
l'hôtel  de  la  princesse  de  Courlande,  à  Merlin,  en  qualité  de 
tuteur  de  la  princesse  la  plus  jeune,  il  fut  obligé  de  faire  les 
honneurs  de  la  maison  à  fétat-major  français  qui  vint  l'oc- 


774  EUROPE. 

cuper;  il  se  retira  ensuite  en  Silésie  sur  la  terre  de  sa  pupille 
dont  il  avait  l'administration.  En  1 8 1 3,  le  pays  ayant  été  frappé 
d'une  contribution  par  les  Français,  et  ne  pouvant  la  fournir 
sur-le-champ ,  Gœckingk  fut  arrêté  par  un  détachement  de 
soldats ,  et  transporté  à  Grunberg  pour  y  rester  en  prison  jus- 
qu'à ce  que  la  contribution  de  guerre  fût  payée.  Heureusement 
un  riche  négociant  répondit  pour  lui ,  et  avança  la  somme  re- 
quise. Quand  la  Prusse  fut  délivrée  des  armées  étrangères, 
Gœckingk  se  retira  du  service  prussien,  et  vécut  d'une  pen- 
sion du  gouvernement;  les  calamités  de  la  guerre  l'avaient 
forcé  de  se  défaire  d'un  bien  de  campagne  ,  fruit  de  ses  écono- 
mies ;  il  perdit  son  fils  cadet  qui  servait  dans  l'armée  west- 
phalienne  ,  à  la  retraite  désastreuse  de  la  Russie.  Peu  d'années 
avant  sa  mort,  Gœckingk  termina  sa  carrière  littéraire  en 
publiant  une  édition  nouvelle  et  dernière  de  ses  poésies,  qui 
appartiennent  plutôt  à  l'école  de  Wieland  qu'à  celle  des  poètes 
modernes.  D — g. 

ITALIE. 

Chambéry. — Société  académique  de  Savoie. — Déjà  nous  avons 
fait  connaître  l'existence  de  cette  Société.  Le  zèle,  les  lumières 
de  ses  membres  et  l'heureuse  influence  qu'elle  exerce,  lui 
ont  valu  depuis  lors  la  protection  du  roi,  qui,  en  l'érigeant 
en  Société  royale  ,  lui  a  conféré  tous  les  droits  et  les  avantages 
dont  les  associations  scientifiques  peuvent  jouir  dans  ses  Etats. 
Nous  offrirons  ici  un  aperçu  rapide  des  travaux  académiques 
de  cette  Société  pendant  le  cours  de  l'année  1826. 

agriculture.  —  Le  docteur  Gouvert  a  lu  ,  sous  le  titre  de 
Constitution  agricole  de  la  Savoie ,  une  Notice  météorologique 
que  la  Société  a  fait  insérer  dans  le  recueil  de  ses  Mémoires  (1) , 
persuadée  qu'il  serait  très-important  de  recueillir  annuelle- 
ment des  remarques  exactes  sur  les  phénomènes  atmosphé- 
riques ,  et  l'influence  de  ceux-ci  sur  les  produits  de  la  terre. 
On  posséderait  ainsi  une  suite  de  tableaux  dont  l'utilité  se  ferait 
de  plus  en  plus  sentir,  à  mesure  que  s'augmenterait  le  nombre 
des  données  fournies  par  l'observation  et  l'expérience.  M.  Saint- 
Martin  ,  au  retour  d'une  excursion  dans  le  canton  de  Vaud, 
a  communiqué  les  observations  qu'il  y  a  recueillies  sur  les 
paragrèles ,  et  il  en  déduit  de  nouvelles  espérances  pour  les 


(  1)  Voyez  le  2»  volume  des  Mémoires  de  la  Société  académique  de 
Savoie.  Chambéry,   1827;  de  l'imprimerie  Plasset.  In-8°,  avec  fîg. 


ITALIE.  775 

essais  que  la  Société  a  entrepris  dans  quelques  communes  de 
la  Savoie.  Si  cette  découverte  a  le  mérite  que  ce  jeune  savant 
lui  attribue  ,  la  Société  académique  aura  celui  de  l'avoir  con- 
staté d'une  manière  positive;  et,  si  elle  n'est  qu'une  illusion  , 
elle  aura  un  mérite,  non  moins  grand  à  nos  yeux,  celui  d'avoir 
dissipé  l'erreur  par  des  faits  bien  avérés.  M.  le  général  de  Loche 
a  lu  un  Mémoire  contenant  des  détails  neufs  et  intéressans  sur 
l'abeille,  considérée  comme  ouvrière  en  cire. 

Industrie.  —  Un  ministre  laborieux  et  intègre  ,  M.  Roger  de 
Cholex  ,  dont  on  regrettera  long-tems  la  perte  récente,  ayant 
envoyé  à  la  Société ,  à  laquelle  il  appartenait ,  un  échantillon 
de  coton  récolté  dans  l'île  de  Sardaigne  ,  afin  de  faire  examiner 
les  usages  auxquels  il  pourrait  convenir,  une  commission  nom- 
mée à  cet  effet  a  transmis  au  ministre  un  rapport  auquel  la 
Société  n'a  point  donné  de  publicité.  —  M.  Pacthod  ,  l'un  des 
mécaniciens  les  plus  ingénieux  dont  s'honore  la  Savoie ,  a  pré- 
senté un  projet  de  treillages  en  fer;  et  la  Société,  en  applau- 
dissant à  son  travail ,  l'a  invité  à  faire  des  essais  en  grand ,  qui 
permettent  de  prononcer  avec  certitude  sur  le  mérite  de  son 
invention.  —  Un  membre  a  fait  un  rapport  avantageux  sur  la 
balance  à  bascule  de  M.  Qlintenz,  de  Strasbourg,  perfec- 
tionné par  M.  Pignal  ,  de  Saint-  Jeoire,  en  Faucignv. 

Sciences  naturelles  et  mathématiques.  —  M.  Raymond  ,  se- 
crétaire perpétuel,  a  lu  un  Mémoire  sur  l'interprétation  donnée 
par  les  géomètres  à  l'expression  analytique  ~.  — M.  J.  Martin 
a  lu  un  Mémoire  sur  les  causes  du  froid  qui  se  manifeste  au 
lever  du  soleil ,  et  sur  les  effets  de  la  fumée  que  quelques  cul- 
tivateurs sont  dans  l'usage  de  répandre  dans  le  but  de  préser- 
ver la  végétation  de  l'atteinte  de  la  gelée.  Il  a,  en  outre, 
communiqué  une  Note  intéressante  sur  quelques  formes  cris- 
tallines de  la  neige  et  de  la  gelée  blanche,  observée  à  Pesey, 
le  21  octobre  i8î5.  —  M.  le  chanoine  Bii.liet,  élevé  aujour- 
d'hui à  l'épiscopat,  a  présenté  un  résumé  fort  bien  fait  de  ses 
observations  météorologiques  pendant  les  trois  années  précé- 
dentes, lequel  se  trouve  inséré  dans  le  second  volume  des 
Actes  de  la  Société.  —  M.  de  Loche  ,  dont  les  connaissances 
variées  répandent  un  grand  intérêt  sur  tout  ce  qu'il  écrit,  a  lu 
et  publié  un  Mémoire  curieux  sur  un  phénomène  d'optique 
auquel  il  a  donné  le  nom  de  translucidité  apparente,  parce  qu'il 
consiste  à  donner  l'effet  de  la  transparence  à  un  corps  opaque 
interposé  entre  l'un  des  yeux  de  l'observateur  et  ira  objet 
éloigné  ,  de  telle  sorte  que  les  détails  de  celui-ci  se  projettent 
sur  la  surface  .du  corps  opaque,  et  que  les  deux  images  pa- 
raissent superposées.  —  M.  Despines  ,  directeur  de  l'école  des 


?7Ô  EUROPE. 

mines  de  Mouticrs,  a  présenté  un  tableau  de  toutes  les  sub- 
stances minérales  exploitées  dans  les  États  du  roi  de  Sardaignc; 
ainsi  qu'une  notice  sur  les  établissement  qui  s'y  rattachent.  — 
M.  Borsox  ,  professeur  de  minéralogie  à  l'université  de  Tu- 
rin ,  a  communiqué  un  schiste  argileux  avec  empreinte  de 
fougère,  provenant  des  mines  d'anthracite  de  la  Tarentaise. 
Le  phyllade,  découvert  en  premier  lieu  par  M.  Broc/tant,  atteste 
que  les  montagnes  de  cette  contrée  n'appartiennent  point  aux 
terrains  primitifs ,  comme  on  l'avait  supposé  avant  ce  célèbre 
minéralogiste.  —  M.  le  docteur  Gouvert  a  fait  un  rapport  sur 
un  ouvrage  qui  n'est  point  venu  à  noire  connaissance  ,  intitulé  : 
Nouvelle  théorie  de  l'électricité ,  relativement  aux  corps  orga- 
nises ,  par  M.  Peytavin,  correspondant.  — M.  Gouvert  a  lu 
aussi  un  Mémoire  sur  les  èngorgemens  squirreux ,  qui  fait  partie 
du  second  volume  des  Mémoires  de  la  Société.  Les  savans  livrés 
à  l'exercice  de  la  médecine  ne  liront  pas  sans  fruit  les  observa- 
tions de  cet  estimable  écrivain,  et  les  moyens  thérapeutiques 
qu'il  propose  pour  prévenir  ou  combattre  ces  affections  de- 
venues si  communes  de  nos  jours.  —  M.  Rixguet,  médecin 
vétérinaire  à  Rumilly ,  a  intéressé  la  Société  par  ses  Considé- 
rations sur  les  causes  qui  retardent  l'amélioration  des  che- 
vaux en  Savoie  ,  et  sur  les  moyens  d'y  remédier. 

Sciences  morales.  —  M.  Raymond,  profondément  versé  dans 
la  science  de  l'instruction  publique,  a  lu  une  dissertation  inti- 
tulée :  De  deux  systèmes  principaux  auxquels  on  peut  ramener 
les  divers  principes  adoptés  ou  proposés  pour  l'éducation  de  la 
jeunesse.  —  M.  l'abbé  Rexdu  a  prononcé  un  discours  sur  l'in- 
fluence du  christianisme  dans  les  institutions  sociales.  — 
M.  Raymond  a  lu  des  observations  critiques  sur  la  doctrine  de 
M.  La  Mennais ,  concernant  le  fondement  de  la  certitude;  l'in- 
sertion en  a  été  faite  dans  le  second  volume  de  la  Société. 

Histoire  et  antiquités .  —  M.  Datta  ,  professeur  de  paléographie 
aux  archives  de  la  cour  de  Turin  ,  a  adressé  à  la  Société  un 
Mémoire  imprimé  sur  l'expédition  en  Orient  d'Araédée  VI ,  à 
qui  l'Europe  chrétienne  doit  un  tribut  d'admiration  en  se  rap- 
pelant que  ce  comte  de  Savoie  marcha  généreusement  vers  la 
Grèce,  à  la  tète  d'une  légion  allobroge,  pour  secourir  Jean 
Paléologue  contre  Amurat  et  le  roi  des  Bulgares.  —  M.  Thar- 
vaz  ,  instituteur  des  enfans  de  S.  A.  le  prince  héréditaire  de 
Savoie  ,  a  continué  la  lecture  de  ses  recherches  biographiques 
sur  le  cardinal  Gerdil ,  le  seul  écrivain  que  Jean-Jacques  ait 
considéré  comme  un  adversaire  digne  de  lui.  —  Enfin,  M.  le 
comte  de  Loche  a  lu  une  Notice  sur  un  caducée  de  bronze 
d'une  parfaite  conservation,  que  l'on  a  découvert  à  Chambéry 


ITALIE.  777 

dans  le  clos  des  dames  de  la  Visilation  ;  ou  pense  qu'il  a  appar- 
tenu à  une  statue  de  Mercure  que  l'on  espère  retrouver. 

Littérature.  —  Nous  ne  signalerons  dans  cette  dernière  sec- 
tion qu'une  Notice  fort  bien  écrite  de  M.  Raymond  ,  sur  saint 
François  de  Salles  considéré  comme  écrivain.  L'auteur  ne  la 
termine  pas  sans  rappeler  que  cet  illustre  apôtre  du  culte  ca- 
tholique l'ut  le  fondateur  de  Y  académie  florimontane ,  à  laquelle 
la  Société  académique  de  Savoie  a,  pour  ainsi  dire  ,  succédé  ,  en 
dirigeant  ses  travaux  vers  tout  ce  qui  peut  contribuer  à  l'ac- 
croissement des  lumières  et  à  l'amélioratiou  de  l'agriculture  et 
de  l'industrie. 

Cette  Société,  à  des  intervalles  déterminés  par  les  circon- 
stances et  par  la  nature  de  ses  moyens,  ouvre  des  concours 
publics  sur  les  sujets  qui  lui  paraissent  les  plus  conformes  au 
but  de  son  institution;  et,  considérant  l'agriculture  comme  la 
base  de  la  prospérité  du  pays,  elle  propose,  pouri83o,  un 
prix  de  600  francs  et  un  accessit  de  3oo,  à  décerner  aux  deux 
Mémoires  qui  seront  jugés  les  meilleurs  et  les  plus  complets 
sur  la  statistique  agricole  de  quelqu'une  des  provinces  de  la 
Savoie.  Les  Mémoires  envoyés  au  concours  devront  parvenir 
au  président  ou  au  secrétaire  de  la  Société  avant  le  1e1  mai 
i83o,  Bonafous. 

Bologne.  —  Explosion  au  fond  d'un  puits.  — ■  Écriture  trouvée 
sur  les  intestins  d'un  cochon.  —  Ces  deux  faits  ont  été  cemmu 
niques  par  M.  le  professeur  Orioli  au  directeur  de  l'excellent 
recueil ,  Y  Anthologie  italienne ,  imprimé  à  Florence.  Le  premier 
événement  est  récent,  mais  l'autre  est  plus  ancien  ,  et  le  souve- 
nir n'en  sera  conservé  que  dans  les  ouvrages  d'histoire  na- 
turelle. Le  puits  dont  il  s'agit  est  dans  la  maison  de  M.  Bf.rni 
degli  Antoni.  Rien  n'avait  annoncé  l'explosion  qui  y  fut  pro- 
duite, en  sorte  que  les  habitans  de  la  maison  en  furent  très- 
surpris.  L'eau  du  puits  fut  analysée  par  M.  le  professeur  Sparzi , 
qui  n'y  découvrit  qu'un  peu  d'acide  carbonique  et  les  sels  à 
base  calcaire  que  contiennent  presque  toutes  les  eaux  tirées 
ainsi  de  l'intérieur  de  la  terre.  M.  Orioli  donne  une  explication 
assez  probable  du  phénomène  imprévu  qui  s'est  offert  ici  ;  il 
l'attribue  à  des  vapeurs  d'eau  et  à  des  gaz  provenant  de  sul- 
fures de  fer  atteints  par  l'infiltration  des  eaux  ,  à  la  suite  d'un 
hiver  excessivement  humide  :  les  fumetoles  de  Naples  et  de 
Pouzzoles,  la  grotte  du  chien,  etc.,  sont  des  faits  analogues  ;>. 
relui  dont  il  s'agit  :  M.  le  professeur  aurait  pu  citer  aussi  les 
commotions  légères  que  la  terre  éprouve  fréquemment  dans  la 
voisinage  des  eaux  thermales  des  Pyrénées,  dont  la  chaleur 
T.  xi..  —  Décembre  189.8  5o 


778  EUROPE. 

est  entretenue,  comme  on  sait,  par  la  décomposition  conti- 
nuelle des  sulfures  de  fer. 

L'animal  qui  a  donné  lieu  à  la  seconde  observation  fut 
tué  dans  un  village  près  de  Bologne.  En  lavant  et  retournant 
l'intestin  rectum  suivant  l'usage,  on  y  vit,  en  caractères  noirs 
et  ineffaçables  ,  les  mots  lanza  guida  da.  Les  lettres  n'étaient 
pas  séparées  très  régulièrement,  mais  très-lisibles.  M.  Madici, 
professeur  de  physiologie,  fut  long-tems  possesseur  de  cette 
curiosité  naturelle,  conservée  dans  l'alcool.  M.  Orioli  tente  de 
l'expliquer,  mais  il  ne  serait  point  fâché  qu'un  autre  pût  trou- 
ver une  explication  encore  plus  vraisemblable  que  la  sienne. 

F 

GRÈCE. 

Tableau  delà  division  actuelle  de  la  grèce. — Statistique  ; 
Population.  —  D'après  un  décret  du  président,  la  Grèce  indé- 
pendante est  actuellement  partagée  en  i3  départemens ,  dont 
7  situés  sur  le  continent  correspondent  au  ci-devant  eïalel  de  la 
Morée ,  et  les  6  autres  comprennent  les  îles  de  l'Archipel  qui 
font  partie  du  territoire  de  la  république. 

DÉPARTEMENS  SUR  LE  CONTINENT. 

i°  Argolide  ,  qui  comprend  les  ci-devant  cantons  de  Nau- 
plia  f  Argos  et  Corinthe.  Son  chef-lieu  est  Nauplia  ,  qui  a  été 
pendant  quelque  tems  la  capitale  de  toute  la  Grèce.  Les  antres 
villes  principales  sont  :  Corinthe,  Argos ,  Dama/a. 

2°  Achaie,  formé  des  ci-devant  cantons  de  Voistitza,  Dot- 
chsitché ,  Kalavrita  et  Patras.  Kalavrita  en  est  le  chef-lieu. 
Les  autres  villes  principales  sont  :  Patras  (Baliabadra  des 
Turcs  )  ,  Vasiliko,  Pcrnitza  ,  Voistitza  et  Triti. 

3°  Élide  ,  formé  des  ci-devant  cantons  de  Lala  ,  Pyrgo , 
Hulomidji.  Son  chef-lieu  est  Gastouni  ;  les  autres  villes  prin- 
cipales sont  :  Pjrgos  ,  Lana ,  Lcena.  C'est  ici  que  se  trouve  le 
village  Miraha,  sur  l'emplacement  où  jadis  on  célébrait  les  jeux 
olympiques. 

4°Haute-Messenie  ,  formé  des  ci-devant  cantons  cYArcadia, 
Avaria  ou  Navarin,  AJodon  et  Coron.  Arcadia  en  était  naguère 
le  chef-lieu.  Les  villes  principales  sont  :  Navarin ,  Coron  et 
Ùlodon. 

5"  Basse-Messénie  ,  fnrmé  des  ci-devant  cantons  de  An- 
droussa ,  Leondari ,  Kalamatta,  Doronia  et  partie  de  Caritene. 
Kalamatta  en  est  le  chef-lieu  ;  les  autres  villes  principales 
sont  :  iïJavromalhi ,  Maina ' ,Androussa  et  Boronia. 


GRÈCE.  779 

6°  Laconie,  formé  des  ci-devant  cantons  de  Mistra ,  Mo- 
nembasia  et  Maina.  Mistra  en  est  le  chef-lieu;  mais  on  croit 
que  dans  l'avenir  cette  distinction  sera  accordée  à  la  forteresse 
de  Monembasia  ou  Napuli  ai  Maluasia.  Les  autres  viiles  prin- 
cipales sont  :  Kolokythia  ,  Kohchiiia  ,  Vordnnia  ,  Gerontlira  , 
Ericho  et  Varousi. 

7°  Arkadie  ,  formé  des  ci-devant  cantons  de  Tripolitza  , 
Ajapetri  ou  Saint-Pierre ,  Fivina,  Fanari ,  et  la  plus  grande 
partie  de  Caritene.  Tropolitza,  avant  la  révolution  siège  du 
pacha  de  la  Morée,  eu  est  le  chef-lieu;  ses  villes  principales 
sont  :  Caritene  ,  Fanari  et  Saint-Pierre. 

Les  sept  départemens  ont  ensemble  une  surface  de  6,439 
milles  carrées  de  60  au  degré.  Leur  population  actuelle  peut 
monter  tout  au  plus  à  3oo,ooo  âmes.  Mais  dès  que  la  paix  et 
un  gouvernement  stable  amont  fait  éprouver  leurs  heureux 
effets  sur  cette  contrée,  il  est  très-probable  que  dans  deux 
ans,  soit  par  l'augmentation  naturelle,  soit  par  l'immigration, 
elle  s'élèvera  à  6  ou  700,000  âmes.  Dans  les  beaux  tenais  de  la 
Grèce  cette  même  surface  ne  comptait  pas  moins  de  2o5  villes 
et  bourgs  ,  et  peut-être  2,200,000  ùmes. 

départemens  maritimes. 

Les  six  départemens  maritimes  sont  formés  par  les  îles  de 
l'Archipel  ;  voici  leurs  noms  et  leurs  subdivisions: 

1  o  Sporades  septentrionales, 

qui   Comprend   les   îles  Superficie     Nombre 

,-,.  ?  ',  ,  .en   nulles     approxi- 

AKiata ,     àkopelO)    Drorni,    <-,,,,, s<i,-   matifjdes 

Pclagnesi,   dont  celle  de    «;<>-'»<U-?.   habitai». 

Shopelo  seule  est  habitée      24        2,400 

Shiro 48        1,800 

Ipsara  ou  Psyra 20       2,400 

Total  du  département 72         6,600 

2°   Sporades  orientales,  qui 
comprend  les  îles 

Samos    Susam  ) 1 32     5o,ooo 

lharia  (  Akhikria  ) 44        1,000 

Pathmos  (  Batmos) 24       i,5oo 

Kalymna   (  Kalmina  ) 18  3oo 

Zéro  (  Zei  us) 29       2,000 

Total  du  département 24$       54,000 

5b. 


46,400 


780  EUROPE 

3°  Sporades  occidentales,  qui 
comprend  les  îles  de 

Hydra 29 

Spczzia 24 

Poro .  .  14 

Egina  (  Aina  ) 35 

Salamis  (Koluri  ) it\ 

Total  du  déparlement &  .  .  .         126        40,000 

4°  Cyclades  septentrionales, 
qui  comprend  les  îles  de 

Andros  (Andra  ) 69 

Tine  (ïstendil) 66 

Mykone 34 

Syra 35 

Thermia 36 

Zea  (Morted) 53 

Serfo 16 

Total  du  département 3 08 

5°  Cyclades   centrales,  qui 
compreud  les  îles  de 

Naxos  (  Nakscha  ) 82 

Paros  (Bara) 77 

los  (Hio) i5 

Sikina 1 3 

Polikandro 1 5 

MLlo 48 

Kimoli 1  g 

Siphnos  (Siphanta) 26 

Total  du  département 376       25, 200 

6°    Cyclades    méridionales  , 
qui  comprend  les  îles  de 

Amorgo 32 

Stampalie  (  Stempalia  ).  .  .  .  38 

Anaphi  (  Namphio  ) 19 

Santerin  (Degirmenlik).  ..  56 

Karpatos  (Scarpanto) 60 

Kasa 5 

Total  du  département 212        19,900 

Résumé.  i°  Les  six  dép.  insulaires 1,33g     196,000 

20  Les  sept  continentaux 6,439     3oo,ooo 


20,000 
8,000 
3.ooo 
4,000 
5,ooo 


12,000 
i5  800 
6,000 
1,000 
6,000 
5,ooo 
600 


10,000 

2,000 

3,700 

3oo 

200 

3,8oo 

200 

5,ooo 


2,600 
i,5oo 

800 

12,000 

2,800 

200 


Total  de  la  Grèce  indépendante. 


y.??8     496,000 


/S 


DEPARTEMENS.  781 

FRANCE. 

DÉPARTEMENS. 

Sociétés  savantes  et  Établissemens  d'utilité  publique. 

Caen  (  Calvados  ).  —  Société  des  antiquaires  de  Normandie. 
. —  Dans  sa  séance  du  5  décembre  ,  cette  Société  a  entendu  la 
lecture  d'un  rapport  de  M.  de  Caumont,  sur  les  travaux  de 
M.  de  Gerville,  l'un  de  ses  membres.  M.  de  Gerville  vient  de 
reconnaître  ,  dans  le  Cotentin  ,  deux  camps  romains  ,  dont  l'un 
se  trouve  sur  l'ancienne  voie  qui  conduisait  de  Cosedia  (  Cou- 
tances-)  à  Coriallum.  Dans  la  forêt  de  Barnavast,  à  deux  lieues 
et  demie  de  Valognes ,  cet  antiquaire  distingué  a  remarqué 
les  vestiges  d'une  ville  ancienne  qui  n'a  été  mentionnée  par 
aucun  géographe,  et  dont  l'étendue  est  presque  égale  à  celle 
des  villes  de  Coutances  et  de  Bayeux.  —  On  ne  peut  qu'ap- 
plaudir à  l'activité  qu'apporte  à  poursuivre  ses  travaux  la  So- 
ciété des  antiquaires  de  Normandie.  Eile  peut  éclaircir  beau- 
coup de  points  obscurs  de  notre  histoire  pendant  le  moyen  âge, 
dans  un  pays  couvert  de  monumens  curieux  ou  de  ruines  qui 
datent  de  cette  époque;  et  les  objets  ne  manqueront  pas  à  ses 
investigations. 

Cambrai  (Nord).  — Société  d'émulation.  —  Prix  mis  au  con- 
cours pour  être  décernés  le  16  août  1829.  —  Eloquence. — 
Discours  sur  cette  question  :  Quelles  auraient  été  les  destinées 
probables  de  la  France,  si  te  duc  de  Bourgogne  ,  élève  de  Fé- 
riéIon  ,  était  monté  sur  le  trône?  —  Sciences  historiques.  — 
Précis  historique  sur  les  Etats  du  Cambrésis  ,  avec  un  aperçu  sur 
les  anciennes  administrations  provinciales ,  connues  sous  le  nom 
d'Étals.  (Sujet  proposé  par  le  conseil  municipal.  ) 

Le  prix  pour  chacun  de  ces  deux  concours  est  une  médaille 
d'or  de  deux  cents  francs. 

La  Société  décernera,  en  outre,  dans  sa  séance  publique 
de  1829,  çles médailles  d'argent  aux  meilleurs  Mémoires  inédits 
qui  lui  seront  adressés,  sur  des  sujets  quelconques  d'histoire 
locale  ou  d'archéologie,  relatifs  au  département  du  Nord  (j). 
—  Sciences  physiques.  —  Mémoire  sur  la  géologie  de  l'arron- 
dissement de  Cambrai.  —  Le  prix  est  une  médaille  d'or  de  deux 
cents  francs.  —  POÉSIE.  —  La  Société  décernera  la  Lyre  d  ar- 
gent à  la  meilleure  pièce  de   vers  qui   lui    sera  envoyée.   On 


(  1)  La  Société  publiera  ,  à  cet  effet ,  pour  le  département;  du  Nord  , 
une  série  de  questions  ,  comme  rlle  l'a  fait  eu  i8ao  pour  l'arrpndi]8" 
sèment  de  Cambrai  sculemeut. 


78a  FRANCE. 

n'admettra  que  des  ouvrages  inédits,  et  qui  n'auront  pas  con- 
couru à  d'autres  académies. 

Les  Discours,  Mémoires  et  pièces  de  poésies  devront  par- 
venir, sans /rais,  avant  le  i5  juillet  1829,  à  M.  F.  Dei.croix  , 
secrétaire  perpétuel  de  la  Société. 

—  Exposition  des  produits  des  beaux-arts  et  de  l'industrie. 
—  Cette  exposition  est  la  seconde  qui  a  eu  lieu  à  Cambrai. 
Ne  pouvant  signaler  tous  les  artistes  et  les  manufacturiers 
qui  ont  obtenu  d'honorables  distinctions,  nous  mentionne- 
rons seulement,  parmi  les  premiers,  M.  Ducis,  qui  a  exposé 
deux  tableaux  dont  l'histoire  de  Bianca  Capello  lui  a  fourni 
les  sujets;  M.  Van  Spaendoenk,  pour  un  beau  tableau  de 
fleurs  et  de  fruits;  M.  Ricois,  qui  a  exposé  un  paysage  de 
la  vallée  de  Meyringen ,  dans  le  canton  de  Berne  ;  M.  Au- 
vray,  Félix ,  auteur  d'un  tableau  dont  le  sujet  est  pris  dans 
l'histoire  de  saint  Louis;  MM.  Serrur,  Frosté  et  Leroy,  pour 
des  tableaux  de  gpnre:  parmi  les  manufacturiers,  MM.  A. 
Piot,  Jourdan  frère  et  Oe  ,  qui  ont  exposé  les  produits  de 
leur  manufacture  d'étoffes  de  goût,  située  à  Troisvilles;  MM.  Pa- 
turle-Lupin  et  C^,  pour  les  produits  de  leur  manufacture  de 
Càteau;  M.  Tellier-Baert,  pour  des' satins  et  draps  de  coton 
blanc  et  de  couleur  et  des  circassiennes  et  satins  en  laine  et 
coton  de  sa  fabrication,  etc. — Cambrai  renferme  un  grand 
nombre  de  manufacturiers  et  d'artisans  distingués,  et  pourtant 
le  jury  chargé  de  la  distribution  des  médailles  a  remarqué 
avec  regret  qu'un  petit  nombre  d'entre  eux  a  répondu  à  l'appel 
qui  leur  était  fait  à  tous  ,  et  a  cherché  à  lutter  avec  les  étrangers 
dont  les  produits  remplissaient  presque  seuls  les  salles  d'expo- 
sition. A.  P. 

Dieppe.  —  Société  archéologique.  —  Cette  société  continue  ses 
explorations  avec  succès.  La  réunion  annuelle  de  1827  a  eu  lieu 
le  27  décembre;  M.  P.  J.  Féret,  directeur  des  fouilles  et  des 
travaux,  a  présenté  le  rapport  de  ce  qui  avait  été  exécuté  dans 
le  cours  de  l'année.  Les  découvertes  faites  jusqu'ici  n'ont  guère 
qu'une  importance  locale;  mais  le  rapporteur  croit  pouvoir  es- 
pérer de  plus  grands  résultats  pour  l'avenir.  Les  recherches 
ont  été  continuées  dans  la  cité  de  Limes,  et  d'autres  travaux, 
entrepris  sous  les  auspices  de  S.  A.  R.  Madame,  ont  constaté 
l'existence  d'une  bourgade  Gallo-Romaine  entre  les  villages  de 
Braquemont  et  de  Granicours.  L'assemblée  ,  en  votant  de  nou- 
veaux fonds  pour  1828,  a  prorogédans  sesfonctions  la  commis- 
sion précédemment  nommée,  et  dont  M.  le  baron  deViEL-CASTEL, 
sous  préfet,  estprésident.  Elle  a  aussi  décidé  que  le  plan  delà  cité 
de  Limer,  serait  réduit  et  gravé  aux  frais  de  la  Société.    P.  A.  D... 


DEPARTEMENS.  78? 

La  Rochelle.  —  Cours  industriels  élémentaires.  —  Ces  cours, 
si  utiles  par  les  connaissances  qu'ils  répandent,  et  plus  encore 
par  les  améliorations  morales  qu'ils  préparent,  prennent  de 
plus  en  plus,  dans  celte  ville,  les  formes  et  la  consistance  d'une 
institution  permanente,  qui  ne  variera  plus  qu'en  raison  des 
progrès  que  les  sciences  auront  faits,  et  surtout  des  méthodes 
d'enseignement ,  science  nouvelle  que  l'on  commence  à  cultiver 
avec  succès.  Le  conseil  d'administration  de  ces  cours  a  reconnu 
le  besoin  qu'ils  éprouvent  d'une  bibliothèque  où  les  élèves 
puissent  étudier,  hors  du  lems  des  leçons,  renouer  la  chaîne 
des    idées    lorsqu'elle    s'est    rompue,  fixer    dans   leur    esprit 
l'instruction  que  des  leçons  orales   ne  peuvent    pas  toujours 
enraciner  assez  profondément.  Mais  la  formation  d'une  biblio- 
thèque industrielle  exige  le  concours  d'un  assez  grand  nombre 
de  citoyens;  le  conseil  d'administration  fait  un  appel  aux  amis 
des  sciences  et  de  leur  propagation;  il  rappelle  ces  expre<sions 
du   président   actuel   de   la    chambre   élective    (   M.    Royer- 
Collard  )  :  «  Du  moment  (pie  la  Charte  fut  donnée,  l'instruc- 
tion universelle  fut  promise,  car  elle  devint  nécessaire.  »  Les 
dons  que  l'on  voudra  faire  à  la  bibliothèque  naissante  de  l'en- 
se'mnement  industrie!  seront  reçus  avec   reconnaissance;  les 
donateurs  sont  priés  de  les  adresser  (  livres  ou  argent  )    à 
la  Rochelle,  à  M.  Larvet,  bibliothécaire  du  conseil,  qui  en 
donnera  le  récépissé.  '• 

Nantes.  —  Société  académique  de  la  Loire- Inférieure.  — 
Encouragr/ncns  pour  perfectionner  les  races  des  animaux  qui 
servent  à  l'agriculture. — Nominations.— Cette  Société  ne  s'oc- 
cupe pas  seulement  de  matières  littéraires  et  scientifiques, 
mais  aussi  de  tout  ce  qui  intéresse  le  bien  public.  Le  26  mai 
dernier,  un  jury  choisi  dans  son  sein  a  distribué  des  prunes 
d'encouragement  aux  cultivateurs  qui  avaient  amené  à  la  foire 
de  Nantes  les  animaux  les  plus  beaux  et  les  plus  propres  a 
l'agriculture.  La  Société  académique  a  fait  les  fou  Is  <!e  ces 
primes,  auxquelles  il  est  à  désirer  que  l'autorité  locale  ajoute 
quelque  chose,  pour  augmenter  l'émulation  quelles  contri- 
buent à  exciter.— Le  ministre  de  l'intérieur  avait  adresse  à  la 
Société,  par  l'intermédiaire  du   préfet,  des  questions  mu-  les 

diverses  qualités  de  laines,  et    sur   l'état   de   celle   branche   de 

production  dans  ce  département  La  section  d'agriculture  va 
répondu  par  un  rapporl  I r.s-reuiarquable  cl  rempli  (le  détails 
intéressans.  —  La  Société  académique  a  nomme  membres  cor- 
respondans,  dans  sa  séance  du  -  août  dernier.  M""  la  priu- 
cesse  Constance  de  Saxm,  et  dans  celle  ^  a8aoùt,  W..M.-A. 
Jui.i.iEN,  de  Paris.  v    P 


784  FRANCE. 

PARIS. 

Institut.  —  Académie  des  se /eues.  —  Séance  du  17  no- 
vembre 1828.  — Une  lettre  du  ministre  de  l'intérieur  annonce 
que  ,  sur  la  proposition  de  l'Académie,  il  a  destiné  une  somme 
de  610  fr.  à  l'achat  et  au  transport  de  la  masse  de  fer  météo- 
rique, déposée  dans  le  viilage  de  la  Caille,  département   du 
Yar.  Celte  acquisition  est  faite  au  profit  du  muséum  d'histoire 
naturelle.  —  M.  Raspail  annonce  qu'une  étude  suivie,  de  près 
de  25o  bélemnites  recueillies   dans  toutes  les  Alpes  de  Pro- 
vence, lui  a  fait  connaître  des  résultats  nouveaux  pour  lesquels 
il  désire  prendre  date.  Il  conclut  de  cet  examen  que  les  bé- 
lemnites ne  sont  pas  des  tests  d'animaux  ,  comme  le  pensent  les 
modernes,  mais  qu'ils  sont,  comme  ou   l'avait  dit  primitive- 
ment, des  appendices  cutanés  appartenant  à  des  animaux  ma- 
rins, voisins  des  échinodermes,  et  dont  les  analogues  vivans  ne 
se  trouvent  plus.  — »  L'Académie  accepte  le  dépôt  d'uu  paquet 
cacheté  de  M.  Martin  de  Saint-Ange,  contenait  le  résumé  de 
ses  observations  anatomiques  sur  le  cerveau. — M.  Arago  com- 
munique une  note  de  M.  Becquerel,  concernant  les  tempéra- 
tures inégales  des  différens  points  d'un  fil  conducteur  en  com- 
munication avec  les  deux  pôles  d'une  pile.  Ce  physicien  annonce 
qu'il  a  constaté  que  la  température  du  fil   va  en  augmentant, 
à  partir  de  chacune  de  ses  extrémités,  et  que  le  maximum  de 
température  s'observe  constamment  dans  le  milieu  du  iil.  — 
M.  Girou  de  Buzareingues  lit  un  Mémoire  sur  les  questions 
suivantes  :  Convient-il  de  briser  avec  soin  toutes  les  mottes  dans 
les  champs  ensemencés  en  blé  d'hiver  ?  Est-il  toujours  avantageux 
de  semer  clair  ou  de  semer  dru  ?  — «,  MM.  Tessier  et  Silvestre  font 
le  rapport  suivant  sur  un  traité  des   haras  en  France  ,  par 
M.  Huzard  fils.  «  Cet  ouvrage  ne  pouvait  manquer  de  mériter 
beaucoup  d'attention  et  d'intérêt.  L'auteur,  éclairé  sur  ce  sujet 
par  les  sages  instructions  de  son  père,  et  par  les  connaissances 
qu'il  a  puisées  dans  ses  études  vétérinaires,  a  visité  en  France 
tous  nos  établissemens  de  haras ,  et  examiné  avec  soin  nos  races 
et  nos  usages  relativement  à  l'élève  des  chevaux;  il  a  vu  avec 
la  même  attention  l'Angleterre  ,  la  Prusse  et  toutes  les  posses  - 
sions  autrichiennes.  Déjà  il  a  publié  plusieurs  écrits  qui  prou- 
vent qu'il  avait  très  -  bien  observé  les  différens  procédés  em- 
ployés dans  ces  divers  pays  pour  conserver  et  propager,  à 
l'aide  des  moyens  les  plus  économiques  et  les  plus  certains  ,  les 
races  les  meilleures  et  les  plus  utiles  à  tous  les  genres  de  ser- 
vice. —  Dans  le  manuscrit  qu'il  soumet  à  l'Académie,  il  a  sur- 
tout pour  objet  de  prouver  que  l'étude  des  chevaux  peut  et 


PARIS.  :85 

doit  être  liée  ,  comme  celle  de  tous  les  autres  animaux  domes- 
tiques, avec  l'exploitation  rurale,  et  il  cherche  à  démontrer, 
contre  l'opinion  d'un  assez  grand  nombre  de  praticiens,  que 
l'élève  de  ces  animaux  ,  bien  dirigée,  peut  apporter  aussi,  dans 
la  plus  grande  partie  de  la  France,  un  bénéfice  considérable  au 
cultivateur.  »  Voici  les  conclusions  du  rapport  :  «  Cet  ouvrage 
annonce  un  observateur  éclairé  qui  a  bien  vu  et  beaucoup  vu. 
Nous  proposons  à  l'Académie  d'écrire  à  l'auteur,  et  nous  dési- 
rons que  ce  témoignage  de  satisfaction  l'engage  à  publier  son 
t  ravail,  qui  fournira  de  très-utiles  documenssur  une  des  branches 
les  plus  impôt  tantes  de  notre  économie  rurale.  »  (  Approuvé  ). 
—  M.  Cauchy  donne  lecture  d'une  note  sur  les  vibrations  des 
lames  courbes. 

—  Du  ~x!\  novembre.  —  MM.  Cuvier  et  Duménil  font  un  rap- 
port sur  le  mémoire  de  M.  Flourens,  relatif  aux  effets  de  la 
section  des  canaux  semi  -  circulaires  dans  les  jeunes  lapins. 
M.  Flourens  désirait  savoir  si  la  section  des  canaux  semi -cir- 
culaires produirait  dans  les  mammifères  le  même  effet  que 
dans  les  oiseaux  ;  mais  ce  n'était  pas  une  question  facile  à  ré- 
soudre. Chacun  sait  que  le  labyrinthe  des  mammifères  adultes 
est  enfermé  dans  un  rocher  ,  dont  le  nom  même  indique  la  du- 
reté et  la  solidité  ;  et  d'un  autre  côté  on  pouvait  craindre  que  , 
si  l'on  prenait  des  individus  trop  jeunes  ,  leurs  mouvemens 
n'eussent  pas  un  caractère  assez  prononcé.  M.  Flourens  a 
trouvé  dans  le  jeune  lapin  les  circonstances  les  plus  favorables 
à  ses  recherches.  Comme  tous  les  rongeurs,  il  marche  de  très- 
bonne  heure  et  son  rocher  durcit  assez  tard.  L'opération  néan- 
moins, étant  toujours  plus  longue  et.  plus  cruelle  que  sur  les 
oiseaux  où  les  canaux  osseux  sont  presqu'à  découvert;  on  de- 
vait s'attendre  que  ses  résultats  ne  seraient  pas  aussi  distincts  ; 
et  en  effet,  ils  étaient  plus  ou  moins  troublés  parles  autres 
signes  d'agitation  et  de  douleur  que  donnait  ranimai.  Au  total, 
cependant,  les  résultats  ont  été  semblables,  et  même  ils  ont 
montré  une  constance  plus  soutenue.  Lorsqu'on  ne  coupe  qu'un 
canal  horizontal,  le  mouvement  horizontal  de  la  tète  dure  plus 
long- teins  que  dans  les  pigeons.  La  tète  tourne  en  général  du 
CÔté  du  canal  coupé.  La  section  des  deux  canaux  horizontaux 
non- seulement  faisait  mouvoir  la  tète  à  droite  et  à  gauche,  mais 
toute  la  partie  antérieure  du  tronc  ;  et  si  ces  mouvemens  ces- 
saient pendant  quelque  teins,  ils  reprenaient  aussitôt  quç  l'a- 
nimal cherchait  à  marcher.  Si  l'on  coupe  les  canaux  semi  •  cir- 
culaires verticaux  postérieurs  ,  c'est  dans  le  sens  vci  tieal  que 
la  tète  se  meut,  et  souvent   le  corps  de  ranimai  tout  entier  est 

jeté  à  la  renverse.  »  L'Académie  appi  ouve  le  travail  de  M.  Flou- 


786  FRANCE. 

rens.  —  M.  Fourier  lit ,  au  nom  de  M.  Serres  ,  un  rapport  ver- 
bal sur  l'ouvrage  de  M.  Girou  de  Buzareincues,  relatif  à  la 
génération.  —  M.  Poisson  lit  l'analyse  d'un  mémoire  sur  l'é- 
quilibre des  fluides,  et  une  addition  à  son  Mémoire  sur  l'équi- 
libre et  le  mouvement  des  corps  élastiques. — M.  Thénard  rend 
compte  de  l'examen  qu'il  a  fait  des  produits  des  essais  de 
M.*  Cagnakd-Latour  sur  la  cristallisation  du  carbone.  Ceux 
de  ces  cristaux  qui  sont  sans  couleur  rayent  le  cristal  de 
roche,  mais  ils  sont  raves  par  le  diamant;  ils  ne  brûlent  point, 
et  une  analyse  exacte  a  prouvé  que  c'était  non  pas  du  carbone , 
mais  un  silicate. 

Du  ier  décembre.  —  On  lit  une  lettre  du  garde-des-sceaux 
relativement  au  moyen  de  pré  venir  la  falsification  îles  écritures. 
Le  ministre  annonce  qu'un  particulier  prétend  avoir  découvert 
un  procédé  de  ce  genre.  Il  invite  l'Académie  à  s'occuper  très- 
promptement  de  cette  importante  question.  La  lettre  du  ministre 
sera  remiseàla  commission  précédemment  nommée  qui  est  priée 
d'accélérer  son  travail. — M.  Baudouin  offre  à  l'Académie  la  pre- 
mière livraison  d'un  Dictionnaire  géographique  de  toutes  les  com- 
munes de  France.  Il  désire  que  cet  ouvrage  soit  admis  pour 
concourir  au  prix  de  statistique.  M.  Fourier  en  fera  un  rapport 
verbal. — On  lit  une  lettre  de  M.  Hachette  qui  exprime  sessen- 
timens  de  reconnaissance  pour  la  propositon  que  la  section  d'é- 
conomie rurale  a  bien  voulu  faire  de  lui  dans  la  dernière  séance. 
Voulant  témoigner  toute  sadéférence  pour  l'opinion  de  plusieurs 
des  membres  de  l'Académie  ,  il  désire  n'être  point  compris  dans 
les  candidats  pour  la  place  actuellement  vacante,  et  plein  de 
confiance  dans  les  dispositions  bienveillantes  dont  l'Académie 
l'a  déjà  honoré,  il  annonce  l'intention  de  se  présenter  de  nou- 
veau pour  la  place  qui  deviendrait  vacante  dans  la  section  de 
mécanique.  L'Académie  procède  par  voie  de  scrutin  à  l'élection 
d'un  membre  pour  la  place  vacante  dans  la  section  d'économie 
rurale  ,  par  le  décès  de  M.  Bosc.  Le  nombre  des  votans  est  57. 
Au  premier  tour,  M.  Flourcns  obtient  11  voix  ,  M.  Dutrochet  14 , 
M.  Girou  de  Buzareingues  7  ,  M.  Huzard  fils  5  ;  M.  Emma- 
nuel tC  H  arcowt  4  ,  M.  Aug.  Saint-Hilairc  1;  MM.  Say  et  Busche, 
chacun  une  voix.  Au  deuxième  tour  ,  sur  58  voix  ,  M.  Flourens 
en  obtient  3o,  M.  Dutrochet  18  ,  M.  Girou  de  Buzareingues  4, 
M.  Huzard  fils  l\.  M.  Flourexs  est  proclamé.  M.  Ara  go  annonce 
que  la  commission  nommée  pour  examiner  le  flint-glass  et  le 
crown-glass,  présenté  par  MM.  Thibeaudeaii  et  Bontems  ,  ne 
diffère  son  rapport  que  parce  qu'elle  attend  de  nouveaux 
échantillons  dont  elle  a  besoin  pour  apprécier  toute  l'impor- 
tance des  procédés  dont  il  s'agit.  Il  a  cru  devoir  faire  présente- 


PARIS.  787 

ment  cette  remarque  ,  afin  qu'on  ne  puisse  conclure  de  ce  retard 
rien  de  défavorable  au  succès  d'une  recherche  aussi  utile  et 
qui  peut  avoir  tant  d'influence  sur  la  perfection  des  lunettes 
achromatiques.  —  M.  Fourier  lit  un  mémoire  d'analyse  con- 
cernant divers  points  dé  la  théorie  de  la  chaleur.  —  MM.  de 
Cassini,  Desfnntaines ,  de  Wirbel  et  de  Blainville  ionl  un  rap- 
port sur  i\n  mémoire  de  M.  Adolphe  Bro>cniart,  qui  a  pour 
titre  :  Nouvelles  recherches  sur  le  pollen  et  les  granules  sperinn- 
tiques  des  végétaux.  <<  L'ordre  de  phénomènes  dont  s'est  occupé 
l'auteur  est  un  nouveau  champ  de  recherches  ouvert  à  l'in- 
vestigation des  naturalistes  et  des  physiciens  ;  et  M.  A.  Bron- 
gniart  a  le  mérite  incontestable,  sinon  d'y  avoir  fait  la  pre- 
mière découverte  ,  au  moins  d'avoir  attiré  l'attention  sur  des 
faits  curieux  ,  légèrement  entrevus  avant  lui  ,  puis  négligés  et 
oubliés,  et  surfout  de  les  avoir  éclairés  et  confirmés  par  une  série 
assez  nombreuse  d'observations  méthodiques  dirigées  avec  saga- 
cité, et  qui,  dans  une  matière  aussi  délicate  et  aussi  obscure,  exi- 
geaient beaucoup  de  soin  et  d'exactitude.  C'est  sons  ce  rapport 
que  votre  commission  vous  propose  d'accorder  votre  approba- 
tion au  travail  de  cet  ingénieux  observateur.  «  (Approuvé.)  — 
MM.  Vauqui  i.ix  et  d'Arcet  font  un  rapport  sur  un  mémoire  de 
MM.  Chevalier  et  Langlumé,  intitulé  :  Essai  sur  la  lithogra- 
phie. Les  améliorations  annoncées  par  les  auteurs  consistent 
principalement  dans  l'acidul'ation  des  pierres,  l'effaçage  des 
dessins ,  et  la  retouche  de  ces  mêmes  dessins  sur  pierre. 
Voiei  les  conclusions  du  rapport:  «L'art  de  la  lithographie 
nous  paraît  avoir  reçu  une  grande  amélioration  par  les  re- 
cherches de  MM.  Chevalier  et  Langlumé  ,  el  arriver  très-près 
de  sa  perfection.  Nous  espérons  que  les  lithographes  sauront 
quelque  gré  aux  personnes  qui  ont  porté  la  lumière  de  la  chimie 
sur  cet  objet  important,  sans  laquelle  cet  art  serait  encore 
festé  long-tcms  dans  l'obscurité  de  la  routine.  Nous  pensons 
enfin  que  l'Académie  doit  donner  son  approbation  au  travail 
de  MM.  Chevalier  et  Langlumé,  et  les  engager  à  diriger  leurs 
connaissances  chimiques  sur  les  autres  arts  qui  peuvent  en 
avoir  besoin.»  (Approuvé.)  —  M.  Cacchi  lit  nue  note  sur 
l'équilibre  et  le  mouvement  des  verges  élastiques  el  rectangu- 
laires ,  droites  OU  courbes,  d'épaisseur  COUStaute  OU  d'épaisseur 
variable.  A.  Michelo  r. 

Société  royale  des  prisons.  —  assemblée  générale  du  '?\  jan- 
vier 1828,  sous  la  présidence  de  S.  1.  R.  Monseigneur  l< 
I  )  \i  l'iuv. —  Après  une  allocution  de  |*au  juste  président ,  qui  . 
témoigné  de  nouveau  tout  l'intérêt  que  lui  inspirent  le  but  et 
les  11  a  vaux  de  la  Société,  le  ministre  de  ['intérieur  fait  «m 


7  88  FRANCE. 

rapport  dont  nous  allons  donner  une  rapide  analyse.  En  18-27, 
les  plans  de  la  prison  modèle  ont  été  arrêtés  définitivement  et 
les  travaux  mis  en  activité.  A  Nismes  et  à  Draguignan,  les 
maisons  d'arrêt  et  de  justice  sont  achevées.  Des  travaux  d'a- 
mélioration sont  commencés ,  ou  commenceront  prochainement 
pour  les  prisons  de  trente  villes  différentes,  parmi  lesquelles 
on  remarque  Alby,  Alençon,  Angoulème,  Belfort,  Besançon, 
Carcassonne,  Douai,  Laon ,  Lille,  Limoges,  Lyon,  Melz, 
Moulins,  Tsantes ,  Orange,  Roanne,  Rocroy,  Rouen,  Saint- 
Brieuc,  Sedan  ,  Tours  ,  Troyes,  Vervins,  etc.  On  examine  des 
plans  et  des  devis  pour  la  reconstruction  des  maisons  d'arrêt 
de  Châlons-sur-Saône  et  de  Boulogne.  Les  budgets  de  dépar- 
temens  comprenaient,  en  1827,  près  de  1,200,000  francs  pour 
l'agrandissement  ou  la  réparation  des  prisons  départementales. 
Une  somme  à  peu  près  égale,  destinée  au  même  objet,  a  été 
votée  par  les  conseils  généraux  pour  l'année  1828.  Dans  plu- 
sieurs prisons,  des  moyens  de  travail  ont  été  procurés  aux  dé- 
tenus par  les  soins  des  autorités  locales  et  des  commissions  de 
surveillance.  Les  ateliers  se  multiplient  de  plus  en  plus  dans 
le.;  maisons  de  ce  genre.  Le  produit  des  travaux  industriels 
des  condamnés  s'est  élevé,  en  1827,  à  1,4 00,000  fr. — L'amé- 
lioration du  régime  des  maisons  centrales  de  détention  est  le 
but  vers  lequel  tendent  tous  les  efforts.  Du  travail,  une  nour- 
riture saine,  un  logement  propre,  des  vêtemens,  toutes  ces 
ressources  y  existent  pour  les  condamnés  ;  mais  il  reste  beau- 
coup à  faire  pour  que  les  maisons  centrales  soient  en  état  de 
les  recevoir  tous.  On  s'est  occupé  des  moyens  de  séparer  des 
autres  les  jeunes  condamnés,  dont  le  nombre  a  été,  en  1827  , 
de  804.  4oo  d'entre  eux  peuvent  être  recueillis  dans  les  mai- 
sons de  Loos,  Clervaux  et  Montpellier.  Dans  les  dix  premiers 
mois  de  l'année,  4><)58  individus  ont  été  libérés  ;  ils  ont  reçu, 
à  leur  sortie,  indépendemment  de  leurs  deniers  ordinaires  de 
poche,  une  somme  moyenne  de  63  francs.  4°7  d'entre  eux  qui 
n'avaient  point  travaillé  n'ont  rien  reçu  en  sortant.  Un  établis- 
sement, qui  mérite  d'être  imité,  s'est  formé  à  Lyon  :  c'est  la 
maison  de  refuge ,  fondée  par  un  habitant  de  cette  ville.  Elle 
assure  à  des  femmes  sorties  des  prisons  du  département  un 
asile  et  des  moyens  de  travail.  Elle  compte  deux  années  seule- 
ment d'existence,  et  déjà  plus  de  5o  femmes  y  sont  occupées. 
—  M.  Billecocq,  l'un  des  secrétaires,  succède  au  ministre  de 
l'intérieur,  et  annonce  que  plusieurs  personnes  sont  présentées 
pour  faire  partie  de  la  Société  :  l'assemblée  prononce  leur  ad- 
mission. —  M.  le  préfet  du  dépariemeut  de  la  Seine  fait  un  rap- 
port sur  l'état  des  prisons  de  Paris.  La  restauration  de  Sainte- 


PARIS.  789 

Pélagie  est  sur  le  point  d'être  terminée.  Les  nouveaux  bàtimens 
seront  occupés  ,  dès  qu'un  promenoir  couvert  pour  les  malades 
et  des  ateliers  pour  les  enfans  condamnés  corrcctionnellement 
y  auront  été  ajoutés.  La  Conciergerie  a  été  beaucoup  améliorée; 
la  distribution  intérieure  est  plus  convenable  ;  l'aspect  général 
de  l'édifice  est  moins  triste  et  moins  effrayant.  L'ancien  dépôt 
de  la  préfecture  de  police,  contre  lequel  se  sont  élevées  de  si  justes 
plaintes,  va  disparaître  enfin  :  on  dispose  une  maison  pour  le 
remplacer.  Les  sexes  et  les  âges  y  seront  séparés  autant  que 
possible.  Les  délits  et  les  crimes  présumés  être  la  cause  de  l'arres- 
tation donneront  lieu  aussi  à  la  précaution  de  la  séparation. 
Les  projets  à  l'étude  sont  :  i°  La  maison  d'arrêt  des  hommes; 
20  l'hospice-prison,  spécialement  destiné  aux  filles  publiques; 
3°  la  nouvelle  prison  de  la  dette  ;  4°  l<i  maison  de  la  correction 
paternelle  et  de  refuge;  5<>  la  maison  d'arrêt  des  femmes. — 
M.  le  préfet  de  police  expose  les  nombreux  inconvéniens  que 
présente  l'état  actuel  de  la  prison  de  la  grande  Force.  La  popu- 
lation de  cette  prison  excède  de  deux  cents  le  nombre  des  in- 
dividus qu'elle  peut  renfermer  convenablement.  Pius  de  i5o 
sont  couchés  sur  la  paille  dans  les  corridors.  Les  autres  détenus 
couchent  trois  dans  deux  lits  rapprochés.  M.  de  Bei.leyme 
propose  des  améliorations  peu  coûteuses,  qu'il  appelle  de  tous 
ses- vœux.  —  M.  de  Tourkon,  pair  de  France,  rend  compte 
d'une  visite  qu'il  a  faite  de  plusieurs  maisons  d'arrêt  dans  les 
départemens  qui  bordent  le  Rhône  et  dans  le  nord -ouest  de  la 
France.  La  prison  de  Faïence  offre  deux  défauts  essentiels.  Elle 
a  trop  peu  d'étendue,  et  ses  préaux  sont  en  petit  nombre  :  les 
sexes  seuls  peuvent  y  être  séparés;  les  âges  et  les  délits  s'y 
trouvent  confondus.  L'administration  ne  fait  aucun  frais  pour 
le  vêtement  des  prisonniers  :  il  faut  que  la  pitié  publique  v  sup- 
plée. La  prison  de  Tournon  (Ardèche)  e->t  incommode  et  insa- 
lubre pour  les  prisonniers,  dont  le  sort  serait  intolérable,  sans 
les  soins  que  leur  prodigue  une  association  de  bienfaisance  à 
la  tête  de  laquelle  est  placé  le  respectable  M.  Ferdinand  de 
Farconet.  Un  abus  que  M.  de  Tournon  a  remarqué  dans 
beaucoup  de  prisons  vient  des  concierges,  qui  s'approprient 
une  partie  des  préaux  destinés  aux  détenus,  pour  en  faire,  soit 
des  basses-cours,  soit  des  jardins,  pour  leur  usage  personnel. 
Cet  abus  est  grave;  la  moralité  des  prisonniers  peut  en  souffrir 
autant  (pie  leur  santé;  il  demande  une  prompte  et  sévère 
répression.  D'autres  concierges  exigent  un  prix  exorbitant 
pour  le  loyer  des  lits  qu'ils  fournissent  à  ceux  des  détenus  qui 
peuvent  faire  celte  dépense,  tandis  que  les  autres  sont  entassés 
sur  une  paille  humide  dans  des  appartenons  malsains.  M.  d'Ar- 


79o  FRANCE. 

goût,  ayant  visité  les  mêmes  prisons  que  M.  de  Tournon , 
se  borne  à  présenter  quelques  faits  qui  ne  se  trouvent  pas  dans 
le  rapport  de  ce  dernier.  La  maison  d'arrêt  de  Vienne  n'a  point 
d'infirmerie;  des  accidens  graves  sont  résultés  de  cet  état  de 
choses.  Les  latrines  répandent  dans  cet  établissement  une  infec- 
tion insupportable.  Un  fourneau  d'appel  y  est  tout-à-lait  né- 
cessaire. A  Saint- Etienne  (Loire),  on  a  donné  trop  d'atieniion 
à  la  beauté  extérieure  du  bâtiment  qui  sert  de  prison.  Le  terrain 
qui  l'environne  est  malsain;  en  temps  de  pluie,  les  préaux  se 
remplissent  d'une  eau  qui  s'écoule  difficilement  ;  au  dedans 
point  de  courant  d'air;  inconvénient  des  latrines,  plus  fâcheux 
encore  que  celui  qui  existe  dans  la  maison  de  Vienne,  puisque 
c'est  principalement  dans  i'infirmerie  que  se  répand  l'infeclion; 
humidité  générale  dans  les  logemens  voûtés;  faedités  d'éva- 
sion, etc.  Ces  défauts  auraient  pu  être  évités  en  grande  partie, 
si  les  architectes  avaient  donné  à  leur  plan  la  simplicité  qui 
convient  aux  édifices  de  ce  genre.  KRIiodez,  le  rapporteur  a 
été  pleinement  satisfait  de  l'état  de  la  maison  d'arrêt.  A  Mon- 
tauban,  les  détenus  couchent  dans  des  espèces  de  cachots  ;  le 
jour,  ils  sont  dans  de  grandes  pièces  où  nulle  précaution  n'est 
prise  pour  les  garantir  des  rigueurs  de  l'hiver.  Le  département 
des  Basses-Pyrénées,  quoiqu'il  soit  très-pauvre,  a  fait  beaucoup 
de  sacrifices  pour  améliorer  l'état  des  prisons;  c'est  un  exemple 
à  proposer  aux  autres.  De  1820  à  1827,  /|33,ooo  fr.,  c'est-à- 
dire,  une  somme  presque  égale  à  la  moitié  de  la  contribution 
foncière  annuelle,  a  été  appliquée  à  cet  objet.  En  1816,  les 
prisons  de  Pau  et  à'Orthez  présentaient  l'aspect  le  plus  ef- 
frayant, soit  sous  le  rapport  de  l'état  physique  des  détenus, 
soit  sous  le  rapport  de  leur  moralité;  les  âges,  les  sexes ,  les 
délits,  tout  y  était  confondu  ,  et  les  en  fans  même  étaient  dévorés 
par  des  maladies  honteuses,  dont  ils  auraient  dû  ignorer  le 
nom  et  l'existence.  Douze  années  ont  suffi  pour  opérer  le  chan- 
gement le  plus  satisfaisant,  et  le  rapporteur  donne  beaucoup 
d'éloges  au  régime  actuel  de  ces  maisons.  Il  expose  ensuite  des 
vues  sur  le  système  pénitentiaire.  Il  pense  que  l'établissement 
d'ateliers  trop  nombreux  dans  les  prisons  pourrait  jusqu'à  cer- 
tain point  entraver  les  industries  particulières,  en  jetant  dans 
le  commerce  une  trop  grande  quantité  de  produits.  Nous  ne 
partageons  point  à  cet  égard  les  craintes  de  M.  d'Argout  ;  et,  à 
supposer  même  que  cet  inconvénient  pût  exister,  Userait  facile 
de  prendre  des  mesures  propres  à  le  faire  disparaître.  —  A 
M.  d'Argout  succède  M.  Degéuando,  qui  rend  compte  d'une 
visite  qu'il  a  faite  dans  les  prisons  de  Lyon.  Après  avoir  donné 
beaucoup  d'éloges  au  régime  et  à  l'administration  des  prisons 


PARIS.  :9, 

actuellement  existantes,  il  expose  son  opinion  sur  remplacé-" 
ment  choisi  pour  la  prison  de  Perrache  ,  terrain  humide ,  sujet 
aux  inondations  du  Rhône,  par  conséquent  insalubre,  et  qui 
exigera  nécessairement  des  remblais  considérables  et  coûteux. 
Les  associations  charitables  se  sont  multipliées  à  Lyon.  La  con- 
frérie de  la  Miséricorde  est  une  association  religieuse  qui  envoie 
trois  de  ses  membres,  deux  ou  trois  fois  la  semaine,  porter 
l'instruction  dans  les  prisons  et  les  hôpitaux  de  la  ville.  Sainte- 
Pélagie,  établissement  formé  depuis  trois  ans,  recueille  les  filles 
de  mauvaise  conduite,  et  renferme  aujourd'hui  5o  repenties, 
qui  en  ont  fait  volontairement  leur  asyle.  12  ont  été  déjà  re- 
mises à  leurs  parens  ,  ou  placées  comme  ouvrières.  Yn  autre 
établissement,  la  Solitude,  formé  depuis  quatre  années,  reçoit 
les  femmes  qui  ont  subi  la  peine  des  travaux  forcés.  Ces  femmes 
s'occupent  à  dévider  de  la  soie,  et  le  produit  de  leur  travail 
couvre  aujourd'hui  les  frais  de  la  maison.  M.  Degérarido  as- 
sure qu'une  moralité  exemplaire  s'y  fait  remarquer.  Il  saisit 
cette  occasioii  pour  exprimer  le  désir  de  voir  l'administration 
s'occuper  du  sort  des  condamnés  qui  ont  subi  leur  peine,  et  qui 
recouvrent  la  liberté,  sans  acquérir  des  moyens  d'existence.  — 
M.  le  garde-des-sceaux  présente  quelques  observations  sur  les 
prisons  de  Toulon  ,  de  Marseille  et  d'slûc.  Les  cachots  de  cette 
dernière  ville  sont  privés  d'air.  Cet  inconvénient  grave  ,  sous 
un  climat  brûlant  ,  réclame  un  prompt  remède.  L'un  des  pré- 
cédons rapporteurs  avait  exprimé  le  vœu  de  voir  les  condamnés 
jouir  d'une  certaine  liberté.  Le  garde-des-sceaux  pense  que  ce 
vœu  ne  doit  n'être  accueilli  qu'avec  beaucoup  de  circonspec- 
tion. Les  fers  ont  été  jusqu'à  présent  regardés  comme  indis- 
pensables :  les  camisoles  de  force,  comme  celle  qu'on  emploie 
pour  les  aliénés,  semblent  devoir  suffire. — M.  Breton  ,  tré- 
sorier, présente  le  compte  financier  de  la  Société;  l'actif 
en  caisse  était,  au  lit  janvier  1828,  de  189,333  fr.  7',  c. 
—  M.  le  duc  de  Doudeauville  lit  quelques  observations  faites 
par  lui  dans  un  voyage  d'agrément.  A  Orléans,  a  Niort,  à 
Poitiers  ,  il  a  trouvé  l'état  d»s  prisons  satisfaisant.  La  qualité'  A\i 
pain  distribué  aux  prisonniers  est  bonne  :  on  se  plaint  ce- 
pendant de  ce  que  les  rations  m-  sont  pas  assez  fortes.  A  La  Ro- 
chelle et  à  Bordeaux,  hs  prisons  sont  trop  petites  :  les  hommes 
h  les  femmes  habitent  le  même  corps  de  bâtiment.  L'hospice 
des  aliénés  de  cette  dernière  ville  est  tout-à-faii  remarquable, et 
peut  être  cité  comme  un  modèle.  •—  MM.  Jacqj  inot-Pahpe- 

WJlf  E  ,  MOREAI  ,  Dl  Damas,  et  m  B  l »B  B  i  -M  v  BOIS  terminent  la 
Séance  par  des  rapports  sur  plusieurs  prisons  qu'ils  ont  vi- 
sitées. Le  dernier  expose  ses  vues  sur  la  peine  de  la  déporta- 


79*  FRANCE. 

tion,  dont  l'application  lui  paraît  impraticable  et  l'essai  dan- 
gereux. —  S.  A.  R. ,  en  se  séparant  de  l'assemblée ,  exprime 
la  satisfaction  que  lui  donnent  les  progrès  de  l'institution  et  le 
dévouement  des  membres  de  la  Société.  A.  P. 

Cours  de  droit  naturel  et  de  droit  public  ,  par  M.  Charles 
Comte,  avocat  (i).  —  Le  monopole  de  l'éducation,  en  faveur 
de  l'État,  nous  paraît  aussi  contraire  aux  saines  idées  de  li- 
berté, que  beaucoup  d'autres  sortes  de  monopoles  qui  entra- 
vent encore  plusieurs  branebes  d'industrie.  Quoique  la  question 
soit  à  peu  près  décidée  dans  ce  sens,  du  moins  en  théorie,  elle 
est  loin  de  l'être  ainsi  par  nos  institutions  ;  et  si  nos  législa- 
teurs s'avisaient  de  vouloir  les  réformer  à  cet  égard,  ils  trou- 
veraient de  nombreux  obstacles,  non  pas  seulement  dans  les 
préjugés  des  ignorans  et  des  routiniers,  mais  encore  dans  les 
intérêts  de  beaucoup  de  personnes  qui  aujourd'hui  exploitent 
en  paix  le  privilège,  et  qui  se  rendent  probablement  justice, 
lorsqu'elles  semblent  craindre  de  ne  pouvoir  soutenir  la  concur- 
rence, du  jour,  où  l'université,  déchue  de  son  pouvoir  tyran- 
nique,  laisserait  la  place  libre  aux  industries  privées.  Maisl ['uni- 
versité subsiste,  et  force  est  aux  citoyens  de  payer  et  d'écouter 
les  leçons  de  ses  professeurs  et  de  ses  agrégés  ;  heureux,  lors- 
qu'un grand  -  maître  ,  comme  M.  Vatiménil,  comprend  assez 
bien  les  besoins  de  son  pays  et  de  son  époque  pour  abdiquer  en 
partie  d'injustes  prérogatives.  C'est  au  ministre  qui  a  ranimé 
l'enseignement  public,  en  rappelant  dans  leurs  chaires  désertes 
les  savans  exilés  de  la  Sorbonne  par  le  ministère  déplorable  , 
que  nous  devons  aussi  le  cours  de  législation  de  M.  Comte  , 
dont  le  nom  seul  est  un  appel  aux  amis  des  fortes  études. 
M.  Vatiménil  ne  s'est  pas  arrêté  là;  et,  en  attendant  les  ré- 
formes qu'exige  l'organisation  des  facultés  de  droit,  il  autorise 
d'autres  hommes  distingués,  sans  mission  universitaire,  à  pré- 
senter aux  jeunes  gens  les  moyens  de  compléter  hors  des  écoles 
l'instruction  nécessaire  a  leurs  professions  futures  (i). 

C'est  le  19  décembre  dernier,  que  M.  Comte  a  lu  sa  première 
leçon  ,  devant  un  auditoire  composé  en  partie  déjeunes  gens  , 

(1)  Ce  cours  a  lieu  les  lundi  et  vendredi  de  chaque  semaine,  de 
trois  heures  à  quatre,  dans  Y  amphithéâtre  de  la  rue  des  Grès ,  n°  9  , 
près  la  Soi  bonne.  On  souscrit  chez  M.  Alex.  Gobelet,  libraire,  à  côté  de 
l'École  de  Droit ,  et  chez  M.  Cassin  ,  rue  Taranne  ,  n°  12.  Le  prix  du 
Cours,  pour  les  huit  mois  de  la  durée,  est  de  60  fr.,  ou  de  i5  fr. 
pour  deux  mois ,  et  de  3o  fr.  pour  quatre  mois. 

(a)  M.Lerminier,  avocat,  l'un  des  rédacteurs  d'un  de  nos  journaux 
philosophiques  les  plus  estimés  ,  /*■  Globe ,  a  ouvert ,  rue  du  Colombier , 


PARIS.  793 

en  partie  d'hommes  déjà  connus  par  leurs  travaux  littéraires  et 
scientifiques,  et  dont  la  présence  attestait  la  haute  réputation 
du  professeur  et  l'importance  de  son  enseignement.  Cette  pre- 
mière leçon  a  été  consacrée  à  l'exposition  des  principes  géné- 
raux qui,  selon  M.  Comte,  doivent  servir  de  base  à  l'étude  du 
droit  naturel.  On  y  a  reconnu  la  même  méthode,  le  même  res- 
pect pour  les  faits  et  l'expérience  qui  les  recueille,  dont  le 
Traité  de  législation  du  même  auteur  a  donné  le  sage  exemple. 
Espérons  que  ces  cours  particuliers,  qui  sont  un  premier  pas 
vers  l'affranchissement  inévitable  de  l'instruction  des  entraves 
universitaires,  obtiendront  tout  le  succès  qu'ils  méritent.    « 

Cours  de  langues  vivantes.  —  Il  s'ouvre  en  ce  moment  des 
cours,  soit  élémentaires,  soit  de  perfectionnement,  des  langues 
allemande,  anglaise  et  française.  Ce  dernier  est  destiné  aux 
étrangers,  principalement  aux  Allemands  et  aux  Anglais.  L'ex- 
périence ayant  démontré  que  les  cours  collectifs,  lorsque  les 
auditeurs  sont  en  grand  nombre,  laissent  beaucoup  à  désirer 
comparativement  aux  cours  particuliers,  au  point  que  les  pre- 
miers ne  deviennent  profitables  qu'à  quelques  auditeurs  privi- 
légiés ;  les  professeurs  associés  pour  cet  enseignement  ont 
résolu  de  ne  recevoir  que  huit  élèves  au  plus  pour  chacun  de 
leurs  cours,  et  d'employer  le  tems  nécessaire  aux  exercices 
individuels  de  manière  à  ce  que  leurs  cours  puissent  réunir  les 
avantages  des  deux  genres  d'enseignement.  Le  prix  est  de 
i5  fr.  par  mois  ,  payables  d'avance.  On  souscrit  tous  les  jours  , 
rue  de  Beaune ,  n"  21 ,  chez  M.  Ernest  de  Liebhaber,  l'un  des 
professeurs.  M.  le  major  de  Liebhaber,  ancien  officier  saxon 
passé  au  service  de  France ,  auteur  de  X Examen  raisonné  de 
C état  actuel  de  la  France  [en  1826),  ouvrage  fort  remarquable  et 
qui  fit  sensation  à  cette  éporjue ,  et  d'une  traduction  libre  de 
la  Messiade  de  KlopJ "stock ,  qui  vient  de  paraître  chez  Belin- 
Mandar,  est  un  de  ces  hommes  d'un  mérite  distingué,  qui  se 
recommandent  par  leurs  productions.  Z. 

Clierté  du  pain  ;  secours  aux  indigens  et  aux  familles  mal 
aisées.  —  Des  mesures  pleines  de  sagesse,  inspirées  par  une 
prudente  humanité,  sont  mises  à  exécution  à  Paris  depuis   le 


n°  9.3,  un  Cours  d'histoire  du  Droit;  un  nuire  avocat  ,  M.  Bouchhnk- 
Lkfeh,  que  nous  comptons  parmi  nos  collaborateurs ,  se  propose  de 
donner  une  suite  de  leçon  sur  le  droit  public  administratif.  Son  cours  , 
qui  commencera  le  I  ri  janvier  prochain  ,  aura  lien  les  lundi  et  vendredi 

à  une  heure,  rue  de  Tour  aine,  n°  (*>,  près  l'École  de  Médecine.  On  paye 

60  francs  pour  les  huit  mois  de  l'année  scolaire. 

t.  xi..  —  Décembre  1828.  5x 


794  FRANCE. 

16  décembre.  Le  conseil  municipal  a  jugé  que  les  circonstances 
actuelles  exigeaient  que  les  approvisionnemens  de  réserve 
fussent  mis  en  consommation,  et  qu'il  devait  être  fait  des  dis- 
tributions de  pain  au-dessous  du  prix  marchand  ;  en  prenant 
les  précautions  dont  l'expérience  a  fait  apprécier  l'efficacité 
pour  que  ie  soulagement  soit  distribué  avec  la  plus  scrupuleuse 
équité  ,  en  raison  des  besoins  réels.  L'administration  n'a  point 
voulu  faire  de  distributions  gratuites,  mais  seulement  faire 
descendre,  pour  les  classes  les  moins  aisées,  le  prix  de  l'ali- 
ment le  plus  nécessaire  et  le  rendre  accessible,  à  peu  près 
comme  dans  les  tems  ordinaires.  De  plus,  elle  a  soin  que  le 
pain  délivré  au  rabais  soît  absolument  de  même  qualité  que 
celui  dont  le  riche  se  nourrit  à  im  prix  un  peu  plus  haut.  Ces 
mesures  où  il  semble  que  tout  est  réglé  par  l'économie  et  la 
prévoyance,  au  profit  des  malheureux,  n'ont  pointant  pas  reçu 
l'approbation  universelle  :  des  publicistes  ont  agité  de  nouveau 
la  question  des  approvisionnemens  de  réserve ,  des  greniers 
d'abondance,  et  la  résolvant  dans  le  sens  le  plus  rigoureux,  ils 
ont  blâmé  l'administration  qui  n'est  pas  de  leur  avis.  Mais 
ces  publicistes  oublient  que  leur  science  ne  s'est  pas  encore 
élevée  jusqu'à  la  démonstration;  que  leurs  doctrines  sur  les- 
quelles ils  ont  tant  de  peine  à  s'accorder  ne  sont  pas  éclairées 
par  le  flambeau  de  l'évidence  ;  que,  dans  l'état  d'incertitude 
où  elles  laissent  encore  les  meilleurs  esprits  ,  le  parti  le  plus 
favorable  aux  besoins  de  la  classe  pauvre  et  souffrante  est  vé- 
ritablement le  plus  sage;  et  que  l'expression  de  la  reconnais- 
sance des  malheureux  soulagés  est  aussi  une  preuve  en  faveur 
d'un  acte  de  l'administration  publique  :  un  bienfait  qui  vient  à 
propos  ne  peut  être  une  erreur.  Le  conseil  municipal  a  re- 
cueilli le  témoignage  le  plus  flatteur  de  la  bonté  de  ses  mesures; 
chaque  jour  il  reçoit  les  bénédictions  du  pauvre;  voilà  sa  ré- 
compense, et  les  hommes  de  bien  lui  doivent  l'appui  de  leurs 
suffrages  ,  des  encouragemens  et  des  éloges.  La  police  s'honore 
quand  elle  comprend  sa  destination  si  noble  et  si  pure ,  placée 
dans  une  sphère  supérieure  à  celle  des  passions  et  des  partis 
politiques,  et  qui  a  surtout  pour  objet  la  sûreté,  la  tranquil- 
lité, la  santé,  la  moralité  publiques,  l'amélioration  du  sort 
des  indigens,  les  moyens  de  prévenir  les  délits  et  les  crimes, 
et  le  bien-être  de  toutes  les  classes  de  la  société ,  sans  distinc- 
tion d'opinions  ni  de  croyances  politiques  ou  religieuses.  Au- 
tant nous  avons  repoussé  avec  énergie  les  mesures  violentes  et 
oppressives  d'une  police  partiale  et  passionnée,  qui  sacrifiait 
aux  intérêts  d'une  faction  dont  elle  était  devenue  l'instrument, 
la  majorité  et  presque  L'universalité  des  citoyens;  autant  nous 


PARIS.  795 

aimons  à  honorer  et  à  bénir  l'administration  bienfaisante  et  pa- 
ternelle qui  s'occupe  d'alléger  les  souffrances  de  la  classe  pauvre , 
qui  encourage  le  travail,  qui  cherche  les  moyens  d'extirper  la 
mendicité  ,  et  qui  entre  dans  des  voies  nouvelles  de  justice,  de 
prévoyance,  de  philantropie ,  où  l'exemple  qu'elle  donne  à 
Paris  devra  être  suivi  dans  nos  départemens.  De  premiers 
essais  en  ce  genre,  quoique  bons  et  utiles ,  ne  peuvent  com- 
porter des  perfectionnemens  que  le  tems  et  l'expérience  devront 
naturellement  amener.  M.  A.  J. 

Statistique.  —  Mouvement  de  la  population  de  la  ville  de 
Paris,  pendant  l'année  1826,  fourni  par  la  préfecture  du  dé- 
partement. 


à  domicile 


*  \    aux  hôpitaux. 


en  mariage.  . 
hors  mariage. 
en  mariage.  . 
hors  mariage. 


garçons 
filles.  . 

garçons 
filles.  . 
garçons 
filles.  . 
garçons 
filles.   . 


9>639 
9,428 
2,717 
2,553 

I91 

210 

2,640 

2,592 


19,067 

5,270 

401 

5,232 


NAISSANCES. 


Total 2 

r    des  garçons 15,187 

"   '   *    I    des  filles 14,68  3 


Total. 


EHFANS 
NATURELS 


reconnus,  compris  dans  les     <     masc. 
naissances  ci-dessus.  ...    I    fém.  . 


abandonnés 


|    masc. 
I    fém.  . 


*9>97° 
1,262 
1,556 
4,og5    j 
3,989    ! 


MARIAGES. 


Enfans  morts-nés. 

à  domicile 

anx  hôpitaux  civils  . 

militaires 

déposés  à  la  Morgue. 
Total.   .    . 


Total 

garçons  et  filles 

garçons  et  veuves.  .   .    . 

veufs  et  filles 

veufs  et  veuves 

|    masculins.   .  .   . 

f    féminins 

[    masculins, 


6,456 
368 
708 
202 

810 

737 


9.970 

2,4  18 
8,084 
io,5oa 

-54 


I   1,547 


féminins. . 

masculin*. 

féminins.  . 
masculins. 
féminins. . 
masculins, 
féminins.  . 


7,392  j 

8,255  I 

4,463  j 

4,438  I 

411  j 

278  | 

Ï4  ' 


i5,647 

8,901 

411 

332 


•■"'.'■  1  1 


796  FRANCE. 

Consommation  de  l'année  1826,  par  la  ville  de  Paris. 


Boissons. 


Vins hectolitres 

Eaux-de-vic  .   .   . 
Cidre  et  poiré  .   . 

Vinaigre 

Bière 

Raisins 


Comestibles. 


Bœufs tète 

Vaches 

Veaux 

Moutons 

Porcs  et  sangliers 
Viande  à  la  main. 
Charcuterie.  .  .  . 
Abats  et  issues.  . 
Fromages  secs  . 

Marée 


972,650 

id 3 1,661 

id. 1 1,53 1 

id. 21,408 

id i67,6i5 

\  kilogrammes.      1,577,908 


81, 43a 

i3,238 

74,43o 

4o3,583 

9o,83o 

2,110,069 

^97 


id 

id 

id 

id 

kilogrammes. 

id 

id 805,079 

id 1,4 1 5,i  56 

montant  de  la  vente  sur    )  _ 

les  marchés,  en  francs.    )         '     4»7* 

Huîtres francs 923,026 

Poissons  d'eau  douce.        id. 613,169 

Volaille  et  gibier  .   .        id 9,179,603 

Beurre id. 9,563,129 

OEufs id 4,776,118 

Foin bottes 9,367,442 

Paille id 1 5,3 16,2 16 

Avoine hectolitres.  .  .     i,i5i,473 

Les  grains  et  les  farines  vendus  à  la  halle  ne  figurent  point 
dans  ce  tableau,  attendu  que  ces  ventes  ne  donneraient  pas 
la  consommation  réelle  de  la  ville,  évaluée  à  i5oo  sacs  du 
poids  de  i5o,  kilogrammes  par  jour,  en  tems  ordinaire. 

Lorsque  le  prix  du  pain  est  plus  élevé  hors  de  Paris  que 
dans  son  enceinte,  les  dehors  n'y  apportant  pas  et  en  tirant, 
au  contraire,  la  consommation  journalière  n'a  plus  de  règle; 
elle  est  de  1700  sacs  et  au-delà. 

(  Extrait  de  l'Annuaire  du  bureau  des  longitudes.} 


Fourrages  ex 
grains.  .  . 


A  M.  le  directeur  de  la  Revue  Encyclopédique.  —  Paris, 
27  novembre  1828.  —  Monsieur,  vous  avez  inséré  dans  votre 
cahier  du  mois  de  septembre  dernier  une  lettre  de  M.  Eynaro, 
remplie  d'idées  et  de  désirs  très-justes  relatifs  à  l'éducation 
desjeunes  Grecs.  Je  désire  qu'il  sache  ,  par  le  moyen  de  votre 
Revue ,  que  depuis  plusieurs  années  le  Gymnase  normal ,  mili- 
taire et  civil,  que  j'ai  l'honneur  de  diriger  à  Paris,  a  reçu  gratui- 
tement tous  les  jeunes  Grecs  qui  se  sont  présentés  pour  suivre 
notre  cours.  Nos  procédés  sont  tellement  d'accord  avec  les  vœux 


PARIS. 


■97 


de  M.  Eynard,  que  nous  formons  précisément  les  âmes  fortes, 
les  corps  robustes  et  les  hommes  vertueux  qu'il  demande,  et  vous 
avez  certifié  plusieurs  fois  ,  par  votre  respectable  suffrage , 
la  vérité  de  ces  faits.  Quand  ces  jeunes  gens  rentreront  dans 
leur  patrie,  elle  trouvera  des  Grecs  capables  de  lui  rendre 
les  plus  grands  services.  Jpsilanti-Strati  et  plusieurs  autres 
ont  remporté  chez  moi  des  prix  qui  supposent  un  grand 
développement  de  toutes  leurs  facultés;  et  les  autorités  de 
la  Grèce  feront  très-bien  de  confier  à  ces  excellens  élèves 
de  mon  établissement  les  commissions  les  plus  difficiles  et 
les  plus  périlleuses;  car  je  suis  sûr  qu'ils  s'en  acquitteront 
dignement.  A  présent  même ,  j'ai  la  satisfaction  de  recevoir 
au  Gymnase  plusieurs  Grecs  qui  prennent  part  à  nos  exercices 
et  qui  se  distinguent  comme  leurs  prédécesseurs.  M.  Eynard 
peut  être  certain  que  je  ne  cesserai  point  de  donner  les 
mêmes  soins  à  tous  ceux  qui  pourront  m'ètre  confiés  par  la 
suite.  —  J'ai  l'honneur  d'être  avec  une  considération  distin- 
guée ,  etc.  Le  Colonel-Directeur  des  gymnases  normaux 
du  Gouvernement ,  Amoros. 
P.  S.  Une  partie  des  infirmiers  du  Val-de-Grâce,  qui  partent 
pour  la  Grèce,  ont  suivi  mes  exercices  d'après  l'excellente  idée 
de  M.  Bourdin  ,  directeur  de  cet  hôpital.  Ces  hommes  sont  en 
état  de  rendre  de  grands  services  à  l'humanité,  dans  les  cas  dif- 
ficiles qui  peuvent  se  présenter  dans  une  guerre,  pour  sauver 
les  malades,  éteindre  un  incendie,   etc. 


Théâtres. —  Théâtre-Français.  —  Première  représentation 
de  Y  Espion  ,  drame  en  cinq  actes  et  en  prose  de  MM.  Ancelot 
et  Mazères.  (Samedi  i3  décembre).  —  Parmi  les  romans 
de  Cooper  X Espion  est  un  des  plus  estimés;  c'est  une  concep- 
tion originale  dans  laquelle,  en  peignant  quelques-unes  des 
scènes  de  la  guerre  d'indépendance  ,  l'auteur  a  su  développer 
un  caractère  neuf  et  as>ez  dramatique,  lin  simple  colporteur, 
animé  d'un  ardent  amour  de  la  patrie,  veut,  dans  son  luunbie 
situation,  contribuer  aussi  au  triomphe  de  la  liberté;  et,  lors- 
que tant  d'autres  ne  font  à  cette  cause  sacrée  que  le  sacrifice  de 
leur  vie  ,  Harvey  Birch  trouve  le  moyeu  de  lui  en  taire  un  plus 
grand,  celui  de  son  honneur.  A  l'aide  de  SOU  métier,  il  pénètre 
dans  les  camps  cl  parmi  les  soldats  anglais;  il  y  recueille  des 
renseignemens  utiles  à  Washington,  et,  d'accord  avec  le  fonda- 
teur de  la  liberté  américaine,  complice  de  ce  noble  espion- 
nage, il  y  donne  de  faux  avis  non  moins  utiles  à  sou  pays.  Ses 
intelligences  avec  l'ennemi  sont  avérées  il  se  <  aehe  devant  se 


798  FRANCE. 

concitoyens  qu'il  ne  veut  pas  détromper  pour  mieux  tromper 
l'ennemi;  il  se  laisse  condamner  à  la  mort  des  traîtres,  et  il  se 
résigne  à  être  maudit  par  ceux  auxquels  il  immole  le  bien  le 
plus  précieux  de  l'honnête  homme,  par  ceux  qui  lui  devraient 
des  couronnes  civiques.  On  voit  tout  de  suite  que  la  peinture 
d'un  tel  caractère  convient  mieux  au  roman  qu'au  drame  ;  elle 
a  besoin  de  ces  développemensqui  peuvent  devenir  des  beautés 
dans  la  narration,  mais  qui  sont  des  longueurs  au  théâtre;  ici 
d'ailleurs  la  grande  action,  la  lutte  de  la  liberté,  disparaît  com- 
plètement, et  le  héros  du  romancier  est  presque  réduit  par  le 
poète  dramatique  à  ne  ligurer  que  dans  l'aventure  de  M.  Whar- 
ton.  C'est  en  effet  cet  épisode  du  roman  de  Cooper  dont  les 
auteurs  ont  fait  le  véritable  sujet  de  leur  pièce.  Henri  Wharton, 
jeune  américain,  officier  dans  l'armée  anglaise,  n'a  point  quitté 
ses  drapeaux  au  moment  de  la  révolution.  Il  vient  sous  un  dé- 
guisement voir  sa  famille  ;  reconnu  et  soupçonné  d'espionnage, 
il  est  condamné  à  mort  par  un  conseil  de  guerre.  Les  inquié- 
tudes de  son  vieux  père  ,  de  ses  deux  sœurs,  de  Dunwoodie, 
son  ami,  qui  doit  épouser  Frances,  l'une  de  ses  sœurs,  et  qui, 
en  sa  qualité  de  major  des  dragons  de  la  Virginie ,  est  obligé  de 
le  faire  juger  et  de  tâcher  de  le  reprendre ,  lorsque ,  grâce  à 
l'industrie  de  l'espion ,  ii  est  parvenu  à  s'échapper  :  voilà  les 
scènes  et  le  pathétique  du  drame.  Les  deux  premiers  actes  se 
passent  dans  la  famille  de  M.  Wharton  ,  où  Washington,  sur- 
pris par  un  orage ,  a  reçu  l'hospitalité ,  mais  sans  être  connu ,  et 
désigné  sous  le  nom  de  Harper.  Il  voit  arriver  Henri  Wharton  , 
le  reconnaît  malgré  son  déguisement  et  promet  de  lui  être 
utile  s'il  lui  arrivait  quelque  accident.  Le  troisième  acte  est 
rempli  en  partie  par  le  jugement;  Henri,  qui  avait  prévu  sa 
condamnation,  avait  fait  appeler  un  ministre  de  la  religion; 
c'est  Birch  qui  se  présente  vêtu  en  ecclésiastique,  et  qui  em- 
mène le  condamné,  auquel  il  fait  prendre  les  habits  d'un  do- 
mestique. Au  quatrième  acte  nous  sommes  dans  la  retraite  de 
Birch  ,  située  au  milieu  de  rochers  inaccessibles.  Washington  y 
attend  l'espion,  lorsque  Frances,  à  laquelle  Birch  a  promis  de 
sauver  sou  frère,  et  qui  ne  sait  pas  le  stratagème  du  faux  ministre, 
vient  pour  presser  le  colporteur  d'accomplir  sa  promesse.  On 
conçoit  son  étonnement  de  trouver  là  M.  Harper  ;  Henri  y  arrive 
bientôt  avec  son  libérateur;  mais  le  jeune  homme  n'est  pas  en- 
core sauvé,  il  faut  le  tirer  de  cet  asyle  pour  lui  faire  repasser  les 
lignes  américaines,  entreprise  périlleuse,  car  aussitôt  que  l'é- 
vasion sera  connue,  les  dragons  de  la  Virginie  vont  se  mettre 
à  sa  poursuite.  Frances  seule  peut  retenir  quelque  tems  leur 
chef;  Birch  demande  seulement  deux  heures  pour  mettre  Henri 


PARIS.  799 

eu  sûreté.  Ceci  prépare  une  situation  dramatique  au  cinquième 
acte  :  Fiances  arrive  au  moment  où  Dunwoodie  fait  monter 
à  cheval  son  régiment  pour  courir  à  la  recherche  de  Birch  et 
de  Henri;  Frances  remet  à  Dunwoodie  une  lettre  de  Henri 
qui  le  conjure  d'accomplir  une  union  qui  le  rendra  sem  frère. 
Dunwoodie  est  partagé  entre  son  devoir  qui  le  presse  et  son 
amour  qui  le  retient;  Frances  lui  rappelle  les  plus  doux  sou- 
venirs; elle  mêle  les  reproches  aux  expressions  de  l'amour  le 
plus  tendre  elle  plus  séduisant;  les  yeux  alternativement  atta- 
chés sur  la  pendule  et  sur  son  amant,  elle  éprouve  une  angoisse 
mortelle,  et  le  trouble  qui  l'agite  est  à  son  comble,  lorsqu'en- 
tendant  sonner  cinq  heures  elle  s'écrit i:  Mon  frère  est  sauvé! 
Bientôt  on  apprend  qu'en  effet  il  a  passé  les  lignes;  que  Birch, 
eu  donnant  aux  Anglais  un  faux  avis,  les  a  attirés  dans  un 
piège;  ils  sont  vaincus,  et  la  lutte  américaine  est  terminée. 
Mais  les  Anglais  se  sont  aperçus  de  la  trahison;  on  entend  une 
décharge  de  mousqueterie;  et  Birch ,  frappé  à  mort,  vient 
tomber  sur  le  théâtre,  au  milieu  de  ses  compatriotes,  qui  le 
poursuivent  encore  de  leurs  outrages,  lorsqu'il  tire  de  son  sein 
un  écrit  signé  de  Washington  ,  et  dans  lequel  ce  grand  homme 
révèle  l'héroïque  dévoùment  de  l'espion,  et  déclare  que  per- 
sonne n'a  rendu  de  plus  importans  services  à  la  cause  améri- 
caine. Ce  témoignage  lui  a  été  donné  dans  l'acte  précédent , 
lorsque  Washington,  prévoyant  la  fin  prochaine  de  la  lutte, 
veut  mettre  du  moins  la  mémoire  d'Harvey  Birch  à  l'abri  de 
l'infamie.  Les  événemens  se  précipitent  dans  ce  dénoùment 
d'une  manière  tout-à-fait  invraisemblable;  c'était  un  des  in- 
convéniens  du  sujet.  Un  autre  inconvénient,  plus  grave  sans 
doute,  c'est  de  montrer  Washington  dans  une  situation  pres- 
que ridicule,  et  de  lui  faire  jouer  un  rôle  absolument  nul  et 
tout-à-fait  indigne  de  sa  grande  renommée.  Du  reste  les  au- 
teurs qui  n'ont  rien  imaginé  ,  ni  situations  ni  caractères,  et  qui 
méuie  ont  copié  une  grande  partie  de  leur  dialogue  dansCoo- 
per,  ont  du  moins  le  mérite  d'avoir  assez  bien  disposé  pour  la 
scène  les  larges  emprunts  qu'ils  ont  faits  au  romancier,  et  leur 
pièce  n'est  pas  sans  quelque  intérêt.  Ils  ont  d'ailleurs  été  très 
bien  secondés  par  les  acteurs  qui  ont  joué  avec  beaucoup  d'en- 
semble; mais  il  est  impossible  de  ne  pas  faire  une  mention 
particulière  de  M11*  Mars,  qui  ,  dans  la  scène  de;  la  pen- 
dule surtout,  a  mis  dans  son  jeu  une  expression  m  passionnée, 
a  pendu  son  trouble  avec  une  si  douloureuse  énergie,  avec  une 
vérité  si  profondément  dramatique,  que  cette  seule  scène  aurait 
pu  faire  le  succès  de  la  pièce.  Ou  sait  que  ce  drame  a  été  joué 
pour    le  bénéfice  de   RI"'  I.everd  ;  ou  dit    qu'on  avait  prop 


8ôô  FRANCE. 

à  l'actrice  de  choisir  pour  cetre  solennité  le  Guillaume  Tell  de 
Pichnt,  mais  que  la  Comédie-Française  lui  a  imposé  Y  Espion  ; 
nous  ne  voulons  pas  croire  ce  bruit  pour  l'honneur  de  la  Co- 
médie; elle  entend  trop  bien  l'intérêt  de  l'art  et  ses  propres 
intérêts  pour  avoir  donné  la  préférence  à  une  copie  prosaïque 
sur  la  peinture  poétique  la  plus  brillante. 

—  Odkox.  —  Première  représentation  de  Y  Espion  ,  drame 
en  cinq  actes  et  en  prose,  par  MM.  Léon  Halevy  et  Fontan. 
(  Samedi  6  décembre.)  — Il  arrive  quelquefois  que  l'apparition 
simultanée  sur  deux  théâtres  de  deux  pièces,  tirées  du  même 
roman  ,  est  l'effet  du  hasard  ;  il  paraît  qu'il  n'en  a  pas  été  ainsi 
pour  les  deux  Espions  ;  on  a  raconté  que  celui  dont  nous 
venons  de  rendre  compte  avait  été  promis  à  i'Odéon  ,  et  était 
sur  le  point  d'y  être  représenté  lorsqu'on  l'a  porté  à  la 
Comédie-Française,  que  le  directeur  de  I'Odéon,  qui  avait 
compté  sur  cet  ouvrage,  pris  au  dépourvu  par  ce  désappoin- 
tement ,  a  prié  deux  auteurs  de  lui  faire  aussi  son  Espion  ;  que 
ceux-ci  se  sont  mis  à  déchiqueter  à  la  hâte  les  quatre  volumes 
de  Cooper,  et  que  leur  pièce  a  été  faite,  apprise  et  repré- 
sentée en  très-peu  de  jours.  Nous  ne  recueillons  ce  bruit  de 
coulisses  que  pour  excuser  la  précipitalion  que  l'on  peut  re- 
marquer dans  cette  composition,  dont  les  deux  jeunes  auteurs, 
connus  par  des  ouvrages  spirituels  ,  n'ont  pas  encore  une 
grande  expérience  de  la  scène.  Le  manque  d'habitude  et  de 
tems  ne  leur  a  pas  permis  de  choisir  avec  assez  de  discerne- 
ment et  de  mettre  en  œuvre  avec  assez  d'adresse  les  matériaux 
empruntés  au  roman.  Les  auteurs  de  la  rue  de  Richelieu  ont 
économisé  les  personnages  et  les  situations  ;  ils  se  sont  peu  oc- 
cupés de  l'Espion  pour  ramasser  tout  l'intérêt  sur  Henri  Whar- 
thon;  les  auteurs  de  I'Odéon  ont  voulu  présenter  plus  de 
caractères ,  mais  ils  n'ont  pas  eu  l'espace  nécessaire  pour  les 
peindre  ;  ils  ont  voulu  mettre  en  scènes  plus  d'effets  ,  mais  ils 
n'ont  pas  eu  le  tems  de  les  préparer.  On  retrouve  dans  leur 
drame  ce  chirurgien-major  qui  se  plaint  sans  cesse  que  les 
dragons  de  la  Virginie  frappent  l'ennemi  sans  précaution,  et 
font  des  blessures  inguérissables  ;  le  père  d'Harvey  Birch, 
vieillard  qui  se  meurt  le  jour  où  se  passe  l'action  ,  et  qu'ils  ont 
imaginé  d'ensevelir  sous  les  débris  btûlans  de  sa  cabane,  in- 
cendiée par  les  partisans  nommés  Erorchcurs.  Ce  tableau  ter- 
mine le  second  acte.  Ils  ont  aussi  emprunté  à  Cooper  le  per- 
sonnage de  la  seconde  sœur  de  Henri ,  qui  doit  ce  jour  même 
être  unie  à  un  colontd  anglais,  prisonnier  parmi  les  Américains. 
Au  moment  du  mariage,  l'Espion  découvre  que  le  colonel  est 
déjà  marié;  Sara  frappée  comme  d'un  coup  de  foudre  perd  la 


PARIS.  80 1 

raison.  Afin  que  cette  folie  ne  soit  pas  un  événement  parasite, 
les  auteurs  ont  heureusement  imaginé  de  la  faire  servir  à  aug- 
menter, dans  l'acle  suivant ,  le  péril  de  Henri  ;  Sara,  appelée  en 
témoignage  devant  le  conseil  de  guerre  ,  pourrait  faire  uiie 
révélation  qui  sauverait  infailliblement  son  frère  ,  mais  son 
égarement  la  condamne  au  silence.  Le  chirurgien,  qui  se  trouve 
être  le  frère  de  la  femme  abandonnée ,  provoque  le  colonel  ; 
un  duel  a  lieu  dans  le  salon  même,  et  le  colonel  tombe  mort 
d'un  coup  de  pistolet;  c'est  la  fin  du  troisième  acte.  Le  juge- 
ment est  placé  ici  au  quatrième  ;  et,  dans  le  dernier,  Harvey 
Birch  est  tué,  comme  dans  l'autre  pièce,  au  moment  où  il 
vient  de  sauver  Henri  ;  mais  ici  le  coup  part  de  ses  com- 
patriotes ,  ce  qui  nous  semble  mieux  imaginé.  Enfin  on  an- 
nonce au  dénouaient  l'arrivée  d'une  flotte  française,  et  l'indé- 
pendance de  l'Amérique.  Ou  voit  que  nous  n'avons  ici  ni  les 
scènes  du  ministre,  ni  surtout  celle  où  Frauces  arrête  Dun- 
woodie ,  la  plus  intéressante  de  l'autre  pièce.  En  consacrant 
une  partie  de  leur  ouvrage  à  mettre  davantage  enjeu  le  rôle 
de  l'Espion,  les  auteurs  l'ont  divisé  et  par  conséquent  ont  affaibli 
l'intérêt.  La  pièce  a  cependant  réussi  malgré  une  opposition  aussi 
maladroite  que  malveillante.  Il  est  impossible  de  mettre  dans 
une  cabale  plus  d'effronterie  et  d'indécence.  Le  véri  M.  public 
a  tenu  compte  aux  auteurs  d'une  précipitation  qui  leur  était 
commandée  par  une  circonstance  extraordinaire;  et  ce  n'est 
point  dans  ce  cas  que  la  critique  a  le  droit  de  rappeler  l'axiome 
si  judicieux  :  Le  teins  ne  fait  rien  à  l'affaire. 

—  Première  représentation  du  Contrariant ,  comédie  en  un 
acte  et  en  prose,  par  M.  Merville.  (Dimanche  28). —  Il  y  a  dans 
le  développement  de  ce  caractère  quelque  chose  de  peu  théâ- 
tral, parce  qu'il  et  trop  facile  de  prévoir  les  effets  d'un  tel  tra- 
vers. Il  est  bien  évident  qu'on  peut  faire  dire  à  un  contrariant 
ce  qu'on  veut  en  disant  soi-même  le  contraire  ,  et  que  son  dia- 
logue est  dicté  par  celui  du  personnage  qu'on  lui  donne  pour 
interlocuteur.  Cependant  il  offre  un  côté  comique  dans  ses  bi- 
zarreries, et  l'obligation  où.  on  le  met  de  réfuter  avec  véhémence 
ce  que  tout  à  l'heure  il  soutenait  avec  obstination,  et  l'irrésis- 
tible envie  qu'il  éprouve  de  contredire  jusqu'aux  éloges  qu'on 
donne  à  lui-même  appellent  fréquemment  le  sourire  sur  les  lè- 
vres du  spectateur.  Avant  {'Esprit  de  contradiction,  petite  co- 
médie donnée  par  Dufresny  en  j  700,  et  qu'une  idée  iugénieu  se 
et  surtout  un  dialogue  piquant  ont  l'ait  vivre  au  théâtre  ,  on 
avait  peint  des  caractères  cootrariaus ,  et  l'on  en  a  peint  depuis, 
mais  on    n'a    réussi  qu'en   les  plaçant  dans  un  cadre  étroit.  / 

Capricieux  le  J.  -  B.  Rousseau  n'esl  pas  autre  «  hose  qu'un  cou- 


8oa  FRANCE. 

trariant;  et  malgré  les  traits  spirituels  et  les  vers  de  comédie 
répandus  dans  l'ouvrage,  il  n'obtint  aucun  succès;  l'on  ne 
trouva  que  de  la  monotonie  dans  des  caprices  d'un  effet  si  uni- 
forme. On  a  rappelé,  à  propos  du  Contrariant  le  Tyran  domes- 
tique dont  les  cinq  actes  sont  remplis  d'intérêt;  mais  ce  person- 
nage si  habilement  peint  par  M.  Duval  est  une  conception 
profonde  d'un  ordre  bien  supérieur  à  tous  les,  esprits  àc  contra, 
diction;  et  le  poète  a  dû  pénétrer  bien  plus  avant  dans  le  cœur 
humain  ,  que  si  son  but  unique  eût  été  de  peindre  la  contra- 
riété qui  n'est  le  plus  souvent  qu'un  travers  de  l'esprit.  M.  Mer- 
ville  a  donné  une  nouvelle  preuve  de  la  connaissance  de  son 
art  en  renfermant  sa  peinture  dans  un  seul  acte.  Son  Contra- 
riant, jeune  médecin  nommé  Valdamnnt  ,  vient  épouser  la  fille 
d'un  M.  Bourval  qui  ne  l'a  pas  vu  depuis  le  tems  où  il  était  au 
collège.  Dès  la  première  entrevue  il  se  brouille  avec  le  beau- 
père  par  cette  rage  de  contrariété  qui  le  met  en  querelle  avec 
tout  le  monde  depuis  la  portière  jusqu'au  maitre  du  logis;  il 
choque  surtout  Bourval  par  son  obstination  à  nier  la  puissance 
du  magnétisme  dont  celui-ci  est  engmié.  Bourval  rompt  l'union 
projetée,  et  déclare  qu'il  prend  pour  gendre  un  certain  M.  Pla- 
cide, espèce  d'imbécile  d'un  caractère  tout  opposé  au  contra- 
riant. Placide  ne  contrarie  personne,  par  une  bonne  raison, 
c'est  qu'il  n'a  à  lui  ni  une  volonté,  ni  même  une  idée.  On  voit 
bien  que  d'après  les  usages  de  la  comédie  Mlle  Bourval  ne 
peut  épouser  ce  niais;  il  faut  donc  que  le  gendre  et  le  beau- 
père  futurs  se  raccommodent.  Le  magnétisme  qui  les  a  brouillés 
va  les  réconcilier.  Bourval  trouve  Valdamont  magnétisant  son 
domestique;  il  n'en  faut  pas  davantage  pour  charmer  le  bon- 
homme, d'autant  plus  que  l'opération  réussit  à  merveille,  et 
que  Lapierre  lui  semble  un  sujet  dont  il  a  vainement  cherché 
le  pareil  depuis  que  les  mystères  du  somnambulisme  lui  sont 
révélés.  Malheureusement  il  s'aperçoit  bientôt  que  Lapierre 
s'est  moqué  d'eux,  et  sa  colère  va  renaître,  lorsqu'on  lui  ap- 
prend que  si  Valdamont  a  l'esprit  mal  fait,  au  moins  il  a  une 
belle  âme;  et  un  grand  service  que  ce  jeune  homme  rend  à 
Bourval ,  auquel  un  débiteur  infidèle  enlève  une  partie  de  sa 
fortune,  lui  rend  l'affection  du  futur  beau-père,  et  la  main  de 
celle  qu'il  aime.  On  pourrait  désirer  que  l'intrigue  fût  un  peu 
plus  neuve;  que  le  valet  et  la  soubrette  fussent  un  peu  moins 
dans  l'intimité  de  leurs  maîtres:  mais  le  dialogue  ne  manque 
pas  d'esprit,  il  offre  des  mots  heureux,  quelques  ridicules  bien 
saisis,  et  le  caractère  principal  est  assez  adroitement  développé. 
Il  y  a  de  la  gaîte  dans  la  bouffonne» ie  de  la  scène  de  somnam- 
bulisme. C'est  une  binette  donnée  sans  prétention  et  jugée  de 


PARIS.  8o3 

même  ;  qui  amuse  le  public  de  l'Odéon,  et  ne  dépare  point  la 
collection  des  comédies  de  l'auteur.  M.  A. 


Antiquités  égyptiennes.  —  Extrait  d'une  Lettre  de  M.  Jo- 
mard  à  M.  Abel  R.emusat  sur  une  nouvelle  mesure  de  coudée, 
trouvée  à  Memphis  par  M.  le  chevalier  Drovetti  ,  et  sa  compa  - 
raison  avec  les  autres  mesures  semblables ,  connues  jusqu'à  pré- 
sent[\). — Lesmonumens  métriques  de  l'ancienne  Egypte  com- 
mençant à  se  multiplier,  il  m'a  paru  utile  de  les  rapprocher  et  de 
les  réunir  dans  un  même  écrit.  M'étant  occupé  autrefois  des  me- 
sures égyptiennes,  et  avant  réuni  depuis  les  divers  nionurnens  de 
cette  nature,  au  moment  de  leur  découverte,  je  préparais  une 
nouvelle  publication  sur  ce  sujet,  et  je  m'efforçais  de  la  rendre 
complète.  Aux  monumens  déjà  publiés,  j'avais  joint  le  dessin 
d'une  seconde  coudée  envoyée  d'Egypte  par  le  chevalier  Dro-- 
vetti,  et  dont  l'original  me  fut  communiqué  il  y  a  quelque 
tems  {il  est  aujourd'hui  déposé  au  Musée  du  Louvre);  mais  la 
communication  très  -  intéressante  que  vient  de  faire  à  l'Aca- 
démie des  sciences  mon  savant  confrère  et  compagnon  de 
voyage,  M.  Girard,  sur  la  nouvelle  coudée  de  M.  Drovetti, 
m'oblige  d'interrompre  mon  projet,  et  de  publier  cette  règle 
métrique,  déjà  gravée  depuis  long- tems,  en  l'accompagnant 
d'un  petit  nombre  d'observations  et  la  comparant  aux  autres 
règles  du  même  genre. 

La  nouvelle  coudée  est  en  bois  dur,  lourd  et  de  couleur 
brune,  semblable  à  celui  de  la  première,  appelée  bois  de  Méroé ; 
la  forme  est  la  même;  c'est  un  long  prisme  aplati  avec  un  pan 
coupé:  il  est  seulement  un  peu  plus  épais;  les  divisions,  les 
signes  numériques  et  tous  les  autres  caractères  sont  analogues, 
mais  exécutés  avec  plus  de  fini  et  de  soin.  La  différence  prin- 
cipale consiste  en  ce  que  le  dessous  de  la  règle  est  ,  ainsi  que 
le  dessus  et  la  face  latérale,  couvert  de  signes  d'écriture,  tandis 
que,  dans  la  première  coudée  de  Memphis  que  l'on  voit  à  Turin  , 
il  n'y  a  que  quatre  faces  travaillées,  et  que  le  dessous  est  uni. 
Cette  pièce  est  sans  contredit  une  des  plus  intéressantes,  sinon 
la  plus  précieuse  entre  toutes  celles  du  même  genre,  qui  sont, 
actuellement  connues ,  quoiqu'il  existe  une  fente  à  un  bout  et 


(i)  Cette  lettre,  imprimée  à  part,  io-4°  de  a8  pèses,  avec  une 
grande  Planche  et  une  Table  sommaire  des  dimensions  comparées  des 
quatre  coudées  de  Memphis ,  (se  trouve  à' Paris,  clic/.  Debare ,  ru< 
Serpente,   n°  7,  <t  Malin,  quai  'les  A.ugustins,  n"  71. 


8o4  FRANCE. 

qu'il  manque  une  vingtaine  de  caractères  sur  la  face  latérale , 
par  suite  de  l'enlèvement  d'un  éclat  du  bois.  Ainsi,  le  lecteur 
qui  connaît  déjà  la  première  coudée  déposée  à  Turin  sait 
d'avance  que  celle-ci  est  divisée  en  vingt-huit  cases  ou  doigts  ; 
qu'en  procédant  de  droite  à  gauche,  elle  est  numérotée  des 
signesjiiéroglyphiques  2,  3,  4,  5,  6,  et  ainsi  de  suite  jusqu'à 
16,  de  manière  que  ce  nombre  16  est  sur  la  i5e  case,  à  partir 
de  la  droite.  Sur  la  face  de  devant  sont  les  divisions,  parfaite- 
ment indiquées  par  un  enduit  blanc  très-artistement  incrusté 
dans  le  bois;  il  en  est  de  même  de  tous  les  signes.  C'est  un 
travail  très-remarquable,  et  qui  prouve  l'habileté  avec  laquelle 
on  travaillait  et  l'on  coupait  le  bois;  car  la  largeur  de  chaque  trait 
des  divisions  est  d'environ  un  demi-millimètre,  et  l'instrument 
renferme  des  lignes  d'une  finesse  beaucoup  plus  grande. 

Les  inégalités  des  palmes,  des  doigts  et  de  leurs  subdivisions 
sont  moins  fortes  dans  cette  seconde  coudée  que  dans  la  pre- 
mière; mais  (ce  qu'on  a  peine  à  expliquer)  les  traits  qui  for- 
ment ces  subdivisions  sont  tracés  obliquement  à  la  longueur 
de  la  règle,  et  non  perpendiculairement. 

Comme  dans  la  première  règle,  les  subdivisions  des  doigts 
sont  en  nombre  égal  au  chiffre  gravé  sur  le  pan  coupé;  ainsi 
la  première  case  a  deux  divisions;  la  2e  en  a  trois;  la  3e  en 
a  quatre,  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  16.  Les  chiffres  indiquent 
donc  encore  des  nombres  fractionnaires ,  ou  les  dénominateurs 
des  fractions  correspondantes,  ainsi  que  je  l'ai  expliqué  dans 
la  description  de  la  première  coudée  :  seulement,  le  signe  ovale 
qui  les  accompagne  est  placé  ici  à  leur  droite  ,  tandis  qu'il  est 
au-dessus  dans  la  première  coudée ,  ce  qui  revient  au  même. 

Après  le  quinzième  doigt,  plus  de  divisions  sur  le  bord  droit 
de  la  règle ,  ni  de  signes  sur  le  bas  du  pan  coupé  :  tandis  que, 
dans  la  première  règle ,  le  signe  qui  indique  la  coudée  occupe 
les  treize  cases  restantes,  avec  les  chiffres  III,  II  et  IIII  répétés 
plusieurs  fois. 

Etant  de  même  nature,  de  même  matière,  trouvées  dans  le 
même  lieu  et  de  même  dimension ,  il  est  manifeste  que  ces 
deux  règles  avaient  le  même  objet.  La  longueur  totale  de  la 
2e  coudée  est  de  5a3  millimètres  ,  et  celle  de  la  ire  est  de  5a3 
millimètres  et  demi  passe,  d'après  la  mesure  très-précise  publiée 
par  l'Académie  de  Turin. 

Une  dernière  remarque  sur  la  2e  coudée,  c'est  qu'on  y  a 
indiqué  par  des  traits  prolongés  dans  toute  la  largeur  de  la 
règle,  et  par  de  petites  marques  particulières,  les  espaces  égaux 
à  un  doigt,  à  quatre  doigts  ou  un  palme,  à  deux  doigts  ou 
un  condyle,   et  enfin  à  trois   doigts.  Toutes  ces  circonstances 


PARIS.  80  5 

annoncent  une  mesure  usuelle,  effective ,  et  non  pas  un  simple 
monument  dédicatoire  ou  commémoratif ,  un  simulacre  pure- 
ment votif,  et  insignifiant  comme  mesure;  tant  de  détails  auraient 
été  inutiles  pour  un  objet  semblable.  Enfin  ,  il  serait  contre  les 
règles  de  la  probabilité  que  des  mesures  taillées  au  hasard 
eussent  une  longueur  aussi  parfaitement  égale.  Je  ne  parle  ici 
que  de  la  longueur  totale  de  l'instrument,  car  les  parties  sont 
très-inégales  entre  elles. 

Je  passe  à  une  3e  coudée  que  M.  Nizzoli,  chancelier  du 
consulat  d'Autriche  en  Egypte,  a  trouvée  dans  les  fouilles  qu'il 
a  fait  faire  à  Memphis.  On  en  voit  la  ligure  dans  l'intéressant 
recueil  imprimé  à  Milan,  sous  ce  titre  :  Biblioteca  italiana,  avec 
une  description  étendue  et  des  remarques.  Le  dessous  est  orné 
de  caractères,  comme  dans  la  figure  2;  l'auteur  de  cette  notice 
n'élève  aucun  doute  à  l'égard  de  cette  mesure,  et  il  la  regarde 
comme  une  mesure  de  24  doigts,  longue  en  tout  de  45  centi- 
mètres. Malgré  l'appui  que  cette  opinion  pourrait  donner  à 
mon  sentiment  sur  la  longueur  de  la  petite  coudée ,  ou  coudée 
antique,  je  pense  que  cette  mesure  est  encore  une  coudée  de 
28  doigts.  Les  détails  dans  lesquels  je  vais  entrer  feront  juger 
de  la  solidité  de  ma  conjecture.  La  pièce  est,  dit-on,  en  marbre; 
M.  Nizzoli  lui-même  ne  trouva  dans  les  fouilles  que  des  frag- 
mens;  mais,  après  son  départ  de  l'Egypte,  les  Arabes  vinrent  à 
bout  de  découvrir  le  reste.  M.  Drovetti  les  acheta  et  eut  la 
générosité  de  les  envoyer  â  Florence  à  M.  Nizzoli.  Depuis,  on 
a  rajusté  les  sept  fragmens  ainsi  retrouvés.  On  ne  peut  nier 
que  les  six  premiers  se  lient  bien  ensemble;  la  progression  des 
chiffres  ne  laisse  aucun  doute  ;  mais  je  ne  pense  pas  ainsi  du 
septième.  L'auteur  de  la  notice  dit  qu'à  partir  du  16e  doigt 
(il  aurait  fallu  dire  le  i5e),  il  n'existe  pas  de  signes,  comme 
dans  la  coudée  Drovetti,  pour  faire  admettre  l'existence  d'un 
palme  de  plus.  Cette  raison  de  peu  de  valeur  est  réduite  à 
rien  par  l'examen  de  la  2ecoudée  Drovetti,  dont  les  cases  sont 
également  vides,  après  la  marque  du  nombre  16.  En  second 
lieu ,  les  formes  des  cassures  des  6e  et  7e  morceaux  ne  se  cor- 
respondent, ni  en  dessus,  ni  en  dessous.  Troisièmement,  le 
signe  coudre  et  les  trois  autres  signes  placés  à  l'extrémité  droite 
des  règles,  figures  1  et  2,  qui  signifient  probablement  coudée 
royale ,  se  retrouvent  ici  au  70  morceau.  Or,  qui  pourrait  ad- 
mettre que  ces  mots  s'appliquassent  indistinctement  à  des  me- 
sures aussi  différentes  qu'une  coudée  de  28  doigts  et  une 
coudée  de  24  doigts,  à  une  longueur  de  523  millimètres  et 
demi  et  ù  une  longueur  de  4^o  millimètres?  D'autres  motifs 
encore  qu'il    serait   trop   long  d'exposer   ici    m'autorisent  à 


8o6  FRANCE. 

conclure  que  la  coudée  de  M.  Nizzoli  avait  28  doigts  comme 
les  deux  autres,  trouvées  d'ailleurs,  ainsi  qu'elle- même,  à 
Memphis.  D'après  les  cinq  palmes  complets  que  l'on  possède, 
quoique  inégaux  entre  eux,  on  peut  croire  que  la  mesure  en- 
tière avait  environ  5î3  millimètres  et  demi. 

Le  fragment  d'une  quatrième  coudée  est  déposé  à  la  Biblio- 
thèque royale,  à  Paris.  Il  a  été  rapporté  d'Egypte  par  M.  Raf- 
faelli,  et  publié  peu  de  tems  après.  Ces  fragmens  sont  en 
schiste  ou  en  basalte  gris.  C'est  la  portion  du  milieu  de  la 
coudée,  comme  on  en  peut  juger  par  les  chiffres  subsistans, 
12 j  i3,  i4>  i5,  16.  La  longueur  du  fragment  équivaut  à  en- 
viron huit  doigts;  et  les  chiffres,  ainsi  que  les  divisions  des 
doigts,  occupent  moins  d'espace  que  dans  les  figures  précé- 
dentes. 

En  considérant  ce  fragment  avec  attention ,  on  reste  con- 
vaincu qu'il  a  appartenu  à  une  mesure  de  28  doigts;  et,  si  l'on 
en  juge  par  les  dimensions  des  six  doigts  subsistant,  la  coudée 
entière  de  28  doigts  devait  avoir  524  millimètres;  l'épaisseur 
est  de  21  millimètres,  la  même  que  celle  de  la  première 
coudée. 

D'après  l'accord  qui  existe  entre  ces  quatre  monumens , 
pour  la  grandeur  totale,  et  même  pour  la  longueur  moyenne  des 
palmes,  d'après  la  coudée  de  M.  Anastasi,  et  encore  une 
autre  que  M.  le  comte  de  Balbe  a  vue  décrite  dans  le  catalogue 
de  M.  Drovetti,  longue  d'environ  52  centimètres,  il  n'est  plus 
permis  de  douter  que  l'on  ne  fit  usage  à  Memphis  d'une  me- 
sure longue  de  523  millimètres  et  demi  environ  ,  et  divisée  en 
28  parties.  Mais,  en  même  tems,  des  indices  multipliés  font 
voir  que  cette  mesure  a  dû  succéder  à  une  autre,  plus  courLe 
et  plus  conforme  à  la  grandeur  de  la  coudée  naturelle.  Entre 
plusieurs  motifs  qu'on  peut  apporter  en  preuve,  je  citerai  le 
nombre  même  des  doigts  de  la  coudée  de  Memphis.  Mon  ho- 
norable et  savant  collègue,  M.Girard,  reconnaît  que  cette 
mesure  septénaire  dérivait  d'une  autre  mesure  de  24  doigts  ou 
6  palmes.  Ces  rapports  de  1  à  6  et  de  1  à  24  sont  en  effet  con- 
formes à  la  proportion  naturelle  qui  existe  entre  les  doigts, 
le  palme  et  la  coudée;  ils  s'accordent  surtout  avec  la  défini- 
tion la  plus  ancienne  que  l'on  connaisse  des  mesures  de  l'E- 
gypte ,  celle  que  nous  devons  à  Hérodote. 

Je  ne  ferai  pas  de  rapprochemens  entre  la  mesure  de  la 
seconde  coudée  de  M.  Drovetti  et  les  dimensions  des  pyra- 
mides. Je  me  bornerai  à  rappeler  que  la  longueur  de  la  coudée 
de  28  doigts  a  le  plus  grand  rapport  avec  la  base  de  la  deuxième 
pyramide  de  Memphis;  il  serait  bien  étonnant  qu'on  n'eût  pas 


PARIS.  807 

employé  un  nombre  rond  de  mesures  usuelles  pour  construire 
ce  grand  monument.  Or,  on  trouve  en  effet  400  de  ces  cou- 
dées dans  sa  base,  et  la  différence  légère  qu'offre  le  calcul 
peut  bien  être  attribuée  autant  à  la  mesure  que  j'ai  prise  sur 
le  terrain  qu'à  l'inexactitude  des  constructeurs  ou  même  à 
l'incertitude  de  plus  d'un  millimètre  qui  règne  encore  sur  la 
coudée  de  Memphis;  en  effet,  les  mathématiciens  de  l'Acadé- 
mie de  Turin ,  MM.  Bidoxe  et  Plana  ont  trouvé  ,  par  les  me- 
sures partielles  de  la  première  coudée,  522  millimètres  ~z,  et 
par  la  mesure  entière,  523  miiiim>  525  ;  la  deuxième  coudée  a 
523  millimètres  à  fort  peu  près  (et  non  5'i5);  la  troisième 
paraît  avoir  5a3  'ni"1'™.  4;  enfin,  la  quatrième,  524  millim.  1. 

Il  est  à  remarquer,  que,  jusqu'ici,  on  n'a  trouvé  en  Egypte 
aucune  mesure  gravée  sur  métal.  Les  cinq  ou  six  mesures  que 
l'on  connaît  sont  en  bois  ou  en  pierre.  Les  Égvptiens  n'ont-ils 
pas  voulu  par  là  éviter  les  effets  de  la  dilatation.?. . .  Malgré 
l'inégalité  des  subdivisions,  je*  suis  très-porté  à  croire  que 
toutes  ces  coudées  ont  réellement  servi  à  l'usage  ordinaire, 
sinon  pour  les  parties  de  la  coudée,  du  moins  pour  la  mesure 
totale.  Un  hasard  heureux  les  a  fait  découvrir;  un  autre, 
plus  heureux  encore,  fera  trouver  un  jour  quelque  étalon 
véritable,  correctement  divisé  dans  toutes  ses  parties.  En 
l'annonçant  à  l'avance,  j'espère  rencontrer  aussi  juste  que  lors- 
que j'osais  affirmer,  il  y  a  vingt  ans,  qu'on  trouverait  dans  les 
hypogées  et  dans  les  ruines  de  Thèbes  et  de  Memphis  des 
ouvrages  de  l'industrie  égyptienne,  tout-à-fait  comparahles 
aux  produits  de  l'art  européen.  Jomard. 

—  Papyrus  'égyptiens. —  Découvertes  faites  par  M.  Champol- 
r  ion  ,  jeune ,  dans  Les  papyrus  de  M.  Sallikr  cf  Aix  (  Boucla  s 
du-Rhône.)  —  Au  moment  même  de  son  départ  pour  l'Egypte, 
M.  Champomiox  jeune,  a  fait  une  découverte  qui  peut  être  liv-- 
Utile  à  la  science  dont  il  s'est  occupé  toute  sa  vie  avec  tant  de 
succès.  Deux  jours  avant  de  s'embarquer  il  a  trouvé  dans  la  col- 
lection égyptienne  de  M.  Sallier ,  membre  de  la  Société  acadé- 
mii/ue  d'Alix  1  liouchcs-du-llhônc  )  trois  rouleaux  de  papyrus, 
écrits  en  beaux  caractères  démotiques.  Le  premier  de  ces  rou- 
leaux contient  l'Histoire  des  campagnes  de  Sésostrès  ïUtamsès, 
appelé  aussi  Sé-tlios  ou  Sélliosis  ,  et  Sésoosis,  et  donne  les  détails 
les  plus  circonstanciés  sur  ses  conquêtes,  sur  les  pays  qu'il  a 
traverses,  sur  les  forées  et  la  composition  de  son  armée.  Le  ma- 
nuscrit linit  par  la  déclaration  de  l'historien,  qui,  après  avoir 
fait  connaître  ses  noms  et.  ses  titres,  certifie  avoir  écrit ,  dans 
la  neuvième  année  de  Sésostris  Rhamsès,  roi  des  rois,  lion  dans 


808  FRANCE. 

les  combats ,  le  bras  à  qui  Dieu  a  donné  la  force,  et  autres  pé- 
riphrases dans  le  style  oriental. 

Sur  le  même  manuscrit,  et  après  une  marge  non  écrite, 
commence  une  autre  composition  ,  sous  ce  titre  :  Louanges  du 
grand  roi  Amcmnengon.  Quelques  feuilles  seulement,  séparées 
par  des  intervalles  et  marquées  de  numéros,  finissent  ce  rou- 
leau, et  forment  le  commencement  de  l'histoire  contenue  dans 
le  second. 

Le  troisième  rouleau  traite  d'astronomie  ou  d'astrologie ,  et 
peut-être  de  ces  deux  sciences;  il  n'a  pas  encore  été  déroulé. 
Pressé  de  se  rendre  à  Toulon  ,  M.  Champollion  n'a  pu  examiner 
qu'à  la  hâte  ces  monumensimportans.  Aidé  de  son  savant  com- 
pagnon de  voyage,  M.  Rossellini,  il  s'est  borné  à  une  inspec- 
tion rapide  et  à  des  notes  ou  esquisses  des  dessins  antiques.  Il 
se  propose  de  les  étudier  plus  à  loisir,  à  son  retour.  Ces  ma- 
nuscrits et  quelques  autres  papyrus  ont  été  achetés  par 
M.  Sallier,  d'un  marin  originaire  d'Egypte.  A.  P. 


Nécrologie. — ~BRissoy(Barnabé),  Inspecteur  divisionnaire  des 
ponts  et  chaussées,  chevalier  de  la  Légion  -  d'Honneur ,  né  à 
Lyon,  le  12  octobre  1777,  mort  à  Nevers,  le  2  5  septembre  der- 
nier, à  l'âge  de  5i  ans. — M.  Brisson,  après  avoir  fait  ses  études 
avec  succès  au  collège  de  Juilly ,  fut  admis,  à  l'âge  de  1 6  ans ,  à 
l'École  polytechnique,  au  moment  de  sa  création.  Il  s'y  distingua 
par  une  grande  capacité  et  par  un  goût  prononcé  pour  les 
sciences  mathématiques,  et  mérita  l'estime  et  l'affection  du  cé- 
lèbre Monge,  dont  il  devint  bientôt  l'élève  de  prédilection  ,  et 
plus  tard  l'ami  particulier. 

Entré ,  après  sa  sortie  de  l'École,  dans  le  Corps  des  ponts  et 
chaussées,  il  fut  employé  successivement  au  canal  Monsieur,  et 
au  canal  de  Saint-Quentin,  et  déploya  ,  dans  les  travaux  diffi- 
ciles dont  il  fut  chargé,  et  particulièrement  dans  la  construc- 
tion du  souterrain  qui  fait  partie  du  bief  de  partage  de  ce  der- 
nier canal,  toutes  les  ressources  d'un  génie  actif  et  fécond.  A 
la  même  époque  ,  il  commença  à  fonder  sa  réputation  par  la 
publication  d'un  Mémoire  sur  la  configuration  de  la  surface  du 
globe,  et  sur  la  détermination  des  points  de  partage  des  ca- 
naux. Ce  Mémoire  qu'il  rédigea  avec  son  ami  Dupuis  de  Torcy, 
et  qui  fut  inséré  en  partie  dans  le  xive  volume  du  Journal  de 
l'École  polytechnique,  renferme  des  considérations  du  plus  haut 
intérêt  pour  l'ingénieur ,  et  décèle  un  de  ces  esprits  profonds 
qui  reconnaissent  un  ensemble  soumis  à  des  lois  régulières  ,  là 
où  un  esprit  ordinaire  ne  voit  que  des  faits  isolés  sans  liaison 
et  sans  importance. 


PARIS.  809 

La  manière  dont  l'écoulement  des  eaux  doit  s'opérer  sur  une 
portion  déterminée  du  globe  peut  être  facilement  prévue,  lors- 
que l'on  connaît  exactement  les  inflexions  qu'affecte  la  surface 
du  sol.  M.  Brisson  ,  dans  le  Mémoire  dont  nous  venons  de  par- 
ler, chercha  à  résoudre  le  problème  inverse,  qui  consiste  à  se 
représenter  les  formes  générales  du  terrain  d'après  la  direction 
et  la  disposition  des  cours  d'eau  qui  le  sillonnent;  et,  en  nosant 
quelques  principes  très -simples  ,  résultats  de  l'observation,  il 
donna  le  moyen  de  se  former  une  idée  exacte  de  la  configura- 
tion du  sol  d'un  pays  à  l'inspection  de  sa  carte  géographique. 

C'est  par  l'application  de  ces  principes  qu'à  la  seule  vue  des 
cartes,  M.  Brisson  fixa  ,  sur  la  chaîne  de  montagnes  qui  s'élève 
entre  la  Sarre  et  le  Rhin,  le  point  le  plus  propre  au  passage 
d'un  canal  destiné  à  réunir  ces  deux  grands  cours  d'eau.  L'é- 
tude des  localités  fit  reconnaître  que  ce  point  était  de  22  mètres 
plus  bas  que  celui  qu'avaient  indiqué  pour  le  même  objet  l'il- 
lustre Vaubax  et,  après  lui,  tous  les  ingénieurs  qui  s'étaient 
occupés  de  la  même  recherche.  Il  fixa  de  même  le  point  le  moins 
élevé ,  dans  les  environs  de  Saint-Etienne  ,  de  la  chaîne  qui  sé- 
pare le  Rhône  de  la  Loire.  Enfin  les  vues  de  M.  Brisson  auraient 
pu  trouver  encore  une  heureuse  application  dans  la  détermina- 
tion du  pointde  partaged'uncanal  entre l'Ohio  et  la  Chesapeake, 
dont  le  projet  fut  étudié,  en  1826,  par  des  ingénieurs  des  États- 
Unis.  Ce  ne  fut  qu'après  beaucoup  d'hésitations  ,  et  après 
avoir  nivelé  laborieusement  toutes  les  vallées  des  deux  versans 
opposés,  et  les  seuils  qui  les  séparent,  sur  une  étendue  de 
terrain  de  plus  de  cent  lieues  carrées,  que  l'on  parvint  à  trouver 
le  col  le  plus  bas  qui,  d'après  les  règles  posées  par  l'ingénieur 
français,  se  reconnaît  à  la  seule  inspection  de  la  carte  du  con- 
tinent américain. 

Des  services  importans  rendus  dans  la  construction  des  ca- 
naux valurent  à  M.  Brisson,  à  peine  âgé  de  3o  ans,  le  grade 
d'ingénieur  en  clief.  Il  fut  envoyé,  en  cette  qualité,  dans  le 
département  de  l'Escaut,  alors  dépendant  île  la  France,  et  il  v 
dirigea,  avec  autant  de  succès  que  de  talent  ,  des  travaux  im- 
menses, pour  protéger  le  pays  contre  les  marées  de  l'Océan  , 
qui,  sans  les  digue*  puissantes  qu'on  leur  oppose,  envahi- 
raient une  surface  considérable  de  terrain.  Ces  travaux,  desti- 
nés à  être  long-tems  des  modèles  de  l'art,  ont  été  décrits  par 
M.  Brisson  dans  une  Notice  détaillée  qui  est  un  traité  complet 
de  la  matière,  et  qui  a  été  insérée  dans  le  Recuçiliithographîque 
de  t École  des  ponts  et  chaussées.  Il  rédigea,  à  la  même  époque, 
les  projets  d'un  canal  de  Bruges  à  l'K-r.uit,  el  d'un  port  ma- 
ritime à  Breskens.  En  181/4,  les  événemens  politiques  le  rame- 
t.  xi..  —  Décembre  1828. 


Sio  FRANCE. 

lièrent  dans  l'intérieur  de  la  France,  où  M.  le  baron  Pasquif.r 
lui  confia  le  service  du  département  de  la  Marne.  Peu  d'années 
après,  M.  Becquey,  directeur-général  des  ponts  et  chaussées, 
qui  avait  apprécié  les  éminentes  qualités  de  M.  Brisson  ,  et  qui 
l'honorait  d'une  estime,  d'une  confiance  et  d'une  affection  toutes 
particulières,  l'appela  dans  la  capitale,  et  le  chargea  d'abord 
des  études  d'un  canal  de  Paris  à  Tours  et  à  Nantes;  puis,  le 
nomma  successivement  professeur  de  construction  à  l'École 
royale  des  ponts  et  chaussées,  inspecteur  de  cette  école,  et 
secrétaire  du  Conseil  général  d'administration.  En  1824  ,  le 
grade  d'inspecteur  divisionnaire  devint  la  juste  récompense  de 
ses  services  (1). 

Nous  venons  de  tracer  une  esquisse  rapide  de  la  vie  de 
M.  Brisson.  Il  nous  reste  à  essayer  de  faire  connaître  l'homme 
dont  la  mort  prématurée  a  laissé  de  si  profonds  regrets. 

Doué  d'un  esprit  supérieur,  d'une  rectitude  de  jugement 
admirable ,  d'une  mémoire  où  venaient  se  classer  dans  «in 
ordre  parfait  toutes  les  observations  qu'il  avait  occasion  de 
faire;  enfin,  animé  pour  ses  devoirs  d'un  zèle  qui  ne  se  démentit 
jamais,  et  dont  il  a  été  la  malheureuse  victime,  M.  Brisson  , 
après  trente  années  de  service  passées  dans  des  études  conti- 
nuelles, et  consacrées  aux  plus  grands  travaux  de  construction 
qui  s'exécutaient  en  France,  avait  acquis  un  profond  savoir,  et 
un  trésor  de  connaissances  aussi  variées  qu'étendues.  Peu  d'in- 
génieurs ont  réuni  au  même  degré  que  lui  la  connaissance  de 
la  théorie  et  l'expérience  de  la  pratique  ,  et  ont  su  appliquer 
avec  autant  de  sagacité  les  sciences  mathématiques  à  l'art  des 
constructions  ;  peu  d'ingénieurs  ont  été  chargés  à  la  fois  de 
fonctions  aussi  nombreuses  et  aussi  importantes,  et  s'en  sont 
acquittés  avec  une  supériorité  aussi  marquée.  Secrétaire  du 
Conseil  général  des  ponts  et  chaussées,  il  examinait  avec  une 
conscience  scrupuleuse  tous  les  projets  de  construction  qui 
s'exécutent  en  France,  et  toutes  les  affaires  contentieuses  du 
ressort  de  l'administration  des  ponts  et  chaussées;  inspecteur 
et  professeur  à  l'Ecole  des  jeunes  ingénieurs,  il  entrait  avec 
ses  élèves  dans  les  détails  les  plus  minutieux  de  son  art,  et  or- 
ganisait un  mode  régulier  d'enseignement  ;  membre  de  la  com- 
mission des  canaux,  il  apportait  dans  toutes  les  discussions  des 

(1)  Les  faits  rapportés  dans  cet  article  nécrologique  sont  extraits 
de  deux  Notices  publiées  sur  la  vie  et  les  travaux  de  M.  Brisson,  dont 
Tune  a  été  imprimée  dans  le  Moniteur  du  19  octobre  dernier,  et  dont 
l'autre  a  été  lithograpbiée  et  distribuée  aux  ingénieurs  du  Corps  des 
ponts  et  chaussées,  et  aux  amis  de  M.  Brisson. 


PARIS.  811 

vues  neuves  et  une  connaissance  parfaite  de  tous  les  travaux 
exécutés  jusqu'à  cejour;  enfin,  choisi  par  diverses  compagnies 
comme  conseil,  il  posait  les  bases  du  tracé  du  chemin  de  fer 
de  Saint-Etienne  à  Lyon,  et  présentait  les  plans  d'un  canal  de 
Paris  à  Strasbourg,  l'un  des  projets  les  plus  étendus  et  les 
mieux  étudiés  dont  le  Corps  des  ponts  et  chaussées  puisse  se 
glorifier,  et  où  il  surmontait  avec  un  rare  talent  des  difficultés 
d'un  ordre  supérieur.  Au  milieu  de  tant  d'occupations,  il  trou- 
vait encore  le  tems  de  se  livrer  à  des  recherches  scientifiques  , 
et  à  l'examen  de  questions  administratives  ;  il  soumettait  à 
l'Institut  des  Mémoires  d'analyse  et  de  géométrie,  pendant  qu'il 
adressait  au  Chef  de  son  administration  un  rapport  étendu  sur 
la  police  du  roulage  ,  et  sur  la  question  si  importante  de  la  con- 
servation de  nos  routes. 

C'est  an  milieu  de  ces  travaux  si  multipliés,  c'est  dans  la 
force  de  l'âge,  c'est  au  moment  où  ses  talens,  son  expérience', 
l'estime  dont  il  jouissait  dans  le  Corps  des  ponts  et  chaussées  et 
dans  le  monde  savant,  lui  permettaient  d'aspirer  à  être  nommé 
membre  de  l'Académie  des  sciences,  et  lui  offraient,  dans  la 
carrière  qu'il  avait  embrassée,  un  rang  aussi  honorable  que 
mérité,  qu'une  fièvre  pernicieuse,  gagnée  dans  une  tournée 
faite  à  pied  sur  les  canaux  de  la  Loire  et  du  Nivernais,  l'a  en- 
levé subitement  à  une  épouse  et  à  trois  filles  inconsolables  ,  et 
aux  nombreux  amis  que  ses  vertus  lui  avaient  acquis. 

Le  Corps  des  ponts  et  chaussées  a  regretté  en  lui  un  ingénieur 
du  plus  rare  mérite  qui  réunissait  à  l'éclat  des  talens  et  du  sa- 
voir la  bonté  et  la  modestie  qui  les  font  aimer,  et  qui  sont  les 
apanages  ordinaires  d'une  belle  ameet  d'un  esprit  élevé;  l'État 
a  perdu  un  citoyen  distingué  qui  lui  avait  rendu  et  qui  pouvait 
lui  rendre  encore  les  plus  éminens  services. 

Les  travaux  importans  dont  M.  Brisson  a  été  constamment 
chargé,  dans  le  cours  de  sa  carrière,  ne  lui  ont  malheureuse- 
ment pas  permis  de  publier,  comme  il  en  avait  l'intention,  les 
résultats  de  ses  longues  études  et  de  sa  vaste  expérience  :  il  ne 
reste  de  lui  que  le  Mémoire  dont  nous  avons  parlé  sur  la  Confi- 
guration de  la  surface  du  globe ,  un  Traite  des  ombres  qui  a  été 
imprimé  à  la  suite  de  la  Géométrie  descriptive  de  Monge,  quel- 
ques Mémoires  d'Analvse  soumis  à  l'Institut  de  France,  enfin 
des  observations  sur  divers  travaux  de  construction,  insérées 
dans  les  collections  lithographiques  de  l'École  des  ponts  et 
chaussées.  On  doit  faire  paraître  incessamment  un  ouvrage  sur 
la  canalisation  générale  de  la  France  qu'il  avait  huit;  teins  nie 
dite,  qui  était  achevé  depuis  plusieurs  années  et  qu'il  cherchait 

à  perfectionner  encore,  lorsque  la  mort  est  venue  le  frappei 


8  i  2  FRANCE. 

Cet  ouvrage  de  l'un  des  plus  habiles  ingénieurs  dont  s'honore 
la  France,  ne  peut  manquer,  par  le  nom  de  son  auteur  et  par 
le  sujet  qu'il  traite  ,  d'éveiller  l'attention  des  compagnies  indus- 
trielles et  de  tous  les  hommes  qui  s'intéressent  à  la  prospérité 
de  notre  patrie. 

L'auteur  de  cette  Notice  a  été  l'un  des  élèves  de  M.  Brisson  ; 
il  a  cherché  à  faire  connaître  un  maître  pour  lequel  il  était 
pénétré  d'estime  et  d'amitié,  et  dont  il  a  été  appelé,  par  des 
circonstances  malheureuses,  à  recevoir  ie  dernier  soupir.  — 
Puisse  ce  faible  hommage  rendu  à  sa  mémoire  apporter  quel- 
que adoucissement  à  la  douleur  d'une  famille  désolée. 

Ad.  Jullien,  Ingénieur  des  ponts  et  chaussées. 

— Dessoles,  Lieutenant-général,  Pair  de  France,  mort  à  sa 
campagne,  près  Paris ,  à  la  fin  d'octobre  1828.  —  Il  fut  ministre 
honnête  homme,  et  homme  d'Etat  patriote  et  Français.  A.  ce 
double  titre,  une  place  honorable  lui  appartient  dans  notre 
Nécrologue ,  où  nous  désirons  inscrire  les  noms  de  tous  ceux 
qui  ont  servi  avec  distinction  la  France  et  la  cause  de  l'huma- 
nité. Nous  emprunterons,  pour  payer  un  tribut  d'éloges  à  la 
mémoire  du  général  Dessoles,  les  expressions  d'un  de  ses  amis 
et  de  ses  compagnons  d'armes,  M.  le  lieutenant-général  Max. 
Lamarque,  nommé  depuis  peu  membre  de  la  chambre  des 
députés,  et  l'un  des  défenseurs  éclairés  et  courageux  de  nos. 
institutions  constitutionnelles. 

...«Il  est  si  digne  des  regrets  de  l'armée  et  des  regrets  de  la 
patrie,  celui  qui  honora  par  sa  conduite  la  carrière  civile  et 
ta  carrière  militaire,  celui  qui  sortit  pur  du  creuset  des  révo- 
lutions qui  ont  soumis  les  caractères  à  tant  d'épreuves  ! 

«  Quand  la  coalition  osa  attaquer  notre  indépendance,  le 
général  Dessoles  courut  un  des  premiers  à  la  défense  de  nos 
frontières;  là  commença  une  amitié  que  nos  fortunes  diverses 
n'ont  jamais  affaiblie.  Doué  d'un  esprit  brillant,  d'une  douceur 
inaltérable,  d'une  bonté  facile,  Dessoles  se  faisait  adorer  de 
ses  subordonnés  et  de  ses  chefs.  Le  général  Régnier  le  choisit 
pour  son  aide-de-camp.  Un  trait  suffit  pour  signaler  l'intrépi- 
dité du  vieux  guerrier  qui  se  l'attachait  :  il  voulut  supprimer 
les  canons  et  les  fusils,  et  armer  les  soldats. de'poignards,  pour 
qu'ils  vissent  l'ennemi  de  plus  près.  Dessoles  bravait  la  mort  à 
ses  côtés,  sur  les  bords  de  la  Bidassoa,  quand  le  décret  qui 
éloignait  les  nobles  de  l'armée  le  força  à  rentrer  dans  ses 
foyers.  Rappelé  bientôt,  il  joignit,  comme  adjudant  général , 
Bonaparte  en  Italie,  et  se  distingua  dans  ces  immortelles  cam- 
pagnes. Nommé  général  de  brigade,  après  la  paix  de  Léoben  > 
Dessoles  eut  bientôt  l'occasion  de  prouver  qu'il  avait  profité 


PARIS.  8iG 

des  leçons  du  vainqueur  de  l'Italie.  Sept  mille  Autriche  :i< 
étaient  retranchés  sur  les  hauteurs  de  Glutens;  Dessoles  n'avait 
que  quatre  mille  soldats:  par  une  manœuvre  audacieuse,  il 
tourna  l'ennemi,  déboucha  sur  ses  derrières,  iua  douze  cents 
Autrichiens,  et  fit  plus  de  prisonniers  qu'il  n'avait  de  com- 
battans.  Cette  victoire,  où  le  secondèrent  si  vaillamment  1rs 
généraux  Fressinet  et  Maucune,  qui  l'ont  devancé  dans  la 
tombe,  lui  valut  le  grade  de  général  de  division,  qui  alors  se 
conquérait  et  n'était  pas  le  patrimoine  de  la  faveur. 

«  Dessoles  s'était  montré  général  habile  ;  il  prouva  bientôt 
qu'il  était  grand  administrateur.  Chef  d'état-major  de  Schérer 
et  de  Moreau ,  il  organisa  l'armée  qui,  retirée  sur  les  hauteurs 
de  Gènes,  avait  perdu  l'Italie,  cette  Italie  conquise  par  tant  de 
sang,  par  tant  de  victoires!!!  Il  suivit  Joubert  sur  le  champ.  <!<• 
bataille  de  Novi,  et  chercha  en  vain  à  ses  côtés  une  mort  moins 
dure  que  la  défaite. 

«  Un  sort  plus  heureux  l'attendait  sur  les  bords  du  Rhin  ; 
Moreau  ,  qui  ne  pouvait  se  séparer  de  lui,  l'obtint  encore  pour 
son  chef  d'état-major.  Jamais  armée  ne  fut  mieux  organisée , 
ne  fut  plus  brave,  plus  disciplinée;  jamais  généraux  ne  furent 
plus  unis,  plus  dévoués  à  la  patrie... 

«Après  la  paix  de  Lunéville,  le  premier  Consul  Juste  appré- 
ciateur des  talons  de  Dessoles,  le  nomma  conseiller-d'ei.it.  .!■• 
voudrais  pouvoir  rappeler  toutes  les  tentatives  qu'il  lit  pour 
le  détacher  de  Moreau ,  encore  républicain.  Il  lui  disait*,  celui 
qui  voulait  fonder  une  dynastie  :  «  Jamais  je  ne  descendrai  atr 
rôle  de  César.  »  Je  vomirais  rappeler  les  soirées  que  nous  pas- 
sions avec  Lannes,  qui,  devinant  les  projets  usurpateurs  de 
Bonaparte ,  les  repoussait  avec  les  âpres  saillies  d'une  ittdi 
tion  toute  plébéienne.  On  se  convaincrait  alors  de  l'injustice 
de  ceux  qui  attribuent  à  l'armée  la  destruction  du  gouvernement 
consulaire  ;  ce  sont  les  courtisans  de  Napoléon  ,  ce  son!  ses 
ministres,  c'est  son  conseil  d'Etat,  qui  sacrifièrent  la  liberté. 
Les  soldats  prêtèrent  à  regret  leurs  épaules  au  pavois  ... 

«  Dans  l'an  2,  Dessoles  commanda  en  chef  l'armée  de  Ha- 
novre. Etranger  à  la  conspiration  où  Moreau  lut  compromis,  il 
ne  voulut  pas  abandonner  son  ami;  et,  croyant  à  son  inno- 
cence, il  ne  ces^t  de  lui  donner  des  preuves  d'intérêt.  Des 
marques  non  équivoques  de  mécontentement  1  ave  r tirent  qu'il 
avait  perdu  la  faveur  de  Napoléon;  il  se  retira  à  Audi,  où  se- 
affections  de  famille,  ses  goûts  simples,  son  stoïcisme,  lui 
firent  trouver  le  bonheur... 

r  En  passant  à  Luch,  en   [808,  Bonaparte  se* rappela  ! 
soles,  lui  rendit  sa  faveui ,  ei  l'emmena  en  Espagne,  Son  esprit 


8i4  FRANCE. 

et  son  caractère  étaient  trop  en  harmonie  avec  les  qualités  du 
nouveau  roi  pour  que  celui-ci  ne  cherchât  pas  à  se  l'attacher; 
mais,  le  trouvant  inaccessible  à  ses  offres  les  plus  brillantes,  et 
préférant  à  tout  le  titre  de  Français ,  Joseph  lui  confia  la  ré- 
serve de  l'armée.  C'est  à  sa  tête  qu'il  assista  aux  batailles  de 
Talaveyra,  d'Ocana,  et  à  la  marche  triomphale  dans  les  Anda- 
lousies,  marche  qui,  sans  un  maleutendu,  eût  livré  Cadix,  et 
assuré  la  conquête  de  l'Espagne. 

«  L'espace  me  manque  pour  retracer  tout  le  bien  que  fit  le 
général  Dessoles  dans  son  gouvernement  du  royaume  de  Jaén. 
Les  Espagnols  étonnés  aimèrent  un  général  français,  et  bé- 
nirent un  moment  le  joug  qui  pesait  sur  leur  patrie!  Je  suis 
pressé  de  le  rencontrer  dans  la  carrière  civile,  où  il  a  déployé 
un  si  beau  caractère,  où  il  a  conquis  des  palmes  plus  difficiles 
et  plus  glorieuses  que  celles  qu'il  moissonna  sur  les  champs  de 
bataille.  Ne  parlons  donc  pas  de  la  campagne  de  Russie,  dont 
il  avait  prévu  le  funeste  résultat.  Voyons-le  au  moment  de  la 
restauration,  où,  dévoué  à  la  fois  à  la  double  légitimité  du 
trône  et  de  la  liberté,  il  fit  tant  d'efforts  pour  détruire  les  pré- 
ventions du  pouvoir,  et  pour  calmer  les  craintes  de  ceux  qui 
regardaient  le  pouvoir  comme  un  ennemi. 

«  La  réaction  qui  suivit  la  seconde  restauration  ne  pouvait 
pas  trouver  un  complice  dans  Dessoles.  Il  voulut  arrêter  le 
cours  des  persécutions,  des  exils  ;  et  ne  pouvant  pas  y  parve- 
nir, il  donna  sa  démission  de  commandant  de  la  garde  natio- 
nale de  Paris,  et  se  consacra  aux  discussions  de  la  chambre  des 
pairs.  Là,  il  s'éleva  avec  force  contre  la  dilapidation  des  deniers 
de  l'Etat,  qui  avait  fait  donner  plus  de  pensions  en  deux  ans  de 
paix  que  dans  vingt-cinq  ans  de  guerre  ;  il  y  défendit  avec  énergie 
la  liberté  de  la  presse ,  cette  garantie  de  tous  les  droits  ;  il  y 
seconda  le  maréchal  Saint-Cyr, qui, par  la  loi  du  iomars  1818, 
fut  associé  à  la  gloire  du  vainqueur  de  Fleurus,  qui  le  premier 
proposa  la  conscription  en  France.  Tant  de  travaux  obtinrent 
leur  récompense;  Dessoles  remplaça  le  duc  de  Richelieu  comme 
président  du  ministère. 

«  Il  fit  partie  de  cette  administration  que ,  dans  son  orgueil 
dédaigneux  ,  un  grand  seigneur  appelait  un  ministère  de  la  rue 
Saint-Denis.  Ce  ministère,  qui  n'avait  pas  de  titres  héraldiques, 
mais  où  brillaient  Saint-Cyr,  le  baron  Louis,  M.  De  Serres, 
est  pourtant  celui  qui  a  offert  à  la  France  le  plus  de  talens , 
de  lumières  et  de  loyauté.  Il  combattit  les  tentatives  des  en- 
nemis de  la  liberté;  et  quand  on  voulut  déchirer  la  charte  et 
renverser  la  loi  des  élections,  trois  de  ses  membres  donnèrent 
leur  démission,  et  prouvèrent  que  l'honneur  leur  était  plus 


PARIS.  8i5 

cher  qu'un  portefeuille.  Rentré  dans  la  vie  privée,  Dessoles 
oublia  tout-à-fait  qu'il  avait  été  ministre.  Aussi  simple,  aussi 
accessible  qu'avant  son  élévation,  il  ne  regrettait  son  pouvoir 
que  par  l'emploi  qu'on  en  faisait...  Il  voyait  avec  effroi  l'abyme 
vers  lequel  on  entraînait  la  France,  et,  saisissant  toutes  les 
circonstances  pour  protester  contre  la  marche  du  ministère , 
il  vota  ostensiblement  contre  ses  candidats.  Aussitôt,  ce  minis- 
tère brutal  et  déhonté  osa  lui  ôter,  ainsi  qu'au  baron  Louis, 
la  pension  de  20,000  fr.  dont  ils  jouissaient  comme  ministres 
d'État;  et  par  l'effet  de  cette  basse  vengeance  à  laquelle  il  fut 
insensible  ,  celui  qui  avait  tant  contribué  à  la  restauration 
n'eut  plus  que  5,ooo  fr.  de  retraite ,  après  en  avoir  obtenu 
8,000  sous  l'empire  ! 

-<  Je  devrais  peindre  le  général  Dessoles  au  sein  de  sa  famille, 
auprès  d'une  épouse  chérie ,  auprès  d'une  fille  si  digne  d'asso- 
cier son  nom  au  beau  et  patriotique  nom  des  La  Rochefou- 
cauld ;  mais  c'est  de  l'homme  public  dont  j'ai  seulement  voulu 
déplorer  la  perte  prématurée...  Imitons  ses  vertus,  son  courage 
civil;  et,  comme  lui  soyons  toujours  prêts  à  sacrifier  notre 
intérêt  aux  grands  intérêts  de  la  patrie.  » 

Le  lieutenant-général,  Max.  Lamarqce. 

—  Dobrée  (  Thomas  ).  Nantes  vient  de  perdre  un  de  ses 
meilleurs  citoyens  dans  la  personne  de  M.  Thomas  Dobrék  , 
négociant ,  Consul  de  Danemark  et  des  villes  anséatiques , 
membre  de  la  Société  académique  de  la  Loire-Inférieure,  etc. 
Né  à  Nantes  le  6  avril  1781  ,  il  y  est  mort,  le  i5  décembre 
1828,  à  un  âge  où  ses  nombreux  amis,  ses  concitoyens,  les 
infortunés  dont  il  était  le  père  pouvaient  encore  espérer  de 
longs  jours  pour  lui. 

Entré  de  bonne  heure  dans  la  carrière  du  commerce,  que 
son  père  avait  parcourue  avec  honneur ,  M.  Dobrée  ne  sépara 
jamais  ses  intérêts  personnels  des  intérêts  de  sa  ville  natale. 
Il  est  le  premier  armateur  qui,  après  la  paix,  ait  renoue 
les  anciennes  relations  commerciales  de  la  France  avec  la 
Chine.  C'est  à  lui,  à  ses  essais  long-tems  infructueux  ,  mais 
couronnés  enfin  par  le  succès,  qu'on  doit  l'importation  et, 
pour  ainsi  dire ,  la  découverte  du  mode  employé  par  les  An- 
glais pour  doubler  les  vaisseaux  avec  du  feutre.  Le  gouverne 
ment  vient  de  prouver  combien  cette  découverte  lui  parait 
importante  ,  en  adoptant  ce  mode  pour  la  marine  royal» 
Doué  d'un  esprit  éclairé  ,  et  animé  du  plus  vif  amour  pour  lf 
bien  public,  M.  Dobrée,  qui  sentait  combien  l'instruction  de 
plus  en  plus  répandue  est  nécessaire  au  bonheur  dis  individus 
et  à  la  prospérité  des  États,  employa  toute  sou  influence  pour 


816  FRANCE. 

fonder  à  Nantes  une  école  d'enseignement  élémentaire,  sur 
des  bases  si  bien  combinées  et  affermies  ,  que  les  efforts  des 
ennemis  du  progrès  des  lumières  ont  été  impuissans  pour  la 
î^enverser.  Sa  généreuse  sollicitude  avait  su  intéresser  l'héritiei 
du  trône  «à  l'existence  et  à  la  conservation  de  cette  école  qui  a 
déjà  formé  de  nombreux  élèves.  C'est  surtout  à  ce  titre  de 
propagateur  de  l'instruction  populaire  et  d'ami  du  bien  public  , 
que  M.  Dobrée  méritait  une  place  dans  nos  tablettes  nécrolo- 
giques ;  et  nous  donnons  des  regrets  d'autant  plus  vifs  à  sa 
mémoire,  que  nous  l'avions  connu  personnellement  dans  sa 
ville  natale  ,  et  qu'en  appréciant  ses  excellentes  qualités  sociales 
et  ses  vertus  privées,  nous  avions  aussi  vu  de  près  quels  im- 
portans  services  il  avait  déjà  rendus  et  pouvait  rendre  encore 
à  l'industrie  ,  au  commerce  et  à  la  chose  publique.     M.  A.  J. 

Supplément  à  nos  Tablettes  Nécrologiques  pour  Vanner 
1828.  —  Dans  le  cours  de  l'année  qui  vient  de  6air,  la  France 
n'a  pas  fait  des  pertes  moins  cruelles  et  moins  nombreuses  qu<- 
dans  les  précédentes. — Les  sciences,  les  lettres,  les  beaux  arts, 
l'industrie  ,  ainsi  que  l'administration  publique  ,  la  politique,  le 
barreau  ,  l'armée,  ont  eu  également  à  regrette!  beaucoup 
d'hommes  qui  les  honoraient.  Nous  avons  déjà  payé  à  quelques 
uns  d'entre  eux  le  dernier  tribut  que  nous  croyons  devoir  à  la 
mémoire  de  ceux  qui  ont  servi  utilement  la  patrie  et  l'huma- 
nité. Pressés  par  le  tems  et  par  l'espace ,  nous  nous  bornerons 
à  signaler  ici,  en  peu  de  mots  ,  des  noms  qui  ne  doivent  pas 
être  oubliés  dans  cette  galerie,  dont  la  mort  remplit  chaque 
année  les  rangs. 

M.  Bosc,  membre  de  l'Institut,  professeur  d'agriculture  au 
Muséum  du  Jardin  du  Roi,  connu  par  plusieurs  ouvrages  esti- 
més dans  diverses  parties  de  l'histoire  naturelle,  honoré  de 
l'affection  particulière  de  la  célèbre  madame  Roland  et  de  son 
mari ,  et  fidèle  dans  des  tems  orageux  à  l'amitié  et  au  malheur, 
homme  simple  et  bon ,  excellent  citoyen ,  savant  distingué, 
mort  à  Paris  le  10  juillet  dernier,  a  mérité  et  obtenu  les  regrets 
de  tous  les  gens  de  bien. 

M.  Cadet-Devaux,  agronome  zélé  et  instruit,  mort  dans  !<■ 
mois  de  juin  dernier,  avait  consacré  toute  sa  vie  à  des  re- 
cherches et  à  des  travaux  utiles  à  l'économie  domestique. 

Aux  noms  justement  honorésdes  généraux  Hugo  (v.  Rev. 
Enc. ,  t.  xxxvin,  p.  558) ,  Miollis  {V.  Rev.  Enc,  tom.  xxxix, 
pag.  179;,  et  Dessoles  (  Voy.  ci-dessus,  pag,  812Ï,  nous 
devons  ajouter  ceux  des  généraux  Dambarère,  pair  de  France; 
Puoet-Barbantane  ,  mort  à  Paris  le  27  mars  1828  ,  qui  a  laissé 


PARIS.  817 

des  Mémoires  politiques  très-curieux  ,  cents  avec  une  grande 
franchise;  Bourcier,  ancien  conseiller  d'État,  et  administra- 
teur intègre  et  habile;  Andréossy,  mort  à  Mont.mban  le  10  sep- 
tembre 1828,  également  regretté  dans  l'Académie  des  sciences, 
dans  la  chambre  des  députés  et  dans  l'armée  ,  où  il  s'était  tour- 
à-tour  distingué,  comme  savant,  comme  défenseur  des  libertés 
publiques  ,  et  comme  grand  ingénieur  et  militaire  instruit; 
Damas,  lieutenant-général,  ancien  chef  d'état-major  et  ami 
du  brave  Kléber,  mort  dernièrement  à  Paris. 

Dans  la  classe  des  médecins  ,  après  avoir  déploré  la  perte  de 
MM.  Gall  et  Georget  [V.  Rcv.  Enc. ,  t.  xxxix,  p.  325-53 1) , 
nous  mentionnerons  ici  le  célèbre  et  vénérable  Chaussier,  mort 
à  Paris,  enjuin  1  828;  M.  Baumes,  l'un  des  plus  savans  professeurs 
de  l'école  de  Montpellier,  et  dont  les  ouvrages  jouissent  d'une 
juste  renommée  en  Frauce  et  dans  les  pays  étrangers;  et  M.  Do- 
pont,  qui  avait  fondé  à  Paris  un  cabinet  d'anatomie  ,  où  les 
dépouilles  des  morts  semblent  adresser  des  leçons  éloquentes 
aux  jeunes  gens  qu'une  surabondance  de  vie  et  d'activité  et  la 
fougue  impétueuse  des  passions  pourraient  entraîner  dans  les 
mêmes  désordres  et  dans  les  mêmes  malheurs,  dont  les  traces 
hideuses  peuvent  les  arrêter  sut  les  bords  glissans  d'un  abyme. 

Parmi  les  hommes  voués  à  la  cause  si  respectable  de  l'ins- 
truction primaire  et  populaire  ,  M.  François  de  jVeufchatkau, 
ex-ministre  de  l'intérieur,  et  qui  n'avait  pas  dédaigné  d'écrire 
lui-même  des  livres  élémentaires  pour  l'enfance  et  pour  les 
classes  pauvres  (voy.  Rcv.  Eue. ,  t.  xxxvn,  p.  587  ;  M.  le  duc 
de  la  Vauguyon,  qui  avait  encouragé  avec  persévérance  la 
propagation  de  l'enseignement  mutuel;  M.  Basset,  ex-censeur 
des  études,  et  l'un  des  membres  les  plus  zélés  de  la  société  pour 
l'amélioration  de  l'instruction  élémentaire,  véritable  père  des 
enfans  aux  intérêts  desquels  il  avait  consacré  sa  vie  entière, 
ne  doivent  pas  être  oubliés. 

Parmi  les  hommes  de  lettres  qui  semblent  devoir  plus  spé- 
cialement nous  occuper,  outre  ceux  que  nous  avons  déjà  ins- 
crits dans  notre  Mémorial  nécrologique,  nous  citerons  le 
modeste  et  laborieux  Lallkmant,  auteur  d'une  Histoire  abré- 
gée de  la  Colombie,  et  de  plusieurs  autres  ouvrages;  ML  Mjr- 
zure,  auteur  d'une  Histoire  rie  la  révolution  anglaise  de 
1GS8,  qui  a  obtenu  et  mérite  des  éloges,  quoiqu'elle  ne  fût 
pas  écrite  avec  une  entière  indépendance;  ML  R.OYOI  ,  connu 
par  quelques  [tragédies  représentées  sur  les  deux  Théâtres 
Français,  et  par  un  Abrégé  de  l'histoire  du  bas-empire,  qu'on 
préfère  à  l'énorme  et  fastidieux   OU V rage  de    l.clieau;  !\1.  Dl 

iiMwi,  auteur  dramatique,  qui,  parvenu  à  un  âge  avancé. 


818  FRANCE.— PARIS, 

se  trouvait  être  le  doyen  de  nos  littérateurs,  et  qui  est  mort 
dans  une  honorable,  mais  affligeante  pauvreté;  enfin-,-jVT.  Pi- 
card, enlevé  à  la  France  et  aux  lettres,  le  il  décembre  1828, 
peintre  si  spirituel  et  si  vrai  des  mœurs  contemporaines.  Nous 
lui  consacrerons  une  Notice  détaillée  dans  ce  recueil. 

Nous  aurions  à  étendre  beaucoup  cette  triste  nomenclature, 
si  nous  voulions  parcourir  toutes  les  classes  de  la  société  et 
toutes  les  nations,  même  en  nous  bornant  aux  hommes  qui 
ont  acquis  une  célébrité  honorable  dans  leurs  carrières  res- 
pectives. Nous  nommerons  encore  ,  parmi  les  étrangers  distin- 
gués dont  l'Italie  pleure  la  perte  récente,  deux  grands  poètes, 
Pincent  Monti  et  Hyp.  Pindemonte  ,  dont  un  de  leurs  com- 
patriotes,  qui  est  associé  à  nos  travaux,  pourra  mieux  que 
nous  faire  apprécier  le  mérite  littéraire. 

Plus  notre  vie  est  éphémère  et  fragile,  plus  la  mort  multi- 
plie autour  de  nous  ses  coups  précipités,  et  choisit  ses  victimes 
dans  tous  les  rangs,  dans  toutes  les  conditions,  sans  épargner 
l'âge,  la  vertu,  le  talent;  plus  aussi  nous  devons  redoubler 
«l'activité ,  de  constance  ,  d'énergie ,  pour  mettre  à  profit  le  peu 
d'instans  qu'il  nous  est  donné  de  passer  sur  la  terre.  Faire  un 
peu  de  bien,  laisser  quelques  traces  de  notre  court  pèlerinage, 
mériter  l'estime,  prolongée  au  delà  de  cette  fugitive  existence, 
par  des  productions  et  des  travaux  utiles  :  telle  est  la  tâche  que 
chacun  de  nous  est  appelé  à  remplir,  et  ceux  qui  survivent 
doivent  continuer  avec  persévérance  l'œuvre  de  l'amélioration 
physique,  morale  et  intellectuelle  de  l'espèce  humaine,  com- 
mencée par  les  efforts  isolés  ou  réunis  des  hommes  de  bien 
qui  les  ont  précédés. 

M.  A.  Jullien  ,  de  Paris. 


TABLE  DES  ARTICLES 

CONTENUS 

DANS  LE  CENT  VINGTIÈME  CAHIER. 

DÉCEMBRE  1828. 


I.  MÉMOIRES,  NOTICES  ET  MÉLANGES. 

i.    Sur  la  nature  et  les  usages  du  guano R — n.  Pag.  553 

a.    ConsidérationssurlesColoniesmilitniresdelaRussie.  Chopin.   56a 
3.    Notice  sur  Moratin A.  Muriel.  Snj 

IL  ANALYSES  D'OUVRAGES.  ' 

4-  ic  De  l'irritation  et  de  la  folie,  etc.,  par  F.  V.  Broussais; 
2°  Observations  sur  les  attaques  dirigées  contre  le  spiri- 
tualisme, etc.;  par  M.  Massias.  .   .  .    Ch.  de  Rougemont.   583 

5.  Compte  général  de  l'administration  de  la  justice  en  France, 

pendant  l'année  1827 A.  Taillandier,  fîoo 

6.  Histoire   des    Gaulois,    etc.,  par  Amédée   Thierry. 

/.  /.  L.  de  Sismondi.   612 

7.  Réfutation  de  l'Histoire  de  France  de  l'abbé  de  Montgail- 

lard  ,  par  Uranelt  de  Leuze  (  M.  Laurent.)   ...    .U.C.  fi3o 

8.  Napoléon  en    Egypte,    poème  ,   par   Barthélémy  et  Méry. 

(  deuxième  et  dernier  article.)/*.  F.  Tissot.  640 

EU.  BULLETIN  BIBLIOGRAPHIQUE. 

Annonces  de  io3  Ouvrages,  français  et  étranger' . 

Amériouk  sErTE!«TRroN\LE.  — Etats-Unis ,  3 648 

Europe.  —  Grande-Bretagne,  8 6èa 

—  Russie,    1 668 

—  Allemagne ,  4 672 

—  Suisse,  3 677 

—  Italie,  6 680 

—  Espagne,  I 683 

—  Pays-Rat,  3 684 

France,  74  ,  savoir  :  Sciences  physiques  et  naturelle  ■ ,  28.    .    .    .  <i'|5 

—  Sciences  religieuses  ,  morales  ,   politiques  et  histonqnes ,    i~.   .    .  713 

—  Littérature ,   20 7  '3 

—  Beaux-Arts  ,  2 'I 

—  Mémoires  et  Rapports  de  sociétés  savantes  ,2 755» 

—  Ouvrages  périodiques,    a 760 

—  livres  en  langues  étrangères ,  imprimés  en  Fiante.  3 70S 


820  .  TAULE. 

IV.   NOUVELLES  SCIENTIFIQUES  ET  LITTÉRAIRES. 

Amérique  septentrionale.  —  États-Unis  :  Projet  de  pharma- 
copée américaine.  Nouvelle-Orléans  :  Nouvelle  ville  de  Galena. 
—  Mexique:  Commerce  de  la  mer  du  sud.  —  Population  de 
la  Californie 7  65 

EUROPE. 

Grande-Bretagne.  —  Lond/es  :  Société  médico  -botanique. 
— Liverpool:  Souscription  pour  élever  une  statue  à  Canning.  .   766 

Russie. — Saint-Pétersbourg  :  Industrie  :  Ériomètre,  ou  mesureur 
de  laine.  —  Rectification  d'un  point  historique.  —  Moscou. 
Nécrologie  :  Alexandre  Pissaref 768 

Allemagne.  —  Prusse  :  Berlin.  Institution  industrielle.  — 
Leipzig  :  Foire  de  librairie.  —  Nécrologie  :  Goeckink 770 

Italie.  —  Savoie  :  Société  académique.  ■ —  Bologne  :  Explosion 
au  fond  d'un  puits;  Écriture  trouvée  dans  les  intestins  d'un 
cochon 774 

Grèce. — Tableau  de  la  division  actuelle  de  la  Grèce 778 

France.  Sociétés  savantes  et  d'utilité  publique.  — Caen  (Calvados): 
Société  des  antiquaires  de  Normandie.  — Cambrai  (  Nord  )  : 
Société  d'émulation  ;  Exposition  des  produits  des  beaux-arts 
et  de  l'industrie.  —  Dieppe  :  Société  archéologique.  —  La  Ro- 
chelle :  Cours  industriels  élémentaires.  —  Nantes  :  Société  aca- 
démique de  la  Loire-Inférieure 781 

Paris.  —  Institut:  Académie  des  sciences  :  Séances  du  17  no- 
vembre au  ier  décembre  1828.  —  Société  royale  des  pri- 
sons. —  Cours  de  droit  naturel  et  de  droit  public.  —  Cours  de 
langues  vivantes. — Cherté  du  pain  :  Secours  aux  indigens  et 
aux  familles  mal  aisées.  —  Statistique  :  Mouvement  de  la  po- 
pulation de  la  ville  de  Paris;  Consommation  de  l'année  1826 
par  la  ville  de  (Paris.  —  Lettre  du  colonel  Amoros  à  M.  le 
Directeur  de  la  Revue  Encyclopédique.  —  Théâtres.  Théâtre- 
Français  :  première  représentation  de  YEspion  ,  drame  en  cinq 
actes. —  Qdéon  :  premières  représentations  de  YEspion,  drame 
en  cinq  actes,  du  Contrariant,  comédie  en  un  acte. —  Antiquités 
égyptiennes.  —  Papyrus  égyptiens.  —  Nécrologie  :  Brisson 
(Barnabe);  Dessoles;  Dobrée( Thomas).  —  Supplément  aux 
tablettes  nécrologiques  de  l'année  1828.  —  Bosc;  Cadet- 
Devaux;  Dambarère  ;  Puget  •  Barbantane;  Bourcier;  An- 
dréossy  ;  Damas;  Chaussier  ;  Baumes;  Dupont;  François  de 
Neufchàteau  ;  La  \auguyon;  Basset;  Lallemant  ;  M  azuré; 
Roy  ou  ;  Dumaniant;  Monti;  Pindemonte  et  Picard 784 


PARIS. DE  L  IMPRIMERIE  DE   RIGNOUS. 

rue  des  Francs-BouigeoisS.-Micliel,  n°  8. 


BINDING  SLCT.  QCT  7~  197Q 


AP       Revue  encyclopédique 
20 

R53 
t. 40 


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